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Sarrazin vs. Sarrasins

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« Les Musulmans ne contribuent en rien à la prospérité de l’Allemagne et vivent aux crochets de l’Etat ». Telle, est, en substance, la thèse de Thilo Sarrazin, membre du directoire de la Bundesbank. En outre, ajoute-t-il, le taux de natalité quasi prodigieux de la communauté musulmane aurait un impact fâcheux sur le QI collectif des Allemands. Bref, « L’Allemagne se détruit », proclame Sarrazin dans le titre de son livre paru la semaine dernière et qui, d’ores et déjà, figure sur la liste des best-sellers d’Amazon outre-Rhin. L’ennui c’est qu’en raison de sa virulence, Sarrazin risque de rendre impossible un débat dont l’Allemagne a furieusement besoin – et qui rappelle beaucoup celui qui a tant de mal à émerger en France.

En quelques plateaux-télé, Sarrazin a donc conquis la gloire du brave type qui ose enfin dire à haute voix ce que la majorité silencieuse des autochtones pense depuis un certain temps. Il a été menacé physiquement par le groupe prétendument antifasciste « Antifa ». Et la classe politique allemande, à commencer par la chancelière Angela Merkel, n’a pas perdu de temps pour crier à l’outrage. Qualifiant les propos de Sarrazin d’« absurdes » et « complètement inacceptables », la nouvelle « dame de fer » de l’Europe a déclaré dimanche dernier, sur la chaîne télévisée ARD, qu’ils « divisaient la société allemande ». Le chef des Verts allemands, Cem Ozdemir, s’est carrément lâché, comparant Sarrazin à un « leader tribal du calibre de ben Laden ». De son côté le directoire de la Bundesbank, dont les membres n’ont jamais été sélectionnés pour leurs qualités professionnelles ou personnelles mais en fonction d’un dosage politique et régional, a demandé au Président allemand, Christian Wulff, la tête de Sarrazin. Un fait sans précédent dans la cinquantenaire histoire de cette très discrète institution, et un véritable casse-tête juridique qui suscite la perplexité des juristes du gouvernement. Mais il n’est pas certain que ce soit la première préoccupation de Sarrazin.

Une place à prendre à la droite de la CDU

L’Allemagne a changé. Et le docteur Thilo Sarrazin l’a compris. Mais il est loin d’être un loup solitaire. D’autres avant lui ont marché sur ses plates-bandes. Udo Ulfkotte, ancien conseiller du gouvernement Kohl et collaborateur régulier de la très respectable Frankfurter Allgemeine Zeitung, s’est fait remarquer pour avoir déclaré que « le tsunami de l’islamisation est en train de déferler à travers le continent européen ». Ralph Giordano, écrivain réputé et autorité morale, a estimé que l’Islam était une religion totalitaire. L’écrivain néerlandais Leon de Winter, connu en Allemagne grâce à ses contributions à l’hebdomadaire Der Spiegel, dit avoir identifié « le visage de l’ennemi », ajoutant, en termes plus sobres : « depuis les années 1960 nous nous trompions nous-mêmes en disant que toutes les cultures se valent ».

Pour la presse allemande, trois raisons expliquent son phénoménal pouvoir de séduction des masses.
Premièrement la « linguistique violente » de son livre, pour reprendre l’expression du chef du SPD, Sigmar Gabriel, s’avère correspondre aux attentes des Allemands. Si un sondage TSN Emnid réalisé pour l’hebdomadaire Focus révèle que deux tiers des Allemands rejettent la théorie de Sarrazin sur « l’abêtissement » général dû à l’accroissement de la population d’origine arabe ou turque, mais un autre sondage réalisé online par la chaîne d’information continue N-TV, révèle que ses opinions sont partagées par 96% des téléspectateurs. Et l’intéressé a affirmé sur la chaîne ARD que 95 % des lecteurs qui lui ont écrit estimaient qu’il n’était pas allé assez loin.

À lire le blog Politicaly Incorrect, on se dit en effet que les Allemands peuvent aller très loin et qu’ils y vont. « L’islam est une maladie mentale volontaire », « Il n’y a qu’un seul mot pour décrire l’islam : barbarie ! », « Il est vain de se colleter avec cette culture inférieure », proclament les auteurs anonymes des post, tout en traitant les musulmans tantôt d’« enculeurs de chèvres », tantôt de « souillons voilées ». On peut s’indigner, crier au racisme comme le font nombre de commentateurs. On peut également, avec le chroniqueur de Der Spiegel, regretter que le scandale détourne l’attention du problème réel: « Bientôt, tout ce qui devait être dit à propos de Sarrazin sera dit et lui même oublié. Mais quel homme politique aura le courage de s’engager à ce que chaque enfant de quatre ans vivant dans le quartier des immigrés de Neukolln aille à l’école ? »

La deuxième raison du succès populaire de Thilo Sarrazin est qu’il fait entendre une voix manquante sur la scène politique allemande. À la différence de nombre de pays européens, l’Allemagne n’a pas de parti « populiste » qui occuperait l’espace situé à droite des chrétiens-démocrates. Avec pour conséquence perverse le fait que l’électorat qui serait tenté de donner sa voix à un parti d’extrême droite, et dont l’importance est estimé à quelques 20%, vote pour la CDU. Résultat, durant des décennies, le slogan officiel du parti, qui est par ailleurs opposé à l’entrée de la Turquie dans l’UE, a été : « l’Allemagne n’est pas un pays d’immigration ». Il y a dix ans, Friedrich Merz, député CDU au Bundestag, invitait tous les immigrés à rejoindre la Leitkultur allemande – la culture dominante- appel à l’assimilation évidemment interprété par la gauche comme un dénigrement des autres cultures. Avec l’affaire Sarrazin, la question de l’immigration se rappelle au bon souvenir de la chancelière qui ne peut pas négliger les bataillons d’électeurs qui y sont sensibles. D’où ses propos au quotidien turc Hurriyet : « Nous désirons offrir toutes les opportunités qu’un pays ouvert puisse offrir à ses citoyens issus de l’immigration. Ces gens-là doivent avoir leur part dans la vie sociale, économique et culturelle. Mais nous attendons également d’eux qu’ils déclarent clairement vouloir participer à cette vie et qu’ils en apportent les preuves. (…) Beaucoup de Turcs vivent en Allemagne et je suis persuadée que la majorité d’entre eux s’est intégrée parfaitement bien ».

Difficile quoi qu’il en soit d’occulter le réel. Nul n’a oublié le discours prononcé il y a deux ans par Recep Tayyip Erdogan devant la communauté turque de Cologne, dans lequel le Premier ministre turc mettait ses compatriotes en garde contre les méfaits de l’assimilation, en la qualifiant explicitement de « crime contre l’humanité ».

La popularité des thèses de Sarrazin a évidemment quelque chose à voir avec un passé ressassé – peut-être à l’excès. Comme le souligne Ulrich Kober de la Fondation Bertelsmann, « le rejet du racisme et du fascisme fait partie du mythe fondateur de l’Allemagne contemporaine ». Pendant les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les Allemands ont été obligés de prouver au reste du monde leur tolérance et leur ouverture. L’immigration ne pouvait pas être une question ou un enjeu politique mais simplement un fait. « Trop longtemps, lit-on dans la Suddeutsche Zeitung, les Allemands ont pensé qu’ils pouvaient laisser aux immigrés la décision de quand et à quel degré ils veulent s’intégrer. De même que la décision de s’ils veulent ou non s’intégrer. »

Une partie des immigrés refuse de s’intégrer

Le meurtre du cinéaste Theo van Gogh, les attentats de Londres et de Madrid et l’affaire des caricatures de Mahomet en 2006 ont alerté l’opinion publique. Certes le terrorisme islamiste a épargné l’Allemagne. Mais la presse nationale rapporte quasi quotidiennement des cas de mariages forcés, de crimes d’« honneurs », ou de règlements de comptes au sein des mafias albanaise ou arabe. Dans certains quartiers de Berlin, comme à Kreuzberg, trois quarts des élèves ne maitrisent pas suffisamment l’allemand pour pouvoir suivre les cours. Et selon Wolfgang Bosbach, le président de la Commission des affaires intérieures du Parlement, un tiers des étrangers inscrits à des cours d’allemand pour augmenter leurs chances sur le marché de l’emploi, ne se présentent même pas dans les établissements désignés. Dans ces conditions, il devient difficile de ne pas voir qu’une partie de la population immigrée refuse de s’intégrer à la société allemande.

Rien ne prouve cependant que cette prise de conscience aura des conséquences politiques – il est vrai que personne en Europe n’a de solution clé en main. Trop âgé et trop techno pour fonder un parti susceptible d’occuper la place vacante sur la droite de la scène politique, Sarrazin continuera tout au plus à participer à des talk-shows et à effrayer ses concitoyens en leur rappelant que le nombre des musulmans devrait s’élever à 35 millions en 2100. D’ici là, la politique d’immigration passive et indéterminée a encore de beaux jours devant elle.

La vie derrière soi

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On aura beau manifester. On aura beau protester. On aura beau chantonner, sur tous les tons, les plus beaux slogans du monde, les reprendre en leitmotiv, défendre la veuve de 120 berges et l’orphelin de 60 ans. On aura beau être beau, c’est-à-dire être vain, précaire et inutile : rien ne changera tant que s’imposera à nous l’implacable réalité. L’impératif marxiste, fixé très tôt dans les Thèses sur Feuerbach, n’y peut rien : transformer le monde n’inclut pas de faire passer ses rêves pour la réalité ni de prendre des vessies pour des lanternes.

Autant le dire d’emblée, comme l’a avoué récemment un improbable arc rocardo-sarkozyste : le problème des retraites n’est pas un problème financier. 35 milliards de déficits annuels, ça fait tout juste de quoi payer les apéricubes aux banquets du système bancaire international auprès duquel notre système social emprunte. Le problème des retraites n’est pas même un problème social – le propre de la « retraite » étant précisément de s’éloigner, de s’abstenir voire de se retirer de la vie sociale. Le problème des retraites n’est pas le problème du gouvernement actuel, mais de tous les gouvernements qui ont laissé pourrir la situation depuis 1975, suivant précautionneusement la doctrine de Henri Queuille : « Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre. »

Le problème des retraites : un problème de vieux

Le problème des retraites est le problème des vieux. Sont trop nombreux : 1 Français sur 5 a, aujourd’hui, plus de 60 ans. Seront à l’avenir (car l’avenir leur appartient aussi, c’est leur principal fonds de pension) encore plus nombreux. Bonjour l’ambiance ! L’INSEE (qui est à la France ce que Paris-Turf est au tiercé) pronostique qu’en 2050 1 Français sur 3 aura plus de 60 ans.

Epidémie de vieux ? Oui, peut-être. On ne saurait dire. La Faculté ne s’est pas encore prononcé là-dessus. Enfin, elle a essayé. Elle parle depuis 1975, c’est-à-dire depuis la parution de La Vie devant soi, de « vieillissement prévisible de la population », « d’allongement de l’espérance de vie », mais ne tranche jamais dans le vif du sujet : les vieux sont-ils trop nombreux ? Comment s’en séparer ?

Se séparer d’un vieux. C’est assez simple pourtant. La recette est connue. L’arsenic est la méthode la plus lente, mais éprouvée, à Loundun, chez Marie Besnard. Le cyanure est plus rapide mais n’a pas le charme des vieilles dentelles. Le meilleur est encore l’abandon, chez lui, à domicile, du vieillard ou de la vieillarde, assoiffé en temps de canicule. Privé de relations sociales, le vieux crève. Et il le fait plutôt bien. On se presse à manifester, dans la rue, pour le maintien du départ du roulant de la SNCF à 50 ans, mais pour aller, un jour par semaine, aller visiter l’ancêtre qui se fait sous lui au point de puer l’ammoniaque, il n’y a plus personne. Faut pas pousser ! Se faire sur soi n’est pas un avantage acquis.

C’est bien, pourtant, de cela qu’il s’agit. Régis Debray a, sous la forme du pastiche, écrit, il y a quelques années, un beau petit texte à ce sujet : Le Plan vermeil. Mais le pastiche est, parfois, une façon de faire dans des violons qui sonnent faux. La vérité est qu’en 60 ans à peine, nous avons pris 15 ans dans la vue. De 1950 à aujourd’hui, les Français ont gagné 15 années d’espérance de vie supplémentaires. Financer les pensions de gens qui passaient l’arme à gauche sitôt les 70 berges passées ne posaient pas de gros problème. Promettre, en 1983, la retraite à 60 ans à des gens qui avaient cinq ans plus tard rendez-vous chez Borniol n’était pas insurmontable. La difficulté est que nos vieux ont vieilli et que, la médecine aidant, ils ont retardé l’heure où nous allions en chœur tenir les cordons du poêle. Le vieux met un peu de réticence à se laisser vite enterrer : là est le problème.

Dès lors, le système actuel de répartition est intenable, à moins de paupériser les vieillards, de déposséder des fruits de leur labeur les actifs ou de faire reposer sur les générations futures, comme nous le faisons aujourd’hui, notre propre inconséquence. Comme disait le camarade Lénine, que faire ?

Que faire des retraites ? Non, là n’est pas la question. Que faire des vieux et de l’allongement de la vie ? Que faire de la rotation plus lente du parc locatif, des transmissions moins rapides du patrimoine, de l’augmentation des dépenses de santé liées au grand âge ? Que faire de nos politiques publiques qui seront, de plus en plus, hypothéquées sur la vieillesse ? Moins de crèches, plus d’unités Alzheimer ! Car la France y passera dans les prochaines décennies – elle a déjà commencé : elle conduira des politiques de vieux, faites pour les vieux et par les vieux.

Lorsqu’en 2050, 1 Français sur trois aura plus de soixante ans, le système de répartition ne tiendra plus. Préparons-nous y donc, dès à présent. Le péril vieux menace : c’est Al Quaïda dans nos hospices. Ne les poussez pas discrètement sur les rails du métro comme un instinct naturel pourrait vous y forcer. Contentez-vous de leur servir, chaque semaine, le porto du dimanche, le plus malthusien de nos apéritifs. Les triglycérides ne leur pardonneront pas. Mais ils auront vécu. Morts, bourrés et vaincus.

Le Plan vermeil: Modeste proposition

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Le devoir du sol

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Révolution française

Quand on est français, c’est pour la vie. Cette proposition ne fait pas l’unanimité à Causeur. Cyril Bennasar a en effet défendu l’idée sarkozyste de « retirer la nationalité française aux Français d’origine étrangère qui attenteraient à la vie d’un policier ». Et il m’apprend qu’en lançant cette proposition, Nicolas Sarkozy ne s’inscrivait pas, comme on l’a répété de toutes parts, dans les traces de Pierre Laval mais dans celles de Léon Blum : une loi votée sous le Front populaire prévoyait en effet de déchoir de leur nationalité les Français naturalisés depuis moins de deux ans condamnés à des peines de prison supérieures à deux ans. Cette précision rend encore plus indécente l’évocation, à ce sujet, des « années noires ».

Je persiste cependant à penser que Bennasar et Sarkozy se trompent. L’égalité devant la loi n’est pas un colifichet juridique ni un chichi bien-pensant, elle est au cœur de l’ADN démocratique. Sauf à devenir une « nation morale » aussi privée de capacité d’action que la gauche du même nom, il nous faut admettre qu’un criminel français et un salopard français sont aussi français que vous-et-moi. Au-delà des principes, le président commet une faute politique, non pas parce qu’il tente de séduire ou de rassurer les électeurs qui se baladent entre l’UMP et le Front national – il me semble, à moi, que convaincre les électeurs fait partie de son boulot –, mais parce que le message subliminal véhiculé par cette proposition est purement et simplement mensonger : à supposer que cette mesure soit adoptée[1. Et, contrairement à mes prévisions, il semble bien qu’elle soit en passe de devenir une loi.], elle ne règlera rien. Nos concitoyens « issus de l’immigration » resteront nos concitoyens et laisser penser le contraire, aux électeurs frontistes comme aux autres, est inutile et dangereux. Nous devons les aider, au besoin les obliger (par la loi), à être des Français à part entière et non pas des « Franco-ceci ou des Cela-français » vivant au rythme et selon les codes culturels des pays d’origine tout en bénéficiant des droits et libertés afférents à la citoyenneté.

[access capability= »lire_inedits »]La nationalité, donc, ne se reprend pas. Raison de plus pour ne pas la donner à n’importe qui. La France des droits de l’homme n’est pas un droit de l’homme. Si le divorce n’existe pas, on peut et on doit se montrer encore plus regardant quant au choix de l’épousée. En clair, le « droit du sol » n’est pas un impératif catégorique. En dépit des heures sombres de leur histoire, les Allemands continuent à appliquer le « droit du sang », corrigé et amendé par l’existence de procédure de naturalisations. Mais un descendant d’Allemands, vivrait-il au Chili, peut revendiquer sa qualité d’Allemand.

La France peut être un héritage ou un désir. Elle ne saurait être un hasard

Est français tout individu né sur le territoire français. On aimerait se contenter de ce beau principe. L’ennui, c’est qu’il aboutit à une conception purement bureaucratique de l’appartenance nationale, d’ailleurs récusée par la majorité des intéressés qui proclament avec constance leur refus d’être seulement « Français de papiers ». Renaud Camus rappelait dans notre dernier numéro que la France peut être un « héritage » quand on a la chance d’être né Français[2. Ce qui signifie, contrairement à ce que prétend Brice Hortefeux, qu’on n’a rien fait pour la mériter.]. Elle peut aussi, ajoutait-il, être un « désir », voire un « ensorcellement » comme pour Paulina Dalmayer qui répond à l’écrivain (son texte sera prochainement en ligne). Elle ne saurait être un pur hasard. Au lieu de nous embarquer dans une impasse, le président devrait donc demander à ses services de réfléchir sérieusement à la possibilité de durcir les conditions d’acquisition de la nationalité française.

Si elle confère une citoyenneté pleine et entière de même que l’adoption est une filiation pleine et entière, la naturalisation ne saurait être une obligation mais un choix et un choix librement consenti par les deux parties. En théorie, c’est le cas puisque les enfants nés en France de parents étrangers ne deviennent français qu’à l’âge de 13 ou 16 ans et après en avoir clairement exprimé la volonté. Dans la pratique, la procédure est quasiment automatique.

Le « droit du sol » restera la base de la nationalité à la française, ne serait-ce que parce que nous ne disposons pas d’autres critère. La France n’est pas une nation ethnique : ce n’est pas un principe mais une réalité historique. En revanche, il est temps de rappeler que la citoyenneté confère des droits et des devoirs. S’il y a un « droit du sol », il doit aussi y avoir un « devoir du sol ». Le désir ne suffit pas. On n’ira pas jusqu’à demander aux candidats au passeport « ce qu’ils peuvent faire pour leur pays ». Mais on peut exiger d’eux qu’ils adhèrent, non seulement aux lois, mais aussi à ce qu’on appelle, au sens large, la « culture ». Il ne s’agit pas de les obliger à lire Balzac ou Marivaux[3. Encore que ce serait le meilleur service à leur rendre, à eux comme à leurs jeunes concitoyens « de souche ».] mais de leur rappeler que la France est composée d’individus libres et non de groupes autorisés à faire prévaloir leur propre loi sur les territoires où ils sont majoritaires. Si on refuse le « passeport à points », il faut aussi refuser la France à la carte.[/access]

Radical pas libre

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La Voix du Nord épingle cruellement Bernard Tapie, qui n’a pas honoré de sa présence l’université d’été du Parti Radical de Gauche, ce week-end à Seignosse. L’ancien modèle d’entrepreneur selon François Mitterrand prétexte le vif chagrin qu’il a éprouvé après la mort de son chien. Le journal écrit : « Lors d’un face-à-face télévisé avec Jean-Marie Le Pen, Bernard Tapie avait justement rappelé à l’animateur -qui croyait drôle de déposer une paire de gants de boxe sur la table- que la politique était une chose sérieuse. Il faut croire qu’elle est aujourd’hui moins importante que la mort d’un chien. »

Mais nous pensons, au contraire, que cette excuse est fort valable! Si notre petite chienne teckel venait à disparaître, nous serions accablés d’un chagrin tel, qu’il nous serait impossible de produire le moindre article pour Causeur. Et nous ignorerions, alors, les réclamations de notre Tsarine pourtant crainte et bien aimée, ainsi que les plaintes et les lamentations de nos nombreux lecteurs. Oui, vraiment, son deuil animalier nous rend éminemment sympathique ce mirobolant personnage, et nous nous réjouissons même qu’un tribunal dit arbitral l’ait rétabli dans ses droits!

Abbas et Netanyahou enfin d’accord pour un accord ?

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Pour une fois, pour une fois seulement, nous allons nous montrer optimistes. Bien sûr, dès qu’il s’agit des rapports entre Israéliens et Palestiniens, l’exercice est périlleux. Et pourtant, cette fois, pour m’y être frotté à plus d’une reprise depuis la conférence de Madrid de 1988, j’ai décidé de me ranger dans le camp de ceux qui y croient. Les deux attaques en Cisjordanie, qui ont fait quatre morts et plusieurs blessés israéliens la veille de l’ouverture du dialogue et le jour où il a officiellement commencé à Washington, auraient pu me faire changer d’avis. Mais non. J’y crois. Et pas seulement parce qu’aller à l’encontre de tous les commentateurs, tous convaincus que « cette fois encore, cela ne marchera pas », que « le président Obama va droit dans le mur », que « le Hamas lamine le pouvoir de Mahmoud Abbas » et que « Netanyahou mène tout le monde en bateau », a un je-ne-sais-quoi d’exaltant.

Un premier constat : en dépit des deux attaques et des déclarations incendiaires des organisations radicales, Hamas en tête, qui en promettent d’autres, la violence est à son niveau le plus bas depuis plusieurs années. La seconde intifada semble être un lointain souvenir et les dirigeants israéliens de tous bords devraient en principe avoir plus de facilité à « faire passer la pilule » d’un accord avec les Palestiniens, notamment par le biais d’un référendum, une consultation qu’envisage d’ailleurs sérieusement Benjamin Netanyahu dans un an. Abbas, contrairement à Arafat, n’est pas perçu par la majorité des Israéliens comme un manipulateur qui brandit le rameau d’olivier d’une main et le terrorisme de l’autre. Il l’a d’ailleurs prouvé peu après les tirs revendiqués par le bras armé du Hamas en ordonnant une vague d’arrestations massives dans les rangs des islamistes, avec l’assistance proche-lointaine des services de renseignements voisins.

Un deuxième constat : le scepticisme de rigueur de part et d’autres n’a pas empêché ces derniers mois la formation d’un consensus favorable à la création d’un Etat palestinien, à condition que l’Etat en question jouisse d’une indépendance acceptable et accepte de vivre pacifiquement aux côtés d’Israël. Même les Palestiniens de Gaza auront du mal à rejeter un tel développement et pourraient, on peut rêver, faire plier l’intransigeante direction du Hamas.

Quant au sujet qui fâche, la colonisation, il semblerait, vu de Paris, que les Israéliens aient enfin cédé aux sempiternelles exigences américaines de ne plus construire en territoire occupé, qu’ils n’aient pas l’intention de renouveler le moratoire de dix mois sur la construction en Cisjordanie qui arrive à terme le 26 septembre : en somme, on dirait qu’ils ne souhaitent pas que Mahmoud Abbas claque la porte des négociations à peine remises à flot s’il venait à apprendre que des bétonneuses entraient en action.

Autre sujet potentiellement explosif : le « droit au retour » des réfugiés palestiniens de 1948 et 1967 sur lequel les Israéliens ne sont pas du tout prêts à transiger mais sur lequel Abbas, soumis aux pressions américaines, pourrait en fin de compte lâcher du lest. Tout comme Israël, ainsi que l’a récemment déclaré Ehud Barak, pourrait céder sur la sacro-sainte réunification de Jérusalem, en acceptant qu’un drapeau palestinien flotte sur une partie du secteur oriental de la ville. Restent le tracé compliqué des frontières du futur Etat palestinien, la question de la sécurité à ces frontières inhérente à celle de l’armement dont disposerait le nouveau venu au sein de la communauté des Nations. Autant de questions qui ont le mérite de ne pas être trop nombreuses et d’avoir des contours clairement définis en vue d’un « marchandage » final qui débouchera, inch Alla’h, sur un accord définitif.

Si on ajoute à tout cela un Netanyahu particulièrement en verve, puisqu’il a réussi à faire taire les critiques habituelles de la gauche israélienne sur ses réelles intentions de faire la paix avec les Palestiniens, un Amr Moussa, président de la Ligue arabe, qui entonne pour une fois le refrain de John Lennon « Give Peace a Chance », et un Ahmadinejad égal à lui-même lorsqu’il affirme que les pourparlers sont « morts-nés », on ne peut qu’être optimiste.

Wikileaks, fuites en avant

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Henri Gervex, À "La République française", 1890

Tous journalistes : telle était la grande promesse d’Internet. Le foisonnement des blogs a été salué comme la preuve de l’avènement de médias sans médiation, c’est-à-dire sans intermédiaires entre « producteurs » et « consommateurs » d’information. Pourtant, cette nouvelle arme « citoyenne » a vite été récupérée par les acteurs traditionnels, sans doute parce que le public a compris que la valeur d’une information se mesurait autant à la signature de l’auteur et au logo du média qu’au contenu. Du Washington Post à WikiLeaks, du Monde à Causeur, il faut toujours se poser les mêmes questions. Qui parle ? Et d’où ?

Avec WikiLeaks, tous journalistes

Le site américain WikiLeaks n’en continue pas moins à croire aux lendemains radieux du « journalisme citoyen sans frontières ». Depuis sa création, en 2006, sa lutte contre la censure en Chine et la corruption au Kenya a valu à Julian Assange, son cofondateur et figure de proue, notoriété et respectabilité. Fort de son succès, fin 2009, il s’attaquait au gros morceau : la politique américaine en Irak et en Afghanistan.

[access capability= »lire_inedits »]Dans le projet WikiLeaks, technologie et idéologie sont inséparables. Ancien hacker et héros de la contre-culture du Web, Assange est un militant du numérique convaincu qu’Internet est le contre-pouvoir absolu. Pour lui et ses semblables, les technologies de l’information constituent l’antidote au totalitarisme façon 1984. L’important, c’est d’y croire. Alors que, sur Wikipedia, nous sommes tous encyclopédistes, WikiLeaks entend fédérer une communauté dans laquelle chacun est tout à la fois informateur, analyste et expert. Comme son nom l’indique (leaks signifie « fuites »), sa marque de fabrique est de publier des informations venues de l’intérieur, en l’occurrence des bases de données gouvernementales. En clair, les contributeurs de WikiLeaks sont des fonctionnaires qui divulguent des infos confidentielles sous couvert d’anonymat. À première vue, rien de très neuf sous ce soleil-là. C’est peu ou prou le principe de la « page 2 » du Canard Enchaîné, à ceci près que les ragots publiés par l’hebdomadaire satirique sont invérifiables (et souvent bidons) tandis que WikiLeaks rend publics, sans les expertiser ni les commenter, des documents confidentiels dont l’authenticité n’est pas contestée. Pas de journaliste, pas de Woodward et Bernstein – les deux héros du Watergate – pas de rédac’ chef mais des informations divulguées.

C’est à ce stade qu’intervient l’innovation technologique : Assange et ses amis ont développé des outils informatiques qui protègent l’anonymat des contributeurs. Les fichiers envoyés au site ne sont pas « traçables », c’est-à-dire qu’il est impossible, y compris pour les animateurs du site, de connaître l’identité des sources qui bénéficient ainsi d’un niveau de sécurité incomparable avec celui qu’offre un média classique, un journaliste pouvant toujours gaffer voire « balancer » son informateur – pour en circonvenir un autre par exemple. Avec WikiLeaks, ce risque n’existe pas.

Seulement, WikiLeaks ne protège pas les bavards contre eux-mêmes. Si le soldat de première classe Bradley E. Manning, 23 ans est fortement soupçonné d’être à l’origine de la divulgation de documents classifiés sur l’armée américaine en Irak, c’est parce qu’il a trop parlé. Son confident l’a trahi. Depuis le mois de mai, Manning doit méditer en prison sur la fiabilité des hommes.

De ce point de vue, rien n’a changé : sans « Gorge profonde », c’est-à-dire sans fonctionnaire, militaire ou autre agent de la puissance publique prêt à transgresser les règles, point de révélations fumantes. Ainsi, le cas de Manning évoque-t-il fortement celui de Daniel Ellsberg, l’homme qui, il y a quarante ans, a fait fuiter les « Pentagon Papers ».

Comme Manning, Ellsberg, qui fut officier dans les marines puis conseiller du secrétaire à la Défense Robert McNamara, était un « insider » impliqué dans une guerre – celle du Vietnam – qu’il jugeait injuste et criminelle. Les deux hommes voulaient servir leur pays. Petit à petit, ils sont arrivés à la même conclusion : le gouvernement américain est sorti de la légalité et ne sert plus les intérêts des États-Unis. En conséquence, ils n’avaient plus le devoir d’obéir mais celui d’informer et d’alerter leurs concitoyens.

WikiLeaks est en train de devenir un média comme un autre

Le scénario du Watergate fut identique : un « insider », Mark Felt, numéro deux du FBI, nourrissait les journalistes, les guidant pas à pas, faisant presque tout le boulot pour eux. Informé des turpitudes des « hommes du Président » et des agissements de leurs « plombiers », Felt avait décidé d’agir. Bob Woodward et Carl Bernstein, les deux journalistes qu’il avait choisis, sont devenus célèbres. Et pourtant, le véritable héros du Watergate, c’est lui, « Gorge profonde », sorti de l’anonymat de son plein gré, des décennies après les faits.

D’Ellsberg à Manning en passant par Felt, les similitudes sautent aux yeux. Il existe pourtant une différence de taille. Dans les cas des « Pentagon Papers » et du Watergate, des rédactions se sont interrogées sur l’opportunité de divulguer une information, alors que, grâce à WikiLeaks, le soldat Manning a décidé seul de jouer avec le secret-défense. Pour WikiLeaks, tout fait est une information qui peut être publiée. Aucun responsable éditorial n’évalue son intérêt pour le public. Quant à s’interroger sur la conformité de la divulgation aux intérêts de l’Amérique, la question semblerait sans doute sacrilège à Assange et à ses amis. On publie d’abord, on discute après. Sous ses airs hyper-démocrates, WikiLeaks finit par confier à un homme seul, et en dehors de toute règle hormis celle que lui dicte sa propre conscience, une décision qui peut avoir des conséquences considérables. Ainsi est-il apparu que la publication de documents sur l’Afghanistan pouvait mettre en péril les locaux impliqués.

Cette polémique semble avoir suscité quelques doutes chez les croisés de la Vérité. Alors que, sur Wikipedia, la rédaction des articles est de plus en plus surveillée, les dirigeants de WikiLeaks (il faut croire que même l’entreprise la plus libertaire a besoin d’un patron) se sont engagés à mieux analyser l’information avant de la rendre publique. Dans cette perspective, ils devraient renforcer le travail en amont de la publication, c’est-à-dire créer, horresco referens, une « rédaction ». Autant dire que WikiLeaks est en train de devenir un média comme un autre. Bienvenue au club.[/access]

Roms : un drame post-communiste

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Mon errance journalistique m’a conduit tout récemment à Bratislava, capitale de la Slovaquie. À peine étais-je arrivé dans cette charmante cité danubienne qu’un drame mettait tout le pays en émoi : un ancien militaire, chômeur depuis deux ans, s’est mis à tirer à la mitraillette depuis la rue sur des appartements de son immeuble occupés par des familles roms. Résultat : huit morts, dont le tireur qui a retourné son arme contre lui une fois son forfait accompli, et sept blessés. La police n’a pas réussi à déterminer précisément les motivations de cet acte meurtrier : crime raciste ou coup de folie ? Probablement un mélange des deux.

Il n’empêche : la « question rom », sous-jacente dans tous les débats politiques d’Europe centrale et orientale, revient au premier plan dans un pays qui a pourtant beaucoup d’autres chats à fouetter ces derniers temps. Le nouveau gouvernement de centre-droit, qui vient d’entrer en fonction doit en effet affronter les séquelles de la crise économique, apaiser les tensions avec un voisin hongrois taraudé par la bête nationaliste, et surveiller du coin de l’œil son autre voisin, l’Ukraine, où le nouveau président, Viktor Yanoukovitch, est plus favorable à Moscou que la précédente occupante du poste, Ioulia Timochenko. Dans la liste des tâches que le nouveau Premier ministre, Mme Iveta Radicova, avait inscrites sur son calepin avant d’entrer en fonction « s’occuper des Roms » arrivait en antépénultième position, juste avant « penser à tacler Nicolas Sarkozy ».

Le mode de survie des Roms de Slovaquie

La Slovaquie, contrairement à la Roumanie et la Bulgarie « n’exporte » pas ses Roms. Ces derniers, qui constituent environ 10% de la population, estiment que les conditions de vie qui leur sont assurées par l’Etat-providence slovaque – équivalent du RMI local et gratuité de soins de qualité – les dispensent d’aller faire la manche à Paris ou à Rome. À ce prix, on peut supporter l’opprobre des Slovaques, et les murs que ces derniers érigent dans les villages pour isoler les quartiers où ils résident. Ce mode de survie, en revanche, a le don d’énerver la population non-rom du pays, et cela d’autant plus que celle-ci a été soumise à rude épreuve ces dernières années malgré le décollage économique remarquable de la Slovaquie. L’entrée dans l’euro, en janvier 2009, avait exigé une réduction drastique des dépenses publiques, au détriment des services rendus à la population, des salaires et des retraites. Les Slovaques n’étant pas des Grecs, il leur avait échappé qu’on peut bidouiller les statistiques pour s’éviter trop de désagréments…

Comme les Roms ne cherchent pas trop à quitter la Slovaquie, Bratislava ne s’est pas retrouvée, comme Bucarest ou Sofia, placée sous les feux de l’actualité grâce aux expulsions sarkoziennes : celles-ci ont en effet révélé ou rappelé la situation lamentable réservée aux Roms de Roumanie et de Bulgarie[1. On a pu revoir cet été, sur Arte, le remarquable documentaire « La cité des Roms » de Frédéric Castaignède qui décrit par le menu la vie quotidienne dans le ghetto rom d’une petite ville bulgare], parqués dans des ghettos immondes et objet du mépris généralisé de la population et de ses gouvernants.

Je me suis donc précipité chez mon amie Iveta Radicova[2. En fait, je voyais Iveta Radicova pour la première fois de ma vie dans le cadre d’un entretien accordé à une revue à laquelle je collabore. Mais j’ai bien le droit, de temps en temps, de frimer comme Marek Halter…] pour qu’elle éclaire ma lanterne sur cette fichue question rom, à propos de laquelle je lis et j’entends tout et son contraire, y compris dans ce salon. Il faut préciser qu’avant de faire Premier ministre, Iveta a été longtemps prof de sociologie à l’université de Bratislava, aussi s’est-elle penchée sur ce problème bien avant d’entrer en politique. Elle s’est donc fait un plaisir de m’expliquer la complexité de cette affaire, ce qui me changeait agréablement des propos péremptoires entendus en France à ce sujet ces derniers temps. Sans remonter jusqu’à l’arrivée en Europe, au cours du Haut Moyen-âge, de ces nomades originaires du Rajasthan et autres contrées avoisinantes, Iveta Radicova estime essentiel de prendre en compte l’histoire de ce peuple dans la région au cours des trois derniers siècles.

Dans l’Europe des Empires : l’échec de l’intégration

Aux confins de deux empires multinationaux, l’empire ottoman et la double monarchie austro-hongroise, les « gens du voyage » trouvaient un biotope favorable à leur mode de vie et à leurs activités. Le pouvoir central était lointain, ses fonctionnaires locaux aisément corruptibles, et leur nomadisme leur permettait de remplir quelques fonctions économiques dans des provinces rurales à l’écart des grandes voies de circulation. Marchands de chevaux qu’il élevaient et sélectionnaient, rémouleurs, rétameurs et rempailleurs, musiciens et comédiens ambulants, ils compensaient leur mauvaise réputation – pas toujours usurpée – de voleurs de poules par une utilité sociale qui n’avait pas échappé, par exemple, à l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Celle-ci, au début du XVIIIème siècle, s’était mis en tête de les intégrer au processus de modernisation des marches de son empire en les incitant à se fixer dans les villes et les villages et à mettre leur compétences techniques au service de la collectivité. Dans l’ensemble, ce fut un échec, car la cohabitation entre ces Roms sédentarisés et les autres peuples se révéla quasi impossible : le refus d’assimilation des premiers au mode de vie majoritaire, leur endogamie stricte confortaient chez les Hongrois, les Slaves et les Roumains des préjugés déjà bien ancrés. Privés de leurs créneaux économiques par le développement des techniques et des transports, les tribus roms ou tziganes se trouvèrent bien souvent réduites à la mendicité ou à la délinquance. Le dépeçage des empires autrichien et ottoman après la première Guerre mondiale leur conféra la nationalité des nouveaux pays où ils se trouvaient au début des années vingt du siècle dernier, mais cela n’eut que peu d’effet : la liberté de circulation en Europe centrale faisait d’eux des saute-frontières au passeport changeant et à la conscience nationale peu développée.

La situation changea radicalement pendant et après la deuxième Guerre mondiale : les Roms vivant dans les pays directement occupés par les nazis (Bohème-Moravie, Yougoslavie, Grèce) furent pour la plupart exterminés dans les camps de la mort. Ceux qui étaient restés dans les pays alliés de l’Allemagne (Roumanie, Hongrie, Bulgarie) eurent plus de chance : beaucoup d’entre eux ont survécu, car les fascistes locaux étaient moins motivés et moins efficaces que les Allemands dans la furie à vouloir faire disparaître les « peuples inférieurs » de la surface du globe.

Pendant cinquante ans, on n’entendit plus parler des Roms

Puis vint la glaciation communiste. Entre 1945 et 1948, date du « coup de Prague » qui vit la Tchécoslovaquie tomber dans l’escarcelle de Staline, une migration des Roms de Roumanie, de Hongrie et de Bulgarie vers la Slovaquie avait eu lieu, ces derniers ayant vite compris que les communistes allaient s’occuper d’eux à leur manière. À l’instar de Marie-Thérèse, mais avec des méthodes plus musclées qu’elle, ces derniers avaient le projet les faire participer à la construction du socialisme dans le cadre des directives élaborées par les divers bureaux politiques des partis communistes locaux. Cela valut également plus tard pour la Slovaquie, où les Roms avaient cru trouver un pays plus accueillant à leur mode de vie traditionnel.

Défense de bouger, de partir à l’aventure sur les routes et les chemins, tous à l’usine, aux champs et sur les chantiers. Gare au « parasitisme » qui vous conduisait tout droit dans les « camps de rééducation à régime sévère ». Pendant un demi-siècle on n’entendit plus parler des Roms de derrière le « Rideau de fer ». En Occident, seuls quelques spécialistes se préoccupaient de cette question, car les défenseurs des droits de l’homme avaient d’autres motifs pour condamner le communisme stalinien : le Mur de Berlin, puis le Goulag suffisaient à occuper l’esprit et le temps des opposants au « socialisme réellement existant ». D’un autre côté, la maxime cachée de ces régimes – « faites semblant de travailler et l’Etat fait semblant de vous payer » – se révélait plus intégratrice des Roms que l’exploitation capitaliste. L’ouvrier tchèque, hongrois ou roumain « accrochait son chapeau » à sa patère dans l’entreprise d’Etat, touchait son maigre salaire, et filait ailleurs la moitié du temps pour travailler au noir ou « perruquer » dans son atelier. Son collègue rom bullait à l’usine avant d’aller faire la fête avec les siens dans les HLM lugubres qu’on leur avait attribués à la lisière des villes, ou dans leurs masures à la campagne. Chacun son truc. Le caractère policier de ces régimes et la surveillance généralisée des populations par les « organes » de l’Etat communiste dissuadaient les potentiels maraudeurs de cette communauté d’exercer leurs activités. Les peines très sévères appliquées à ceux qui se rendaient coupables « d’atteinte à la propriété du peuple » limitaient le nombre des récupérateurs de métaux habiles à s’accaparer le cuivre des bâtiments publics et des lignes électriques. Seuls sévissaient, aux abords des hôtels et des gares, des changeurs furtifs et clandestins de devises fortes en monnaie locale qui arnaquaient joyeusement les touristes occidentaux.

Le mistigri refilé aux pays riches

Après l’écroulement du communisme, cet équilibre fut rompu : pour survivre il fallait travailler, et pas seulement pointer à l’usine et faire semblant. Le chômage fit son apparition, frappant prioritairement ceux dont la qualification professionnelle était minimale et la productivité insignifiante, ce qui était le cas de la très grande majorité de la population rom. La ghettoïsation de fait et le peu d’importance accordée par la culture rom à l’éducation donnée hors de la communauté avait abouti à la constitution d’un système scolaire à deux vitesses : une éducation au rabais pour les Roms et les écoles de qualité pour les autres. « Horreur ! » s’écrièrent les belles âmes de l’Union européenne venues inspecter les pays candidats à l’adhésion à l’UE. « Mélangez-moi tout cela vite fait, sinon vous n’aurez pas un sou de Bruxelles ! » Cela eut pour conséquence que les dirigeants des pays concernés, qui étaient persuadés que cette « déségrégation » brutale était vouée à l’échec, virent sans trop de chagrin les Roms filer vers l’Ouest, quand ils ne les poussaient pas discrètement à déguerpir. La solution consistant à « européaniser » le problème, c’est-à-dire passer en douce le mistigri aux pays riches au nom de la liberté de circulation, n’était pas pour déplaire aux nouveaux dirigeants roumains et bulgares. « Et voilà comment on aboutit à une politique contraire aux droits de l’homme en se réclamant des droits de l’homme ! » conclut Iveta Radicova à l’issue de notre conversation. « D’accord, rétorqué-je, mais alors, qu’est ce qu’on fait pour bien faire ? ».

La réponse d’Iveta à cette question ne sera pas du goût de ceux dont le cœur saigne en raison des mesures barbares instaurées par Sarkozy et Hortefeux. Elle consiste, pour l’essentiel, à s’efforcer d’augmenter par tous les moyens « l’employabilité » de ces populations en luttant sans concessions contre tout ce qui, dans la tradition rom, y fait obstacle : sortie prématurée des enfants du système scolaire, mariages précoces, transmission de valeurs incompatibles avec les lois du pays. On va encore tousser à Bruxelles.

Nu intégriste

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Cet été aura vu, à Mexico, Bruxelles et Montréal, des cyclistes déambuler sur leur engin en vue de demander (encore) plus de droits et d’aménagements pour la petite reine. Particularité de la manif ? A poil !

Au mois de juillet, en Grande-Bretagne, dans l’Essex, plus d’une centaine de personnes se sont réunies dans un parc d’attraction avant de se faire photographier, toujours dans le plus simple appareil, à bord des montagnes russes ! Ils ont ainsi récolté 22 000 £ pour la lutte contre le cancer. Déjà, l’an passé, l’artiste Spencer Tunick – ça ne s’invente pas – défendait les vins français contre l’affreux réchauffement climatique en mettant en scène des centaines de bénévoles en tenue d’Adam.

Visiblement, ça marche, les caméras sont là et en redemandent, ça circule sur internet, bref, ça défrise. Amis des causes désespérées, la nudité vous montre la voie. Militez, pétitionnez, manifestez, faites des kiss-in, mais surtout, faites ça à poil. C’est tendance ! Surtout en été, il faut bien le dire.

Or, un sujet, un poil oublié en ce moment, mais qui ressurgira sous peu, c’est le port de la burqa. On fera donc bien de recommander aux barbus de tout poil et aux enragées du niqab, de se déshabiller et de défiler aux Champs Elysées contre les lois racistes en vigueur chez nous. On pourra penser que la nudité n’est pas approprié à ce type de combat, mais non: quand on se prévaut des libertés pour exiger le droit à la charia, on n’en est pas à une contradictions prés…

Mille ans de solitude

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Ilya Repine, Léon Tolstoï, 1897
Ilya Repine, Léon Tolstoï, 1897.

Le désir forcené d’une nation d’être et de croître : c’est ce que montrait l’éblouissante exposition, justement intitulée « Sainte Russie », qui s’est tenue au musée du Louvre du  10 au 24 mai. Et l’on comprend mieux l’irremplaçable réactionnaire Joseph de Maistre. Celui-ci, reprenant l’une de ses pensées anciennes, selon laquelle « […] si l’on pouvait enfermer un désir russe sous une citadelle, il la ferait sauter », la précise en ces termes : « Il n’y a point d’homme qui veuille aussi passionnément que le Russe. Observez-le dans ses dépenses et dans la manière avec laquelle il poursuit toutes les jouissances qui lui passent par la tête ; vous verrez comme il veut. Observez-le dans le commerce, même parmi les classes inférieures, vous verrez comme il est intelligent et alerte sur ses intérêts ; observez-le dans l’exécution des entreprises les plus hasardeuses, sur le champ de bataille enfin, et vous verrez ce qu’il ose.[1. Joseph de Maistre, Quatre chapitres inédits sur la Russie.] »

De 750 à la seconde moitié du XVe siècle, la longue métamorphose de la Rous'[2. Rous’ désigne le peuple (synonyme de Varègue) et le territoire.] de Kiev en un État puissant témoigne d’une vision politique et administrative à la mesure d’un espace où l’horizon recule toujours. C’est ainsi que, de la naissance de la Sainte Russie à l’avènement du plus éclairé de ses tyrans, Pierre le Grand (1672-1725), s’est constitué l’immense édifice d’une indestructible volonté.

[access capability= »lire_inedits »]Descendants de Vikings gais et massacreurs

Il y eut donc au commencement, avant l’an 1000, une horde venue du Nord, composée de grands gaillards hirsutes qui laissaient derrière eux des villages en ruines, des hommes décapités, des femmes violées, des troupeaux décimés, et quelques rares clients étonnés d’avoir échappé au massacre. Infréquentables, certes, mais nécessaires si l’on en croit le Récit des temps passés, la plus ancienne chronique de l’histoire russe, tout à la fois œuvre littéraire, poème épique et bulletin d’information ; il nous enseigne qu’un peuple, composé pour un quart de commerçants et pour trois quarts de pillards, plus redouté que les loups, plus craint que les esprits mauvais, tantôt s’établissait dans la région de Kiev, tantôt poursuivait sa route sanglante. Le fameux Récit le désigne sous le nom de Rous’, et encore de Varègue, nettement différencié des populations slaves, également présentes dans ces rudes contrées. On s’accorde aujourd’hui sur l’origine scandinave de ces joyeux envahisseurs, aussi habiles à défoncer les crânes qu’à négocier le prix des fourrures. Les Rous’, enfin, sont des Vikings ! Or, le prince Vladimir (980-1015), issu de leurs rangs, après avoir considéré les religions juive, musulmane et chrétienne, opte pour cette dernière, dans sa version orthodoxe. Il sollicite le baptême en 988 « […] et toute la Rous’ kiévienne se convertit au christianisme venu de Byzance. Désormais, les immenses territoires qui s’étendent à l’est de l’Europe, entre la mer Baltique, la mer Noire et la mer Caspienne, deviennent une aire d’expansion nouvelle et privilégiée de la civilisation et de l’art byzantins[3. Janic Durand, Tamara Igoumnova, introduction au catalogue de l’exposition « Sainte Russie ».] ».

Byzantine, cette première Russie l’est assurément, sans pour cela refuser tout à fait l’influence romane venue de l’Occident. Au vrai, il apparaît de plus en plus nettement aujourd’hui que ce pays, traversé par la route fameuse « des Varègues aux Grecs », décrit vers 900 par des marchands arabes de Bagdad et, un peu plus tard, par des juifs de Kiev à l’attention de leurs coreligionnaires du Caire, s’ouvre naturellement à la Scandinavie et au Saint-Empire romain germanique (par la Pologne), et à la Méditerranée. Comme en Occident, c’est d’abord par les moines et dans les monastères que s’organisent, se « déposent » et se développent la science, la technique et l’art. Connaît-on plus admirable, plus émouvante icône de la Vierge que celle d’Andreï Roublev[4. À voir : Andreï Roublev, film d’André Tarkovski.] ? Ce portrait vraiment sublime (vers 1400) est en fait la copie, de la main du maître lui-même, d’une œuvre constantinopolitaine du XIIIe siècle, à caractère miraculeux.

Entraînée à la conquête territoriale par l’irrépressible désir russe, malgré les invasions mongoles (XIIIe siècle) et les révolutions de palais, la Rous’ kiévienne ne cesse de s’agrandir. Vient alors le temps des villes, Novgorod, Pskov, Souzdal, et Moscou, donc, qui se proclame « Troisième Rome ».

Tolstoï, Trotsky, les deux Léon…

Quant aux lois qui règlent les mœurs et les comportements sociaux, on conviendra qu’elles ne sont pas toujours inspirées par l’Esprit saint… La Russie est violente, excessive, aristocratique. Que sont les hommes dans cette immensité qui les dévore ? Des points qui se déplacent, des pions que l’on gouverne, des masses grises que l’on contraint. Les conseillers du prince, qui ne se soucièrent que très tard du sort des serfs, partageaient sans doute le regrettable pessimisme de Joseph de Maistre, selon qui « […] l’homme en général, s’il est réduit à lui-même, est trop méchant pour être libre. » Le servage « à la russe », qui hanta Tolstoï, pourtant contemporain de son abolition, est constitutif d’une société féodale fondée sur la propriété des terres et des hommes qui l’occupent : « Comme cette vieille Russie est misérable au fond, avec sa noblesse si rudement traitée par l’histoire, sans fier passé de caste, sans croisades, sans amour chevaleresque et sans tournois et même sans expéditions de brigandage romantiques sur les grands chemins ! Comme elle est pauvre en beauté intérieure, comme est profondément dégradée l’existence moutonnière et semi-animale de ses masses paysannes[5. Léon Trotsky, article paru dans le journal allemand Die Neue Zeit, 15 septembre 1908, à l’occasion du 80e anniversaire de la naissance de Tolstoï.] ! »

Un barbare éclairé qui ordonne le rasage des barbes

Enfin s’avance un colosse, un très bel homme au regard anxieux, toujours en mouvement, débordant d’une énergie folle qui l’autorisera à bouleverser l’empire ainsi qu’à fonder une ville : Pierre le Grand (1672-1725). Le duc de Saint-Simon, qui l’aperçut à Versailles, dit de lui : « […] Il avait une sorte de familiarité qui venait de liberté ; mais il n’était pas exempt d’une forte empreinte de cette ancienne barbarie de son pays qui rendait toutes ses manières promptes, même précipitées, ses volontés incertaines, sans vouloir être contraint ni contredit. » Au fond, il n’aime guère la « Sainte Russie », maintenue dans la pénombre, tenue éloignée par l’Église orthodoxe du mouvement général qui anime l’Europe occidentale. Se trouvant à Londres pratiquement incognito, il pose pour le peintre Gottfried Kneller (1646-1723), qui le représente dans toute la prestance de ses 26 ans. L’intention du jeune empereur n’est pas neutre : par ce portrait en pied, il signale à ses compatriotes « byzantins » qu’il rompt définitivement avec la tradition iconique. De retour au pays, Pierre réforme sans ménager les susceptibilités, ni négliger les symboles. Il attaque de plein fouet la communauté schismatique des « Vieux croyants » (raskolniki), qui refusent de suivre les prescriptions du patriarche Nikon. Ses deux oukases (1705 et 1722), relatifs aux « barbus et raskolniki », ordonnent le rasage systématique et forcé de toutes les barbes ! C’est encore par oukase (1er mars 1704) qu’il réquisitionne 30 000 hommes et les affecte au chantier d’une ville nouvelle. Il n’est pas de pire endroit, de plus froid ni de plus humide que ce marécage, situé dans le delta de la Neva, sur la Baltique. Cependant, naîtra dans cet environnement inhospitalier un joyau de l’architecture, Saint-Pétersbourg. Notre autocrate bâtisseur, à n’en point douter, partageait l’opinion de Jules César, « Humanum paucis vivit genus », rapportée par Lucain, et traduite avec ferveur par notre encombrant ami de Maistre : « Le genre humain est né pour quelques hommes. »
Viendra-t-il enfin, pour ce grand peuple tragique, le temps du « bonheur russe » ?[/access]

Chez Lubitsch, le léger, c’est du lourd

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Vous voulez torturer un cinéphile ? Demandez lui quel est, de To be or not to be ou de Haute Pègre, de The Shop around the corner ou de Sérénade à trois, son Lubitsch préféré. Du 25 août au 10 octobre, les adeptes du prince de la comédie seront nombreux à se poser la question impossible, puisque la cinémathèque reprend la rétrospective intégrale qui lui a été consacrée cet été au festival de Locarno. Ça ne rate jamais: chaque film d’Ernst Lubitsch est un concentré d’audace et un précipité de style. Au-delà de l’humour en nœud papillon, il y a une élégance insaisissable et parfaitement comique, que la critique s’emploie à définir depuis des lustres: la fameuse Lubitsch touch.

Une déconcertante légèreté

Peut-être est-ce Truffaut qui a trouvé la meilleure formule, quand il s’exclamait, en bon spectateur gourmand: « Dans le gruyère Lubitsch, chaque trou est génial ». Comprendre: ce qui fait le sel de tous ces films, ce n’est pas ce qu’on voit, mais ce qu’on ne voit pas. Si Lubitsch excelle à nous parler du rapport amoureux, ce n’est pas en suggérant l’étreinte, mais en filmant des portes qui se ferment, des aiguilles qui tournent et des amants qui chantonnent. Un art consommé de l’ellipse, de l’ironie et de l’understatement que le cinéaste est arrivé à transformer en langage naturellement cinématographique.
L’inimitable style d’Ernst Lubitsch lui a permis de tout aborder avec la même aisance. Il donne une profondeur inattendue à des intrigues de vaudeville : Illusions perdues (1941) est une variation hilarante sur le mariage et l’adultère où c’est le cinéaste qui fait tout le monde cocu. Et The Shop around the corner (1940) a toujours l’air bien plus récent que le remake avec Meg Ryan et Tom Hanks en 1998 qui a terriblement mal vieilli.

À l’inverse, Lubitsch sait user d’une déconcertante légèreté quant il s’agit histoires de guerre ou de diplomatie, sujets pourtant plutôt osés pour des comédies.
Le célébrissime To be or not to be (1942) met en scène une troupe de théâtre polonaise jouant une pièce sur Hitler alors que l’Allemagne est en train d’envahir la Pologne. Vous imaginez d’ici les quiproquos qui en découlent: les uniformes nazis prennent des allures de costumes de carnaval, les affaires d’espionnage deviennent affaires de déguisements et l’improbable sosie d’Hitler prononce un génial « Heil myself ! » en réponse aux « Heil Hitler ! ».
Quand Lubitsch ne renvoie pas le décorum totalitaire à sa propre bouffonnerie, il sait opposer, par exemple dans Ninotchka (1939), opposer à la grisaille ascétique du dogme soviétique une vision fantaisiste et hédoniste de la vie occidentale. Et quelle meilleure manière de le faire que de nous laisser entendre, derrière une porte, les exclamations de plus en plus bruyantes des émissaires soviétiques voyant les plats arriver?

Du fantasque au fantastique

Si les portes ont une telle importance dans le cinéma de Lubitsch, c’est que ses films ont besoin de décors compartimentés: ils sont comme des maisons dont les pièces fermées finissent par communiquer entre elles mais sur le mode de la porte qui claque justement, c’est-à-dire du malentendu. L’illusion comique version Lubitsch consiste à utiliser toutes les nuances possibles de l’implicite dans une perpétuelle complicité avec le public – une sorte d’ironie comique, comme il y a une ironie tragique. C’est à nouveau Truffaut qui le dit: « Pas de Lubitsch sans public mais, attention, le public n’est pas en plus, il est avec. Il fait partie du film. »
Comme dans toute bonne maison, on trouve des domestiques dans le cinéma de Lubitsch. Ils ont leur étage, ils vivent un autre monde et pourtant ils sont un peu comme le cinéaste, à nous montrer ce qui se passe en écoutant à travers ces fameuses portes. Cette délicieuse impression de tout vivre à l’envers du décor – et à l’envers du common sense – est notamment celle de la sémillante Cluny Brown dans La Folle Ingénue (1946). Du fantasque de cet avant-dernier film on passera au fantastique, avec La Dame au manteau d’hermine (1948), son dernier film – tellement son dernier film qu’il est mort avant de l’avoir terminé, laissant la main à Otto Preminger. Lubitsch y construit un millefeuille baroque entre le réel, le rêve, le flashback historique et le merveilleux.
Les horloges, montres et pendules, emblématiques de tous les silences si éloquents du cinéaste font, pour cette ultime comédie, un bruit à réveiller les morts.

Sarrazin vs. Sarrasins

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« Les Musulmans ne contribuent en rien à la prospérité de l’Allemagne et vivent aux crochets de l’Etat ». Telle, est, en substance, la thèse de Thilo Sarrazin, membre du directoire de la Bundesbank. En outre, ajoute-t-il, le taux de natalité quasi prodigieux de la communauté musulmane aurait un impact fâcheux sur le QI collectif des Allemands. Bref, « L’Allemagne se détruit », proclame Sarrazin dans le titre de son livre paru la semaine dernière et qui, d’ores et déjà, figure sur la liste des best-sellers d’Amazon outre-Rhin. L’ennui c’est qu’en raison de sa virulence, Sarrazin risque de rendre impossible un débat dont l’Allemagne a furieusement besoin – et qui rappelle beaucoup celui qui a tant de mal à émerger en France.

En quelques plateaux-télé, Sarrazin a donc conquis la gloire du brave type qui ose enfin dire à haute voix ce que la majorité silencieuse des autochtones pense depuis un certain temps. Il a été menacé physiquement par le groupe prétendument antifasciste « Antifa ». Et la classe politique allemande, à commencer par la chancelière Angela Merkel, n’a pas perdu de temps pour crier à l’outrage. Qualifiant les propos de Sarrazin d’« absurdes » et « complètement inacceptables », la nouvelle « dame de fer » de l’Europe a déclaré dimanche dernier, sur la chaîne télévisée ARD, qu’ils « divisaient la société allemande ». Le chef des Verts allemands, Cem Ozdemir, s’est carrément lâché, comparant Sarrazin à un « leader tribal du calibre de ben Laden ». De son côté le directoire de la Bundesbank, dont les membres n’ont jamais été sélectionnés pour leurs qualités professionnelles ou personnelles mais en fonction d’un dosage politique et régional, a demandé au Président allemand, Christian Wulff, la tête de Sarrazin. Un fait sans précédent dans la cinquantenaire histoire de cette très discrète institution, et un véritable casse-tête juridique qui suscite la perplexité des juristes du gouvernement. Mais il n’est pas certain que ce soit la première préoccupation de Sarrazin.

Une place à prendre à la droite de la CDU

L’Allemagne a changé. Et le docteur Thilo Sarrazin l’a compris. Mais il est loin d’être un loup solitaire. D’autres avant lui ont marché sur ses plates-bandes. Udo Ulfkotte, ancien conseiller du gouvernement Kohl et collaborateur régulier de la très respectable Frankfurter Allgemeine Zeitung, s’est fait remarquer pour avoir déclaré que « le tsunami de l’islamisation est en train de déferler à travers le continent européen ». Ralph Giordano, écrivain réputé et autorité morale, a estimé que l’Islam était une religion totalitaire. L’écrivain néerlandais Leon de Winter, connu en Allemagne grâce à ses contributions à l’hebdomadaire Der Spiegel, dit avoir identifié « le visage de l’ennemi », ajoutant, en termes plus sobres : « depuis les années 1960 nous nous trompions nous-mêmes en disant que toutes les cultures se valent ».

Pour la presse allemande, trois raisons expliquent son phénoménal pouvoir de séduction des masses.
Premièrement la « linguistique violente » de son livre, pour reprendre l’expression du chef du SPD, Sigmar Gabriel, s’avère correspondre aux attentes des Allemands. Si un sondage TSN Emnid réalisé pour l’hebdomadaire Focus révèle que deux tiers des Allemands rejettent la théorie de Sarrazin sur « l’abêtissement » général dû à l’accroissement de la population d’origine arabe ou turque, mais un autre sondage réalisé online par la chaîne d’information continue N-TV, révèle que ses opinions sont partagées par 96% des téléspectateurs. Et l’intéressé a affirmé sur la chaîne ARD que 95 % des lecteurs qui lui ont écrit estimaient qu’il n’était pas allé assez loin.

À lire le blog Politicaly Incorrect, on se dit en effet que les Allemands peuvent aller très loin et qu’ils y vont. « L’islam est une maladie mentale volontaire », « Il n’y a qu’un seul mot pour décrire l’islam : barbarie ! », « Il est vain de se colleter avec cette culture inférieure », proclament les auteurs anonymes des post, tout en traitant les musulmans tantôt d’« enculeurs de chèvres », tantôt de « souillons voilées ». On peut s’indigner, crier au racisme comme le font nombre de commentateurs. On peut également, avec le chroniqueur de Der Spiegel, regretter que le scandale détourne l’attention du problème réel: « Bientôt, tout ce qui devait être dit à propos de Sarrazin sera dit et lui même oublié. Mais quel homme politique aura le courage de s’engager à ce que chaque enfant de quatre ans vivant dans le quartier des immigrés de Neukolln aille à l’école ? »

La deuxième raison du succès populaire de Thilo Sarrazin est qu’il fait entendre une voix manquante sur la scène politique allemande. À la différence de nombre de pays européens, l’Allemagne n’a pas de parti « populiste » qui occuperait l’espace situé à droite des chrétiens-démocrates. Avec pour conséquence perverse le fait que l’électorat qui serait tenté de donner sa voix à un parti d’extrême droite, et dont l’importance est estimé à quelques 20%, vote pour la CDU. Résultat, durant des décennies, le slogan officiel du parti, qui est par ailleurs opposé à l’entrée de la Turquie dans l’UE, a été : « l’Allemagne n’est pas un pays d’immigration ». Il y a dix ans, Friedrich Merz, député CDU au Bundestag, invitait tous les immigrés à rejoindre la Leitkultur allemande – la culture dominante- appel à l’assimilation évidemment interprété par la gauche comme un dénigrement des autres cultures. Avec l’affaire Sarrazin, la question de l’immigration se rappelle au bon souvenir de la chancelière qui ne peut pas négliger les bataillons d’électeurs qui y sont sensibles. D’où ses propos au quotidien turc Hurriyet : « Nous désirons offrir toutes les opportunités qu’un pays ouvert puisse offrir à ses citoyens issus de l’immigration. Ces gens-là doivent avoir leur part dans la vie sociale, économique et culturelle. Mais nous attendons également d’eux qu’ils déclarent clairement vouloir participer à cette vie et qu’ils en apportent les preuves. (…) Beaucoup de Turcs vivent en Allemagne et je suis persuadée que la majorité d’entre eux s’est intégrée parfaitement bien ».

Difficile quoi qu’il en soit d’occulter le réel. Nul n’a oublié le discours prononcé il y a deux ans par Recep Tayyip Erdogan devant la communauté turque de Cologne, dans lequel le Premier ministre turc mettait ses compatriotes en garde contre les méfaits de l’assimilation, en la qualifiant explicitement de « crime contre l’humanité ».

La popularité des thèses de Sarrazin a évidemment quelque chose à voir avec un passé ressassé – peut-être à l’excès. Comme le souligne Ulrich Kober de la Fondation Bertelsmann, « le rejet du racisme et du fascisme fait partie du mythe fondateur de l’Allemagne contemporaine ». Pendant les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les Allemands ont été obligés de prouver au reste du monde leur tolérance et leur ouverture. L’immigration ne pouvait pas être une question ou un enjeu politique mais simplement un fait. « Trop longtemps, lit-on dans la Suddeutsche Zeitung, les Allemands ont pensé qu’ils pouvaient laisser aux immigrés la décision de quand et à quel degré ils veulent s’intégrer. De même que la décision de s’ils veulent ou non s’intégrer. »

Une partie des immigrés refuse de s’intégrer

Le meurtre du cinéaste Theo van Gogh, les attentats de Londres et de Madrid et l’affaire des caricatures de Mahomet en 2006 ont alerté l’opinion publique. Certes le terrorisme islamiste a épargné l’Allemagne. Mais la presse nationale rapporte quasi quotidiennement des cas de mariages forcés, de crimes d’« honneurs », ou de règlements de comptes au sein des mafias albanaise ou arabe. Dans certains quartiers de Berlin, comme à Kreuzberg, trois quarts des élèves ne maitrisent pas suffisamment l’allemand pour pouvoir suivre les cours. Et selon Wolfgang Bosbach, le président de la Commission des affaires intérieures du Parlement, un tiers des étrangers inscrits à des cours d’allemand pour augmenter leurs chances sur le marché de l’emploi, ne se présentent même pas dans les établissements désignés. Dans ces conditions, il devient difficile de ne pas voir qu’une partie de la population immigrée refuse de s’intégrer à la société allemande.

Rien ne prouve cependant que cette prise de conscience aura des conséquences politiques – il est vrai que personne en Europe n’a de solution clé en main. Trop âgé et trop techno pour fonder un parti susceptible d’occuper la place vacante sur la droite de la scène politique, Sarrazin continuera tout au plus à participer à des talk-shows et à effrayer ses concitoyens en leur rappelant que le nombre des musulmans devrait s’élever à 35 millions en 2100. D’ici là, la politique d’immigration passive et indéterminée a encore de beaux jours devant elle.

La vie derrière soi

272

On aura beau manifester. On aura beau protester. On aura beau chantonner, sur tous les tons, les plus beaux slogans du monde, les reprendre en leitmotiv, défendre la veuve de 120 berges et l’orphelin de 60 ans. On aura beau être beau, c’est-à-dire être vain, précaire et inutile : rien ne changera tant que s’imposera à nous l’implacable réalité. L’impératif marxiste, fixé très tôt dans les Thèses sur Feuerbach, n’y peut rien : transformer le monde n’inclut pas de faire passer ses rêves pour la réalité ni de prendre des vessies pour des lanternes.

Autant le dire d’emblée, comme l’a avoué récemment un improbable arc rocardo-sarkozyste : le problème des retraites n’est pas un problème financier. 35 milliards de déficits annuels, ça fait tout juste de quoi payer les apéricubes aux banquets du système bancaire international auprès duquel notre système social emprunte. Le problème des retraites n’est pas même un problème social – le propre de la « retraite » étant précisément de s’éloigner, de s’abstenir voire de se retirer de la vie sociale. Le problème des retraites n’est pas le problème du gouvernement actuel, mais de tous les gouvernements qui ont laissé pourrir la situation depuis 1975, suivant précautionneusement la doctrine de Henri Queuille : « Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre. »

Le problème des retraites : un problème de vieux

Le problème des retraites est le problème des vieux. Sont trop nombreux : 1 Français sur 5 a, aujourd’hui, plus de 60 ans. Seront à l’avenir (car l’avenir leur appartient aussi, c’est leur principal fonds de pension) encore plus nombreux. Bonjour l’ambiance ! L’INSEE (qui est à la France ce que Paris-Turf est au tiercé) pronostique qu’en 2050 1 Français sur 3 aura plus de 60 ans.

Epidémie de vieux ? Oui, peut-être. On ne saurait dire. La Faculté ne s’est pas encore prononcé là-dessus. Enfin, elle a essayé. Elle parle depuis 1975, c’est-à-dire depuis la parution de La Vie devant soi, de « vieillissement prévisible de la population », « d’allongement de l’espérance de vie », mais ne tranche jamais dans le vif du sujet : les vieux sont-ils trop nombreux ? Comment s’en séparer ?

Se séparer d’un vieux. C’est assez simple pourtant. La recette est connue. L’arsenic est la méthode la plus lente, mais éprouvée, à Loundun, chez Marie Besnard. Le cyanure est plus rapide mais n’a pas le charme des vieilles dentelles. Le meilleur est encore l’abandon, chez lui, à domicile, du vieillard ou de la vieillarde, assoiffé en temps de canicule. Privé de relations sociales, le vieux crève. Et il le fait plutôt bien. On se presse à manifester, dans la rue, pour le maintien du départ du roulant de la SNCF à 50 ans, mais pour aller, un jour par semaine, aller visiter l’ancêtre qui se fait sous lui au point de puer l’ammoniaque, il n’y a plus personne. Faut pas pousser ! Se faire sur soi n’est pas un avantage acquis.

C’est bien, pourtant, de cela qu’il s’agit. Régis Debray a, sous la forme du pastiche, écrit, il y a quelques années, un beau petit texte à ce sujet : Le Plan vermeil. Mais le pastiche est, parfois, une façon de faire dans des violons qui sonnent faux. La vérité est qu’en 60 ans à peine, nous avons pris 15 ans dans la vue. De 1950 à aujourd’hui, les Français ont gagné 15 années d’espérance de vie supplémentaires. Financer les pensions de gens qui passaient l’arme à gauche sitôt les 70 berges passées ne posaient pas de gros problème. Promettre, en 1983, la retraite à 60 ans à des gens qui avaient cinq ans plus tard rendez-vous chez Borniol n’était pas insurmontable. La difficulté est que nos vieux ont vieilli et que, la médecine aidant, ils ont retardé l’heure où nous allions en chœur tenir les cordons du poêle. Le vieux met un peu de réticence à se laisser vite enterrer : là est le problème.

Dès lors, le système actuel de répartition est intenable, à moins de paupériser les vieillards, de déposséder des fruits de leur labeur les actifs ou de faire reposer sur les générations futures, comme nous le faisons aujourd’hui, notre propre inconséquence. Comme disait le camarade Lénine, que faire ?

Que faire des retraites ? Non, là n’est pas la question. Que faire des vieux et de l’allongement de la vie ? Que faire de la rotation plus lente du parc locatif, des transmissions moins rapides du patrimoine, de l’augmentation des dépenses de santé liées au grand âge ? Que faire de nos politiques publiques qui seront, de plus en plus, hypothéquées sur la vieillesse ? Moins de crèches, plus d’unités Alzheimer ! Car la France y passera dans les prochaines décennies – elle a déjà commencé : elle conduira des politiques de vieux, faites pour les vieux et par les vieux.

Lorsqu’en 2050, 1 Français sur trois aura plus de soixante ans, le système de répartition ne tiendra plus. Préparons-nous y donc, dès à présent. Le péril vieux menace : c’est Al Quaïda dans nos hospices. Ne les poussez pas discrètement sur les rails du métro comme un instinct naturel pourrait vous y forcer. Contentez-vous de leur servir, chaque semaine, le porto du dimanche, le plus malthusien de nos apéritifs. Les triglycérides ne leur pardonneront pas. Mais ils auront vécu. Morts, bourrés et vaincus.

Le Plan vermeil: Modeste proposition

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Le devoir du sol

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Révolution française

Révolution française

Quand on est français, c’est pour la vie. Cette proposition ne fait pas l’unanimité à Causeur. Cyril Bennasar a en effet défendu l’idée sarkozyste de « retirer la nationalité française aux Français d’origine étrangère qui attenteraient à la vie d’un policier ». Et il m’apprend qu’en lançant cette proposition, Nicolas Sarkozy ne s’inscrivait pas, comme on l’a répété de toutes parts, dans les traces de Pierre Laval mais dans celles de Léon Blum : une loi votée sous le Front populaire prévoyait en effet de déchoir de leur nationalité les Français naturalisés depuis moins de deux ans condamnés à des peines de prison supérieures à deux ans. Cette précision rend encore plus indécente l’évocation, à ce sujet, des « années noires ».

Je persiste cependant à penser que Bennasar et Sarkozy se trompent. L’égalité devant la loi n’est pas un colifichet juridique ni un chichi bien-pensant, elle est au cœur de l’ADN démocratique. Sauf à devenir une « nation morale » aussi privée de capacité d’action que la gauche du même nom, il nous faut admettre qu’un criminel français et un salopard français sont aussi français que vous-et-moi. Au-delà des principes, le président commet une faute politique, non pas parce qu’il tente de séduire ou de rassurer les électeurs qui se baladent entre l’UMP et le Front national – il me semble, à moi, que convaincre les électeurs fait partie de son boulot –, mais parce que le message subliminal véhiculé par cette proposition est purement et simplement mensonger : à supposer que cette mesure soit adoptée[1. Et, contrairement à mes prévisions, il semble bien qu’elle soit en passe de devenir une loi.], elle ne règlera rien. Nos concitoyens « issus de l’immigration » resteront nos concitoyens et laisser penser le contraire, aux électeurs frontistes comme aux autres, est inutile et dangereux. Nous devons les aider, au besoin les obliger (par la loi), à être des Français à part entière et non pas des « Franco-ceci ou des Cela-français » vivant au rythme et selon les codes culturels des pays d’origine tout en bénéficiant des droits et libertés afférents à la citoyenneté.

[access capability= »lire_inedits »]La nationalité, donc, ne se reprend pas. Raison de plus pour ne pas la donner à n’importe qui. La France des droits de l’homme n’est pas un droit de l’homme. Si le divorce n’existe pas, on peut et on doit se montrer encore plus regardant quant au choix de l’épousée. En clair, le « droit du sol » n’est pas un impératif catégorique. En dépit des heures sombres de leur histoire, les Allemands continuent à appliquer le « droit du sang », corrigé et amendé par l’existence de procédure de naturalisations. Mais un descendant d’Allemands, vivrait-il au Chili, peut revendiquer sa qualité d’Allemand.

La France peut être un héritage ou un désir. Elle ne saurait être un hasard

Est français tout individu né sur le territoire français. On aimerait se contenter de ce beau principe. L’ennui, c’est qu’il aboutit à une conception purement bureaucratique de l’appartenance nationale, d’ailleurs récusée par la majorité des intéressés qui proclament avec constance leur refus d’être seulement « Français de papiers ». Renaud Camus rappelait dans notre dernier numéro que la France peut être un « héritage » quand on a la chance d’être né Français[2. Ce qui signifie, contrairement à ce que prétend Brice Hortefeux, qu’on n’a rien fait pour la mériter.]. Elle peut aussi, ajoutait-il, être un « désir », voire un « ensorcellement » comme pour Paulina Dalmayer qui répond à l’écrivain (son texte sera prochainement en ligne). Elle ne saurait être un pur hasard. Au lieu de nous embarquer dans une impasse, le président devrait donc demander à ses services de réfléchir sérieusement à la possibilité de durcir les conditions d’acquisition de la nationalité française.

Si elle confère une citoyenneté pleine et entière de même que l’adoption est une filiation pleine et entière, la naturalisation ne saurait être une obligation mais un choix et un choix librement consenti par les deux parties. En théorie, c’est le cas puisque les enfants nés en France de parents étrangers ne deviennent français qu’à l’âge de 13 ou 16 ans et après en avoir clairement exprimé la volonté. Dans la pratique, la procédure est quasiment automatique.

Le « droit du sol » restera la base de la nationalité à la française, ne serait-ce que parce que nous ne disposons pas d’autres critère. La France n’est pas une nation ethnique : ce n’est pas un principe mais une réalité historique. En revanche, il est temps de rappeler que la citoyenneté confère des droits et des devoirs. S’il y a un « droit du sol », il doit aussi y avoir un « devoir du sol ». Le désir ne suffit pas. On n’ira pas jusqu’à demander aux candidats au passeport « ce qu’ils peuvent faire pour leur pays ». Mais on peut exiger d’eux qu’ils adhèrent, non seulement aux lois, mais aussi à ce qu’on appelle, au sens large, la « culture ». Il ne s’agit pas de les obliger à lire Balzac ou Marivaux[3. Encore que ce serait le meilleur service à leur rendre, à eux comme à leurs jeunes concitoyens « de souche ».] mais de leur rappeler que la France est composée d’individus libres et non de groupes autorisés à faire prévaloir leur propre loi sur les territoires où ils sont majoritaires. Si on refuse le « passeport à points », il faut aussi refuser la France à la carte.[/access]

Radical pas libre

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La Voix du Nord épingle cruellement Bernard Tapie, qui n’a pas honoré de sa présence l’université d’été du Parti Radical de Gauche, ce week-end à Seignosse. L’ancien modèle d’entrepreneur selon François Mitterrand prétexte le vif chagrin qu’il a éprouvé après la mort de son chien. Le journal écrit : « Lors d’un face-à-face télévisé avec Jean-Marie Le Pen, Bernard Tapie avait justement rappelé à l’animateur -qui croyait drôle de déposer une paire de gants de boxe sur la table- que la politique était une chose sérieuse. Il faut croire qu’elle est aujourd’hui moins importante que la mort d’un chien. »

Mais nous pensons, au contraire, que cette excuse est fort valable! Si notre petite chienne teckel venait à disparaître, nous serions accablés d’un chagrin tel, qu’il nous serait impossible de produire le moindre article pour Causeur. Et nous ignorerions, alors, les réclamations de notre Tsarine pourtant crainte et bien aimée, ainsi que les plaintes et les lamentations de nos nombreux lecteurs. Oui, vraiment, son deuil animalier nous rend éminemment sympathique ce mirobolant personnage, et nous nous réjouissons même qu’un tribunal dit arbitral l’ait rétabli dans ses droits!

Abbas et Netanyahou enfin d’accord pour un accord ?

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Pour une fois, pour une fois seulement, nous allons nous montrer optimistes. Bien sûr, dès qu’il s’agit des rapports entre Israéliens et Palestiniens, l’exercice est périlleux. Et pourtant, cette fois, pour m’y être frotté à plus d’une reprise depuis la conférence de Madrid de 1988, j’ai décidé de me ranger dans le camp de ceux qui y croient. Les deux attaques en Cisjordanie, qui ont fait quatre morts et plusieurs blessés israéliens la veille de l’ouverture du dialogue et le jour où il a officiellement commencé à Washington, auraient pu me faire changer d’avis. Mais non. J’y crois. Et pas seulement parce qu’aller à l’encontre de tous les commentateurs, tous convaincus que « cette fois encore, cela ne marchera pas », que « le président Obama va droit dans le mur », que « le Hamas lamine le pouvoir de Mahmoud Abbas » et que « Netanyahou mène tout le monde en bateau », a un je-ne-sais-quoi d’exaltant.

Un premier constat : en dépit des deux attaques et des déclarations incendiaires des organisations radicales, Hamas en tête, qui en promettent d’autres, la violence est à son niveau le plus bas depuis plusieurs années. La seconde intifada semble être un lointain souvenir et les dirigeants israéliens de tous bords devraient en principe avoir plus de facilité à « faire passer la pilule » d’un accord avec les Palestiniens, notamment par le biais d’un référendum, une consultation qu’envisage d’ailleurs sérieusement Benjamin Netanyahu dans un an. Abbas, contrairement à Arafat, n’est pas perçu par la majorité des Israéliens comme un manipulateur qui brandit le rameau d’olivier d’une main et le terrorisme de l’autre. Il l’a d’ailleurs prouvé peu après les tirs revendiqués par le bras armé du Hamas en ordonnant une vague d’arrestations massives dans les rangs des islamistes, avec l’assistance proche-lointaine des services de renseignements voisins.

Un deuxième constat : le scepticisme de rigueur de part et d’autres n’a pas empêché ces derniers mois la formation d’un consensus favorable à la création d’un Etat palestinien, à condition que l’Etat en question jouisse d’une indépendance acceptable et accepte de vivre pacifiquement aux côtés d’Israël. Même les Palestiniens de Gaza auront du mal à rejeter un tel développement et pourraient, on peut rêver, faire plier l’intransigeante direction du Hamas.

Quant au sujet qui fâche, la colonisation, il semblerait, vu de Paris, que les Israéliens aient enfin cédé aux sempiternelles exigences américaines de ne plus construire en territoire occupé, qu’ils n’aient pas l’intention de renouveler le moratoire de dix mois sur la construction en Cisjordanie qui arrive à terme le 26 septembre : en somme, on dirait qu’ils ne souhaitent pas que Mahmoud Abbas claque la porte des négociations à peine remises à flot s’il venait à apprendre que des bétonneuses entraient en action.

Autre sujet potentiellement explosif : le « droit au retour » des réfugiés palestiniens de 1948 et 1967 sur lequel les Israéliens ne sont pas du tout prêts à transiger mais sur lequel Abbas, soumis aux pressions américaines, pourrait en fin de compte lâcher du lest. Tout comme Israël, ainsi que l’a récemment déclaré Ehud Barak, pourrait céder sur la sacro-sainte réunification de Jérusalem, en acceptant qu’un drapeau palestinien flotte sur une partie du secteur oriental de la ville. Restent le tracé compliqué des frontières du futur Etat palestinien, la question de la sécurité à ces frontières inhérente à celle de l’armement dont disposerait le nouveau venu au sein de la communauté des Nations. Autant de questions qui ont le mérite de ne pas être trop nombreuses et d’avoir des contours clairement définis en vue d’un « marchandage » final qui débouchera, inch Alla’h, sur un accord définitif.

Si on ajoute à tout cela un Netanyahu particulièrement en verve, puisqu’il a réussi à faire taire les critiques habituelles de la gauche israélienne sur ses réelles intentions de faire la paix avec les Palestiniens, un Amr Moussa, président de la Ligue arabe, qui entonne pour une fois le refrain de John Lennon « Give Peace a Chance », et un Ahmadinejad égal à lui-même lorsqu’il affirme que les pourparlers sont « morts-nés », on ne peut qu’être optimiste.

Wikileaks, fuites en avant

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Henri Gervex, À

Henri Gervex, À "La République française", 1890

Tous journalistes : telle était la grande promesse d’Internet. Le foisonnement des blogs a été salué comme la preuve de l’avènement de médias sans médiation, c’est-à-dire sans intermédiaires entre « producteurs » et « consommateurs » d’information. Pourtant, cette nouvelle arme « citoyenne » a vite été récupérée par les acteurs traditionnels, sans doute parce que le public a compris que la valeur d’une information se mesurait autant à la signature de l’auteur et au logo du média qu’au contenu. Du Washington Post à WikiLeaks, du Monde à Causeur, il faut toujours se poser les mêmes questions. Qui parle ? Et d’où ?

Avec WikiLeaks, tous journalistes

Le site américain WikiLeaks n’en continue pas moins à croire aux lendemains radieux du « journalisme citoyen sans frontières ». Depuis sa création, en 2006, sa lutte contre la censure en Chine et la corruption au Kenya a valu à Julian Assange, son cofondateur et figure de proue, notoriété et respectabilité. Fort de son succès, fin 2009, il s’attaquait au gros morceau : la politique américaine en Irak et en Afghanistan.

[access capability= »lire_inedits »]Dans le projet WikiLeaks, technologie et idéologie sont inséparables. Ancien hacker et héros de la contre-culture du Web, Assange est un militant du numérique convaincu qu’Internet est le contre-pouvoir absolu. Pour lui et ses semblables, les technologies de l’information constituent l’antidote au totalitarisme façon 1984. L’important, c’est d’y croire. Alors que, sur Wikipedia, nous sommes tous encyclopédistes, WikiLeaks entend fédérer une communauté dans laquelle chacun est tout à la fois informateur, analyste et expert. Comme son nom l’indique (leaks signifie « fuites »), sa marque de fabrique est de publier des informations venues de l’intérieur, en l’occurrence des bases de données gouvernementales. En clair, les contributeurs de WikiLeaks sont des fonctionnaires qui divulguent des infos confidentielles sous couvert d’anonymat. À première vue, rien de très neuf sous ce soleil-là. C’est peu ou prou le principe de la « page 2 » du Canard Enchaîné, à ceci près que les ragots publiés par l’hebdomadaire satirique sont invérifiables (et souvent bidons) tandis que WikiLeaks rend publics, sans les expertiser ni les commenter, des documents confidentiels dont l’authenticité n’est pas contestée. Pas de journaliste, pas de Woodward et Bernstein – les deux héros du Watergate – pas de rédac’ chef mais des informations divulguées.

C’est à ce stade qu’intervient l’innovation technologique : Assange et ses amis ont développé des outils informatiques qui protègent l’anonymat des contributeurs. Les fichiers envoyés au site ne sont pas « traçables », c’est-à-dire qu’il est impossible, y compris pour les animateurs du site, de connaître l’identité des sources qui bénéficient ainsi d’un niveau de sécurité incomparable avec celui qu’offre un média classique, un journaliste pouvant toujours gaffer voire « balancer » son informateur – pour en circonvenir un autre par exemple. Avec WikiLeaks, ce risque n’existe pas.

Seulement, WikiLeaks ne protège pas les bavards contre eux-mêmes. Si le soldat de première classe Bradley E. Manning, 23 ans est fortement soupçonné d’être à l’origine de la divulgation de documents classifiés sur l’armée américaine en Irak, c’est parce qu’il a trop parlé. Son confident l’a trahi. Depuis le mois de mai, Manning doit méditer en prison sur la fiabilité des hommes.

De ce point de vue, rien n’a changé : sans « Gorge profonde », c’est-à-dire sans fonctionnaire, militaire ou autre agent de la puissance publique prêt à transgresser les règles, point de révélations fumantes. Ainsi, le cas de Manning évoque-t-il fortement celui de Daniel Ellsberg, l’homme qui, il y a quarante ans, a fait fuiter les « Pentagon Papers ».

Comme Manning, Ellsberg, qui fut officier dans les marines puis conseiller du secrétaire à la Défense Robert McNamara, était un « insider » impliqué dans une guerre – celle du Vietnam – qu’il jugeait injuste et criminelle. Les deux hommes voulaient servir leur pays. Petit à petit, ils sont arrivés à la même conclusion : le gouvernement américain est sorti de la légalité et ne sert plus les intérêts des États-Unis. En conséquence, ils n’avaient plus le devoir d’obéir mais celui d’informer et d’alerter leurs concitoyens.

WikiLeaks est en train de devenir un média comme un autre

Le scénario du Watergate fut identique : un « insider », Mark Felt, numéro deux du FBI, nourrissait les journalistes, les guidant pas à pas, faisant presque tout le boulot pour eux. Informé des turpitudes des « hommes du Président » et des agissements de leurs « plombiers », Felt avait décidé d’agir. Bob Woodward et Carl Bernstein, les deux journalistes qu’il avait choisis, sont devenus célèbres. Et pourtant, le véritable héros du Watergate, c’est lui, « Gorge profonde », sorti de l’anonymat de son plein gré, des décennies après les faits.

D’Ellsberg à Manning en passant par Felt, les similitudes sautent aux yeux. Il existe pourtant une différence de taille. Dans les cas des « Pentagon Papers » et du Watergate, des rédactions se sont interrogées sur l’opportunité de divulguer une information, alors que, grâce à WikiLeaks, le soldat Manning a décidé seul de jouer avec le secret-défense. Pour WikiLeaks, tout fait est une information qui peut être publiée. Aucun responsable éditorial n’évalue son intérêt pour le public. Quant à s’interroger sur la conformité de la divulgation aux intérêts de l’Amérique, la question semblerait sans doute sacrilège à Assange et à ses amis. On publie d’abord, on discute après. Sous ses airs hyper-démocrates, WikiLeaks finit par confier à un homme seul, et en dehors de toute règle hormis celle que lui dicte sa propre conscience, une décision qui peut avoir des conséquences considérables. Ainsi est-il apparu que la publication de documents sur l’Afghanistan pouvait mettre en péril les locaux impliqués.

Cette polémique semble avoir suscité quelques doutes chez les croisés de la Vérité. Alors que, sur Wikipedia, la rédaction des articles est de plus en plus surveillée, les dirigeants de WikiLeaks (il faut croire que même l’entreprise la plus libertaire a besoin d’un patron) se sont engagés à mieux analyser l’information avant de la rendre publique. Dans cette perspective, ils devraient renforcer le travail en amont de la publication, c’est-à-dire créer, horresco referens, une « rédaction ». Autant dire que WikiLeaks est en train de devenir un média comme un autre. Bienvenue au club.[/access]

Roms : un drame post-communiste

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Mon errance journalistique m’a conduit tout récemment à Bratislava, capitale de la Slovaquie. À peine étais-je arrivé dans cette charmante cité danubienne qu’un drame mettait tout le pays en émoi : un ancien militaire, chômeur depuis deux ans, s’est mis à tirer à la mitraillette depuis la rue sur des appartements de son immeuble occupés par des familles roms. Résultat : huit morts, dont le tireur qui a retourné son arme contre lui une fois son forfait accompli, et sept blessés. La police n’a pas réussi à déterminer précisément les motivations de cet acte meurtrier : crime raciste ou coup de folie ? Probablement un mélange des deux.

Il n’empêche : la « question rom », sous-jacente dans tous les débats politiques d’Europe centrale et orientale, revient au premier plan dans un pays qui a pourtant beaucoup d’autres chats à fouetter ces derniers temps. Le nouveau gouvernement de centre-droit, qui vient d’entrer en fonction doit en effet affronter les séquelles de la crise économique, apaiser les tensions avec un voisin hongrois taraudé par la bête nationaliste, et surveiller du coin de l’œil son autre voisin, l’Ukraine, où le nouveau président, Viktor Yanoukovitch, est plus favorable à Moscou que la précédente occupante du poste, Ioulia Timochenko. Dans la liste des tâches que le nouveau Premier ministre, Mme Iveta Radicova, avait inscrites sur son calepin avant d’entrer en fonction « s’occuper des Roms » arrivait en antépénultième position, juste avant « penser à tacler Nicolas Sarkozy ».

Le mode de survie des Roms de Slovaquie

La Slovaquie, contrairement à la Roumanie et la Bulgarie « n’exporte » pas ses Roms. Ces derniers, qui constituent environ 10% de la population, estiment que les conditions de vie qui leur sont assurées par l’Etat-providence slovaque – équivalent du RMI local et gratuité de soins de qualité – les dispensent d’aller faire la manche à Paris ou à Rome. À ce prix, on peut supporter l’opprobre des Slovaques, et les murs que ces derniers érigent dans les villages pour isoler les quartiers où ils résident. Ce mode de survie, en revanche, a le don d’énerver la population non-rom du pays, et cela d’autant plus que celle-ci a été soumise à rude épreuve ces dernières années malgré le décollage économique remarquable de la Slovaquie. L’entrée dans l’euro, en janvier 2009, avait exigé une réduction drastique des dépenses publiques, au détriment des services rendus à la population, des salaires et des retraites. Les Slovaques n’étant pas des Grecs, il leur avait échappé qu’on peut bidouiller les statistiques pour s’éviter trop de désagréments…

Comme les Roms ne cherchent pas trop à quitter la Slovaquie, Bratislava ne s’est pas retrouvée, comme Bucarest ou Sofia, placée sous les feux de l’actualité grâce aux expulsions sarkoziennes : celles-ci ont en effet révélé ou rappelé la situation lamentable réservée aux Roms de Roumanie et de Bulgarie[1. On a pu revoir cet été, sur Arte, le remarquable documentaire « La cité des Roms » de Frédéric Castaignède qui décrit par le menu la vie quotidienne dans le ghetto rom d’une petite ville bulgare], parqués dans des ghettos immondes et objet du mépris généralisé de la population et de ses gouvernants.

Je me suis donc précipité chez mon amie Iveta Radicova[2. En fait, je voyais Iveta Radicova pour la première fois de ma vie dans le cadre d’un entretien accordé à une revue à laquelle je collabore. Mais j’ai bien le droit, de temps en temps, de frimer comme Marek Halter…] pour qu’elle éclaire ma lanterne sur cette fichue question rom, à propos de laquelle je lis et j’entends tout et son contraire, y compris dans ce salon. Il faut préciser qu’avant de faire Premier ministre, Iveta a été longtemps prof de sociologie à l’université de Bratislava, aussi s’est-elle penchée sur ce problème bien avant d’entrer en politique. Elle s’est donc fait un plaisir de m’expliquer la complexité de cette affaire, ce qui me changeait agréablement des propos péremptoires entendus en France à ce sujet ces derniers temps. Sans remonter jusqu’à l’arrivée en Europe, au cours du Haut Moyen-âge, de ces nomades originaires du Rajasthan et autres contrées avoisinantes, Iveta Radicova estime essentiel de prendre en compte l’histoire de ce peuple dans la région au cours des trois derniers siècles.

Dans l’Europe des Empires : l’échec de l’intégration

Aux confins de deux empires multinationaux, l’empire ottoman et la double monarchie austro-hongroise, les « gens du voyage » trouvaient un biotope favorable à leur mode de vie et à leurs activités. Le pouvoir central était lointain, ses fonctionnaires locaux aisément corruptibles, et leur nomadisme leur permettait de remplir quelques fonctions économiques dans des provinces rurales à l’écart des grandes voies de circulation. Marchands de chevaux qu’il élevaient et sélectionnaient, rémouleurs, rétameurs et rempailleurs, musiciens et comédiens ambulants, ils compensaient leur mauvaise réputation – pas toujours usurpée – de voleurs de poules par une utilité sociale qui n’avait pas échappé, par exemple, à l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Celle-ci, au début du XVIIIème siècle, s’était mis en tête de les intégrer au processus de modernisation des marches de son empire en les incitant à se fixer dans les villes et les villages et à mettre leur compétences techniques au service de la collectivité. Dans l’ensemble, ce fut un échec, car la cohabitation entre ces Roms sédentarisés et les autres peuples se révéla quasi impossible : le refus d’assimilation des premiers au mode de vie majoritaire, leur endogamie stricte confortaient chez les Hongrois, les Slaves et les Roumains des préjugés déjà bien ancrés. Privés de leurs créneaux économiques par le développement des techniques et des transports, les tribus roms ou tziganes se trouvèrent bien souvent réduites à la mendicité ou à la délinquance. Le dépeçage des empires autrichien et ottoman après la première Guerre mondiale leur conféra la nationalité des nouveaux pays où ils se trouvaient au début des années vingt du siècle dernier, mais cela n’eut que peu d’effet : la liberté de circulation en Europe centrale faisait d’eux des saute-frontières au passeport changeant et à la conscience nationale peu développée.

La situation changea radicalement pendant et après la deuxième Guerre mondiale : les Roms vivant dans les pays directement occupés par les nazis (Bohème-Moravie, Yougoslavie, Grèce) furent pour la plupart exterminés dans les camps de la mort. Ceux qui étaient restés dans les pays alliés de l’Allemagne (Roumanie, Hongrie, Bulgarie) eurent plus de chance : beaucoup d’entre eux ont survécu, car les fascistes locaux étaient moins motivés et moins efficaces que les Allemands dans la furie à vouloir faire disparaître les « peuples inférieurs » de la surface du globe.

Pendant cinquante ans, on n’entendit plus parler des Roms

Puis vint la glaciation communiste. Entre 1945 et 1948, date du « coup de Prague » qui vit la Tchécoslovaquie tomber dans l’escarcelle de Staline, une migration des Roms de Roumanie, de Hongrie et de Bulgarie vers la Slovaquie avait eu lieu, ces derniers ayant vite compris que les communistes allaient s’occuper d’eux à leur manière. À l’instar de Marie-Thérèse, mais avec des méthodes plus musclées qu’elle, ces derniers avaient le projet les faire participer à la construction du socialisme dans le cadre des directives élaborées par les divers bureaux politiques des partis communistes locaux. Cela valut également plus tard pour la Slovaquie, où les Roms avaient cru trouver un pays plus accueillant à leur mode de vie traditionnel.

Défense de bouger, de partir à l’aventure sur les routes et les chemins, tous à l’usine, aux champs et sur les chantiers. Gare au « parasitisme » qui vous conduisait tout droit dans les « camps de rééducation à régime sévère ». Pendant un demi-siècle on n’entendit plus parler des Roms de derrière le « Rideau de fer ». En Occident, seuls quelques spécialistes se préoccupaient de cette question, car les défenseurs des droits de l’homme avaient d’autres motifs pour condamner le communisme stalinien : le Mur de Berlin, puis le Goulag suffisaient à occuper l’esprit et le temps des opposants au « socialisme réellement existant ». D’un autre côté, la maxime cachée de ces régimes – « faites semblant de travailler et l’Etat fait semblant de vous payer » – se révélait plus intégratrice des Roms que l’exploitation capitaliste. L’ouvrier tchèque, hongrois ou roumain « accrochait son chapeau » à sa patère dans l’entreprise d’Etat, touchait son maigre salaire, et filait ailleurs la moitié du temps pour travailler au noir ou « perruquer » dans son atelier. Son collègue rom bullait à l’usine avant d’aller faire la fête avec les siens dans les HLM lugubres qu’on leur avait attribués à la lisière des villes, ou dans leurs masures à la campagne. Chacun son truc. Le caractère policier de ces régimes et la surveillance généralisée des populations par les « organes » de l’Etat communiste dissuadaient les potentiels maraudeurs de cette communauté d’exercer leurs activités. Les peines très sévères appliquées à ceux qui se rendaient coupables « d’atteinte à la propriété du peuple » limitaient le nombre des récupérateurs de métaux habiles à s’accaparer le cuivre des bâtiments publics et des lignes électriques. Seuls sévissaient, aux abords des hôtels et des gares, des changeurs furtifs et clandestins de devises fortes en monnaie locale qui arnaquaient joyeusement les touristes occidentaux.

Le mistigri refilé aux pays riches

Après l’écroulement du communisme, cet équilibre fut rompu : pour survivre il fallait travailler, et pas seulement pointer à l’usine et faire semblant. Le chômage fit son apparition, frappant prioritairement ceux dont la qualification professionnelle était minimale et la productivité insignifiante, ce qui était le cas de la très grande majorité de la population rom. La ghettoïsation de fait et le peu d’importance accordée par la culture rom à l’éducation donnée hors de la communauté avait abouti à la constitution d’un système scolaire à deux vitesses : une éducation au rabais pour les Roms et les écoles de qualité pour les autres. « Horreur ! » s’écrièrent les belles âmes de l’Union européenne venues inspecter les pays candidats à l’adhésion à l’UE. « Mélangez-moi tout cela vite fait, sinon vous n’aurez pas un sou de Bruxelles ! » Cela eut pour conséquence que les dirigeants des pays concernés, qui étaient persuadés que cette « déségrégation » brutale était vouée à l’échec, virent sans trop de chagrin les Roms filer vers l’Ouest, quand ils ne les poussaient pas discrètement à déguerpir. La solution consistant à « européaniser » le problème, c’est-à-dire passer en douce le mistigri aux pays riches au nom de la liberté de circulation, n’était pas pour déplaire aux nouveaux dirigeants roumains et bulgares. « Et voilà comment on aboutit à une politique contraire aux droits de l’homme en se réclamant des droits de l’homme ! » conclut Iveta Radicova à l’issue de notre conversation. « D’accord, rétorqué-je, mais alors, qu’est ce qu’on fait pour bien faire ? ».

La réponse d’Iveta à cette question ne sera pas du goût de ceux dont le cœur saigne en raison des mesures barbares instaurées par Sarkozy et Hortefeux. Elle consiste, pour l’essentiel, à s’efforcer d’augmenter par tous les moyens « l’employabilité » de ces populations en luttant sans concessions contre tout ce qui, dans la tradition rom, y fait obstacle : sortie prématurée des enfants du système scolaire, mariages précoces, transmission de valeurs incompatibles avec les lois du pays. On va encore tousser à Bruxelles.

Nu intégriste

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Cet été aura vu, à Mexico, Bruxelles et Montréal, des cyclistes déambuler sur leur engin en vue de demander (encore) plus de droits et d’aménagements pour la petite reine. Particularité de la manif ? A poil !

Au mois de juillet, en Grande-Bretagne, dans l’Essex, plus d’une centaine de personnes se sont réunies dans un parc d’attraction avant de se faire photographier, toujours dans le plus simple appareil, à bord des montagnes russes ! Ils ont ainsi récolté 22 000 £ pour la lutte contre le cancer. Déjà, l’an passé, l’artiste Spencer Tunick – ça ne s’invente pas – défendait les vins français contre l’affreux réchauffement climatique en mettant en scène des centaines de bénévoles en tenue d’Adam.

Visiblement, ça marche, les caméras sont là et en redemandent, ça circule sur internet, bref, ça défrise. Amis des causes désespérées, la nudité vous montre la voie. Militez, pétitionnez, manifestez, faites des kiss-in, mais surtout, faites ça à poil. C’est tendance ! Surtout en été, il faut bien le dire.

Or, un sujet, un poil oublié en ce moment, mais qui ressurgira sous peu, c’est le port de la burqa. On fera donc bien de recommander aux barbus de tout poil et aux enragées du niqab, de se déshabiller et de défiler aux Champs Elysées contre les lois racistes en vigueur chez nous. On pourra penser que la nudité n’est pas approprié à ce type de combat, mais non: quand on se prévaut des libertés pour exiger le droit à la charia, on n’en est pas à une contradictions prés…

Mille ans de solitude

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Ilya Repine, Léon Tolstoï, 1897
Ilya Repine, Léon Tolstoï, 1897.
Ilya Repine, Léon Tolstoï, 1897
Ilya Repine, Léon Tolstoï, 1897.

Le désir forcené d’une nation d’être et de croître : c’est ce que montrait l’éblouissante exposition, justement intitulée « Sainte Russie », qui s’est tenue au musée du Louvre du  10 au 24 mai. Et l’on comprend mieux l’irremplaçable réactionnaire Joseph de Maistre. Celui-ci, reprenant l’une de ses pensées anciennes, selon laquelle « […] si l’on pouvait enfermer un désir russe sous une citadelle, il la ferait sauter », la précise en ces termes : « Il n’y a point d’homme qui veuille aussi passionnément que le Russe. Observez-le dans ses dépenses et dans la manière avec laquelle il poursuit toutes les jouissances qui lui passent par la tête ; vous verrez comme il veut. Observez-le dans le commerce, même parmi les classes inférieures, vous verrez comme il est intelligent et alerte sur ses intérêts ; observez-le dans l’exécution des entreprises les plus hasardeuses, sur le champ de bataille enfin, et vous verrez ce qu’il ose.[1. Joseph de Maistre, Quatre chapitres inédits sur la Russie.] »

De 750 à la seconde moitié du XVe siècle, la longue métamorphose de la Rous'[2. Rous’ désigne le peuple (synonyme de Varègue) et le territoire.] de Kiev en un État puissant témoigne d’une vision politique et administrative à la mesure d’un espace où l’horizon recule toujours. C’est ainsi que, de la naissance de la Sainte Russie à l’avènement du plus éclairé de ses tyrans, Pierre le Grand (1672-1725), s’est constitué l’immense édifice d’une indestructible volonté.

[access capability= »lire_inedits »]Descendants de Vikings gais et massacreurs

Il y eut donc au commencement, avant l’an 1000, une horde venue du Nord, composée de grands gaillards hirsutes qui laissaient derrière eux des villages en ruines, des hommes décapités, des femmes violées, des troupeaux décimés, et quelques rares clients étonnés d’avoir échappé au massacre. Infréquentables, certes, mais nécessaires si l’on en croit le Récit des temps passés, la plus ancienne chronique de l’histoire russe, tout à la fois œuvre littéraire, poème épique et bulletin d’information ; il nous enseigne qu’un peuple, composé pour un quart de commerçants et pour trois quarts de pillards, plus redouté que les loups, plus craint que les esprits mauvais, tantôt s’établissait dans la région de Kiev, tantôt poursuivait sa route sanglante. Le fameux Récit le désigne sous le nom de Rous’, et encore de Varègue, nettement différencié des populations slaves, également présentes dans ces rudes contrées. On s’accorde aujourd’hui sur l’origine scandinave de ces joyeux envahisseurs, aussi habiles à défoncer les crânes qu’à négocier le prix des fourrures. Les Rous’, enfin, sont des Vikings ! Or, le prince Vladimir (980-1015), issu de leurs rangs, après avoir considéré les religions juive, musulmane et chrétienne, opte pour cette dernière, dans sa version orthodoxe. Il sollicite le baptême en 988 « […] et toute la Rous’ kiévienne se convertit au christianisme venu de Byzance. Désormais, les immenses territoires qui s’étendent à l’est de l’Europe, entre la mer Baltique, la mer Noire et la mer Caspienne, deviennent une aire d’expansion nouvelle et privilégiée de la civilisation et de l’art byzantins[3. Janic Durand, Tamara Igoumnova, introduction au catalogue de l’exposition « Sainte Russie ».] ».

Byzantine, cette première Russie l’est assurément, sans pour cela refuser tout à fait l’influence romane venue de l’Occident. Au vrai, il apparaît de plus en plus nettement aujourd’hui que ce pays, traversé par la route fameuse « des Varègues aux Grecs », décrit vers 900 par des marchands arabes de Bagdad et, un peu plus tard, par des juifs de Kiev à l’attention de leurs coreligionnaires du Caire, s’ouvre naturellement à la Scandinavie et au Saint-Empire romain germanique (par la Pologne), et à la Méditerranée. Comme en Occident, c’est d’abord par les moines et dans les monastères que s’organisent, se « déposent » et se développent la science, la technique et l’art. Connaît-on plus admirable, plus émouvante icône de la Vierge que celle d’Andreï Roublev[4. À voir : Andreï Roublev, film d’André Tarkovski.] ? Ce portrait vraiment sublime (vers 1400) est en fait la copie, de la main du maître lui-même, d’une œuvre constantinopolitaine du XIIIe siècle, à caractère miraculeux.

Entraînée à la conquête territoriale par l’irrépressible désir russe, malgré les invasions mongoles (XIIIe siècle) et les révolutions de palais, la Rous’ kiévienne ne cesse de s’agrandir. Vient alors le temps des villes, Novgorod, Pskov, Souzdal, et Moscou, donc, qui se proclame « Troisième Rome ».

Tolstoï, Trotsky, les deux Léon…

Quant aux lois qui règlent les mœurs et les comportements sociaux, on conviendra qu’elles ne sont pas toujours inspirées par l’Esprit saint… La Russie est violente, excessive, aristocratique. Que sont les hommes dans cette immensité qui les dévore ? Des points qui se déplacent, des pions que l’on gouverne, des masses grises que l’on contraint. Les conseillers du prince, qui ne se soucièrent que très tard du sort des serfs, partageaient sans doute le regrettable pessimisme de Joseph de Maistre, selon qui « […] l’homme en général, s’il est réduit à lui-même, est trop méchant pour être libre. » Le servage « à la russe », qui hanta Tolstoï, pourtant contemporain de son abolition, est constitutif d’une société féodale fondée sur la propriété des terres et des hommes qui l’occupent : « Comme cette vieille Russie est misérable au fond, avec sa noblesse si rudement traitée par l’histoire, sans fier passé de caste, sans croisades, sans amour chevaleresque et sans tournois et même sans expéditions de brigandage romantiques sur les grands chemins ! Comme elle est pauvre en beauté intérieure, comme est profondément dégradée l’existence moutonnière et semi-animale de ses masses paysannes[5. Léon Trotsky, article paru dans le journal allemand Die Neue Zeit, 15 septembre 1908, à l’occasion du 80e anniversaire de la naissance de Tolstoï.] ! »

Un barbare éclairé qui ordonne le rasage des barbes

Enfin s’avance un colosse, un très bel homme au regard anxieux, toujours en mouvement, débordant d’une énergie folle qui l’autorisera à bouleverser l’empire ainsi qu’à fonder une ville : Pierre le Grand (1672-1725). Le duc de Saint-Simon, qui l’aperçut à Versailles, dit de lui : « […] Il avait une sorte de familiarité qui venait de liberté ; mais il n’était pas exempt d’une forte empreinte de cette ancienne barbarie de son pays qui rendait toutes ses manières promptes, même précipitées, ses volontés incertaines, sans vouloir être contraint ni contredit. » Au fond, il n’aime guère la « Sainte Russie », maintenue dans la pénombre, tenue éloignée par l’Église orthodoxe du mouvement général qui anime l’Europe occidentale. Se trouvant à Londres pratiquement incognito, il pose pour le peintre Gottfried Kneller (1646-1723), qui le représente dans toute la prestance de ses 26 ans. L’intention du jeune empereur n’est pas neutre : par ce portrait en pied, il signale à ses compatriotes « byzantins » qu’il rompt définitivement avec la tradition iconique. De retour au pays, Pierre réforme sans ménager les susceptibilités, ni négliger les symboles. Il attaque de plein fouet la communauté schismatique des « Vieux croyants » (raskolniki), qui refusent de suivre les prescriptions du patriarche Nikon. Ses deux oukases (1705 et 1722), relatifs aux « barbus et raskolniki », ordonnent le rasage systématique et forcé de toutes les barbes ! C’est encore par oukase (1er mars 1704) qu’il réquisitionne 30 000 hommes et les affecte au chantier d’une ville nouvelle. Il n’est pas de pire endroit, de plus froid ni de plus humide que ce marécage, situé dans le delta de la Neva, sur la Baltique. Cependant, naîtra dans cet environnement inhospitalier un joyau de l’architecture, Saint-Pétersbourg. Notre autocrate bâtisseur, à n’en point douter, partageait l’opinion de Jules César, « Humanum paucis vivit genus », rapportée par Lucain, et traduite avec ferveur par notre encombrant ami de Maistre : « Le genre humain est né pour quelques hommes. »
Viendra-t-il enfin, pour ce grand peuple tragique, le temps du « bonheur russe » ?[/access]

Chez Lubitsch, le léger, c’est du lourd

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Vous voulez torturer un cinéphile ? Demandez lui quel est, de To be or not to be ou de Haute Pègre, de The Shop around the corner ou de Sérénade à trois, son Lubitsch préféré. Du 25 août au 10 octobre, les adeptes du prince de la comédie seront nombreux à se poser la question impossible, puisque la cinémathèque reprend la rétrospective intégrale qui lui a été consacrée cet été au festival de Locarno. Ça ne rate jamais: chaque film d’Ernst Lubitsch est un concentré d’audace et un précipité de style. Au-delà de l’humour en nœud papillon, il y a une élégance insaisissable et parfaitement comique, que la critique s’emploie à définir depuis des lustres: la fameuse Lubitsch touch.

Une déconcertante légèreté

Peut-être est-ce Truffaut qui a trouvé la meilleure formule, quand il s’exclamait, en bon spectateur gourmand: « Dans le gruyère Lubitsch, chaque trou est génial ». Comprendre: ce qui fait le sel de tous ces films, ce n’est pas ce qu’on voit, mais ce qu’on ne voit pas. Si Lubitsch excelle à nous parler du rapport amoureux, ce n’est pas en suggérant l’étreinte, mais en filmant des portes qui se ferment, des aiguilles qui tournent et des amants qui chantonnent. Un art consommé de l’ellipse, de l’ironie et de l’understatement que le cinéaste est arrivé à transformer en langage naturellement cinématographique.
L’inimitable style d’Ernst Lubitsch lui a permis de tout aborder avec la même aisance. Il donne une profondeur inattendue à des intrigues de vaudeville : Illusions perdues (1941) est une variation hilarante sur le mariage et l’adultère où c’est le cinéaste qui fait tout le monde cocu. Et The Shop around the corner (1940) a toujours l’air bien plus récent que le remake avec Meg Ryan et Tom Hanks en 1998 qui a terriblement mal vieilli.

À l’inverse, Lubitsch sait user d’une déconcertante légèreté quant il s’agit histoires de guerre ou de diplomatie, sujets pourtant plutôt osés pour des comédies.
Le célébrissime To be or not to be (1942) met en scène une troupe de théâtre polonaise jouant une pièce sur Hitler alors que l’Allemagne est en train d’envahir la Pologne. Vous imaginez d’ici les quiproquos qui en découlent: les uniformes nazis prennent des allures de costumes de carnaval, les affaires d’espionnage deviennent affaires de déguisements et l’improbable sosie d’Hitler prononce un génial « Heil myself ! » en réponse aux « Heil Hitler ! ».
Quand Lubitsch ne renvoie pas le décorum totalitaire à sa propre bouffonnerie, il sait opposer, par exemple dans Ninotchka (1939), opposer à la grisaille ascétique du dogme soviétique une vision fantaisiste et hédoniste de la vie occidentale. Et quelle meilleure manière de le faire que de nous laisser entendre, derrière une porte, les exclamations de plus en plus bruyantes des émissaires soviétiques voyant les plats arriver?

Du fantasque au fantastique

Si les portes ont une telle importance dans le cinéma de Lubitsch, c’est que ses films ont besoin de décors compartimentés: ils sont comme des maisons dont les pièces fermées finissent par communiquer entre elles mais sur le mode de la porte qui claque justement, c’est-à-dire du malentendu. L’illusion comique version Lubitsch consiste à utiliser toutes les nuances possibles de l’implicite dans une perpétuelle complicité avec le public – une sorte d’ironie comique, comme il y a une ironie tragique. C’est à nouveau Truffaut qui le dit: « Pas de Lubitsch sans public mais, attention, le public n’est pas en plus, il est avec. Il fait partie du film. »
Comme dans toute bonne maison, on trouve des domestiques dans le cinéma de Lubitsch. Ils ont leur étage, ils vivent un autre monde et pourtant ils sont un peu comme le cinéaste, à nous montrer ce qui se passe en écoutant à travers ces fameuses portes. Cette délicieuse impression de tout vivre à l’envers du décor – et à l’envers du common sense – est notamment celle de la sémillante Cluny Brown dans La Folle Ingénue (1946). Du fantasque de cet avant-dernier film on passera au fantastique, avec La Dame au manteau d’hermine (1948), son dernier film – tellement son dernier film qu’il est mort avant de l’avoir terminé, laissant la main à Otto Preminger. Lubitsch y construit un millefeuille baroque entre le réel, le rêve, le flashback historique et le merveilleux.
Les horloges, montres et pendules, emblématiques de tous les silences si éloquents du cinéaste font, pour cette ultime comédie, un bruit à réveiller les morts.