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A star is born

A star is born

Avant les élections du 6 mai, Clegg qui débattra ce soir pour la troisième fois avec ses adversaires Cameron et Brown apparaît comme le candidat anti-système.

Ils ne font décidément jamais rien comme tout le monde. Il aura fallu attendre le 15 avril 2010 pour que les Britanniques connaissent enfin les délices du mythique débat électoral télévisé, 50 ans après les Américains et 36 ans après les Français. Dans un pays où la session parlementaire s’ouvre chaque année par un discours du trône avec couronne et sceptre, où les lords portent perruque et où la façon de s’adresser la parole au Parlement n’a pas changé depuis Guillaume le Conquérant, une empoignade dans le poste avait quelque chose de choquant, voire de vulgaire. Mais le monde moderne a fini par le rattraper et la classe politique british a du se rendre à l’évidence. Pour secouer une campagne apathique et un électorat assommé par la crise, le débat était devenu incontournable.

Débat il y eut donc, mais d’empoignade point. Ici on s’appelle par son petit nom, Nick, David, Gordon, on se sourit même si on a envie de s’étriper et on se tape dans le dos à la fin. On est en Angleterre tout de même, les phrases assassines et les fausses colères, on les laisse à ces matamores de Français. Pas moins de soixante-seize règles ultra-rigides discutées pendant des mois entre les trois partis (les conservateurs, les travaillistes et les libéraux-démocrates) interdisaient de toute façon le moindre dérapage. Des pupitres face au public, au lieu d’une bonne vieille table à la française où l’on se regarde entre six yeux (enfin cinq, Gordon Brown est borgne), et une minute pour répondre aux questions posées par un modérateur avant quatre minutes de « débat libre », difficile de faire moins spontané.

Dix millions de sujets de Sa très gracieuse majesté se sont donc retrouvés jeudi soir devant leur écran pour savoir qui du fringant futur papa David Cameron, plutôt à l’aise avec les médias, ou de Gordon Brown, vieux boxeur sonné qui s’accroche bien mieux que prévu mais reste calamiteux dans l’exercice audiovisuel tant il est d’un naturel grognon, allait l’emporter.

“Clegg a excellé, Cameron a déçu, Brown a survécu”

Mauvaise pioche. C’est le troisième homme qui a raflé toute la mise. Et de belle manière encore. Il n’a même pas laissé les miettes. Sitôt le débat terminé, tous les sondages l’ont donné vainqueur par KO. “Nick Clegg triomphe”, “The new Clegg on the block”, ”Nick’s big day”, “The Clegg factor”, “A star is born”. Rien que ça…

Avec le sens de la formule et de la mesure qu’on lui connaît, la presse londonienne a trouvé son héros. Plus fort que Winston Churchill, plus fort que Suzan Boyle. Une situation que le Guardian résume parfaitement par un cinglant.

Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin, effet d’emballement ou pays réellement conquis, les dernières intentions de vote placent maintenant en tête les libéraux-démocrates, éternels troisièmes de toutes les élections depuis la guerre dans un pays très fortement marqué par le bipartisme.

Comment un quasi-inconnu, un homme dont un tiers des téléspectateurs avouaient ne pas même connaître le nom, est en une soirée devenu celui qui fera le roi, le “kingmaker”, et risque fort d’arbitrer la politique britannique pour les cinq années à venir ? Après l’élection du très télégénique Barack Obama dont la maîtrise du débat est un modèle du genre, nouvelle démonstration que tout passe désormais par la lucarne ou symptôme d’un profond rejet des politiciens traditionnels, vus, revus, usés, essorés ? Les deux, probablement, mon capitaine.

Sans faire ma midinette, il faut avouer que Nick Clegg sait profiter d’un avantage totalement injuste, il est joli garçon. Et il a l’air normal. Il bouge les bras, il remue la tête, il pousse même la hardiesse jusqu’à mettre une main dans sa poche, signe d’une décontraction hallucinante. Bref, c’est le seul des trois avec lequel on aurait envie d’être enfermé(e) dans un ascenseur.

Face à lui, deux pantins en cire, crispés et figés. Cameron surtout. Est-ce le plâtre dont l’a trop généreusement enduit sa maquilleuse qui donne cette impression étrange qu’il porte un masque amovible ? À moins que son statut de favori ne le paralyse puisque les sondages lui assurent toujours une minuscule avance (3 points !) sur son rival… Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas fait la performance qui aurait permis aux Britanniques de se dire “Mais bien sûr, c’est lui”. L’art du débat est difficile… Leur inexpérience contractée serait presque touchante, bien loin du cirque rodé à l’américaine où pas une once de spontanéité  n’a survécu au coaching forcené, si le contraste avec Clegg ne les disqualifiait à ce point.

Clegg parle au public ou à la caméra qu’il ne quitte pas des yeux quand il s’agit de délivrer ses messages-clés. Clegg nomme par leur petit nom dans sa conclusion les huit personnes qui l’ont interrogé. Comme une leçon rabâchée, ses adversaires martèlent “Ensemble… différent… en avant”, commencent toutes leurs anecdotes par “L’autre jour, j’ai rencontré à Londres un jeune homme qui…”, griffonnent des notes frénétiquement sans que leur corps ne bouge d’un pouce. Liste de courses, suite salace de l’histoire du jeune homme, appel au secours ?

Le déficit le plus élevé du G20

Plus sérieusement, Brown et Cameron se refusent à donner des détails sur la réduction du déficit public colossal creusé par la crise. Plus de 16 milliards de dollars, le plus important jamais enregistré depuis la création de la statistique en 1993. Sans compter que le FMI prévoit un déficit à 13 % du PIB (!) l’an prochain, soit le plus élevé du G20… Rien à faire, ils se contentent de promesses vagues. Même si Gordon Brown en réhabilitant à l’occasion de la crise le rôle de l’Etat a évité la faillite de l’économie britannique et joue clairement la carte de l’expérience, il lui sera difficile de justifier pourquoi en treize ans Tony Blair et lui n’ont pas ouvert les chantiers qui lui paraissent subitement indispensables, et de se présenter comme l’homme de l’avenir. Il se refuse certes à réduire les dépenses pour préserver les services publics, mais son projet d’augmentation des cotisations sociales pour financer la National Insurance risque de lui coûter très cher politiquement. Après avoir évoqué la retraite à 66 ans et des coupes claires dans les aides sociales destinées à l’achat du fuel domestique et aux cartes de transport, Cameron a rapidement fait marche arrière. Son programme prévoit une diminution des dépenses de 6 milliards. Comment ? Mystère… En supprimant 65 députés sur 650, a t-il répondu sans rire. Dix mille professeurs et des milliers de policiers en moins soufflent les travaillistes…

Clegg veut taxer les banques et les bonus

Or des propositions concrètes, Nick Clegg en a, lui. Il veut taxer les banques et limiter les bonus à 2500 £, pour en finir avec les mauvaises habitudes des gouvernements successifs qui depuis des années ne servent que les intérêts d’un kilomètre carré du territoire britannique. Celui de la City de Londres. Tout en s’appuyant sur l’Europe dont il est des trois le plus sincère partisan. Et de rappeler que sa femme est espagnole (et en Espagne d’ailleurs, coincée avec leurs enfants par un volcan islandais capricieux).

Vers un ticket lib-lab ?

C’est son atout principal. Il en use et en abuse. Jouer habilement le petit nouveau contre THEM, les deux vieux partis à bout de forces et de propositions, les renvoyer constamment dos à dos en les assimilant. « Plus vous vous attaquez, plus vous vous ressemblez » leur a t-il lancé, goguenard. Ne pas hésiter à mettre le doigt là où ça fait mal et à appuyer. Rappeler le scandale des dépenses des députés (ou peu de Lib-dems ont été impliqués) qui a coupé le Parlement des citoyens. Mais Clegg va beaucoup plus loin. C’est tout le système politique britannique qu’il veut redéfinir en réformant un des systèmes électoraux les plus injustes du monde : le scrutin uninominal majoritaire à un tour ou FPFP (first past first post) qui donne la victoire au candidat arrivé en tête quelque soit son score. Aux dernières élections générales, il a permis le succès confortable de Tony Blair avec… 36 % des voix ! Jusqu’à présent les députés travaillistes et conservateurs ont toujours bloqué ses propositions de réforme.

On comprend pourquoi, le FPFP interdit aux libéraux-démocrates de penser, même pas en rêve, à remporter ce vote. Il est le seul moyen pour Gordon Brown de rester à son poste, alors qu’il est maintenant dernier dans les sondages ! En épargnant Clegg systématiquement lors du débat, en lui donnant du « Nick » long comme le bras, en rappelant sept fois qu’il était d’accord avec lui, Brown compte sans le dire sur un ticket « lib-lab » après les élections. Même si tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 1974 ont pu s’asseoir sur une majorité largement suffisante, l’alliance est traditionnelle et doit hanter les nuits de David Cameron. S’il n’a pas la majorité absolue des sièges au Parlement le 6 mai prochain, comme on peut fortement le penser puisque c’est essentiellement sur son électorat centriste que mord Clegg, sa victoire probable ne lui servira à rien. Du coup, tous les responsables conservateurs crient et clament partout, à juste titre, que voter pour Clegg c’est reconduire le Labour au pouvoir pour cinq ans supplémentaires… Suprême pied de nez d’un mal aimé bourru un peu vite enterré.

Clegg n’est pas dupe, bien sûr. Il écoute la douce musique chantée par Gordon la sirène et refuse naturellement de se prononcer pour le moment, sans intention apparente de se vendre au plus offrant. Mais dans un (Parlement minoritaire donc bloqué), le nouveau golden boy de la politique britannique sera celui qui fera le roi et l’arbitre des élégances. On l’imagine assez facilement imposer une réforme rapide du système électoral pour faire passer dans les faits le tripartisme (et le troisième homme), grâce à une bonne dose de proportionnelle réclamée par les Brits. Et attendre tranquillement cinq ans.

Et si son ascension nocturne stupéfiante n’était pas simplement la revanche silencieuse du citoyen qui ne se reconnaît plus dans ceux qui le gouvernent à tour de rôle depuis soixante ans, qui ne veut plus de l’establishment de Westminster ? Traversez la Manche, remplacez monsieur Smith par monsieur Dupont, la Tamise par la Seine, vous y trouverez les mêmes états d’âme…

Bien sûr, il reste deux débats. Bien sûr, il n’aura plus le bénéfice de l’inconnu qui n’a rien à perdre et ses adversaires ne vont pas le lâcher. Il est désormais l’homme à abattre. Mais on imagine mal David Cameron sortir subitement de son chapeau une proposition plus sérieuse que son calamiteux projet sur les référendums d’initiative populaire qui risquent de transformer le Royaume-Uni en une sorte de Suisse. Il lui faudra trouver des arguments plus solides que ses fantasmes anti-européens ou ses anecdotes ânonnées sur « les vieux Noirs de Plymouth qui en ont assez des immigrés » ou « les prématurés abandonnés dans les services de néo-natalité faute de personnel». Il lui faudra avoir l’air sympathique et ouvert, abandonner la mine sournoise de celui qui vient de piller un tronc d’église et employer pour contrer Clegg des critiques autrement plus étoffées que “l’excentricité” de son programme. Autant dire que ce n’est pas gagné.

Par contre, si le 6 mai prochain Gordon Brown reste au 10 Downing street, nous aurons la preuve par dix que les miracles existent en politique et que nous y avons assisté. Depuis l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République française en 1995, ce sera la plus belle résurrection du siècle.


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Agnes Wickfield est correspondante permanente à Londres.

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