Le « multicul » est une vieille histoire en sociologie. À dire vrai, je pense que les pères fondateurs – Emile Durkheim et Max Weber, notamment – ne pensaient qu’à ça. De manière schématique, qu’ils me pardonnent, leur questionnement pourrait se résumer de la manière suivante : comment « faire » société en l’absence de religion ? Tous deux écrivaient aux environs du moment 1900 et pour tous les deux, le phénomène marquant de l’époque était la sécularisation. Ils assistaient non pas à la disparition de la religion, mais à sa transformation : elle était un choix collectif, voire même un non-choix, elle devenait une question individuelle auquel chacun pouvait répondre comme bon lui semblait dans le silence de sa conscience. Dès lors, de manière paradoxale, pour ces deux esprits athées, Durkheim et Weber, la question était de savoir comment on allait pouvoir faire vivre ensemble ces hommes sans le secours de la religion, laquelle désigne étymologiquement – religere – la capacité de faire tenir les choses ensemble.

Du coup, cette remise en perspective permet de relativiser nos motifs d’inquiétude. Bien sûr, notre véritable souci est de savoir comment vont coexister drag-queen, femme en burqa et partisan de l’enseignement en basque. Cette question n’est pas nouvelle, même si la burqa voile cette ancienneté, en raison de la promotion médiatique dont elle bénéficie. Posée en ces termes, la coexistence d’individus partageant des valeurs bien distinctes n’est en rien l’apanage de la société française : on retrouve cette même anxiété à Tel Aviv où, s’il n’y a pas de Burqa, on connaît la difficulté de faire coexister des individus pensant au soleil et à ses joies, et d’autres, tout de noir vêtus, uniquement préoccupés par la Torah. En cela, l’échec du « multicul » n’est en rien la question que pose l’islam à l’Occident, mais, plus surement, la preuve la plus évidente des méandres de la question identitaire.

Alors évidemment, la burqa n’est pas une question simple, puisqu’elle témoigne de choix de vie en rupture radicale avec un certain nombre de principes qui fondent notre démocratie française. Cette dimension irréconciliable des identités modernes, Weber la nommait la « querelle des dieux », tout simplement parce qu’elle mettait en branle un rapport aux valeurs qui participaient de métaphysique distinctes. Mais la burqa est-elle seule en cause ? La famille homosexuelle pose également de profondes questions anthropologiques à notre société. De la même façon, il n’est pas certain que la question animale et ses conséquences – la construction d’un droit qui ne concernerait pas que le seul genre humain – ne révèle pas des divergences profondes au sein de la société française. Ce « multicul » là, il n’est pas un échec : il est problématique comme est problématique le fait de vivre ensemble au XXIème siècle. Pour remédier à cela, il faudrait vouloir vivre non pas sous Pétain mais au XIIème siècle, où, effectivement la société présentait une homogénéité notable.

Et cependant les problèmes soulevés par ce « multicul » ne doivent pas nous entrainer sur les cimes du désespoir. Car ces individus aussi bariolés, voilés, étranges qu’ils nous paraissent être dans leur singularité, participent tous d’un même phénomène, cette modernité qui est aujourd’hui notre lieu commun. Raymond Aron expliquait en substance qu’il se sentait plus près d’un antisémite berrichon que d’un juif vivant au Yémen. Eh bien aujourd’hui, dans les yeux de l’autre, nous sommes tous des antisémites berrichons.

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