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Les Inrocks, amnésiques et complotistes

Les Inrocks, amnésiques et complotistes

Les Inrocks, comme on appelle familièrement les Inrockuptibles, est l’hebdomadaire officiel des trentenaires bientôt quadra écouteurs de musiques pour ceux qui n’aiment pas la musique et lecteurs de livres ennuyeux pour ceux qui confondent la littérature et les expériences en laboratoire. Un archéologue du futur, qui retrouverait par hasard et par malheur des exemplaires des Inrocks dans les ruines, aurait l’impression que notre civilisation était peuplée de jeunes gens riches et compassés, sophistiqués et doués d’un humour à peu près aussi convaincant que celui d’une assemblée de parpaillots un jour de deuil.

Ils ont, d’ailleurs, des parpaillots le même rapport au sexe. Un rapport triste, froid, réellement obscène et désespéré. Chaque été, cet hebdomadaire officieusement institutionnel et exerçant en matière de culture un terrorisme glaciaire, un maccarthysme “sympa” et “moral” comme s’est autoproclamée la génération qui les lit (de manière de moins en moins assidue cependant, l’excès de moraline finissant par rendre nauséeux le bobo bourdivin le plus blindé) publie un supplément sur le sexe. C’est-à-dire comme le fait à peu près n’importe quel hebdo féminin pour lesquels pourtant cette conjuration des longues figures des Inrocks ne peut avoir que mépris : c’est vrai, quoi, ce ne sont là que des titres montrant une scandaleuse image publicitaire de la femme qui serait tout entière attachée à sa proie de la superficialité consumériste : maquillages, robes, foulards et conseils pour garder le mari, l’amant, voire les deux, il n’y a pas de raison. Et quand viennent les beaux jours, les alanguissements heureux sur les plages des pays du Sud avec une économie aussi ruinée par le FMI que les sites antiques le furent par les barbares, ces hebdos féminins offrent un encart sagement fermé où des conseils charmants et aussi anodins qu’un téléfilm érotique du dimanche soir sur une chaîne câblée sont donnés pour pimenter les ébats à l’ombre des colonnes doriques.

Les Inrocks, eux, passent toute leur année à s’ennuyer dans des expositions d’art contemporain absconses, à visionner des films kurdes géniaux parce qu’ils sont kurdes et à lire des livres de poésie forcément poétiques parce qu’il y a trois mots par vers, trois vers par page et plein de blanc partout. Mais quand il donne un supplément sexe, d’abord, c’est pour tout l’été, et pour le coup, c’est du lourd. Les pratiques comme le fist-fucking deviennent banales, l’homosexualité est une norme, l’échangisme une donnée indispensable de l’épanouissement (ce qui est finalement logique pour ces crypto-sociolibéraux) et la pornographie un art comme un autre, chose tout de même étrange puisque nous croyions naïvement qu’il s’agissait d’une industrie symbole de la domination et de l’hétérofascisme patriarcal. Mais ce qui est vérité en deçà du mois de juillet ne l’est plus au-delà pour les Inrocks qui n’ont pourtant gardé de Pascal qu’un pseudo jansénisme arrogant et tatillon le reste de l’année.

Les plus anciens se souviendront par exemple que les Inrocks à l’époque où il n’était encore qu’un fanzine luxueux arborait fièrement une citation de Jacques Tati : “Trop de couleurs distrait le spectateur.” Tout cela a bien changé, chaque numéro ressemblant désormais à un bus Tata dans les rues de Bombay ou de Saint-Louis du Sénégal avec cependant à bord une foule moins rieuse et moins bigarrée. C’est là, d’ailleurs, une des contradictions majeures des Inrocks, qui est aussi un journal caricaturalement sociétaliste. Par exemple, les Inrocks adorent les sans-papiers et les immigrés, mais ne promeuvent que de la musique de Blanc (on sent leurs papiers sur le rap un peu forcé, tout de même). Ils sont nés, d’ailleurs, de la new-wave puis de la cold-wave, cette musique de têtes de mort au visage pâle et en costume anthracite qui jouaient du synthé avec un sérieux marmoréen.

Aujourd’hui, en chanson française, ceux qu’ils célèbrent sont évidemment Vincent Delerm ou Arnaud Fleurent Didier, Anaïs ou Benabar, dont les chansons respirent un vrai souci de contestation sociale, de travail du négatif et de célébration de la lutte des classes ou des problèmes de la banlieue.

La ligne politique des Inrocks, c’est bien simple, c’est Europe Ecologie même avant l’existence d’Europe Ecologie. Ils ont un transcendantal europe-écologien comme d’autres ont un transcendantal pétainiste (ah, ça aux Inrocks, on voit des pétains partout). Au moment de la candidature de Chevènement, quand elle prit quelque consistance en 2002, il faut voir ce qui fut dit sur le caractère suspect, populiste, fasciste de ce républicain old-school. On peut parier, sans trop de risque, que la prochaine tête de turc à gauche sera Mélenchon, parce que Mélenchon, tout simplement, fera de la politique, parlera de social et estimera que son problème prioritaire est la misère et qu’il y a d’autre moyens de lutter contre elle que la lecture de Florence Aubenas dans un bar branché en écoutant de la musique lounge.

Clichés ? Pas plus que ceux qu’ils emploient à l’égard de leurs adversaires qu’ils préfèrent ignorer en général mais qui sont vite renvoyés aux limbes de la France moisie quand ils ne peuvent plus faire comme si et que sont mises en avant des idées aussi atrocement réactionnaires que la République, la critique de Meirieu et la lecture de Philippe Muray.

Ce qui nous a poussés à parler des Inrocks aujourd’hui, alors qu’en temps habituel, ce Télérama pour djeunes nous laisse souverainement indifférents, sauf comme symptôme, c’est une information qui révèle bien que ces moralistes spécialisés dans l’antifascisme ont une mémoire historique à peu près aussi conséquente que celle d’un escargot mort. En effet, la petite entreprise des Inrocks aime à organiser de temps en temps des concerts pour blancs émancipés des beaux quartiers où la caillera ne se risquera pas.

Le dernier en date, ils auraient voulu l’organiser au Louvre, les 17 et 18 juin. Le Louvre avait déjà subi, comme disait Debord, le néo-dadaïsme d’Etat des colonnes de Buren. Il pouvait bien subir les Inrocks et leur musique néo-bourgeoise (Charlotte Gainsbourg, Mika, etc.). Il semblerait que non. Le concert a été annulé par décision ministérielle. On s’est avisé en haut lieu qu’occuper cet endroit alors qu’on commémorera le soixante-dixième anniversaire de l’Appel du 18 juin n’était pas forcément du meilleur goût. On rappellera aux Inrocks, que le 18 juin 1940, un général solitaire, issu de l’Action Française, après s’être battu héroïquement contre les troupes allemandes du côté de Montcornet, décidait de partir en Angleterre pour continuer la résistance contre le nazisme qui était quand même plus effrayant que Besson et Hortefeux, même réunis dans la même pièce.

Les Inrocks crient au complot et mettent plus ou moins en cause Carla Bruni qui aurait voulu ainsi qu’on ne fasse pas d’ombre à sa propre manifestation musicale, programmée une semaine plus tard, celle de Solidays, l’association de lutte contre le sida dont elle est la marraine.

Peu importe. Voir les louveteaux bobos se dévorer entre eux et de Gaulle gagner à la fin, nous, ça nous enchante. Et c’est comme si la réalité rejoignait joyeusement le dernier roman de notre ami Benoît Duteurtre, Le retour du Général, dont on ne recommandera jamais assez la lecture.


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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