Ils sont en short, une raquette de tennis sous le bras, on dirait des touristes d’opérette. Et, comme ce sont des agents secrets, ils passent inaperçus… devant les caméras de surveillance. On leur aura sans doute donné la consigne de se fondre dans le hall de l’hôtel, de jouer aux fantômes dans les couloirs, et de déambuler devant la chambre de Mahmoud-al-Mabhouh. Mission accomplie ! James Branque 007 est de retour, et il n’est pas discret ! D’ailleurs, le chef de la police de Dubaï ne s’y est pas trompé, qui a déclaré que le Mossad était « à 99 %, sinon 100 % derrière ce crime ». Mais de quoi ce 1 % est-il le nom ?
Israël-Palestine : la Bourse c’est la vie !

Dans le long conflit qui oppose Palestiniens et Israéliens, chaque camp commémore des dates qui sont synonymes de victoires ou, mieux encore, d’héroïques défaites illustrées par des sacrifices suprêmes. Le 18 février ne fait pas partie de ce calendrier et c’est bien dommage, car c’est à cette date, en 1997, qu’ont été exécutés les premiers ordres d’achat et de ventes du PSE (Palestine Securities Exchange), autrement dit la Bourse palestinienne.
La bourse de Naplouse
Treize ans et à peu près autant de milliers de morts plus tard, Ahmad Aweidah, le patron de la Bourse palestinienne, s’est rendu à Tel-Aviv. Ce jeune Palestinien de 32 ans n’y a pas été invité pour fêter la bar-mitsvah de son établissement et à ma connaissance, personne n’a même songé à célébrer cet anniversaire. Invité par un cabinet d’avocats d’affaires de Tel-Aviv, M. Aweidah s’est efforcé, devant un parterre d’hommes d’affaires et de financiers israéliens, de vanter sa marchandise.
Le projet est né dans les jours heureux de l’après-Oslo quand la paix semblait à portée de main. Bien des choses ont changé depuis, mais dans le pessimisme ambiant, il n’est pas inutile de souligner que cet arbrisseau a miraculeusement survécu aux tempêtes et aux sécheresses politiques pour devenir un arbre – ou du moins un bonzaï. Quand on connaît les contraintes et l’incertitude politique et géopolitique, l’existence même de cette Bourse tient du miracle et ses belles performances depuis 2006 – tout est relatif – et l’évacuation de Gaza témoignent que tout n’est pas si noir.
Il est vrai qu’avec 39 sociétés cotées et 55 millions de dollars d’échanges quotidiens, la place palestinienne fait pâle figure à côté de celle de Tel-Aviv (771 sociétés cotées, 500 millions de dollars de valeurs mobilières échangées chaque jour) sans parler des grandes places américaines, européennes ou asiatiques. En revanche, par rapport à certaines de ses consœurs arabes, Naplouse n’est pas, et de loin, le pire élève de la classe. À la Bourse algérienne (inaugurée le 15 février 1999, seulement trois sociétés cotées) la valeur des titres échangés est dérisoire et même comparée à Aman, la petite sœur palestinienne n’a pas à rougir.
Salam Fayyad, l’économie et le « state building ».
La « paix économique », concept cher à Benyamin Netanyahou, reste pourtant une illusion : une économie prospère ne peut pas remplacer la volonté d’un peuple à disposer de lui-même, c’est-à-dire à avoir son propre Etat. Mais, justement, quand le développement économique fait partie d’une stratégie globale et ne sert pas seulement de « carotte », les dividendes politiques peuvent être considérables.
C’est exactement ce qu’essaie de faire le Premier ministre palestinien Salam Fayyad. Pour lui, la fin de l’occupation israélienne ne peut pas être dissociée de l’indépendance palestinienne. Concrètement, cela signifie que les Palestiniens doivent consacrer autant d’énergie et de moyens à la construction de leur futur Etat qu’à la lutte pour leurs frontières.
Depuis la nomination de Fayyad au poste de Premier ministre après la scission avec Gaza en juin 2007, son gouvernement s’est donné pour mission de construire une infrastructure étatique, refonder les institutions et surtout faire avancer une culture de gouvernance. Autrement dit, il s’agit de créer une fonction publique de qualité (recrutement et avancement au mérite et non pas selon l’appartenance politico-clanique) et de lui donner les moyens de travailler. Ce professeur d’économie, ancien de la Banque mondiale et du FMI, laisse à son patron, le président de l’Autorité palestinienne, le soin de mener la guéguerre diplomatique et politique avec Israël et consacre le plus clair de son temps à faire avancer des projets à la fois publics et privés.
Cette stratégie de « state building », appliquée patiemment et méthodiquement par Fayyad commence à porter ses fruits. La croissance a atteint 4 % en 2007 et 7 % en 2009, les salaires ont augmenté d’à peu près 20 % et les appels d’offre pour la construction d’une première ville nouvelle sont en cours de préparation.
La mutation des forces de sécurité
Une Bourse palestinienne où les sociétés locales pourront lever des capitaux est un élément capital du dispositif de Fayyad, car au-delà de son utilité économique, un marché financier national est un attribut étatique important. Or, pour faire avancer cette stratégie, Fayyad a besoin non seulement des capitaux américains et européens qui assurent à peu près la moitié de son budget, mais aussi et surtout de calme. Les trois ou quatre dernières années ont été caractérisées par un niveau de violence très bas en Cisjordanie, notamment grâce à la première mutation réussie d’une institution palestinienne : les forces de l’ordre et de sécurité. En effet, depuis quatre ans, le général américain Keith Dayton surveille la formation et la réorganisation des différents organismes sécuritaires, les transformant graduellement en corps professionnels et disciplinés, c’est-à-dire beaucoup moins politisés qu’avant. Ainsi, quand un officier de police palestinien a tué la semaine dernière un sous-officier israélien sur une route cisjordanienne, Salam Fayyad s’est empressé de condamner l’attentat, assurant le gouvernement israélien que ce cas isolé ne reflétait pas le comportement des fonctionnaires en uniforme de l’Autorité palestinienne. Tout est sous contrôle, et le calme et la confiance permettent à Fayyad et ses fonctionnaires d’avancer vers leur Etat.
Un pragmatisme révolutionnaire
Face à l’incapacité des classes politiques palestinienne et israélienne de parvenir à un accord diplomatique, la nouvelle approche pragmatique palestinienne est aujourd’hui la seule source d’espoir. Avancer sans laisser le Hamas ou la question de colonies – ou tout autre obstacle d’ailleurs – bloquer la situation, créer un Etat palestinien, non pas à partir des ses frontières et de ses attributs symboliques mais en commençant par ses institutions et ses attributs réels, tout cela constitue une véritable révolution copernicienne. Un tel Etat, reconnu par la Communauté internationale dans des frontières provisoires, pourrait changer la donne au Moyen-Orient. Shimon Pérès n’avait pas tort quand il disait que Fayyad n’était peut-être pas le premier Palestinien à lire David Ben Gourion mais probablement le premier à l’avoir compris.
Tout augmente
France Info nous apprend ce matin que 241 bijouteries ont été cambriolées en 2009, contre 158 en 2008. Tout ça nous fait tout de même un tiers d’augmentation en un an et devient effrayant si on songe aux malheureux 11 braqueurs tentés par la joncaille en 2007. Mais que fait la police, ma bonne dame ? Eh bien la police, elle raccompagne les profs à la frontière et elle remplace le manque de travailleurs sans-papiers en surveillant les établissements scolaires. A moins que ce ne soit le contraire. Toujours est-il qu’une telle recrudescence, qui a lieu aussi bien dans la bijouterie fantaisie pour pauvres des galeries marchandes que chez les grands joailliers de la place Vendôme, n’est pas sans rappeler ce que les charmants garçons de la bande à Bonnot appelait « la reprise individuelle ». Quand l’Etat privatiseur se permet de vendre EDF, GDF, La Poste ou la SNCF, il est légitime que le peuple veuille, d’une manière ou d’une autre, récupérer les bijoux de famille.
Il faut remettre l’Ecole entre les murs

Violence à l’école : tel pourrait être le titre du feuilleton qui, depuis quelques semaines, occupe nos ondes et nos écrans. Les lycées Darius Milhaud au Kremlin-Bicêtre, Adolphe Chérioux à Vitry sur Seine et Guillaume Apollinaire à Thiais sont désormais aussi célèbres que les décors de Plus belle la vie ou la maison de Secret Story. Sauf que dans ces établissements, et dans pas mal d’autres, la vie est beaucoup moins amusante que dans une émission de téléréalité.
La violence scolaire explose : les profs le disent, les médias le répètent et le public le confirme. Selon un sondage Harris Interactive diffusé hier sur RTL, 90 % des personnes interrogées (par internet) estiment qu’elle a augmenté depuis dix ans. Après un mois de faits divers glauques, le téléspectateur à la mémoire courte – c’est-à-dire vous et moi – est convaincu qu’il assiste à une escalade soudaine et incontrôlée.
En réalité, il s’agit plutôt d’une augmentation lente et régulière depuis 40 ans. « Depuis des années, des décennies même, la chronique des lycées et collèges relate des histoires de règlements de comptes plus ou moins dramatiques, de viols, de rackets et parfois de meurtres, contre des élèves ou des enseignants », peut-on lire dans l’éditorial du Monde qui observe qu’en 20 ans une dizaine de plans gouvernementaux ont été adoptés. Qu’on se rassure, la lucidité de notre ex-journal de référence s’arrête là. « Tout se passe comme si, après avoir longtemps été le creuset républicain de la promotion sociale par le savoir, l’école était devenue le symbole du rejet de la société, aux yeux d’une partie de la jeunesse la plus déshéritée », peut-on lire dans le même article. Inutile de vous faire un dessin. La violence est fille de la misère et de l’exclusion, point barre. Qu’elle ait quelque chose à voir avec l’absence de repères culturels, le culte de la force et le refus de toute autorité des uns parfaitement congruent d’ailleurs avec le renoncement à l’exercer des autres, voilà qui n’intéresse guère les journalistes.
On notera au passage que la veille de l’agression d’un collégien de Vitry, un grave incident avait eu lieu dans un collège privé des Hauts de Seine : pas un mot dans nos JT. Sans doute cette affaire ne rentrait-elle pas dans le grand récit du malaise des banlieues dont nous sommes tous coupables. Passons, comme on passera sur l’effet de contagion qui explique que ce type d’incidents arrive toujours par vague. La médiatisation encourage toujours le passage à l’acte. Ce n’est évidemment pas une raison pour passer les faits sous silence. Reste qu’on n’a pas forcément à choisir entre le déni du réel et l’emballement médiatique.
Quoi qu’il en soit, s’il n’est pas nouveau, le phénomène est inquiétant. Seulement, au lieu de s’interroger sur les racines de cette violence, que nous disent les syndicats d’enseignants dont le discours, abondamment relayé par les médias, semble s’être imposé dans le public ? C’est la faute au gouvernement. Pas assez de surveillants. Là où il faudrait remettre en cause les dogmes pédagogistes qui placent l’élève au centre du système et prétendent ouvrir l’école sur le monde, ils réclament plus de moyens. Et l’opinion les suit, parents en tête. Selon le sondage Harris Interactive RTL, 93 % des personnes interrogées demandent le renforcement du personnel de surveillance dans les écoles. Mais sept sondés sur dix ne veulent pas d’une présence policière au sein des écoles. En somme, la société est sur la ligne des grandes boutiques syndicales enseignantes. À moins bien sûr que cette heureuse convergence ne soit le fruit de l’autoréférentialité qui conduit le citoyen/téléspectateur à croire ce que sondages et médias lui disent ce qu’il croit. C’est bien connu, « les médias pensent comme moi », comme l’affirmait le titre d’un essai paru il y a quelques années.
En réalité, le problème n’est pas le manque de moyens, le problème, c’est qu’on a désanctuarisé l’école[1. Par ailleurs, l’application au corps enseignant de la stricte logique RGPPiste n’est certes pas de nature à améliorer les choses. Mais plus que le nombre de profs, c’est de leur formation qu’il faudrait se soucier. Or, tout le braillomètre est au plus haut dès que l’on parle effectifs, mais curieusement silencieux s’agissant de la disparition programmée des concours de recrutement.]. On y apprenait aux enfants à s’intégrer dans le monde à l’abri du monde. Au nom d’un progressisme bon teint, on y a fait entrer le monde, donc l’argent, donc les hiérarchies sociales et, donc évidemment, la violence. Bref, on a laissé des renards libres dans un poulailler libre. Et on nous explique maintenant qu’on va résoudre la question avec des gentils surveillants mais surtout pas avec des méchants policiers !
Soyons clairs : on pourrait nommer des milliers de surveillants que cela ne changerait rien. Que feront-ils face à des bandes armées ? Leur présence empêchera d’autant moins les armes d’entrer dans les établissements que toute tentative d’instaurer une fouille des sacs suscitera un chœur indigné des défenseurs sourcilleux de nos libertés – liberté de se faire casser la gueule ? Il faudra bien s’y résoudre : puisqu’on a laissé entrer la violence, on devra bien laisser entrer les forces habilitées à la sanctionner, c’est-à-dire la police. Voilà pour le court terme.
Pour le reste, inutile de se faire des illusions. Il faudra au moins une génération pour inverser la tendance. Oui, il faut revenir à une école centrée sur la transmission des savoirs, une école où les enseignants ont de l’autorité quitte même à faire un peu peur aux élèves – ça n’a jamais tué personne. Seulement, tant que l’Education nationale sera cogéré par des syndicats qui confondent l’être et l’avoir et réclament des sous au lieu de se soucier des contenus et des méthodes, rien ne changera. Pourtant, il n’y a pas de problème plus urgent pour la France.
La burqa aussi, c’est made in China

Au moment où l’Occident, avec un sourire de ravi du village, fête, au diapason de Pékin, l’avènement de l’année du Tigre, il n’est pas inutile, je pense, de réviser encore ce que ce XXIe siècle qui sera chinois ou ne sera pas, n’a pas fini de nous seriner. C’est la Chine qui a tout inventé, et pas du tout « nous », les Occidentaux. Tout. À commencer par l’imprimerie (bientôt disparue !), la boussole (toujours plus nécessaire !), le papier (l’essence même de notre identité nationale, lorsqu’il est d’identité !), la poudre à canon (hélas !), etc. Et, comme on dit à Shanghai, last but not least, la burqa.
Le voile intégral n’a rien à voir avec l’islam
La burqa, je le précise pour les petits veinards qui reviennent tout juste d’une retraite d’un an dans le Berry chez les bouddhistes Chan pour fignoler la rédaction d’un magnifique recueil de haïkus, c’est ce voile intégral dont certaines Françaises d’origine française s’affublent aujourd’hui dans la rue pour se faire remarquer des garçons ou des filles plus sûrement qu’avec un string apparent, et dont on n’a à l’évidence jamais entendu parler dans le Coran, ni à l’hôpital Avicenne de Bobigny, comme nous l’expliquait récemment l’hilarante Memona Hintermann sur France 3.
Ce voile intégral n’a donc rien, mais vraiment rien, d’islamique, ni même d’islamiste, ni même encore d’islamo-compatible. Tous ceux qui prétendent le contraire et qui croient médire de l’islam en lui attribuant cette paternité sont de vilains islamophobes auxquels on devrait faire subir le fameux lingchi, qui est une autre invention chinoise très utile, dont on n’a pas non plus fini d’entendre parler sous nos cieux et sous sa forme virtuelle qui le rend compatible avec tous nos bons sentiments.
Ricci, jésuite dans la Chine des Ming (1552-1610)
Car la burqa, entrez vous bien ça dans vos petites têtes découvertes, ça n’est pas musulman, c’est chinois. Il ne saurait plus longtemps être question, à moins d’humilier inutilement nos futurs maîtres, de priver les Chinois de la paternité de cette magnifique invention. La preuve de ce que j’avance ? On la trouve dans un très vénérable et très fiable ouvrage (quoiqu’il ait reçu de Jean Herennius, Provincial de la Wallonie installé à Lille, l’Imprimatur, le 7 mars 1617), qui décrit le périple de Matteo Ricci (1552-1610), jésuite italien, dans la Chine des Ming. Ricci fut le premier Occidental dont on a gardé la trace à écrire un livre en chinois – montrant ainsi une ouverture à l’Autre étonnante pour un mâle blanc, dominant et catholique du XVIe siècle – et à pénétrer dans Pékin, le 7 septembre 1598. On commémorera dans quelques mois le 400e anniversaire de sa mort, ce qui est une occasion qui en vaut une autre, sans doute, de parler de ce personnage remarquable. Entrant dans la future capitale du monde, Ricci fut d’abord frappé par l’étrange accoutrement dont usaient les Pékinois.
« Il y a dans la ville de Pequin peu de rues pavées de briques ou de cailloux, d’où l’on peut douter en quel temps le marcher est plus fâcheux. Car en hiver la boue, en été la poussière, l’un et l’autre très importun, lassent également ceux qui marchent par la ville. Et, d’autant qu’il ne pleut pas souvent en cette province, la terre se résout en poussière, laquelle venant à être enlevée du moindre vent, il n’y a aucun lieu où elle ne passe et ne gâte tout. Recherchant quelque remède à cette incommodité, ils ont introduit une coutume, à mon avis non usitée autre part. Car il n’y pas personne, de quelle qualité que ce soit, qui marche à pied ou à cheval sans voile, qui va pendant du bonnet à la poitrine et couvrant la face, lequel est fait de telle sorte qu’on peut aisément voir, sans que la poussière puisse passer à travers. Ce voile apporte aussi une autre commodité en cette ville que vous n’êtes connu que quand il vous plaît. D’où provient qu’étant exempt d’une infinité de salutations chacun, marchant avec telle suite et parade qu’il veut, reçoit moins de fâcherie et de dépens ; car les Chinois, n’estimant pas être chose assez magnifique de marcher à cheval et les dépens étant grands dans cette ville pour se faire porter en litière, on peut sans infamie retrancher la pompe. Cette coutume aussi vint fort à propos aux nôtres [les Jésuites]. Car ce fut été chose importune de voir courir les étrangers par les rues pendant ces bruits de guerre [contre le Japon]. Se servant donc de cette coutume, ils allaient librement partout où ils avaient affaire étant couverts de ce voile. » (Histoire de l’expédition chrétienne au royaume de Chine, Matthieu Ricci et Nicolas Trigault, DDB, Paris, 1978, p.390-391.)
Révolution par le voile intégral
À la lecture de ce texte extraordinaire, on constate combien le voile intégral fut en son origine une pratique révolutionnaire, une de ces attitudes contestataires intemporelles dont la radicalité donne les moyens à la spontanéité émancipatrice du peuple de subvertir l’immobilisme des structures sociales dominantes les plus figées. Plus impitoyablement que la Halde, elle luttait au cœur même du vaste Empire du Milieu » contre les discriminations liées à l’ethnie et à la condition sociale de tous. « On peut sans infamie retrancher la pompe » : chacun sous le voile intégral est à égalité, ce qui fait sans conteste de cette merveilleuse coutume le précurseur des droits humains contemporains dont on trouve certainement la trace, comme nous l’a expliqué naguère Ségolène Royal dans son fameux contre-discours de Dakar, dans la loi naturelle de toutes les cultures, plus surement sans doute que dans la nôtre.
L’invention de la lutte contre les discriminations : voici donc, avec le voile intégral, ce que nous devons aussi aux Chinois. Mais il a fallu toute l’hypocrisie et toute la fourberie des Jésuites pour user de cette pratique libératrice comme d’un outil pour diffuser secrètement au sein du peuple chinois une religion aussi aliénante et peu respectueuse des coutumes de chacun que le catholicisme. Seul l’art pervers des Jésuites pouvait ralentir la propagation des lumières chinoises jusqu’à nous, lumières dont le voile intégral ne peut être lui-même qu’un vecteur éminent. Fort heureusement, l’Histoire a certaines ironies propres à triompher même du jésuitisme des Jésuites. Car voici le voile intégral, après un périple de quelques siècles à travers l’immensité du continent asiatique, qui s’enracine enfin chez nous et renoue par là-même avec son essence émancipatrice, en offrant aux femmes françaises, à l’abri de toute forme de discrimination, l’opportunité de s’affirmer sur la voie publique en toute liberté. Il faut oser le dire haut et fort, en résistant au dévoilement correct, qui n’est qu’une modalité particulièrement rétrograde du jamais trop pourfendu politiquement correct : il était temps que le voile intégral, ce magnifique instrument d’émancipation féminine, parvienne enfin jusqu’en notre vieux pays exsangue, dans lequel les vieux schémas de la domination des dominants et du patriarcat des patriarches n’ont jamais été aussi triomphants. Comment s’étonner dès lors que le voile intégral soit aujourd’hui l’objet de la haine unanime de tout ce que la France moisie compte d’islamophobes, d’hommes machisto-féministes, et de femmes féministo-machistes, de crypto-catholiques, et de réactionnaires ultra-laïcards ?
Vancouver : allez jouer sans moi !

Histoire de passer à la postérité avant même les premières glissades, les organisateurs des JO d’hiver de Vancouver nous avaient promis « les Jeux les plus verts jamais tenus ». Résultat c’est un ballet incessant de camions et d’hélicos qui transbahutent la neige artificielle en haut des pistes : à l’arrivée, c’est l’hypocrisie qui atteint des sommets. Et pour tout dire, il n’y a pas que le bilan carbone qui soit globalement négatif, et il n’y a pas que les Jeux olympiques pour provoquer un frisson désagréable dans l’échine, là ou nous serions en droit d’en attendre juste le contraire. Car c’est bien parce que j’aime le sport que ces grosses machines me révulsent.
C’est parce que j’aime bien le foot que les scènes de haine, d’appels au meurtre et d’hystérie nationaliste collective qui ont entouré les matches entre l’Egypte et l’Algérie m’ont donné la nausée, et je ne vous parle même pas des tirs à balles réelles lors de la Coupe d’Afrique des nations contre les supporters togolais. Que croyez-vous qu’il arriva ? Ce fut le Togo que la FIFA sanctionna.
Je pourrais aussi vous parler du Tour de France, dont on nous promet chaque année depuis 20 ans qu’il sera « enfin propre ». Ou des docteurs Feelgood, dont la clientèle dépasse depuis longtemps les cyclistes belges ou les haltérophiles bulgares. Des sportifs qui passent plus de temps chez leur conseiller fiscal qu’en salle d’entraînement. On pourrait aussi causer des choix épatants du CIO pour les sites olympiques : un coup pour récompenser les gentils (Londres, Vancouver) un coup pour respectabiliser les méchants (Pékin, Sotchi). On pourrait encore évoquer les townships du Cap et de Johannesburg, réaménagés au bulldozer et au rouleau compresseur, histoire de ne pas polluer avec des loqueteux les retransmissions du prochain Mondial. Ce que l’apartheid n’avait jamais osé faire, la World Cup l’autorise dans l’indifférence générale. Magie du sport, du foot et de la mondovision. Je gâche l’ambiance en disant ça ? Tant mieux ! Et ce ne sont pas quelques médailles françaises qui me feront changer d’avis, non mais !
Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du sport de haut niveau, qui n’aura jamais aussi peu mérité cette appellation. Car ce dont il s’agit, avec ces grand-messes coproduites en joint-venture par les Etats et les multinationales, c’est de tirer l’humain vers ce qu’il a de plus bas. Haut niveau ? De performances parfois, d’abrutissement toujours…
Au temps du Portugal de Salazar, on disait que pour museler le peuple, il y avait bien plus efficace que l’omniprésente police politique, à savoir les trois F : Fado, Fatima, Football. Chez nous, en Occident, ces temps-là sont révolus. Un peu partout ailleurs, le degré zéro de la démocratie reste la norme standard. Mais ici comme là-bas, le contrôle des esprits est un enjeu majeur. Les grandes fêtes du sport, c’est toujours plus d’aveuglement, de chauvinisme, de beaufitude.
L’hypnose de masse, c’est du tout bon pour le business et les tyranneaux. Et comme aurait dû le dire Pierre de Coubertin, l’important, c’est de ne pas y participer.
Quand Sarkozy réduit le chômage

Elle s’appelle Nathalie Perriot. Mais vous la connaissez peut-être sous le pseudonyme de « Nathalie bac+5 au chômage ». Elle a 26 ans et ressemble à toutes les jeunes femmes de sa génération, avec son franc-parler et ses bottes en cuir. Seulement, « Nathalie bac+5 au chômage » a un « destin », qui la distingue des autres mortels et de toutes les étudiantes françaises de son âge… et ce, depuis qu’elle a attiré l’attention de TF1. Vous l’avez découverte sur le plateau de l’émission spéciale « Paroles de Français », le 25 janvier, interrogeant le président Sarkozy sur le chômage des jeunes. Mais comme l’ensemble des onze participants à ce programme populo-politique, elle avait été préalablement castée parmi des Français ayant déjà fait l’objet de reportages pour le journal de 13 heures de Jean-Pierre Pernaut. Une équipe de TF1 l’avait suivie dans ses pérégrinations de chercheuse d’emploi, notamment lors d’un infructueux entretien d’embauche à Poitiers. Le reportage en question n’avait pas été diffusé, mais le reporter avait gardé les coordonnées de la jeune-femme − le « premier épisode d’un joli feuilleton » pour Le Parisien. La télévision peut faire de votre vie une sitcom.
[access capability= »lire_inedits »]Il faut dire que la « petite fiancée de TF1 » a fait des étincelles sur le plateau de « Paroles de Français ». Parmi ces onze stéréotypes de Français moyens (le syndicaliste gouailleur avec sa veste en cuir, la douce infirmière avec son sourire de madone pleine de bienveillance, le prof en lycée pro, le Black de banlieue, etc.) la jeune-femme diplômée en marketing et communication incarne une jeunesse sans perspective. Dans le dispositif de l’émission, « Nathalie bac+5 au chômage » est à la gauche du père. Dans la proximité directe du président, c’est elle qui ouvre le débat en l’interrogeant sur l’injustice qui fait que des étudiants moins qualifiés qu’elle lui « piquent » les postes qu’elle convoite en acceptant des salaires plus bas. Le président lui répond en mettant en cause la crise, les 35 heures, et développe mollement sa politique sur l’emploi. L’échange est courtois, mais « Nathalie bac+5 au chômage » insiste. Le président lui dispense des promesses vagues et générales. L’émission s’achève. Nathalie Perriot, pense-t-on, va retomber dans l’anonymat.
Heureuse surprise : on la retrouve dans les colonnes du Parisien, deux jours plus tard. « Son passage à la télé la sort de la galère« , titre le quotidien régional, qui nous apprend que « Nathalie bac+5 au chômage » a reçu plusieurs propositions d’emploi suite à son passage sur TF1. « J’ai d’abord fait l’émission par défi, mais je suis heureuse de voir que cela débouche aussi sur du concret« , déclare-t-elle. Elle a été contactée par une association dont le responsable a été impressionné par son assurance : « C’est aussi ce qui nous a plu, explique Hervé Gbagidi, président de l’association Oderasaca, une ONG d’Orléans spécialisée dans l’aide au développement. Nous cherchions une jeune diplômée pour notre antenne d’Alfortville. Elle correspondait parfaitement au profil. » Une association bossant dans l’aide au développement, c’est super-sympa. Le conte de fées aurait été moins brillant si elle avait été contactée pour assurer la communication d’une usine à gaz ou des pompes funèbres générales. Mais le « feuilleton » ne va pas s’arrêter là. Les médias n’ont pas fini de nous faire rêver au destin magique de « bac+5 au chômage » étudiante en com, repérée par la télé et recrutée grâce à la télé. Cela fera toujours un chômeur de moins grâce à TF1 et à Nicolas Sarkozy. On est impatient de la revoir au « 13 heures » de Jean-Pierre Pernaut.
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Plaidoyer pour la censure

Le problème, aujourd’hui, avec les médias, c’est qu’il n’y a plus de censure. Plus du tout.
Tout le monde le sait, mais personne ne le dit. On fait semblant. On joue à se faire peur. Comme avec le fâchisme, la Bête immonde, les Heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire. Autant de postures qui ne mangent pas de pain : « Mais si, mais si, nous serine-t-on à l’extrême gauche ou à l’extrême droite, la censure est là, partout ! » Anastasie guette, un ciseau électronique dans une main, les lois Gayssot dans l’autre.
[access capability= »lire_inedits »]Bon, admettons. Le problème, c’est que le dossier est vide et la Censure, comme l’Amour, réclame des preuves. Mais on aura beau dire : Stéphane Guillon est encore à France Inter, les Guignols ne sont pas interdits d’antenne, Siné Hebdo n’est pas saisi une semaine sur deux et le président de France-Télévision, malgré les pronostics, va finir son mandat.
On objectera la concentration des grands groupes de presse, les liens incestueux de la télévision et des politiques, des politiques avec les milieux d’affaires, des milieux d’affaires avec l’édition, de l’édition avec la télévision et ainsi de suite. On parlera d’un climat très ORTF après la décision de nommer les responsables du service public en conseil des ministres ou encore de la conception assez particulière du pluralisme selon le service politique de France 2, qui a sonné l’hallali contre l’insolent Peillon. Oui, mais Peillon a pu, à peu près partout, expliquer, réexpliquer, analyser et détailler son coup de Jarnac médiatique. Il l’a fait dans un climat d’hostilité corporatiste à la limite du supportable, mais il l’a fait.
Alors, en désespoir de cause, on montrera du doigt les annonceurs. Ceux qui font vendre de la junk food et vous empêcheront de faire un dossier sur la diététique, ceux des grandes marques de café quand il faudra parler du commerce équitable ou des vendeurs de climatiseurs si l’on prépare un papier remettant question les thèses réchauffistes.
Sauf que là encore, tout vient à qui sait voir et entendre. On a lu un nombre incalculable d’enquêtes sur la malbouffe, sur Max Havelaar (y compris ses dérives) et on commence à entendre de plus en plus les voix discordantes des scientifiques qui récusent les scénarios du genre Le Jour d’après.
Bon, puisque ça, ça ne marche pas, on fera mine de s’inquiéter des attaques régulières contre Internet, des désirs de contrôle parental, ministériel, éducatif, de quadrillage la Toile. On dénoncera le flicage de la blogosphère par des associations à forte envie de pénal qui publient des rapports alarmistes sur les sites identitaires, racistes, néo-nazis, souchiens, pédophiles, fumeurs, rastaquouères, céliniens, anorexigènes, sodomites, sionistes de droite, sionistes de gauche, nationaux-laïques, islamo-gauchistes, gaullistes révolutionnaires, souverainistes parpaillots, complotistes, conspirationnistes ou ostréicoles.
Oui, mais on voit bien, au bout du compte, pour le meilleur et pour le pire, que tout le monde, philosophes, intellectuels, pékins lambdas, psychopathes geeks, obsédés sexuels, antisémites, pour peu qu’ils ne soient pas trop malhabiles en informatique et trouvent des hébergeurs yakoutes ou patagons, disent à peu près ce qu’ils veulent quand ils le veulent. Même des horreurs qui tombent sous le coup de la loi et même − cela arrive plus rarement, mais cela arrive − des choses bien qui tombent sous le coup du bon sens.
Non, on aura beau faire, il n’y a plus de censure.
Tant pis pour vous : il fallait l’aimer, la censure du monde d’avant. Elle vous le rendait bien. La censure, c’était l’hommage du berger à la bergère , c’est-à-dire l’hommage que rendait une société pour qui les mots, les corps, les images avaient encore une vertu menaçante, une réalité positive, une « valeur performative », diraient les linguistes.
Le censeur était, à sa façon, un type sympathique, un genre d’acteur de composition qui acceptait de jouer le rôle du méchant, de celui qui attaquait traîtreusement l’écrivain, l’opposant, le héros ou… le journaliste qui, parfois, comme Vallès, était les trois à la fois. Il avait son utilité, sa mission, son sacerdoce : il était le sel de nos plaisirs, il nous faisait connaître la volupté du secret, l’impression exaltante d’être un clandestin, un résistant simplement en s’échangeant des livres sous le manteau ou des journaux que l’on avait eu le temps de prendre au kiosque avant l’arrivée des fourgons de police.
Stendhal raconte, quelque part dans son Journal, l’histoire de cette belle Milanaise qui disait, en dégustant sensuellement un sorbet au citron dans une loge de la Scala : « Quel dommage que ce ne soit pas un péché. » Qu’on le veuille ou non, les interdits, tous les interdits, ont toujours été des démultiplicateurs du génie, du talent, du plaisir, de la subversion et du vrai travail du négatif.
Dans un monde médiatisé à l’extrême où tout est hypocritement visible, audible et permis, où la transparence est de rigueur et la tolérance obligatoire, où les affrontements idéologiques sont mimés, où des « niches » sont prévues pour toutes les contestations, les médias font tapisserie, comme les filles pas très jolies dans les bals de campagne. Et si par hasard, il leur arrivait de dire quelque chose de nouveau ou de subversif, personne ne ferait attention à eux à cause de la musique, cette musique un peu trop forte que tout le monde aime. Pas question de baisser le son, bande de rabat-joie !
Aujourd’hui, d’ailleurs, le censeur a disparu ou presque. Il a rangé ses ciseaux. Eventuellement, il renvoie devant les tribunaux, mais ce n’est pas très intelligent parce que ça se sait. Le procureur Pinard, qui accusa Flaubert, ne veut plus se ridiculiser davantage, pour le plus grand profit de Madame Bovary et il faut être Eric Raoult pour croire qu’il y a un intérêt quelconque à dénoncer les propos d’une Marie N’Diaye dont seuls les lecteurs des Inrocks, média pas franchement dangereux pour l’ordre établi, avaient eu connaissance.
La disparition de la censure, c’est la mort de la démocratie. Et cela pour une raison simple : le vrai totalitarisme, celui décrit par Orwell, Marcuse ou Debord, sait récupérer sa propre contestation en son sein, sait que toute critique du Spectacle est spectaculaire, sait métaboliser la négation. Et tout le monde, médias compris, peut bien dire ce qu’il veut, cela n’a aucune importance : plus personne n’écoute plus rien, dans le silence assourdissant des fils d’information continue.
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Compte à rebours
Devinette pour les Causeurs : 30, 23, 14, 12… A quoi correspond ce compte à rebours ?
a. Les scores de l’UMP dans les sondages qui se succèdent à l’approche de la date du scrutin ?
b. Le nombre de militants du Nouveau Parti Anticapitaliste restant dans l’organisation après l’annonce d’une candidate « des quartiers » avec foulard ?
c. La durée en mois de l’indemnisation chômage en 1992, 2003, 2008 et 2009 ?
Un indice. Plus d’un million de personnes sans travail vont se retrouver en fin de droit au cours de l’année 2010, mais, comme l’a dit récemment le président Sarkozy, « la solution n’est pas dans la multiplication des aides de toutes sortes ».
Noël Mamère est-il islamophobe ?

Noël Mamère est ce qu’on appelait jadis, dans nos campagnes, un bon gars. Et sympathique avec ça. Il présentait le journal télévisé qu’on n’avait pas encore la télé couleur. Quand on en acheta une, il s’était déjà recyclé en politicien. Enfin, pas vraiment. Noël Mamère ne fait pas de politique, il s’indigne. Le raciste n’a encore rien dit, l’homophobe n’a pas parlé, le réactionnaire n’a pas encore pensé à la nouvelle vieille lune qu’il pourrait ressasser que Noël Mamère a déjà dégainé : communiqué de presse, interview dans la salle des pas-perdus du Palais Bourbon, tremolos dans la voix, le fascisme ne passera pas. Qu’elles se le tiennent pour dit, les cruelles cohortes de la France moisie : l’indignation a des moustaches et c’est Mamère qui les porte.
L’autre jour, sur LCP, Noël Mamère et l’indignation ne faisaient plus qu’un. C’était le 28 janvier à l’émission « Pile ou Face ». Le député-maire de Bègles débattait avec Bernard Debré, quand la loi sur la burqa vint sur la table. Ni une ni deux, l’élu Vert monta sur ses petits poneys et, les yeux dans les yeux de son adversaire, déclama d’un ton outré : « Moi aussi, je connais des musulmans – vous n’êtes pas le seul – avec lesquels je travaille. J’ai même une suppléante dans ma circonscription qui est musulmane. Elle ne demande pas de loi, parce qu’elle dit, comme je le dis et comme nous sommes nombreux à le répéter, que cette loi sur la burqa c’est une manière de stigmatiser à la fois sa religion et elle, qui se bat pour l’émancipation des femmes… »
Que répondre à ça ? Connaître une musulmane qui ne demande pas de loi contre la burqa : il n’existe pas argument plus solide ni rationnel. Bernard Debré laissa, professionnel, pisser le mérinos.
Mais la prose mamérienne est restée en travers de la gorge d’une certaine « musulmane ». Elle s’appelle Naïma Charaï. Elle est socialiste, conseillère régionale d’Aquitaine et suppléante du député Noël Mamère.
Et Naïma Charaï l’affirme haut et fort : elle n’est pas musulmane. Pour aggraver son cas, elle se dit totalement favorable à une loi interdisant la burqa. « Laïque et agnostique, réagit-elle sur son blog, je refuse qu’une élue – en l’espèce moi-même – soit présentée, réduite à une appartenance religieuse, bafouant ainsi le principe de laïcité. Féministe et militante associative, j’ai toujours milité pour une loi pour l’interdiction de la burqa en France. Le voile intégral est pour moi l’étendard d’une idéologie sectaire et intégriste, attentatoire à la dignité humaine. »
Dans Sud-Ouest du 15 février, Noël Mamère, parfait gentleman, réagit à la mise au point de sa suppléante : « Elle a franchi la ligne jaune. A elle d’en tirer les conséquences. »
Bref, quand Noël Mamère dit à une femme qu’elle est « musulmane », elle n’a pas le choix. Elle l’est. Si elle ne veut pas entendre raison, qu’elle se taise et démissionne. Et toutes ces histoires de choix et de liberté religieuse avec lesquelles la modernité politique nous enquiquine depuis le XVIIIe siècle ne sont que des billevesées à côté des certitudes du député-maire de Bègles.
Pourquoi M. Mamère a-t-il proféré à la télévision un aussi gros mensonge ? Comment peut-il être persuadé que Mme Charaï est musulmane ? Jamais il ne l’a vue – et pour cause – faire les cinq prières quotidiennes requises par l’islam, ni pratiquer la zakât, ni s’envoler vers la Mecque pour le hajj.
L’unique chose que sait M. Mamère, c’est que sa suppléante s’appelle Naïma Charaï : avec un nom comme ça, elle est musulmane. Délit de faciès ou délit de patronyme : on pourrait crier au racisme pour moins que ça. Noël Mamère ne s’en priverait d’ailleurs pas, lui qui fait profession depuis tant d’années de condamner les « dérapages racistes » de ses semblables.
Dérapage ? Evidemment que non. Si M. Mamère avait dérapé, il se serait empressé de présenter ses excuses à sa suppléante. Rien ne lui aurait alors coûté de lui dire : « Excusez-moi, Naïma, si je vous ai offensée. Vous êtes agnostique, je ne le savais pas. Je me suis comporté comme le premier physionomiste de boîte venu. »
Mais Noël Mamère ne s’excusera pas, puisqu’il n’a pas « dérapé ». Il nous a juste livré la vision du monde qui est le sien. Ce n’est pas un monde où chacun a la capacité de choisir sa religion, ses appartenances et ses allégeances : c’est un monde où chacun est assigné à résidence identitaire. On comprend mieux pourquoi le député-maire de Bègles a refusé avec tant de véhémence le débat sur l’identité nationale. L’identité ne peut pas être une question, dès lors que Noël Mamère a toutes les réponses.
OSS 117 n’est pas maussade !
Ils sont en short, une raquette de tennis sous le bras, on dirait des touristes d’opérette. Et, comme ce sont des agents secrets, ils passent inaperçus… devant les caméras de surveillance. On leur aura sans doute donné la consigne de se fondre dans le hall de l’hôtel, de jouer aux fantômes dans les couloirs, et de déambuler devant la chambre de Mahmoud-al-Mabhouh. Mission accomplie ! James Branque 007 est de retour, et il n’est pas discret ! D’ailleurs, le chef de la police de Dubaï ne s’y est pas trompé, qui a déclaré que le Mossad était « à 99 %, sinon 100 % derrière ce crime ». Mais de quoi ce 1 % est-il le nom ?
Israël-Palestine : la Bourse c’est la vie !

Dans le long conflit qui oppose Palestiniens et Israéliens, chaque camp commémore des dates qui sont synonymes de victoires ou, mieux encore, d’héroïques défaites illustrées par des sacrifices suprêmes. Le 18 février ne fait pas partie de ce calendrier et c’est bien dommage, car c’est à cette date, en 1997, qu’ont été exécutés les premiers ordres d’achat et de ventes du PSE (Palestine Securities Exchange), autrement dit la Bourse palestinienne.
La bourse de Naplouse
Treize ans et à peu près autant de milliers de morts plus tard, Ahmad Aweidah, le patron de la Bourse palestinienne, s’est rendu à Tel-Aviv. Ce jeune Palestinien de 32 ans n’y a pas été invité pour fêter la bar-mitsvah de son établissement et à ma connaissance, personne n’a même songé à célébrer cet anniversaire. Invité par un cabinet d’avocats d’affaires de Tel-Aviv, M. Aweidah s’est efforcé, devant un parterre d’hommes d’affaires et de financiers israéliens, de vanter sa marchandise.
Le projet est né dans les jours heureux de l’après-Oslo quand la paix semblait à portée de main. Bien des choses ont changé depuis, mais dans le pessimisme ambiant, il n’est pas inutile de souligner que cet arbrisseau a miraculeusement survécu aux tempêtes et aux sécheresses politiques pour devenir un arbre – ou du moins un bonzaï. Quand on connaît les contraintes et l’incertitude politique et géopolitique, l’existence même de cette Bourse tient du miracle et ses belles performances depuis 2006 – tout est relatif – et l’évacuation de Gaza témoignent que tout n’est pas si noir.
Il est vrai qu’avec 39 sociétés cotées et 55 millions de dollars d’échanges quotidiens, la place palestinienne fait pâle figure à côté de celle de Tel-Aviv (771 sociétés cotées, 500 millions de dollars de valeurs mobilières échangées chaque jour) sans parler des grandes places américaines, européennes ou asiatiques. En revanche, par rapport à certaines de ses consœurs arabes, Naplouse n’est pas, et de loin, le pire élève de la classe. À la Bourse algérienne (inaugurée le 15 février 1999, seulement trois sociétés cotées) la valeur des titres échangés est dérisoire et même comparée à Aman, la petite sœur palestinienne n’a pas à rougir.
Salam Fayyad, l’économie et le « state building ».
La « paix économique », concept cher à Benyamin Netanyahou, reste pourtant une illusion : une économie prospère ne peut pas remplacer la volonté d’un peuple à disposer de lui-même, c’est-à-dire à avoir son propre Etat. Mais, justement, quand le développement économique fait partie d’une stratégie globale et ne sert pas seulement de « carotte », les dividendes politiques peuvent être considérables.
C’est exactement ce qu’essaie de faire le Premier ministre palestinien Salam Fayyad. Pour lui, la fin de l’occupation israélienne ne peut pas être dissociée de l’indépendance palestinienne. Concrètement, cela signifie que les Palestiniens doivent consacrer autant d’énergie et de moyens à la construction de leur futur Etat qu’à la lutte pour leurs frontières.
Depuis la nomination de Fayyad au poste de Premier ministre après la scission avec Gaza en juin 2007, son gouvernement s’est donné pour mission de construire une infrastructure étatique, refonder les institutions et surtout faire avancer une culture de gouvernance. Autrement dit, il s’agit de créer une fonction publique de qualité (recrutement et avancement au mérite et non pas selon l’appartenance politico-clanique) et de lui donner les moyens de travailler. Ce professeur d’économie, ancien de la Banque mondiale et du FMI, laisse à son patron, le président de l’Autorité palestinienne, le soin de mener la guéguerre diplomatique et politique avec Israël et consacre le plus clair de son temps à faire avancer des projets à la fois publics et privés.
Cette stratégie de « state building », appliquée patiemment et méthodiquement par Fayyad commence à porter ses fruits. La croissance a atteint 4 % en 2007 et 7 % en 2009, les salaires ont augmenté d’à peu près 20 % et les appels d’offre pour la construction d’une première ville nouvelle sont en cours de préparation.
La mutation des forces de sécurité
Une Bourse palestinienne où les sociétés locales pourront lever des capitaux est un élément capital du dispositif de Fayyad, car au-delà de son utilité économique, un marché financier national est un attribut étatique important. Or, pour faire avancer cette stratégie, Fayyad a besoin non seulement des capitaux américains et européens qui assurent à peu près la moitié de son budget, mais aussi et surtout de calme. Les trois ou quatre dernières années ont été caractérisées par un niveau de violence très bas en Cisjordanie, notamment grâce à la première mutation réussie d’une institution palestinienne : les forces de l’ordre et de sécurité. En effet, depuis quatre ans, le général américain Keith Dayton surveille la formation et la réorganisation des différents organismes sécuritaires, les transformant graduellement en corps professionnels et disciplinés, c’est-à-dire beaucoup moins politisés qu’avant. Ainsi, quand un officier de police palestinien a tué la semaine dernière un sous-officier israélien sur une route cisjordanienne, Salam Fayyad s’est empressé de condamner l’attentat, assurant le gouvernement israélien que ce cas isolé ne reflétait pas le comportement des fonctionnaires en uniforme de l’Autorité palestinienne. Tout est sous contrôle, et le calme et la confiance permettent à Fayyad et ses fonctionnaires d’avancer vers leur Etat.
Un pragmatisme révolutionnaire
Face à l’incapacité des classes politiques palestinienne et israélienne de parvenir à un accord diplomatique, la nouvelle approche pragmatique palestinienne est aujourd’hui la seule source d’espoir. Avancer sans laisser le Hamas ou la question de colonies – ou tout autre obstacle d’ailleurs – bloquer la situation, créer un Etat palestinien, non pas à partir des ses frontières et de ses attributs symboliques mais en commençant par ses institutions et ses attributs réels, tout cela constitue une véritable révolution copernicienne. Un tel Etat, reconnu par la Communauté internationale dans des frontières provisoires, pourrait changer la donne au Moyen-Orient. Shimon Pérès n’avait pas tort quand il disait que Fayyad n’était peut-être pas le premier Palestinien à lire David Ben Gourion mais probablement le premier à l’avoir compris.
Tout augmente
France Info nous apprend ce matin que 241 bijouteries ont été cambriolées en 2009, contre 158 en 2008. Tout ça nous fait tout de même un tiers d’augmentation en un an et devient effrayant si on songe aux malheureux 11 braqueurs tentés par la joncaille en 2007. Mais que fait la police, ma bonne dame ? Eh bien la police, elle raccompagne les profs à la frontière et elle remplace le manque de travailleurs sans-papiers en surveillant les établissements scolaires. A moins que ce ne soit le contraire. Toujours est-il qu’une telle recrudescence, qui a lieu aussi bien dans la bijouterie fantaisie pour pauvres des galeries marchandes que chez les grands joailliers de la place Vendôme, n’est pas sans rappeler ce que les charmants garçons de la bande à Bonnot appelait « la reprise individuelle ». Quand l’Etat privatiseur se permet de vendre EDF, GDF, La Poste ou la SNCF, il est légitime que le peuple veuille, d’une manière ou d’une autre, récupérer les bijoux de famille.
Il faut remettre l’Ecole entre les murs

Violence à l’école : tel pourrait être le titre du feuilleton qui, depuis quelques semaines, occupe nos ondes et nos écrans. Les lycées Darius Milhaud au Kremlin-Bicêtre, Adolphe Chérioux à Vitry sur Seine et Guillaume Apollinaire à Thiais sont désormais aussi célèbres que les décors de Plus belle la vie ou la maison de Secret Story. Sauf que dans ces établissements, et dans pas mal d’autres, la vie est beaucoup moins amusante que dans une émission de téléréalité.
La violence scolaire explose : les profs le disent, les médias le répètent et le public le confirme. Selon un sondage Harris Interactive diffusé hier sur RTL, 90 % des personnes interrogées (par internet) estiment qu’elle a augmenté depuis dix ans. Après un mois de faits divers glauques, le téléspectateur à la mémoire courte – c’est-à-dire vous et moi – est convaincu qu’il assiste à une escalade soudaine et incontrôlée.
En réalité, il s’agit plutôt d’une augmentation lente et régulière depuis 40 ans. « Depuis des années, des décennies même, la chronique des lycées et collèges relate des histoires de règlements de comptes plus ou moins dramatiques, de viols, de rackets et parfois de meurtres, contre des élèves ou des enseignants », peut-on lire dans l’éditorial du Monde qui observe qu’en 20 ans une dizaine de plans gouvernementaux ont été adoptés. Qu’on se rassure, la lucidité de notre ex-journal de référence s’arrête là. « Tout se passe comme si, après avoir longtemps été le creuset républicain de la promotion sociale par le savoir, l’école était devenue le symbole du rejet de la société, aux yeux d’une partie de la jeunesse la plus déshéritée », peut-on lire dans le même article. Inutile de vous faire un dessin. La violence est fille de la misère et de l’exclusion, point barre. Qu’elle ait quelque chose à voir avec l’absence de repères culturels, le culte de la force et le refus de toute autorité des uns parfaitement congruent d’ailleurs avec le renoncement à l’exercer des autres, voilà qui n’intéresse guère les journalistes.
On notera au passage que la veille de l’agression d’un collégien de Vitry, un grave incident avait eu lieu dans un collège privé des Hauts de Seine : pas un mot dans nos JT. Sans doute cette affaire ne rentrait-elle pas dans le grand récit du malaise des banlieues dont nous sommes tous coupables. Passons, comme on passera sur l’effet de contagion qui explique que ce type d’incidents arrive toujours par vague. La médiatisation encourage toujours le passage à l’acte. Ce n’est évidemment pas une raison pour passer les faits sous silence. Reste qu’on n’a pas forcément à choisir entre le déni du réel et l’emballement médiatique.
Quoi qu’il en soit, s’il n’est pas nouveau, le phénomène est inquiétant. Seulement, au lieu de s’interroger sur les racines de cette violence, que nous disent les syndicats d’enseignants dont le discours, abondamment relayé par les médias, semble s’être imposé dans le public ? C’est la faute au gouvernement. Pas assez de surveillants. Là où il faudrait remettre en cause les dogmes pédagogistes qui placent l’élève au centre du système et prétendent ouvrir l’école sur le monde, ils réclament plus de moyens. Et l’opinion les suit, parents en tête. Selon le sondage Harris Interactive RTL, 93 % des personnes interrogées demandent le renforcement du personnel de surveillance dans les écoles. Mais sept sondés sur dix ne veulent pas d’une présence policière au sein des écoles. En somme, la société est sur la ligne des grandes boutiques syndicales enseignantes. À moins bien sûr que cette heureuse convergence ne soit le fruit de l’autoréférentialité qui conduit le citoyen/téléspectateur à croire ce que sondages et médias lui disent ce qu’il croit. C’est bien connu, « les médias pensent comme moi », comme l’affirmait le titre d’un essai paru il y a quelques années.
En réalité, le problème n’est pas le manque de moyens, le problème, c’est qu’on a désanctuarisé l’école[1. Par ailleurs, l’application au corps enseignant de la stricte logique RGPPiste n’est certes pas de nature à améliorer les choses. Mais plus que le nombre de profs, c’est de leur formation qu’il faudrait se soucier. Or, tout le braillomètre est au plus haut dès que l’on parle effectifs, mais curieusement silencieux s’agissant de la disparition programmée des concours de recrutement.]. On y apprenait aux enfants à s’intégrer dans le monde à l’abri du monde. Au nom d’un progressisme bon teint, on y a fait entrer le monde, donc l’argent, donc les hiérarchies sociales et, donc évidemment, la violence. Bref, on a laissé des renards libres dans un poulailler libre. Et on nous explique maintenant qu’on va résoudre la question avec des gentils surveillants mais surtout pas avec des méchants policiers !
Soyons clairs : on pourrait nommer des milliers de surveillants que cela ne changerait rien. Que feront-ils face à des bandes armées ? Leur présence empêchera d’autant moins les armes d’entrer dans les établissements que toute tentative d’instaurer une fouille des sacs suscitera un chœur indigné des défenseurs sourcilleux de nos libertés – liberté de se faire casser la gueule ? Il faudra bien s’y résoudre : puisqu’on a laissé entrer la violence, on devra bien laisser entrer les forces habilitées à la sanctionner, c’est-à-dire la police. Voilà pour le court terme.
Pour le reste, inutile de se faire des illusions. Il faudra au moins une génération pour inverser la tendance. Oui, il faut revenir à une école centrée sur la transmission des savoirs, une école où les enseignants ont de l’autorité quitte même à faire un peu peur aux élèves – ça n’a jamais tué personne. Seulement, tant que l’Education nationale sera cogéré par des syndicats qui confondent l’être et l’avoir et réclament des sous au lieu de se soucier des contenus et des méthodes, rien ne changera. Pourtant, il n’y a pas de problème plus urgent pour la France.
La burqa aussi, c’est made in China

Au moment où l’Occident, avec un sourire de ravi du village, fête, au diapason de Pékin, l’avènement de l’année du Tigre, il n’est pas inutile, je pense, de réviser encore ce que ce XXIe siècle qui sera chinois ou ne sera pas, n’a pas fini de nous seriner. C’est la Chine qui a tout inventé, et pas du tout « nous », les Occidentaux. Tout. À commencer par l’imprimerie (bientôt disparue !), la boussole (toujours plus nécessaire !), le papier (l’essence même de notre identité nationale, lorsqu’il est d’identité !), la poudre à canon (hélas !), etc. Et, comme on dit à Shanghai, last but not least, la burqa.
Le voile intégral n’a rien à voir avec l’islam
La burqa, je le précise pour les petits veinards qui reviennent tout juste d’une retraite d’un an dans le Berry chez les bouddhistes Chan pour fignoler la rédaction d’un magnifique recueil de haïkus, c’est ce voile intégral dont certaines Françaises d’origine française s’affublent aujourd’hui dans la rue pour se faire remarquer des garçons ou des filles plus sûrement qu’avec un string apparent, et dont on n’a à l’évidence jamais entendu parler dans le Coran, ni à l’hôpital Avicenne de Bobigny, comme nous l’expliquait récemment l’hilarante Memona Hintermann sur France 3.
Ce voile intégral n’a donc rien, mais vraiment rien, d’islamique, ni même d’islamiste, ni même encore d’islamo-compatible. Tous ceux qui prétendent le contraire et qui croient médire de l’islam en lui attribuant cette paternité sont de vilains islamophobes auxquels on devrait faire subir le fameux lingchi, qui est une autre invention chinoise très utile, dont on n’a pas non plus fini d’entendre parler sous nos cieux et sous sa forme virtuelle qui le rend compatible avec tous nos bons sentiments.
Ricci, jésuite dans la Chine des Ming (1552-1610)
Car la burqa, entrez vous bien ça dans vos petites têtes découvertes, ça n’est pas musulman, c’est chinois. Il ne saurait plus longtemps être question, à moins d’humilier inutilement nos futurs maîtres, de priver les Chinois de la paternité de cette magnifique invention. La preuve de ce que j’avance ? On la trouve dans un très vénérable et très fiable ouvrage (quoiqu’il ait reçu de Jean Herennius, Provincial de la Wallonie installé à Lille, l’Imprimatur, le 7 mars 1617), qui décrit le périple de Matteo Ricci (1552-1610), jésuite italien, dans la Chine des Ming. Ricci fut le premier Occidental dont on a gardé la trace à écrire un livre en chinois – montrant ainsi une ouverture à l’Autre étonnante pour un mâle blanc, dominant et catholique du XVIe siècle – et à pénétrer dans Pékin, le 7 septembre 1598. On commémorera dans quelques mois le 400e anniversaire de sa mort, ce qui est une occasion qui en vaut une autre, sans doute, de parler de ce personnage remarquable. Entrant dans la future capitale du monde, Ricci fut d’abord frappé par l’étrange accoutrement dont usaient les Pékinois.
« Il y a dans la ville de Pequin peu de rues pavées de briques ou de cailloux, d’où l’on peut douter en quel temps le marcher est plus fâcheux. Car en hiver la boue, en été la poussière, l’un et l’autre très importun, lassent également ceux qui marchent par la ville. Et, d’autant qu’il ne pleut pas souvent en cette province, la terre se résout en poussière, laquelle venant à être enlevée du moindre vent, il n’y a aucun lieu où elle ne passe et ne gâte tout. Recherchant quelque remède à cette incommodité, ils ont introduit une coutume, à mon avis non usitée autre part. Car il n’y pas personne, de quelle qualité que ce soit, qui marche à pied ou à cheval sans voile, qui va pendant du bonnet à la poitrine et couvrant la face, lequel est fait de telle sorte qu’on peut aisément voir, sans que la poussière puisse passer à travers. Ce voile apporte aussi une autre commodité en cette ville que vous n’êtes connu que quand il vous plaît. D’où provient qu’étant exempt d’une infinité de salutations chacun, marchant avec telle suite et parade qu’il veut, reçoit moins de fâcherie et de dépens ; car les Chinois, n’estimant pas être chose assez magnifique de marcher à cheval et les dépens étant grands dans cette ville pour se faire porter en litière, on peut sans infamie retrancher la pompe. Cette coutume aussi vint fort à propos aux nôtres [les Jésuites]. Car ce fut été chose importune de voir courir les étrangers par les rues pendant ces bruits de guerre [contre le Japon]. Se servant donc de cette coutume, ils allaient librement partout où ils avaient affaire étant couverts de ce voile. » (Histoire de l’expédition chrétienne au royaume de Chine, Matthieu Ricci et Nicolas Trigault, DDB, Paris, 1978, p.390-391.)
Révolution par le voile intégral
À la lecture de ce texte extraordinaire, on constate combien le voile intégral fut en son origine une pratique révolutionnaire, une de ces attitudes contestataires intemporelles dont la radicalité donne les moyens à la spontanéité émancipatrice du peuple de subvertir l’immobilisme des structures sociales dominantes les plus figées. Plus impitoyablement que la Halde, elle luttait au cœur même du vaste Empire du Milieu » contre les discriminations liées à l’ethnie et à la condition sociale de tous. « On peut sans infamie retrancher la pompe » : chacun sous le voile intégral est à égalité, ce qui fait sans conteste de cette merveilleuse coutume le précurseur des droits humains contemporains dont on trouve certainement la trace, comme nous l’a expliqué naguère Ségolène Royal dans son fameux contre-discours de Dakar, dans la loi naturelle de toutes les cultures, plus surement sans doute que dans la nôtre.
L’invention de la lutte contre les discriminations : voici donc, avec le voile intégral, ce que nous devons aussi aux Chinois. Mais il a fallu toute l’hypocrisie et toute la fourberie des Jésuites pour user de cette pratique libératrice comme d’un outil pour diffuser secrètement au sein du peuple chinois une religion aussi aliénante et peu respectueuse des coutumes de chacun que le catholicisme. Seul l’art pervers des Jésuites pouvait ralentir la propagation des lumières chinoises jusqu’à nous, lumières dont le voile intégral ne peut être lui-même qu’un vecteur éminent. Fort heureusement, l’Histoire a certaines ironies propres à triompher même du jésuitisme des Jésuites. Car voici le voile intégral, après un périple de quelques siècles à travers l’immensité du continent asiatique, qui s’enracine enfin chez nous et renoue par là-même avec son essence émancipatrice, en offrant aux femmes françaises, à l’abri de toute forme de discrimination, l’opportunité de s’affirmer sur la voie publique en toute liberté. Il faut oser le dire haut et fort, en résistant au dévoilement correct, qui n’est qu’une modalité particulièrement rétrograde du jamais trop pourfendu politiquement correct : il était temps que le voile intégral, ce magnifique instrument d’émancipation féminine, parvienne enfin jusqu’en notre vieux pays exsangue, dans lequel les vieux schémas de la domination des dominants et du patriarcat des patriarches n’ont jamais été aussi triomphants. Comment s’étonner dès lors que le voile intégral soit aujourd’hui l’objet de la haine unanime de tout ce que la France moisie compte d’islamophobes, d’hommes machisto-féministes, et de femmes féministo-machistes, de crypto-catholiques, et de réactionnaires ultra-laïcards ?
Vancouver : allez jouer sans moi !

Histoire de passer à la postérité avant même les premières glissades, les organisateurs des JO d’hiver de Vancouver nous avaient promis « les Jeux les plus verts jamais tenus ». Résultat c’est un ballet incessant de camions et d’hélicos qui transbahutent la neige artificielle en haut des pistes : à l’arrivée, c’est l’hypocrisie qui atteint des sommets. Et pour tout dire, il n’y a pas que le bilan carbone qui soit globalement négatif, et il n’y a pas que les Jeux olympiques pour provoquer un frisson désagréable dans l’échine, là ou nous serions en droit d’en attendre juste le contraire. Car c’est bien parce que j’aime le sport que ces grosses machines me révulsent.
C’est parce que j’aime bien le foot que les scènes de haine, d’appels au meurtre et d’hystérie nationaliste collective qui ont entouré les matches entre l’Egypte et l’Algérie m’ont donné la nausée, et je ne vous parle même pas des tirs à balles réelles lors de la Coupe d’Afrique des nations contre les supporters togolais. Que croyez-vous qu’il arriva ? Ce fut le Togo que la FIFA sanctionna.
Je pourrais aussi vous parler du Tour de France, dont on nous promet chaque année depuis 20 ans qu’il sera « enfin propre ». Ou des docteurs Feelgood, dont la clientèle dépasse depuis longtemps les cyclistes belges ou les haltérophiles bulgares. Des sportifs qui passent plus de temps chez leur conseiller fiscal qu’en salle d’entraînement. On pourrait aussi causer des choix épatants du CIO pour les sites olympiques : un coup pour récompenser les gentils (Londres, Vancouver) un coup pour respectabiliser les méchants (Pékin, Sotchi). On pourrait encore évoquer les townships du Cap et de Johannesburg, réaménagés au bulldozer et au rouleau compresseur, histoire de ne pas polluer avec des loqueteux les retransmissions du prochain Mondial. Ce que l’apartheid n’avait jamais osé faire, la World Cup l’autorise dans l’indifférence générale. Magie du sport, du foot et de la mondovision. Je gâche l’ambiance en disant ça ? Tant mieux ! Et ce ne sont pas quelques médailles françaises qui me feront changer d’avis, non mais !
Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du sport de haut niveau, qui n’aura jamais aussi peu mérité cette appellation. Car ce dont il s’agit, avec ces grand-messes coproduites en joint-venture par les Etats et les multinationales, c’est de tirer l’humain vers ce qu’il a de plus bas. Haut niveau ? De performances parfois, d’abrutissement toujours…
Au temps du Portugal de Salazar, on disait que pour museler le peuple, il y avait bien plus efficace que l’omniprésente police politique, à savoir les trois F : Fado, Fatima, Football. Chez nous, en Occident, ces temps-là sont révolus. Un peu partout ailleurs, le degré zéro de la démocratie reste la norme standard. Mais ici comme là-bas, le contrôle des esprits est un enjeu majeur. Les grandes fêtes du sport, c’est toujours plus d’aveuglement, de chauvinisme, de beaufitude.
L’hypnose de masse, c’est du tout bon pour le business et les tyranneaux. Et comme aurait dû le dire Pierre de Coubertin, l’important, c’est de ne pas y participer.
Quand Sarkozy réduit le chômage

Elle s’appelle Nathalie Perriot. Mais vous la connaissez peut-être sous le pseudonyme de « Nathalie bac+5 au chômage ». Elle a 26 ans et ressemble à toutes les jeunes femmes de sa génération, avec son franc-parler et ses bottes en cuir. Seulement, « Nathalie bac+5 au chômage » a un « destin », qui la distingue des autres mortels et de toutes les étudiantes françaises de son âge… et ce, depuis qu’elle a attiré l’attention de TF1. Vous l’avez découverte sur le plateau de l’émission spéciale « Paroles de Français », le 25 janvier, interrogeant le président Sarkozy sur le chômage des jeunes. Mais comme l’ensemble des onze participants à ce programme populo-politique, elle avait été préalablement castée parmi des Français ayant déjà fait l’objet de reportages pour le journal de 13 heures de Jean-Pierre Pernaut. Une équipe de TF1 l’avait suivie dans ses pérégrinations de chercheuse d’emploi, notamment lors d’un infructueux entretien d’embauche à Poitiers. Le reportage en question n’avait pas été diffusé, mais le reporter avait gardé les coordonnées de la jeune-femme − le « premier épisode d’un joli feuilleton » pour Le Parisien. La télévision peut faire de votre vie une sitcom.
[access capability= »lire_inedits »]Il faut dire que la « petite fiancée de TF1 » a fait des étincelles sur le plateau de « Paroles de Français ». Parmi ces onze stéréotypes de Français moyens (le syndicaliste gouailleur avec sa veste en cuir, la douce infirmière avec son sourire de madone pleine de bienveillance, le prof en lycée pro, le Black de banlieue, etc.) la jeune-femme diplômée en marketing et communication incarne une jeunesse sans perspective. Dans le dispositif de l’émission, « Nathalie bac+5 au chômage » est à la gauche du père. Dans la proximité directe du président, c’est elle qui ouvre le débat en l’interrogeant sur l’injustice qui fait que des étudiants moins qualifiés qu’elle lui « piquent » les postes qu’elle convoite en acceptant des salaires plus bas. Le président lui répond en mettant en cause la crise, les 35 heures, et développe mollement sa politique sur l’emploi. L’échange est courtois, mais « Nathalie bac+5 au chômage » insiste. Le président lui dispense des promesses vagues et générales. L’émission s’achève. Nathalie Perriot, pense-t-on, va retomber dans l’anonymat.
Heureuse surprise : on la retrouve dans les colonnes du Parisien, deux jours plus tard. « Son passage à la télé la sort de la galère« , titre le quotidien régional, qui nous apprend que « Nathalie bac+5 au chômage » a reçu plusieurs propositions d’emploi suite à son passage sur TF1. « J’ai d’abord fait l’émission par défi, mais je suis heureuse de voir que cela débouche aussi sur du concret« , déclare-t-elle. Elle a été contactée par une association dont le responsable a été impressionné par son assurance : « C’est aussi ce qui nous a plu, explique Hervé Gbagidi, président de l’association Oderasaca, une ONG d’Orléans spécialisée dans l’aide au développement. Nous cherchions une jeune diplômée pour notre antenne d’Alfortville. Elle correspondait parfaitement au profil. » Une association bossant dans l’aide au développement, c’est super-sympa. Le conte de fées aurait été moins brillant si elle avait été contactée pour assurer la communication d’une usine à gaz ou des pompes funèbres générales. Mais le « feuilleton » ne va pas s’arrêter là. Les médias n’ont pas fini de nous faire rêver au destin magique de « bac+5 au chômage » étudiante en com, repérée par la télé et recrutée grâce à la télé. Cela fera toujours un chômeur de moins grâce à TF1 et à Nicolas Sarkozy. On est impatient de la revoir au « 13 heures » de Jean-Pierre Pernaut.
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Plaidoyer pour la censure

Le problème, aujourd’hui, avec les médias, c’est qu’il n’y a plus de censure. Plus du tout.
Tout le monde le sait, mais personne ne le dit. On fait semblant. On joue à se faire peur. Comme avec le fâchisme, la Bête immonde, les Heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire. Autant de postures qui ne mangent pas de pain : « Mais si, mais si, nous serine-t-on à l’extrême gauche ou à l’extrême droite, la censure est là, partout ! » Anastasie guette, un ciseau électronique dans une main, les lois Gayssot dans l’autre.
[access capability= »lire_inedits »]Bon, admettons. Le problème, c’est que le dossier est vide et la Censure, comme l’Amour, réclame des preuves. Mais on aura beau dire : Stéphane Guillon est encore à France Inter, les Guignols ne sont pas interdits d’antenne, Siné Hebdo n’est pas saisi une semaine sur deux et le président de France-Télévision, malgré les pronostics, va finir son mandat.
On objectera la concentration des grands groupes de presse, les liens incestueux de la télévision et des politiques, des politiques avec les milieux d’affaires, des milieux d’affaires avec l’édition, de l’édition avec la télévision et ainsi de suite. On parlera d’un climat très ORTF après la décision de nommer les responsables du service public en conseil des ministres ou encore de la conception assez particulière du pluralisme selon le service politique de France 2, qui a sonné l’hallali contre l’insolent Peillon. Oui, mais Peillon a pu, à peu près partout, expliquer, réexpliquer, analyser et détailler son coup de Jarnac médiatique. Il l’a fait dans un climat d’hostilité corporatiste à la limite du supportable, mais il l’a fait.
Alors, en désespoir de cause, on montrera du doigt les annonceurs. Ceux qui font vendre de la junk food et vous empêcheront de faire un dossier sur la diététique, ceux des grandes marques de café quand il faudra parler du commerce équitable ou des vendeurs de climatiseurs si l’on prépare un papier remettant question les thèses réchauffistes.
Sauf que là encore, tout vient à qui sait voir et entendre. On a lu un nombre incalculable d’enquêtes sur la malbouffe, sur Max Havelaar (y compris ses dérives) et on commence à entendre de plus en plus les voix discordantes des scientifiques qui récusent les scénarios du genre Le Jour d’après.
Bon, puisque ça, ça ne marche pas, on fera mine de s’inquiéter des attaques régulières contre Internet, des désirs de contrôle parental, ministériel, éducatif, de quadrillage la Toile. On dénoncera le flicage de la blogosphère par des associations à forte envie de pénal qui publient des rapports alarmistes sur les sites identitaires, racistes, néo-nazis, souchiens, pédophiles, fumeurs, rastaquouères, céliniens, anorexigènes, sodomites, sionistes de droite, sionistes de gauche, nationaux-laïques, islamo-gauchistes, gaullistes révolutionnaires, souverainistes parpaillots, complotistes, conspirationnistes ou ostréicoles.
Oui, mais on voit bien, au bout du compte, pour le meilleur et pour le pire, que tout le monde, philosophes, intellectuels, pékins lambdas, psychopathes geeks, obsédés sexuels, antisémites, pour peu qu’ils ne soient pas trop malhabiles en informatique et trouvent des hébergeurs yakoutes ou patagons, disent à peu près ce qu’ils veulent quand ils le veulent. Même des horreurs qui tombent sous le coup de la loi et même − cela arrive plus rarement, mais cela arrive − des choses bien qui tombent sous le coup du bon sens.
Non, on aura beau faire, il n’y a plus de censure.
Tant pis pour vous : il fallait l’aimer, la censure du monde d’avant. Elle vous le rendait bien. La censure, c’était l’hommage du berger à la bergère , c’est-à-dire l’hommage que rendait une société pour qui les mots, les corps, les images avaient encore une vertu menaçante, une réalité positive, une « valeur performative », diraient les linguistes.
Le censeur était, à sa façon, un type sympathique, un genre d’acteur de composition qui acceptait de jouer le rôle du méchant, de celui qui attaquait traîtreusement l’écrivain, l’opposant, le héros ou… le journaliste qui, parfois, comme Vallès, était les trois à la fois. Il avait son utilité, sa mission, son sacerdoce : il était le sel de nos plaisirs, il nous faisait connaître la volupté du secret, l’impression exaltante d’être un clandestin, un résistant simplement en s’échangeant des livres sous le manteau ou des journaux que l’on avait eu le temps de prendre au kiosque avant l’arrivée des fourgons de police.
Stendhal raconte, quelque part dans son Journal, l’histoire de cette belle Milanaise qui disait, en dégustant sensuellement un sorbet au citron dans une loge de la Scala : « Quel dommage que ce ne soit pas un péché. » Qu’on le veuille ou non, les interdits, tous les interdits, ont toujours été des démultiplicateurs du génie, du talent, du plaisir, de la subversion et du vrai travail du négatif.
Dans un monde médiatisé à l’extrême où tout est hypocritement visible, audible et permis, où la transparence est de rigueur et la tolérance obligatoire, où les affrontements idéologiques sont mimés, où des « niches » sont prévues pour toutes les contestations, les médias font tapisserie, comme les filles pas très jolies dans les bals de campagne. Et si par hasard, il leur arrivait de dire quelque chose de nouveau ou de subversif, personne ne ferait attention à eux à cause de la musique, cette musique un peu trop forte que tout le monde aime. Pas question de baisser le son, bande de rabat-joie !
Aujourd’hui, d’ailleurs, le censeur a disparu ou presque. Il a rangé ses ciseaux. Eventuellement, il renvoie devant les tribunaux, mais ce n’est pas très intelligent parce que ça se sait. Le procureur Pinard, qui accusa Flaubert, ne veut plus se ridiculiser davantage, pour le plus grand profit de Madame Bovary et il faut être Eric Raoult pour croire qu’il y a un intérêt quelconque à dénoncer les propos d’une Marie N’Diaye dont seuls les lecteurs des Inrocks, média pas franchement dangereux pour l’ordre établi, avaient eu connaissance.
La disparition de la censure, c’est la mort de la démocratie. Et cela pour une raison simple : le vrai totalitarisme, celui décrit par Orwell, Marcuse ou Debord, sait récupérer sa propre contestation en son sein, sait que toute critique du Spectacle est spectaculaire, sait métaboliser la négation. Et tout le monde, médias compris, peut bien dire ce qu’il veut, cela n’a aucune importance : plus personne n’écoute plus rien, dans le silence assourdissant des fils d’information continue.
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Compte à rebours
Devinette pour les Causeurs : 30, 23, 14, 12… A quoi correspond ce compte à rebours ?
a. Les scores de l’UMP dans les sondages qui se succèdent à l’approche de la date du scrutin ?
b. Le nombre de militants du Nouveau Parti Anticapitaliste restant dans l’organisation après l’annonce d’une candidate « des quartiers » avec foulard ?
c. La durée en mois de l’indemnisation chômage en 1992, 2003, 2008 et 2009 ?
Un indice. Plus d’un million de personnes sans travail vont se retrouver en fin de droit au cours de l’année 2010, mais, comme l’a dit récemment le président Sarkozy, « la solution n’est pas dans la multiplication des aides de toutes sortes ».
Noël Mamère est-il islamophobe ?

Noël Mamère est ce qu’on appelait jadis, dans nos campagnes, un bon gars. Et sympathique avec ça. Il présentait le journal télévisé qu’on n’avait pas encore la télé couleur. Quand on en acheta une, il s’était déjà recyclé en politicien. Enfin, pas vraiment. Noël Mamère ne fait pas de politique, il s’indigne. Le raciste n’a encore rien dit, l’homophobe n’a pas parlé, le réactionnaire n’a pas encore pensé à la nouvelle vieille lune qu’il pourrait ressasser que Noël Mamère a déjà dégainé : communiqué de presse, interview dans la salle des pas-perdus du Palais Bourbon, tremolos dans la voix, le fascisme ne passera pas. Qu’elles se le tiennent pour dit, les cruelles cohortes de la France moisie : l’indignation a des moustaches et c’est Mamère qui les porte.
L’autre jour, sur LCP, Noël Mamère et l’indignation ne faisaient plus qu’un. C’était le 28 janvier à l’émission « Pile ou Face ». Le député-maire de Bègles débattait avec Bernard Debré, quand la loi sur la burqa vint sur la table. Ni une ni deux, l’élu Vert monta sur ses petits poneys et, les yeux dans les yeux de son adversaire, déclama d’un ton outré : « Moi aussi, je connais des musulmans – vous n’êtes pas le seul – avec lesquels je travaille. J’ai même une suppléante dans ma circonscription qui est musulmane. Elle ne demande pas de loi, parce qu’elle dit, comme je le dis et comme nous sommes nombreux à le répéter, que cette loi sur la burqa c’est une manière de stigmatiser à la fois sa religion et elle, qui se bat pour l’émancipation des femmes… »
Que répondre à ça ? Connaître une musulmane qui ne demande pas de loi contre la burqa : il n’existe pas argument plus solide ni rationnel. Bernard Debré laissa, professionnel, pisser le mérinos.
Mais la prose mamérienne est restée en travers de la gorge d’une certaine « musulmane ». Elle s’appelle Naïma Charaï. Elle est socialiste, conseillère régionale d’Aquitaine et suppléante du député Noël Mamère.
Et Naïma Charaï l’affirme haut et fort : elle n’est pas musulmane. Pour aggraver son cas, elle se dit totalement favorable à une loi interdisant la burqa. « Laïque et agnostique, réagit-elle sur son blog, je refuse qu’une élue – en l’espèce moi-même – soit présentée, réduite à une appartenance religieuse, bafouant ainsi le principe de laïcité. Féministe et militante associative, j’ai toujours milité pour une loi pour l’interdiction de la burqa en France. Le voile intégral est pour moi l’étendard d’une idéologie sectaire et intégriste, attentatoire à la dignité humaine. »
Dans Sud-Ouest du 15 février, Noël Mamère, parfait gentleman, réagit à la mise au point de sa suppléante : « Elle a franchi la ligne jaune. A elle d’en tirer les conséquences. »
Bref, quand Noël Mamère dit à une femme qu’elle est « musulmane », elle n’a pas le choix. Elle l’est. Si elle ne veut pas entendre raison, qu’elle se taise et démissionne. Et toutes ces histoires de choix et de liberté religieuse avec lesquelles la modernité politique nous enquiquine depuis le XVIIIe siècle ne sont que des billevesées à côté des certitudes du député-maire de Bègles.
Pourquoi M. Mamère a-t-il proféré à la télévision un aussi gros mensonge ? Comment peut-il être persuadé que Mme Charaï est musulmane ? Jamais il ne l’a vue – et pour cause – faire les cinq prières quotidiennes requises par l’islam, ni pratiquer la zakât, ni s’envoler vers la Mecque pour le hajj.
L’unique chose que sait M. Mamère, c’est que sa suppléante s’appelle Naïma Charaï : avec un nom comme ça, elle est musulmane. Délit de faciès ou délit de patronyme : on pourrait crier au racisme pour moins que ça. Noël Mamère ne s’en priverait d’ailleurs pas, lui qui fait profession depuis tant d’années de condamner les « dérapages racistes » de ses semblables.
Dérapage ? Evidemment que non. Si M. Mamère avait dérapé, il se serait empressé de présenter ses excuses à sa suppléante. Rien ne lui aurait alors coûté de lui dire : « Excusez-moi, Naïma, si je vous ai offensée. Vous êtes agnostique, je ne le savais pas. Je me suis comporté comme le premier physionomiste de boîte venu. »
Mais Noël Mamère ne s’excusera pas, puisqu’il n’a pas « dérapé ». Il nous a juste livré la vision du monde qui est le sien. Ce n’est pas un monde où chacun a la capacité de choisir sa religion, ses appartenances et ses allégeances : c’est un monde où chacun est assigné à résidence identitaire. On comprend mieux pourquoi le député-maire de Bègles a refusé avec tant de véhémence le débat sur l’identité nationale. L’identité ne peut pas être une question, dès lors que Noël Mamère a toutes les réponses.

