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Quatre garçons dans les vents

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Quatorze ans que j’attendais ça … Enfin l’intégrale de South Park en DVD arrive en France à partir du 8 septembre. Jouez hautbois, résonnez musettes ! (et autres instruments à vent).
Pour fêter ça, MTV et Game One organisent la veille à Longchamp, avec la complicité de l’excellent Jean-Charles de Castelbajac, une « South Park party » dont je ne vous dis que ça, vu que je n’en sais rien d’autre…

Sauf que je suis convié, moi, et que sur mon carton d’invitation (ci-joint, mais pas valable pour vous), Cartman s’exclame : « Ces enfoirés font une mégafête dans un hippodrome au milieu d’un bois… Putain de hippies ! » Pour une fois, on dirait que l’agence de com’ a saisi le concept.

Roms : défiler, c’est se défiler !

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La question est simple: faut-il aller défiler ce samedi Place de la République ?

La réponse est plus délicate, sauf si vous êtes supporter inconditionnel du président et/ou favorable en bloc aux diverses annonces faites cet été en matière d’insécurité, de nationalité et de menace rom, auquel cas elle ne se pose même pas.

Logiquement, elle ne devrait donc pas se poser non plus pour ceux – dont je suis – qui, à l’inverse, n’ont pas apprécié le feuilleton de l’été. Et pourtant… Je vous livre donc en vrac les bricoles qui feront que personnellement, je préfère me faire porter pâle.

Tout d’abord, la date, et sa charge symbolique. La Ligue des Droits de l’Homme nous appelle en effet à commémorer en ce quatre septembre le 140ème anniversaire de la fondation de la Troisième République. Sans doute imagine-t-on chez ces gens-là avoir fait une bonne farce en juxtaposant l’image de Napoléon III déchu à celle de Sarkozy, sans même verser un euro de droits d’auteur à Jean-François Kahn, qui, me semble-t-il, inventa le concept. Mais de là à célébrer l’avènement d’un régime qui aussitôt en place, a fêté ça en massacrant en masse – avec la complicité du Kaiser- la population ouvrière de Paris… Cet happy birthday là, celui de Thiers et de Galliffet, on va dire que ce sera sans moi…

Toujours dans l’ordre du symbolique, je ne souhaite pas cautionner un cortège où je sais qu’on va reprendre les insanités relativistes et pour tout dire négationnistes de fait proférées ces dernières semaines. Evoquer à propos des expulsions de roms les rafles de l’Occupation, la Gestapo, la Shoah est une injure non seulement aux victimes juives de l’Holocauste, mais aussi à tous ceux qui ne sont jamais revenus, tziganes compris. Le brevet de FTP que s’auto-décernent ainsi les amalgameurs est obscène, point barre.

Cette date pose un autre problème, d’ordre tactique pour le coup: elle tombe pile 3 jours avant la journée de grève et de manifs sur les retraites. Autant le dire tout de suite, ce jour-là, le mouvement social jouera sa tête. Quand je parle de mouvement social, je pense à quelque chose qui dépasse très largement les syndicats et la gauche établie, et qui renvoie plutôt à tous ceux qui, comme moi, n’envisagent pas de prendre leur retraite à l’âge fixé par Laurence Parisot, Jean-Claude Trichet et les péteux de chez Moody’s.

Agenda suicidaire

Or, non seulement il n’est pas malin pour la gauche de courir deux lièvres à la fois (le sécuritaire et les retraites), mais il est suicidaire de placer en premier dans le calendrier de rentrée un sujet qui divise profondément la gauche d’en bas (tous les sondages l’attestent), en lui donnant donc la priorité sur une thématique qui la fédère. En convoquant au forceps sa manif le quatre septembre, la LDH et la gauche sociétale dont elle est l’expression organique, ont envoyé un rappel à l’ordre à toutes les autres gauches. Le message a beau être subliminal, il n’en est pas moins trivial: « C’est bien beau vos histoires de retraites, mais c’est du pipi de chat quand la République est en danger.» Pour ceux qui pensent que j’exagère, je rappellerai que le mot d’ordre officiel des cortèges est Liberté, égalité, fraternité. Pris en otages par leurs propres contradictions ni Thibault, ni Chérèque, ni Aubry n’ont eu le réflexe d’envoyer les associatifs aux pelotes, ils auront donc à subir les conséquences de cet agenda suicidaire[1. Pour avoir a contrario annoncé au Parisien d’hier « Personnellement, je ne défilerai pas », François Rebsamen se fait copieusement pourrir sur le site de la LDH. Dans la même interview, le sénateur-maire PS de Dijon, qui estime qu' »il est du devoir d’un gouvernement de reconduire à la frontière des étrangers en situation irrégulière » avait aussi exprimé sa crainte « que cette manifestation ne donne lieu à des dérives de slogan et que des amalgames un peu faciles ne soient faits ». Bingo, puisque la LDH l’a aussitôt taxé de sarkozysme…].

Il va de soi que ce forcing de la LDH pour imposer sa conception des priorités n’a rien de fortuit. Ce qui m’amène à ma principale réticence quant à l’opportunité de cette manif : on y sent, à mes yeux, un peu trop fort la volonté de faire ressembler ad vitam æternam la gauche à la caricature qu’en font Sarkozy, voire Morano ou Estrosi. En effet, sur les questions de sécurité, à gauche, les lignes bougent, plutôt vite, et pas seulement en bas. Il y a encore six mois, Jean-Jacques Urvoas et Manuel Valls étaient les moutons noirs de l’opposition, les pourfendeurs parfaitement isolés du laxisme et de l’angélisme ambiant, toujours soupçonnés de sarkozysme rampant. Or, depuis ce mois d’août, c’est le dégel. Ainsi DCB a-t-il imposé un « atelier sécurité » à l’Université d’été des Verts, où bizarrement, on a vraiment parlé de sécurité, et pas seulement des états d’âme du Syndicat de la Magistrature. Et même si je pense –mais je peux avoir tort – que la dépénalisation du shit prônée par Dany est une fausse bonne idée, j’apprécie qu’elle ait été avancée dans l’optique d’une lutte contre les zones de non-droit, et pas dans un trip libertaire postbaba. Ce n’est donc pas encore le Bad Godesberg sécuritaire, mais bon, on est chez les Verts, hein. Une mouvance où l’on revient de très loin, comme l’a plaisamment expliqué son numéro deux, Jean-Vincent Placé, à ses amis socialistes, lors d’une table ronde à la Rochelle: « Chez les écolos, il y a une commission Esperanto, mais pas de commission sécurité. »

Le piège à éléphants ne marche plus

Chez les socialistes, justement les choses ont changé aussi et pas vraiment dans le sens unique souhaité par la LDH, le SM ou par Marie-Pierre de la Gontrie, dirigeante du PS en charge des droits de l’homme et maitre d’œuvre du délirant « Zénith des libertés«  de l’an dernier, à propos duquel on pourrait dire que l’adjectif laxiste était angélique et vice versa.

Toujours à la Rochelle, on a ainsi pu voir Ségolène redécouvrir le charme discret des centres fermés et de l’« encadrement militaire pour les jeunes délinquants », Jean-Jacques Urvoas dérouler tranquillement un « La police interpelle, mais il faut assurer une bonne exécution de la peine ensuite » qui lui aurait valu un blâme il n’y a pas si longtemps et François Rebsamen surenchérir en expliquant que « l’application immédiate des peines permet de réduire le taux de récidive ». Quant aux réponses traditionnelles du parti, elles sont de plus en plus contestées en interne: « la police de proximité ne suffira pas ! » [2. Toutes les citations de la Rochelle sont extraites de l’excellent blog consacré par les journalistes du Monde.fr à cette université d’été et du papier, exhaustif, qu’y a publié Nabil Wakim sur les questions de sécurité] a expliqué Abdelhak Kachouri, vice-président socialiste du Conseil Régional d’Ile-de-France chargé de la sécurité.

Les esprits les plus taquins pourront me faire remarquer, que sans le coup de vice estival de Nicolas Sarkozy sur les voleurs de poule coupables de tous les malheurs de la France, ce bougé n’aurait sans doute pas été possible. Et je leur concéderais volontiers le point, à condition qu’ils admettent en retour que jusque-là, la gauche se contentait de sauter à pieds joints dans les pièges à éléphants du président. Et qu’il est somme toute bien agréable de lire ceci dans la tribune publiée par Arnaud Montebourg dans Le Monde de jeudi dernier: « Les habitants de notre pays sont épuisés de voir ce débat sombrer dans les calculs électoraux. Dans leur grande sagesse, ils renvoient dos à dos tout à la fois ceux qui n’ont pas su prendre la juste mesure de leur exaspération, et ceux qui exploitent politiquement l’exposition des populations les plus modestes à la montée de la violence sans être capable de la faire reculer. »

Une autocritique qu’on pourra rapprocher d’une interview donnée au Monde, celle, fameuse, de Dany Cohn-Bendit le 17 aout dernier dont on aura surtout retenu le retentissant « Nicolas Sarkozy prend les Français pour des cons ». Mais ce texte mérite d’être lu, ou relu, dans son intégralité, notamment les passages ou il stigmatise ceux qui face à l’offensive présidentielle s’en tiennent à la « posture de vierge outragée ». Et Dany enfonce le clou en écrivant : « La politique de Nicolas Sarkozy nous rend aveugle. On doit évidemment la condamner. Mais le risque c’est qu’il nous empêche de nous poser les bonnes questions pour trouver des solutions et que chacun reste dans son jeu de rôle. ». Ma foi, je suis d’accord à 100%. C’est bien pour ça que, cet aprèm, j’irai plutôt prendre le soleil dans mon jardin.

La Reine sans trône

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[access capability= »lire_inedits »]Ségolène Royal

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Marguerite Durandal n’était pas, à dire vrai, une souveraine ordinaire : c’est à Saint-Jean-d’Angély qu’elle fut élue reine d’un jour, lors du bal annuel des pompiers. Comme Saint-Jean-d’Angély ne se trouvait qu’à quelques kilomètres de Poitiers à l’époque (la voiture électrique a, depuis, considérablement allongé les distances), Marguerite Durandal se mit aussitôt martel en tête : ce qu’elle avait fait dans le Poitou, elle pouvait le faire à un plus haut échelon.

[access capability= »lire_inedits »]Elle monta donc à Paris pour se faire élire reine d’un jour pendant cinq ans. Elle ne le fut pas. Elle maugréa un peu, laissa passer un peu d’eau sous le pont Mirabeau, mais comme elle ne voyait la Seine charrier aucun corps ennemi, elle repartit à l’assaut. Las, le sentier de la gloire lui été barrée par une grosse dame déjà assez avancée en âge et – chose plus extraordinaire encore pour un concours de reine d’un jour – par un sexagénaire blanchi sous le harnais. Marguerite Durandal tourna les talons et retourna sur ses terres poitevines, qu’elle arpenta dès lors, de Loudun à Chalais, un diadème sur le front.

C’est justement ce diadème assez saugrenu, gagné au bal des pompiers de Saint-Jean-d’Angély, dont le peintre pare Marguerite Durandal sur le portrait qu’il réalisa d’elle en 1854.

Louis de Melle, Portrait de la royale Marguerite Durandal, musée du Marais.

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Soleil couchant sur les marchés

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Bienvenue dans la « japanification » des Etats-Unis! Cette expression, utilisée tout récemment par le stratégiste de Merrill Lynch, Michael Hartnett, n’est-elle qu’une boutade ou insinue-t-elle que le pays est à l’orée d’une longue traversée du désert à base de déflation, d’interminable récession et de baisse des cours ?

De fait, Merrill Lynch et quelques rares analystes lucides prévoient des taux américains sensiblement réduits jusqu’à 2020 ponctués d’une croissance moyenne de 1 à 1,5% sur les 20 ans à venir, un Dow Jones dont les valorisations seraient divisées en deux et un marché immobilier condamné à chuter de 30% supplémentaires pour la même période… Ce scénario catastrophe est-il invraisemblable après les sept millions d’emplois déjà perdus aux USA, après les faillites immobilières, bancaires et en dépit des multiples plans de relance ou bien, au contraire, l’échec répété des politiques de relance le rendent-ils très crédible ?

Dans le même ordre d’idées, comment analyser le rendement actuel sur les Bons du Trésor britanniques à 10 ans rémunérés à hauteur de 3% quand le taux d’inflation est de 3,1% ? Une seule interprétation s’impose: les investisseurs sont disposés à placer gratuitement, voire à perdre même un peu, en échange d’avoir la certitude de recevoir leur placement dans 10 ans !

En clair, c’est l’Occident tout entier qui anticipe sa « japanification ».

Coup de jeûne

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Au cas où ça vous aurait échappé, le ramadan a commencé le 11 août. Mais ça m’étonnerait que ça vous ait échappé, vu que les médias ont célébré l’événement avec tambours et trompettes, en profitant au passage pour se battre la coulpe sur la poitrine du gouvernement, histoire de rappeler qu’eux sont ouverts et tolérants − la preuve, ils aiment l’islam. Les méchants (la droite) stigmatisent, les gentils (les journalistes) communient, tout est dans l’ordre. Quelques années après Télérama décrétant que le ramadan était une « fête française », Libé s’enthousiasme « quand la France fait le ramadan ». C’était à la veille de la « nuit du doute », splendide image dont on aimerait qu’elle inspire les croyants. À Libé, en tout cas, on ne doute pas : qu’un nombre croissant de Français observe le jeûne rituel, c’est formidable. Ce qui est rigolo – parce que je suis de bonne humeur – c’est que les mêmes annonceraient avec une tête d’enterrement qu’un nombre croissant de catholiques observe le carême. C’est que la « religion du dominant » a pas mal de trucs à se faire pardonner. À mon avis, l’islam et les autres aussi, mais bon : chez nous, le musulman est victime, point barre.

[access capability= »lire_inedits »]Pourquoi se réjouir du ramadan ?

Ce premier paragraphe ayant probablement comblé tous ceux qui adorent nous dénoncer comme islamophobes, je m’empresse de préciser, pour les autres, que cela ne me gêne en rien que mes concitoyens musulmans pratiquent le jeûne rituel qui est l’un des « cinq piliers » de l’islam. Certes, à partir de 18 heures, ça n’améliore pas l’humeur de mes amis Selim et Daddy, les deux frères d’origine kabyle qui tiennent le seul troquet parisien de mon quartier. Mais dès leur premier clope, ils redeviennent charmants. Et puis, j’espère bien que ma patience sera récompensée par les gâteaux que leur mère – fille d’un officier dans l’armée française – enverra du pays.

D’une façon générale, la pratique religieuse ne me pose donc pas de problème. Chez nous, pas de lapidation mais d’honnêtes citoyens musulmans qui, paraît-il, sont plus nombreux à jeûner que les années précédentes. Je ne vois pas pourquoi il faudrait s’en réjouir. Laissons de côté le fait que, pour une minorité, le retour au religieux est l’habillage d’un revival identitaire qui va de pair avec le rejet de la République et une hostilité affichée à la France. Admettons que les cas de musulmans qui se font casser la gueule pour avoir mangé ou fumé pendant le jeûne sont des cas isolés, d’ailleurs dénoncés par les imams. Il serait cependant souhaitable que le droit de ne pas jeûner soit défendu avec autant d’ardeur que le droit de jeûner.

Reste que, même quand elles sont dépourvues de toute charge politique et de toute ambition dominatrice, si les religions sont supposées « relier les hommes », leur pratique a tendance à les séparer et à enfermer chacun dans sa « communauté ». Certes, on peut aller au restaurant sans boire de vin ou, comme le font nombre de juifs traditionalistes, sans manger de viande. Mais pendant le ramadan, le musulman pratiquant ne va pas, le soir, boire un coca avec ses amis, ni même au cinéma. Il rentre dare-dare pour rompre le jeûne avec sa famille. En somme, pendant un mois, il vit au sein de sa « communauté ». Évidemment, l’observation est tout aussi valable pour les juifs ou les bouddhistes − le cas des catholiques étant par nature différent. Le soir de Kippour, les juifs sont entre juifs. Et pour les plus pratiquants, ceux qui s’efforcent de respecter les 613 commandements, l’entre-soi est souvent devenu un mode de vie, ce qui est bien regrettable.

À vrai dire, qu’on la juge désolante ou rassurante, on ne peut pas faire grand-chose contre cette tendance croissante à l’endogamie. Si des individus préfèrent fréquenter des gens qui pensent, croient et prient comme eux, libres à eux. La pratique de l’islam en général et du ramadan en particulier pose pourtant des questions nouvelles, non seulement parce que le jeûne dure un mois, mais aussi parce qu’il concerne une religion dont les représentants institutionnels ne cessent de rappeler qu’elle est « la deuxième de France ».

Dans les médias, on a compris le message. Ici, on admire le développement du « marché halal », là on observe avec satisfaction les mesures prises par les entreprises pour faciliter la vie de leurs salariés musulmans. On raconte sur le mode louangeur les solutions improvisées par les centres de vacances qui proposent des activités light aux enfants qui jeûnent. On m’objectera que ces arrangements ne dérangent personne, même s’ils sont parfois négociés sous la pression – les entreprises qui redoutent d’être stigmatisées comme islamophobes et craignent les foudres de la Halde, préfèrent éviter tout conflit.

Ce qui me chiffonne, dans ce ramadan fêté à grand bruit, c’est que les préceptes de l’islam semblent être devenus, dans la France laïque, un problème d’intérêt général sur lequel institutions, entreprises, associations doivent se prononcer, apporter des solutions. Ainsi le ministère des Finances réfléchit-il à la mise en conformité de notre droit fiscal avec les préceptes islamiques, histoire d’attirer les investisseurs qui les respectent. Au nom, bien sûr, d’un pragmatisme de bon aloi. Nos emplois valent bien quelques compromis avec la charia.

Des accommodements aux dérangements raisonnables

En quoi cela vous gêne-t-il ? L’argument, qui fonde tous les accommodements, raisonnables ou pas, ne manque pas de force. Cela me dérange que des femmes portent la burqa ou que les adeptes de je ne sais plus quelle secte américaine refusent de vacciner leurs enfants. Mais qui cela dérange-t-il – à part les producteurs et les amateurs de porc – que le halouf soit banni des cantines scolaires ? Il ne s’agit pas de jouer les ayatollahs laïques : que l’on fasse discrètement des gestes dans les établissements où les élèves musulmans constituent une proportion notable de l’effectif ne me dérange pas, ou pas trop. Puisque les temps changent, peut-être faut-il accepter les « dérangements raisonnables ». Leur multiplication finirait par avoir un air d’accommodement déraisonnable.[/access]

Un Kaczynski peut en gâcher un autre

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Il était une fois dans un continent appelé Union européenne un pays nommé Pologne, dont dirigé par deux frères jumeaux – l’un était président, et l’autre chef du premier parti d’opposition[1. Le parti de Kaczynski « Droit et Justice » ayant perdu les législatives de 2007 au profit du parti libéral « Plate-forme civique » de l’actuel Premier ministre, Donald Tusk, la Pologne vivait une période de cohabitation]. Puis le frère-Président prit l’avion pour se rendre dans un pays voisin, afin d’y participer à une très importante cérémonie en hommage à ses compatriotes froidement assassinés pendant la Seconde Guerre mondiale par les soldats de ce même pays voisin. L’avion s’écrasa.

Ô Dieu des cieux ! Ô Eternel ! Pourquoi as-tu détourné Ton œil bienveillant de l’avion présidentiel ? Aurais-tu voulu punir ton serviteur le plus fidèle et, une fois de plus, mettre à l’épreuve la Nation qui t’était la plus dévouée parmi les Nations ?

La tragique disparition de son frère-Président plongea le frère-Chef du premier parti d’opposition dans un chagrin inconsolable, sinon dans la folie. Persuadé qu’il lui revenait de lui succéder au fauteuil présidentiel, le frère-Chef du premier parti d’opposition se présenta aux élections anticipées. Car l’inconvénient principal, pour ainsi dire, du pays nommé Pologne, consiste dans le fait qu’il est régi selon les principes démocratiques et que, par conséquent, le frère-Chef du premier parti d’opposition n’avait pas d’autre choix que de se conformer à l’encombrant protocole prévu pour accéder au pouvoir. Toutefois, un bruit encore plus cruel encore l’épreuve du suffrage universel courait. Certains disaient que ce n’était que du vent piégé dans les frondaisons des saules pleureurs des bords de la Vistule. D’autres affirmaient que l’éditorialiste d’un puissant quotidien, Gazeta Wyborcza, en était à l’origine. Quoi qu’il en soit, à en croire ce bruit, même parmi les partisans indéfectibles du frère-Chef du premier parti d’opposition, beaucoup ne croyaient guère à sa victoire électorale. Et en effet, le frère-Chef du premier parti d’opposition perdit. Un malheur n’arrive jamais seul, dit la sagesse populaire.

Cruel paradoxe, la catastrophe aérienne qui avait mis fin à la vie du frère-Président, était pour le frère-Chef du premier parti d’opposition, l’assurance de survivre à son propre crash politique. Cependant, le deuil du frère-Chef du premier parti d’opposition se manifesta de manière pour le moins troublante, autant du point de vue des simples citoyens polonais que de celui des analystes politiques. L’inquiétude grandissait dans la Nation et les interrogations se multipliaient. Un charlatan, ou autre expert en traumatologie, fut enfin sommé de poser un diagnostic public sur son état psychologique. « Une personne se trouvant dans la situation de Jaroslaw Kaczynski risque de paraître comme fragilisée mentalement à son entourage, mais elle reste parfaitement saine selon les critères de la psychologie traumatique »- déclara l’expert dans les pages de l’hebdomadaire « Polityka ». Ainsi la Nation polonaise a-t-elle été rassurée sur le fait que les obsessions du frère-Chef du premier parti d’opposition qui cherchait les coupables de la mort accidentelle de son frère-Président et échafaudait des théories comploteuses sur l’accident, s’inscrivaient dans le schéma classique du processus du deuil.

La Nation cessa donc de se poser des questions et, comme il se doit en de pareilles circonstances, elle pleura durant les sept jours de deuil officiel décrété par les plus hautes instances de l’Etat. Elle pleura lors des innombrables cérémonies commémoratives organisées un peu partout dans le pays. Elle pleura moins ou, en tous cas, d’une manière susceptible d’être interprétée comme quelque peu agacée, le jour des funérailles du président défunt et de son épouse, qui eurent lieu à Cracovie, l’ancienne capitale royale de la Pologne. Or ne jamais dire du mal des morts est une chose, mais les inhumer dans la cathédrale de Wawel avec les rois de Pologne en est une autre, quand bien même s’agirait-il d’un couple présidentiel. Certains sujets rebelles commencèrent donc à poser des questions. Qui avait eu cette idée ? L’archevêque ? Un évêque peut-être ? L’épiscopat dans son ensemble ? N’était-ce pas le frère-Chef du premier parti d’opposition ? La communion solennelle de la Nation se gâtait. À l’évidence, le temps était venu de remercier les pleureuses, de ramasser les fleurs fanées et de retourner au travail. Restait à savoir ce qu’on allait faire de la croix.

Foule et contre-foule

Le cinquième jour du deuil national, une croix en bois fût érigée devant le Palais présidentiel à l’initiative des scouts polonais. Une foule plus ou moins importante selon la météo se rassemblait devant pour prier, déposer des gerbes, allumer des bougies, accrocher une pancarte disant « On est à Varsovie, ici, pas à Moscou ! », ou scander « Mafia rouge ! », « Pologne, réveille-toi ! » et « Honte ! ». La foule bloquait la circulation, insultait les policiers. Tout le monde, ceux qui priaient et ceux qui ne priaient pas, ceux qui troublaient l’ordre public et ceux qui essayaient de le rétablir, attendait avec impatience que quelqu’un fasse ou dise quelque chose de concluant. Personne ne fit ou dit quoi que ce soit. Ni le pape, ni l’archevêque, ni le frère-Chef du premier parti d’opposition, ni le Maire, ni le Premier ministre, ni le président nouvellement élu, ni même le fantôme du président-défunt dont l’intervention aurait été pourtant des plus appropriées. Se sentant humiliée et menacée, la foule de devant le Palais prit la décision de s’auto-constituer en « groupe de défenseurs de la Croix ».

Aussitôt, une foule de détracteurs des « défenseurs de la Croix » se mobilisa, quoique de manière plutôt spontanée, pour ne pas dire anarchique. La « contre-foule » érigea sa propre croix en canettes de bière, exhiba ses propres pancartes, « On est en Europe, ici, pas en Iran ! » et scanda ses propres slogans, « A l’église avec la croix ! », « Les croisés, honte pour la Pologne ! », « Jaroslaw Kaczynski, réveille-toi ! ». La « contre-foule » encercla la foule « première ». En réaction la foule première resserra les rangs, tandis que son noyau dur, constitué du « groupe de défenseur de la Croix » signala quelques cas de malaises passagers et un cas d’infarctus.

Le jour de l’arrestation d’un individu armé d’une grenade qui n’avait pas eu le temps de régler ses comptes avec le « groupe de défenseurs de la Croix », le frère-Chef du premier parti d’opposition déclara avec le plus grand sérieux dans l’organe de presse de son parti : « Même les communistes n’avaient pas osé s’en prendre aux croix placées au bord des routes ! ». Sur Radio Maryja, le Méga-Médiatisé-Père-Tadeusz Rydzyk, bénit le « groupe de défenseurs de la Croix » : « Comment se fait-il que la Mairie de Varsovie finance la construction de la deuxième mosquée dans la capitale et que cela ne dérange personne ? Comment se fait-il que la même Mairie sponsorise le musée de l’Holocauste ? C’est polonais tout ça ? Qui cela sert-il ? Il y a toujours eu des traîtres parmi nous. Mais Dieu merci, il y a aussi des gens courageux, prêts à défendre leur foi. Nous leur devons le respect. Tous ceux qui les maltraitent et les insultent, auraient eu un procès à Strasbourg s’ils avaient traité un chien de la même façon. Mais puisqu’il s’agit de catholiques, il n’y a rien ! »

Des voix se levèrent, ici et là, pour dénoncer une abdication indigne des pouvoirs, autant séculier qu’ecclésiastique, devant le problème de la Croix. Car désormais il y avait, dans le pays nommé Pologne, le problème de la Croix. Et puisque la tradition nationale polonaise le voulait ainsi, à la place des pouvoirs ce sont les intellectuels qui prirent la parole. Ils analysèrent la situation dans sa dimension sociale, politique et géopolitique, tout en la plaçant dans le contexte historique d’une part, et en en déduisant son évolution probable à court, à moyen et à long terme, d’autre part.

Le totem tribal de la Pologne

Nonobstant des différences considérables, et quelquefois abyssales dans les pronostics, les conclusions tirées de la glorieuse et doloriste Histoire de la Nation polonaise convergèrent néanmoins. La croix érigée devant le Palais présidentiel à Varsovie remplissait davantage la fonction d’un totem appartenant à une tribu, que celle de symbole religieux. « C’est un conditionnement historique puisque durant des siècles de partages, d’occupation et de sujétion, la Croix s’est substituée à la polonité. Il n’était pas facile à nos occupants et oppresseurs d’attaquer une croix », expliqua à son très cultivé public, le professeur d’une des universités les plus prestigieuses de la capitale, dans un article intitulé, « Le totem tribal en tant qu’outil entre les mains d’une hérésie gnostique ». Un de ses éminents collègues, représentant une discipline associée, précisa que la Croix demeure l’élément principal d’identification et d’appartenance nationales pour une majeure partie des Polonais vivant « dans un monde sans liens sociaux forts, dans un monde où il n’y a rien entre la Nation et la famille ». Les considérations allant dans ce sens proliférèrent, s’engendrant les unes à la suite des autres, en kyrielles, tantôt mettant l’accent sur « la conscience tribale et idolâtre » des Polonais, tantôt sur « le caractère superficiel de la christianisation de la Pologne », tantôt sur le fait que « la Pologne restait catholique, bien que n’étant plus religieuse ».

Quo Vadis, Polonae ?

Les paroles des sages retentirent d’un écho puissant. Des hauts sommets des Tatras jusqu’à la côte de la Baltique, le peuple polonais se réveilla comme un seul homme dans un état d’éréthisme désolant et vain. Qu’allons-nous devenir ? Où allons-nous ? Vers Moscou ? Vers l’Iran ? Vers l’Europe ? Dieu Tout-Puissant est-Il avec, ou contre nous ?

« Avec Jaroslaw Kaczynski nous ne ferons pas un seul pas en avant ! », s’alarma un journaliste fort populaire. « C’est lui qui attise le feu de la guerre religieuse pour la Croix devant le Palais présidentiel ! Personne à part lui-même n’arrive à comprendre ! ». Et voilà qu’en effet, personne ne sait s’il vaut mieux faire un pas en avant sans Jaroslaw Kaczynski, mais encore, dans quelle direction ? Ou bien s’il vaut mieux ne pas se séparer de Jaroslaw Kaczynski quitte à ne pas faire de pas en avant. Ou encore s’il faut avoir peur du zapaterisme ou, au contraire, ne désirer que sa rapide propagation.

À l’heure qu’il est, le « groupe de défenseurs de la Croix » déclare avec fermeté son intention de ne pas bouger d’un pas. Bon, tout au plus pour faire un pèlerinage-éclair au sanctuaire de Czestochowa puis revenir sur le parvis du Palais présidentiel. Libre aux traîtres à la Nation polonaise, d’aller où ils veulent. Et au plus loin, mieux ce sera. De toute manière la guerre des mondes aura lieu devant la Croix. Leur Croix.

Dans le même temps, les détracteurs du « groupe de défenseurs de la Croix » s’agitent. Baptisés depuis peu, « la nouvelle gauche polonaise », ils ne jurent que par le zapaterisme : la stricte séparation entre l’Eglise et l’espace public, l’abrogation de la loi sur l’enseignement du catéchisme dans les écoles publiques, l’introduction de la parité dans la sphère politique, la légalisation de la fécondation in vitro et, pourquoi pas, le mariage homosexuel.

À propos du frère-Chef du premier parti d’opposition, les cigognes survolant Varsovie racontent que jamais auparavant son obstination à faire proclamer Santo Subito son frère- défunt n’avait été aussi féroce. « On ne peut pas oublier de quoi il s’agit dans tout cela. Il s’agit de ne pas laisser édifier un monument à la place où se trouve présentement la Croix. Puisque ce monument serait, par la force des choses, un monument à gloire de mon frère, Lech Kaczynski. Alors que le pouvoir actuel a peur de cette gloire comme le diable a peur de l’eau bénite. En fait, Lech Kaczynski représentait tout le contraire de ce qu’incarne le pouvoir actuel, à savoir une Pologne souveraine, démocratique et juste !»

On dit aussi qu’un débat national aura lieu dans le pays nommé Pologne. Il y a de l’électricité dans l’air. Jusqu’à présent la Nation chuchotait. Elle est sur point de connaître ce que les sociologues appellent une « libération cognitive ». Il paraît qu’une restreinte avant-garde de citoyens aurait déjà franchi ce stade comme ce spécialiste en droit canonique qui écrit : « Un débat est nécessaire pour que nous puissions enfin réaliser où nous vivons. Or nous vivons dans un pays confessionnel, dans lequel l’espace public est confisqué par le catholicisme. Les citoyens non-croyants ou les catholiques modérés s’y sentent mal à l’aise. Ne parlons même pas des croyants d’autres cultes. »
Ce qui rassure c’est que, jusqu’à présent, personne n’ait proposé le rétablissement du supplice de la croix pour les voleurs.

Glenfiddich vs OPEP

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Evidemment, cela ne pouvait venir que d’Ecosse, et l’on se dit que les chercheurs de l’université Napier d’Edimbourg n’ont pas dû s’ennuyer tous les jours, malgré le climat pluvieux des Highlands, pour arriver à leur plus récente découverte. Ils ont en effet mis au point un nouveau carburant biologique à partir de sous-produits provenant de la distillation du whisky. En plus, il paraît que ce carburant fonctionne sans problème sur des moteurs ordinaires.

Voilà une bonne nouvelle : terminé les siphonages de réservoir quand il fallait vite recracher le carburant avalé avant de mettre le tuyau dans le jerrican. On conseillera néanmoins aux amateurs de choisir avec soin leur cible. Il est fort probable, dans cette nouvelle configuration, qu’une Jaguar roule au single malt tandis que la modeste cylindrée tournera au blended de supermarché qui fait mal à la tête.

Encore une fois, quitte à voler, volez les riches.

Muray par Muray, mais Muray pour tous

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Philippe Muray
Philippe Muray

« Il est devenu courant, maintenant, de parler à la place des morts ; et, quand ils sont écrivains, de corriger leurs œuvres de manière posthume afin de les rendre conformes à notre catéchisme. » (Après l’Histoire II, 1999). Je tiens donc à assurer les lecteurs que le texte fourni à Causeur (donc, celui que vous avez sous les yeux) est strictement le même que celui que j’ai reçu de l’écrivain en 2003.

À tous ceux à qui Muray manque, je dois des explications. D’où vient donc ce texte sorti de nulle part ? Au début des années 2000, j’avais créé un « webzine de débats et d’opinions », une sorte de Causeur avant l’heure, avec certes moins de moyens et moins de talents !

En 2003, honte à moi, je ne connais pas du tout Philippe Muray. Je le trouve cependant cité ici et là dans quelques ouvrages et textes, dont un éloge appuyé de Houellebecq. Curieux, je fais rapidement l’acquisition des Exorcismes spirituels III. Je découvre, avec un a priori favorable et la curiosité polie du novice, une prose complexe mais surtout une œuvre dense, dont je sens qu’il me manque certaines clés. De plus, entre Houellebecq, Dantec ou Finkielkraut, ce Muray me paraît, parce que moins connu de moi, plus accessible pour un entretien à paraître dans ma feuille de chou électronique.

[access capability= »lire_inedits »]Sans trop y croire, je contacte les Belles Lettres. Je ne sais plus quelle raison on m’avance pour que cet entretien se fasse non par téléphone, ni de visu, mais par échange de courriel. Je n’y vois pas d’inconvénient. Je crois me souvenir que l’éditeur voulait garder une trace écrite des échanges à fin de publication ultérieure, peut-être dans un Exorcismes IV. Mais personne ne me réclamera le fichier pour une quelconque anthologie ultérieure.
Je pose donc une série de questions simples, celles de quelqu’un qui n’a pratiquement rien lu de l’auteur et réclame paresseusement un « résumé » de ses thèses. Philippe Muray aurait pu légitimement m’envoyer balader : il ne me connaît pas, ma publication est confidentielle et toutes les réponses, pratiquement, figuraient déjà dans Après l’Histoire !

Mais Philippe Muray me répond. Il m’envoie, quelques jours plus tard, les longues réponses qui sont publiées ici. Au lieu de le relancer, de rebondir sur ses réponses, car je trouve déjà le texte trop long pour le Web, je le remercie pour cet envoi et basta.

À la relecture, je ne regrette pas de n’avoir pas « instauré de dialogue ». Il est vrai que les réponses de Muray, limpides, précises, denses, directes, fouillées, n’appellent pas de relance, ou alors dans des échanges sans fin. Sa plume est reconnaissable, saisissante et implacable. Résultat : cet entretien n’entre pas dans la catégorie du débat, mais dans celle du cours magistral. L’explication de texte d’un écrivain exigeant mais accessible qui consent à livrer à un jeune blogueur inculte mais bien disposé sa puissante vision du monde et de l’époque. L’exposé des motifs, répété, peut-être pour la énième fois, par un essayiste infatigable et généreux à un quidam curieux. Muray par Muray, mais Muray pour tous.

Sept ans plus tard, je pensais ce texte perdu au gré des changements d’ordinateur et des crashes de disque dur. C’est avec bonheur et nostalgie que j’en ai, au début de l’été, retrouvé le fichier original. À quel autre média que Causeur pouvais-je offrir ces paroles retrouvées d’un des esprits les plus libres de notre temps ?[/access]

Laurent Fabius, Florentin sans emploi

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Les temps que nous vivons sont cruels. Ils favorisent les seconds rôles replets ou les énervés revanchards. Vous avez aimé Nicolas ? Vous adorerez DSK. Ce dernier, plus éloigné qu’absent, représenté à Paris par les plus roués des apparatchiks socialistes, laisse à des sondages flatteurs le soin de lui fabriquer un personnage. Quand il s’installera à l’Élysée, rien ne changera, à l’exception des silhouettes du président et de la première dame, beaucoup moins fluettes que celles de leurs prédécesseurs.
Les deux meilleurs de la classe politique, ceux qui dominent tous les autres par leur intelligence et leur culture, ces deux-là, quand ils disparaîtront prématurément de la scène, auront sans doute en commun une profonde mélancolie. Alain Juppé cèdera-t-il enfin à la tentation de Venise ? Et Laurent Fabius, abandonnant celle de Florence, donnera-t-il des conférences sur l’art et le mobilier français des XVIIIe et XIX siècles?

Quoi qu’il en soit, ce dernier, en signant un livre[1. Laurent Fabius, Le cabinet des douze, regards sur des tableaux qui font la France, Gallimard] dans lequel il manifeste une brillante admiration pour douze peintres français, accomplit un coup d’éclat. Cet homme compliqué plus encore que complexe, trop longtemps serviteur de son maître, calculateur et malhabile, gouverné par des émotions au moins égales à sa raison, ami fidèle, haï par les siens, détesté par les autres, moqué quelques fois, ridicule aussi, cruel toujours, merveilleusement servi par le sort et la nature, desservi par lui-même, n’aura démontré, qu’une ruse vaine alors qu’il possédait le don de convaincre et de partager. Quand il parle d’art, il parle d’or : son discours est d’un fin connaisseur, d’un admirateur sincère et compétent. Nous y reviendrons.

Pour l’heure, nous trouvons piquant cet autoportrait biaisé, dans l’entretien qu’il a accordé au Point : «[Gustave Caillebotte] avait tout contre lui. Pensez-donc : bourgeois, mécène envers ses amis impressionnistes, sportif, rendant service à chacun. Et, en plus, un talent extraordinaire ! Comment voulez-vous plaire dans ces conditions ?»

Canal Plus, toujours moins d’esprit

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Au risque du ridicule, ou de choquer, il me faut confesser quelque chose d’un peu honteux. Les affiches de publicité de Canal Plus exposées ces jours-ci dans les rues de Paris me choquent profondément. Oui, me choquent. Je suis choqué, comme un vieux con d’antan. Elles me font jurer tout seul à chaque fois que je tombe dessus, et ressembler un instant à un membre de ces légions d’insensés qui ont envahi nos villes ces dernières années, un de ces innombrables fous à oreillette qui nous font sursauter lorsqu’ils s’en prennent sans nous voir, nous qui les croisons paisiblement et cherchons en vain leur regard, aux invisibles démons qui leurs parlent à l’oreille. Ces affiches me font grommeler seul dans la rue. C’est qu’elles me choquent plus encore, oserais-je l’avouer, que les blagues racistes qu’un quelconque beauf m’envoie parfois sur Internet.

Elles ne disent pourtant pas grand-chose ces affiches. « Vous n’en reviendrez pas. Eux non plus », fanfaronne la première qui vante une nouvelle série, intitulée The Pacific, produite par Tom Hanks et Steven Spielberg, consacrée à la guerre du Pacifique. « La morale de cette série c’est qu’il n’y en a aucune, prétend l’autre en exaltant les vertus d’un feuilleton, Mad Men », qui décrit la vie d’une agence de publicité new-yorkaise des années 1960. Rien de plus attendu que cette pirouette. Et pourtant, ces affiches m’énervent.

L’air de rien, l’esprit du temps rigole de tout, notamment du meurtre

Alors, tant pis pour ceux qui n’y verront que le marmonnage rituel d’un catho coincé, mais il me faut préciser ici ce qui me choque. On dirait que la seule façon de raconter des histoires est le sourire en coin et la distance narquoise. L’air de rien, l’esprit du temps rigole de tout, notamment du meurtre et du cynisme. Le massacre de masse et la cruauté sont des arguments de vente. « Ils n’en reviendront pas, ils vont tous se faire hacher menu par les Japs, c’est pas un programme sympa, ça ? On va bien se bidonner devant ces flots de sang ». Cela me fait penser à Sea, Sex and Blood du fils Arcady qui sort ces jours-ci. Ça déchire grave, non, ces morceaux de chair éparpillés dans la chaleur de l’été par des piranhas en 3D ? Ça distrait de l’ennui des plages. Trop délire !

Le pire, c’est que nos communicants ne veulent même pas choquer : ils ne se rendent même plus compte de ce que cette apologie implicite du meurtre a de choquant. Heureusement, grâce à quelques vieux cons dans mon genre, ils auront en prime la satisfaction du rebelle convaincu d’avoir épaté le bourgeois. Si on comprend bien, dans « l’esprit Canal », la mort à grande échelle, c’est fun

Je n’attends strictement rien d’une télévision qui est l’amie de nos jeunes au point de les tutoyer sans vergogne et dont les animateurs s’imposent un ton éternellement décontracté, et exhibent sans pudeur leur faciès sempiternellement hilare. Cette orgie de bonne humeur et de détachement m’épuise et me dégoûte. Je ne connais donc rien ou presque de ces séries « vraiment géniales » qui surclassent paraît-il les meilleurs des feuilletons d’autrefois dans l’art de « fidéliser » les spectateurs. Le sens critique ayant déserté la critique, elles sont à la mode jusque dans des cercles naguère encore exigeants. Elles ont même leur émission sur France Culture, intitulée comme il se doit Mauvais genre ou quelque chose d’approchant, qui nous invite complaisamment (pour rire bien sûr, la culture c’est quand même pas pour peine-à-jouir même sur France Cul) à « suivre notre mauvaise pente » et à « céder à nos bas instincts » après avoir « montré patte bien noire », en jouissant du spectacle des crimes en séries américains et de celui des lolitas nippones. Comme le dit une connaissance, caissière au Monoprix Croix de Chavaux à Montreuil, afficher son mauvais genre, de nos jours, c’est ça qui fait bon genre.

Il y a tout de même quelque chose d’hilarant, c’est que sur son site, la chaîne des comiques revenus de tout de l’amoralisme triomphant sacrifie furieusement à une stricte bigoterie contemporaine à propos précisément de la série dont elle proclame sans pudeur sur les murs de Paris l’absence de morale. Dans ce Mad Men, apprend-on, un certain Don Draper, « personnage emblématique, pétri de cynisme et de contradictions » « se garde de juger un homosexuel » qu’il surprend en pleine action. Emblématique, tu crois pas si bien dire mon pote. Qu’on ne s’inquiète pas, il y en a pour tout le monde. Au cas où on n’aurait pas compris, il est précisé que la série « met brillamment en images (…) le sexisme ordinaire, les préjugés raciaux et homophobes, et d’autres absurdités nées de la morale. » Ouf, la morale est sauve.

Comme le disait presque Baudelaire, la ruse la plus cocasse de la morale contemporaine, c’est de nous faire croire qu’elle n’existe pas.

Quatre garçons dans les vents

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Quatorze ans que j’attendais ça … Enfin l’intégrale de South Park en DVD arrive en France à partir du 8 septembre. Jouez hautbois, résonnez musettes ! (et autres instruments à vent).
Pour fêter ça, MTV et Game One organisent la veille à Longchamp, avec la complicité de l’excellent Jean-Charles de Castelbajac, une « South Park party » dont je ne vous dis que ça, vu que je n’en sais rien d’autre…

Sauf que je suis convié, moi, et que sur mon carton d’invitation (ci-joint, mais pas valable pour vous), Cartman s’exclame : « Ces enfoirés font une mégafête dans un hippodrome au milieu d’un bois… Putain de hippies ! » Pour une fois, on dirait que l’agence de com’ a saisi le concept.

Roms : défiler, c’est se défiler !

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La question est simple: faut-il aller défiler ce samedi Place de la République ?

La réponse est plus délicate, sauf si vous êtes supporter inconditionnel du président et/ou favorable en bloc aux diverses annonces faites cet été en matière d’insécurité, de nationalité et de menace rom, auquel cas elle ne se pose même pas.

Logiquement, elle ne devrait donc pas se poser non plus pour ceux – dont je suis – qui, à l’inverse, n’ont pas apprécié le feuilleton de l’été. Et pourtant… Je vous livre donc en vrac les bricoles qui feront que personnellement, je préfère me faire porter pâle.

Tout d’abord, la date, et sa charge symbolique. La Ligue des Droits de l’Homme nous appelle en effet à commémorer en ce quatre septembre le 140ème anniversaire de la fondation de la Troisième République. Sans doute imagine-t-on chez ces gens-là avoir fait une bonne farce en juxtaposant l’image de Napoléon III déchu à celle de Sarkozy, sans même verser un euro de droits d’auteur à Jean-François Kahn, qui, me semble-t-il, inventa le concept. Mais de là à célébrer l’avènement d’un régime qui aussitôt en place, a fêté ça en massacrant en masse – avec la complicité du Kaiser- la population ouvrière de Paris… Cet happy birthday là, celui de Thiers et de Galliffet, on va dire que ce sera sans moi…

Toujours dans l’ordre du symbolique, je ne souhaite pas cautionner un cortège où je sais qu’on va reprendre les insanités relativistes et pour tout dire négationnistes de fait proférées ces dernières semaines. Evoquer à propos des expulsions de roms les rafles de l’Occupation, la Gestapo, la Shoah est une injure non seulement aux victimes juives de l’Holocauste, mais aussi à tous ceux qui ne sont jamais revenus, tziganes compris. Le brevet de FTP que s’auto-décernent ainsi les amalgameurs est obscène, point barre.

Cette date pose un autre problème, d’ordre tactique pour le coup: elle tombe pile 3 jours avant la journée de grève et de manifs sur les retraites. Autant le dire tout de suite, ce jour-là, le mouvement social jouera sa tête. Quand je parle de mouvement social, je pense à quelque chose qui dépasse très largement les syndicats et la gauche établie, et qui renvoie plutôt à tous ceux qui, comme moi, n’envisagent pas de prendre leur retraite à l’âge fixé par Laurence Parisot, Jean-Claude Trichet et les péteux de chez Moody’s.

Agenda suicidaire

Or, non seulement il n’est pas malin pour la gauche de courir deux lièvres à la fois (le sécuritaire et les retraites), mais il est suicidaire de placer en premier dans le calendrier de rentrée un sujet qui divise profondément la gauche d’en bas (tous les sondages l’attestent), en lui donnant donc la priorité sur une thématique qui la fédère. En convoquant au forceps sa manif le quatre septembre, la LDH et la gauche sociétale dont elle est l’expression organique, ont envoyé un rappel à l’ordre à toutes les autres gauches. Le message a beau être subliminal, il n’en est pas moins trivial: « C’est bien beau vos histoires de retraites, mais c’est du pipi de chat quand la République est en danger.» Pour ceux qui pensent que j’exagère, je rappellerai que le mot d’ordre officiel des cortèges est Liberté, égalité, fraternité. Pris en otages par leurs propres contradictions ni Thibault, ni Chérèque, ni Aubry n’ont eu le réflexe d’envoyer les associatifs aux pelotes, ils auront donc à subir les conséquences de cet agenda suicidaire[1. Pour avoir a contrario annoncé au Parisien d’hier « Personnellement, je ne défilerai pas », François Rebsamen se fait copieusement pourrir sur le site de la LDH. Dans la même interview, le sénateur-maire PS de Dijon, qui estime qu' »il est du devoir d’un gouvernement de reconduire à la frontière des étrangers en situation irrégulière » avait aussi exprimé sa crainte « que cette manifestation ne donne lieu à des dérives de slogan et que des amalgames un peu faciles ne soient faits ». Bingo, puisque la LDH l’a aussitôt taxé de sarkozysme…].

Il va de soi que ce forcing de la LDH pour imposer sa conception des priorités n’a rien de fortuit. Ce qui m’amène à ma principale réticence quant à l’opportunité de cette manif : on y sent, à mes yeux, un peu trop fort la volonté de faire ressembler ad vitam æternam la gauche à la caricature qu’en font Sarkozy, voire Morano ou Estrosi. En effet, sur les questions de sécurité, à gauche, les lignes bougent, plutôt vite, et pas seulement en bas. Il y a encore six mois, Jean-Jacques Urvoas et Manuel Valls étaient les moutons noirs de l’opposition, les pourfendeurs parfaitement isolés du laxisme et de l’angélisme ambiant, toujours soupçonnés de sarkozysme rampant. Or, depuis ce mois d’août, c’est le dégel. Ainsi DCB a-t-il imposé un « atelier sécurité » à l’Université d’été des Verts, où bizarrement, on a vraiment parlé de sécurité, et pas seulement des états d’âme du Syndicat de la Magistrature. Et même si je pense –mais je peux avoir tort – que la dépénalisation du shit prônée par Dany est une fausse bonne idée, j’apprécie qu’elle ait été avancée dans l’optique d’une lutte contre les zones de non-droit, et pas dans un trip libertaire postbaba. Ce n’est donc pas encore le Bad Godesberg sécuritaire, mais bon, on est chez les Verts, hein. Une mouvance où l’on revient de très loin, comme l’a plaisamment expliqué son numéro deux, Jean-Vincent Placé, à ses amis socialistes, lors d’une table ronde à la Rochelle: « Chez les écolos, il y a une commission Esperanto, mais pas de commission sécurité. »

Le piège à éléphants ne marche plus

Chez les socialistes, justement les choses ont changé aussi et pas vraiment dans le sens unique souhaité par la LDH, le SM ou par Marie-Pierre de la Gontrie, dirigeante du PS en charge des droits de l’homme et maitre d’œuvre du délirant « Zénith des libertés«  de l’an dernier, à propos duquel on pourrait dire que l’adjectif laxiste était angélique et vice versa.

Toujours à la Rochelle, on a ainsi pu voir Ségolène redécouvrir le charme discret des centres fermés et de l’« encadrement militaire pour les jeunes délinquants », Jean-Jacques Urvoas dérouler tranquillement un « La police interpelle, mais il faut assurer une bonne exécution de la peine ensuite » qui lui aurait valu un blâme il n’y a pas si longtemps et François Rebsamen surenchérir en expliquant que « l’application immédiate des peines permet de réduire le taux de récidive ». Quant aux réponses traditionnelles du parti, elles sont de plus en plus contestées en interne: « la police de proximité ne suffira pas ! » [2. Toutes les citations de la Rochelle sont extraites de l’excellent blog consacré par les journalistes du Monde.fr à cette université d’été et du papier, exhaustif, qu’y a publié Nabil Wakim sur les questions de sécurité] a expliqué Abdelhak Kachouri, vice-président socialiste du Conseil Régional d’Ile-de-France chargé de la sécurité.

Les esprits les plus taquins pourront me faire remarquer, que sans le coup de vice estival de Nicolas Sarkozy sur les voleurs de poule coupables de tous les malheurs de la France, ce bougé n’aurait sans doute pas été possible. Et je leur concéderais volontiers le point, à condition qu’ils admettent en retour que jusque-là, la gauche se contentait de sauter à pieds joints dans les pièges à éléphants du président. Et qu’il est somme toute bien agréable de lire ceci dans la tribune publiée par Arnaud Montebourg dans Le Monde de jeudi dernier: « Les habitants de notre pays sont épuisés de voir ce débat sombrer dans les calculs électoraux. Dans leur grande sagesse, ils renvoient dos à dos tout à la fois ceux qui n’ont pas su prendre la juste mesure de leur exaspération, et ceux qui exploitent politiquement l’exposition des populations les plus modestes à la montée de la violence sans être capable de la faire reculer. »

Une autocritique qu’on pourra rapprocher d’une interview donnée au Monde, celle, fameuse, de Dany Cohn-Bendit le 17 aout dernier dont on aura surtout retenu le retentissant « Nicolas Sarkozy prend les Français pour des cons ». Mais ce texte mérite d’être lu, ou relu, dans son intégralité, notamment les passages ou il stigmatise ceux qui face à l’offensive présidentielle s’en tiennent à la « posture de vierge outragée ». Et Dany enfonce le clou en écrivant : « La politique de Nicolas Sarkozy nous rend aveugle. On doit évidemment la condamner. Mais le risque c’est qu’il nous empêche de nous poser les bonnes questions pour trouver des solutions et que chacun reste dans son jeu de rôle. ». Ma foi, je suis d’accord à 100%. C’est bien pour ça que, cet aprèm, j’irai plutôt prendre le soleil dans mon jardin.

La Reine sans trône

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[access capability= »lire_inedits »]Ségolène Royal

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Marguerite Durandal n’était pas, à dire vrai, une souveraine ordinaire : c’est à Saint-Jean-d’Angély qu’elle fut élue reine d’un jour, lors du bal annuel des pompiers. Comme Saint-Jean-d’Angély ne se trouvait qu’à quelques kilomètres de Poitiers à l’époque (la voiture électrique a, depuis, considérablement allongé les distances), Marguerite Durandal se mit aussitôt martel en tête : ce qu’elle avait fait dans le Poitou, elle pouvait le faire à un plus haut échelon.

[access capability= »lire_inedits »]Elle monta donc à Paris pour se faire élire reine d’un jour pendant cinq ans. Elle ne le fut pas. Elle maugréa un peu, laissa passer un peu d’eau sous le pont Mirabeau, mais comme elle ne voyait la Seine charrier aucun corps ennemi, elle repartit à l’assaut. Las, le sentier de la gloire lui été barrée par une grosse dame déjà assez avancée en âge et – chose plus extraordinaire encore pour un concours de reine d’un jour – par un sexagénaire blanchi sous le harnais. Marguerite Durandal tourna les talons et retourna sur ses terres poitevines, qu’elle arpenta dès lors, de Loudun à Chalais, un diadème sur le front.

C’est justement ce diadème assez saugrenu, gagné au bal des pompiers de Saint-Jean-d’Angély, dont le peintre pare Marguerite Durandal sur le portrait qu’il réalisa d’elle en 1854.

Louis de Melle, Portrait de la royale Marguerite Durandal, musée du Marais.

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Soleil couchant sur les marchés

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Bienvenue dans la « japanification » des Etats-Unis! Cette expression, utilisée tout récemment par le stratégiste de Merrill Lynch, Michael Hartnett, n’est-elle qu’une boutade ou insinue-t-elle que le pays est à l’orée d’une longue traversée du désert à base de déflation, d’interminable récession et de baisse des cours ?

De fait, Merrill Lynch et quelques rares analystes lucides prévoient des taux américains sensiblement réduits jusqu’à 2020 ponctués d’une croissance moyenne de 1 à 1,5% sur les 20 ans à venir, un Dow Jones dont les valorisations seraient divisées en deux et un marché immobilier condamné à chuter de 30% supplémentaires pour la même période… Ce scénario catastrophe est-il invraisemblable après les sept millions d’emplois déjà perdus aux USA, après les faillites immobilières, bancaires et en dépit des multiples plans de relance ou bien, au contraire, l’échec répété des politiques de relance le rendent-ils très crédible ?

Dans le même ordre d’idées, comment analyser le rendement actuel sur les Bons du Trésor britanniques à 10 ans rémunérés à hauteur de 3% quand le taux d’inflation est de 3,1% ? Une seule interprétation s’impose: les investisseurs sont disposés à placer gratuitement, voire à perdre même un peu, en échange d’avoir la certitude de recevoir leur placement dans 10 ans !

En clair, c’est l’Occident tout entier qui anticipe sa « japanification ».

Coup de jeûne

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Au cas où ça vous aurait échappé, le ramadan a commencé le 11 août. Mais ça m’étonnerait que ça vous ait échappé, vu que les médias ont célébré l’événement avec tambours et trompettes, en profitant au passage pour se battre la coulpe sur la poitrine du gouvernement, histoire de rappeler qu’eux sont ouverts et tolérants − la preuve, ils aiment l’islam. Les méchants (la droite) stigmatisent, les gentils (les journalistes) communient, tout est dans l’ordre. Quelques années après Télérama décrétant que le ramadan était une « fête française », Libé s’enthousiasme « quand la France fait le ramadan ». C’était à la veille de la « nuit du doute », splendide image dont on aimerait qu’elle inspire les croyants. À Libé, en tout cas, on ne doute pas : qu’un nombre croissant de Français observe le jeûne rituel, c’est formidable. Ce qui est rigolo – parce que je suis de bonne humeur – c’est que les mêmes annonceraient avec une tête d’enterrement qu’un nombre croissant de catholiques observe le carême. C’est que la « religion du dominant » a pas mal de trucs à se faire pardonner. À mon avis, l’islam et les autres aussi, mais bon : chez nous, le musulman est victime, point barre.

[access capability= »lire_inedits »]Pourquoi se réjouir du ramadan ?

Ce premier paragraphe ayant probablement comblé tous ceux qui adorent nous dénoncer comme islamophobes, je m’empresse de préciser, pour les autres, que cela ne me gêne en rien que mes concitoyens musulmans pratiquent le jeûne rituel qui est l’un des « cinq piliers » de l’islam. Certes, à partir de 18 heures, ça n’améliore pas l’humeur de mes amis Selim et Daddy, les deux frères d’origine kabyle qui tiennent le seul troquet parisien de mon quartier. Mais dès leur premier clope, ils redeviennent charmants. Et puis, j’espère bien que ma patience sera récompensée par les gâteaux que leur mère – fille d’un officier dans l’armée française – enverra du pays.

D’une façon générale, la pratique religieuse ne me pose donc pas de problème. Chez nous, pas de lapidation mais d’honnêtes citoyens musulmans qui, paraît-il, sont plus nombreux à jeûner que les années précédentes. Je ne vois pas pourquoi il faudrait s’en réjouir. Laissons de côté le fait que, pour une minorité, le retour au religieux est l’habillage d’un revival identitaire qui va de pair avec le rejet de la République et une hostilité affichée à la France. Admettons que les cas de musulmans qui se font casser la gueule pour avoir mangé ou fumé pendant le jeûne sont des cas isolés, d’ailleurs dénoncés par les imams. Il serait cependant souhaitable que le droit de ne pas jeûner soit défendu avec autant d’ardeur que le droit de jeûner.

Reste que, même quand elles sont dépourvues de toute charge politique et de toute ambition dominatrice, si les religions sont supposées « relier les hommes », leur pratique a tendance à les séparer et à enfermer chacun dans sa « communauté ». Certes, on peut aller au restaurant sans boire de vin ou, comme le font nombre de juifs traditionalistes, sans manger de viande. Mais pendant le ramadan, le musulman pratiquant ne va pas, le soir, boire un coca avec ses amis, ni même au cinéma. Il rentre dare-dare pour rompre le jeûne avec sa famille. En somme, pendant un mois, il vit au sein de sa « communauté ». Évidemment, l’observation est tout aussi valable pour les juifs ou les bouddhistes − le cas des catholiques étant par nature différent. Le soir de Kippour, les juifs sont entre juifs. Et pour les plus pratiquants, ceux qui s’efforcent de respecter les 613 commandements, l’entre-soi est souvent devenu un mode de vie, ce qui est bien regrettable.

À vrai dire, qu’on la juge désolante ou rassurante, on ne peut pas faire grand-chose contre cette tendance croissante à l’endogamie. Si des individus préfèrent fréquenter des gens qui pensent, croient et prient comme eux, libres à eux. La pratique de l’islam en général et du ramadan en particulier pose pourtant des questions nouvelles, non seulement parce que le jeûne dure un mois, mais aussi parce qu’il concerne une religion dont les représentants institutionnels ne cessent de rappeler qu’elle est « la deuxième de France ».

Dans les médias, on a compris le message. Ici, on admire le développement du « marché halal », là on observe avec satisfaction les mesures prises par les entreprises pour faciliter la vie de leurs salariés musulmans. On raconte sur le mode louangeur les solutions improvisées par les centres de vacances qui proposent des activités light aux enfants qui jeûnent. On m’objectera que ces arrangements ne dérangent personne, même s’ils sont parfois négociés sous la pression – les entreprises qui redoutent d’être stigmatisées comme islamophobes et craignent les foudres de la Halde, préfèrent éviter tout conflit.

Ce qui me chiffonne, dans ce ramadan fêté à grand bruit, c’est que les préceptes de l’islam semblent être devenus, dans la France laïque, un problème d’intérêt général sur lequel institutions, entreprises, associations doivent se prononcer, apporter des solutions. Ainsi le ministère des Finances réfléchit-il à la mise en conformité de notre droit fiscal avec les préceptes islamiques, histoire d’attirer les investisseurs qui les respectent. Au nom, bien sûr, d’un pragmatisme de bon aloi. Nos emplois valent bien quelques compromis avec la charia.

Des accommodements aux dérangements raisonnables

En quoi cela vous gêne-t-il ? L’argument, qui fonde tous les accommodements, raisonnables ou pas, ne manque pas de force. Cela me dérange que des femmes portent la burqa ou que les adeptes de je ne sais plus quelle secte américaine refusent de vacciner leurs enfants. Mais qui cela dérange-t-il – à part les producteurs et les amateurs de porc – que le halouf soit banni des cantines scolaires ? Il ne s’agit pas de jouer les ayatollahs laïques : que l’on fasse discrètement des gestes dans les établissements où les élèves musulmans constituent une proportion notable de l’effectif ne me dérange pas, ou pas trop. Puisque les temps changent, peut-être faut-il accepter les « dérangements raisonnables ». Leur multiplication finirait par avoir un air d’accommodement déraisonnable.[/access]

Un Kaczynski peut en gâcher un autre

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Il était une fois dans un continent appelé Union européenne un pays nommé Pologne, dont dirigé par deux frères jumeaux – l’un était président, et l’autre chef du premier parti d’opposition[1. Le parti de Kaczynski « Droit et Justice » ayant perdu les législatives de 2007 au profit du parti libéral « Plate-forme civique » de l’actuel Premier ministre, Donald Tusk, la Pologne vivait une période de cohabitation]. Puis le frère-Président prit l’avion pour se rendre dans un pays voisin, afin d’y participer à une très importante cérémonie en hommage à ses compatriotes froidement assassinés pendant la Seconde Guerre mondiale par les soldats de ce même pays voisin. L’avion s’écrasa.

Ô Dieu des cieux ! Ô Eternel ! Pourquoi as-tu détourné Ton œil bienveillant de l’avion présidentiel ? Aurais-tu voulu punir ton serviteur le plus fidèle et, une fois de plus, mettre à l’épreuve la Nation qui t’était la plus dévouée parmi les Nations ?

La tragique disparition de son frère-Président plongea le frère-Chef du premier parti d’opposition dans un chagrin inconsolable, sinon dans la folie. Persuadé qu’il lui revenait de lui succéder au fauteuil présidentiel, le frère-Chef du premier parti d’opposition se présenta aux élections anticipées. Car l’inconvénient principal, pour ainsi dire, du pays nommé Pologne, consiste dans le fait qu’il est régi selon les principes démocratiques et que, par conséquent, le frère-Chef du premier parti d’opposition n’avait pas d’autre choix que de se conformer à l’encombrant protocole prévu pour accéder au pouvoir. Toutefois, un bruit encore plus cruel encore l’épreuve du suffrage universel courait. Certains disaient que ce n’était que du vent piégé dans les frondaisons des saules pleureurs des bords de la Vistule. D’autres affirmaient que l’éditorialiste d’un puissant quotidien, Gazeta Wyborcza, en était à l’origine. Quoi qu’il en soit, à en croire ce bruit, même parmi les partisans indéfectibles du frère-Chef du premier parti d’opposition, beaucoup ne croyaient guère à sa victoire électorale. Et en effet, le frère-Chef du premier parti d’opposition perdit. Un malheur n’arrive jamais seul, dit la sagesse populaire.

Cruel paradoxe, la catastrophe aérienne qui avait mis fin à la vie du frère-Président, était pour le frère-Chef du premier parti d’opposition, l’assurance de survivre à son propre crash politique. Cependant, le deuil du frère-Chef du premier parti d’opposition se manifesta de manière pour le moins troublante, autant du point de vue des simples citoyens polonais que de celui des analystes politiques. L’inquiétude grandissait dans la Nation et les interrogations se multipliaient. Un charlatan, ou autre expert en traumatologie, fut enfin sommé de poser un diagnostic public sur son état psychologique. « Une personne se trouvant dans la situation de Jaroslaw Kaczynski risque de paraître comme fragilisée mentalement à son entourage, mais elle reste parfaitement saine selon les critères de la psychologie traumatique »- déclara l’expert dans les pages de l’hebdomadaire « Polityka ». Ainsi la Nation polonaise a-t-elle été rassurée sur le fait que les obsessions du frère-Chef du premier parti d’opposition qui cherchait les coupables de la mort accidentelle de son frère-Président et échafaudait des théories comploteuses sur l’accident, s’inscrivaient dans le schéma classique du processus du deuil.

La Nation cessa donc de se poser des questions et, comme il se doit en de pareilles circonstances, elle pleura durant les sept jours de deuil officiel décrété par les plus hautes instances de l’Etat. Elle pleura lors des innombrables cérémonies commémoratives organisées un peu partout dans le pays. Elle pleura moins ou, en tous cas, d’une manière susceptible d’être interprétée comme quelque peu agacée, le jour des funérailles du président défunt et de son épouse, qui eurent lieu à Cracovie, l’ancienne capitale royale de la Pologne. Or ne jamais dire du mal des morts est une chose, mais les inhumer dans la cathédrale de Wawel avec les rois de Pologne en est une autre, quand bien même s’agirait-il d’un couple présidentiel. Certains sujets rebelles commencèrent donc à poser des questions. Qui avait eu cette idée ? L’archevêque ? Un évêque peut-être ? L’épiscopat dans son ensemble ? N’était-ce pas le frère-Chef du premier parti d’opposition ? La communion solennelle de la Nation se gâtait. À l’évidence, le temps était venu de remercier les pleureuses, de ramasser les fleurs fanées et de retourner au travail. Restait à savoir ce qu’on allait faire de la croix.

Foule et contre-foule

Le cinquième jour du deuil national, une croix en bois fût érigée devant le Palais présidentiel à l’initiative des scouts polonais. Une foule plus ou moins importante selon la météo se rassemblait devant pour prier, déposer des gerbes, allumer des bougies, accrocher une pancarte disant « On est à Varsovie, ici, pas à Moscou ! », ou scander « Mafia rouge ! », « Pologne, réveille-toi ! » et « Honte ! ». La foule bloquait la circulation, insultait les policiers. Tout le monde, ceux qui priaient et ceux qui ne priaient pas, ceux qui troublaient l’ordre public et ceux qui essayaient de le rétablir, attendait avec impatience que quelqu’un fasse ou dise quelque chose de concluant. Personne ne fit ou dit quoi que ce soit. Ni le pape, ni l’archevêque, ni le frère-Chef du premier parti d’opposition, ni le Maire, ni le Premier ministre, ni le président nouvellement élu, ni même le fantôme du président-défunt dont l’intervention aurait été pourtant des plus appropriées. Se sentant humiliée et menacée, la foule de devant le Palais prit la décision de s’auto-constituer en « groupe de défenseurs de la Croix ».

Aussitôt, une foule de détracteurs des « défenseurs de la Croix » se mobilisa, quoique de manière plutôt spontanée, pour ne pas dire anarchique. La « contre-foule » érigea sa propre croix en canettes de bière, exhiba ses propres pancartes, « On est en Europe, ici, pas en Iran ! » et scanda ses propres slogans, « A l’église avec la croix ! », « Les croisés, honte pour la Pologne ! », « Jaroslaw Kaczynski, réveille-toi ! ». La « contre-foule » encercla la foule « première ». En réaction la foule première resserra les rangs, tandis que son noyau dur, constitué du « groupe de défenseur de la Croix » signala quelques cas de malaises passagers et un cas d’infarctus.

Le jour de l’arrestation d’un individu armé d’une grenade qui n’avait pas eu le temps de régler ses comptes avec le « groupe de défenseurs de la Croix », le frère-Chef du premier parti d’opposition déclara avec le plus grand sérieux dans l’organe de presse de son parti : « Même les communistes n’avaient pas osé s’en prendre aux croix placées au bord des routes ! ». Sur Radio Maryja, le Méga-Médiatisé-Père-Tadeusz Rydzyk, bénit le « groupe de défenseurs de la Croix » : « Comment se fait-il que la Mairie de Varsovie finance la construction de la deuxième mosquée dans la capitale et que cela ne dérange personne ? Comment se fait-il que la même Mairie sponsorise le musée de l’Holocauste ? C’est polonais tout ça ? Qui cela sert-il ? Il y a toujours eu des traîtres parmi nous. Mais Dieu merci, il y a aussi des gens courageux, prêts à défendre leur foi. Nous leur devons le respect. Tous ceux qui les maltraitent et les insultent, auraient eu un procès à Strasbourg s’ils avaient traité un chien de la même façon. Mais puisqu’il s’agit de catholiques, il n’y a rien ! »

Des voix se levèrent, ici et là, pour dénoncer une abdication indigne des pouvoirs, autant séculier qu’ecclésiastique, devant le problème de la Croix. Car désormais il y avait, dans le pays nommé Pologne, le problème de la Croix. Et puisque la tradition nationale polonaise le voulait ainsi, à la place des pouvoirs ce sont les intellectuels qui prirent la parole. Ils analysèrent la situation dans sa dimension sociale, politique et géopolitique, tout en la plaçant dans le contexte historique d’une part, et en en déduisant son évolution probable à court, à moyen et à long terme, d’autre part.

Le totem tribal de la Pologne

Nonobstant des différences considérables, et quelquefois abyssales dans les pronostics, les conclusions tirées de la glorieuse et doloriste Histoire de la Nation polonaise convergèrent néanmoins. La croix érigée devant le Palais présidentiel à Varsovie remplissait davantage la fonction d’un totem appartenant à une tribu, que celle de symbole religieux. « C’est un conditionnement historique puisque durant des siècles de partages, d’occupation et de sujétion, la Croix s’est substituée à la polonité. Il n’était pas facile à nos occupants et oppresseurs d’attaquer une croix », expliqua à son très cultivé public, le professeur d’une des universités les plus prestigieuses de la capitale, dans un article intitulé, « Le totem tribal en tant qu’outil entre les mains d’une hérésie gnostique ». Un de ses éminents collègues, représentant une discipline associée, précisa que la Croix demeure l’élément principal d’identification et d’appartenance nationales pour une majeure partie des Polonais vivant « dans un monde sans liens sociaux forts, dans un monde où il n’y a rien entre la Nation et la famille ». Les considérations allant dans ce sens proliférèrent, s’engendrant les unes à la suite des autres, en kyrielles, tantôt mettant l’accent sur « la conscience tribale et idolâtre » des Polonais, tantôt sur « le caractère superficiel de la christianisation de la Pologne », tantôt sur le fait que « la Pologne restait catholique, bien que n’étant plus religieuse ».

Quo Vadis, Polonae ?

Les paroles des sages retentirent d’un écho puissant. Des hauts sommets des Tatras jusqu’à la côte de la Baltique, le peuple polonais se réveilla comme un seul homme dans un état d’éréthisme désolant et vain. Qu’allons-nous devenir ? Où allons-nous ? Vers Moscou ? Vers l’Iran ? Vers l’Europe ? Dieu Tout-Puissant est-Il avec, ou contre nous ?

« Avec Jaroslaw Kaczynski nous ne ferons pas un seul pas en avant ! », s’alarma un journaliste fort populaire. « C’est lui qui attise le feu de la guerre religieuse pour la Croix devant le Palais présidentiel ! Personne à part lui-même n’arrive à comprendre ! ». Et voilà qu’en effet, personne ne sait s’il vaut mieux faire un pas en avant sans Jaroslaw Kaczynski, mais encore, dans quelle direction ? Ou bien s’il vaut mieux ne pas se séparer de Jaroslaw Kaczynski quitte à ne pas faire de pas en avant. Ou encore s’il faut avoir peur du zapaterisme ou, au contraire, ne désirer que sa rapide propagation.

À l’heure qu’il est, le « groupe de défenseurs de la Croix » déclare avec fermeté son intention de ne pas bouger d’un pas. Bon, tout au plus pour faire un pèlerinage-éclair au sanctuaire de Czestochowa puis revenir sur le parvis du Palais présidentiel. Libre aux traîtres à la Nation polonaise, d’aller où ils veulent. Et au plus loin, mieux ce sera. De toute manière la guerre des mondes aura lieu devant la Croix. Leur Croix.

Dans le même temps, les détracteurs du « groupe de défenseurs de la Croix » s’agitent. Baptisés depuis peu, « la nouvelle gauche polonaise », ils ne jurent que par le zapaterisme : la stricte séparation entre l’Eglise et l’espace public, l’abrogation de la loi sur l’enseignement du catéchisme dans les écoles publiques, l’introduction de la parité dans la sphère politique, la légalisation de la fécondation in vitro et, pourquoi pas, le mariage homosexuel.

À propos du frère-Chef du premier parti d’opposition, les cigognes survolant Varsovie racontent que jamais auparavant son obstination à faire proclamer Santo Subito son frère- défunt n’avait été aussi féroce. « On ne peut pas oublier de quoi il s’agit dans tout cela. Il s’agit de ne pas laisser édifier un monument à la place où se trouve présentement la Croix. Puisque ce monument serait, par la force des choses, un monument à gloire de mon frère, Lech Kaczynski. Alors que le pouvoir actuel a peur de cette gloire comme le diable a peur de l’eau bénite. En fait, Lech Kaczynski représentait tout le contraire de ce qu’incarne le pouvoir actuel, à savoir une Pologne souveraine, démocratique et juste !»

On dit aussi qu’un débat national aura lieu dans le pays nommé Pologne. Il y a de l’électricité dans l’air. Jusqu’à présent la Nation chuchotait. Elle est sur point de connaître ce que les sociologues appellent une « libération cognitive ». Il paraît qu’une restreinte avant-garde de citoyens aurait déjà franchi ce stade comme ce spécialiste en droit canonique qui écrit : « Un débat est nécessaire pour que nous puissions enfin réaliser où nous vivons. Or nous vivons dans un pays confessionnel, dans lequel l’espace public est confisqué par le catholicisme. Les citoyens non-croyants ou les catholiques modérés s’y sentent mal à l’aise. Ne parlons même pas des croyants d’autres cultes. »
Ce qui rassure c’est que, jusqu’à présent, personne n’ait proposé le rétablissement du supplice de la croix pour les voleurs.

Glenfiddich vs OPEP

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Evidemment, cela ne pouvait venir que d’Ecosse, et l’on se dit que les chercheurs de l’université Napier d’Edimbourg n’ont pas dû s’ennuyer tous les jours, malgré le climat pluvieux des Highlands, pour arriver à leur plus récente découverte. Ils ont en effet mis au point un nouveau carburant biologique à partir de sous-produits provenant de la distillation du whisky. En plus, il paraît que ce carburant fonctionne sans problème sur des moteurs ordinaires.

Voilà une bonne nouvelle : terminé les siphonages de réservoir quand il fallait vite recracher le carburant avalé avant de mettre le tuyau dans le jerrican. On conseillera néanmoins aux amateurs de choisir avec soin leur cible. Il est fort probable, dans cette nouvelle configuration, qu’une Jaguar roule au single malt tandis que la modeste cylindrée tournera au blended de supermarché qui fait mal à la tête.

Encore une fois, quitte à voler, volez les riches.

Muray par Muray, mais Muray pour tous

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Philippe Muray
Philippe Muray
Philippe Muray

« Il est devenu courant, maintenant, de parler à la place des morts ; et, quand ils sont écrivains, de corriger leurs œuvres de manière posthume afin de les rendre conformes à notre catéchisme. » (Après l’Histoire II, 1999). Je tiens donc à assurer les lecteurs que le texte fourni à Causeur (donc, celui que vous avez sous les yeux) est strictement le même que celui que j’ai reçu de l’écrivain en 2003.

À tous ceux à qui Muray manque, je dois des explications. D’où vient donc ce texte sorti de nulle part ? Au début des années 2000, j’avais créé un « webzine de débats et d’opinions », une sorte de Causeur avant l’heure, avec certes moins de moyens et moins de talents !

En 2003, honte à moi, je ne connais pas du tout Philippe Muray. Je le trouve cependant cité ici et là dans quelques ouvrages et textes, dont un éloge appuyé de Houellebecq. Curieux, je fais rapidement l’acquisition des Exorcismes spirituels III. Je découvre, avec un a priori favorable et la curiosité polie du novice, une prose complexe mais surtout une œuvre dense, dont je sens qu’il me manque certaines clés. De plus, entre Houellebecq, Dantec ou Finkielkraut, ce Muray me paraît, parce que moins connu de moi, plus accessible pour un entretien à paraître dans ma feuille de chou électronique.

[access capability= »lire_inedits »]Sans trop y croire, je contacte les Belles Lettres. Je ne sais plus quelle raison on m’avance pour que cet entretien se fasse non par téléphone, ni de visu, mais par échange de courriel. Je n’y vois pas d’inconvénient. Je crois me souvenir que l’éditeur voulait garder une trace écrite des échanges à fin de publication ultérieure, peut-être dans un Exorcismes IV. Mais personne ne me réclamera le fichier pour une quelconque anthologie ultérieure.
Je pose donc une série de questions simples, celles de quelqu’un qui n’a pratiquement rien lu de l’auteur et réclame paresseusement un « résumé » de ses thèses. Philippe Muray aurait pu légitimement m’envoyer balader : il ne me connaît pas, ma publication est confidentielle et toutes les réponses, pratiquement, figuraient déjà dans Après l’Histoire !

Mais Philippe Muray me répond. Il m’envoie, quelques jours plus tard, les longues réponses qui sont publiées ici. Au lieu de le relancer, de rebondir sur ses réponses, car je trouve déjà le texte trop long pour le Web, je le remercie pour cet envoi et basta.

À la relecture, je ne regrette pas de n’avoir pas « instauré de dialogue ». Il est vrai que les réponses de Muray, limpides, précises, denses, directes, fouillées, n’appellent pas de relance, ou alors dans des échanges sans fin. Sa plume est reconnaissable, saisissante et implacable. Résultat : cet entretien n’entre pas dans la catégorie du débat, mais dans celle du cours magistral. L’explication de texte d’un écrivain exigeant mais accessible qui consent à livrer à un jeune blogueur inculte mais bien disposé sa puissante vision du monde et de l’époque. L’exposé des motifs, répété, peut-être pour la énième fois, par un essayiste infatigable et généreux à un quidam curieux. Muray par Muray, mais Muray pour tous.

Sept ans plus tard, je pensais ce texte perdu au gré des changements d’ordinateur et des crashes de disque dur. C’est avec bonheur et nostalgie que j’en ai, au début de l’été, retrouvé le fichier original. À quel autre média que Causeur pouvais-je offrir ces paroles retrouvées d’un des esprits les plus libres de notre temps ?[/access]

Laurent Fabius, Florentin sans emploi

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Les temps que nous vivons sont cruels. Ils favorisent les seconds rôles replets ou les énervés revanchards. Vous avez aimé Nicolas ? Vous adorerez DSK. Ce dernier, plus éloigné qu’absent, représenté à Paris par les plus roués des apparatchiks socialistes, laisse à des sondages flatteurs le soin de lui fabriquer un personnage. Quand il s’installera à l’Élysée, rien ne changera, à l’exception des silhouettes du président et de la première dame, beaucoup moins fluettes que celles de leurs prédécesseurs.
Les deux meilleurs de la classe politique, ceux qui dominent tous les autres par leur intelligence et leur culture, ces deux-là, quand ils disparaîtront prématurément de la scène, auront sans doute en commun une profonde mélancolie. Alain Juppé cèdera-t-il enfin à la tentation de Venise ? Et Laurent Fabius, abandonnant celle de Florence, donnera-t-il des conférences sur l’art et le mobilier français des XVIIIe et XIX siècles?

Quoi qu’il en soit, ce dernier, en signant un livre[1. Laurent Fabius, Le cabinet des douze, regards sur des tableaux qui font la France, Gallimard] dans lequel il manifeste une brillante admiration pour douze peintres français, accomplit un coup d’éclat. Cet homme compliqué plus encore que complexe, trop longtemps serviteur de son maître, calculateur et malhabile, gouverné par des émotions au moins égales à sa raison, ami fidèle, haï par les siens, détesté par les autres, moqué quelques fois, ridicule aussi, cruel toujours, merveilleusement servi par le sort et la nature, desservi par lui-même, n’aura démontré, qu’une ruse vaine alors qu’il possédait le don de convaincre et de partager. Quand il parle d’art, il parle d’or : son discours est d’un fin connaisseur, d’un admirateur sincère et compétent. Nous y reviendrons.

Pour l’heure, nous trouvons piquant cet autoportrait biaisé, dans l’entretien qu’il a accordé au Point : «[Gustave Caillebotte] avait tout contre lui. Pensez-donc : bourgeois, mécène envers ses amis impressionnistes, sportif, rendant service à chacun. Et, en plus, un talent extraordinaire ! Comment voulez-vous plaire dans ces conditions ?»

Canal Plus, toujours moins d’esprit

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Au risque du ridicule, ou de choquer, il me faut confesser quelque chose d’un peu honteux. Les affiches de publicité de Canal Plus exposées ces jours-ci dans les rues de Paris me choquent profondément. Oui, me choquent. Je suis choqué, comme un vieux con d’antan. Elles me font jurer tout seul à chaque fois que je tombe dessus, et ressembler un instant à un membre de ces légions d’insensés qui ont envahi nos villes ces dernières années, un de ces innombrables fous à oreillette qui nous font sursauter lorsqu’ils s’en prennent sans nous voir, nous qui les croisons paisiblement et cherchons en vain leur regard, aux invisibles démons qui leurs parlent à l’oreille. Ces affiches me font grommeler seul dans la rue. C’est qu’elles me choquent plus encore, oserais-je l’avouer, que les blagues racistes qu’un quelconque beauf m’envoie parfois sur Internet.

Elles ne disent pourtant pas grand-chose ces affiches. « Vous n’en reviendrez pas. Eux non plus », fanfaronne la première qui vante une nouvelle série, intitulée The Pacific, produite par Tom Hanks et Steven Spielberg, consacrée à la guerre du Pacifique. « La morale de cette série c’est qu’il n’y en a aucune, prétend l’autre en exaltant les vertus d’un feuilleton, Mad Men », qui décrit la vie d’une agence de publicité new-yorkaise des années 1960. Rien de plus attendu que cette pirouette. Et pourtant, ces affiches m’énervent.

L’air de rien, l’esprit du temps rigole de tout, notamment du meurtre

Alors, tant pis pour ceux qui n’y verront que le marmonnage rituel d’un catho coincé, mais il me faut préciser ici ce qui me choque. On dirait que la seule façon de raconter des histoires est le sourire en coin et la distance narquoise. L’air de rien, l’esprit du temps rigole de tout, notamment du meurtre et du cynisme. Le massacre de masse et la cruauté sont des arguments de vente. « Ils n’en reviendront pas, ils vont tous se faire hacher menu par les Japs, c’est pas un programme sympa, ça ? On va bien se bidonner devant ces flots de sang ». Cela me fait penser à Sea, Sex and Blood du fils Arcady qui sort ces jours-ci. Ça déchire grave, non, ces morceaux de chair éparpillés dans la chaleur de l’été par des piranhas en 3D ? Ça distrait de l’ennui des plages. Trop délire !

Le pire, c’est que nos communicants ne veulent même pas choquer : ils ne se rendent même plus compte de ce que cette apologie implicite du meurtre a de choquant. Heureusement, grâce à quelques vieux cons dans mon genre, ils auront en prime la satisfaction du rebelle convaincu d’avoir épaté le bourgeois. Si on comprend bien, dans « l’esprit Canal », la mort à grande échelle, c’est fun

Je n’attends strictement rien d’une télévision qui est l’amie de nos jeunes au point de les tutoyer sans vergogne et dont les animateurs s’imposent un ton éternellement décontracté, et exhibent sans pudeur leur faciès sempiternellement hilare. Cette orgie de bonne humeur et de détachement m’épuise et me dégoûte. Je ne connais donc rien ou presque de ces séries « vraiment géniales » qui surclassent paraît-il les meilleurs des feuilletons d’autrefois dans l’art de « fidéliser » les spectateurs. Le sens critique ayant déserté la critique, elles sont à la mode jusque dans des cercles naguère encore exigeants. Elles ont même leur émission sur France Culture, intitulée comme il se doit Mauvais genre ou quelque chose d’approchant, qui nous invite complaisamment (pour rire bien sûr, la culture c’est quand même pas pour peine-à-jouir même sur France Cul) à « suivre notre mauvaise pente » et à « céder à nos bas instincts » après avoir « montré patte bien noire », en jouissant du spectacle des crimes en séries américains et de celui des lolitas nippones. Comme le dit une connaissance, caissière au Monoprix Croix de Chavaux à Montreuil, afficher son mauvais genre, de nos jours, c’est ça qui fait bon genre.

Il y a tout de même quelque chose d’hilarant, c’est que sur son site, la chaîne des comiques revenus de tout de l’amoralisme triomphant sacrifie furieusement à une stricte bigoterie contemporaine à propos précisément de la série dont elle proclame sans pudeur sur les murs de Paris l’absence de morale. Dans ce Mad Men, apprend-on, un certain Don Draper, « personnage emblématique, pétri de cynisme et de contradictions » « se garde de juger un homosexuel » qu’il surprend en pleine action. Emblématique, tu crois pas si bien dire mon pote. Qu’on ne s’inquiète pas, il y en a pour tout le monde. Au cas où on n’aurait pas compris, il est précisé que la série « met brillamment en images (…) le sexisme ordinaire, les préjugés raciaux et homophobes, et d’autres absurdités nées de la morale. » Ouf, la morale est sauve.

Comme le disait presque Baudelaire, la ruse la plus cocasse de la morale contemporaine, c’est de nous faire croire qu’elle n’existe pas.