Le photographe Yann Arthus-Bertrand est une créature médiatique singulièrement désagréable. Omniprésent dans les médias, YAB est l’authentique prêcheur écologiste qu’il manquait à la France. Un parfait supplétif moustachu du soldat Nicolas Hulot. Devenu multimillionnaire avec le succès mondial de son livre La terre vue du ciel (montrant la beauté supposée de notre planète scrutée depuis une flotte d’hélicoptères polluants), le photographe susurre dans tous les médias sa vieille rengaine apocalyptique. Il promet la fin proche de l’aventure terre, en appelant, avec dans la voix des trémolos imprégnés de religiosité, au respect aveugle de la déesse Gaïa et en faisant vibrer – sur fond d’une méfiance radicale envers la technique – la corde patrimoniale sensible : mais quelle « terre » allons-nous léguer à nos enfants ? Ben voyons ! Les enfants et l’environnement sont en effet en tête des valeurs suprêmes de notre modernité, qui sont mises quotidiennement en danger par ces ignobles industriels pollueurs, et voyous, qui ne pensent qu’à s’enrichir sans penser aux conséquences scélérates de leur enrichissement !

Avec cette vision binaire et manichéenne de l’environnement, appelant fermement à la « décroissance » (concept marketing appelé à un grand avenir comique), YAB rejoint d’autres illustres gourous du genre, dont l’ex-animateur vedette de TF1 Nicolas Hulot, et le politicien américain Al Gore, qui s’est signalé au monde il y a quelques années par un blockbuster documentaire sur le changement climatique intitulé Une vérité qui dérange. Et qui, naturellement, n’a dérangé absolument personne.

Dans cette glorieuse lignée de télévangélistes écolos, YAB se lance à son tour dans le cinéma. Déjà très présent sur les écrans, à travers des documentaires télévisés sur son travail de photographe, ou son émission de France 2 « Vu du ciel », YAB a tourné un long-métrage sur les périls insoutenables qui pèsent sur notre Sainte-planète : Home. Diffusé vendredi 5 juin sur France 2 ce chef d’œuvre bénéficie d’une promotion digne d’une grosse production hollywoodienne : sortant simultanément dans 126 pays, il sera massivement présent sur le territoire français à travers 200 copies. Home sera également diffusé par des centaines de chaînes de télévision, par la plate-forme Youtube, et bénéficiera de projections de prestige dont l’une sur le Champ de Mars à Paris et une autre à Central Park, New York. YAB a aussi reçu le soutien du Prince Charles et organisé une projection privée à l’Elysée pour Carla Bruni et son époux. Bref, le déferlement sauvage de moraline écolo sera impossible à contenir. YAB sera partout. La terre sera à YAB. Le photographe, à la moustache pleine de sagesse, pourra envelopper cette Gaïa qu’il aime tant de toute la sollicitude que son grand cœur plein de compassion est encore capable de déployer – après tant et tant de gesticulations médiatiques.

Pour financer ce film montrant… la terre vue du ciel, notre aventurier de l’indignation décroissante a fait alliance avec deux grandes consciences morales de ce siècle : François-Henri Pinault, patron du groupe industriel PPR, qui vient d’annoncer 1800 licenciements, et Luc Besson, le célèbre producteur de longs-métrages intellectuellement déficients axés sur la banlieue et les automobiles sportives. YAB ne pouvait pas trouver meilleurs partenaires pour soutenir un projet aussi riche de bons sentiments – et aussi authentiquement « moderne » par l’atrocité de sa diffusion globale, brutale, simultanée, panoptique, massive et torrentielle. La bonne conscience – que l’on appelle en ce cas mécénat – a un prix : pour le fils Pinault, l’addition se monte à 10 millions d’euros. YAB, qui a l’argent en horreur, comme tout bon religieux, ne touchera personnellement pas un seul centime sur la recette de ce film, qui sera reversée à sa fondation Good Planet. Ici l’euro ou le dollar relèvent de la monnaie de singe. L’écologie, à ce niveau de préoccupation délirante est devenue une obsession de super-riches. La monnaie qui a cours est la satisfaction morale. Inutile de demander des comptes ou d’entrer dans le détail du green business. Le film est mal foutu ? Peu importe. « Je vais vite parce que dans dix ans, si on ne fait rien, la planète sera foutue », explique YAB dans Le Monde… En vérité, il faudrait se demander si, à force d’user ainsi sur la corde verte, ce n’est pas l’écologie qui sera « foutue » dans une décennie ?

Le précédennt coup d’éclat de YAB était le projet « 6 milliards d’autres », réalisé sous l’égide de sa fondation Good Planet, et largement financé par la banque BNP…. Un documentaire télévisé « fleuve » dans lequel des tas de quidams anonymes venaient vomir à l’image leurs desiderata existentiels, personnels et désordonnés, dans la trame d’une vision humaniste « molle » convaincue que tous les hommes sont égaux en rêves. Ce qui reste à prouver. Le petit rêve intime de YAB – qui est déjà membre de l’Académie des Beaux-Arts – est certainement de rejoindre son ami Al Gore à l’Académie Nobel en tant que Prix Nobel de la paix photographique et de l’amitié écologique entre les nations, ou bien d’intégrer le vaste Panthéon de figures françaises morales et sacrées, où se serrent déjà le Commandant Cousteau, Sœur Emmanuelle, le Dr Haroun Tazieff, l’Abbé Pierre, le Professeur Schwarzenberg, Coluche, etc. Figures hétéroclites de la culpabilisation calibrée et de l’indignation marketée. Toute une génération d’humanitaires intermittents du spectacle…. Peut-être YAB caracolera t-il un jour en tête du classement des personnalités préférées des français, publié par le Journal du Dimanche ? Dans dix ans. Ou avant. Quand il sera usé d’annoncer une fin du monde qui ne vient pas, et ne viendra pas… comme certains autres disparaîtront corps et biens d’avoir trop attendu une insurrection de rêves et de théories.

YAB a 63 ans. Je n’irai pas jusqu’à lui souhaiter d’assister à la « fin du monde » dont il rêve depuis le cockpit de son hélicoptère polluant. Tant pis si ses prophéties prennent l’eau et s’il sombre dans le ridicule rétrospectif de son pessimisme écologique outré. Peut-être pourra-t-il abandonner cette incertaine posture religieuse d’écolovangéliste qui lui va si mal au teint et recommencer à faire ces extraordinaires portraits de paysans au Salon de l’agriculture, qui l’ont rendu célèbre, et que je ne passe pas un mois sans contempler.

YAB, par pitié, pose ton hélicoptère, et reviens sur terre, parmi nous ! Rien n’est plus déprimant que de voir un talent (un génie, soyons honnête…) mal employé.

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François-Xavier Ajavon
est chroniqueur et professionnel de la presse.Il est également l’auteur de L’eugénisme de Platon (L’Harmattan, 2002) et a participé à l’écriture du "Dictionnaire Molière" (à paraître - collection Bouquin) ainsi qu’à un ouvrage collectif consacré à Philippe Muray  (à paraître -éditions du Cerf).