Les pages « styles » du Figaro nous informent de l’existence réjouissante du 4×4 le plus insolent au monde, et le plus indifférent à l’écologie : le Prombron du constructeur Dartz. Présenté au Salon des voitures de luxe de Monaco ce « monstre des steppes » complètement punk, affichant plus de cinq tonnes de muscles et de métal, est vendu 100.000 euros. « Habituellement Dartz s’expose dans les salons de matériel militaire » explique Igor Daleckis, représentant en France de la société contrôlée par des Russes de Lettonie. La marque communique peu sur le bilan carbone de ce luxueux tank, ni sur le développement d’un éventuel modèle hybride kérosène/gazole… Saluons l’existence de ce puissant SUV post-Hummer absolument décomplexé, et prions pour son arrivée massive dans les rues des villes françaises. C’est assurément la meilleure arme pour se réapproprier un espace public infesté de Vélib, de tramways, et de sombres rolleristes tintinnabulant …
Frédéric Marconi
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Frédéric Marconi commença sa carrière comme répétiteur dans une riche famille romaine, avant de se passionner pour la zoologie et d’introduire le perroquet en Italie.
[access capability= »lire_inedits »]Le peintre le représente ici en train de mettre une dernière main à la Missa solemnis de Beethoven. Perfectionniste, Frédéric Marconi corrigeait beaucoup, comme le rapporte Stendhal dans son Voyage en Italie : « Il fait beaucoup de pâtés, Marconi. »
Anonyme, Portrait de Frédéric Marconi en pleine répétition, huile sur toile conservée au musée de la Boétie.
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Légiférer ou assimiler

Il y a désormais un quasi consensus dans la classe politique pour faire voter une loi d’interdiction de la burqa. La droite y voit un moyen de donner corps à sa thématique identitaire censée lui attirer les faveurs de l’électorat populaire. La gauche ne veut pas être en reste de peur d’être accusée de laxisme. Après presque un an de débat, les divergences ne portent plus que sur les modalités de la procédure législative (proposition ou projet de loi) ou sur les modalités de l’interdiction (générale ou partielle) Mais, sur le fond, tout le monde est d’accord que la République adresse un signe fort aux populations musulmanes pour marquer clairement les limites de l’acceptable.
Je ne contesterai ni la réalité de la demande sociale pour interdire ce type de comportement, ni sur l’intérêt de rappeler certaines exigences du vivre ensemble. Néanmoins, l’idée d’une interdiction du port de la Burqa suscite chez moi de telles réserves que je serais probablement amené à voter non si une telle proposition devait être soumise au référendum, ainsi que le propose Elisabeth Levy.
Un enjeu d’assimilation plus que de laïcité
Même si elle présente quelques traits communs, l’affaire de la Burqa se distingue assez nettement de l’affaire précédente liée au port du voile à l’école. Il ne s’agit pas ici d’affirmer la laïcité de l’enseignement ou de mettre l’école à l’abri des communautarismes religieux, mais d’exprimer une exigence d’assimilation à l’égard des populations immigrée ou musulmanes.
Il n’est même pas nécessaire d’interroger les motivations des personnes qui décident de porter (ou de faire porter) la burqa. Il importe peu finalement de savoir s’il s’agit pour les personnes concernées d’une prescription religieuse, d’une provocation à caractère politique ou d’un simple effet de mode vestimentaire. Seul compte le jugement de la population autochtone. Le port de la burqa est perçu comme visant à faire disparaître la femme de l’espace public et un refus ostensible de se conformer aux valeurs et aux traditions de notre civilisation.
Même si on peut être critique sur le discours assimilationniste[1. J’y reviendrais prochainement dans un article « grand format » où je répondrai notamment aux obsessions d’Eric Zemmour exprimées dans le dernier chapitre de son livre.], on ne peut pas ignorer qu’il existe aujourd’hui une crispation de plus en plus forte de la société française contre ce qui est perçu comme de l’islamisation et du repli communautaire. Le politique doit donc répondre à cette demande. Il en va du respect de la « volonté générale ».
Néanmoins, l’honneur du législateur est de savoir comment répondre au mieux à cette demande sociale. Si satisfaire la volonté générale est un impératif en démocratie, rechercher l’intérêt général est une exigence peut-être encore plus grande en République.
Or, en l’espèce, il convient de prendre garde aux effets pervers que cette loi pourrait entraîner comme à la tentation du fétichisme législatif qui consiste à croire qu’un problème va être résolu du seul fait de la promulgation d’une nouvelle loi. Il y a parfois plus qu’une marge entre la proclamation du souhaitable et la transformation effective de la réalité sociale. S’il y a une leçon que nous devrons conserver du sarkozysme c’est bien celle là !
Fondamentalement, la question est de savoir si la société française veut se faire plaisir (ou si le corps politique veut flatter dans l’opinion publique) ou s’il s’agit réellement d’éradiquer de la société les expressions les plus visibles des tensions communautaires ?
Incrimination ou incantation ?
Sur quel modèle est-on ? Celui du voile, où la loi a effectivement permis de faire disparaître le phénomène ou celui de la loi bavarde qui prétend s’emparer d’un problème sociétal sans avoir de prise sur la réalité ? Cette loi va-t-elle simplement enrichir encore un peu plus notre droit pénal avec de nouvelles interdictions accompagnées de sanctions disproportionnées qui ne seront concrètement appliquées ni par la police, ni par la justice, à l’image de ce que l’on fait avec la prohibition du cannabis depuis quarante ans ou du développement des délits de « harcèlement » censés répondre à la montée des violences interpersonnelles[2. Ou d’une moindre capacité des personnes à y résister.] ou de l’intensification du travail dans les services ?
L’interdiction partielle ou totale de la burqa n’aura de sens que si on se donne réellement les moyens de poursuivre et de sanctionner la nouvelle incrimination, à l’image de ce que l’Etat a fait depuis une décennie avec les délits routiers, ce qui a entraîné une systématisation des contrôles, une répression aveugle, souvent totalement disproportionnée avec la réalité des troubles à l’ordre public et, incidemment, une explosion du nombre de gardes à vue. Une telle politique a naturellement un coût élevé, que ce soit en termes d’utilisation des forces de l’ordre et de mobilisation de l’appareil judiciaire, ou de perception des forces de l’ordre par la population. La police va-t-elle se mettre à traquer avec la même obsession toutes les manifestations des ratés de l’assimilation ? Est-ce cela que l’on souhaite ? A-t-on vraiment mesuré toutes les conséquences qu’aurait une telle politique ?
Imaginons la scène : Elle se déroule dans une petite rue commerçante d’une banlieue où les populations immigrées et musulmanes sont majoritaires. Une patrouille de police aperçoit trois femmes intégralement recouvertes de ce voile récemment interdit par la Loi. Conformément aux nouvelles instructions, la patrouille intervient pour sanctionner cette nouvelle délinquance vestimentaire. Le contrôle d’identité est rendu difficile par la faible maîtrise de la langue des contrevenantes. La discussion tourne au dialogue de sourd et le ton monde. La population alentours s’en mêle. D’autres femmes non voilées prient la police de laisser en paix ces femmes qui n’ont rien fait de mal. Des jeunes appuient leur propos par des insultes anti-policières dans leur langage fleuri typique des cités. Des barbus ne tardent pas à se joindre à l’attroupement pour s’interposer entre les femmes et la police et tiennent des propos beaucoup plus politiques exprimant une véritable hostilité à l’égard de la France. La patrouille est vite débordée. Elle n’a plus que le choix qu’entre battre piteusement en retraite ou appeler des renforts pour coffrer tout ce petit monde pour outrage, rébellion et accessoirement port de la burqa.
Dans les deux cas, l’intervention aura été à l’encontre de l’objectif d’assimilation. Soit la police, et à travers elle la République, se ridiculise en renonçant à faire appliquer la loi, soit elle fait son boulot et renforce encore plus la fracture nationale et la haine que peuvent ressentir les populations de ces quartiers à l’égard des forces de l’ordre. Il est clair que de diriger la brutalité légendaire de la police sarkozienne contre des femmes dont la seule faute aura été de se dissimuler le visage n’est pas forcément une idée géniale pour réconcilier les populations des quartiers avec les symboles de la République !
L’assimilation des étrangers est-elle du ressort de la police ?
Je crains que l’on s’aperçoive vite de l’impossibilité pratique de faire respecter des codes culturels par la force publique. La police est là pour garantir la sécurité des personnes prévenir les troubles à l’ordre public et traduire devant la justice ceux qui auront commis des actes malveillants au préjudice de leurs semblables ou la société. Son rôle n’est pas de devenir le bras armé d’un législateur qui se piquerait de dire le bien et le mal en stigmatisant les comportements jugés déviants, immoraux ou néfastes.
Le conseil d’Etat a eu parfaitement raison de rappeler dans son avis que les atteintes à l’ordre public constituent le seul et uniquement fondement au pouvoir de police. Or, l’expression d’une non assimilation ne peut pas être considérée comme un trouble à l’ordre public tel qu’il est défini classiquement par le droit français (sécurité, tranquillité, salubrité publiques)
Natacha Polony rappelle toutefois fort justement que la notion d’ordre public a été récemment étendue au principe de sauvegarde de la dignité humaine, ce qui peut tout à fait justifier une intervention du pouvoir de police s’agissant du voile intégral : « Qui porte un voile couvrant l’intégralité de son corps et de son visage nie l’humanité en soi-même. Mais elle le nie aussi en les autres, qui sont jugés impurs, et indignes de regarder ce corps et ce visage. »
Cependant, il convient cependant de ne pas confondre le pouvoir de police qui édicte les règles et les services de police qui les font appliquer. Si l’intervention du législateur peut-être légitime en la matière, celle des services de police peut paraître inopportune ou inappropriée.
Toutes les normes ne sont pas de nature pénale. On pourrait en effet imaginer des dispositions concernant la burqa qui ne passeraient pas par des réponses policières : déchéance de la nationalité française, non renouvellement du titre de séjour, refus de naturalisation ou simplement une clause exonératoire de tout reproche de discrimination qui pourrait être adressé à une personne ou une institution qui refuserait d’embaucher ou de servir une personne vêtue d’un voile intégral.
La bonne réponse ne serait-elle pas finalement d’aller au bout de la logique de rupture communautaire proposée par la burqa en excluant les personnes qui font ce choix de toute vie sociale ? Le processus assimilation relève en effet davantage de l’intransigeance de la société civile que de l’appareil normatif ou répressif. Peut-être ne suffirait-il finalement que de libérer la xénophobie latente de la société française[3. Au sens de rejet de ce qui apparaît comme trop étranger.] en autorisant explicitement les réactions de rejet que suscite ce désir d’enfermement ?
Texte initialement paru sur Horizons.
Sarkozy et le coup du niqab

Au conseil des ministres de mercredi, Nicolas Sarkozy, avant d’expliquer qu’il avait opté pour une loi d’interdiction générale du voile intégral dans l’espace public, a rappelé qu’il avait été opposé à celle, de 2004, qui interdisait les signes religieux à l’Ecole publique. Manière de montrer à tous qu’il savait évoluer et qu’il lui en avait fallu, du courage, pour braver l’avis du Conseil d’Etat mais surtout ses propres fondamentaux intellectuels. On ne peut effectivement pas contester qu’il s’agit d’une révolution pour le président de la République. Il y a un an, lors de la venue du président américain sur les plages normandes, il ne contesta pas la vision de Barack Obama, lequel avait critiqué quelques jours plus tôt au Caire les législations interdisant le voile islamique à l’école.
De même, il a fallu qu’un député communiste, André Gérin, mette les pieds dans le plat pour que ce phénomène de société – le développement du port de burqa ou de niqab – soit pris en compte par le président et le gouvernement. Pris de court, le président de la République affirma solennellement devant les assemblées à Versailles que la burqa n’était pas la bienvenue en France. Parallèlement, on demanda aux services d’étudier l’ampleur du phénomène et on apprit en plein cœur de l’été que trois centaines de femmes seulement étaient concernées. Les services de renseignement auraient reçu des consignes claires pour minimiser au maximum, que personne n’en aurait été outre mesure étonné… D’autant que dans la même période, la commission d’enquête réclamée par le député Gérin et ses collègues cosignataires était refusée et transformée en « mission d’information », Mme Morano expliquant que la première formule présentait un caractère trop stigmatisant.
Ensuite, Jean-François Copé entra dans la danse et, porté par le débat sur l’identité nationale provoqué par Nicolas Sarkozy et Eric Besson, réussit à se placer en adversaire le plus résolu du voile intégral. Il y a quelques semaines encore, le Président ne voulait entendre parler ni de loi, mais de résolution solennelle à l’Assemblée, ni d’interdiction générale mais seulement d’une prohibition dans les services publics. Les élections régionales et les enquêtes d’opinion[1. Lesquelles non seulement appuient la thèse selon laquelle l’électorat de droite est, de manière écrasante, d’accord avec Copé mais aussi démontrent qu’en matière de sécurité, d’immigration ou d’identité nationale, les sondés ressentent un décalage entre les mots présidentiels et les actes.] auront eu raison des fondamentaux sarkozystes. Copé a gagné. Non seulement il a tordu le bras présidentiel, mais en plus, ça se voit.
Afin de faire passer la pilule plus facilement au conseil constitutionnel, le gouvernement, par la voix de François Fillon, a fait valoir que le projet de loi s’appuierait davantage sur l’égalité homme-femme et la dignité de cette dernière. Là encore, Copé doit rire sous cape. Lors de l’émission « Salut les terriens » présentée par Thierry Ardisson, il avait quant à lui basé son opposition au voile intégral du point de vue non de la dignité de la femme ainsi vêtue mais de sa gêne personnelle de discuter ainsi avec elle. On se souvient de cette phrase qui porta l’estocade : « Je ne sais même pas si vous me souriez. » C’est évidemment cela qui était en cause dans cette histoire de niqab. En France, la décence commune veut qu’on ne se promène pas nu dans les rues de nos villes. Mais on doit y montrer son visage. On ne montre pas ses attributs sexuels mais on dévoile sa bobine. Ce n’est même pas une question de sécurité, c’est une question de règles minimales de vivre-ensemble.
Pourtant, il y avait une solution qui aurait permis à Sarkozy de vaincre Copé. Cette solution, je ne sais si elle lui a été proposée par tel ou tel conseiller. Mais elle existait et je me propose de vous l’expliquer.
La solution se trouve dans la Constitution de notre République. Pas dans le fameux « bloc de constitutionnalité » qui, depuis le 16 juillet 1971, a détourné le Conseil Constitutionnel de sa mission originelle[5. Le Général avait souhaité cette instance justement pour protéger le pouvoir exécutif du pouvoir législatif.]. Non, dans son texte même et précisément dans son article 34. Tout ce qui n’est pas du domaine de la loi – et cet article en donne la liste précise- est du domaine réglementaire, et donc du pouvoir exécutif. Exit Copé. Le président de la République pouvait donc interdire à Copé de se saisir du problème tout en demeurant le gardien des institutions de la Ve République et apparaître ainsi, pour une fois, fidèle aux principes gaulliens.
Restait à demeurer ferme pour ne pas perdre la bataille de l’opinion. Le domaine réglementaire, qui est entre les mains du premier ministre[2. Et donc de lui-même…], permettait d’interdire le voile intégral au nom du vivre-ensemble. Pour les services publics, des arrêtés ministériels ou préfectoraux pouvaient imposer l’interdiction. Peut-être même y avait-il déjà dans le maquis de nos règlements des dispositions déjà existantes et permettant d’interdire cette tenue, du genre « il est interdit de se promener masqué dans les rues en dehors des périodes de carnaval ». Pour la voie publique, il aurait aussi pu ajouter une petite touche très politicienne en demandant à certains maires proches de lui d’édicter des arrêts municipaux. Lorsque des maires de stations balnéaires interdisent, là encore pour une question de décence, de se promener en slip de bain dans les rues, ils ont la possibilité de faire de même pour un vêtement heurtant la décence, même si c’est pour des raisons diamétralement opposées. Ainsi aurait-il pu lancer un championnat de France des maires qui aurait pu mettre en difficulté pas mal d’édiles de l’opposition.
Et si, par la suite, les tribunaux administratifs, puis le Conseil d’Etat[3. Dans sa formation juridictionnelle et non plus celle de conseil du gouvernement.] avaient annulé ces différents arrêtés – ministériels, préfectoraux ou municipaux, il aurait pu in fine décider d’un projet de loi d’interdiction générale, tout en fustigeant les juges pour leur laxisme.
Fermeté, posture institutionnelle revenant aux sources de la constitution du Général, rabattage de caquet de Copé, mise en difficulté des maires socialistes, dénonciation éventuelle des juges et apparences sauvées : tel aurait été le bilan flatteur de Nicolas Sarkozy s’il avait appliqué cette méthode qui aurait dû être mise en pratique dès l’automne dernier. Au lieu de cela, il a capitulé en rase campagne devant Copé et pris le risque d’être désavoué par un conseil constitutionnel, dont le seul membre de gauche est celui qu’il a lui-même nommé, voire par l’Europe dont les Français n’ont pas oublié qu’il en était tellement friand, au point d’imposer – par la voie parlementaire – la constitution européenne qu’ils avaient refusée.
Quand on n’y est plus, on n’y est vraiment plus…
Sarko toujours plus bling-bling
Nicolas Sarkozy, en visite à Chambéry pour la célébration du 150e anniversaire du rattachement de la Savoie à la France s’est vu offrir une des productions locales réputée dans le monde entier : un couteau de la marque Opinel. Et pas n’importe lequel : un « Old School » N°8 à virole, série limitée au manche en bois précieux. Mais comme un Opinel reste un Opinel, il convient de l’utiliser selon les règles. Mettons que le président de la République et son épouse soient invités à dîner au Cap Nègre, chez les parents Bruni-Tedeschi. Nicolas demandera discrètement au maître d’hôtel de lui retirer le couteau du service d’argenterie de Mme sa belle-mère, qu’il remplacera par le « Old School ». À l’issue du repas, il essuiera soigneusement la lame de celui-ci sur un morceau de pain, fermera le couteau et le remettra dans sa poche. Attention : ne jamais le passer en machine !
A star is born

Avant les élections du 6 mai, Clegg qui débattra ce soir pour la troisième fois avec ses adversaires Cameron et Brown apparaît comme le candidat anti-système.
Ils ne font décidément jamais rien comme tout le monde. Il aura fallu attendre le 15 avril 2010 pour que les Britanniques connaissent enfin les délices du mythique débat électoral télévisé, 50 ans après les Américains et 36 ans après les Français. Dans un pays où la session parlementaire s’ouvre chaque année par un discours du trône avec couronne et sceptre, où les lords portent perruque et où la façon de s’adresser la parole au Parlement n’a pas changé depuis Guillaume le Conquérant, une empoignade dans le poste avait quelque chose de choquant, voire de vulgaire. Mais le monde moderne a fini par le rattraper et la classe politique british a du se rendre à l’évidence. Pour secouer une campagne apathique et un électorat assommé par la crise, le débat était devenu incontournable.
Débat il y eut donc, mais d’empoignade point. Ici on s’appelle par son petit nom, Nick, David, Gordon, on se sourit même si on a envie de s’étriper et on se tape dans le dos à la fin. On est en Angleterre tout de même, les phrases assassines et les fausses colères, on les laisse à ces matamores de Français. Pas moins de soixante-seize règles ultra-rigides discutées pendant des mois entre les trois partis (les conservateurs, les travaillistes et les libéraux-démocrates) interdisaient de toute façon le moindre dérapage. Des pupitres face au public, au lieu d’une bonne vieille table à la française où l’on se regarde entre six yeux (enfin cinq, Gordon Brown est borgne), et une minute pour répondre aux questions posées par un modérateur avant quatre minutes de « débat libre », difficile de faire moins spontané.
Dix millions de sujets de Sa très gracieuse majesté se sont donc retrouvés jeudi soir devant leur écran pour savoir qui du fringant futur papa David Cameron, plutôt à l’aise avec les médias, ou de Gordon Brown, vieux boxeur sonné qui s’accroche bien mieux que prévu mais reste calamiteux dans l’exercice audiovisuel tant il est d’un naturel grognon, allait l’emporter.
« Clegg a excellé, Cameron a déçu, Brown a survécu »
Mauvaise pioche. C’est le troisième homme qui a raflé toute la mise. Et de belle manière encore. Il n’a même pas laissé les miettes. Sitôt le débat terminé, tous les sondages l’ont donné vainqueur par KO. “Nick Clegg triomphe”, “The new Clegg on the block”, ”Nick’s big day”, “The Clegg factor”, “A star is born”. Rien que ça…
Avec le sens de la formule et de la mesure qu’on lui connaît, la presse londonienne a trouvé son héros. Plus fort que Winston Churchill, plus fort que Suzan Boyle. Une situation que le Guardian résume parfaitement par un cinglant.
Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin, effet d’emballement ou pays réellement conquis, les dernières intentions de vote placent maintenant en tête les libéraux-démocrates, éternels troisièmes de toutes les élections depuis la guerre dans un pays très fortement marqué par le bipartisme.
Comment un quasi-inconnu, un homme dont un tiers des téléspectateurs avouaient ne pas même connaître le nom, est en une soirée devenu celui qui fera le roi, le « kingmaker », et risque fort d’arbitrer la politique britannique pour les cinq années à venir ? Après l’élection du très télégénique Barack Obama dont la maîtrise du débat est un modèle du genre, nouvelle démonstration que tout passe désormais par la lucarne ou symptôme d’un profond rejet des politiciens traditionnels, vus, revus, usés, essorés ? Les deux, probablement, mon capitaine.
Sans faire ma midinette, il faut avouer que Nick Clegg sait profiter d’un avantage totalement injuste, il est joli garçon. Et il a l’air normal. Il bouge les bras, il remue la tête, il pousse même la hardiesse jusqu’à mettre une main dans sa poche, signe d’une décontraction hallucinante. Bref, c’est le seul des trois avec lequel on aurait envie d’être enfermé(e) dans un ascenseur.
Face à lui, deux pantins en cire, crispés et figés. Cameron surtout. Est-ce le plâtre dont l’a trop généreusement enduit sa maquilleuse qui donne cette impression étrange qu’il porte un masque amovible ? À moins que son statut de favori ne le paralyse puisque les sondages lui assurent toujours une minuscule avance (3 points !) sur son rival… Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas fait la performance qui aurait permis aux Britanniques de se dire « Mais bien sûr, c’est lui ». L’art du débat est difficile… Leur inexpérience contractée serait presque touchante, bien loin du cirque rodé à l’américaine où pas une once de spontanéité n’a survécu au coaching forcené, si le contraste avec Clegg ne les disqualifiait à ce point.
Clegg parle au public ou à la caméra qu’il ne quitte pas des yeux quand il s’agit de délivrer ses messages-clés. Clegg nomme par leur petit nom dans sa conclusion les huit personnes qui l’ont interrogé. Comme une leçon rabâchée, ses adversaires martèlent « Ensemble… différent… en avant », commencent toutes leurs anecdotes par « L’autre jour, j’ai rencontré à Londres un jeune homme qui… », griffonnent des notes frénétiquement sans que leur corps ne bouge d’un pouce. Liste de courses, suite salace de l’histoire du jeune homme, appel au secours ?
Le déficit le plus élevé du G20
Plus sérieusement, Brown et Cameron se refusent à donner des détails sur la réduction du déficit public colossal creusé par la crise. Plus de 16 milliards de dollars, le plus important jamais enregistré depuis la création de la statistique en 1993. Sans compter que le FMI prévoit un déficit à 13 % du PIB (!) l’an prochain, soit le plus élevé du G20… Rien à faire, ils se contentent de promesses vagues. Même si Gordon Brown en réhabilitant à l’occasion de la crise le rôle de l’Etat a évité la faillite de l’économie britannique et joue clairement la carte de l’expérience, il lui sera difficile de justifier pourquoi en treize ans Tony Blair et lui n’ont pas ouvert les chantiers qui lui paraissent subitement indispensables, et de se présenter comme l’homme de l’avenir. Il se refuse certes à réduire les dépenses pour préserver les services publics, mais son projet d’augmentation des cotisations sociales pour financer la National Insurance risque de lui coûter très cher politiquement. Après avoir évoqué la retraite à 66 ans et des coupes claires dans les aides sociales destinées à l’achat du fuel domestique et aux cartes de transport, Cameron a rapidement fait marche arrière. Son programme prévoit une diminution des dépenses de 6 milliards. Comment ? Mystère… En supprimant 65 députés sur 650, a t-il répondu sans rire. Dix mille professeurs et des milliers de policiers en moins soufflent les travaillistes…
Clegg veut taxer les banques et les bonus
Or des propositions concrètes, Nick Clegg en a, lui. Il veut taxer les banques et limiter les bonus à 2500 £, pour en finir avec les mauvaises habitudes des gouvernements successifs qui depuis des années ne servent que les intérêts d’un kilomètre carré du territoire britannique. Celui de la City de Londres. Tout en s’appuyant sur l’Europe dont il est des trois le plus sincère partisan. Et de rappeler que sa femme est espagnole (et en Espagne d’ailleurs, coincée avec leurs enfants par un volcan islandais capricieux).
Vers un ticket lib-lab ?
C’est son atout principal. Il en use et en abuse. Jouer habilement le petit nouveau contre THEM, les deux vieux partis à bout de forces et de propositions, les renvoyer constamment dos à dos en les assimilant. « Plus vous vous attaquez, plus vous vous ressemblez » leur a t-il lancé, goguenard. Ne pas hésiter à mettre le doigt là où ça fait mal et à appuyer. Rappeler le scandale des dépenses des députés (ou peu de Lib-dems ont été impliqués) qui a coupé le Parlement des citoyens. Mais Clegg va beaucoup plus loin. C’est tout le système politique britannique qu’il veut redéfinir en réformant un des systèmes électoraux les plus injustes du monde : le scrutin uninominal majoritaire à un tour ou FPFP (first past first post) qui donne la victoire au candidat arrivé en tête quelque soit son score. Aux dernières élections générales, il a permis le succès confortable de Tony Blair avec… 36 % des voix ! Jusqu’à présent les députés travaillistes et conservateurs ont toujours bloqué ses propositions de réforme.
On comprend pourquoi, le FPFP interdit aux libéraux-démocrates de penser, même pas en rêve, à remporter ce vote. Il est le seul moyen pour Gordon Brown de rester à son poste, alors qu’il est maintenant dernier dans les sondages ! En épargnant Clegg systématiquement lors du débat, en lui donnant du « Nick » long comme le bras, en rappelant sept fois qu’il était d’accord avec lui, Brown compte sans le dire sur un ticket « lib-lab » après les élections. Même si tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 1974 ont pu s’asseoir sur une majorité largement suffisante, l’alliance est traditionnelle et doit hanter les nuits de David Cameron. S’il n’a pas la majorité absolue des sièges au Parlement le 6 mai prochain, comme on peut fortement le penser puisque c’est essentiellement sur son électorat centriste que mord Clegg, sa victoire probable ne lui servira à rien. Du coup, tous les responsables conservateurs crient et clament partout, à juste titre, que voter pour Clegg c’est reconduire le Labour au pouvoir pour cinq ans supplémentaires… Suprême pied de nez d’un mal aimé bourru un peu vite enterré.
Clegg n’est pas dupe, bien sûr. Il écoute la douce musique chantée par Gordon la sirène et refuse naturellement de se prononcer pour le moment, sans intention apparente de se vendre au plus offrant. Mais dans un (Parlement minoritaire donc bloqué), le nouveau golden boy de la politique britannique sera celui qui fera le roi et l’arbitre des élégances. On l’imagine assez facilement imposer une réforme rapide du système électoral pour faire passer dans les faits le tripartisme (et le troisième homme), grâce à une bonne dose de proportionnelle réclamée par les Brits. Et attendre tranquillement cinq ans.
Et si son ascension nocturne stupéfiante n’était pas simplement la revanche silencieuse du citoyen qui ne se reconnaît plus dans ceux qui le gouvernent à tour de rôle depuis soixante ans, qui ne veut plus de l’establishment de Westminster ? Traversez la Manche, remplacez monsieur Smith par monsieur Dupont, la Tamise par la Seine, vous y trouverez les mêmes états d’âme…
Bien sûr, il reste deux débats. Bien sûr, il n’aura plus le bénéfice de l’inconnu qui n’a rien à perdre et ses adversaires ne vont pas le lâcher. Il est désormais l’homme à abattre. Mais on imagine mal David Cameron sortir subitement de son chapeau une proposition plus sérieuse que son calamiteux projet sur les référendums d’initiative populaire qui risquent de transformer le Royaume-Uni en une sorte de Suisse. Il lui faudra trouver des arguments plus solides que ses fantasmes anti-européens ou ses anecdotes ânonnées sur « les vieux Noirs de Plymouth qui en ont assez des immigrés » ou « les prématurés abandonnés dans les services de néo-natalité faute de personnel». Il lui faudra avoir l’air sympathique et ouvert, abandonner la mine sournoise de celui qui vient de piller un tronc d’église et employer pour contrer Clegg des critiques autrement plus étoffées que « l’excentricité » de son programme. Autant dire que ce n’est pas gagné.
Par contre, si le 6 mai prochain Gordon Brown reste au 10 Downing street, nous aurons la preuve par dix que les miracles existent en politique et que nous y avons assisté. Depuis l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République française en 1995, ce sera la plus belle résurrection du siècle.
Le FN, c’est d’abord des gens pas bien

Reconnaissons d’abord à Cyril Bennasar l’honnêteté d’un aveu électoral qui ne s’habille pas des paillettes du dandysme provocateur.
S’il a voté FN aux dernières régionales, ce n’est pas pour attirer sur lui les lumières noires de la réprobation des bien-pensants – sinon il l’aurait dit avant le jour du vote – mais à l’issue de son analyse de la situation politique. Il vote FN pour rappeler à Sarko qu’il doit rester Sarko, et il trouve dans le programme affiché des frontistes une musique douce à ses oreilles sur la sécurité, l’immigration, et même la laïcité. Il désigne cela comme un « vote aiguillon », ce coup de pique qui ramène la vache vagabonde dans le bon chemin.
Cyril se défend également d’adhérer au corpus idéologique de Jean-Marie Le Pen et de ses amis français et étrangers : nostalgie fasciste, antisémitisme, négationnisme, intégrisme catholique et tout le reste.
Sa transgression électorale des bonnes mœurs ne serait donc que conjoncturelle, un one shot dont il espère bien ne plus jamais avoir à faire usage.
Un parti ne se résume pas au programme qu’il affiche
Le vote Bennasar ne peut pas être assimilé à celui de la désespérance des gens du Nord désemparés devant les friches industrielles, le chômage et l’arrogance des riches et puissants. C’est donc un vote politique et non pas sociologique.
Il est donc inutile de lui faire la morale ou de tenter de le déciller sur la vraie nature du parti auquel il a accordé son suffrage. Tout ça, il connaît, et il a bien raison de ne pas se laisser impressionner par les cris d’orfraie des rabâcheurs de la vulgate antifasciste.
C’est donc sur le terrain politique qu’il convient de critiquer le comportement de notre ami Cyril. Pour lui faire remarquer qu’un parti, cela ne se résume pas au programme qu’il affiche et fait parvenir dans les boites aux lettres lors des campagnes électorales. Si l’on vote pour ce parti, il faut s’attendre à ce qu’il ait des élus et peut-être, même si cela paraît improbable, qu’il participe à un exécutif local ou régional. Le vote dit protestataire crée, aussi, des maires, des conseillers régionaux, des députés qui sont issus d’un appareil politique et d’une culture idéologique.
L’opportunisme de Marine Le Pen
Le « modernisme » de Marine Le Pen ne doit pas faire illusion : son opportunisme l’amène, certes, à prendre quelque distance avec les dérapages langagiers calculés de son père. Mais les gros bataillons des militants et élus du FN (je ne parle pas des électeurs) sont, pour la plupart, des gens méprisables. Il suffit d’observer les péripéties des municipalités où ils ont été portés au pouvoir. Dreux, Toulon, Vitrolles ont été le théâtre de pratiques sordides, aussi bien sur le plan financier que dans les luttes internes de pouvoir au sein du FN.
On pouvait créditer, jadis, les élus du PCF de ne pas ménager leurs efforts pour socialiser, au sein de ce qu’Annie Kriegel appelait une contre-société, ceux qui leur apportaient leurs suffrages. Ils étaient les fourriers du totalitarisme, modèle communiste, mais ils s’occupaient aussi des gens.
Le FN a été, furtivement, un lieu de socialisation des laissés pour compte de la mondialisation libérale comme l’a montré, en 1987, Anne Tristan, dans son livre Au Front qui raconte son expérience d’infiltration d’une section lepéniste des quartiers populaires de Marseille. Mais cela n’a pas duré. C’est devenu au fil du temps un ramassis d’aspirants-notables frustrés de n’avoir pu s’affirmer au sein de la « droite républicaine ». Les « idéologues », Bruno Mégret, Jean Claude Martinez, à l’exception notable de Bruno Gollnisch, se sont éloignés et ont regagné leurs chapelles postfascistes, cathos intégristes ou néo-païennes.
L’extrême droite française est tombée au plus bas de la médiocrité conceptuelle et humaine, nous faisant presque regretter l’époque de Maurras et de Léon Daudet. Et ce n’est pas le produit d’appel Marine Le Pen qui peut transformer, comme par magie, une citrouille en carrosse. La prochaine fois, Cyril, abstiens-toi…
De la retraite à la Bérézina

Ça cause, ça cause même beaucoup, mais il nous semble que le débat sur les retraites est bien mal barré.
On ne vous fera pas l’injure d’épiloguer sur le énième scénario-catastrophe développé par le COR (Conseil d’Orientation des Retraites). On remarquera avec amusement que le président dudit Conseil, Raphaël Hadas-Lebel, ne peut être que qualifié et indépendant, vu qu’il a autrefois présidé la commission juridique du CNPF (rebaptisé aujourd’hui Medef) et qu’il est toujours membre actif du conseil d’orientation de l’Institut Aspen France, un think tank dont on peut dire qu’il est lié aux milieux financiers sans craindre d’être poursuivi pour diffamation. Bref, confier une telle mission à un tel homme, c’est à peu près aussi sérieux que disons, refiler le dossier du téléchargement illégal au meilleur ami de Carla Bruni.
On n’ira pas non plus gloser sur la campagne terroriste du gouvernement – espérance de vie en France en 1950 : 66 ans, en 2010 : 81 ans. On notera néanmoins que cet argument n’est irréfutable que si l’on ne se donne pas la peine de le réfuter. Et qu’en 1950, il y avait zéro ou presque chômeurs et qu’ils sont aujourd’hui trois millions, qu’il y avait zéro délocalisation ou zéro exemption de charges patronales, lesquelles coûtent actuellement aux régimes de retraite et de maladie une trentaine de milliards par an.
Toute la com’ gouvernementale peut se résumer en une seule phrase : « C’est comme ça et pas autrement, ayez peur et filez doux, sinon… ». Sinon quoi, au fait ? Si on n’accepte pas de passer sous les fourches caudines des catastrophologues, que se passera-t-il ? On attend avec impatience que Frédéric Lefèvre nous propose avec un grand sourire de procéder comme pour les fonctionnaires et donc de supprimer un retraité sur deux…
On a l’air de rire, comme ça, mais il y en a de plus comiques que nous. Laurence Parisot, par exemple, qui explique que la seule solution, c’est la retraite par capitalisation. T’as raison, Laurence, les marchés financiers, voilà le placement sûr qui ne peut jamais baisser, même si, pour blinder son portefeuille de futur retraité, faudra quand même penser à acheter aussi quelques FCP des Restos du Cœur…
Le drame dans cette affaire, c’est que cette campagne d’intox marque des points. Certes, à gauche, d’aucuns parlent de taxer le capital. Mais ils le font si timidement qu’on devine illico qu’ils n’y croient pas plus qu’à la résurrection immanente de Jean Jaurès. Même topo côté syndicats, où l’on sent bien que l’objectif réel est de limiter la casse, ce qui est une façon polie de se coucher en sauvegardant les apparences. Et ce qui est surtout une erreur tactique monstrueuse. S’ils le voulaient, alors que dès la rentrée, nous serons en pré-campagne électorale, ils tiendraient l’adversaire par les parties.
Le président, ou le candidat de droite quel qu’il soit en 2012, peut-il rêver d’aller sérieusement à la bataille en traînant les casseroles de la baisse drastique du montant des retraites, de la liquidation du départ à 60 ans ou de l’instauration d’un énième impôt-séniors ? Hélas oui, si personne ne dit rien en face, ce qui revient à admettre avant même la baston qu’une ou l’autre de ces solutions est incontournable. Que la gauche et le mouvement social soient réalistes n’est pas en soi une aberration. Qu’ils confondent le réel avec les dogmes libéraux et eurobéats est plus préoccupant…
Or, c’est bien de cela qu’il s’agit. D’ailleurs, les pistes « obligatoires » mises en avant par Soubie et Sarkozy, la gauche les a pratiquées avant eux, quand elle ne les a pas elle-même inventées, comme la CSG. Certes, c’est Edouard Balladur en 1993 qui a fait passer la durée de cotisation de 37,5 ans à 40 ans – sous les huées des bancs de l’opposition. Mais quand Jospin est arrivé à Matignon en 1997, a-t-il abrogé cette mesure ? Ben non, il devait sans doute être trop occupé à mettre en place la privatisation d’EDF pour ne pas avoir l’air d’un plouc marxiste à Bruxelles ou Francfort… Ça ne lui a pas porté chance en 2002, Martine, prends-en de la graine !
Manque de bol, ce n’est pas exactement ce qui se passe. Martine Aubry, dont on n’aimerait l’entendre dire aujourd’hui que dès qu’elle reviendra aux affaires, la gauche abrogera immédiatement toutes les lois votées sur le dos des salariés et des retraités, préfère rêver à un monde plus doux et innover avec le « care » à la française. Pour être gentil, on dira que c’est touchant, mais que ce n’est ni le sujet, ni le moment. Le sujet du moment, pour la gauche, si tant est qu’elle existe, c’est remettre la question sur ses pieds : à quoi sert l’Etat si ce n’est à garantir une protection décente aux citoyens, et pas seulement la nuit en bas des cages d’escaliers ?
À quoi servent la gauche et les syndicats si ce n’est à expliquer et à prouver que le dilemme « travailler plus ou gagner moins » est mortifère ? Que quarante ans passés derrière la caisse chez Carrefour ou devant l’écran plat chez AXA, c’est déjà inacceptable ? Que les fabuleux gains de productivité engendrés depuis un demi-siècle ne peuvent pas se répercuter uniquement sur les dividendes ? Que les solutions au problème des retraites se trouvent du côté de la réindustrialisation forcenée du pays, de la reconquête des territoires perdus dans le 9/3 ou les Ardennes, de la requalification de masse des jeunes et des salariés et donc de la rupture (la vraie, celle-là) avec l’ordre européen et ses tabous boursiers. Mais non, la gauche préfère être sérieuse et responsable. Son vrai programme de 2010, c’est : « Soyons réalistes, acceptons l’impossible ! »
Europe Evajoly
« Si Europe Ecologie décide d’avoir un candidat, et si les militants estiment que je suis bien placée pour porter ses couleurs, et si moi, je pense que je serai à même de faire en sorte que les idées d’Europe Ecologie prennent de la force (…), je ne l’exclus pas » C’est Eva Joly, actuellement députée du parti des pistes cyclables, des couches lavables et de l’allaitement obligatoire qui s’est exprimée ainsi ce week-end à propos des présidentielles de 2012.
Nous n’avons aucun souci pour elle dans sa quête des cinq cents maires. A l’époque où elle était encore juge, cette délicieuse franco-norvégienne à la douceur toute luthérienne était une adepte de la détention préventive à tous crins. Il lui suffira donc, comme au bon vieux temps, d’embastiller les édiles récalcitrants. Simplement, il ne s’agira plus d’obtenir des aveux mais juste une signature, ce qui devrait être encore plus facile.
Honte sur moi !

Le soir du premier tour des élections régionales, le 14 mars, Marine Le Pen déclarait que les Français avaient « remis le Front national dans le jeu ». J’ai été ravi de l’entendre parce que c’est exactement ce que j’avais voulu faire en votant FN. Ni plus, ni moins.
Après une jeunesse passée à gueuler « F comme fasciste ! N comme nazi ! », j’ai gardé quelques jours le vague sentiment d’avoir fait une connerie, un peu comme quand je me suis marié mais, aujourd’hui, je n’ai plus l’excuse de la jeunesse. Difficile d’oublier, même le temps d’une élection, les gens qui ont fait ce parti, des cathos intégristes aux « païens » − pour rester poli. Impossible de jeter un voile sur la carrière de Jean-Marie Le Pen, ses clins d’œil répétés à la frange fasciste de son électorat, son admiration pour Léon Degrelle, le nazi belge, sa lecture de la seconde guerre mondiale, sa tendresse pour Dieudonné… Je repense à ses correspondants étrangers, comme l’ancien Waffen-SS Schönhuber, son nationalisme, souverainisme gonflé à bloc qui l’aura jeté dans les bras des tyrans les plus dingues, Saddam Hussein en tête, et conduit à épouser les causes les plus limites. Je n’oublie pas les complaisances du FN pour le révisionnisme. Je n’ai rien de commun avec cette extrême droite qui planque Touvier, soutient Faurisson, ricane de nos mémoires et marche sur Polanski en brandissant l’épouvantail de la pédophilie. Et que dire du racisme et de l’antisémitisme qui suintent de tout ça ? Comment ne pas soupçonner les frontistes d’être attachés à une conception étroite et ethnique de l’identité nationale ? Tout cela, je ne veux pas le cautionner.
[access capability= »lire_inedits »]Avec Marine le Pen, le discours a changé, les clins d’œil fascistes et les provocations douteuses semblent avoir cessé, Soral et Dieudonné ont pris leurs distances, le Front national est plus présentable que jamais. Si je veux être honnête, pendant cette campagne, je n’ai pas été en désaccord avec les idées défendues par les candidats FN et je me suis souvent réjoui qu’ils soient présents dans le paysage politique pour les défendre. Dans ces conditions et dans cette élection dépourvue d’enjeu, ma stratégie a eu raison de mes scrupules, et peut-être le nouveau Front a-t-il eu raison de l’ancien.
Que cela me plaise ou non, le FN est le seul à afficher des positions nettes et fermes sur les questions qui m’importent : une laïcité intransigeante quand notre République multiplie les accommodements déraisonnables, une clairvoyance et une fermeté proclamées par rapport aux problèmes de l’immigration et du multiculturalisme quand tant d’autres partis progressent « les yeux grands fermés », comme le montre Michelle Tribalat dans son dernier livre, et enfin, des appels répétés à une politique judiciaire et policière plus répressive. En Ile-de-France, quand les Verts proposent des médiateurs pour sécuriser les collèges, sans doute dans l’espoir de prendre les bandes armées par les bons sentiments, le FN réclame des vigiles rectoraux et une présence policière.
Le débat sur l’identité nationale a été enterré au prétexte qu’il dérapait, la violence se répand, la loi sur la burqa patine. On ne sait pas si les efforts combinés de l’exécutif et du législatif parviendront à nous épargner le spectacle de ces femmes sous cloche ou s’ils accoucheront d’une déclaration ferme et juste qui fera rire et ne changera rien. Réussiront-ils, pour ne fâcher personne, à mécontenter tout le monde ? Dans le boucan médiatique, les élus n’entendent pas toujours les Français : il s’agit de parler fort et clair, et le vote sert à ça.
Les responsables politiques cherchent d’où vient le vent. Les élections sont un moyen de faire tourner les girouettes et le bulletin FN une façon de leur souffler dans les bronches électoralement. Plus qu’un vote protestataire, un vote-aiguillon destiné à rappeler à la majorité et à Sarkozy là où ils sont attendus. Une partie du programme du FN sans le FN, moi ça m’irait bien. C’est ce que j’ai dit dans l’isoloir, ni plus, ni moins.
Au deuxième tour, j’ai voté Valérie Pécresse contre Jean-Paul Huchon, sortant et rentrant en Ile-de-France. J’ai voté à droite pour des tas de raisons engrangées depuis des années de gouvernement de droite et d’opposition de gauche et vice versa qui sont inaccessibles à ma mémoire disponible sauf une : les panneaux d’affichage du Conseil général d’Ile-de-France, donc de Jean-Paul Huchon, ont accueilli tout l’été une campagne signée RESF (Réseau éducation sans frontières) de sensibilisation au sort des clandestins, ce qui est très généreux avec l’argent public.
J’ai donc préféré Mme Pécresse : pourtant, j’avais lu son programme. D’abord, elle promet plus de trains ; moi, je préférerais qu’il y ait moins de monde. Ensuite, et entre autres mesures-phares, les lycées et collèges pourraient être mis à la disposition des associations le week-end et les toits des administrations se couvrir de panneaux solaires. C’est Byzance. Ce faisant, j’ai un peu voté pour David Douillet, présent sur la liste en Yvelines et sur la photo de campagne de l’UMP. Au premier tour, j’avais un peu voté pour Farid Smahi, tête de liste du Front national en Essonne. Ça m’avait beaucoup moins gêné.
Voilà. Je résume, et j’assume sur Causeur. Dans la vraie vie, c’est moins facile. Quand je me rapproche de mes proches, comme ce copain cégétiste depuis vingt ans ou ces vieux juifs à qui il faudrait expliquer longtemps, ou encore ces clientes et presqu’amies lesbiennes (et mère(s) d’une petite fille), je m’arrange pour qu’on ne parle pas trop des élections.[/access]
Tank punk
Les pages « styles » du Figaro nous informent de l’existence réjouissante du 4×4 le plus insolent au monde, et le plus indifférent à l’écologie : le Prombron du constructeur Dartz. Présenté au Salon des voitures de luxe de Monaco ce « monstre des steppes » complètement punk, affichant plus de cinq tonnes de muscles et de métal, est vendu 100.000 euros. « Habituellement Dartz s’expose dans les salons de matériel militaire » explique Igor Daleckis, représentant en France de la société contrôlée par des Russes de Lettonie. La marque communique peu sur le bilan carbone de ce luxueux tank, ni sur le développement d’un éventuel modèle hybride kérosène/gazole… Saluons l’existence de ce puissant SUV post-Hummer absolument décomplexé, et prions pour son arrivée massive dans les rues des villes françaises. C’est assurément la meilleure arme pour se réapproprier un espace public infesté de Vélib, de tramways, et de sombres rolleristes tintinnabulant …
Frédéric Marconi
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Frédéric Marconi commença sa carrière comme répétiteur dans une riche famille romaine, avant de se passionner pour la zoologie et d’introduire le perroquet en Italie.
[access capability= »lire_inedits »]Le peintre le représente ici en train de mettre une dernière main à la Missa solemnis de Beethoven. Perfectionniste, Frédéric Marconi corrigeait beaucoup, comme le rapporte Stendhal dans son Voyage en Italie : « Il fait beaucoup de pâtés, Marconi. »
Anonyme, Portrait de Frédéric Marconi en pleine répétition, huile sur toile conservée au musée de la Boétie.
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Légiférer ou assimiler

Il y a désormais un quasi consensus dans la classe politique pour faire voter une loi d’interdiction de la burqa. La droite y voit un moyen de donner corps à sa thématique identitaire censée lui attirer les faveurs de l’électorat populaire. La gauche ne veut pas être en reste de peur d’être accusée de laxisme. Après presque un an de débat, les divergences ne portent plus que sur les modalités de la procédure législative (proposition ou projet de loi) ou sur les modalités de l’interdiction (générale ou partielle) Mais, sur le fond, tout le monde est d’accord que la République adresse un signe fort aux populations musulmanes pour marquer clairement les limites de l’acceptable.
Je ne contesterai ni la réalité de la demande sociale pour interdire ce type de comportement, ni sur l’intérêt de rappeler certaines exigences du vivre ensemble. Néanmoins, l’idée d’une interdiction du port de la Burqa suscite chez moi de telles réserves que je serais probablement amené à voter non si une telle proposition devait être soumise au référendum, ainsi que le propose Elisabeth Levy.
Un enjeu d’assimilation plus que de laïcité
Même si elle présente quelques traits communs, l’affaire de la Burqa se distingue assez nettement de l’affaire précédente liée au port du voile à l’école. Il ne s’agit pas ici d’affirmer la laïcité de l’enseignement ou de mettre l’école à l’abri des communautarismes religieux, mais d’exprimer une exigence d’assimilation à l’égard des populations immigrée ou musulmanes.
Il n’est même pas nécessaire d’interroger les motivations des personnes qui décident de porter (ou de faire porter) la burqa. Il importe peu finalement de savoir s’il s’agit pour les personnes concernées d’une prescription religieuse, d’une provocation à caractère politique ou d’un simple effet de mode vestimentaire. Seul compte le jugement de la population autochtone. Le port de la burqa est perçu comme visant à faire disparaître la femme de l’espace public et un refus ostensible de se conformer aux valeurs et aux traditions de notre civilisation.
Même si on peut être critique sur le discours assimilationniste[1. J’y reviendrais prochainement dans un article « grand format » où je répondrai notamment aux obsessions d’Eric Zemmour exprimées dans le dernier chapitre de son livre.], on ne peut pas ignorer qu’il existe aujourd’hui une crispation de plus en plus forte de la société française contre ce qui est perçu comme de l’islamisation et du repli communautaire. Le politique doit donc répondre à cette demande. Il en va du respect de la « volonté générale ».
Néanmoins, l’honneur du législateur est de savoir comment répondre au mieux à cette demande sociale. Si satisfaire la volonté générale est un impératif en démocratie, rechercher l’intérêt général est une exigence peut-être encore plus grande en République.
Or, en l’espèce, il convient de prendre garde aux effets pervers que cette loi pourrait entraîner comme à la tentation du fétichisme législatif qui consiste à croire qu’un problème va être résolu du seul fait de la promulgation d’une nouvelle loi. Il y a parfois plus qu’une marge entre la proclamation du souhaitable et la transformation effective de la réalité sociale. S’il y a une leçon que nous devrons conserver du sarkozysme c’est bien celle là !
Fondamentalement, la question est de savoir si la société française veut se faire plaisir (ou si le corps politique veut flatter dans l’opinion publique) ou s’il s’agit réellement d’éradiquer de la société les expressions les plus visibles des tensions communautaires ?
Incrimination ou incantation ?
Sur quel modèle est-on ? Celui du voile, où la loi a effectivement permis de faire disparaître le phénomène ou celui de la loi bavarde qui prétend s’emparer d’un problème sociétal sans avoir de prise sur la réalité ? Cette loi va-t-elle simplement enrichir encore un peu plus notre droit pénal avec de nouvelles interdictions accompagnées de sanctions disproportionnées qui ne seront concrètement appliquées ni par la police, ni par la justice, à l’image de ce que l’on fait avec la prohibition du cannabis depuis quarante ans ou du développement des délits de « harcèlement » censés répondre à la montée des violences interpersonnelles[2. Ou d’une moindre capacité des personnes à y résister.] ou de l’intensification du travail dans les services ?
L’interdiction partielle ou totale de la burqa n’aura de sens que si on se donne réellement les moyens de poursuivre et de sanctionner la nouvelle incrimination, à l’image de ce que l’Etat a fait depuis une décennie avec les délits routiers, ce qui a entraîné une systématisation des contrôles, une répression aveugle, souvent totalement disproportionnée avec la réalité des troubles à l’ordre public et, incidemment, une explosion du nombre de gardes à vue. Une telle politique a naturellement un coût élevé, que ce soit en termes d’utilisation des forces de l’ordre et de mobilisation de l’appareil judiciaire, ou de perception des forces de l’ordre par la population. La police va-t-elle se mettre à traquer avec la même obsession toutes les manifestations des ratés de l’assimilation ? Est-ce cela que l’on souhaite ? A-t-on vraiment mesuré toutes les conséquences qu’aurait une telle politique ?
Imaginons la scène : Elle se déroule dans une petite rue commerçante d’une banlieue où les populations immigrées et musulmanes sont majoritaires. Une patrouille de police aperçoit trois femmes intégralement recouvertes de ce voile récemment interdit par la Loi. Conformément aux nouvelles instructions, la patrouille intervient pour sanctionner cette nouvelle délinquance vestimentaire. Le contrôle d’identité est rendu difficile par la faible maîtrise de la langue des contrevenantes. La discussion tourne au dialogue de sourd et le ton monde. La population alentours s’en mêle. D’autres femmes non voilées prient la police de laisser en paix ces femmes qui n’ont rien fait de mal. Des jeunes appuient leur propos par des insultes anti-policières dans leur langage fleuri typique des cités. Des barbus ne tardent pas à se joindre à l’attroupement pour s’interposer entre les femmes et la police et tiennent des propos beaucoup plus politiques exprimant une véritable hostilité à l’égard de la France. La patrouille est vite débordée. Elle n’a plus que le choix qu’entre battre piteusement en retraite ou appeler des renforts pour coffrer tout ce petit monde pour outrage, rébellion et accessoirement port de la burqa.
Dans les deux cas, l’intervention aura été à l’encontre de l’objectif d’assimilation. Soit la police, et à travers elle la République, se ridiculise en renonçant à faire appliquer la loi, soit elle fait son boulot et renforce encore plus la fracture nationale et la haine que peuvent ressentir les populations de ces quartiers à l’égard des forces de l’ordre. Il est clair que de diriger la brutalité légendaire de la police sarkozienne contre des femmes dont la seule faute aura été de se dissimuler le visage n’est pas forcément une idée géniale pour réconcilier les populations des quartiers avec les symboles de la République !
L’assimilation des étrangers est-elle du ressort de la police ?
Je crains que l’on s’aperçoive vite de l’impossibilité pratique de faire respecter des codes culturels par la force publique. La police est là pour garantir la sécurité des personnes prévenir les troubles à l’ordre public et traduire devant la justice ceux qui auront commis des actes malveillants au préjudice de leurs semblables ou la société. Son rôle n’est pas de devenir le bras armé d’un législateur qui se piquerait de dire le bien et le mal en stigmatisant les comportements jugés déviants, immoraux ou néfastes.
Le conseil d’Etat a eu parfaitement raison de rappeler dans son avis que les atteintes à l’ordre public constituent le seul et uniquement fondement au pouvoir de police. Or, l’expression d’une non assimilation ne peut pas être considérée comme un trouble à l’ordre public tel qu’il est défini classiquement par le droit français (sécurité, tranquillité, salubrité publiques)
Natacha Polony rappelle toutefois fort justement que la notion d’ordre public a été récemment étendue au principe de sauvegarde de la dignité humaine, ce qui peut tout à fait justifier une intervention du pouvoir de police s’agissant du voile intégral : « Qui porte un voile couvrant l’intégralité de son corps et de son visage nie l’humanité en soi-même. Mais elle le nie aussi en les autres, qui sont jugés impurs, et indignes de regarder ce corps et ce visage. »
Cependant, il convient cependant de ne pas confondre le pouvoir de police qui édicte les règles et les services de police qui les font appliquer. Si l’intervention du législateur peut-être légitime en la matière, celle des services de police peut paraître inopportune ou inappropriée.
Toutes les normes ne sont pas de nature pénale. On pourrait en effet imaginer des dispositions concernant la burqa qui ne passeraient pas par des réponses policières : déchéance de la nationalité française, non renouvellement du titre de séjour, refus de naturalisation ou simplement une clause exonératoire de tout reproche de discrimination qui pourrait être adressé à une personne ou une institution qui refuserait d’embaucher ou de servir une personne vêtue d’un voile intégral.
La bonne réponse ne serait-elle pas finalement d’aller au bout de la logique de rupture communautaire proposée par la burqa en excluant les personnes qui font ce choix de toute vie sociale ? Le processus assimilation relève en effet davantage de l’intransigeance de la société civile que de l’appareil normatif ou répressif. Peut-être ne suffirait-il finalement que de libérer la xénophobie latente de la société française[3. Au sens de rejet de ce qui apparaît comme trop étranger.] en autorisant explicitement les réactions de rejet que suscite ce désir d’enfermement ?
Texte initialement paru sur Horizons.
Sarkozy et le coup du niqab

Au conseil des ministres de mercredi, Nicolas Sarkozy, avant d’expliquer qu’il avait opté pour une loi d’interdiction générale du voile intégral dans l’espace public, a rappelé qu’il avait été opposé à celle, de 2004, qui interdisait les signes religieux à l’Ecole publique. Manière de montrer à tous qu’il savait évoluer et qu’il lui en avait fallu, du courage, pour braver l’avis du Conseil d’Etat mais surtout ses propres fondamentaux intellectuels. On ne peut effectivement pas contester qu’il s’agit d’une révolution pour le président de la République. Il y a un an, lors de la venue du président américain sur les plages normandes, il ne contesta pas la vision de Barack Obama, lequel avait critiqué quelques jours plus tôt au Caire les législations interdisant le voile islamique à l’école.
De même, il a fallu qu’un député communiste, André Gérin, mette les pieds dans le plat pour que ce phénomène de société – le développement du port de burqa ou de niqab – soit pris en compte par le président et le gouvernement. Pris de court, le président de la République affirma solennellement devant les assemblées à Versailles que la burqa n’était pas la bienvenue en France. Parallèlement, on demanda aux services d’étudier l’ampleur du phénomène et on apprit en plein cœur de l’été que trois centaines de femmes seulement étaient concernées. Les services de renseignement auraient reçu des consignes claires pour minimiser au maximum, que personne n’en aurait été outre mesure étonné… D’autant que dans la même période, la commission d’enquête réclamée par le député Gérin et ses collègues cosignataires était refusée et transformée en « mission d’information », Mme Morano expliquant que la première formule présentait un caractère trop stigmatisant.
Ensuite, Jean-François Copé entra dans la danse et, porté par le débat sur l’identité nationale provoqué par Nicolas Sarkozy et Eric Besson, réussit à se placer en adversaire le plus résolu du voile intégral. Il y a quelques semaines encore, le Président ne voulait entendre parler ni de loi, mais de résolution solennelle à l’Assemblée, ni d’interdiction générale mais seulement d’une prohibition dans les services publics. Les élections régionales et les enquêtes d’opinion[1. Lesquelles non seulement appuient la thèse selon laquelle l’électorat de droite est, de manière écrasante, d’accord avec Copé mais aussi démontrent qu’en matière de sécurité, d’immigration ou d’identité nationale, les sondés ressentent un décalage entre les mots présidentiels et les actes.] auront eu raison des fondamentaux sarkozystes. Copé a gagné. Non seulement il a tordu le bras présidentiel, mais en plus, ça se voit.
Afin de faire passer la pilule plus facilement au conseil constitutionnel, le gouvernement, par la voix de François Fillon, a fait valoir que le projet de loi s’appuierait davantage sur l’égalité homme-femme et la dignité de cette dernière. Là encore, Copé doit rire sous cape. Lors de l’émission « Salut les terriens » présentée par Thierry Ardisson, il avait quant à lui basé son opposition au voile intégral du point de vue non de la dignité de la femme ainsi vêtue mais de sa gêne personnelle de discuter ainsi avec elle. On se souvient de cette phrase qui porta l’estocade : « Je ne sais même pas si vous me souriez. » C’est évidemment cela qui était en cause dans cette histoire de niqab. En France, la décence commune veut qu’on ne se promène pas nu dans les rues de nos villes. Mais on doit y montrer son visage. On ne montre pas ses attributs sexuels mais on dévoile sa bobine. Ce n’est même pas une question de sécurité, c’est une question de règles minimales de vivre-ensemble.
Pourtant, il y avait une solution qui aurait permis à Sarkozy de vaincre Copé. Cette solution, je ne sais si elle lui a été proposée par tel ou tel conseiller. Mais elle existait et je me propose de vous l’expliquer.
La solution se trouve dans la Constitution de notre République. Pas dans le fameux « bloc de constitutionnalité » qui, depuis le 16 juillet 1971, a détourné le Conseil Constitutionnel de sa mission originelle[5. Le Général avait souhaité cette instance justement pour protéger le pouvoir exécutif du pouvoir législatif.]. Non, dans son texte même et précisément dans son article 34. Tout ce qui n’est pas du domaine de la loi – et cet article en donne la liste précise- est du domaine réglementaire, et donc du pouvoir exécutif. Exit Copé. Le président de la République pouvait donc interdire à Copé de se saisir du problème tout en demeurant le gardien des institutions de la Ve République et apparaître ainsi, pour une fois, fidèle aux principes gaulliens.
Restait à demeurer ferme pour ne pas perdre la bataille de l’opinion. Le domaine réglementaire, qui est entre les mains du premier ministre[2. Et donc de lui-même…], permettait d’interdire le voile intégral au nom du vivre-ensemble. Pour les services publics, des arrêtés ministériels ou préfectoraux pouvaient imposer l’interdiction. Peut-être même y avait-il déjà dans le maquis de nos règlements des dispositions déjà existantes et permettant d’interdire cette tenue, du genre « il est interdit de se promener masqué dans les rues en dehors des périodes de carnaval ». Pour la voie publique, il aurait aussi pu ajouter une petite touche très politicienne en demandant à certains maires proches de lui d’édicter des arrêts municipaux. Lorsque des maires de stations balnéaires interdisent, là encore pour une question de décence, de se promener en slip de bain dans les rues, ils ont la possibilité de faire de même pour un vêtement heurtant la décence, même si c’est pour des raisons diamétralement opposées. Ainsi aurait-il pu lancer un championnat de France des maires qui aurait pu mettre en difficulté pas mal d’édiles de l’opposition.
Et si, par la suite, les tribunaux administratifs, puis le Conseil d’Etat[3. Dans sa formation juridictionnelle et non plus celle de conseil du gouvernement.] avaient annulé ces différents arrêtés – ministériels, préfectoraux ou municipaux, il aurait pu in fine décider d’un projet de loi d’interdiction générale, tout en fustigeant les juges pour leur laxisme.
Fermeté, posture institutionnelle revenant aux sources de la constitution du Général, rabattage de caquet de Copé, mise en difficulté des maires socialistes, dénonciation éventuelle des juges et apparences sauvées : tel aurait été le bilan flatteur de Nicolas Sarkozy s’il avait appliqué cette méthode qui aurait dû être mise en pratique dès l’automne dernier. Au lieu de cela, il a capitulé en rase campagne devant Copé et pris le risque d’être désavoué par un conseil constitutionnel, dont le seul membre de gauche est celui qu’il a lui-même nommé, voire par l’Europe dont les Français n’ont pas oublié qu’il en était tellement friand, au point d’imposer – par la voie parlementaire – la constitution européenne qu’ils avaient refusée.
Quand on n’y est plus, on n’y est vraiment plus…
Sarko toujours plus bling-bling
Nicolas Sarkozy, en visite à Chambéry pour la célébration du 150e anniversaire du rattachement de la Savoie à la France s’est vu offrir une des productions locales réputée dans le monde entier : un couteau de la marque Opinel. Et pas n’importe lequel : un « Old School » N°8 à virole, série limitée au manche en bois précieux. Mais comme un Opinel reste un Opinel, il convient de l’utiliser selon les règles. Mettons que le président de la République et son épouse soient invités à dîner au Cap Nègre, chez les parents Bruni-Tedeschi. Nicolas demandera discrètement au maître d’hôtel de lui retirer le couteau du service d’argenterie de Mme sa belle-mère, qu’il remplacera par le « Old School ». À l’issue du repas, il essuiera soigneusement la lame de celui-ci sur un morceau de pain, fermera le couteau et le remettra dans sa poche. Attention : ne jamais le passer en machine !
A star is born

Avant les élections du 6 mai, Clegg qui débattra ce soir pour la troisième fois avec ses adversaires Cameron et Brown apparaît comme le candidat anti-système.
Ils ne font décidément jamais rien comme tout le monde. Il aura fallu attendre le 15 avril 2010 pour que les Britanniques connaissent enfin les délices du mythique débat électoral télévisé, 50 ans après les Américains et 36 ans après les Français. Dans un pays où la session parlementaire s’ouvre chaque année par un discours du trône avec couronne et sceptre, où les lords portent perruque et où la façon de s’adresser la parole au Parlement n’a pas changé depuis Guillaume le Conquérant, une empoignade dans le poste avait quelque chose de choquant, voire de vulgaire. Mais le monde moderne a fini par le rattraper et la classe politique british a du se rendre à l’évidence. Pour secouer une campagne apathique et un électorat assommé par la crise, le débat était devenu incontournable.
Débat il y eut donc, mais d’empoignade point. Ici on s’appelle par son petit nom, Nick, David, Gordon, on se sourit même si on a envie de s’étriper et on se tape dans le dos à la fin. On est en Angleterre tout de même, les phrases assassines et les fausses colères, on les laisse à ces matamores de Français. Pas moins de soixante-seize règles ultra-rigides discutées pendant des mois entre les trois partis (les conservateurs, les travaillistes et les libéraux-démocrates) interdisaient de toute façon le moindre dérapage. Des pupitres face au public, au lieu d’une bonne vieille table à la française où l’on se regarde entre six yeux (enfin cinq, Gordon Brown est borgne), et une minute pour répondre aux questions posées par un modérateur avant quatre minutes de « débat libre », difficile de faire moins spontané.
Dix millions de sujets de Sa très gracieuse majesté se sont donc retrouvés jeudi soir devant leur écran pour savoir qui du fringant futur papa David Cameron, plutôt à l’aise avec les médias, ou de Gordon Brown, vieux boxeur sonné qui s’accroche bien mieux que prévu mais reste calamiteux dans l’exercice audiovisuel tant il est d’un naturel grognon, allait l’emporter.
« Clegg a excellé, Cameron a déçu, Brown a survécu »
Mauvaise pioche. C’est le troisième homme qui a raflé toute la mise. Et de belle manière encore. Il n’a même pas laissé les miettes. Sitôt le débat terminé, tous les sondages l’ont donné vainqueur par KO. “Nick Clegg triomphe”, “The new Clegg on the block”, ”Nick’s big day”, “The Clegg factor”, “A star is born”. Rien que ça…
Avec le sens de la formule et de la mesure qu’on lui connaît, la presse londonienne a trouvé son héros. Plus fort que Winston Churchill, plus fort que Suzan Boyle. Une situation que le Guardian résume parfaitement par un cinglant.
Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin, effet d’emballement ou pays réellement conquis, les dernières intentions de vote placent maintenant en tête les libéraux-démocrates, éternels troisièmes de toutes les élections depuis la guerre dans un pays très fortement marqué par le bipartisme.
Comment un quasi-inconnu, un homme dont un tiers des téléspectateurs avouaient ne pas même connaître le nom, est en une soirée devenu celui qui fera le roi, le « kingmaker », et risque fort d’arbitrer la politique britannique pour les cinq années à venir ? Après l’élection du très télégénique Barack Obama dont la maîtrise du débat est un modèle du genre, nouvelle démonstration que tout passe désormais par la lucarne ou symptôme d’un profond rejet des politiciens traditionnels, vus, revus, usés, essorés ? Les deux, probablement, mon capitaine.
Sans faire ma midinette, il faut avouer que Nick Clegg sait profiter d’un avantage totalement injuste, il est joli garçon. Et il a l’air normal. Il bouge les bras, il remue la tête, il pousse même la hardiesse jusqu’à mettre une main dans sa poche, signe d’une décontraction hallucinante. Bref, c’est le seul des trois avec lequel on aurait envie d’être enfermé(e) dans un ascenseur.
Face à lui, deux pantins en cire, crispés et figés. Cameron surtout. Est-ce le plâtre dont l’a trop généreusement enduit sa maquilleuse qui donne cette impression étrange qu’il porte un masque amovible ? À moins que son statut de favori ne le paralyse puisque les sondages lui assurent toujours une minuscule avance (3 points !) sur son rival… Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas fait la performance qui aurait permis aux Britanniques de se dire « Mais bien sûr, c’est lui ». L’art du débat est difficile… Leur inexpérience contractée serait presque touchante, bien loin du cirque rodé à l’américaine où pas une once de spontanéité n’a survécu au coaching forcené, si le contraste avec Clegg ne les disqualifiait à ce point.
Clegg parle au public ou à la caméra qu’il ne quitte pas des yeux quand il s’agit de délivrer ses messages-clés. Clegg nomme par leur petit nom dans sa conclusion les huit personnes qui l’ont interrogé. Comme une leçon rabâchée, ses adversaires martèlent « Ensemble… différent… en avant », commencent toutes leurs anecdotes par « L’autre jour, j’ai rencontré à Londres un jeune homme qui… », griffonnent des notes frénétiquement sans que leur corps ne bouge d’un pouce. Liste de courses, suite salace de l’histoire du jeune homme, appel au secours ?
Le déficit le plus élevé du G20
Plus sérieusement, Brown et Cameron se refusent à donner des détails sur la réduction du déficit public colossal creusé par la crise. Plus de 16 milliards de dollars, le plus important jamais enregistré depuis la création de la statistique en 1993. Sans compter que le FMI prévoit un déficit à 13 % du PIB (!) l’an prochain, soit le plus élevé du G20… Rien à faire, ils se contentent de promesses vagues. Même si Gordon Brown en réhabilitant à l’occasion de la crise le rôle de l’Etat a évité la faillite de l’économie britannique et joue clairement la carte de l’expérience, il lui sera difficile de justifier pourquoi en treize ans Tony Blair et lui n’ont pas ouvert les chantiers qui lui paraissent subitement indispensables, et de se présenter comme l’homme de l’avenir. Il se refuse certes à réduire les dépenses pour préserver les services publics, mais son projet d’augmentation des cotisations sociales pour financer la National Insurance risque de lui coûter très cher politiquement. Après avoir évoqué la retraite à 66 ans et des coupes claires dans les aides sociales destinées à l’achat du fuel domestique et aux cartes de transport, Cameron a rapidement fait marche arrière. Son programme prévoit une diminution des dépenses de 6 milliards. Comment ? Mystère… En supprimant 65 députés sur 650, a t-il répondu sans rire. Dix mille professeurs et des milliers de policiers en moins soufflent les travaillistes…
Clegg veut taxer les banques et les bonus
Or des propositions concrètes, Nick Clegg en a, lui. Il veut taxer les banques et limiter les bonus à 2500 £, pour en finir avec les mauvaises habitudes des gouvernements successifs qui depuis des années ne servent que les intérêts d’un kilomètre carré du territoire britannique. Celui de la City de Londres. Tout en s’appuyant sur l’Europe dont il est des trois le plus sincère partisan. Et de rappeler que sa femme est espagnole (et en Espagne d’ailleurs, coincée avec leurs enfants par un volcan islandais capricieux).
Vers un ticket lib-lab ?
C’est son atout principal. Il en use et en abuse. Jouer habilement le petit nouveau contre THEM, les deux vieux partis à bout de forces et de propositions, les renvoyer constamment dos à dos en les assimilant. « Plus vous vous attaquez, plus vous vous ressemblez » leur a t-il lancé, goguenard. Ne pas hésiter à mettre le doigt là où ça fait mal et à appuyer. Rappeler le scandale des dépenses des députés (ou peu de Lib-dems ont été impliqués) qui a coupé le Parlement des citoyens. Mais Clegg va beaucoup plus loin. C’est tout le système politique britannique qu’il veut redéfinir en réformant un des systèmes électoraux les plus injustes du monde : le scrutin uninominal majoritaire à un tour ou FPFP (first past first post) qui donne la victoire au candidat arrivé en tête quelque soit son score. Aux dernières élections générales, il a permis le succès confortable de Tony Blair avec… 36 % des voix ! Jusqu’à présent les députés travaillistes et conservateurs ont toujours bloqué ses propositions de réforme.
On comprend pourquoi, le FPFP interdit aux libéraux-démocrates de penser, même pas en rêve, à remporter ce vote. Il est le seul moyen pour Gordon Brown de rester à son poste, alors qu’il est maintenant dernier dans les sondages ! En épargnant Clegg systématiquement lors du débat, en lui donnant du « Nick » long comme le bras, en rappelant sept fois qu’il était d’accord avec lui, Brown compte sans le dire sur un ticket « lib-lab » après les élections. Même si tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 1974 ont pu s’asseoir sur une majorité largement suffisante, l’alliance est traditionnelle et doit hanter les nuits de David Cameron. S’il n’a pas la majorité absolue des sièges au Parlement le 6 mai prochain, comme on peut fortement le penser puisque c’est essentiellement sur son électorat centriste que mord Clegg, sa victoire probable ne lui servira à rien. Du coup, tous les responsables conservateurs crient et clament partout, à juste titre, que voter pour Clegg c’est reconduire le Labour au pouvoir pour cinq ans supplémentaires… Suprême pied de nez d’un mal aimé bourru un peu vite enterré.
Clegg n’est pas dupe, bien sûr. Il écoute la douce musique chantée par Gordon la sirène et refuse naturellement de se prononcer pour le moment, sans intention apparente de se vendre au plus offrant. Mais dans un (Parlement minoritaire donc bloqué), le nouveau golden boy de la politique britannique sera celui qui fera le roi et l’arbitre des élégances. On l’imagine assez facilement imposer une réforme rapide du système électoral pour faire passer dans les faits le tripartisme (et le troisième homme), grâce à une bonne dose de proportionnelle réclamée par les Brits. Et attendre tranquillement cinq ans.
Et si son ascension nocturne stupéfiante n’était pas simplement la revanche silencieuse du citoyen qui ne se reconnaît plus dans ceux qui le gouvernent à tour de rôle depuis soixante ans, qui ne veut plus de l’establishment de Westminster ? Traversez la Manche, remplacez monsieur Smith par monsieur Dupont, la Tamise par la Seine, vous y trouverez les mêmes états d’âme…
Bien sûr, il reste deux débats. Bien sûr, il n’aura plus le bénéfice de l’inconnu qui n’a rien à perdre et ses adversaires ne vont pas le lâcher. Il est désormais l’homme à abattre. Mais on imagine mal David Cameron sortir subitement de son chapeau une proposition plus sérieuse que son calamiteux projet sur les référendums d’initiative populaire qui risquent de transformer le Royaume-Uni en une sorte de Suisse. Il lui faudra trouver des arguments plus solides que ses fantasmes anti-européens ou ses anecdotes ânonnées sur « les vieux Noirs de Plymouth qui en ont assez des immigrés » ou « les prématurés abandonnés dans les services de néo-natalité faute de personnel». Il lui faudra avoir l’air sympathique et ouvert, abandonner la mine sournoise de celui qui vient de piller un tronc d’église et employer pour contrer Clegg des critiques autrement plus étoffées que « l’excentricité » de son programme. Autant dire que ce n’est pas gagné.
Par contre, si le 6 mai prochain Gordon Brown reste au 10 Downing street, nous aurons la preuve par dix que les miracles existent en politique et que nous y avons assisté. Depuis l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République française en 1995, ce sera la plus belle résurrection du siècle.
Le FN, c’est d’abord des gens pas bien

Reconnaissons d’abord à Cyril Bennasar l’honnêteté d’un aveu électoral qui ne s’habille pas des paillettes du dandysme provocateur.
S’il a voté FN aux dernières régionales, ce n’est pas pour attirer sur lui les lumières noires de la réprobation des bien-pensants – sinon il l’aurait dit avant le jour du vote – mais à l’issue de son analyse de la situation politique. Il vote FN pour rappeler à Sarko qu’il doit rester Sarko, et il trouve dans le programme affiché des frontistes une musique douce à ses oreilles sur la sécurité, l’immigration, et même la laïcité. Il désigne cela comme un « vote aiguillon », ce coup de pique qui ramène la vache vagabonde dans le bon chemin.
Cyril se défend également d’adhérer au corpus idéologique de Jean-Marie Le Pen et de ses amis français et étrangers : nostalgie fasciste, antisémitisme, négationnisme, intégrisme catholique et tout le reste.
Sa transgression électorale des bonnes mœurs ne serait donc que conjoncturelle, un one shot dont il espère bien ne plus jamais avoir à faire usage.
Un parti ne se résume pas au programme qu’il affiche
Le vote Bennasar ne peut pas être assimilé à celui de la désespérance des gens du Nord désemparés devant les friches industrielles, le chômage et l’arrogance des riches et puissants. C’est donc un vote politique et non pas sociologique.
Il est donc inutile de lui faire la morale ou de tenter de le déciller sur la vraie nature du parti auquel il a accordé son suffrage. Tout ça, il connaît, et il a bien raison de ne pas se laisser impressionner par les cris d’orfraie des rabâcheurs de la vulgate antifasciste.
C’est donc sur le terrain politique qu’il convient de critiquer le comportement de notre ami Cyril. Pour lui faire remarquer qu’un parti, cela ne se résume pas au programme qu’il affiche et fait parvenir dans les boites aux lettres lors des campagnes électorales. Si l’on vote pour ce parti, il faut s’attendre à ce qu’il ait des élus et peut-être, même si cela paraît improbable, qu’il participe à un exécutif local ou régional. Le vote dit protestataire crée, aussi, des maires, des conseillers régionaux, des députés qui sont issus d’un appareil politique et d’une culture idéologique.
L’opportunisme de Marine Le Pen
Le « modernisme » de Marine Le Pen ne doit pas faire illusion : son opportunisme l’amène, certes, à prendre quelque distance avec les dérapages langagiers calculés de son père. Mais les gros bataillons des militants et élus du FN (je ne parle pas des électeurs) sont, pour la plupart, des gens méprisables. Il suffit d’observer les péripéties des municipalités où ils ont été portés au pouvoir. Dreux, Toulon, Vitrolles ont été le théâtre de pratiques sordides, aussi bien sur le plan financier que dans les luttes internes de pouvoir au sein du FN.
On pouvait créditer, jadis, les élus du PCF de ne pas ménager leurs efforts pour socialiser, au sein de ce qu’Annie Kriegel appelait une contre-société, ceux qui leur apportaient leurs suffrages. Ils étaient les fourriers du totalitarisme, modèle communiste, mais ils s’occupaient aussi des gens.
Le FN a été, furtivement, un lieu de socialisation des laissés pour compte de la mondialisation libérale comme l’a montré, en 1987, Anne Tristan, dans son livre Au Front qui raconte son expérience d’infiltration d’une section lepéniste des quartiers populaires de Marseille. Mais cela n’a pas duré. C’est devenu au fil du temps un ramassis d’aspirants-notables frustrés de n’avoir pu s’affirmer au sein de la « droite républicaine ». Les « idéologues », Bruno Mégret, Jean Claude Martinez, à l’exception notable de Bruno Gollnisch, se sont éloignés et ont regagné leurs chapelles postfascistes, cathos intégristes ou néo-païennes.
L’extrême droite française est tombée au plus bas de la médiocrité conceptuelle et humaine, nous faisant presque regretter l’époque de Maurras et de Léon Daudet. Et ce n’est pas le produit d’appel Marine Le Pen qui peut transformer, comme par magie, une citrouille en carrosse. La prochaine fois, Cyril, abstiens-toi…
De la retraite à la Bérézina


Ça cause, ça cause même beaucoup, mais il nous semble que le débat sur les retraites est bien mal barré.
On ne vous fera pas l’injure d’épiloguer sur le énième scénario-catastrophe développé par le COR (Conseil d’Orientation des Retraites). On remarquera avec amusement que le président dudit Conseil, Raphaël Hadas-Lebel, ne peut être que qualifié et indépendant, vu qu’il a autrefois présidé la commission juridique du CNPF (rebaptisé aujourd’hui Medef) et qu’il est toujours membre actif du conseil d’orientation de l’Institut Aspen France, un think tank dont on peut dire qu’il est lié aux milieux financiers sans craindre d’être poursuivi pour diffamation. Bref, confier une telle mission à un tel homme, c’est à peu près aussi sérieux que disons, refiler le dossier du téléchargement illégal au meilleur ami de Carla Bruni.
On n’ira pas non plus gloser sur la campagne terroriste du gouvernement – espérance de vie en France en 1950 : 66 ans, en 2010 : 81 ans. On notera néanmoins que cet argument n’est irréfutable que si l’on ne se donne pas la peine de le réfuter. Et qu’en 1950, il y avait zéro ou presque chômeurs et qu’ils sont aujourd’hui trois millions, qu’il y avait zéro délocalisation ou zéro exemption de charges patronales, lesquelles coûtent actuellement aux régimes de retraite et de maladie une trentaine de milliards par an.
Toute la com’ gouvernementale peut se résumer en une seule phrase : « C’est comme ça et pas autrement, ayez peur et filez doux, sinon… ». Sinon quoi, au fait ? Si on n’accepte pas de passer sous les fourches caudines des catastrophologues, que se passera-t-il ? On attend avec impatience que Frédéric Lefèvre nous propose avec un grand sourire de procéder comme pour les fonctionnaires et donc de supprimer un retraité sur deux…
On a l’air de rire, comme ça, mais il y en a de plus comiques que nous. Laurence Parisot, par exemple, qui explique que la seule solution, c’est la retraite par capitalisation. T’as raison, Laurence, les marchés financiers, voilà le placement sûr qui ne peut jamais baisser, même si, pour blinder son portefeuille de futur retraité, faudra quand même penser à acheter aussi quelques FCP des Restos du Cœur…
Le drame dans cette affaire, c’est que cette campagne d’intox marque des points. Certes, à gauche, d’aucuns parlent de taxer le capital. Mais ils le font si timidement qu’on devine illico qu’ils n’y croient pas plus qu’à la résurrection immanente de Jean Jaurès. Même topo côté syndicats, où l’on sent bien que l’objectif réel est de limiter la casse, ce qui est une façon polie de se coucher en sauvegardant les apparences. Et ce qui est surtout une erreur tactique monstrueuse. S’ils le voulaient, alors que dès la rentrée, nous serons en pré-campagne électorale, ils tiendraient l’adversaire par les parties.
Le président, ou le candidat de droite quel qu’il soit en 2012, peut-il rêver d’aller sérieusement à la bataille en traînant les casseroles de la baisse drastique du montant des retraites, de la liquidation du départ à 60 ans ou de l’instauration d’un énième impôt-séniors ? Hélas oui, si personne ne dit rien en face, ce qui revient à admettre avant même la baston qu’une ou l’autre de ces solutions est incontournable. Que la gauche et le mouvement social soient réalistes n’est pas en soi une aberration. Qu’ils confondent le réel avec les dogmes libéraux et eurobéats est plus préoccupant…
Or, c’est bien de cela qu’il s’agit. D’ailleurs, les pistes « obligatoires » mises en avant par Soubie et Sarkozy, la gauche les a pratiquées avant eux, quand elle ne les a pas elle-même inventées, comme la CSG. Certes, c’est Edouard Balladur en 1993 qui a fait passer la durée de cotisation de 37,5 ans à 40 ans – sous les huées des bancs de l’opposition. Mais quand Jospin est arrivé à Matignon en 1997, a-t-il abrogé cette mesure ? Ben non, il devait sans doute être trop occupé à mettre en place la privatisation d’EDF pour ne pas avoir l’air d’un plouc marxiste à Bruxelles ou Francfort… Ça ne lui a pas porté chance en 2002, Martine, prends-en de la graine !
Manque de bol, ce n’est pas exactement ce qui se passe. Martine Aubry, dont on n’aimerait l’entendre dire aujourd’hui que dès qu’elle reviendra aux affaires, la gauche abrogera immédiatement toutes les lois votées sur le dos des salariés et des retraités, préfère rêver à un monde plus doux et innover avec le « care » à la française. Pour être gentil, on dira que c’est touchant, mais que ce n’est ni le sujet, ni le moment. Le sujet du moment, pour la gauche, si tant est qu’elle existe, c’est remettre la question sur ses pieds : à quoi sert l’Etat si ce n’est à garantir une protection décente aux citoyens, et pas seulement la nuit en bas des cages d’escaliers ?
À quoi servent la gauche et les syndicats si ce n’est à expliquer et à prouver que le dilemme « travailler plus ou gagner moins » est mortifère ? Que quarante ans passés derrière la caisse chez Carrefour ou devant l’écran plat chez AXA, c’est déjà inacceptable ? Que les fabuleux gains de productivité engendrés depuis un demi-siècle ne peuvent pas se répercuter uniquement sur les dividendes ? Que les solutions au problème des retraites se trouvent du côté de la réindustrialisation forcenée du pays, de la reconquête des territoires perdus dans le 9/3 ou les Ardennes, de la requalification de masse des jeunes et des salariés et donc de la rupture (la vraie, celle-là) avec l’ordre européen et ses tabous boursiers. Mais non, la gauche préfère être sérieuse et responsable. Son vrai programme de 2010, c’est : « Soyons réalistes, acceptons l’impossible ! »
Europe Evajoly
« Si Europe Ecologie décide d’avoir un candidat, et si les militants estiment que je suis bien placée pour porter ses couleurs, et si moi, je pense que je serai à même de faire en sorte que les idées d’Europe Ecologie prennent de la force (…), je ne l’exclus pas » C’est Eva Joly, actuellement députée du parti des pistes cyclables, des couches lavables et de l’allaitement obligatoire qui s’est exprimée ainsi ce week-end à propos des présidentielles de 2012.
Nous n’avons aucun souci pour elle dans sa quête des cinq cents maires. A l’époque où elle était encore juge, cette délicieuse franco-norvégienne à la douceur toute luthérienne était une adepte de la détention préventive à tous crins. Il lui suffira donc, comme au bon vieux temps, d’embastiller les édiles récalcitrants. Simplement, il ne s’agira plus d’obtenir des aveux mais juste une signature, ce qui devrait être encore plus facile.
Honte sur moi !

Le soir du premier tour des élections régionales, le 14 mars, Marine Le Pen déclarait que les Français avaient « remis le Front national dans le jeu ». J’ai été ravi de l’entendre parce que c’est exactement ce que j’avais voulu faire en votant FN. Ni plus, ni moins.
Après une jeunesse passée à gueuler « F comme fasciste ! N comme nazi ! », j’ai gardé quelques jours le vague sentiment d’avoir fait une connerie, un peu comme quand je me suis marié mais, aujourd’hui, je n’ai plus l’excuse de la jeunesse. Difficile d’oublier, même le temps d’une élection, les gens qui ont fait ce parti, des cathos intégristes aux « païens » − pour rester poli. Impossible de jeter un voile sur la carrière de Jean-Marie Le Pen, ses clins d’œil répétés à la frange fasciste de son électorat, son admiration pour Léon Degrelle, le nazi belge, sa lecture de la seconde guerre mondiale, sa tendresse pour Dieudonné… Je repense à ses correspondants étrangers, comme l’ancien Waffen-SS Schönhuber, son nationalisme, souverainisme gonflé à bloc qui l’aura jeté dans les bras des tyrans les plus dingues, Saddam Hussein en tête, et conduit à épouser les causes les plus limites. Je n’oublie pas les complaisances du FN pour le révisionnisme. Je n’ai rien de commun avec cette extrême droite qui planque Touvier, soutient Faurisson, ricane de nos mémoires et marche sur Polanski en brandissant l’épouvantail de la pédophilie. Et que dire du racisme et de l’antisémitisme qui suintent de tout ça ? Comment ne pas soupçonner les frontistes d’être attachés à une conception étroite et ethnique de l’identité nationale ? Tout cela, je ne veux pas le cautionner.
[access capability= »lire_inedits »]Avec Marine le Pen, le discours a changé, les clins d’œil fascistes et les provocations douteuses semblent avoir cessé, Soral et Dieudonné ont pris leurs distances, le Front national est plus présentable que jamais. Si je veux être honnête, pendant cette campagne, je n’ai pas été en désaccord avec les idées défendues par les candidats FN et je me suis souvent réjoui qu’ils soient présents dans le paysage politique pour les défendre. Dans ces conditions et dans cette élection dépourvue d’enjeu, ma stratégie a eu raison de mes scrupules, et peut-être le nouveau Front a-t-il eu raison de l’ancien.
Que cela me plaise ou non, le FN est le seul à afficher des positions nettes et fermes sur les questions qui m’importent : une laïcité intransigeante quand notre République multiplie les accommodements déraisonnables, une clairvoyance et une fermeté proclamées par rapport aux problèmes de l’immigration et du multiculturalisme quand tant d’autres partis progressent « les yeux grands fermés », comme le montre Michelle Tribalat dans son dernier livre, et enfin, des appels répétés à une politique judiciaire et policière plus répressive. En Ile-de-France, quand les Verts proposent des médiateurs pour sécuriser les collèges, sans doute dans l’espoir de prendre les bandes armées par les bons sentiments, le FN réclame des vigiles rectoraux et une présence policière.
Le débat sur l’identité nationale a été enterré au prétexte qu’il dérapait, la violence se répand, la loi sur la burqa patine. On ne sait pas si les efforts combinés de l’exécutif et du législatif parviendront à nous épargner le spectacle de ces femmes sous cloche ou s’ils accoucheront d’une déclaration ferme et juste qui fera rire et ne changera rien. Réussiront-ils, pour ne fâcher personne, à mécontenter tout le monde ? Dans le boucan médiatique, les élus n’entendent pas toujours les Français : il s’agit de parler fort et clair, et le vote sert à ça.
Les responsables politiques cherchent d’où vient le vent. Les élections sont un moyen de faire tourner les girouettes et le bulletin FN une façon de leur souffler dans les bronches électoralement. Plus qu’un vote protestataire, un vote-aiguillon destiné à rappeler à la majorité et à Sarkozy là où ils sont attendus. Une partie du programme du FN sans le FN, moi ça m’irait bien. C’est ce que j’ai dit dans l’isoloir, ni plus, ni moins.
Au deuxième tour, j’ai voté Valérie Pécresse contre Jean-Paul Huchon, sortant et rentrant en Ile-de-France. J’ai voté à droite pour des tas de raisons engrangées depuis des années de gouvernement de droite et d’opposition de gauche et vice versa qui sont inaccessibles à ma mémoire disponible sauf une : les panneaux d’affichage du Conseil général d’Ile-de-France, donc de Jean-Paul Huchon, ont accueilli tout l’été une campagne signée RESF (Réseau éducation sans frontières) de sensibilisation au sort des clandestins, ce qui est très généreux avec l’argent public.
J’ai donc préféré Mme Pécresse : pourtant, j’avais lu son programme. D’abord, elle promet plus de trains ; moi, je préférerais qu’il y ait moins de monde. Ensuite, et entre autres mesures-phares, les lycées et collèges pourraient être mis à la disposition des associations le week-end et les toits des administrations se couvrir de panneaux solaires. C’est Byzance. Ce faisant, j’ai un peu voté pour David Douillet, présent sur la liste en Yvelines et sur la photo de campagne de l’UMP. Au premier tour, j’avais un peu voté pour Farid Smahi, tête de liste du Front national en Essonne. Ça m’avait beaucoup moins gêné.
Voilà. Je résume, et j’assume sur Causeur. Dans la vraie vie, c’est moins facile. Quand je me rapproche de mes proches, comme ce copain cégétiste depuis vingt ans ou ces vieux juifs à qui il faudrait expliquer longtemps, ou encore ces clientes et presqu’amies lesbiennes (et mère(s) d’une petite fille), je m’arrange pour qu’on ne parle pas trop des élections.[/access]

