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Vers un nouvel ordre amoral ?

« Il faut que les jeunes lisent des vrais livres » : au nom de cet excellent principe, le professeur de français de mon fils a mis au programme de sa classe (une gentille quatrième peuplée de jeunes gens âgés de 13 ans en moyenne) Le Parfum, de Patrick Süskind. Qu’il s’agisse d’un best-seller ne me dérange pas. Qu’une grande part de son succès soit imputable à la fascination plus que glauque qui s’en dégage est plus problématique, et pour tout dire choquant.

Oui, je suis choquée ! Et si vous voulez tout savoir, je suis choquée qu’on impose cette lecture à des enfants de 13 ans, mais je suis aussi un peu choquée d’être choquée : je repense à ma grand-mère qui n’avait pas le droit de jouer du Chopin au prétexte que ça pouvait mettre de mauvaises pensées dans la tête des jeunes filles.

Être choquée, réflexe réac, surtout pour une psy, me dira-t-on. Peut-être. La jeune fille romantique d’antan rêvassait à ce qu’elle voulait en jouant du piano, l’élève studieux du XXIe siècle sera contraint de lire sans aucun filtre aucun « l’histoire d’un meurtrier », héros d’un nouveau genre inventé par Süskind : celui qui a su vaincre l’angoisse, celui qui aura su calmer sa détresse en inventant l’aromathérapie, et tant pis pour les quelques vierges sacrifiées au bien-être d’un serial killer. L’auteur se garde bien de porter un quelconque jugement moral sur cette affaire ; quant au lecteur, il ne peut être que scotché par cette esthétique de l’effroi.

À titre d’exemple, ce livre se termine ainsi : « Un meurtre ou quelque crime ignoble, ils en avaient tous au moins déjà un sur la conscience, hommes et femmes. Mais manger un homme ? Jamais de leur vie ils n’auraient pensé être capables d’une chose aussi affreuse. Et ils s’étonnaient d’avoir tout de même fait ça aussi facilement et de ne pas éprouver, cette gêne mise à part, la moindre trace de mauvaise conscience. Au contraire ! Ils avaient bien l’estomac un peu lourd mais leurs cœurs étaient tout à fait légers. Dans leurs âmes ténébreuses, il y avait soudain une palpitation d’allégresse. Et sur leurs visages flottait une virginale et délicate lueur de bonheur. Sans doute était-ce pour cela qu’ils craignaient de lever les yeux et de se regarder en face. Mais lorsqu’ils s’y risquèrent ensuite, d’abord à la dérobée, puis tout à fait franchement, ils ne purent s’empêcher de sourire. Ils étaient extraordinairement fiers. Pour la première fois, ils avaient fait quelque chose par amour. »

Tuez, éventrez, mangez-vous les uns les autres et vous connaîtrez le bonheur, que dis-je, l’Amour ![access capability= »lire_inedits »]

Alors oui, nous sommes issus d’une longue lignée d’assassins. Oui, si les Dix commandements prescrivent « Tu ne tueras point », c’est que le désir de meurtre est bel et bien là. Oui, ainsi que l’a écrit Freud en 1905 dans Trois essais sur la théorie sexuelle, derrière le sourire angélique de votre cher bébé, se cache un pervers polymorphe. Tout cela est de notoriété publique.

L’ouvrage est ancien, la psychanalyse dépassée, on ne lit plus les livres jusqu’au bout − et parfois à tort. À ceux qui auraient fermé les Trois essais avant la fin, je rappellerai donc que le refoulement de toutes les perversions (ces choses horribles qui hantent le chérubin) devrait permettre à notre petit ange de devenir un adulte responsable, c’est-à-dire un névrosé de base comme vous et moi: celui qui lit ses revues porno en cachette, les cache sous son matelas, efface les historiques de ses recherches Internet, bref celui qui sait que ce qu’il fait n’est pas très bien et qu’il y a quand même des limites à ne pas franchir, ne serait-ce que pour maintenir l’humanité encore un peu en vie.

Mais le refoulement, ça ne tombe pas du ciel ! Pas si simple de refouler et puis c’est pas marrant et puis ça se décrète pas non plus. Refoule pas qui veut, encore faut-il y être un peu aidé… « Non mon chéri, ce soir tu ne dors pas avec maman… laisse un peu de place à papa. » Comme se plaisent à le rappeler les éducateurs en tous genres, l’école est, après la famille, le premier lieu de « socialisation » de l’enfant. Et qui dit « socialisation » dit contraintes : « Dis bonjour à la dame, n’insulte pas tes professeurs, fais tes devoirs, reste assis, lève-toi », etc. Pas toujours facile, mais c’est là le prix à payer pour plus tard, dans longtemps, avoir un bon métier, se marier, faire beaucoup d’enfants et vivre heureux.

Le chômage, les divorces, le clonage, l’homoparentalité, la crise mondiale et tout le reste mettent un peu à mal ces lendemains qui chantent. Et nos petits pervers polymorphes qui luttent plus ou moins désespérément pour réprimer leurs pulsions se retrouvent bien embarrassés. À quoi bon réprimer mes pulsions, docteur, si je n’ai rien à y gagner ?

Pendant des siècles, les contes de Perrault et assimilés les aidaient à sublimer leurs instincts. Il était une fois, dans un pays lointain, il y a fort longtemps… Untel a voulu manger ses enfants, a tué ses parents, abandonné ses frères et sœurs dans la forêt ou tenté d’épouser sa fille. Heureusement, une gentille fée veillait au grain. Mais bon, pour le pré-ado du XXIe siècle, « ça le fait plus trop ! ». Alors sublimer, certes, mais comment ?

À cela, pas de réponse, chacun sa croix, comme dirait l’autre ! Le parent averti songera à bien verrouiller le contrôle parental sur l’ordinateur familial et à fliquer régulièrement et en douce le portable du gamin !
Et si d’aventure une image quelque peu obscène parvient à se glisser entre deux visites sur Facebook et MSN, le pré-ado pressentant qu’il y a quelque chose qui risquerait de l’intéresser aura le choix de déjouer ou pas les contrôles que le parent responsable aura laborieusement installés. La transgression est le propre de l’homme. Débrouillez-vous avec ça !

Là où les choses se corsent inutilement, c’est quand la transgression se trouve, comme qui dirait, dictée et prescrite par en haut, en l’occurrence le professeur de français. Il faut faire lire les jeunes. Tous les jeunes, tous les livres ! Au feu les tabous, peu importe l’ivresse s’il y a un flacon !

Fort heureusement, nos jeunes ne lisent pas les livres prescrits par leurs professeurs. C’est peut-être regrettable pour Balzac et Montaigne, mais ils ont toute une vie pour se rattraper. C’est en revanche très heureux quand l’ouvrage qu’on leur impose n’exhale que des odeurs d’angoisse, de sexe et de meurtre.

Amis pédagogues, encore un petit effort, il n’est pas si facile de fabriquer en masse des serial-killers.[/access]

Sondage Sarkozy devant Hollande : c’est grâce à moi !

C’est décidé, je vote Sarkozy. Je ne vois pas pourquoi j’irai risquer ma réputation avec des gens qui ne sont même pas tous communistes comme au Front de Gauche. C’est vrai quoi, les idées, c’est important mais les gens qui les défendent aussi. Moi, quand c’est un président sortant, donc un gars qui connaît bien son boulot et qui annonce que la chasse aux super-riches est ouverte, que la déchéance de la nationalité, ce ne sera pas seulement pour les bandits étrangers mais aussi pour les exilés fiscaux, déclarés traitres à la patrie s’ils ne remboursent pas la différence, je ne vois pas pourquoi j’irai faire confiance à un populiste qui n’a fait qu’un bref passage, en guise d’expérience gouvernementale, comme ministre de l’enseignement professionnel.

Et puis on m’aurait prévenu que Jacques Généreux et autres rédacteurs du programme FDG L’Humain d’abord avaient littéralement volé leurs idées chez Sarkozy, comme cette impérieuse nécessité de renégocier les traités européens ou de financer des centaines de milliers d’emplois grâce aux fonds publics, j’aurais pris bien plus tôt ma carte à l’UMP. Sérieusement, j’ai l’air de quoi, là ? D’un rallié de dernière minute, et je déteste ça.

Enfin, je ne dois pas être le seul à avoir ressenti cela et pris cette décision puisque, nouvelle ô combien consolante, un sondage donne enfin Nicolas-le-Rouge devant l’européiste libéral Hollande au premier tour. Ouf !

Sarko sur les traces de Mao

Ceux qui triomphaient, dimanche 11 mars à Villepinte, étaient les paladins de la Droite populaire : on avait donné quartier libre à Thierry Mariani et Eric Ciotti pour aller gloser sur les chaînes d’infos après la performance de Nicolas Sarkozy devant le peuple UMP. Foin de circonvolutions : on entendit même Guillaume Peltier, l’étoile montante de la garde rapprochée du candidat sortant, affirmer que ce dernier d’adressait à la France du « non » au référendum constitutionnel de 2005. Peltier se payait le luxe de rappeler qu’il fut, à l’époque à la pointe du combat contre l’adoption de ce traité aux côtés de Philippe de Villiers.

On tire ainsi le rideau sur la séquence « Sarko l’européen », sauveteur de l’euro et complice d’Angela Merkel dans la mise au pli d’austérité d’une UE saisie par la débauche dépensière, pour ouvrir celle du candidat des Français de France, pourfendeur des élites sans patrie ni frontières. Le casting people était raccord : exit Johnny l’expatrié fiscal, salut Enrico le rapatrié iconique. Gérard Depardieu avait amené sa masse corporelle pour que le bon peuple de Villepinte sente qu’un Obélix était derrière le petit président qui n’a pas peur des grands.
Pour ceux qui s’interrogeaient encore sur la stratégie d’un Nicolas Sarkozy plombé par son impopularité et les failles de son bilan, le temps des questions est terminé. Ce sera l’approche maoïste du combat politique, « Révo cul dans la France pop » pour parodier la critique situationniste de la geste du Grand Timonier.

Descendu des sommets du pouvoir pour entrer dans l’arène électorale, Sarkozy commence par purger le passé : le Fouquet’s ? Le yacht de Bolloré ? C’est la faute de l’ancienne impératrice[1. Les agissements incivils de P’tit Louis Sarkozy importunant une policière de faction devant l’Elysée peuvent être interprétés comme une révolte adolescente d’un fils malheureux de voir son père charger sa mère de tous ses péchés.] qui a « fait exploser » sa famille le jour même du couronnement. Quoi de plus normal que d’aller rejoindre des copains au bistrot quand la maison est vide ? Qui reprocherait au mari délaissé d’aller se faire consoler quelques jours sur l’embarcation d’un ami compatissant ? C’est peut-être du storytelling mais cela semble efficace, car la dépolitisation des symboles les prive de leur charge négative.

Maintenant la voix est libre pour construire un candidat de combat du peuple contre les élites. C’est « feu sur le quartier général ! » ou plutôt sur tous les quartiers généraux qui font écran entre le guide et les masses : les « corps intermédiaires » syndicats, juges, enseignants, journalistes dont l’immobilisme, l’arrogance et la crispation sur leurs privilèges sont à la source des maux de la nation. Ce sont elles, les classes dominantes qui imposent leur loi à une « majorité silencieuse » dont le bon sens est tourné en dérision par les prétendus experts de la pensée complexe et les arbitres des élégances éthiques. Le besoin d’entre soi, de frontières, de réassurance sur les valeurs fondamentales de la République et la Nation est laissé en déshérence par les européistes et les élites mondialisées ? Je prends ! Je vais pourfendre les technocrates bruxellois qui laissent l’Europe devenir une passoire pour tous les miséreux de la planète.

Inversement, les déserteurs de l’impôt se verront menacés d’expulsion de la communauté nationale s’ils ne crachent pas au bassinet fiscal. En bon maoïste, Nicolas Sarkozy n’ignore pas qu’il existe des contradictions au sein du peuple, et qu’il faut les utiliser à son profit. Pourquoi les professeurs des écoles seraient astreints à vingt-six heures de présence hebdomadaire dans leurs établissements, alors que leurs collègues des lycées et collèges ne sont là que dix-huit, voire quinze heures ? Pourquoi les victimes n’auraient-elles pas leur mot à dire sur le parcours pénitentiaire de ceux qui leur ont causé du tort ? Pourquoi les salariés d’une PME désireux de conclure un « accord de compétitivité » (entendez baisse de salaire et/ou augmentation du temps de travail) avec leur patron pour sauver leur entreprise s’en verraient-ils empêchés par une bureaucratie syndicale gardienne des privilèges des nantis de l’emploi ? En s’appropriant ce questionnement, et en fournissant les réponses que le bon sens populaire est prêt à approuver, Nicolas Sarkozy devient un candidat d’opposition, renvoyant sur ses adversaires la responsabilité des échecs de son quinquennat.

L’homme fort de sa campagne, Patrick Buisson, dans un entretien au Monde, résume admirablement ce tournant stratégique : « Le projet que porte Nicolas Sarkozy s’adresse à tout l’électorat populaire. Il est clairement le candidat d’une Europe des frontières. C’est en cela qu’il est le candidat du peuple qui souffre de l’absence de frontières et de ses conséquences en chaîne : libre-échangisme sans limites, concurrence déloyale, dumping social, délocalisation de l’emploi, déferlante migratoire. Les frontières, c’est la préoccupation des Français les plus vulnérables. Les frontières, c’est ce qui protège les plus pauvres. Les privilégiés, eux, ne comptent pas sur l’Etat pour construire des frontières. Ils n’ont eu besoin de personne pour se les acheter. Frontières spatiales et sécuritaires : ils habitent les beaux quartiers. Frontières scolaires : leurs enfants fréquentent les meilleurs établissements. Frontières sociales : leur position les met à l’abri de tous les désordres de la mondialisation et en situation d’en recueillir tous les bénéfices ».

C’est en allant marauder dans les champs de Jean-Luc Mélenchon – seule la référence à la « déferlante migratoire » distingue ce discours de celui du Front de gauche – que l’on espère semer la confusion dans les rangs de l’adversaire. Ou, comme dirait Mao « encercler les villes à partir des campagnes ».

Gloire au Jeu des mille euros !

Si les épitaphes étaient encore à la mode, j’informerais volontiers les visiteurs de ma sépulture que, sous cette pierre tombale, gît un lauréat du « Jeu des mille euros ». De cela, je suis beaucoup plus fier que des peaux d’ânes que l’Université eut la bonté de m’accorder ou de la distinction dont la République me fit l’honneur pour ma contribution à la qualité et au renom de la presse française. Oui, un soir du début du XXIe siècle, à Annecy, préfecture de la Haute-Savoie, avec un partenaire attribué par le hasard des sélections préalables, je dus à Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1722-1794) la satisfaction de me voir attribuer les 500 euros du banco sous les acclamations de la foule. Louis Bozon était alors aux manettes et posa la question rituelle sur notre désir de remettre ce gain en jeu pour atteindre le nirvana du super-banco. Mon coéquipier étant du genre prudent (ou Auvergnat), nous nous en tînmes là, à la grande déception du public – « Super ! Super ! ». La question banco, envoyée par un auditeur ou une auditrice d’une lointaine province, était : « Comment s’appelait l’avocat de Louis XVI ? »[1. Malesherbes, qui avait été ministre de Louis XVI en même temps que son ami Turgot, écrivit au président de la Convention après que les deux premiers avocats pressentis s’étaient défilés : « J’ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, dans un temps où cette fonction était ambitionnée de tout le monde : je lui dois le même service lorsque c’est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. »]. Par la suite, je ne manquai pas un passage du Jeu des mille euros dans les communes voisines de mon lieu de résidence. Et je constatai, à chaque fois, le succès populaire de ce jeu qui remplit les salles des fêtes des villes et des campagnes.

Bien entendu, le rendez-vous quotidien de 12h45 sur France-Inter ne saurait être manqué, car il permet de faire le compte virtuel de tout ce que vous auriez gagné si vous aviez été à la place des candidats du jour. La culture générale est-elle élitiste et discriminante ? Le savoir qui permet de faire bonne figure au « Jeu des mille euros » semble partagé par une partie non négligeable de la population, si l’on en juge par les brefs CV présentés à l’antenne par les candidats retenus.[access capability= »lire_inedits »] On y trouve, certes, un fort contingent d’enseignants à la retraite, mais il donne leur chance, également, à des hommes et des femmes ayant acquis, au fil du temps et de leur curiosité intellectuelle, un bagage de connaissances éclectiques.

J’entends déjà l’objection : « Combien de gens « issus de la diversité » » parviennent-ils à tirer leur épingle de ce jeu ? ». Réponse : « Pas beaucoup, en effet…et alors ? » Faudrait-il le supprimer, comme l’épreuve écrite de culture générale à Sciences Po, pour ne pas faire de peine à Mohamed, Aïcha ou Fatoumata ? Je demande alors qu’on supprime la première division du championnat de France de football, à laquelle je n’ai jamais pu accéder, malgré de méritoires efforts, jadis, au sein de l’équipe Minimes 3 de l’Olympique lyonnais (il n’y avait pas plus bas).

Créé par Henri Kubnik, le « Jeu des mille euros » est né en même temps que la Ve République, très précisément le 19 avril 1958. Il s’appelait alors « Cent mille francs par jour ». Il s’agissait d’anciens francs, unité de compte encore utilisée de nos jours par les maquignons et les bouilleurs de cru. Les tables d’équivalence en termes de pouvoir d’achat établies par l’Insee nous apprennent que 100 000 francs de 1958 représentent 1622 euros d’aujourd’hui. La dévaluation continue des gains espérés par les concurrents n’a pas empêché ce jeu de connaître un succès populaire qui ne s’est pas démenti pendant plus d’un demi-siècle, un record absolu en matière de divertissement audiovisuel. Pour la radio publique, l’objectif était alors d’installer sur l’antenne un jeu capable de concurrencer « Quitte ou double », le quizz quotidien de Radio-Luxembourg, animé par l’inoubliable Zappy Max, qui porte allègrement aujourd’hui ses 90 ans. Le principe de « Quitte ou double » était de jouer sur l’appât du gain pour inciter le candidat, un cador dans une discipline littéraire ou scientifique, à affronter des questions de plus en plus pointues, tenant en haleine un auditoire qui pourtant ne pouvait s’identifier au candidat que lors des premières questions − les « fastoches ». « Quitte ou double » rendit l’âme, sur RMC, en 1981. Peut-être était-ce un jeu de droite…

Au contraire, le « Jeu des mille euros » ne favorise pas les « crétins savants », mais tous les gens comme vous et moi qui disposent d’une honnête culture générale, couvrant une large gamme de sujets, pas forcément ceux qui révèlent que vous fûtes à l’école ou au lycée ce qu’on appelait autrefois un « polar ». Il distingue ceux qui ont l’œil et l’oreille aux aguets, un peu de mémoire hors de celle de leur ordinateur, et une émotivité suffisamment contrôlée pour conserver leurs moyens face au public qui retient son souffle pendant que l’horloge égrène les secondes, hurle sa joie quand la réponse est bonne, souffle quand elle se fait trop attendre et manifeste bruyamment sa déception quand elle est fausse. Et il faut aussi accepter la perspective de se planter devant 3,5 millions d’auditeurs.

On lui sait gré, enfin, de conserver aux candidats leur identité complète, alors que la plupart des jeux de la télévision infantilisent leurs participants en les réduisant à leur seul prénom.
Alors, grâces soient rendues à Maurice Gardett, Roger Lanzac, Lucien Jeunesse, Louis Bozon et aujourd’hui à Nicolas Stoufflet : ils ont sillonné les provinces de nos petits savoirs pour les faire partager au plus grand nombre.[/access]

La France au François : une élection jouée d’avance ?

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Même les plus ermites d’entre vous l’auront remarqué : la France est en pleine campagne électorale, il était donc logique que Causeur y mette son grain de fleur de sel. Bien sûr on ne vous dira pas pour qui voter, ni même pour qui ne pas voter, ce en quoi nous nous démarquerons de nombre de nos confrères du « premier pouvoir », la plupart des médias ayant intronisé François Hollande comme candidat officiel et vainqueur d’avance par KO, nous ramenant aux plus beaux temps du Second Empire.

Nous ne scruterons pas non plus à loupe les promesses, qui, en vérité, n’engagent même plus ceux qui les reçoivent. Il est bien loin le temps où les candidats à la présidentielle se contentaient de nous promettre tous les cinq ou sept ans l’extinction du paupérisme ou l ‘abolition de la peine capitale. « À l’heure de Twitter et de Facebook », comme aiment à l’écrire les plus paresseux de mes confrères quand ils veulent jouer aux contempteurs du siècle, l’imagination a pris le pouvoir en matière de programmes. Certes, il s’agit surtout pour l’instant de rêves enchanteurs d’énarques, tels le retour à l’équilibre budgétaire dans les collectivités publiques, la résorption du déséquilibre commercial avec les pays émergents ou le retour progressif à la TIPP flottante. Mais rassurez-vous, plus l’échéance décisive approchera et plus les sondeurs qui fixent chaque matin la ligne politique des candidats mettront de la fantaisie dans le catalogue. Soyons sûrs qu’il y en aura rapidement pour tout le monde : le nettoyage des abattoirs casher au karcher, la nomination de Stéphane Hessel à Matignon ou le transfert au Panthéon des cendres de Claude François.

Bref, si vous ne croyez ni aux candidats élus d’avance, ni aux promesses de Gascon (j’espère que cette dernière expression ne tombe pas sous le coup des lois antiracistes), rien de tel que notre substantiel dossier de ce numéro 45. Renaud Chenu nous y explique tout le bien qu’il faut penser des sondages, pendant que Muriel Gremillet règle ses comptes avec la campagne sur Twitter.  Jérôme Leroy pronostique la fin du bipartisme au profit du parti unique, une perspective qui n’a pas l’air de défriser plus que ça André Sénik pour qui le consensus entre les candidats du PS, de l’UMP et du Modem est une vraie bonne nouvelle. Elisabeth Lévy, elle, est moins optimiste, c’est peu de le dire : «Nos deux duettistes n’ont pas d’autre politique à proposer pour sortir de la crise que le sauvetage de l’euro assorti d’une longue cure d’austérité pour remettre d’aplomb les finances publiques. Que l’on soit ou non d’accord avec cette politique, force est de constater que cette élection ne sera pas l’occasion de faire un véritable choix ». A noter , en bonus track, l’entretien sans concession entre d’une part Cyril Bennasar et moi-même et d’autre part le mouton noir de l’UMP, Christian Vanneste : un exclu en exclu !

Sinon, comme à l’habitude, ce numéro 45 vous proposera des destinations lointaines comme Athènes en pleine émeute, voire très lointaines comme Pékin, où les hiérarques communistes redécouvrent avec délice l’œuvre de Michel Foucault, voire carrément exotiques comme Epinay sur Seine, où nous avons plongé au cœur de la ZEP, un reportage à déconseiller formellement aux amateurs de certitudes des deux bords.

Côté culture, un long un beau texte de Jean Clair, de l’Académie Française nous contera comment furent inventées les avant-gardes, et Renaud Camus, heureuse coïncidence, nous parlera d’Hubris, le dernier ouvrage de Jean Clair. Au programme aussi : Woody Allen, Eric Zemmour, Olivier Maulin, Robert Doisneau, Matthieu Kassovitz et Pascal Obispo : la liste des artistes et intellectuels scrutés est longue, mais il est possible qu’on ne dise pas également de bien de tout ce monde…

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Moi, je serais vous, je voterais sans hésiter pour un pareil programme…

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Quiche de printemps ou rouleaux lorrains ?

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« Les Chinois, les vrais, les Chinois de choc, ceux qui viendront nous occuper, bivouaquent déjà en Silésie…vous les verrez à Pantin, à la porte que vous connaissez, accueillis je ne vous dis que ça par de ces foules ! Hurlante au pinard, au bonheur, à la liberté ! » Louis Ferdinand Céline nous mettait déjà en garde dans Rigodon.

Et pourtant, le conseil général de Moselle vient d’annoncer triomphalement la naissance de « Terralorraine », décrit comme une sorte d’aubaine économique, qui occupera bientôt une mégazone sur laquelle, jusqu’à présent, personne n’avait osé mettre le pied. Cent trente hectares seront dans un premier temps dédiés à un partenariat franco-chinois que l’on promet évidemment juteux; n’y voyez aucune coïncidence : les coïncidences n’existent que dans l’esprit malade des grincheux.

Si tout va bien « Terralorraine » s’installera à Illange soit , à vol d’oiseau et en traversant la rivière Moselle, à environ cinq kilomètres de Florange.

Trois mille emplois directs sur le site dès 2015, 150 millions d’euros d’investissements dans un premier temps et, nous annonce-t-on dix années radieuses durant lesquelles les ex-sidérurgistes d’Arcelor-Mittal pourront se reconvertir dans des emplois « dédiés à des européens » (ouf les chinois n’amèneront pas leur main-d’œuvre!) et de nature « commerciale et administrative » dans les quelques deux mille entreprises qui vont y installer leur siège…

Après les brames, les nems, il n’y a pas de sot métier. Reste à savoir si veaux vaches et cochons sino-mosellans résisteront au bras de fer entre Paris et Pékin sur la taxe carbone…

Sarkozy, chasseur rusé

Renégocier les traités, mettre au pas l’Europe. Voilà en substance le message délivré par le candidat Sarkozy, lors de son grand meeting de dimanche à Villepinte. Après avoir sauvé l’UE du naufrage économique, voici la promesse d’éviter sa dilution sous le coup d’une immigration de masse que les accords de Schengen ne permettraient pas d’endiguer.

Ne rentrons pas dans les détails de l’affirmation présidentielle. Essayons juste de voir à quoi peut bien servir une sortie pareille, si ce n’est à plaire à l’électorat tenté par un vote FN qui, lui, annonce la couleur en matière de « lutte contre l’Europe libérale. » Là non plus, je n’entre pas dans les détails, ni même dans la mesure de la véracité de telles propositions.
A quoi sert-il donc de dire devant 60 000 personnes[1. Selon les chiffres des organisateurs et sûrement trois fois plus selon le ministère de l’Intérieur !] qu’il va falloir mettre au pas l’Europe ? Que les traités ça se renégocie, que le protectionnisme c’est bien et que si personne ne bouge chez les « technocrates », terme employé hier à Villepinte, la France décidera alors de reprendre sa liberté. Sous-entendu de s’affranchir de tous les traités qu’elle a signés, ratifiés et fait voter par son Parlement. Ça sert à embarrasser la gauche de François Hollande ; enfin en théorie.

Un bon gros piège à éléphants : chercher à diviser le PS entre les ex tenants du non aujourd’hui devenus ceux de la démondialisation heureuse, et les ouiouistes fous, « amoureux de l’Europe », comme les appelle Pierre Moscovici. D’autant que François Hollande est censé prononcer un discours sur l’Europe et sa vision des choses à Paris en fin de semaine. L’idée des stratèges sarkozystes est de dénicher les biais partout où ils pourraient exister au PS : le halal et la laïcité, l’école, le travail, la dette, l’Europe. Certes, pour l’instant, rien n’a tellement fonctionné. D’abord parce que Hollande, habilement drapé derrière sa posture ou soucieux de ne pas se lancer dans « une campagne de caniveau », ne répond à rien. Surtout, il semble gérer son avance écrasante au second tour de la présidentielle en bon père de famille social-démocrate qui ne touche à rien.

Et puis, il est vrai, personne ne vient vraiment examiner le fond de sa pensée. Personne, je veux dire la presse, qui a anticipé sa victoire et surfe sur une détestation antisarkozyste que les démonstrations de force de Villepinte ne font pas disparaître.

Sur l’Europe quand même, ça pourrait prendre un tout petit peu : Arnaud Montebourg est sorti de son silence de son tour de France de l’industrie pour dire, grosso modo, qu’il avait raison sur le protectionnisme. Quant à Pierre Moscovici, il a commencé à réciter le catéchisme du parti sur l’Europe : « Vous voyez bien qu’on peut renégocier tous les traités en Europe comme le dit François Hollande. » Un peu court. Mais parions que ça suffira jusqu’à l’élection présidentielle.

Pendant ce temps, Sarkozy va dresser de nouveaux pièges, de plus en plus gros, de plus en plus mal camouflés. Sur un malentendu, il peut y faire tomber les socialistes qui chuteront d’autant plus lourdement qu’ils se voient déjà à l’Elysée. De là à penser que ça suffira à gagner une élection…

En visite chez un prince afghan

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Depuis sa libération des geôles talibanes, Hervé Ghesquière fulmine contre l’ethnocentrisme des médias français et la frivolité nonchalante du public qui préfère suivre les méandres de l’affaire DSK plutôt que s’intéresser aux problèmes géopolitiques de l’Asie centrale. J’ai donc décidé de vous raconter une histoire afghane.
L’Afghanistan n’a jamais été une nation ni même un État. L’Afghanistan a toujours été une collection d’individualités. Ce constat du grand géographe français du monde musulman, Xavier de Planhol, résume sans doute l’essentiel de ce que le public occidental devrait retenir au sujet d’un pays qui, depuis trente ans, revient régulièrement, à la « une » de la presse internationale. Si on prétend, au-delà de cette définition lapidaire, donner à sentir et à comprendre un peu de la réalité afghane, il faut donc commencer par donner corps à des personnages autres que le président Karzaï et les ministres qui l’accompagnent lors des visites à l’étranger. Dans les coulisses du pouvoir, on croise en effet de mystérieux personnages. Dépourvus de postes officiels mais ancrés dans l’histoire afghane, ils jouent un rôle politique même s’il est difficile d’évaluer leur influence réelle sur le cours des choses. Le prince Abdoul Ali Seraj est un de ces personnages.

Pendant l’été 2011, nous nous sommes vus à plusieurs reprises à Kaboul. L’une de ces rencontres m’a semblé particulièrement. J’avais fait part au prince de mon souhait d’assister à une réunion de la Coalition nationale pour le dialogue avec les tribus d’Afghanistan, dont il est le président. Deux jours plus tard, j’étais dans son jardin, entourée d’une douzaine d’hommes barbus et enturbannés, très polis, préoccupés et fort affamés. La Coalition n’est ni tout à fait un parti politique ni tout à fait une alliance de sages. Selon les dires du prince, il s’agit d’un « mouvement populaire » : « La Coalition constitue un corps consultatif qui regroupe les anciens de toutes les tribus afghanes, y compris des talibans. Nous sommes reconnus au niveau international par le Congrès américain et par le Parlement européen. Il est de notre ambition de réunifier le peuple afghan. Si demain je veux organiser une manifestation de milliers de personnes à Kaboul, il suffit que je passe un coup de fil ! »[access capability= »lire_inedits »] Un coup de fil avait sans doute suffi également pour convoquer cette réunion de travail à laquelle participaient des chefs tribaux de toute l’Afghanistan, ainsi que le représentant d’un camp de réfugiés afghans au Pakistan. Il faut croire que ma requête au prince était tombée à pic. La méfiance et l’immodestie se conjuguant, je me suis pourtant demandé s’il ne s’agissait pas d’une comédie jouée à mon intention. C’est la thèse de mon co-équipier : « Le prince les a recrutés dans la rue et, en échange d’un repas chaud, ils ont joué le rôle de chefs tribaux. » Dans un pays où on achète une voix pour moins de 20 dollars, ce scénario n’est pas totalement invraisemblable. Mais dans quel but le prince aurait-il trouvé ces gens, fait rôtir des poulets, disposé des mini-tentes dans son jardin soigné ? Impressionner une journaliste ? Difficile à croire.

Quoi qu’il en soit, je n’ai pas la preuve que ces chefs tribaux étaient de vrais chefs tribaux. En revanche, Abdoul Ali est un vrai prince, doté d’un pedigree impressionnant. Descendant direct de neuf rois d’Afghanistan, neveu du réformateur et moderniste roi Amanullah, fondateur du lycée français de Kaboul, arrière-petit-fils d’Abdur Rahman, l’« Émir de fer », celui-là même qui fit manger à un homme adultère ses maîtresses préalablement bouillies. Le comble de l’atrocité, comme l’a souligné l’historien Bijan Omrani, n’était pas tant d’avoir forcé un homme au cannibalisme que de l’avoir fait sachant que les portes du paradis sont fermées pour l’éternité à un cannibale. Il est vrai qu’on ne choisit pas sa famille, mais on choisit toutefois ses références et, pour le prince Abdoul Ali, son illustre ancêtre reste une référence, sinon un héros. Je me lance : « Cela ne vous gêne pas de savoir que la réunification de l’Afghanistan à laquelle est parvenu Abdur Rahman a été un processus d’une extrême brutalité, à l’issue duquel les Hazaras ont été réduits à l’esclavage ? » Confortablement assis dans son salon bourré d’antiquités, le prince Ali, tout en grignotant des raisins secs, répond : « Ce processus devait être brutal. Et si, à présent, nous parvenons à pacifier l’Afghanistan, ce sera également un processus brutal. » Les Afghans ne peuvent s’unir, explique-t-il, qu’autour d’un homme fort. « Les partis ou les programmes politiques ne nous intéressent pas. D’ailleurs, nous ne les comprenons pas. »

En tout cas, son rôle dans l’élection présidentielle de 2009 donne une idée de son pouvoir d’influence. Il a alors été sollicité par les conseillers d’Hamid Karzaï – et peut-être par les Américains dont Karzaï était le candidat – pour lui apporter son soutien. À entendre le prince, c’est lui qui l’a fait roi. « Karzaï a été élu grâce aux votes de 250 chefs tribaux que j’ai contactés », précise-t-il avant de déclarer avec conviction qu’il regrette de l’avoir fait. Il faut dire qu’il était lui-même candidat, avant de changer d’avis et de renoncer. Pour expliquer cette volte-face, il invoque d’abord l’inflation de prétendants, qui étaient une quarantaine à l’approche de l’élection. « C’était parfaitement ridicule ! », commente le prince. Par ailleurs, il affirme avoir fait le choix stratégique de s’engager dans un travail à long terme incompatible avec la durée d’un CDD présidentiel. « Admettons que je devienne le président de l’Afghanistan et que je remporte des succès durant mon mandat. Très bien. Mais au bout de cette période, je serais obligé de céder ma place à un successeur. J’aurais ainsi desservi autant mon pays que les traditions de ma famille. Il est donc plus utile et plus intelligent de contrôler le travail du gouvernement à une certaine distance. » Cette explication est peut-être véridique. Mais peut-être Ali Seraj a-t-il plus banalement cédé à la pression, amicale mais ferme, des maîtres du « Grand Jeu » afghan du XXIe siècle – les Américains : un monarchiste à la tête d’une démocratie toute neuve et importée de surcroît, ça l’aurait foutu mal.

À l’image d’une bonne partie des Afghans, le prince n’affiche pas une estime démesurée pour le président Karzaï. « Karzaï is weak !», lance-t-il du ton de celui qui prononce une sentence. « Voici le roi Dost Mohammad », déclare-t-il en se saisissant d’un des petits bonbons disposés dans une jatte en cristal sur la table basse de son salon, « et voilà Abdur Rahman », ajoute-t-il en sortant un bonbon de plus, « et voilà Habibullah, et Amanullah, et Inayatullah, et Mohammad Nadir Shah et Zahir Shah… ». Ayant vidé la jatte de son contenu et aligné des bonbons l’un après l’autre, Abdul Ali Seraj tape sur la table d’un poing de fer, vraisemblablement hérité de son arrière grand-père. Les bonbons-rois sursautent et moi aussi. « Quinze générations au service du pays ! Qui est Karzaï ? Il ne sait même pas qui est son père ! » Que faut-il comprendre ? Aiguillonné par cette lignée, le prince projetterait-il un coup d’État ? Je reste collée à mon fauteuil, bouche bée, à observer une domestique boiteuse ramasser quinze générations de bonbons sur l’épais tapis couleur sang couvrant le sol.

Quelques jours après, en cherchant des informations sur la Coalition, je tombe sur un article publié par The Independent. Son auteur raconte une scène pratiquement identique, sauf que pour représenter la dynastie des Barakzaï, le prince Ali s’était servi de ses cartes de visite et non pas de bonbons.
Le prince Ali est un nostalgique inconsolable. Dire qu’il est déçu par ce qu’il a découvert en rentrant dans un Afghanistan libéré des talibans, après une trentaine d’années passées aux États-Unis et au Brésil, serait un euphémisme. « Nous avons toujours été un peuple très propre. Les gens lavaient leurs habits, nettoyaient leurs maisons. À présent, on ne voit que de la pourriture partout ! Nous avons adopté le pire des cultures pakistanaise et indienne. Lorsque je me promène à Kaboul, je ne reconnais plus les gens, mes voisins, le mode de vie qui était le nôtre, les mœurs… », se désole-t-il. Il faut dire que dans les années 1960 et 1970, période à laquelle il vivait dans le pays, l’Afghanistan, c’était autre chose. Bruce Chatwin en a donné un aperçu appétissant dans son carnet de voyage : « En 1962 – six ans avant que les hippies n’y aient semé le désordre (en jetant les Afghans éduqués dans les bras des marxistes) – vous pouviez partir pour l’Afghanistan avec les mêmes espérances que, par exemple, Delacroix s’embarquant pour Alger. Dans les rues d’Herat, on voyait des hommes en turban montagnard, marchant la main dans la main une rose à la bouche et portant un fusil enveloppé dans du chintz à fleurs. » Pour autant, le prince Ali serait certainement la dernière personne au monde à émettre la moindre critique à l’égard des hippies. Ce sont eux qui lui ont sauvé la vie, à lui et à sa famille la plus proche.

En avril 1978, un coup d’État du Parti démocratique populaire d’Afghanistan, c’est-à-dire des communistes, renverse le gouvernement du prince Daoud, qui est assassiné ainsi que plusieurs membres de sa famille. « Déjà, mes parents m’avaient préparé à la possibilité que les choses tournent mal et que nous nous retrouvions face à un peloton d’exécution. Tout ce que je voulais éviter, c’était d’être pendu devant mes enfants », résume le prince Ali. Averti qu’il figurait sur la liste de 10 personnes promises à l’exécution, il a d’abord essayé de quitter le pays par des moyens légaux. En vain. C’est avec de faux passeports dans un bus pakistanais rempli de hippies que la famille Seraj fuit l’Afghanistan. Le prince adore revenir sur cet épisode dont il brosse un récit plus ou moins hilarant selon son humeur à tous les journalistes qui le sollicitent : « À l’approche de la frontière avec le Pakistan, les types aux cheveux longs assis à côté de moi m’ont donné une guitare et montré quelques gestes pour faire semblant de jouer. Ils ont fumé tellement de marijuana durant le trajet que rien qu’en respirant j’étais à moitié conscient de ce que je faisais. En fait, j’ai dû jouer très bien puisque les douaniers m’ont pris pour un hippie. Voilà comment nous avons pu passer, ma femme, mes enfants et moi, de l’autre côté. » Ainsi comment commence une vie d’émigrant bien remplie : homme d’affaires efficace, conseiller de la présidence de Jimmy Carter puis de l’administration Reagan, informateur plus ou moins assumé de la CIA, conférencier éloquent dans de nombreuses universités américaines, Abdoul Ali Seraj jongle entre les affaires et la politique, l’activisme et l’influence. Il affirme avoir élaboré et transmis à l’Administration Bush un plan pour libérer l’Afghanistan des talibans, qui aurait en partie appliqué en 2001 lors de l’opération « Justice sans limite ». Pour le prince Ali, c’est la fin de l’exil. Il rentre au pays en 2002.

Il comprend vite qu’il ne pourra redémarrer aucune des activités qu’il avait lancées avant sa fuite : ni le premier et unique night-club du pays, dont il était propriétaire dans les années 1960, ni son fameux restaurant Golden Lotus, qui figurait fièrement dans le guide de Kaboul de 1971 en tête des endroits où se rendre pour passer agréablement le temps, ni le bowling club ni, encore moins, les échanges touristiques avec les pays occidentaux. « J’ai une énorme nostalgie de cette époque », me confiera-t-il au cours de notre dernière entrevue. Nous sommes alors sur la terrasse de sa villa, face au crépuscule épais de l’été kabouli, et je réalise que nombre de gens ont une énorme nostalgie de cette époque, y compris moi qui ne l’ai pas connue. Parce qu’en dépit d’une hypothétique stabilisation de la situation, il est probable que personne ne verra plus jamais ces hommes marchant dans les rues d’Herat, la main dans la main et une rose dans la bouche, ni une fille en mini-jupe dans une boîte de nuit à Kaboul, puisqu’il n’y aura plus jamais à Kaboul de boîte de nuit digne de ce nom. Quand la génération du prince Ali disparaîtra, plus personne ne se souviendra même de cette époque merveilleuse et folle, de Chicken Street peuplée de vendeurs sortis des Mille et une nuits, de fumeurs d’opium et de bordels à trois sous. « Vous devriez décider enfin ce qui est important pour vous. Soit c’est l’argent, et en ce cas là, rentrez chez vous avec vos troupes, soit c’est la sécurité. Mais si c’est la sécurité et si vous ne voulez pas d’un remake du 11-Septembre, alors il faut rester et appliquer un véritable plan Marshall pour l’Afghanistan », conclut le prince Ali, caressant la tête grisonnante de Blacky, une vieille femelle cocker. La décision du président Sarkozy de retirer les troupes françaises d’Afghanistan fin 2013 laisse plutôt penser que ce qui importe, à l’approche de l’élection présidentielle, c’est de rassurer l’opinion publique. Pas de redonner un avenir à l’Afghanistan.[/access]

La novlangue angélique du magicien Hollande

Pour creuser la distinction avec le candidat-président, décrété plus grand diviseur des Français, le candidat de l’opposition, qui se présente a contrario comme le rassembleur bienveillant, vient de ressortir de son chapeau la suppression du mot « race » de la Constitution.

Cette mesure symbolique, annoncée lors du meeting consacré à l’Outre-Mer, sera la première du quinquennat Hollande. A travers l’éloge progressiste de la diversité, c’est la boucle de l’utopie socialiste qui est bouclée. On revient au premier discours prononcé après sa victoire aux primaires socialistes, où dans un élan fraternel et onirique, François Hollande parlait de « réenchanter le rêve français ».

Le contenu du rêve est dévoilé et il n’est pas franchement français.
C’est le rêve cosmopolite d’un humanisme sans frontières, qui célèbre la diversité rayonnante, intrinsèquement ouverte, tolérante, riche et salutaire, qui doit triompher sur la dangereuse essentialisation sectaire et mortifère d’une nation crispée, refermée sur elle-même, car trop homogène. On est pas très loin du « nous sommes tous des métis » lancé par un certain Jacques Chirac en 1987 lors de son voyage dans les Antilles !

Fusionnent alors dans une confusion déconcertante, ces deux formules rousseauistes saupoudrées d’une pluie de paillettes antiracistes : « Il n’y a qu’une seule race, qu’une famille, c’est la famille humaine » et « cette diversité, c’est notre identité. »

Et comme dans un rêve, la magie s’invite, les mots ont soudain une puissance opérante sur la réalité. Ainsi, François Hollande fait comme si rayer le terme si choquant de race de la Constitution suffisait à faire disparaître les comportements et injures racistes. Et au-delà de ce tour de magie, la cohérence est également mise à l’épreuve puisque ostraciser le mot race reviendrait finalement à nuire au discours antiraciste qui s’est construit justement sur l’inversion des thèmes racistes. De toute façon, l’illogisme est bien le critère du rêve, n’est-ce pas ?

Sale temps pour Assad

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A l’heure du premier anniversaire du début des événements de Syrie, que l’on commémorera dans quelques semaines, le dernier fait marquant de la révolte n’est ni la défection du vice-ministre du pétrole ni le cantonnement de la plupart des régiments de l’armée dans leurs casernes, afin de laisser place nette à la quatrième division blindée de Maher Al-Assad, le sanguinaire petit frère du président.

En fait, ce qui frappe le regard d’un observateur avisé de la Syrie, c’est l’extension de la révolte à une zone clé jusqu’ici préservée : la région d’Alep, haut lieu de la bourgeoisie marchande sunnite qui donne le la en matière économique et politique. Tandis que la livre syrienne a perdu 50% de sa valeur depuis l’an dernier, l’entrée d’Alep dans la danse insurrectionnelle va peut-être accélérer la donne.

D’après Joshua Landis, spécialiste américain du Proche-Orient qui a recueilli des renseignements d’un contact local, plusieurs faubourgs nord d’Alep (Azaz, Hreitan et Anadan) auraient été investis par des groupes armés d’opposition, coupant la route vers la proche frontière turque. En parallèle, les vols vers Beyrouth se réservent un mois à l’avance, que des milliers de réfugiés, majoritairement alaouites, affluent vers la Turquie tandis que de plus en plus de druzes, pourtant soutiens historiques des Assad, se désolidarisent du régime pour rallier l’Armée Syrienne Libre.

Pendant ce temps, sur le terrain militaire, entre les villes d’Alep et de Hama, le pilonnage d’Idleb a suivi celui de Homs, brutalement débarrassée des groupes insurrectionnels, le souci du régime reste le même : éviter à tout prix la constitution d’un Benghazi syrien, selon la judicieuse expression de l’ami Gil Mihaely.

Pris dans une course contre-la-montre, le Parti-Etat baathiste (ou du moins sa frange alaouite la plus étroite) entend donc « nettoyer » le terrain de ses ennemis armés afin de renforcer son poids dans le bras-de-fer qui l’oppose à l’Occident. Damas joue en effet son va-tout sur sa crédibilité à entamer des réformes – qui se réduisent jusqu’à présent à un referendum-plébiscite comme le régime en organise tant depuis 1970. Sachant qu’elle ne pourra compter jusqu’au bout sur le soutien relatif de la Russie et de la Chine, la Syrie tente de poursuivre son éternel double jeu : surveiller et punir ses citoyens pour maintenir le rapport de forces au sein de l’ONU. Moscou a beau garder les yeux rivés sur sa base navale de Tartous, sur la bordure méditerranéenne alaouite du pays, son pragmatisme lui fait condamner « les violences des deux bords », et soutenir « le régime » au lieu d’Assad en appelant ouvertement à la tenue d’une élection présidentielle dans les prochains mois.

Connaissant le caractère irréformable de cette démocratie populaire à la sauce proche-orientale, on prendra les souhaits russes pour des vœux pieux. Le délitement de la base économique, sociologique et confessionnelle du pouvoir des Assad pourrait l’inciter à fomenter un putsch interne à la communauté alaouite, l’idéal étant un officier n’ayant pas (trop) trempé dans la répression brutale de ces derniers mois. En attendant des jours meilleurs, le dernier réduit baathiste fait le dos rond, tournant en barrique les envoyés de l’ONU selon la vieille diplomatie de la vessie inaugurée par Hafez Al-Assad : faire patienter et discuter un interlocuteur des heures durant sans interruption pour le faire plier in fine.
A la faveur d’une situation qui se dégrade de jour en jour, il n’est pas sûr que cette méthode éprouvée assure encore longtemps les beaux jours de l’ophtalmo Bachar…

Vers un nouvel ordre amoral ?

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« Il faut que les jeunes lisent des vrais livres » : au nom de cet excellent principe, le professeur de français de mon fils a mis au programme de sa classe (une gentille quatrième peuplée de jeunes gens âgés de 13 ans en moyenne) Le Parfum, de Patrick Süskind. Qu’il s’agisse d’un best-seller ne me dérange pas. Qu’une grande part de son succès soit imputable à la fascination plus que glauque qui s’en dégage est plus problématique, et pour tout dire choquant.

Oui, je suis choquée ! Et si vous voulez tout savoir, je suis choquée qu’on impose cette lecture à des enfants de 13 ans, mais je suis aussi un peu choquée d’être choquée : je repense à ma grand-mère qui n’avait pas le droit de jouer du Chopin au prétexte que ça pouvait mettre de mauvaises pensées dans la tête des jeunes filles.

Être choquée, réflexe réac, surtout pour une psy, me dira-t-on. Peut-être. La jeune fille romantique d’antan rêvassait à ce qu’elle voulait en jouant du piano, l’élève studieux du XXIe siècle sera contraint de lire sans aucun filtre aucun « l’histoire d’un meurtrier », héros d’un nouveau genre inventé par Süskind : celui qui a su vaincre l’angoisse, celui qui aura su calmer sa détresse en inventant l’aromathérapie, et tant pis pour les quelques vierges sacrifiées au bien-être d’un serial killer. L’auteur se garde bien de porter un quelconque jugement moral sur cette affaire ; quant au lecteur, il ne peut être que scotché par cette esthétique de l’effroi.

À titre d’exemple, ce livre se termine ainsi : « Un meurtre ou quelque crime ignoble, ils en avaient tous au moins déjà un sur la conscience, hommes et femmes. Mais manger un homme ? Jamais de leur vie ils n’auraient pensé être capables d’une chose aussi affreuse. Et ils s’étonnaient d’avoir tout de même fait ça aussi facilement et de ne pas éprouver, cette gêne mise à part, la moindre trace de mauvaise conscience. Au contraire ! Ils avaient bien l’estomac un peu lourd mais leurs cœurs étaient tout à fait légers. Dans leurs âmes ténébreuses, il y avait soudain une palpitation d’allégresse. Et sur leurs visages flottait une virginale et délicate lueur de bonheur. Sans doute était-ce pour cela qu’ils craignaient de lever les yeux et de se regarder en face. Mais lorsqu’ils s’y risquèrent ensuite, d’abord à la dérobée, puis tout à fait franchement, ils ne purent s’empêcher de sourire. Ils étaient extraordinairement fiers. Pour la première fois, ils avaient fait quelque chose par amour. »

Tuez, éventrez, mangez-vous les uns les autres et vous connaîtrez le bonheur, que dis-je, l’Amour ![access capability= »lire_inedits »]

Alors oui, nous sommes issus d’une longue lignée d’assassins. Oui, si les Dix commandements prescrivent « Tu ne tueras point », c’est que le désir de meurtre est bel et bien là. Oui, ainsi que l’a écrit Freud en 1905 dans Trois essais sur la théorie sexuelle, derrière le sourire angélique de votre cher bébé, se cache un pervers polymorphe. Tout cela est de notoriété publique.

L’ouvrage est ancien, la psychanalyse dépassée, on ne lit plus les livres jusqu’au bout − et parfois à tort. À ceux qui auraient fermé les Trois essais avant la fin, je rappellerai donc que le refoulement de toutes les perversions (ces choses horribles qui hantent le chérubin) devrait permettre à notre petit ange de devenir un adulte responsable, c’est-à-dire un névrosé de base comme vous et moi: celui qui lit ses revues porno en cachette, les cache sous son matelas, efface les historiques de ses recherches Internet, bref celui qui sait que ce qu’il fait n’est pas très bien et qu’il y a quand même des limites à ne pas franchir, ne serait-ce que pour maintenir l’humanité encore un peu en vie.

Mais le refoulement, ça ne tombe pas du ciel ! Pas si simple de refouler et puis c’est pas marrant et puis ça se décrète pas non plus. Refoule pas qui veut, encore faut-il y être un peu aidé… « Non mon chéri, ce soir tu ne dors pas avec maman… laisse un peu de place à papa. » Comme se plaisent à le rappeler les éducateurs en tous genres, l’école est, après la famille, le premier lieu de « socialisation » de l’enfant. Et qui dit « socialisation » dit contraintes : « Dis bonjour à la dame, n’insulte pas tes professeurs, fais tes devoirs, reste assis, lève-toi », etc. Pas toujours facile, mais c’est là le prix à payer pour plus tard, dans longtemps, avoir un bon métier, se marier, faire beaucoup d’enfants et vivre heureux.

Le chômage, les divorces, le clonage, l’homoparentalité, la crise mondiale et tout le reste mettent un peu à mal ces lendemains qui chantent. Et nos petits pervers polymorphes qui luttent plus ou moins désespérément pour réprimer leurs pulsions se retrouvent bien embarrassés. À quoi bon réprimer mes pulsions, docteur, si je n’ai rien à y gagner ?

Pendant des siècles, les contes de Perrault et assimilés les aidaient à sublimer leurs instincts. Il était une fois, dans un pays lointain, il y a fort longtemps… Untel a voulu manger ses enfants, a tué ses parents, abandonné ses frères et sœurs dans la forêt ou tenté d’épouser sa fille. Heureusement, une gentille fée veillait au grain. Mais bon, pour le pré-ado du XXIe siècle, « ça le fait plus trop ! ». Alors sublimer, certes, mais comment ?

À cela, pas de réponse, chacun sa croix, comme dirait l’autre ! Le parent averti songera à bien verrouiller le contrôle parental sur l’ordinateur familial et à fliquer régulièrement et en douce le portable du gamin !
Et si d’aventure une image quelque peu obscène parvient à se glisser entre deux visites sur Facebook et MSN, le pré-ado pressentant qu’il y a quelque chose qui risquerait de l’intéresser aura le choix de déjouer ou pas les contrôles que le parent responsable aura laborieusement installés. La transgression est le propre de l’homme. Débrouillez-vous avec ça !

Là où les choses se corsent inutilement, c’est quand la transgression se trouve, comme qui dirait, dictée et prescrite par en haut, en l’occurrence le professeur de français. Il faut faire lire les jeunes. Tous les jeunes, tous les livres ! Au feu les tabous, peu importe l’ivresse s’il y a un flacon !

Fort heureusement, nos jeunes ne lisent pas les livres prescrits par leurs professeurs. C’est peut-être regrettable pour Balzac et Montaigne, mais ils ont toute une vie pour se rattraper. C’est en revanche très heureux quand l’ouvrage qu’on leur impose n’exhale que des odeurs d’angoisse, de sexe et de meurtre.

Amis pédagogues, encore un petit effort, il n’est pas si facile de fabriquer en masse des serial-killers.[/access]

Sondage Sarkozy devant Hollande : c’est grâce à moi !

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C’est décidé, je vote Sarkozy. Je ne vois pas pourquoi j’irai risquer ma réputation avec des gens qui ne sont même pas tous communistes comme au Front de Gauche. C’est vrai quoi, les idées, c’est important mais les gens qui les défendent aussi. Moi, quand c’est un président sortant, donc un gars qui connaît bien son boulot et qui annonce que la chasse aux super-riches est ouverte, que la déchéance de la nationalité, ce ne sera pas seulement pour les bandits étrangers mais aussi pour les exilés fiscaux, déclarés traitres à la patrie s’ils ne remboursent pas la différence, je ne vois pas pourquoi j’irai faire confiance à un populiste qui n’a fait qu’un bref passage, en guise d’expérience gouvernementale, comme ministre de l’enseignement professionnel.

Et puis on m’aurait prévenu que Jacques Généreux et autres rédacteurs du programme FDG L’Humain d’abord avaient littéralement volé leurs idées chez Sarkozy, comme cette impérieuse nécessité de renégocier les traités européens ou de financer des centaines de milliers d’emplois grâce aux fonds publics, j’aurais pris bien plus tôt ma carte à l’UMP. Sérieusement, j’ai l’air de quoi, là ? D’un rallié de dernière minute, et je déteste ça.

Enfin, je ne dois pas être le seul à avoir ressenti cela et pris cette décision puisque, nouvelle ô combien consolante, un sondage donne enfin Nicolas-le-Rouge devant l’européiste libéral Hollande au premier tour. Ouf !

Sarko sur les traces de Mao

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Ceux qui triomphaient, dimanche 11 mars à Villepinte, étaient les paladins de la Droite populaire : on avait donné quartier libre à Thierry Mariani et Eric Ciotti pour aller gloser sur les chaînes d’infos après la performance de Nicolas Sarkozy devant le peuple UMP. Foin de circonvolutions : on entendit même Guillaume Peltier, l’étoile montante de la garde rapprochée du candidat sortant, affirmer que ce dernier d’adressait à la France du « non » au référendum constitutionnel de 2005. Peltier se payait le luxe de rappeler qu’il fut, à l’époque à la pointe du combat contre l’adoption de ce traité aux côtés de Philippe de Villiers.

On tire ainsi le rideau sur la séquence « Sarko l’européen », sauveteur de l’euro et complice d’Angela Merkel dans la mise au pli d’austérité d’une UE saisie par la débauche dépensière, pour ouvrir celle du candidat des Français de France, pourfendeur des élites sans patrie ni frontières. Le casting people était raccord : exit Johnny l’expatrié fiscal, salut Enrico le rapatrié iconique. Gérard Depardieu avait amené sa masse corporelle pour que le bon peuple de Villepinte sente qu’un Obélix était derrière le petit président qui n’a pas peur des grands.
Pour ceux qui s’interrogeaient encore sur la stratégie d’un Nicolas Sarkozy plombé par son impopularité et les failles de son bilan, le temps des questions est terminé. Ce sera l’approche maoïste du combat politique, « Révo cul dans la France pop » pour parodier la critique situationniste de la geste du Grand Timonier.

Descendu des sommets du pouvoir pour entrer dans l’arène électorale, Sarkozy commence par purger le passé : le Fouquet’s ? Le yacht de Bolloré ? C’est la faute de l’ancienne impératrice[1. Les agissements incivils de P’tit Louis Sarkozy importunant une policière de faction devant l’Elysée peuvent être interprétés comme une révolte adolescente d’un fils malheureux de voir son père charger sa mère de tous ses péchés.] qui a « fait exploser » sa famille le jour même du couronnement. Quoi de plus normal que d’aller rejoindre des copains au bistrot quand la maison est vide ? Qui reprocherait au mari délaissé d’aller se faire consoler quelques jours sur l’embarcation d’un ami compatissant ? C’est peut-être du storytelling mais cela semble efficace, car la dépolitisation des symboles les prive de leur charge négative.

Maintenant la voix est libre pour construire un candidat de combat du peuple contre les élites. C’est « feu sur le quartier général ! » ou plutôt sur tous les quartiers généraux qui font écran entre le guide et les masses : les « corps intermédiaires » syndicats, juges, enseignants, journalistes dont l’immobilisme, l’arrogance et la crispation sur leurs privilèges sont à la source des maux de la nation. Ce sont elles, les classes dominantes qui imposent leur loi à une « majorité silencieuse » dont le bon sens est tourné en dérision par les prétendus experts de la pensée complexe et les arbitres des élégances éthiques. Le besoin d’entre soi, de frontières, de réassurance sur les valeurs fondamentales de la République et la Nation est laissé en déshérence par les européistes et les élites mondialisées ? Je prends ! Je vais pourfendre les technocrates bruxellois qui laissent l’Europe devenir une passoire pour tous les miséreux de la planète.

Inversement, les déserteurs de l’impôt se verront menacés d’expulsion de la communauté nationale s’ils ne crachent pas au bassinet fiscal. En bon maoïste, Nicolas Sarkozy n’ignore pas qu’il existe des contradictions au sein du peuple, et qu’il faut les utiliser à son profit. Pourquoi les professeurs des écoles seraient astreints à vingt-six heures de présence hebdomadaire dans leurs établissements, alors que leurs collègues des lycées et collèges ne sont là que dix-huit, voire quinze heures ? Pourquoi les victimes n’auraient-elles pas leur mot à dire sur le parcours pénitentiaire de ceux qui leur ont causé du tort ? Pourquoi les salariés d’une PME désireux de conclure un « accord de compétitivité » (entendez baisse de salaire et/ou augmentation du temps de travail) avec leur patron pour sauver leur entreprise s’en verraient-ils empêchés par une bureaucratie syndicale gardienne des privilèges des nantis de l’emploi ? En s’appropriant ce questionnement, et en fournissant les réponses que le bon sens populaire est prêt à approuver, Nicolas Sarkozy devient un candidat d’opposition, renvoyant sur ses adversaires la responsabilité des échecs de son quinquennat.

L’homme fort de sa campagne, Patrick Buisson, dans un entretien au Monde, résume admirablement ce tournant stratégique : « Le projet que porte Nicolas Sarkozy s’adresse à tout l’électorat populaire. Il est clairement le candidat d’une Europe des frontières. C’est en cela qu’il est le candidat du peuple qui souffre de l’absence de frontières et de ses conséquences en chaîne : libre-échangisme sans limites, concurrence déloyale, dumping social, délocalisation de l’emploi, déferlante migratoire. Les frontières, c’est la préoccupation des Français les plus vulnérables. Les frontières, c’est ce qui protège les plus pauvres. Les privilégiés, eux, ne comptent pas sur l’Etat pour construire des frontières. Ils n’ont eu besoin de personne pour se les acheter. Frontières spatiales et sécuritaires : ils habitent les beaux quartiers. Frontières scolaires : leurs enfants fréquentent les meilleurs établissements. Frontières sociales : leur position les met à l’abri de tous les désordres de la mondialisation et en situation d’en recueillir tous les bénéfices ».

C’est en allant marauder dans les champs de Jean-Luc Mélenchon – seule la référence à la « déferlante migratoire » distingue ce discours de celui du Front de gauche – que l’on espère semer la confusion dans les rangs de l’adversaire. Ou, comme dirait Mao « encercler les villes à partir des campagnes ».

Gloire au Jeu des mille euros !

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Si les épitaphes étaient encore à la mode, j’informerais volontiers les visiteurs de ma sépulture que, sous cette pierre tombale, gît un lauréat du « Jeu des mille euros ». De cela, je suis beaucoup plus fier que des peaux d’ânes que l’Université eut la bonté de m’accorder ou de la distinction dont la République me fit l’honneur pour ma contribution à la qualité et au renom de la presse française. Oui, un soir du début du XXIe siècle, à Annecy, préfecture de la Haute-Savoie, avec un partenaire attribué par le hasard des sélections préalables, je dus à Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1722-1794) la satisfaction de me voir attribuer les 500 euros du banco sous les acclamations de la foule. Louis Bozon était alors aux manettes et posa la question rituelle sur notre désir de remettre ce gain en jeu pour atteindre le nirvana du super-banco. Mon coéquipier étant du genre prudent (ou Auvergnat), nous nous en tînmes là, à la grande déception du public – « Super ! Super ! ». La question banco, envoyée par un auditeur ou une auditrice d’une lointaine province, était : « Comment s’appelait l’avocat de Louis XVI ? »[1. Malesherbes, qui avait été ministre de Louis XVI en même temps que son ami Turgot, écrivit au président de la Convention après que les deux premiers avocats pressentis s’étaient défilés : « J’ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, dans un temps où cette fonction était ambitionnée de tout le monde : je lui dois le même service lorsque c’est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. »]. Par la suite, je ne manquai pas un passage du Jeu des mille euros dans les communes voisines de mon lieu de résidence. Et je constatai, à chaque fois, le succès populaire de ce jeu qui remplit les salles des fêtes des villes et des campagnes.

Bien entendu, le rendez-vous quotidien de 12h45 sur France-Inter ne saurait être manqué, car il permet de faire le compte virtuel de tout ce que vous auriez gagné si vous aviez été à la place des candidats du jour. La culture générale est-elle élitiste et discriminante ? Le savoir qui permet de faire bonne figure au « Jeu des mille euros » semble partagé par une partie non négligeable de la population, si l’on en juge par les brefs CV présentés à l’antenne par les candidats retenus.[access capability= »lire_inedits »] On y trouve, certes, un fort contingent d’enseignants à la retraite, mais il donne leur chance, également, à des hommes et des femmes ayant acquis, au fil du temps et de leur curiosité intellectuelle, un bagage de connaissances éclectiques.

J’entends déjà l’objection : « Combien de gens « issus de la diversité » » parviennent-ils à tirer leur épingle de ce jeu ? ». Réponse : « Pas beaucoup, en effet…et alors ? » Faudrait-il le supprimer, comme l’épreuve écrite de culture générale à Sciences Po, pour ne pas faire de peine à Mohamed, Aïcha ou Fatoumata ? Je demande alors qu’on supprime la première division du championnat de France de football, à laquelle je n’ai jamais pu accéder, malgré de méritoires efforts, jadis, au sein de l’équipe Minimes 3 de l’Olympique lyonnais (il n’y avait pas plus bas).

Créé par Henri Kubnik, le « Jeu des mille euros » est né en même temps que la Ve République, très précisément le 19 avril 1958. Il s’appelait alors « Cent mille francs par jour ». Il s’agissait d’anciens francs, unité de compte encore utilisée de nos jours par les maquignons et les bouilleurs de cru. Les tables d’équivalence en termes de pouvoir d’achat établies par l’Insee nous apprennent que 100 000 francs de 1958 représentent 1622 euros d’aujourd’hui. La dévaluation continue des gains espérés par les concurrents n’a pas empêché ce jeu de connaître un succès populaire qui ne s’est pas démenti pendant plus d’un demi-siècle, un record absolu en matière de divertissement audiovisuel. Pour la radio publique, l’objectif était alors d’installer sur l’antenne un jeu capable de concurrencer « Quitte ou double », le quizz quotidien de Radio-Luxembourg, animé par l’inoubliable Zappy Max, qui porte allègrement aujourd’hui ses 90 ans. Le principe de « Quitte ou double » était de jouer sur l’appât du gain pour inciter le candidat, un cador dans une discipline littéraire ou scientifique, à affronter des questions de plus en plus pointues, tenant en haleine un auditoire qui pourtant ne pouvait s’identifier au candidat que lors des premières questions − les « fastoches ». « Quitte ou double » rendit l’âme, sur RMC, en 1981. Peut-être était-ce un jeu de droite…

Au contraire, le « Jeu des mille euros » ne favorise pas les « crétins savants », mais tous les gens comme vous et moi qui disposent d’une honnête culture générale, couvrant une large gamme de sujets, pas forcément ceux qui révèlent que vous fûtes à l’école ou au lycée ce qu’on appelait autrefois un « polar ». Il distingue ceux qui ont l’œil et l’oreille aux aguets, un peu de mémoire hors de celle de leur ordinateur, et une émotivité suffisamment contrôlée pour conserver leurs moyens face au public qui retient son souffle pendant que l’horloge égrène les secondes, hurle sa joie quand la réponse est bonne, souffle quand elle se fait trop attendre et manifeste bruyamment sa déception quand elle est fausse. Et il faut aussi accepter la perspective de se planter devant 3,5 millions d’auditeurs.

On lui sait gré, enfin, de conserver aux candidats leur identité complète, alors que la plupart des jeux de la télévision infantilisent leurs participants en les réduisant à leur seul prénom.
Alors, grâces soient rendues à Maurice Gardett, Roger Lanzac, Lucien Jeunesse, Louis Bozon et aujourd’hui à Nicolas Stoufflet : ils ont sillonné les provinces de nos petits savoirs pour les faire partager au plus grand nombre.[/access]

La France au François : une élection jouée d’avance ?

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Même les plus ermites d’entre vous l’auront remarqué : la France est en pleine campagne électorale, il était donc logique que Causeur y mette son grain de fleur de sel. Bien sûr on ne vous dira pas pour qui voter, ni même pour qui ne pas voter, ce en quoi nous nous démarquerons de nombre de nos confrères du « premier pouvoir », la plupart des médias ayant intronisé François Hollande comme candidat officiel et vainqueur d’avance par KO, nous ramenant aux plus beaux temps du Second Empire.

Nous ne scruterons pas non plus à loupe les promesses, qui, en vérité, n’engagent même plus ceux qui les reçoivent. Il est bien loin le temps où les candidats à la présidentielle se contentaient de nous promettre tous les cinq ou sept ans l’extinction du paupérisme ou l ‘abolition de la peine capitale. « À l’heure de Twitter et de Facebook », comme aiment à l’écrire les plus paresseux de mes confrères quand ils veulent jouer aux contempteurs du siècle, l’imagination a pris le pouvoir en matière de programmes. Certes, il s’agit surtout pour l’instant de rêves enchanteurs d’énarques, tels le retour à l’équilibre budgétaire dans les collectivités publiques, la résorption du déséquilibre commercial avec les pays émergents ou le retour progressif à la TIPP flottante. Mais rassurez-vous, plus l’échéance décisive approchera et plus les sondeurs qui fixent chaque matin la ligne politique des candidats mettront de la fantaisie dans le catalogue. Soyons sûrs qu’il y en aura rapidement pour tout le monde : le nettoyage des abattoirs casher au karcher, la nomination de Stéphane Hessel à Matignon ou le transfert au Panthéon des cendres de Claude François.

Bref, si vous ne croyez ni aux candidats élus d’avance, ni aux promesses de Gascon (j’espère que cette dernière expression ne tombe pas sous le coup des lois antiracistes), rien de tel que notre substantiel dossier de ce numéro 45. Renaud Chenu nous y explique tout le bien qu’il faut penser des sondages, pendant que Muriel Gremillet règle ses comptes avec la campagne sur Twitter.  Jérôme Leroy pronostique la fin du bipartisme au profit du parti unique, une perspective qui n’a pas l’air de défriser plus que ça André Sénik pour qui le consensus entre les candidats du PS, de l’UMP et du Modem est une vraie bonne nouvelle. Elisabeth Lévy, elle, est moins optimiste, c’est peu de le dire : «Nos deux duettistes n’ont pas d’autre politique à proposer pour sortir de la crise que le sauvetage de l’euro assorti d’une longue cure d’austérité pour remettre d’aplomb les finances publiques. Que l’on soit ou non d’accord avec cette politique, force est de constater que cette élection ne sera pas l’occasion de faire un véritable choix ». A noter , en bonus track, l’entretien sans concession entre d’une part Cyril Bennasar et moi-même et d’autre part le mouton noir de l’UMP, Christian Vanneste : un exclu en exclu !

Sinon, comme à l’habitude, ce numéro 45 vous proposera des destinations lointaines comme Athènes en pleine émeute, voire très lointaines comme Pékin, où les hiérarques communistes redécouvrent avec délice l’œuvre de Michel Foucault, voire carrément exotiques comme Epinay sur Seine, où nous avons plongé au cœur de la ZEP, un reportage à déconseiller formellement aux amateurs de certitudes des deux bords.

Côté culture, un long un beau texte de Jean Clair, de l’Académie Française nous contera comment furent inventées les avant-gardes, et Renaud Camus, heureuse coïncidence, nous parlera d’Hubris, le dernier ouvrage de Jean Clair. Au programme aussi : Woody Allen, Eric Zemmour, Olivier Maulin, Robert Doisneau, Matthieu Kassovitz et Pascal Obispo : la liste des artistes et intellectuels scrutés est longue, mais il est possible qu’on ne dise pas également de bien de tout ce monde…

Pour pouvoir profiter de tout cela, vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro (papier ou numérique), la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique).

Moi, je serais vous, je voterais sans hésiter pour un pareil programme…

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Quiche de printemps ou rouleaux lorrains ?

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« Les Chinois, les vrais, les Chinois de choc, ceux qui viendront nous occuper, bivouaquent déjà en Silésie…vous les verrez à Pantin, à la porte que vous connaissez, accueillis je ne vous dis que ça par de ces foules ! Hurlante au pinard, au bonheur, à la liberté ! » Louis Ferdinand Céline nous mettait déjà en garde dans Rigodon.

Et pourtant, le conseil général de Moselle vient d’annoncer triomphalement la naissance de « Terralorraine », décrit comme une sorte d’aubaine économique, qui occupera bientôt une mégazone sur laquelle, jusqu’à présent, personne n’avait osé mettre le pied. Cent trente hectares seront dans un premier temps dédiés à un partenariat franco-chinois que l’on promet évidemment juteux; n’y voyez aucune coïncidence : les coïncidences n’existent que dans l’esprit malade des grincheux.

Si tout va bien « Terralorraine » s’installera à Illange soit , à vol d’oiseau et en traversant la rivière Moselle, à environ cinq kilomètres de Florange.

Trois mille emplois directs sur le site dès 2015, 150 millions d’euros d’investissements dans un premier temps et, nous annonce-t-on dix années radieuses durant lesquelles les ex-sidérurgistes d’Arcelor-Mittal pourront se reconvertir dans des emplois « dédiés à des européens » (ouf les chinois n’amèneront pas leur main-d’œuvre!) et de nature « commerciale et administrative » dans les quelques deux mille entreprises qui vont y installer leur siège…

Après les brames, les nems, il n’y a pas de sot métier. Reste à savoir si veaux vaches et cochons sino-mosellans résisteront au bras de fer entre Paris et Pékin sur la taxe carbone…

Sarkozy, chasseur rusé

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Renégocier les traités, mettre au pas l’Europe. Voilà en substance le message délivré par le candidat Sarkozy, lors de son grand meeting de dimanche à Villepinte. Après avoir sauvé l’UE du naufrage économique, voici la promesse d’éviter sa dilution sous le coup d’une immigration de masse que les accords de Schengen ne permettraient pas d’endiguer.

Ne rentrons pas dans les détails de l’affirmation présidentielle. Essayons juste de voir à quoi peut bien servir une sortie pareille, si ce n’est à plaire à l’électorat tenté par un vote FN qui, lui, annonce la couleur en matière de « lutte contre l’Europe libérale. » Là non plus, je n’entre pas dans les détails, ni même dans la mesure de la véracité de telles propositions.
A quoi sert-il donc de dire devant 60 000 personnes[1. Selon les chiffres des organisateurs et sûrement trois fois plus selon le ministère de l’Intérieur !] qu’il va falloir mettre au pas l’Europe ? Que les traités ça se renégocie, que le protectionnisme c’est bien et que si personne ne bouge chez les « technocrates », terme employé hier à Villepinte, la France décidera alors de reprendre sa liberté. Sous-entendu de s’affranchir de tous les traités qu’elle a signés, ratifiés et fait voter par son Parlement. Ça sert à embarrasser la gauche de François Hollande ; enfin en théorie.

Un bon gros piège à éléphants : chercher à diviser le PS entre les ex tenants du non aujourd’hui devenus ceux de la démondialisation heureuse, et les ouiouistes fous, « amoureux de l’Europe », comme les appelle Pierre Moscovici. D’autant que François Hollande est censé prononcer un discours sur l’Europe et sa vision des choses à Paris en fin de semaine. L’idée des stratèges sarkozystes est de dénicher les biais partout où ils pourraient exister au PS : le halal et la laïcité, l’école, le travail, la dette, l’Europe. Certes, pour l’instant, rien n’a tellement fonctionné. D’abord parce que Hollande, habilement drapé derrière sa posture ou soucieux de ne pas se lancer dans « une campagne de caniveau », ne répond à rien. Surtout, il semble gérer son avance écrasante au second tour de la présidentielle en bon père de famille social-démocrate qui ne touche à rien.

Et puis, il est vrai, personne ne vient vraiment examiner le fond de sa pensée. Personne, je veux dire la presse, qui a anticipé sa victoire et surfe sur une détestation antisarkozyste que les démonstrations de force de Villepinte ne font pas disparaître.

Sur l’Europe quand même, ça pourrait prendre un tout petit peu : Arnaud Montebourg est sorti de son silence de son tour de France de l’industrie pour dire, grosso modo, qu’il avait raison sur le protectionnisme. Quant à Pierre Moscovici, il a commencé à réciter le catéchisme du parti sur l’Europe : « Vous voyez bien qu’on peut renégocier tous les traités en Europe comme le dit François Hollande. » Un peu court. Mais parions que ça suffira jusqu’à l’élection présidentielle.

Pendant ce temps, Sarkozy va dresser de nouveaux pièges, de plus en plus gros, de plus en plus mal camouflés. Sur un malentendu, il peut y faire tomber les socialistes qui chuteront d’autant plus lourdement qu’ils se voient déjà à l’Elysée. De là à penser que ça suffira à gagner une élection…

En visite chez un prince afghan

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Depuis sa libération des geôles talibanes, Hervé Ghesquière fulmine contre l’ethnocentrisme des médias français et la frivolité nonchalante du public qui préfère suivre les méandres de l’affaire DSK plutôt que s’intéresser aux problèmes géopolitiques de l’Asie centrale. J’ai donc décidé de vous raconter une histoire afghane.
L’Afghanistan n’a jamais été une nation ni même un État. L’Afghanistan a toujours été une collection d’individualités. Ce constat du grand géographe français du monde musulman, Xavier de Planhol, résume sans doute l’essentiel de ce que le public occidental devrait retenir au sujet d’un pays qui, depuis trente ans, revient régulièrement, à la « une » de la presse internationale. Si on prétend, au-delà de cette définition lapidaire, donner à sentir et à comprendre un peu de la réalité afghane, il faut donc commencer par donner corps à des personnages autres que le président Karzaï et les ministres qui l’accompagnent lors des visites à l’étranger. Dans les coulisses du pouvoir, on croise en effet de mystérieux personnages. Dépourvus de postes officiels mais ancrés dans l’histoire afghane, ils jouent un rôle politique même s’il est difficile d’évaluer leur influence réelle sur le cours des choses. Le prince Abdoul Ali Seraj est un de ces personnages.

Pendant l’été 2011, nous nous sommes vus à plusieurs reprises à Kaboul. L’une de ces rencontres m’a semblé particulièrement. J’avais fait part au prince de mon souhait d’assister à une réunion de la Coalition nationale pour le dialogue avec les tribus d’Afghanistan, dont il est le président. Deux jours plus tard, j’étais dans son jardin, entourée d’une douzaine d’hommes barbus et enturbannés, très polis, préoccupés et fort affamés. La Coalition n’est ni tout à fait un parti politique ni tout à fait une alliance de sages. Selon les dires du prince, il s’agit d’un « mouvement populaire » : « La Coalition constitue un corps consultatif qui regroupe les anciens de toutes les tribus afghanes, y compris des talibans. Nous sommes reconnus au niveau international par le Congrès américain et par le Parlement européen. Il est de notre ambition de réunifier le peuple afghan. Si demain je veux organiser une manifestation de milliers de personnes à Kaboul, il suffit que je passe un coup de fil ! »[access capability= »lire_inedits »] Un coup de fil avait sans doute suffi également pour convoquer cette réunion de travail à laquelle participaient des chefs tribaux de toute l’Afghanistan, ainsi que le représentant d’un camp de réfugiés afghans au Pakistan. Il faut croire que ma requête au prince était tombée à pic. La méfiance et l’immodestie se conjuguant, je me suis pourtant demandé s’il ne s’agissait pas d’une comédie jouée à mon intention. C’est la thèse de mon co-équipier : « Le prince les a recrutés dans la rue et, en échange d’un repas chaud, ils ont joué le rôle de chefs tribaux. » Dans un pays où on achète une voix pour moins de 20 dollars, ce scénario n’est pas totalement invraisemblable. Mais dans quel but le prince aurait-il trouvé ces gens, fait rôtir des poulets, disposé des mini-tentes dans son jardin soigné ? Impressionner une journaliste ? Difficile à croire.

Quoi qu’il en soit, je n’ai pas la preuve que ces chefs tribaux étaient de vrais chefs tribaux. En revanche, Abdoul Ali est un vrai prince, doté d’un pedigree impressionnant. Descendant direct de neuf rois d’Afghanistan, neveu du réformateur et moderniste roi Amanullah, fondateur du lycée français de Kaboul, arrière-petit-fils d’Abdur Rahman, l’« Émir de fer », celui-là même qui fit manger à un homme adultère ses maîtresses préalablement bouillies. Le comble de l’atrocité, comme l’a souligné l’historien Bijan Omrani, n’était pas tant d’avoir forcé un homme au cannibalisme que de l’avoir fait sachant que les portes du paradis sont fermées pour l’éternité à un cannibale. Il est vrai qu’on ne choisit pas sa famille, mais on choisit toutefois ses références et, pour le prince Abdoul Ali, son illustre ancêtre reste une référence, sinon un héros. Je me lance : « Cela ne vous gêne pas de savoir que la réunification de l’Afghanistan à laquelle est parvenu Abdur Rahman a été un processus d’une extrême brutalité, à l’issue duquel les Hazaras ont été réduits à l’esclavage ? » Confortablement assis dans son salon bourré d’antiquités, le prince Ali, tout en grignotant des raisins secs, répond : « Ce processus devait être brutal. Et si, à présent, nous parvenons à pacifier l’Afghanistan, ce sera également un processus brutal. » Les Afghans ne peuvent s’unir, explique-t-il, qu’autour d’un homme fort. « Les partis ou les programmes politiques ne nous intéressent pas. D’ailleurs, nous ne les comprenons pas. »

En tout cas, son rôle dans l’élection présidentielle de 2009 donne une idée de son pouvoir d’influence. Il a alors été sollicité par les conseillers d’Hamid Karzaï – et peut-être par les Américains dont Karzaï était le candidat – pour lui apporter son soutien. À entendre le prince, c’est lui qui l’a fait roi. « Karzaï a été élu grâce aux votes de 250 chefs tribaux que j’ai contactés », précise-t-il avant de déclarer avec conviction qu’il regrette de l’avoir fait. Il faut dire qu’il était lui-même candidat, avant de changer d’avis et de renoncer. Pour expliquer cette volte-face, il invoque d’abord l’inflation de prétendants, qui étaient une quarantaine à l’approche de l’élection. « C’était parfaitement ridicule ! », commente le prince. Par ailleurs, il affirme avoir fait le choix stratégique de s’engager dans un travail à long terme incompatible avec la durée d’un CDD présidentiel. « Admettons que je devienne le président de l’Afghanistan et que je remporte des succès durant mon mandat. Très bien. Mais au bout de cette période, je serais obligé de céder ma place à un successeur. J’aurais ainsi desservi autant mon pays que les traditions de ma famille. Il est donc plus utile et plus intelligent de contrôler le travail du gouvernement à une certaine distance. » Cette explication est peut-être véridique. Mais peut-être Ali Seraj a-t-il plus banalement cédé à la pression, amicale mais ferme, des maîtres du « Grand Jeu » afghan du XXIe siècle – les Américains : un monarchiste à la tête d’une démocratie toute neuve et importée de surcroît, ça l’aurait foutu mal.

À l’image d’une bonne partie des Afghans, le prince n’affiche pas une estime démesurée pour le président Karzaï. « Karzaï is weak !», lance-t-il du ton de celui qui prononce une sentence. « Voici le roi Dost Mohammad », déclare-t-il en se saisissant d’un des petits bonbons disposés dans une jatte en cristal sur la table basse de son salon, « et voilà Abdur Rahman », ajoute-t-il en sortant un bonbon de plus, « et voilà Habibullah, et Amanullah, et Inayatullah, et Mohammad Nadir Shah et Zahir Shah… ». Ayant vidé la jatte de son contenu et aligné des bonbons l’un après l’autre, Abdul Ali Seraj tape sur la table d’un poing de fer, vraisemblablement hérité de son arrière grand-père. Les bonbons-rois sursautent et moi aussi. « Quinze générations au service du pays ! Qui est Karzaï ? Il ne sait même pas qui est son père ! » Que faut-il comprendre ? Aiguillonné par cette lignée, le prince projetterait-il un coup d’État ? Je reste collée à mon fauteuil, bouche bée, à observer une domestique boiteuse ramasser quinze générations de bonbons sur l’épais tapis couleur sang couvrant le sol.

Quelques jours après, en cherchant des informations sur la Coalition, je tombe sur un article publié par The Independent. Son auteur raconte une scène pratiquement identique, sauf que pour représenter la dynastie des Barakzaï, le prince Ali s’était servi de ses cartes de visite et non pas de bonbons.
Le prince Ali est un nostalgique inconsolable. Dire qu’il est déçu par ce qu’il a découvert en rentrant dans un Afghanistan libéré des talibans, après une trentaine d’années passées aux États-Unis et au Brésil, serait un euphémisme. « Nous avons toujours été un peuple très propre. Les gens lavaient leurs habits, nettoyaient leurs maisons. À présent, on ne voit que de la pourriture partout ! Nous avons adopté le pire des cultures pakistanaise et indienne. Lorsque je me promène à Kaboul, je ne reconnais plus les gens, mes voisins, le mode de vie qui était le nôtre, les mœurs… », se désole-t-il. Il faut dire que dans les années 1960 et 1970, période à laquelle il vivait dans le pays, l’Afghanistan, c’était autre chose. Bruce Chatwin en a donné un aperçu appétissant dans son carnet de voyage : « En 1962 – six ans avant que les hippies n’y aient semé le désordre (en jetant les Afghans éduqués dans les bras des marxistes) – vous pouviez partir pour l’Afghanistan avec les mêmes espérances que, par exemple, Delacroix s’embarquant pour Alger. Dans les rues d’Herat, on voyait des hommes en turban montagnard, marchant la main dans la main une rose à la bouche et portant un fusil enveloppé dans du chintz à fleurs. » Pour autant, le prince Ali serait certainement la dernière personne au monde à émettre la moindre critique à l’égard des hippies. Ce sont eux qui lui ont sauvé la vie, à lui et à sa famille la plus proche.

En avril 1978, un coup d’État du Parti démocratique populaire d’Afghanistan, c’est-à-dire des communistes, renverse le gouvernement du prince Daoud, qui est assassiné ainsi que plusieurs membres de sa famille. « Déjà, mes parents m’avaient préparé à la possibilité que les choses tournent mal et que nous nous retrouvions face à un peloton d’exécution. Tout ce que je voulais éviter, c’était d’être pendu devant mes enfants », résume le prince Ali. Averti qu’il figurait sur la liste de 10 personnes promises à l’exécution, il a d’abord essayé de quitter le pays par des moyens légaux. En vain. C’est avec de faux passeports dans un bus pakistanais rempli de hippies que la famille Seraj fuit l’Afghanistan. Le prince adore revenir sur cet épisode dont il brosse un récit plus ou moins hilarant selon son humeur à tous les journalistes qui le sollicitent : « À l’approche de la frontière avec le Pakistan, les types aux cheveux longs assis à côté de moi m’ont donné une guitare et montré quelques gestes pour faire semblant de jouer. Ils ont fumé tellement de marijuana durant le trajet que rien qu’en respirant j’étais à moitié conscient de ce que je faisais. En fait, j’ai dû jouer très bien puisque les douaniers m’ont pris pour un hippie. Voilà comment nous avons pu passer, ma femme, mes enfants et moi, de l’autre côté. » Ainsi comment commence une vie d’émigrant bien remplie : homme d’affaires efficace, conseiller de la présidence de Jimmy Carter puis de l’administration Reagan, informateur plus ou moins assumé de la CIA, conférencier éloquent dans de nombreuses universités américaines, Abdoul Ali Seraj jongle entre les affaires et la politique, l’activisme et l’influence. Il affirme avoir élaboré et transmis à l’Administration Bush un plan pour libérer l’Afghanistan des talibans, qui aurait en partie appliqué en 2001 lors de l’opération « Justice sans limite ». Pour le prince Ali, c’est la fin de l’exil. Il rentre au pays en 2002.

Il comprend vite qu’il ne pourra redémarrer aucune des activités qu’il avait lancées avant sa fuite : ni le premier et unique night-club du pays, dont il était propriétaire dans les années 1960, ni son fameux restaurant Golden Lotus, qui figurait fièrement dans le guide de Kaboul de 1971 en tête des endroits où se rendre pour passer agréablement le temps, ni le bowling club ni, encore moins, les échanges touristiques avec les pays occidentaux. « J’ai une énorme nostalgie de cette époque », me confiera-t-il au cours de notre dernière entrevue. Nous sommes alors sur la terrasse de sa villa, face au crépuscule épais de l’été kabouli, et je réalise que nombre de gens ont une énorme nostalgie de cette époque, y compris moi qui ne l’ai pas connue. Parce qu’en dépit d’une hypothétique stabilisation de la situation, il est probable que personne ne verra plus jamais ces hommes marchant dans les rues d’Herat, la main dans la main et une rose dans la bouche, ni une fille en mini-jupe dans une boîte de nuit à Kaboul, puisqu’il n’y aura plus jamais à Kaboul de boîte de nuit digne de ce nom. Quand la génération du prince Ali disparaîtra, plus personne ne se souviendra même de cette époque merveilleuse et folle, de Chicken Street peuplée de vendeurs sortis des Mille et une nuits, de fumeurs d’opium et de bordels à trois sous. « Vous devriez décider enfin ce qui est important pour vous. Soit c’est l’argent, et en ce cas là, rentrez chez vous avec vos troupes, soit c’est la sécurité. Mais si c’est la sécurité et si vous ne voulez pas d’un remake du 11-Septembre, alors il faut rester et appliquer un véritable plan Marshall pour l’Afghanistan », conclut le prince Ali, caressant la tête grisonnante de Blacky, une vieille femelle cocker. La décision du président Sarkozy de retirer les troupes françaises d’Afghanistan fin 2013 laisse plutôt penser que ce qui importe, à l’approche de l’élection présidentielle, c’est de rassurer l’opinion publique. Pas de redonner un avenir à l’Afghanistan.[/access]

La novlangue angélique du magicien Hollande

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Pour creuser la distinction avec le candidat-président, décrété plus grand diviseur des Français, le candidat de l’opposition, qui se présente a contrario comme le rassembleur bienveillant, vient de ressortir de son chapeau la suppression du mot « race » de la Constitution.

Cette mesure symbolique, annoncée lors du meeting consacré à l’Outre-Mer, sera la première du quinquennat Hollande. A travers l’éloge progressiste de la diversité, c’est la boucle de l’utopie socialiste qui est bouclée. On revient au premier discours prononcé après sa victoire aux primaires socialistes, où dans un élan fraternel et onirique, François Hollande parlait de « réenchanter le rêve français ».

Le contenu du rêve est dévoilé et il n’est pas franchement français.
C’est le rêve cosmopolite d’un humanisme sans frontières, qui célèbre la diversité rayonnante, intrinsèquement ouverte, tolérante, riche et salutaire, qui doit triompher sur la dangereuse essentialisation sectaire et mortifère d’une nation crispée, refermée sur elle-même, car trop homogène. On est pas très loin du « nous sommes tous des métis » lancé par un certain Jacques Chirac en 1987 lors de son voyage dans les Antilles !

Fusionnent alors dans une confusion déconcertante, ces deux formules rousseauistes saupoudrées d’une pluie de paillettes antiracistes : « Il n’y a qu’une seule race, qu’une famille, c’est la famille humaine » et « cette diversité, c’est notre identité. »

Et comme dans un rêve, la magie s’invite, les mots ont soudain une puissance opérante sur la réalité. Ainsi, François Hollande fait comme si rayer le terme si choquant de race de la Constitution suffisait à faire disparaître les comportements et injures racistes. Et au-delà de ce tour de magie, la cohérence est également mise à l’épreuve puisque ostraciser le mot race reviendrait finalement à nuire au discours antiraciste qui s’est construit justement sur l’inversion des thèmes racistes. De toute façon, l’illogisme est bien le critère du rêve, n’est-ce pas ?

Sale temps pour Assad

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A l’heure du premier anniversaire du début des événements de Syrie, que l’on commémorera dans quelques semaines, le dernier fait marquant de la révolte n’est ni la défection du vice-ministre du pétrole ni le cantonnement de la plupart des régiments de l’armée dans leurs casernes, afin de laisser place nette à la quatrième division blindée de Maher Al-Assad, le sanguinaire petit frère du président.

En fait, ce qui frappe le regard d’un observateur avisé de la Syrie, c’est l’extension de la révolte à une zone clé jusqu’ici préservée : la région d’Alep, haut lieu de la bourgeoisie marchande sunnite qui donne le la en matière économique et politique. Tandis que la livre syrienne a perdu 50% de sa valeur depuis l’an dernier, l’entrée d’Alep dans la danse insurrectionnelle va peut-être accélérer la donne.

D’après Joshua Landis, spécialiste américain du Proche-Orient qui a recueilli des renseignements d’un contact local, plusieurs faubourgs nord d’Alep (Azaz, Hreitan et Anadan) auraient été investis par des groupes armés d’opposition, coupant la route vers la proche frontière turque. En parallèle, les vols vers Beyrouth se réservent un mois à l’avance, que des milliers de réfugiés, majoritairement alaouites, affluent vers la Turquie tandis que de plus en plus de druzes, pourtant soutiens historiques des Assad, se désolidarisent du régime pour rallier l’Armée Syrienne Libre.

Pendant ce temps, sur le terrain militaire, entre les villes d’Alep et de Hama, le pilonnage d’Idleb a suivi celui de Homs, brutalement débarrassée des groupes insurrectionnels, le souci du régime reste le même : éviter à tout prix la constitution d’un Benghazi syrien, selon la judicieuse expression de l’ami Gil Mihaely.

Pris dans une course contre-la-montre, le Parti-Etat baathiste (ou du moins sa frange alaouite la plus étroite) entend donc « nettoyer » le terrain de ses ennemis armés afin de renforcer son poids dans le bras-de-fer qui l’oppose à l’Occident. Damas joue en effet son va-tout sur sa crédibilité à entamer des réformes – qui se réduisent jusqu’à présent à un referendum-plébiscite comme le régime en organise tant depuis 1970. Sachant qu’elle ne pourra compter jusqu’au bout sur le soutien relatif de la Russie et de la Chine, la Syrie tente de poursuivre son éternel double jeu : surveiller et punir ses citoyens pour maintenir le rapport de forces au sein de l’ONU. Moscou a beau garder les yeux rivés sur sa base navale de Tartous, sur la bordure méditerranéenne alaouite du pays, son pragmatisme lui fait condamner « les violences des deux bords », et soutenir « le régime » au lieu d’Assad en appelant ouvertement à la tenue d’une élection présidentielle dans les prochains mois.

Connaissant le caractère irréformable de cette démocratie populaire à la sauce proche-orientale, on prendra les souhaits russes pour des vœux pieux. Le délitement de la base économique, sociologique et confessionnelle du pouvoir des Assad pourrait l’inciter à fomenter un putsch interne à la communauté alaouite, l’idéal étant un officier n’ayant pas (trop) trempé dans la répression brutale de ces derniers mois. En attendant des jours meilleurs, le dernier réduit baathiste fait le dos rond, tournant en barrique les envoyés de l’ONU selon la vieille diplomatie de la vessie inaugurée par Hafez Al-Assad : faire patienter et discuter un interlocuteur des heures durant sans interruption pour le faire plier in fine.
A la faveur d’une situation qui se dégrade de jour en jour, il n’est pas sûr que cette méthode éprouvée assure encore longtemps les beaux jours de l’ophtalmo Bachar…