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Nous sommes tous des antisémites berrichons!

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Le « multicul » est une vieille histoire en sociologie. À dire vrai, je pense que les pères fondateurs – Emile Durkheim et Max Weber, notamment – ne pensaient qu’à ça. De manière schématique, qu’ils me pardonnent, leur questionnement pourrait se résumer de la manière suivante : comment « faire » société en l’absence de religion ? Tous deux écrivaient aux environs du moment 1900 et pour tous les deux, le phénomène marquant de l’époque était la sécularisation. Ils assistaient non pas à la disparition de la religion, mais à sa transformation : elle était un choix collectif, voire même un non-choix, elle devenait une question individuelle auquel chacun pouvait répondre comme bon lui semblait dans le silence de sa conscience. Dès lors, de manière paradoxale, pour ces deux esprits athées, Durkheim et Weber, la question était de savoir comment on allait pouvoir faire vivre ensemble ces hommes sans le secours de la religion, laquelle désigne étymologiquement – religere – la capacité de faire tenir les choses ensemble.

Du coup, cette remise en perspective permet de relativiser nos motifs d’inquiétude. Bien sûr, notre véritable souci est de savoir comment vont coexister drag-queen, femme en burqa et partisan de l’enseignement en basque. Cette question n’est pas nouvelle, même si la burqa voile cette ancienneté, en raison de la promotion médiatique dont elle bénéficie. Posée en ces termes, la coexistence d’individus partageant des valeurs bien distinctes n’est en rien l’apanage de la société française : on retrouve cette même anxiété à Tel Aviv où, s’il n’y a pas de Burqa, on connaît la difficulté de faire coexister des individus pensant au soleil et à ses joies, et d’autres, tout de noir vêtus, uniquement préoccupés par la Torah. En cela, l’échec du « multicul » n’est en rien la question que pose l’islam à l’Occident, mais, plus surement, la preuve la plus évidente des méandres de la question identitaire.

Alors évidemment, la burqa n’est pas une question simple, puisqu’elle témoigne de choix de vie en rupture radicale avec un certain nombre de principes qui fondent notre démocratie française. Cette dimension irréconciliable des identités modernes, Weber la nommait la « querelle des dieux », tout simplement parce qu’elle mettait en branle un rapport aux valeurs qui participaient de métaphysique distinctes. Mais la burqa est-elle seule en cause ? La famille homosexuelle pose également de profondes questions anthropologiques à notre société. De la même façon, il n’est pas certain que la question animale et ses conséquences – la construction d’un droit qui ne concernerait pas que le seul genre humain – ne révèle pas des divergences profondes au sein de la société française. Ce « multicul » là, il n’est pas un échec : il est problématique comme est problématique le fait de vivre ensemble au XXIème siècle. Pour remédier à cela, il faudrait vouloir vivre non pas sous Pétain mais au XIIème siècle, où, effectivement la société présentait une homogénéité notable.

Et cependant les problèmes soulevés par ce « multicul » ne doivent pas nous entrainer sur les cimes du désespoir. Car ces individus aussi bariolés, voilés, étranges qu’ils nous paraissent être dans leur singularité, participent tous d’un même phénomène, cette modernité qui est aujourd’hui notre lieu commun. Raymond Aron expliquait en substance qu’il se sentait plus près d’un antisémite berrichon que d’un juif vivant au Yémen. Eh bien aujourd’hui, dans les yeux de l’autre, nous sommes tous des antisémites berrichons.

Le Diplo à poil !

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Abonnés au Monde Diplomatique, auditeurs de Là-bas si j’y suis, groupies de Stéphane Hessel, ceci vous concerne ! L’excellente revue Histoire et Liberté, éditée par l’Institut d’histoire sociale[1. En vente dans toutes les bonnes librairie ou sur commande à l’Institut d’Histoire sociale, 4 avenue Benoît Frachon 92023 Nanterre cedex] consacre sa dernière livraison à un passage au scanner du Monde diplomatique.

De la Corée du Nord à Cuba, en passant par le Cambodge des Khmers rouges on découvrira comment cet épigone du Monde est devenu, sous les houlettes successives de Claude Julien, Ignacio Ramonet, Alain Gresh et Serge Halimi, le thuriféraire de toutes les dictatures peintes en rouge ou en vert.

« Satisfaire les affligés et affliger les satisfaits », tel était le slogan programmatique de Claude Julien, principal artisan de la mutation de ce bulletin des ambassades en fer de lance de l’anti-américanisme rabique, de l’antisionisme viscéral, et de la déférence onctueuse envers Fidel Castro, Hugo Chavez et autres bienfaiteurs de l’humanité. On ne sait si les « affligés » pourrissant dans les prisons cubaines, les geôles iraniennes ou les camps de rééducation nord-coréens trouvent leur réconfort dans la lecture du Diplo.

En revanche, le passage au crible de l’idéologie et des pratiques de ses animateurs par les gens de l’Institut d’Histoire sociale (Pierre Rigoulot, André Sénik, Claire Brière-Blanchet et alii) est jubilatoire pour les prétendus « satisfaits »

School is not cool

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Vous pensez que le système éducatif français est au bord de l’implosion, avec ses 16 000 suppressions de postes programmées pour 2011 ? Que nos établissements de « zones sensibles » sont des ruines peuplées d’élèves en rupture de ban ? Que l’École de la République se meurt, que l’École de la République est morte ? Ce n’est pas impossible mais la lecture de Rupture, le premier roman de Simon Lelic, un jeune auteur anglais né en 1976, vous montrera qu’en la matière, le Royaume-Uni a pris une avance certaine.[access capability= »lire_inedits »]

Précisons d’emblée que Rupture est un roman noir − ou un « polar », pour parler comme ceux qui continuent à penser qu’il s’agit d’un genre secondaire. Le bon roman noir, pourtant, vaut toutes les analyses d’expert quand on veut vraiment approcher le réel d’une société. Et le roman de Lelic est un peu plus que bon : il a été salué comme un exploit littéraire outre-Manche. L’art que met l’auteur à restituer une bonne dizaine de voix différentes dans toute leur vérité est impressionnant, et Rupture en acquiert une dimension polyphonique et poignante qui vous hante durablement.

L’histoire de Rupture est simple, brutale et horrible comme un fait divers. Dans un collège de la banlieue de Londres, par un jour caniculaire, une réunion plénière se tient dans le gymnase. On va y parler de l’agression dont un élève a été victime à l’extérieur du collège. C’est alors qu’un professeur d’histoire, Samuel Szajkowski, sort un pistolet datant de la Seconde guerre mondiale et ouvre le feu. Il tue trois élèves et une enseignante avant de se suicider. L’enquête est confiée à une femme-flic, Lucia May, elle-même harcelée par ses collègues. Ce qu’elle découvre peu à peu, en recueillant les témoignages des uns et des autres, c’est que l’acte présenté par la presse comme celui d’un psychopathe aurait pu, sans doute, être prévenu. Mais dans le collège régnait la loi du silence, celle imposée par un chef d’établissement soucieux de ne pas régresser dans le classement et, surtout, de récolter des financements privés afin de pouvoir financer son autonomie, comme l’exigent les nouvelles lois.

Pour cela, évidemment, il ne faut pas faire de vagues et Lucia May comprend comment le directeur a laissé tomber le professeur d’histoire, devenu la tête de Turc des caïds de l’école, et même de certains de ses collègues. Sans compter les faux témoignages au moindre incident afin de présenter à la police, elle-même surtout soucieuse d’éviter d’éventuels affrontements, une version acceptable.

Rupture n’est pas seulement, on le voit, la simple autopsie d’un fait divers en milieu scolaire. C’est la peinture au couteau d’une société tout entière à la dérive. Et l’état de mort clinique de son École n’est qu’un symptôme de cette dérive. Sans doute le plus désespérant, car c’est dans le lieu où tout devrait naître, nous dit Lelic, que tout meurt sans gloire, par le massacre quotidien des innocents.[/access]

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Attali : quand nos libertés partent en fumée

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Jacques Attali a publié sa réponse aux différentes réactions suscitées par sa proposition d’interdire purement et simplement le tabac. Je ne commenterais ici qu’un court extrait : « Une société démocratique doit éloigner ses membres de ce qui peut leur nuire. Et pour cela, elle doit d’abord comprendre ce qui les amène à agir ainsi. Elle doit ensuite éduquer, inciter, puis interdire. »

La première chose qui me frappe c’est que monsieur Attali semble – dans la plus pure tradition socialiste – confondre la société et le gouvernement. Une société n’est pas « démocratique ». Une société peut être libre et elle peut être libre notamment si son mode de gouvernement est démocratique. C’est une condition sans doute nécessaire mais en aucun cas suffisante. La preuve en est justement, que monsieur Attali cherche très démocratiquement à nous priver d’une liberté. Car, une fois réglé le problème des lieux publics, le choix de fumer ou de n’en rien faire est un choix individuel. Aussi inadéquat qu’il puisse paraître à monsieur Attali, c’est un choix d’homme libre. Les défenseurs des thèses paternalistes ont cette fâcheuse habitude de prendre leurs concitoyens pour des enfants irresponsables placés sous la bienveillante responsabilité d’un état-maman charger d’« éduquer, inciter, puis interdire ».

Au-delà du problème anecdotique du tabac, c’est une question de principe : le gouvernement ne doit en aucun cas nous priver de l’usage de notre libre arbitre. Cet étroit maillage de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes qui nous est imposé jour après jour non seulement par Bruxelles mais aussi par nos propres élus sont autant d’attaques contre nos libertés individuelles.

La démocratie est un excellent système, le meilleur que nous ayons jamais trouvé mais elle n’est pas parfaite. A chaque instant et avec les meilleures intentions du monde, elle peut dégénérer et devenir un régime liberticide. La défense de nos libertés, aussi insignifiantes puissent-elles sembler, est une lutte permanente et c’est aussi une lutte que nous devons mener contre nos propres tendances à vouloir régenter la vie des autres. Friedrich Hayek disait que « ce n’est pas la source mais la limitation du pouvoir qui l’empêche d’être arbitraire ». Trop d’état nuit gravement à la liberté.

Marly soit qui mal y pense !

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Le courage n’est pas la vertu première des diplomates. Sinon, ils auraient fait militaires, et d’abord on ne leur demande pas de mener la charge au pont d’Arcole, bien au contraire. Un bon diplomate, ça « arrange les bidons », comme disent les Belges, et cela dans la plus grande discrétion possible, pour laisser aux politiques le bénéfice des poignées de mains, accolades et autres mignardises qui rythment les rapports entre chefs d’Etats sous le regard des photographes.
Moyennant quoi, ils sont très bien payés et mènent une vie agréable lorsqu’ils sont en mission à l’étranger, mais leur situation est beaucoup moins enviable lorsqu’ils reviennent à « la centrale ».

Cette quête du bon poste n’incite donc pas les fonctionnaires de cette administration à se faire remarquer par des prises de positions publiques et fracassantes sur le bien-fondé de l’action menée par le pouvoir politique dans leur secteur de compétence.
C’est pourquoi il faut prendre au sérieux le texte de la tribune publiée dans Le Monde par un groupe de diplomates réuni sous le pseudonyme collectif de « Marly », le nom du bistrot où ils se sont réunis pour la première fois.
Ce texte est une charge au canon contre la gestion sarkozienne de la politique extérieure de la France. Sa lecture attentive montre qu’il ne reflète pas seulement les positions de la vieille garde gaullienne du Quai, de sa « rue arabe » et américanophobe dont les rancœurs passent habituellement, via Claude Angeli, par le canal du Canard Enchaîné.

Un des comploteurs, avec qui nous entretenons une vieille complicité, nous a révélé les raisons d’une révolte qui réunit des vieux ambassadeurs blanchis sous le harnois, et des jeunes qui viennent d’entrer dans la « carrière ».
Le déclencheur de la colère a été un édito de Christophe Barbier, l’homme à l’écharpe rouge de L’Express, qui mettait sur le dos de notre service diplomatique les errements récents de politique étrangère de la France face aux révoltes de Tunisie et d’Egypte. Conscients d’avoir transmis au pouvoir tous les éléments lui permettant de se faire une idée de la situation politique et sociale réelle dans les pays en question, ils ont moyennement apprécié que la seule sanction de cet aveuglement se porte sur notre ambassadeur en Tunisie, Pierre Ménat, qui n’avait fait qu’appliquer les consignes venues d’en haut : pas le moindre contact avec l’opposition. Cela n’empêchait pas quelques diplomates de rang inférieur d’ouvrir leurs yeux et leurs oreilles et de rendre compte à leur administration de ce qu’ils voyaient et entendaient. Les conjurés du Marly ont donc demandé à L’Express de publier leur point de vue sur la question, ce qui leur fut refusé. Ils se tournèrent alors vers Le Monde qui accepta leur texte, ce qui constitue une bonne entrée en matière pour son nouveau directeur, Erik Izraelewicz.

Selon ses concepteurs, ce texte ne vise pas directement la cellule diplomatique de l’Elysée, dirigée par Jean-David Lévitte. « S’il n’était pas là où il est, il l’aurait signé avec nous ! », précise l’un d’entre eux. Ils mettent prioritairement en cause Henri Guaino, responsable à leurs yeux du fiasco de « L’Union pour la Méditerranée », une opération où les contributions des spécialistes du Quai d’Orsay sur cette question auraient été négligées, alors qu’elles auraient pu, selon eux, éviter bien des bourdes.

Sont visés également les « visiteurs du soir » du président, notamment Alain Minc, mais il n’est pas le seul, qui poussent Nicolas Sarkozy à des gestes diplomatiques inconsidérés, comme la querelle avec le Mexique à propos du cas de Florence Cassez. Les chevau-légers du « Marly » font valoir que la gestion des contentieux judiciaires entre deux pays démocratiques est un travail de l’ombre, harassant et fastidieux, à l’image de ce qui se passe chaque jour entre la France et l’Allemagne dans les affaires douloureuses de garde d’enfants de couples mixtes séparés…

Enfin, quelques nominations à des postes prestigieux ont fait grincer quelques dents, comme celle de François Delattre, 47 ans, au poste d’ambassadeur de France à Washington, une promotion fulgurante au regard des habitudes de la maison, dont la cause serait à rechercher dans la gestion habile, et conforme aux vœux de Nicolas Sarkozy, de l’atterrissage de son fils P’tit Louis et de sa maman Cécilia à New York, où Delattre était alors consul général…

Les récents déboires à Tunis d’un autre Mozart sarkozien de la diplomatie, Boris Boillon n’ont pas chagriné outre mesure les « Marly », bien qu’ils se défendent d’éprouver à ce propos une quelconque Schadenfreude, ce sentiment de joie mauvaise devant le malheur des autres qu’ils laissent à leurs collègues germaniques.

Notre pain quotidien (7)

La tolérance, y’a des pays pour ça ! Le quotidien La Croix nous apprend que depuis peu – dans le pays de Nina Hagen – une loi « oblige à mieux tolérer le bruit des enfants ». Ainsi, les décibels ne sont plus tous égaux devant la loi allemande. Ou alors il convient de reconnaître que certains décibels, connotés gazouillis, seraient plus égaux que d’autres… « Le gouvernement allemand a adopté hier, en conseil des ministres, un projet de loi rendant plus difficile les plaintes contre le bruit des enfants » Le projet de loi stipule que les bruits venant de crèches, de bacs à sable ou de terrains de jeu « ne représentent pas en général de dommages environnementaux ». Devant une telle surdité au bon sens, on en viendrait à penser que le Bundestag est à mille lieux du premier Kindergarten !

Fayots du Sud-Ouest : Signalons une épaisse tranche fayotage présidentiel parfaitement éhonté dans un papier du Midi-Libre de mardi dernier, faisant l’apologie de Carla Bruni (qui va interpréter la chanson de Charles Trenet « Douce France », en italien, sur son prochain album) : « Nicolas Sarkozy pouvait-il rêver de plus beau refrain ? Et de meilleure interprète avant l’échéance de 2012 ? En conjuguant à la guitare et en italien les délicieuses paroles de la légendaire chanson de Trenet, l’épouse-artiste Carla Bruni aborde, avec talent et finesse, les rivages artistique et politique (…) Elle dédicace à son probable candidat de mari ces strophes de doux bonheur. » C’est tendre et beau comme du Katherine Pancol, ou du Guillaume Musso, au choix. Vivement que la célèbre ritournelle de Trenet soit brevetée par l’UMP en tant qu’hymne officiel de la campagne électorale ! Cela permettra d’éviter qu’un autre air du « fou chantant » s’élève dans les rangs sarkozystes : « Que reste t-il de nos amours ? »

La plus belle pour aller danser. Immense sondage Ifop dans le Paris-Match de la semaine dernière, à la problématique absolument vi-ta-le : quelle serait la « Première-Dame préférée des Français » pour 2012 ? L’hebdomadaire prévient : « Carla Bruni-Sarkozy et Anne Sinclair ne sont pas des femmes politiques à proprement parler, mais leurs déclarations exploitées dans le champ politique sont, elles, éminemment politiques. » Sachez que pour le moment, Anne bat Carla par KO. Et toujours rien, chez les sondeurs, sur les conjoints de Martine Aubry et Ségolène Royal…. Injustice.

Egypte. L’année des « F ». Non seulement les bébés sont bruyants et sentent mauvais, mais en plus ils ont – de nos jours – des prénoms absolument ridicules. Le site web du quotidien régional Sud-Ouest nous apprend ainsi qu’un couple d’égyptiens vient de prénommer sa fille « Facebook », en hommage au rôle présumé primordial que le réseau social fondé par Mark Zuckerberg aurait joué dans la récente révolution. Nul doute que la petite Facebook retrouvera, au jardin d’enfants, la petite Twitter et le petit Myspace. Non contente d’être seulement stimulante ou inquiétante, la « nouvelle » Egypte s’annonce, également, distrayante…

Procès Zemmour : les cartes pourraient être rebattues en cas d’appel

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Causeur – Maître Malka, Tout d’abord, et puisqu’ils ont été depuis noyés sous les commentaires, pouvez-vous nous rappeler les faits ?

Richard Malka : En mars 2010, sur le plateau de l’émission Salut les terriens (Canal Plus), Eric Zemmour a déclaré : « Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes… C’est un fait. » Selon les associations poursuivantes, ces propos constituent deux délits supposés : diffamation et incitation à la haine raciale. Ensuite, dans l’émission l’Hebdo diffusée le jour même sur la chaîne France Ô, à la question d’un invité qui lui a demandé s’il ne trouvait pas injuste que des employeurs refusent des candidats noirs ou arabes, Eric Zemmour a répondu « Mais ils ont le droit ». Ces propos lui ont valu une deuxième poursuite pour les mêmes délits supposés. Il faut noter que les faits n’ont pas été contestés par Eric Zemmour.

Q: Selon la lecture du jugement on a l’impression que les propos tenus par Eric Zemmour chez Ardisson étaient en quelque sort scindés en deux : un constat factuel concernant la composition ethnique des délinquants d’un côté, une justification des contrôles au faciès de l’autre ?

RM : Tout à fait. Les juges ont effectivement séparé « les autres, parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes » de ce que Zemmour a présenté comme la conséquence logique de ce constat, à savoir « Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que… ».

Q : Quelles sont les décisions des juges de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris concernant ces faits et ces délits supposés ?

RM : Pour ce qui concerne la deuxième partie de ses propos tenus chez Ardisson, c’est-à-dire l’affirmation selon laquelle « les autres, parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes » le tribunal a décidé qu’ils relèvent du débat public et de la liberté d’expression. Selon les juges, « malgré le caractère abrupt et sans nuance du propos, qui a pu choquer de nombreuses personnes et même meurtrir par sa brutalité » – ils ont considéré que cette phrase ne constitue pas une diffamation raciale et ont relaxé Eric Zemmour des poursuites sur ce délit.

Mais attention, cela ne veut pas dire que les juges sont d’accord avec Eric Zemmour quand il affirme que « c’est un fait » ! Le tribunal ne s’est pas posé la question de la véracité de ces propos et donc on ne peut pas l’accuser de « déni de réel ».

En revanche, pour la première partie de la phrase – Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que -, là où Zemmour justifie la pratique policière de contrôle aux faciès, les juges ne suivent plus. « Par cette phrase catégorique et péremptoire [Eric Zemmour] justifie clairement les contrôles, aussi arbitraires que systématiques, envers certaines catégories de la population définies par leur origine ou leur race », notaient-ils et l’ont condamné à verser mille euros aux plaignants pour incitation à la discrimination et la haine raciale.

Q : Si nous avons bien compris, il est donc tout à fait légal (la légitimité étant une autre question…) de dire : « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes » ?

RM : C’est très réducteur et un peu idiot mais, effectivement, on peut légalement exprimer ces propos sans être poursuivi.

Q : Quid de ses propos concernant les employeurs qui refusent des candidats noirs ou arabes ?

RM : Le tribunal a considéré que sa petite phrase justifiant le « droit » des employeurs de refuser des candidats selon de critères ethniques et raciales « incite clairement à la discrimination à l’égard d’un groupe de personnes ». En conséquence, les juges l’ont condamné à la même peine – 1.000 euros avec sursis – et à verser un euro symbolique de dommages et intérêts à l’UEJF (Union des étudiants juifs de France) et à l’association J’Accuse! animée par M. Marc Knobel du CRIF.

Q : Que pensez-vous de l’hypothèse d’un appel ?

RM : Il est intéressant de noter que le tribunal a écarté le délit de diffamation raciale et a retenu celui d’incitation à la haine, ce qui est l’exact opposé de ce que le parquet (donc l’Etat) a soutenu. Cela démontre à quel point il est compliqué d’appréhender la problématique juridique de cette affaire et laisse supposer que les cartes pourraient être rebattues en cas d’appel et plus tard de pourvoi en cassation.

*Maître Richard Malka est un spécialiste du droit de droit de la presse. Il est intervenu dans de nombreux procès et débats de société emblématiques de l’époque : défense de Charlie Hebdo dans le procès des caricatures de Mahomet. En Décembre 2010, il a défendu la crèche BABY LOUP, obtenant du Conseil de Prud’hommes la validation du licenciement d’une salariée voilée.

Fin de Kadhafi, fin de la Libye ?

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Dans un discours très médiatisé, Seïf al-Islam, le deuxième fils de Mouammar Kadhafi, a livré une analyse assez effrayante de la société libyenne. Penché sur sa chaise dans un décor de plateau télé qui semble emprunté à une parodie de film sur un dictateur nord-africain, entre menaces et promesses de réformes politiques, celui qui dirige « la Fondation Kadhafi pour le développement » a tout simplement affirmé qu’il n’existe pas de nation libyenne. Sa proposition de considérer avec bienveillance la possibilité de changer d’hymne (« Allahu Akbar») et de drapeau, n’en est qu’un indice.

Le plus grave, c’est sa prédiction selon laquelle la chute du régime entraînerait le démantèlement du pays. À l’inverse de l’Égypte et de la Tunisie, explique-t-il, la Libye est composée de tribus et de clans et son unité n’est qu’un tissu d’alliances, une façade aussi solide qu’une toile d’araignée – pour emprunter la métaphore utilisée par le secrétaire général du Hezbollah à propos de la société israélienne. Autrement dit, Kadhafi Jr. pense que la Libye ressemble à l’Irak, un autre pays qui, une fois le dictateur tombé, s’est révélé être une réalité géographique et non plus politique. Ce ne sont quand même pas les drapeaux et les ambassadeurs auprès de l’ONU qui fondent une nation.

A l’évidence, ce que dit le fils du « frère guide » était vrai en 1969 quand son père, le capitaine Kadhafi, a pris le pouvoir. Il n’est pas certain que ce soit encore le cas quarante ans après. Mais est-ce toujours une analyse pertinente de la société libyenne aujourd’hui ?

L’exemple irakien

Comme on le sait, la colonisation a eu quelques effets positifs qu’on appelle parfois « bienfaits » et l’éducation de ceux qui y ont mis fin n’en est pas le moindre. Les dictatures créées par les élites indigènes qui ont chassé les puissances coloniales ont, elles aussi, des effets positifs, dont l’éducation des masses qui sont aujourd’hui en train de renverser les régimes issus de la décolonisation. Il s’agit, si vous préférez, de la préparation sociologique à la démocratie libérale. Or, l’une des conditions pour l’avènement d’une telle démocratie est une nation, une communauté politique où l’intérêt général prime sur toute autre appartenance. Quand cet élément manque – comme au Liban, en Belgique ou en Irak – l’Etat est faible et la démocratie fragile.

Quant à la Libye, il est difficile de dire aujourd’hui si on peut compter la cristallisation nationale du pays au nombre des bienfaits de la dictature kadhafienne, à côté de l’amélioration du niveau de vie (PIB de 14 000 dollars, deux fois plus que l’Egypte, la Tunisie ou l’Algérie) et les progrès dans le domaine de l’éducation. L’urbaniste qu’est Kadhafi fils s’est-il posé la question de l’influence de l’urbanisation de son pays sur l’effacement des liens plus archaïques ou celle du rôle joué par les communications (autoroutes, moyens de transports, télécommunications, télévision, radio) et la modernisation sociale du pays (corps de fonctionnaires, carrières dans le public et le privé, réseaux d’intérêts et d’amitiés) dans la création d’une communauté nationale dépassant les appartenances claniques et tribales ?

En revanche, pour aller dans le sens de Seïf al-Islam, il faut se souvenir que les forces armées sont toujours structurées sur des bases tribales et que la fidélité des officiers est donc au moins double. Il ne faut pas oublier non plus que lors du coup d’Etat manqué de 1993, les Qadhadfa, la tribu de Mouammar Kadhafi, se sont retrouvés confrontés à une alliance des Magariha, Warfalla et Al Zintan, une configuration bien plus problématique d’une « simple » guerre civile au sein d’une nation. Les familles des officiers exécutés à l’époque ainsi que leurs clans et tribus n’ont pas oublié. Vont-elles pour autant pardonner ? Seraient-elles prêtes à servir un avenir commun et donc national ? Voilà le genre des questions dont dépend l’avenir immédiat de la Libye, son intégrité territoriale, son gouvernement, voire son existence.

Kadhafi à Caracas ? Patatras !

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Le ministère des affaires étrangères du dictateur bolivarien Hugo Chavez, (dictateur qui a gagné onze fois des élections dont tous les observateurs internationaux se sont accordé à dire qu’elles étaient parfaitement régulières), a tenu à démentir un bouteillon qui a couru rédactions et chancelleries dans ce qu’il est convenu d’appeler en psychanalyse une projection désirante.

Non, le président Chavez n’a pas offert l’asile politique à Kadhafi. Il ne l’a même pas reçu en 2008 en lui laissant installer sa tente de bédouin dans les beaux quartiers comme cela a été le cas en France. Le président Chavez n’a pas non plus eu chez lui, jusqu’à une date récente, Baby Doc, le rejeton Duvalier, dictateur macoutesque et sanglant d’Haïti.

Le président Chavez a également fait savoir qu’il n’avait pas non plus dans un avenir proche l’intention d’accueillir Dark Vador actuellement en fuite après la victoire de Luke Skywalker.

Notre ami Kadhafi

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C’est une chose étrange que de voir Rama Yade, ci-devant secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme, parader sur les plateaux depuis ce mardi. Elle commente avec une certaine gourmandise, teintée de gravité (faut pas déconner, ya des gens qui sont en train de mourir) la situation en Libye. Et rappelle qu’en 2007, alors que la France et toutes ses autorités accueillaient avec fastes, pompes et tente de bédouin le colonel Kadhafi à Paris, elle avait râlé en jugeant que Paris ne pouvait pas lui faire une telle fête alors qu’il s’essuyait les pieds sur les Droits de l’Homme.

A l’époque, les belles âmes avaient tancé la jeune rebelle, qui s’était pris direct un savon à l’Elysée : la diplomatie, ce ne sont pas de justes paroles, c’est aussi les. Airbus et la realpolitik qui va avec. Notons tout de même que son chef, ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner, avait appuyé la visite du Guide suprême, tout en séchant les rendez-vous, pour ne pas salir ses blanches mains humanitaires…

Aujourd’hui, les mêmes crient au loup et droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dès qu’une manifestation arabe tient tête à la police. Quoiqu’en la matière, la France ait été plus que raisonnable dans son appui aux peuples-qui-se-libèrent, comme on dit.

Pourtant, sans vouloir être cynique, puisque nous n’avons, comme tout le monde, rien vu venir ; puisque les choses basculent et qu’on ne reviendra sans doute pas vers les autocraties postcoloniales anciennes, autant y aller non ? Renouer avec la France des droits de l’homme, de la liberté des peuples. La « France sera au côté des opprimés du monde. C’est le message de la France, c’est l’identité de la France, c’est l’histoire de la France. » Qui dit ça ? Nicolas Sarkozy au lendemain de son élection à la présidentielle. Cité fort opportunément par François Sureau dans une tribune dans Libération, ou il lui demande la fin de « la prudence de vieillard et de notre diplomatie d’abandon. »

Prudence de vieillard, c’est le silence de la France en Tunisie (Hormis les embrouilles de MAM et les sorties de route de notre nouvel ambassadeur aux abdos de chez Suchard). C’est le silence en Egypte. En Libye, on se hâte de dénoncer. Mais après des massacres et après avoir accueilli le guide suprême en grande pompe. On nous dira, le réalisme oblige à serrer la main des Kadhafi du monde entier. Certes. Mais la diplomatie ne doit sans doute pas se limiter calquer sa parole sur les impératifs commerciaux d’Aréva, de Dassault, de Veolia ou Bouygues. Avec les succès qu’on sait d’ailleurs : contrats fantômes, qui bien souvent coûtent plus cher que ce qu’ils rapportent vraiment.

Et je ne parle pas que de morale. J’imaginais que la diplomatie, c’était tenir subtilement les deux bouts de la chaîne : être ferme sur ses principes et ses valeurs politiques (la liberté, au hasard) et réaliste dans son action (si on peut vendre des avions, faut les vendre), au risque d’une certaine dose d’hypocrisie. Mais imaginer qu’on rate une livraison d’A380 parce qu’on dira aux Chinois qu’en France la liberté a un sens, est une fable pour gogos. La diplomatie du « paillasson » n’améliore pas le commerce extérieur. Voire, quand les choses tournent, elle aurait tendance à être facturée au prix fort par lesdits pays. Alors souvenons-nous des pudeurs de Rama Yade (enfin, elle n’est pas allée jusqu’à la démission, n’est pas Chevènement qui veut) et croisons les doigts pour que les massacres et les révolutions s’arrêtent vite. Ça nous évitera de prendre position.

Nous sommes tous des antisémites berrichons!

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Le « multicul » est une vieille histoire en sociologie. À dire vrai, je pense que les pères fondateurs – Emile Durkheim et Max Weber, notamment – ne pensaient qu’à ça. De manière schématique, qu’ils me pardonnent, leur questionnement pourrait se résumer de la manière suivante : comment « faire » société en l’absence de religion ? Tous deux écrivaient aux environs du moment 1900 et pour tous les deux, le phénomène marquant de l’époque était la sécularisation. Ils assistaient non pas à la disparition de la religion, mais à sa transformation : elle était un choix collectif, voire même un non-choix, elle devenait une question individuelle auquel chacun pouvait répondre comme bon lui semblait dans le silence de sa conscience. Dès lors, de manière paradoxale, pour ces deux esprits athées, Durkheim et Weber, la question était de savoir comment on allait pouvoir faire vivre ensemble ces hommes sans le secours de la religion, laquelle désigne étymologiquement – religere – la capacité de faire tenir les choses ensemble.

Du coup, cette remise en perspective permet de relativiser nos motifs d’inquiétude. Bien sûr, notre véritable souci est de savoir comment vont coexister drag-queen, femme en burqa et partisan de l’enseignement en basque. Cette question n’est pas nouvelle, même si la burqa voile cette ancienneté, en raison de la promotion médiatique dont elle bénéficie. Posée en ces termes, la coexistence d’individus partageant des valeurs bien distinctes n’est en rien l’apanage de la société française : on retrouve cette même anxiété à Tel Aviv où, s’il n’y a pas de Burqa, on connaît la difficulté de faire coexister des individus pensant au soleil et à ses joies, et d’autres, tout de noir vêtus, uniquement préoccupés par la Torah. En cela, l’échec du « multicul » n’est en rien la question que pose l’islam à l’Occident, mais, plus surement, la preuve la plus évidente des méandres de la question identitaire.

Alors évidemment, la burqa n’est pas une question simple, puisqu’elle témoigne de choix de vie en rupture radicale avec un certain nombre de principes qui fondent notre démocratie française. Cette dimension irréconciliable des identités modernes, Weber la nommait la « querelle des dieux », tout simplement parce qu’elle mettait en branle un rapport aux valeurs qui participaient de métaphysique distinctes. Mais la burqa est-elle seule en cause ? La famille homosexuelle pose également de profondes questions anthropologiques à notre société. De la même façon, il n’est pas certain que la question animale et ses conséquences – la construction d’un droit qui ne concernerait pas que le seul genre humain – ne révèle pas des divergences profondes au sein de la société française. Ce « multicul » là, il n’est pas un échec : il est problématique comme est problématique le fait de vivre ensemble au XXIème siècle. Pour remédier à cela, il faudrait vouloir vivre non pas sous Pétain mais au XIIème siècle, où, effectivement la société présentait une homogénéité notable.

Et cependant les problèmes soulevés par ce « multicul » ne doivent pas nous entrainer sur les cimes du désespoir. Car ces individus aussi bariolés, voilés, étranges qu’ils nous paraissent être dans leur singularité, participent tous d’un même phénomène, cette modernité qui est aujourd’hui notre lieu commun. Raymond Aron expliquait en substance qu’il se sentait plus près d’un antisémite berrichon que d’un juif vivant au Yémen. Eh bien aujourd’hui, dans les yeux de l’autre, nous sommes tous des antisémites berrichons.

Le Diplo à poil !

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Abonnés au Monde Diplomatique, auditeurs de Là-bas si j’y suis, groupies de Stéphane Hessel, ceci vous concerne ! L’excellente revue Histoire et Liberté, éditée par l’Institut d’histoire sociale[1. En vente dans toutes les bonnes librairie ou sur commande à l’Institut d’Histoire sociale, 4 avenue Benoît Frachon 92023 Nanterre cedex] consacre sa dernière livraison à un passage au scanner du Monde diplomatique.

De la Corée du Nord à Cuba, en passant par le Cambodge des Khmers rouges on découvrira comment cet épigone du Monde est devenu, sous les houlettes successives de Claude Julien, Ignacio Ramonet, Alain Gresh et Serge Halimi, le thuriféraire de toutes les dictatures peintes en rouge ou en vert.

« Satisfaire les affligés et affliger les satisfaits », tel était le slogan programmatique de Claude Julien, principal artisan de la mutation de ce bulletin des ambassades en fer de lance de l’anti-américanisme rabique, de l’antisionisme viscéral, et de la déférence onctueuse envers Fidel Castro, Hugo Chavez et autres bienfaiteurs de l’humanité. On ne sait si les « affligés » pourrissant dans les prisons cubaines, les geôles iraniennes ou les camps de rééducation nord-coréens trouvent leur réconfort dans la lecture du Diplo.

En revanche, le passage au crible de l’idéologie et des pratiques de ses animateurs par les gens de l’Institut d’Histoire sociale (Pierre Rigoulot, André Sénik, Claire Brière-Blanchet et alii) est jubilatoire pour les prétendus « satisfaits »

School is not cool

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Vous pensez que le système éducatif français est au bord de l’implosion, avec ses 16 000 suppressions de postes programmées pour 2011 ? Que nos établissements de « zones sensibles » sont des ruines peuplées d’élèves en rupture de ban ? Que l’École de la République se meurt, que l’École de la République est morte ? Ce n’est pas impossible mais la lecture de Rupture, le premier roman de Simon Lelic, un jeune auteur anglais né en 1976, vous montrera qu’en la matière, le Royaume-Uni a pris une avance certaine.[access capability= »lire_inedits »]

Précisons d’emblée que Rupture est un roman noir − ou un « polar », pour parler comme ceux qui continuent à penser qu’il s’agit d’un genre secondaire. Le bon roman noir, pourtant, vaut toutes les analyses d’expert quand on veut vraiment approcher le réel d’une société. Et le roman de Lelic est un peu plus que bon : il a été salué comme un exploit littéraire outre-Manche. L’art que met l’auteur à restituer une bonne dizaine de voix différentes dans toute leur vérité est impressionnant, et Rupture en acquiert une dimension polyphonique et poignante qui vous hante durablement.

L’histoire de Rupture est simple, brutale et horrible comme un fait divers. Dans un collège de la banlieue de Londres, par un jour caniculaire, une réunion plénière se tient dans le gymnase. On va y parler de l’agression dont un élève a été victime à l’extérieur du collège. C’est alors qu’un professeur d’histoire, Samuel Szajkowski, sort un pistolet datant de la Seconde guerre mondiale et ouvre le feu. Il tue trois élèves et une enseignante avant de se suicider. L’enquête est confiée à une femme-flic, Lucia May, elle-même harcelée par ses collègues. Ce qu’elle découvre peu à peu, en recueillant les témoignages des uns et des autres, c’est que l’acte présenté par la presse comme celui d’un psychopathe aurait pu, sans doute, être prévenu. Mais dans le collège régnait la loi du silence, celle imposée par un chef d’établissement soucieux de ne pas régresser dans le classement et, surtout, de récolter des financements privés afin de pouvoir financer son autonomie, comme l’exigent les nouvelles lois.

Pour cela, évidemment, il ne faut pas faire de vagues et Lucia May comprend comment le directeur a laissé tomber le professeur d’histoire, devenu la tête de Turc des caïds de l’école, et même de certains de ses collègues. Sans compter les faux témoignages au moindre incident afin de présenter à la police, elle-même surtout soucieuse d’éviter d’éventuels affrontements, une version acceptable.

Rupture n’est pas seulement, on le voit, la simple autopsie d’un fait divers en milieu scolaire. C’est la peinture au couteau d’une société tout entière à la dérive. Et l’état de mort clinique de son École n’est qu’un symptôme de cette dérive. Sans doute le plus désespérant, car c’est dans le lieu où tout devrait naître, nous dit Lelic, que tout meurt sans gloire, par le massacre quotidien des innocents.[/access]

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Attali : quand nos libertés partent en fumée

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Jacques Attali a publié sa réponse aux différentes réactions suscitées par sa proposition d’interdire purement et simplement le tabac. Je ne commenterais ici qu’un court extrait : « Une société démocratique doit éloigner ses membres de ce qui peut leur nuire. Et pour cela, elle doit d’abord comprendre ce qui les amène à agir ainsi. Elle doit ensuite éduquer, inciter, puis interdire. »

La première chose qui me frappe c’est que monsieur Attali semble – dans la plus pure tradition socialiste – confondre la société et le gouvernement. Une société n’est pas « démocratique ». Une société peut être libre et elle peut être libre notamment si son mode de gouvernement est démocratique. C’est une condition sans doute nécessaire mais en aucun cas suffisante. La preuve en est justement, que monsieur Attali cherche très démocratiquement à nous priver d’une liberté. Car, une fois réglé le problème des lieux publics, le choix de fumer ou de n’en rien faire est un choix individuel. Aussi inadéquat qu’il puisse paraître à monsieur Attali, c’est un choix d’homme libre. Les défenseurs des thèses paternalistes ont cette fâcheuse habitude de prendre leurs concitoyens pour des enfants irresponsables placés sous la bienveillante responsabilité d’un état-maman charger d’« éduquer, inciter, puis interdire ».

Au-delà du problème anecdotique du tabac, c’est une question de principe : le gouvernement ne doit en aucun cas nous priver de l’usage de notre libre arbitre. Cet étroit maillage de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes qui nous est imposé jour après jour non seulement par Bruxelles mais aussi par nos propres élus sont autant d’attaques contre nos libertés individuelles.

La démocratie est un excellent système, le meilleur que nous ayons jamais trouvé mais elle n’est pas parfaite. A chaque instant et avec les meilleures intentions du monde, elle peut dégénérer et devenir un régime liberticide. La défense de nos libertés, aussi insignifiantes puissent-elles sembler, est une lutte permanente et c’est aussi une lutte que nous devons mener contre nos propres tendances à vouloir régenter la vie des autres. Friedrich Hayek disait que « ce n’est pas la source mais la limitation du pouvoir qui l’empêche d’être arbitraire ». Trop d’état nuit gravement à la liberté.

Marly soit qui mal y pense !

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Le courage n’est pas la vertu première des diplomates. Sinon, ils auraient fait militaires, et d’abord on ne leur demande pas de mener la charge au pont d’Arcole, bien au contraire. Un bon diplomate, ça « arrange les bidons », comme disent les Belges, et cela dans la plus grande discrétion possible, pour laisser aux politiques le bénéfice des poignées de mains, accolades et autres mignardises qui rythment les rapports entre chefs d’Etats sous le regard des photographes.
Moyennant quoi, ils sont très bien payés et mènent une vie agréable lorsqu’ils sont en mission à l’étranger, mais leur situation est beaucoup moins enviable lorsqu’ils reviennent à « la centrale ».

Cette quête du bon poste n’incite donc pas les fonctionnaires de cette administration à se faire remarquer par des prises de positions publiques et fracassantes sur le bien-fondé de l’action menée par le pouvoir politique dans leur secteur de compétence.
C’est pourquoi il faut prendre au sérieux le texte de la tribune publiée dans Le Monde par un groupe de diplomates réuni sous le pseudonyme collectif de « Marly », le nom du bistrot où ils se sont réunis pour la première fois.
Ce texte est une charge au canon contre la gestion sarkozienne de la politique extérieure de la France. Sa lecture attentive montre qu’il ne reflète pas seulement les positions de la vieille garde gaullienne du Quai, de sa « rue arabe » et américanophobe dont les rancœurs passent habituellement, via Claude Angeli, par le canal du Canard Enchaîné.

Un des comploteurs, avec qui nous entretenons une vieille complicité, nous a révélé les raisons d’une révolte qui réunit des vieux ambassadeurs blanchis sous le harnois, et des jeunes qui viennent d’entrer dans la « carrière ».
Le déclencheur de la colère a été un édito de Christophe Barbier, l’homme à l’écharpe rouge de L’Express, qui mettait sur le dos de notre service diplomatique les errements récents de politique étrangère de la France face aux révoltes de Tunisie et d’Egypte. Conscients d’avoir transmis au pouvoir tous les éléments lui permettant de se faire une idée de la situation politique et sociale réelle dans les pays en question, ils ont moyennement apprécié que la seule sanction de cet aveuglement se porte sur notre ambassadeur en Tunisie, Pierre Ménat, qui n’avait fait qu’appliquer les consignes venues d’en haut : pas le moindre contact avec l’opposition. Cela n’empêchait pas quelques diplomates de rang inférieur d’ouvrir leurs yeux et leurs oreilles et de rendre compte à leur administration de ce qu’ils voyaient et entendaient. Les conjurés du Marly ont donc demandé à L’Express de publier leur point de vue sur la question, ce qui leur fut refusé. Ils se tournèrent alors vers Le Monde qui accepta leur texte, ce qui constitue une bonne entrée en matière pour son nouveau directeur, Erik Izraelewicz.

Selon ses concepteurs, ce texte ne vise pas directement la cellule diplomatique de l’Elysée, dirigée par Jean-David Lévitte. « S’il n’était pas là où il est, il l’aurait signé avec nous ! », précise l’un d’entre eux. Ils mettent prioritairement en cause Henri Guaino, responsable à leurs yeux du fiasco de « L’Union pour la Méditerranée », une opération où les contributions des spécialistes du Quai d’Orsay sur cette question auraient été négligées, alors qu’elles auraient pu, selon eux, éviter bien des bourdes.

Sont visés également les « visiteurs du soir » du président, notamment Alain Minc, mais il n’est pas le seul, qui poussent Nicolas Sarkozy à des gestes diplomatiques inconsidérés, comme la querelle avec le Mexique à propos du cas de Florence Cassez. Les chevau-légers du « Marly » font valoir que la gestion des contentieux judiciaires entre deux pays démocratiques est un travail de l’ombre, harassant et fastidieux, à l’image de ce qui se passe chaque jour entre la France et l’Allemagne dans les affaires douloureuses de garde d’enfants de couples mixtes séparés…

Enfin, quelques nominations à des postes prestigieux ont fait grincer quelques dents, comme celle de François Delattre, 47 ans, au poste d’ambassadeur de France à Washington, une promotion fulgurante au regard des habitudes de la maison, dont la cause serait à rechercher dans la gestion habile, et conforme aux vœux de Nicolas Sarkozy, de l’atterrissage de son fils P’tit Louis et de sa maman Cécilia à New York, où Delattre était alors consul général…

Les récents déboires à Tunis d’un autre Mozart sarkozien de la diplomatie, Boris Boillon n’ont pas chagriné outre mesure les « Marly », bien qu’ils se défendent d’éprouver à ce propos une quelconque Schadenfreude, ce sentiment de joie mauvaise devant le malheur des autres qu’ils laissent à leurs collègues germaniques.

Notre pain quotidien (7)

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La tolérance, y’a des pays pour ça ! Le quotidien La Croix nous apprend que depuis peu – dans le pays de Nina Hagen – une loi « oblige à mieux tolérer le bruit des enfants ». Ainsi, les décibels ne sont plus tous égaux devant la loi allemande. Ou alors il convient de reconnaître que certains décibels, connotés gazouillis, seraient plus égaux que d’autres… « Le gouvernement allemand a adopté hier, en conseil des ministres, un projet de loi rendant plus difficile les plaintes contre le bruit des enfants » Le projet de loi stipule que les bruits venant de crèches, de bacs à sable ou de terrains de jeu « ne représentent pas en général de dommages environnementaux ». Devant une telle surdité au bon sens, on en viendrait à penser que le Bundestag est à mille lieux du premier Kindergarten !

Fayots du Sud-Ouest : Signalons une épaisse tranche fayotage présidentiel parfaitement éhonté dans un papier du Midi-Libre de mardi dernier, faisant l’apologie de Carla Bruni (qui va interpréter la chanson de Charles Trenet « Douce France », en italien, sur son prochain album) : « Nicolas Sarkozy pouvait-il rêver de plus beau refrain ? Et de meilleure interprète avant l’échéance de 2012 ? En conjuguant à la guitare et en italien les délicieuses paroles de la légendaire chanson de Trenet, l’épouse-artiste Carla Bruni aborde, avec talent et finesse, les rivages artistique et politique (…) Elle dédicace à son probable candidat de mari ces strophes de doux bonheur. » C’est tendre et beau comme du Katherine Pancol, ou du Guillaume Musso, au choix. Vivement que la célèbre ritournelle de Trenet soit brevetée par l’UMP en tant qu’hymne officiel de la campagne électorale ! Cela permettra d’éviter qu’un autre air du « fou chantant » s’élève dans les rangs sarkozystes : « Que reste t-il de nos amours ? »

La plus belle pour aller danser. Immense sondage Ifop dans le Paris-Match de la semaine dernière, à la problématique absolument vi-ta-le : quelle serait la « Première-Dame préférée des Français » pour 2012 ? L’hebdomadaire prévient : « Carla Bruni-Sarkozy et Anne Sinclair ne sont pas des femmes politiques à proprement parler, mais leurs déclarations exploitées dans le champ politique sont, elles, éminemment politiques. » Sachez que pour le moment, Anne bat Carla par KO. Et toujours rien, chez les sondeurs, sur les conjoints de Martine Aubry et Ségolène Royal…. Injustice.

Egypte. L’année des « F ». Non seulement les bébés sont bruyants et sentent mauvais, mais en plus ils ont – de nos jours – des prénoms absolument ridicules. Le site web du quotidien régional Sud-Ouest nous apprend ainsi qu’un couple d’égyptiens vient de prénommer sa fille « Facebook », en hommage au rôle présumé primordial que le réseau social fondé par Mark Zuckerberg aurait joué dans la récente révolution. Nul doute que la petite Facebook retrouvera, au jardin d’enfants, la petite Twitter et le petit Myspace. Non contente d’être seulement stimulante ou inquiétante, la « nouvelle » Egypte s’annonce, également, distrayante…

Procès Zemmour : les cartes pourraient être rebattues en cas d’appel

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Causeur – Maître Malka, Tout d’abord, et puisqu’ils ont été depuis noyés sous les commentaires, pouvez-vous nous rappeler les faits ?

Richard Malka : En mars 2010, sur le plateau de l’émission Salut les terriens (Canal Plus), Eric Zemmour a déclaré : « Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes… C’est un fait. » Selon les associations poursuivantes, ces propos constituent deux délits supposés : diffamation et incitation à la haine raciale. Ensuite, dans l’émission l’Hebdo diffusée le jour même sur la chaîne France Ô, à la question d’un invité qui lui a demandé s’il ne trouvait pas injuste que des employeurs refusent des candidats noirs ou arabes, Eric Zemmour a répondu « Mais ils ont le droit ». Ces propos lui ont valu une deuxième poursuite pour les mêmes délits supposés. Il faut noter que les faits n’ont pas été contestés par Eric Zemmour.

Q: Selon la lecture du jugement on a l’impression que les propos tenus par Eric Zemmour chez Ardisson étaient en quelque sort scindés en deux : un constat factuel concernant la composition ethnique des délinquants d’un côté, une justification des contrôles au faciès de l’autre ?

RM : Tout à fait. Les juges ont effectivement séparé « les autres, parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes » de ce que Zemmour a présenté comme la conséquence logique de ce constat, à savoir « Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que… ».

Q : Quelles sont les décisions des juges de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris concernant ces faits et ces délits supposés ?

RM : Pour ce qui concerne la deuxième partie de ses propos tenus chez Ardisson, c’est-à-dire l’affirmation selon laquelle « les autres, parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes » le tribunal a décidé qu’ils relèvent du débat public et de la liberté d’expression. Selon les juges, « malgré le caractère abrupt et sans nuance du propos, qui a pu choquer de nombreuses personnes et même meurtrir par sa brutalité » – ils ont considéré que cette phrase ne constitue pas une diffamation raciale et ont relaxé Eric Zemmour des poursuites sur ce délit.

Mais attention, cela ne veut pas dire que les juges sont d’accord avec Eric Zemmour quand il affirme que « c’est un fait » ! Le tribunal ne s’est pas posé la question de la véracité de ces propos et donc on ne peut pas l’accuser de « déni de réel ».

En revanche, pour la première partie de la phrase – Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que -, là où Zemmour justifie la pratique policière de contrôle aux faciès, les juges ne suivent plus. « Par cette phrase catégorique et péremptoire [Eric Zemmour] justifie clairement les contrôles, aussi arbitraires que systématiques, envers certaines catégories de la population définies par leur origine ou leur race », notaient-ils et l’ont condamné à verser mille euros aux plaignants pour incitation à la discrimination et la haine raciale.

Q : Si nous avons bien compris, il est donc tout à fait légal (la légitimité étant une autre question…) de dire : « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes » ?

RM : C’est très réducteur et un peu idiot mais, effectivement, on peut légalement exprimer ces propos sans être poursuivi.

Q : Quid de ses propos concernant les employeurs qui refusent des candidats noirs ou arabes ?

RM : Le tribunal a considéré que sa petite phrase justifiant le « droit » des employeurs de refuser des candidats selon de critères ethniques et raciales « incite clairement à la discrimination à l’égard d’un groupe de personnes ». En conséquence, les juges l’ont condamné à la même peine – 1.000 euros avec sursis – et à verser un euro symbolique de dommages et intérêts à l’UEJF (Union des étudiants juifs de France) et à l’association J’Accuse! animée par M. Marc Knobel du CRIF.

Q : Que pensez-vous de l’hypothèse d’un appel ?

RM : Il est intéressant de noter que le tribunal a écarté le délit de diffamation raciale et a retenu celui d’incitation à la haine, ce qui est l’exact opposé de ce que le parquet (donc l’Etat) a soutenu. Cela démontre à quel point il est compliqué d’appréhender la problématique juridique de cette affaire et laisse supposer que les cartes pourraient être rebattues en cas d’appel et plus tard de pourvoi en cassation.

*Maître Richard Malka est un spécialiste du droit de droit de la presse. Il est intervenu dans de nombreux procès et débats de société emblématiques de l’époque : défense de Charlie Hebdo dans le procès des caricatures de Mahomet. En Décembre 2010, il a défendu la crèche BABY LOUP, obtenant du Conseil de Prud’hommes la validation du licenciement d’une salariée voilée.

Fin de Kadhafi, fin de la Libye ?

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Dans un discours très médiatisé, Seïf al-Islam, le deuxième fils de Mouammar Kadhafi, a livré une analyse assez effrayante de la société libyenne. Penché sur sa chaise dans un décor de plateau télé qui semble emprunté à une parodie de film sur un dictateur nord-africain, entre menaces et promesses de réformes politiques, celui qui dirige « la Fondation Kadhafi pour le développement » a tout simplement affirmé qu’il n’existe pas de nation libyenne. Sa proposition de considérer avec bienveillance la possibilité de changer d’hymne (« Allahu Akbar») et de drapeau, n’en est qu’un indice.

Le plus grave, c’est sa prédiction selon laquelle la chute du régime entraînerait le démantèlement du pays. À l’inverse de l’Égypte et de la Tunisie, explique-t-il, la Libye est composée de tribus et de clans et son unité n’est qu’un tissu d’alliances, une façade aussi solide qu’une toile d’araignée – pour emprunter la métaphore utilisée par le secrétaire général du Hezbollah à propos de la société israélienne. Autrement dit, Kadhafi Jr. pense que la Libye ressemble à l’Irak, un autre pays qui, une fois le dictateur tombé, s’est révélé être une réalité géographique et non plus politique. Ce ne sont quand même pas les drapeaux et les ambassadeurs auprès de l’ONU qui fondent une nation.

A l’évidence, ce que dit le fils du « frère guide » était vrai en 1969 quand son père, le capitaine Kadhafi, a pris le pouvoir. Il n’est pas certain que ce soit encore le cas quarante ans après. Mais est-ce toujours une analyse pertinente de la société libyenne aujourd’hui ?

L’exemple irakien

Comme on le sait, la colonisation a eu quelques effets positifs qu’on appelle parfois « bienfaits » et l’éducation de ceux qui y ont mis fin n’en est pas le moindre. Les dictatures créées par les élites indigènes qui ont chassé les puissances coloniales ont, elles aussi, des effets positifs, dont l’éducation des masses qui sont aujourd’hui en train de renverser les régimes issus de la décolonisation. Il s’agit, si vous préférez, de la préparation sociologique à la démocratie libérale. Or, l’une des conditions pour l’avènement d’une telle démocratie est une nation, une communauté politique où l’intérêt général prime sur toute autre appartenance. Quand cet élément manque – comme au Liban, en Belgique ou en Irak – l’Etat est faible et la démocratie fragile.

Quant à la Libye, il est difficile de dire aujourd’hui si on peut compter la cristallisation nationale du pays au nombre des bienfaits de la dictature kadhafienne, à côté de l’amélioration du niveau de vie (PIB de 14 000 dollars, deux fois plus que l’Egypte, la Tunisie ou l’Algérie) et les progrès dans le domaine de l’éducation. L’urbaniste qu’est Kadhafi fils s’est-il posé la question de l’influence de l’urbanisation de son pays sur l’effacement des liens plus archaïques ou celle du rôle joué par les communications (autoroutes, moyens de transports, télécommunications, télévision, radio) et la modernisation sociale du pays (corps de fonctionnaires, carrières dans le public et le privé, réseaux d’intérêts et d’amitiés) dans la création d’une communauté nationale dépassant les appartenances claniques et tribales ?

En revanche, pour aller dans le sens de Seïf al-Islam, il faut se souvenir que les forces armées sont toujours structurées sur des bases tribales et que la fidélité des officiers est donc au moins double. Il ne faut pas oublier non plus que lors du coup d’Etat manqué de 1993, les Qadhadfa, la tribu de Mouammar Kadhafi, se sont retrouvés confrontés à une alliance des Magariha, Warfalla et Al Zintan, une configuration bien plus problématique d’une « simple » guerre civile au sein d’une nation. Les familles des officiers exécutés à l’époque ainsi que leurs clans et tribus n’ont pas oublié. Vont-elles pour autant pardonner ? Seraient-elles prêtes à servir un avenir commun et donc national ? Voilà le genre des questions dont dépend l’avenir immédiat de la Libye, son intégrité territoriale, son gouvernement, voire son existence.

Kadhafi à Caracas ? Patatras !

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Le ministère des affaires étrangères du dictateur bolivarien Hugo Chavez, (dictateur qui a gagné onze fois des élections dont tous les observateurs internationaux se sont accordé à dire qu’elles étaient parfaitement régulières), a tenu à démentir un bouteillon qui a couru rédactions et chancelleries dans ce qu’il est convenu d’appeler en psychanalyse une projection désirante.

Non, le président Chavez n’a pas offert l’asile politique à Kadhafi. Il ne l’a même pas reçu en 2008 en lui laissant installer sa tente de bédouin dans les beaux quartiers comme cela a été le cas en France. Le président Chavez n’a pas non plus eu chez lui, jusqu’à une date récente, Baby Doc, le rejeton Duvalier, dictateur macoutesque et sanglant d’Haïti.

Le président Chavez a également fait savoir qu’il n’avait pas non plus dans un avenir proche l’intention d’accueillir Dark Vador actuellement en fuite après la victoire de Luke Skywalker.

Notre ami Kadhafi

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C’est une chose étrange que de voir Rama Yade, ci-devant secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme, parader sur les plateaux depuis ce mardi. Elle commente avec une certaine gourmandise, teintée de gravité (faut pas déconner, ya des gens qui sont en train de mourir) la situation en Libye. Et rappelle qu’en 2007, alors que la France et toutes ses autorités accueillaient avec fastes, pompes et tente de bédouin le colonel Kadhafi à Paris, elle avait râlé en jugeant que Paris ne pouvait pas lui faire une telle fête alors qu’il s’essuyait les pieds sur les Droits de l’Homme.

A l’époque, les belles âmes avaient tancé la jeune rebelle, qui s’était pris direct un savon à l’Elysée : la diplomatie, ce ne sont pas de justes paroles, c’est aussi les. Airbus et la realpolitik qui va avec. Notons tout de même que son chef, ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner, avait appuyé la visite du Guide suprême, tout en séchant les rendez-vous, pour ne pas salir ses blanches mains humanitaires…

Aujourd’hui, les mêmes crient au loup et droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dès qu’une manifestation arabe tient tête à la police. Quoiqu’en la matière, la France ait été plus que raisonnable dans son appui aux peuples-qui-se-libèrent, comme on dit.

Pourtant, sans vouloir être cynique, puisque nous n’avons, comme tout le monde, rien vu venir ; puisque les choses basculent et qu’on ne reviendra sans doute pas vers les autocraties postcoloniales anciennes, autant y aller non ? Renouer avec la France des droits de l’homme, de la liberté des peuples. La « France sera au côté des opprimés du monde. C’est le message de la France, c’est l’identité de la France, c’est l’histoire de la France. » Qui dit ça ? Nicolas Sarkozy au lendemain de son élection à la présidentielle. Cité fort opportunément par François Sureau dans une tribune dans Libération, ou il lui demande la fin de « la prudence de vieillard et de notre diplomatie d’abandon. »

Prudence de vieillard, c’est le silence de la France en Tunisie (Hormis les embrouilles de MAM et les sorties de route de notre nouvel ambassadeur aux abdos de chez Suchard). C’est le silence en Egypte. En Libye, on se hâte de dénoncer. Mais après des massacres et après avoir accueilli le guide suprême en grande pompe. On nous dira, le réalisme oblige à serrer la main des Kadhafi du monde entier. Certes. Mais la diplomatie ne doit sans doute pas se limiter calquer sa parole sur les impératifs commerciaux d’Aréva, de Dassault, de Veolia ou Bouygues. Avec les succès qu’on sait d’ailleurs : contrats fantômes, qui bien souvent coûtent plus cher que ce qu’ils rapportent vraiment.

Et je ne parle pas que de morale. J’imaginais que la diplomatie, c’était tenir subtilement les deux bouts de la chaîne : être ferme sur ses principes et ses valeurs politiques (la liberté, au hasard) et réaliste dans son action (si on peut vendre des avions, faut les vendre), au risque d’une certaine dose d’hypocrisie. Mais imaginer qu’on rate une livraison d’A380 parce qu’on dira aux Chinois qu’en France la liberté a un sens, est une fable pour gogos. La diplomatie du « paillasson » n’améliore pas le commerce extérieur. Voire, quand les choses tournent, elle aurait tendance à être facturée au prix fort par lesdits pays. Alors souvenons-nous des pudeurs de Rama Yade (enfin, elle n’est pas allée jusqu’à la démission, n’est pas Chevènement qui veut) et croisons les doigts pour que les massacres et les révolutions s’arrêtent vite. Ça nous évitera de prendre position.