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Orban fait risette à Strasbourg

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Photo : European Parliament

Quoi qu’on en dise, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán aura eu le mérite de faire savoir au monde occidental que la Hongrie existe (même si beaucoup ont encore du mal à la situer sur une carte). Ce n’est déjà pas si mal ! La Hongrie, ce petit pays d’à peine 10 millions d’âmes dont personne ne se souciait juqu’ici – mis à part les intermèdes Sissi-Romy Schneider, 1956, Rubik’s Cube… et Sarkozy – occupe aujourd’hui les unes des journaux et soulève des vagues d’indignation à Bruxelles, Strasbourg et Washington. Du jamais vu depuis 1956 !

La Hongrie monopolisa justement des heures durant les débats au Parlement européen mercredi dernier à Strasbourg. Débats que j’ai suivis dans leur intégralité (en traduction hongroise). Quelle que soit sa position, on ne peut qu’être effaré par la faiblesse des interventions. La plupart des orateurs, visiblement mal informés, se contentaient de belles phrases creuses ou d’allégations gratuites et infondées, qualifiant par exemple l’ancienne constitution de stalinienne[1. D’après Joseph Daul]. En fait, si la constitution hongroise remonte à 1949, elle a été largement refondue en 1989 et plusieurs fois amendée par la suite puis mise aux normes de Bruxelles lors de l’adhésion de la Hongrie en 2004. Bref, stalinienne pure et dure ! De plus, voulant sans doute profiter de la couverture médiatique qui leur était offerte, les parlementaires étaient bien trop nombreux (peut-être une bonne trentaine) à vouloir prendre la parole pour que chacun puisse ajouter son petit grain de sel pendant les trois-quatre minutes d’intervention réglementaires. En fait de discussions, cela donna un verbiage pénible et ennuyeux comme tout.

Au milieu de ces arguties, Viktor Orbán s’est montré particulièrement habile. Souriant, calme et attentif, il s’est présenté comme un ami de l’Europe, voire (inspiration géniale !) en grand gaulliste. Le problème est que tous ces bons députés ignorent sa maîtrise du double langage. Depuis les bords du Rhin, ces dames et ces messsieurs de bonne volonté n’entendent pas les beaux discours nationalistes et xénophobes qu’il nous réserve sur les rives du Danube. C’est ainsi qu’ils ignorent comment, pas plus tard que lundi dernier, Viktor Orbán a qualifié les produits étrangers – et donc les produits de leuurs industries nationales respectives – de « déchets » (sic : « hulladék ») à rejeter, exemple qui illustre bien sa propagande haineuse[2. Une attitude à distinguer de la défense somme toute compréhensible d’une certaine préférence nationale]. Ces mêmes députés ne voient pas non plus, à moins qu’ils ne regardent les chaînes de télévision hongroises, ce beau décor d’immenses drapeaux hongrois – sans le moindre drapeau européen – qui constitue le fond de ses interventions. Un détail qui en dit long sur ce grand ami de l’Europe.

A la réflexion, le cas hongrois met tristement en évidence les faiblesses criantes de l’assemblée strasbourgeoise. Probablement compétente en matière de principes généraux et de défense abstraite des valeurs communes de l’Union. Mais dès lors qu’il s’agit de traiter de la situation très particulière et complexe (une constitution, 30 lois organiques, plus de 250 lois votées en 18 mois) de l’un des ses membres, comme ce fut le cas mercredi, le doute est permis.

À la décharge des 754 députés européens : comment peuvent-ils, entre membres de 27 Etats de langues et cultures différentes (23 langues officielles), se prononcer sur la situation de l’un des leurs dont il ne pratiquent pas la langue, ne peuvent lire les textes qu’en diagonale et par traduction interposée, et, surtout, ne vivent pas au quotidien le climat social de pays où ils n’ont peut-être même jamais mis les pieds ? C’est là une différence de taille avec nos assemblées nationales.

Enfin, le regroupement artificiel entre partis (issus de 27 pays !) censés partager les mêmes valeurs complique encore la donne. Quoi de commun entre la droite hyper conservatrice hongroise, le Fidesz, et notre UMP, pourtant rassemblés au sein du même Parti populaire européen ? Je pourrais en dire autant au sujet du MSZP (parti socialiste) hongrois et de notre PS au passé et aux traditions on ne peut plus différentes. Voilà de quoi nous rendre bien sceptiques quant à la solidarité de façade entre faux partis frères.

Sans sombrer dans l’euroscepticisme, on peut donc douter de la compétence, de la crédibilité et de l’efficacité d’une telle assemblée, dès lors qu’il s’agit d’examiner un cas aussi complexe que la Hongrie.

Droite cynique contre gauche aveugle

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Photo : William Hamon (aka Ewns)

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Marc Cohen et Pascal Riché débattent de Claude Guéant et des chiffres de l’immigration.

La fixation de Claude Guéant sur ses chiffres (soirées électorales, radars pédagogiques, vols de poule avec effraction) est compréhensible : depuis le XIXème siècle, nos ministres de l’Intérieur sont accros aux statistiques. Plus généralement, si les mots « Etat » et « statistiques » (en anglais c’est encore mieux : state et statistics) ont une racine commune, ce n’est pas par hasard : l’Etat bureaucratique moderne et plus spécialement l’Etat-Providence ne peuvent fonctionner sans compter, recompter, classer, pondérer et moduler (note à l’attention des naïfs : je n’ai pas dit truquer…)

La politique donc est devenue en quelque sorte un enchaînement de chiffres tableaux et de courbes : statistiques qui décrivent la réalité, budgets permettant d’agir sur cette réalité et… encore des statistiques mesurant l’impact de l’argent dépensé… Inévitables autant qu’illisibles, les chiffres ne sont souvent sauvés que par leurs constructions poétiques, aux limites du surréalisme : vous connaissez beaucoup de familles qui ont 1,9 enfants à charge ?

La politique de l’immigration n’échappe bien sûr pas à cette boulimie numérale, et donc aux contresens afférents. L’anecdote suivante peut attester de l’absurdité de la politique du chiffre. Quand, il y a dix ans, le centre d’accueil de Sangatte a été fermé, les gouvernements français et britannique se sont retrouvés avec deux mille clandestins et zéro solution. Les fonctionnaires de deux pays ont donc décidé de partager la manne. Mais à Paris on a insisté pour que la France prenne en charge le moins de migrants possible. Les Britanniques ont donc proposé le marché suivant : si vous nous laissez choisir, nous prendrons les deux tiers de ces personnes. Côté français, la possibilité de publier un communiqué annonçant un nombre relativement faible d’immigrés à accueillir a prévalu et l’accord a ainsi été conclu: Messieurs les Anglais triez les premiers… Le culte exagéré du chiffre a poussé nos technos la France à commettre une bourde de débutant: il vaut mieux accueillir 1200 personnes avec de fortes chances d’intégration que 800 cas désespérés.

Toutefois, ces absurdités déplorables ne devraient pas cacher le fond de l’affaire : un Etat a le droit, voire le devoir d’avoir une politique d’immigration. A fortiori, une majorité démocratiquement élue a le droit d’appliquer des mesures visant à maitriser les flux migratoires -y compris drastiquement si besoin. Cette politique et les mesures concrètes qui en découlent doivent être quantifiées sous peine de ne pouvoir évaluer leur efficacité. Le nombre de naturalisations ainsi que les permis de travail et de séjour sont certes des données importantes mais plus cruciale encore est la logique qui les guide : pour accueillir décemment, on ne peut pas accueillir tout le monde sans discernement. Le modèle républicain français est fondé sur le refus du communautarisme et exige donc un processus long et compliqué d’intégration. Le spectre d’une société patchwork dont l’activité économique ou l’accès aux prestations étatiques seraient le seul lien social est un cauchemar qui, malheureusement est en train de prendre corps dans certains quartiers.

Que la droite instrumentalise les inquiétudes de l’électorat face à cette situation n’est une surprise que pour les naïfs. Guéant se précipite sur le tapis que la gauche lui déroule à force d’angélisme et il le fait avec cynisme, car en vérité, ni lui ni personne n’a la moindre idée sérieuse sur la régulation réelle des flux migratoire. Ce qui ne l’empêchera pas de faire campagne sur ce thème : il aurait tort de se gêner, il n’y a personne en face pour lui répondre

Il y a trente ans c’était Georges Marchais et non Jean-Marie Le Pen qui tirait la sonnette d’alarme en appelant à « stopper l’immigration officielle et clandestine » afin de pouvoir résoudre « l’important problème posé dans la vie locale française par l’immigration. Se trouvent entassés dans [des] ghettos des travailleurs et des familles aux traditions, aux langues aux façons de vivre différentes. » Et une décennie plus tard c’était Michel Rocard et non pas Claude Guéant qui affirmait que ne pas maitriser l’immigration c’est « hypothéquer [..] l’équilibre social de la nation, [..) les chances d’intégration des étrangers installés et enfin l’avenir même de nouvelles vagues d’arrivants et des pays d’où ils viennent ».

Depuis rien n’a changé sinon l’acceptation implicite par presque toute la gauche du dogme d’un monde sans frontières et donc du soutien de principe (certains diront sans principes) aux sans-papiers. Que ce dogme de la libre circulation des migrants soit aussi prôné par Laurence Parisot (concomitamment à la libre circulation des capitaux) devrait pourtant mettre la puce à l’oreille de François Hollande, Eva Joly et Jean-Luc Mélenchon…

Corée : la péninsule des frères ennemis

La Corée est un vaste territoire amusant, coupé en deux par une frontière avec laquelle on ne badine pas, qui divise la péninsule en deux pays. Au nord de cette frontière on trouve la Corée du Nord où vivent de malheureux coréens soumis à une famille d’hiérarques tyranniques à grosses lunettes bouffonnes, et de surcroit communistes ; au sud on trouve la Corée du Sud, où vivent des Coréens libres comme vous et moi, qui mangent des hamburgers gorgés de ketchup et roulent dans des pickup Ford. Des gardes armés veillent, de part et d’autre de cette frontière, à la continuité subtile de cette gracieuse harmonie entre frères ennemis.

Lorsque le dirigeant de la Corée du Nord, le Grand Kim Jong-Il a rendu son ticket de retour, il y a quelques semaines de cela, l’émotion fut immense. On a vu la tristesse submerger des foules impressionnantes, au sein desquelles les Coréens du Nord pleuraient consciencieusement (et sans aucune mise en scène politico-théâtrale cela va de soi !) leur cher leader communiste disparu. On apprend même – de l’agence officielle Nord-Coréenne KCNA, rapportée il y a quelques jours par l’AFP – que des « phénomènes surnaturels » se sont produits à l’ambassade nord-coréenne en Allemagne peu après la mort du dirigeant Kim Jong-Il… Une mésange est restée une heure à l’entrée de l’ambassade, donnant des petits coups de bec à la fenêtre, tandis qu’une plante a fleuri pendant la période de deuil, malgré les températures hivernales. « Il semble qu’en entendant la triste nouvelle de la fin de notre grand homme, l’oiseau a volé vers ce lieu de deuil pour exprimer ses condoléances, et est reparti après une veillée funèbre », déclare l’agence officielle. Quant à la plante, cela va de soi : « elle a fleuri malgré le froid, pour participer au deuil ». Des phénomènes assez peu troublants, finalement, au regard de la légende selon laquelle, à la naissance du grand Kim Jong-Il, il y a 69 ans de cela, une étoile et un double arc-en-ciel sont apparus sur le Mont Pektu, devenu illico montagne sacrée.

Quand le Grand Kim Jong-Il est parti jouer de la harpe d’or au paradis du rock n’roll, entre ses semblables, Elvis Presley, Charles Bukowski et Léon Zitrone, il a bien fallu le remplacer… c’est Kim Jong-Un qui a été officiellement désigné – au grand dam de son frère Kim Jong-Nam. Précisons – pour éviter les procès populaires à grand spectacle – que les deux frères ennemis sont en réalité des demi-frères ennemis, mais cela ne gâche rien. Le fils ainé déchu du Grand défunt, 40 ans, publie ces prochains jours – à destination des lecteurs japonais – un pamphlet à charge contre la Corée du Nord, prophétisant dans un avenir proche l’effondrement du pays dirigé par son demi-frère honnis, et remettant en cause le principe même d’une transmission héréditaire du pouvoir. Kim Jong-Nam – en exil à Macao depuis 2003 – déclare notamment, sans ambages : « La Corée du Nord est très instable. Sans réforme, l’économie va s’effondrer et si la succession échoue, l’armée prendra le pouvoir ». Dont acte. Espérons plutôt une sorte de « printemps coréen ». Au printemps les fleurs et les mésanges sont assez touchantes. Et les champignons ne sont pas toujours atomiques.
Encore heureux qu’il n’y ait que deux Corées…

Le Qatar fait son shopping à Paris

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Nicolas Sarkozy recevant l'émir du Qatar à l'Elysée. Photo : missghesquiere.

Le nom de Tamim bin Hamad al-Thani ne dit rien à la plupart d’entre nous. Pourtant, l’émir héritier du Qatar, qui dirige le fonds souverain du pays, est l’un des hommes les plus puissants de la planète. Avec Al-Jazira, la chaîne créée en 1996 par l’émir lui-même, la Qatar Investment Authority est l’un des bras armés de la diplomatie de cet État richissime, qui investit dans le Vieux Continent avec une légère préférence pour notre pays.

L’émirat a placé des billes dans des fleurons de l’industrie et de la finance européennes, comme EADS, Volkswagen ou la City de Londres. Mais c’est dans le sport professionnel qu’il met le paquet : on imagine aisément qu’il s’agit d’engranger de l’image plus encore que des profits. Ainsi, après avoir obtenu l’organisation de la Coupe du monde de football , le Qatar a pris, en tant que sponsor, la place de l’Unicef sur le maillot de foot le plus cher du monde, celui de Barcelone, avant de devenir au printemps 2011 le propriétaire du Paris Saint-Germain. Parallèlement, Al-Jazira a acheté de nombreux droits de retransmissions sportives, notamment ceux de la Ligue 1 de football en France et une partie de ceux de la Ligue européenne des champions. Et elle s’intéresse de très près aux droits de la Pro A (élite du basket-ball français). Si on ajoute la création d’un fonds d’investissement pour les banlieues françaises − où football et basket nourrissent encore les rêves d’ascension sociale −, on comprend que les Qataris mènent une politique cohérente, visant autant l’influence que les bénéfices financiers.

Si la France intéresse les Qataris, l’argent des Qataris intéresse visiblement la France. À Paris, on leur déroule le tapis rouge.[access capability= »lire_inedits »] Nul n’ignore que la France a soutenu leur candidature pour la Coupe du monde. On sait aussi que la ministre des sports, Chantal Jouanno, a failli perdre son maroquin pour avoir regretté publiquement que le PSG n’ait pas été racheté par un investisseur français − grand supporteur du club parisien, le Président de la République a joué un rôle actif dans son rachat par la QIA. Par ailleurs, la convention fiscale entre la France et le Qatar, révisée en janvier 2008, accorde à la famille de l’émir un enviable régime d’exonération sur les plus-values immobilières en France. Enfin, le lobbying de l’Association nationale des élus locaux de la diversité (Aneld), proche de l’UMP, a été décisif dans la création du fonds de 50 millions d’euros destiné à financer des projets économiques dans les banlieues. Le président de l’Aneld, Kamel Hamza, qui, lors des dernières élections municipales, menait la liste de la majorité à La Courneuve, a même été reçu par l’émir. Mais les Qataris sont tout sauf sectaires. Ils chouchoutent aussi la gauche et reçoivent régulièrement à Doha la fine fleur de ses représentants − on ne sait jamais.

En attendant, on peut se demander si nos dirigeants ne se laissent pas aveugler par les sommes mirifiques − véritable miracle en période de crise − dépensées par nos nouveaux amis. En encourageant, voire en sollicitant l’investisseur qatari, les pouvoirs publics français ne sont-ils pas, au minimum, coupables de naïveté ? Car ces largesses ne sont pas gratuites − et pourquoi le seraient-elles ? Dans « soft power », il y a « power » : la diplomatie culturelle, c’est de la diplomatie. Les Américains ont utilisé le cinéma et l’industrie du divertissement pour diffuser leur message et leurs valeurs − luttant au passage contre notre « exception culturelle » à l’OMC. Lorsque la France créait des lycées français dans le monde entier, politique malheureusement sacrifiée sur l’autel de la RGPP, elle accroissait son rayonnement et son influence. Le Qatar a choisi le « sport-power », selon l’excellente formule de Régis Soubrouillard dans un texte publié le 7 décembre sur le site de Marianne.

Peut-on imaginer que l’investissement sonnant et trébuchant ne devienne pas, tôt ou tard, le support d’un message visant à propager les valeurs d’une civilisation ? On me dira que ces Qataris sont des gens parfaitement fréquentables. Peut-être. Mais cela ne signifierait pas forcément qu’ils partagent nos conceptions laïques et républicaines. De plus, on ne saurait exclure que ce pays, où les coups d’État intra-familiaux sont une tradition bien ancrée, tombe un jour dans d’autres mains, plus radicales.

Un de mes amis a souvent eu l’occasion d’assister aux retransmissions d’Al-Jazira Sports, dont la branche française est dirigée par l’ancien de Canal + Charles Biétry. Il m’a assuré n’avoir jamais entendu le moindre commentaire douteux. Je lui ai rappelé l’histoire du Petit chaperon rouge et de la patte blanche. « Mère-Grand, pourquoi avez-vous de si grandes dents ? »[/access]

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Vies et destins des patients de Freud

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Si j’étais encore chroniqueur au Monde, j’aurais accordé une large place au livre de Mikkel Borch-Jacobsen Les Patients de Freud. Il présente le double mérite de se lire comme un recueil de nouvelles que Schnitzler ou Zweig auraient pu écrire et de nous offrir des portraits très enlevés de trente et un patients de Freud sur lesquels nous disposons aujourd’hui de suffisamment de renseignements pour justifier des notices biographiques.

Les vies de celles ou ceux qui attendirent de Freud une amélioration de leur mal-être, ne sont ni plus ni moins réussies que celles du commun des mortels. Chacun court à la catastrophe à sa manière – et la psychanalyse n’y change rien. Freud en était le premier conscient, même si le récit des cas qu’il livrait au public s’achevait par un happy end destiné à assurer la promotion des découvertes avec lesquelles il aspirait à conquérir le monde.

Adepte d’un nihilisme thérapeutique fort répandu à Vienne, il faisait preuve d’un cynisme roboratif. Ainsi quand Edoardo Weiss, le fondateur de la Société psychanalytique italienne, lui envoya son cousin, Bruno Veneziani, homosexuel et cocaïnomane, pour qu’il le prenne en analyse, Freud lui écrivit que « son avenir est sans doute de périr dans ses excès » et qu’une analyse, après quelques essais infructueux, lui semblait parfaitement inutile. Il vaudrait mieux, dit-il, donner un peu d’argent à Veneziani et l’envoyer en Amérique du Sud pour le laisser chercher son destin.

Edoardo Weiss, intrigué, voulut savoir ce que Freud entendait par « trouver son destin » . La réponse fut plus directe qu’il ne l’avait imaginée : soit la prison, soit le suicide….ou quelque chose de similaire.

L’écrivain Italo Svevo qui avait suivi l’affaire, en tira une conclusion pertinente : la psychanalyse est une bonne matière de roman, pas une bonne manière de guérir : « Un grand homme notre Freud, mais plus pour les romanciers que pour les patients. » D’ailleurs, on ne guérit pas de la vie. Telle pourrait être la conclusion amère et drôle tout à la fois de ces trente et un destins qui croisèrent celui du locataire de la Berggasse 19.

Opération recadrage chez Hollande

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Photo : Parti socialiste

La presse nous l’apprend presque en temps réel : François Hollande a « recadré » son équipe de campagne mercredi soir sans colère, ni cris, ni noms d’oiseaux. Raison de la séance : un cafouillage de plus à propos des 60 000 postes d’enseignants « créés » ou « redéployés » après 2012 en cas de victoire de la gauche à la présidentielle.
La raison de l’ire pré-présidentielle ? L’aile gauche du parti, de Benoît Hamon à Marie-Noëlle Lienneman, a publié un communiqué de presse assez offensif sur les fameux postes de profs, exigeant qu’ils soient purement et simplement crées et non redéployés donc.

Embarras, flottement, attaques de droite et donc recadrage. Notons qu’à l’issue de cette opération autorité-vérité, on n’a toujours pas bien compris quel était le sort réservé à ces 60 000 profs. Mais peu importe. A cent jours de la présidentielle, la question qui se pose est celle de l’autorité du candidat Hollande sur son armée en campagne. Ce qui a malgré tout une petite importance si on veut bien arrêter de croire qu’il va gagner l’Elysée les doigts dans le nez, comme le proclame partout son numéro deux, l’inénarrable Pierre Moscovici.

Posons un préalable : les « recadrages », ne sont pas des signes de faiblesse ou de mauvaise gestion d’une campagne. Ce sont des actes normaux, qui visent à serrer les boulons. On a beau avoir inventé les éléments de langage, les porte-parole ont toujours tendance à outrepasser leur mission sacrée. Emportés par la fougue de leur jeunesse et leur plaisir des bons mots. Non, je déconne…

Ainsi on apprend que Nicolas Sarkozy aurait recadré cette semaine, à la fois son ministre de la Défense Gérard Longuet, auteur d’une saillie comparant François Hollande au capitaine naufrageur du Costa Concordia. Il avait auparavant déjà torpillé le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, lequel avait un peu gaillardement comparé la France à un pays en situation de guerre mondiale si les socialistes arrivaient au pouvoir (ce que nous n’avons pas entendu stricto sensu assistant au premier rang du discours à l’Assemblée, mais on était peut-être distraite). Ceci ne pose pas tellement problème. Le sniper est un sniper. S’il rate sa cible, on l’engueule pour les dégâts collatéraux et on lui change son arme. Avant de le renvoyer au front.

Chez les socialistes, on semble être plus hésitant sur la sniperisation du combat politique. D’un côté on dit, allez hop au charbon, allez taper sur Sarkozy et sa bande. N’ayez pas peur. Et de l’autre on veut montrer qu’on est au-dessus de tout ça en refusant le spectre d’une « campagne de caniveau ». Messieurs les UMP, tirez les premiers et tout le tralala. Entre deux options, le tout est de choisir.

Préalable numéro deux : si on recrute des snipers, mieux vaudrait être sûr qu’ils ont leurs brevets de tir à jour. En français, qu’on a des bons à aligner face aux contradicteurs de droite. Un exemple ? Il suffisait d’écouter le débat opposant ce mercredi Philippe Marini à Marisol Touraine sur Europe 1, sur les suites du sommet social ou de la TVA du même métal. A ma droite un vieux briscard roué, techno mais pas trop. A ma gauche… A ma gauche je cherche toujours. Madame Touraine est sans doute une députée de talent, qui connaît-bien-ses-dossiers, comme on dit quand on ne veut pas fâcher. Mais faire reposer la doctrine sociale et fiscale du candidat sur ses épaules, ça craint. On en vient à se dire qu’il manque à la gauche une armée de Nadine Morano, popu, vulgaires (tant pis), brutales et politiques. Au lieu de ces technos froides totalement dénuées de la souplesse et de la fourberie nécessaires à ce genre d’exercice. Il n’y a donc personne à envoyer au front pour faire de la politique, faire le show, et au passage gagner quelques voix ? Non, si j’en juge par la liste des porte-parole thématiques du candidat Hollande.

Mettons que pour l’instant, surfant sur une avance sondagière confortable, il peut encore se le permettre. Mais on en vient à regretter Ségolène Royal, qui tapait, et parfois juste. A tout prendre, il serait peut-être temps que la gauche organise un grand casting de chiens fous, qu’il faudra éventuellement recadrer en haussant le ton. Ce qui sera toujours mieux que les caresses dans le dos de gens qui ne paraissent pas à la hauteur de la guerre qui s’annonce. La guerre en gants blancs, c’est beau sur les tableaux du musée des Invalides. Qui n’est qu’à trois pas du QG de campagne de François Hollande…

Égypte, chronique d’une révolution mort-née

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Photo : Orbmiser

Le monde entier, médusé par les images de la place Al-Tahrir, croyait assister à une révolution. C’était une révolution de palais, voire un coup d’État − en tout cas une coproduction entre l’armée et le peuple. Le 14 février 2011, lâché par ses camarades galonnés, Hosni Moubarak, était prié de « dégager » après trente ans de règne. En sacrifiant le raïs, les chefs de l’armée espéraient bien sauver le régime − et, par la même occasion, balayer ses fantasmes dynastiques : en prétendant confier sa succession à son fils, Moubarak avait transgressé la loi non écrite qui faisait de l’armée l’arbitre de la politique égyptienne.

Pour occuper le bon peuple épris de démocratie, les militaires ont concocté un processus politique long et compliqué, un labyrinthe d’élections dont l’objectif était de retarder le plus possible l’avènement d’un nouveau pouvoir politique. Le chaos et la lassitude, pensaient-ils, joueraient pour eux. Tout le monde finirait par rentrer au bercail, y compris les aspirants-politiciens qui, grisés par la lumière et par le parfum de liberté, croyaient que leur heure était venue.

L’ennui, avec les élections, c’est qu’on n’est jamais à l’abri d’une surprise. En votant massivement pour les salafistes du parti Al-Nour, devenu la deuxième force politique du pays, les Égyptiens ont fait dérailler le scénario écrit par l’armée. Dans les chancelleries occidentales, on regrette déjà les Frères musulmans, que l’on tenait hier pour la seule menace sérieuse.[access capability= »lire_inedits »] Place Al-Tahrir, la fraternisation entre la troupe et le peuple des belles journées de février n’est plus qu’un lointain souvenir. Le comportement violent des soldats, notamment avec des femmes, les désignent au contraire comme les nouveaux ennemis du peuple. Bref, rien ne garantit que l’armée sera capable de ramasser la couronne qu’elle a imprudemment laissé rouler à terre.
À court terme, tout est possible, y compris le pire. C’est donc dans la longue durée qu’il faut chercher des repères permettant, sinon de prévoir l’avenir, du moins de comprendre ce qui se joue dans le plus grand pays arabe. L’évidence s’impose : la onzième plaie d’Égypte, c’est la démographie. En 1952, quand le général Naguib et ses camarades chassent le roi Farouk pour fonder la République, le pays compte 20 millions d’habitants. Soixante ans et une révolution plus tard, ils sont 80 millions. Le phénomène est classique : la première conséquence de l’irruption de la modernité dans une société largement archaïque est de faire baisser la mortalité, en particulier la mortalité infantile, sans que la natalité connaisse la même évolution.

Pour autant, le bilan des militaires n’est pas aussi désastreux que ne le laissent penser les condamnations sommaires prononcées par les médias. Corrompus, certes, mais beaucoup moins que nombre de leurs homologues, les généraux ont mené à bien trois chantiers colossaux : la santé publique, l’alphabétisation et l’éradication de la misère la plus criante. Ce faisant, ils ont créé les conditions favorables à l’ébranlement de leur pouvoir. Une fois la tête hors de l’eau, des millions d’Égyptiens bien portants, plus ou moins éduqués, diplômés et nourris, se sont retrouvés face à un mur. Passer de la misère noire à la pauvreté, en gros de 1 à 2 dollars par jour, permet surtout de prendre conscience de son malheur. En nourrissant la population sans avoir d’autre horizon à lui proposer, l’État a aussi nourri les frustrations.
Au pays des pyramides, on ne connaît sans doute pas celle qu’a inventée Abraham Maslow − psychologue américain et juif, détail qu’apprécieront les amateurs de références bibliques. En vertu de ce qu’il a appelé la « pyramide des besoins », à peine un besoin est-il satisfait qu’un autre se manifeste − le premier devenant ce qu’on appelle ici un « droit acquis ». Autrement dit, au lieu de créditer le pouvoir pour ce qu’il fait, on porte à son débit tout ce qu’il ne fait pas.
Une fois que la majorité a gravi les premières marches de la pyramide de Maslow, encore faut-il la faire passer à l’étage suivant. Alphabétiser des millions d’hommes et de femmes n’est déjà pas si simple, former des ingénieurs et des scientifiques de haut niveau − et, surtout, leur offrir des perspectives − est une autre paire de manches. Avec 2 dollars par jour, on vit moins mal qu’avec un seul, mais on est encore loin des classes moyennes à compte Facebook.

Anouar Al-Sadate avait rompu avec le camp soviétique pour nouer une alliance stratégique avec les États-Unis, ouvrant la porte aux généreuses subventions de l’Oncle Sam. Fidèle à cette ligne, Hosni Moubarak avait l’ambition d’adapter son pays à l’économie de marché. Mais la croissance, quoique non négligeable, de 5 % par an en moyenne depuis la fin des années 1990, s’est révélée insuffisante pour assurer le développement des classes moyennes et du pays. Plus inquiétant encore, le taux de natalité, en baisse jusqu’en 2008, est reparti à la hausse en 2009 et 2010, menaçant les maigres acquis des décennies précédentes.
L’optimisme affiché ces dernières années par Hosni Moubarak, qui croyait adouber son fils en douceur, semble donc largement hors de propos. L’Égypte est dans une impasse, confrontée à une équation sans solution : la première phase de la modernisation a créé des attentes auxquelles les phases suivantes ont échoué à répondre. Du coup, même ceux dont le sort s’est relativement amélioré voient surtout que l’ascenseur social est coincé à l’entresol. Et il est peu probable que les islamistes, qu’ils soient conservateurs, tels les Frères musulmans, ou ultra-conservateurs, comme les membres du parti Al-Nour, aient les moyens de prouver à leurs concitoyens que « l’islam est la solution ». On peut même craindre qu’ils ne dilapident très vite les principaux acquis du défunt régime, notamment en matière de planning familial, aggravant ainsi le problème démographique.
Dans l’euphorie du « Printemps » de l’hiver dernier, on n’a pas mesuré le caractère potentiellement explosif de la situation. La crise politique est en train de causer l’effondrement d’un État déjà miné par un développement déséquilibré. La manifestation la plus inquiétante de ce délitement est la sécession de facto du Sinaï. Malgré les moyens militaires déployés pour soumettre la péninsule, celle-ci est aujourd’hui « contrôlée » par des milices armées composées de Bédouins islamisés qui mènent de front djihad et business et qui, grâce à la proximité d’Israël et de la bande de Gaza, disposent d’une indéniable capacité de nuisance. De plus, et c’est encore plus grave, à partir du Sinaï, il est facile de perturber la navigation sur la mer Rouge, vers Eilat (Israël) et Aqaba, seul port jordanien, mais surtout dans le canal de Suez, importante source de devises pour l’Égypte et voie de transit de 7,5 % du commerce mondial. Et il est possible que le Sinaï ne soit qu’un début et que d’autres régions deviennent à leur tour des « zones tribales » d’où se retirera un État affaibli.

Dans ces conditions, il est peu probable qu’on assiste à un scénario à l’iranienne dans lequel une Égypte forte de sa puissance afficherait d’inquiétantes ambitions géostratégiques. On peut en revanche redouter un affaissement à la pakistanaise dans lequel l’armée, qui resterait la seule institution tenant à peu près la route, conserverait la haute main sur les orientations stratégiques et les relations extérieures, tandis que des politiciens s’agiteraient sans exercer de véritable pouvoir. Le tout sur fond de désagrégation de la société où une infime minorité relativement embourgeoisée sera noyée dans un océan de pauvreté, de radicalisation religieuse et de conflits entre communautés – qui ressemblent souvent à des persécutions de chrétiens.

Certes, compte tenu de l’importance stratégique de l’Égypte, on peut aussi tabler sur le fait que les États-Unis, l’Arabie saoudite et les pays du Golfe continueront à la maintenir sous perfusion afin de préserver l’essentiel du pouvoir des militaires. En subventionnant le « baladi », ce pain bon marché qui tient lieu de nourriture de base à des dizaines de millions d’Égyptiens, ils peuvent en effet espérer éviter une explosion généralisée. Reste qu’à long terme, la stabilité du pays, donc du Moyen-Orient, se jouera dans les courbes de natalité. L’Égypte ne s’en sortira que le jour où il y aura moins d’Égyptiens.[/access]

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Slovénie, société anonyme

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Les Slovènes ont toujours été des pragmatiques. On ne va pas leur reprocher. Ils avaient intégré le royaume de Yougoslavie après la première guerre mondiale en sentant bien qu’il vaut mieux être une petite nation tranquille dans un ensemble fédéral puissant qu’une petite nation faible au milieu d’autres petites nations tout aussi faibles. Après la seconde guerre mondiale, toujours avec la même idée, ils ont rejoint par referendum Tito et les communistes.

Plus tard, au début des années 90, ils ont compris que la Yougoslavie, c’était terminé, que ça allait faire vinaigre, que les Allemands étaient les vrais patrons en Europe et ils furent les premiers à quitter un pays qui n’existait presque plus mais dont l’agonie allait amener les massacres que l’on sait. Ensuite, ils ont demandé leur adhésion à l’Union Européenne mais comme ils ont toujours su se mettre du côté du manche, à peine entrés, ils ont dit au moment de la deuxième guerre du Golfe en 2003 qu’ils soutenaient Georges Bush dans sa croisade irakienne pour la démocratie et le pétrole réunis. Cela avait à l’époque vivement fâché le président Chirac qui tentait avec Villepin à l’ONU d’éviter le carnage.
Aujourd’hui, toujours à la pointe de la prudence, la Slovénie qui est dans la zone euro vient de s’apercevoir que ses deux millions d’habitants sont confrontés, comme les petits copains, à une vraie crise économique et financière. Récession, chômage à 12% et une dette qui est à 45% du PIB. Alors plutôt que d’attendre que Bruxelles vienne donner ses ordres comme en Grèce ou en Italie, le président Slovène vient de proposer comme nouveau premier ministre…un banquier !

Pourquoi en effet continuer de faire semblant que c’est encore la politique qui gouverne quand c’est désormais la finance. Il s’agit en l’occurrence de M. Voljc, 62ans, qui a dirigé la plus importante banque slovène, Nova Ljubljanska banka (NLB) entre 1992 et 2004. Il est aujourd’hui directeur pour l’Europe de l’Est et l’Europe centrale du groupe belge de bancassurance KBC. Il a également travaillé de 1979 à 1992 pour la Banque mondiale, dont il a dirigé la représentation en Amérique centrale.

On sent tout de suite que M. Voljc connaît son affaire et qu’il ne va pas se laisser impressionner par des criailleries sociales.
Si j’étais à la place de François Fillon, je ferais gaffe : un Baudoin Prot est vite arrivé.

L’amour ne dure jamais trois ans

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L'amour dure trois ans

Ceux qui font éternellement grief à Frédéric Beigbeder de son narcissisme seront très déçus par L’amour dure trois ans. Alors que l’auteur des hilarantes Vacances dans le coma aurait pu assez facilement, par copinage, décrocher et interpréter la totalité des rôles masculins et féminins de son meilleur film – et au passage abuser sexuellement de lui-même – Beigbeder a préféré s’en tenir à l’invisible. Même pour le rôle de Marc Marronnier, son alter ego personnel, il a réussi à se faire damer le pion par le talentueux et solitaire Gaspard Proust, seul comique drôle de sa génération.

L’amour dure trois ans raconte de manière émouvante, fraîche et inventive la passion amoureuse de Marc et Alice – Louise Bourgoin, elle aussi talentueuse et insoluble dans l’image. C’est-à-dire leur expérience concrète de l’éternité en acte et du fait que l’amour, quelle que soit sa durée, ne dure jamais trois ans. Par la grâce de deux jets de vomi, les voici arrachés à leur propre image, à la branchitude dépressioniste et à l’insondable tristesse dessensualisante de la captation dans l’imaginaire pornologique (je me demande si je n’ai pas pris un rail de Mehdi Belhaj Kacem ce matin ?!).

Voici Marc et Alice offerts tout crus à la joie. Leur évasion du registre exténuant de l’imaginaire, leur échappée belle dans le registre du désir. C’est-à-dire de la liberté et de l’angoisse. Les voici lancés dans l’aventure réelle et surréelle de l’incarnation.

L’amour dure trois ans n’est ni cynique ni romantique. C’est en revanche un film aussi heureusement comique que lyrique. Son auteur, rappelons-le, et contrairement à certains clichés qui circulent à son propos, n’est pas seulement un ex-lanceur de crustacés violé dans son enfance par les frères Bogdanov, mais aussi l’une des rares personnes qui n’hésite pas à se moquer avec profondeur de son propre sens de l’autodérision. Les scènes comiques de L’amour dure trois ans sont très inventives et réussies, en particulier celles dans lesquelles interviennent les parents de Marc Marronnier et son éditrice méprisante et castratrice. Elles culminent cependant à la fin du film avec l’histoire d’amour de Jean-Georges, l’ami de Marc incarné par Joey Starr et avec l’hilarant et bouleversant mariage de Jean-Georges. L’amour dure trois ans ? Beau comme la rencontre de Joey Starr et de Michel Legrand sur une plage basque. Beau comme le sens du toucher et celui de l’espérance.

L’amour dure trois ans, en salles depuis le 18 janvier.

La première erreur de Mélenchon ?

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Photo : pierre-alain dorange

De l’avis général, Jean-Luc Mélenchon avait jusqu’ici réussi un très bon début de campagne présidentielle. Alors qu’il se présente pour la première fois à cette élection si personnalisée, il avait réalisé une prestation de belle facture jeudi dernier au cours de l’émission Des paroles et des actes sur France 2. Il avait en outre réuni six mille personnes à Nantes lors d’une réunion publique. 6000 à Nantes, c’est fort !
Le candidat du Front de Gauche sait qu’il est encore loin derrière Marine Le Pen dans les intentions de vote des ouvriers et des employés. Il sait aussi qu’une partie d’entre eux hésitent entre elle et lui. Et, afin de les convaincre, il a décidé de passer la surmultipliée en attaquant, encore une fois[1. Il y a quelques mois, il l’avait qualifiée de « fasciste ». Marine Le Pen a déposé plainte pour injure publique.], la candidate du Front National, la taxant de « semi-démente ».

A mon avis, il s’agit d’une erreur politique majeure de la part de Mélenchon. Je m’explique.
La politique vue comme la bataille pour des parts de marché n’est pas ni ma tasse de thé ni celle du candidat du Front de gauche mais convenons que cela y ressemble de plus en plus. Dans une élection aussi personnalisée, alors que l’électorat est à peu près aussi volatile qu’une clientèle, on peut exceptionnellement se laisser aller à quelques comparaisons de type commercial.
Nous avons là une frange de l’opinion-clientèle qui hésite entre deux candidats, un peu comme s’ils hésitaient entre une Renault et une Peugeot. Si vous travaillez pour Peugeot et que vous savez que le client potentiel qui est en face de vous hésite entre les deux marques, quelle doit-être votre attitude ? Pensez-vous qu’il soit intelligent d’annoncer tout de go que « Renault c’est de la merde »(ou de la semi-merde, en l’occurrence) ? De toute évidence, le client prendra l’insulte (au moins en partie) pour lui , considérant que le vendeur ne le trouve pas très malin d’hésiter entre son produit génial et l’excrément en question. Dire à un électeur hésitant entre Mélenchon et Le Pen, que le vote pour l’un d’entre eux relève à moitié de l’asile, c’est le prendre pour un imbécile. Et les clients comme les électeurs n’aiment pas cela. Comme il m’arrive parfois de le dire : « je sais que je suis con, mais je n’aime pas qu’on me le dise. »

Marine Le Pen l’a d’ailleurs bien compris. Lorsqu’elle critique Mélenchon, elle ne l’insulte pas[2. Sauf à considérer que « Yvette Horner de la politique » constitue une injure]. Son argumentaire vis-à vis de son concurrent est le suivant : « Il est sur la bonne voie, mais il ne va pas jusqu’au bout de sa logique ». Ce qui, traduit en langage pour notre vendeur de Peugeot, revient à dire : « Je comprends que vous soyez tenté par le véhicule de la concurrence, mais regardez celui que je vous propose, il a une meilleure tenue de route, roule plus vite. Asseyez vous. Prenez le volant. Vous êtes bien installé, n’est-ce pas ? » Elle a d’ailleurs très finement réagi à la saillie de son adversaire en évoquant « cet homme charmant, affable et presque petit garçon » qu’est le Mélenchon qui converse avec elle hors-caméra.

Jean-Luc Mélenchon a donc effectué sa première erreur de campagne, si l’on considère que ce sont les ouvriers et les employés qui étaient visés. Mais il est aussi possible qu’il fasse un autre calcul. Pense t-il en secret que ceux-là sont déjà perdus ? En frappant à bras raccourcis sur la candidate du FN, ne dispute t-il pas plutôt à François Hollande une partie de l’électorat désormais traditionnel du Parti Socialiste (fonctionnaires, professions intellectuelles…), souvent très sensible au combat contre l’extrême droite ? C’est une option qu’il ne faut pas écarter. Mais en faisant une croix terranovesque sur les ouvriers et les employés, il ne ferait pas là une simple erreur de campagne, mais une vraie faute politique.

Orban fait risette à Strasbourg

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Photo : European Parliament

Quoi qu’on en dise, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán aura eu le mérite de faire savoir au monde occidental que la Hongrie existe (même si beaucoup ont encore du mal à la situer sur une carte). Ce n’est déjà pas si mal ! La Hongrie, ce petit pays d’à peine 10 millions d’âmes dont personne ne se souciait juqu’ici – mis à part les intermèdes Sissi-Romy Schneider, 1956, Rubik’s Cube… et Sarkozy – occupe aujourd’hui les unes des journaux et soulève des vagues d’indignation à Bruxelles, Strasbourg et Washington. Du jamais vu depuis 1956 !

La Hongrie monopolisa justement des heures durant les débats au Parlement européen mercredi dernier à Strasbourg. Débats que j’ai suivis dans leur intégralité (en traduction hongroise). Quelle que soit sa position, on ne peut qu’être effaré par la faiblesse des interventions. La plupart des orateurs, visiblement mal informés, se contentaient de belles phrases creuses ou d’allégations gratuites et infondées, qualifiant par exemple l’ancienne constitution de stalinienne[1. D’après Joseph Daul]. En fait, si la constitution hongroise remonte à 1949, elle a été largement refondue en 1989 et plusieurs fois amendée par la suite puis mise aux normes de Bruxelles lors de l’adhésion de la Hongrie en 2004. Bref, stalinienne pure et dure ! De plus, voulant sans doute profiter de la couverture médiatique qui leur était offerte, les parlementaires étaient bien trop nombreux (peut-être une bonne trentaine) à vouloir prendre la parole pour que chacun puisse ajouter son petit grain de sel pendant les trois-quatre minutes d’intervention réglementaires. En fait de discussions, cela donna un verbiage pénible et ennuyeux comme tout.

Au milieu de ces arguties, Viktor Orbán s’est montré particulièrement habile. Souriant, calme et attentif, il s’est présenté comme un ami de l’Europe, voire (inspiration géniale !) en grand gaulliste. Le problème est que tous ces bons députés ignorent sa maîtrise du double langage. Depuis les bords du Rhin, ces dames et ces messsieurs de bonne volonté n’entendent pas les beaux discours nationalistes et xénophobes qu’il nous réserve sur les rives du Danube. C’est ainsi qu’ils ignorent comment, pas plus tard que lundi dernier, Viktor Orbán a qualifié les produits étrangers – et donc les produits de leuurs industries nationales respectives – de « déchets » (sic : « hulladék ») à rejeter, exemple qui illustre bien sa propagande haineuse[2. Une attitude à distinguer de la défense somme toute compréhensible d’une certaine préférence nationale]. Ces mêmes députés ne voient pas non plus, à moins qu’ils ne regardent les chaînes de télévision hongroises, ce beau décor d’immenses drapeaux hongrois – sans le moindre drapeau européen – qui constitue le fond de ses interventions. Un détail qui en dit long sur ce grand ami de l’Europe.

A la réflexion, le cas hongrois met tristement en évidence les faiblesses criantes de l’assemblée strasbourgeoise. Probablement compétente en matière de principes généraux et de défense abstraite des valeurs communes de l’Union. Mais dès lors qu’il s’agit de traiter de la situation très particulière et complexe (une constitution, 30 lois organiques, plus de 250 lois votées en 18 mois) de l’un des ses membres, comme ce fut le cas mercredi, le doute est permis.

À la décharge des 754 députés européens : comment peuvent-ils, entre membres de 27 Etats de langues et cultures différentes (23 langues officielles), se prononcer sur la situation de l’un des leurs dont il ne pratiquent pas la langue, ne peuvent lire les textes qu’en diagonale et par traduction interposée, et, surtout, ne vivent pas au quotidien le climat social de pays où ils n’ont peut-être même jamais mis les pieds ? C’est là une différence de taille avec nos assemblées nationales.

Enfin, le regroupement artificiel entre partis (issus de 27 pays !) censés partager les mêmes valeurs complique encore la donne. Quoi de commun entre la droite hyper conservatrice hongroise, le Fidesz, et notre UMP, pourtant rassemblés au sein du même Parti populaire européen ? Je pourrais en dire autant au sujet du MSZP (parti socialiste) hongrois et de notre PS au passé et aux traditions on ne peut plus différentes. Voilà de quoi nous rendre bien sceptiques quant à la solidarité de façade entre faux partis frères.

Sans sombrer dans l’euroscepticisme, on peut donc douter de la compétence, de la crédibilité et de l’efficacité d’une telle assemblée, dès lors qu’il s’agit d’examiner un cas aussi complexe que la Hongrie.

Droite cynique contre gauche aveugle

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Photo : William Hamon (aka Ewns)

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Marc Cohen et Pascal Riché débattent de Claude Guéant et des chiffres de l’immigration.

La fixation de Claude Guéant sur ses chiffres (soirées électorales, radars pédagogiques, vols de poule avec effraction) est compréhensible : depuis le XIXème siècle, nos ministres de l’Intérieur sont accros aux statistiques. Plus généralement, si les mots « Etat » et « statistiques » (en anglais c’est encore mieux : state et statistics) ont une racine commune, ce n’est pas par hasard : l’Etat bureaucratique moderne et plus spécialement l’Etat-Providence ne peuvent fonctionner sans compter, recompter, classer, pondérer et moduler (note à l’attention des naïfs : je n’ai pas dit truquer…)

La politique donc est devenue en quelque sorte un enchaînement de chiffres tableaux et de courbes : statistiques qui décrivent la réalité, budgets permettant d’agir sur cette réalité et… encore des statistiques mesurant l’impact de l’argent dépensé… Inévitables autant qu’illisibles, les chiffres ne sont souvent sauvés que par leurs constructions poétiques, aux limites du surréalisme : vous connaissez beaucoup de familles qui ont 1,9 enfants à charge ?

La politique de l’immigration n’échappe bien sûr pas à cette boulimie numérale, et donc aux contresens afférents. L’anecdote suivante peut attester de l’absurdité de la politique du chiffre. Quand, il y a dix ans, le centre d’accueil de Sangatte a été fermé, les gouvernements français et britannique se sont retrouvés avec deux mille clandestins et zéro solution. Les fonctionnaires de deux pays ont donc décidé de partager la manne. Mais à Paris on a insisté pour que la France prenne en charge le moins de migrants possible. Les Britanniques ont donc proposé le marché suivant : si vous nous laissez choisir, nous prendrons les deux tiers de ces personnes. Côté français, la possibilité de publier un communiqué annonçant un nombre relativement faible d’immigrés à accueillir a prévalu et l’accord a ainsi été conclu: Messieurs les Anglais triez les premiers… Le culte exagéré du chiffre a poussé nos technos la France à commettre une bourde de débutant: il vaut mieux accueillir 1200 personnes avec de fortes chances d’intégration que 800 cas désespérés.

Toutefois, ces absurdités déplorables ne devraient pas cacher le fond de l’affaire : un Etat a le droit, voire le devoir d’avoir une politique d’immigration. A fortiori, une majorité démocratiquement élue a le droit d’appliquer des mesures visant à maitriser les flux migratoires -y compris drastiquement si besoin. Cette politique et les mesures concrètes qui en découlent doivent être quantifiées sous peine de ne pouvoir évaluer leur efficacité. Le nombre de naturalisations ainsi que les permis de travail et de séjour sont certes des données importantes mais plus cruciale encore est la logique qui les guide : pour accueillir décemment, on ne peut pas accueillir tout le monde sans discernement. Le modèle républicain français est fondé sur le refus du communautarisme et exige donc un processus long et compliqué d’intégration. Le spectre d’une société patchwork dont l’activité économique ou l’accès aux prestations étatiques seraient le seul lien social est un cauchemar qui, malheureusement est en train de prendre corps dans certains quartiers.

Que la droite instrumentalise les inquiétudes de l’électorat face à cette situation n’est une surprise que pour les naïfs. Guéant se précipite sur le tapis que la gauche lui déroule à force d’angélisme et il le fait avec cynisme, car en vérité, ni lui ni personne n’a la moindre idée sérieuse sur la régulation réelle des flux migratoire. Ce qui ne l’empêchera pas de faire campagne sur ce thème : il aurait tort de se gêner, il n’y a personne en face pour lui répondre

Il y a trente ans c’était Georges Marchais et non Jean-Marie Le Pen qui tirait la sonnette d’alarme en appelant à « stopper l’immigration officielle et clandestine » afin de pouvoir résoudre « l’important problème posé dans la vie locale française par l’immigration. Se trouvent entassés dans [des] ghettos des travailleurs et des familles aux traditions, aux langues aux façons de vivre différentes. » Et une décennie plus tard c’était Michel Rocard et non pas Claude Guéant qui affirmait que ne pas maitriser l’immigration c’est « hypothéquer [..] l’équilibre social de la nation, [..) les chances d’intégration des étrangers installés et enfin l’avenir même de nouvelles vagues d’arrivants et des pays d’où ils viennent ».

Depuis rien n’a changé sinon l’acceptation implicite par presque toute la gauche du dogme d’un monde sans frontières et donc du soutien de principe (certains diront sans principes) aux sans-papiers. Que ce dogme de la libre circulation des migrants soit aussi prôné par Laurence Parisot (concomitamment à la libre circulation des capitaux) devrait pourtant mettre la puce à l’oreille de François Hollande, Eva Joly et Jean-Luc Mélenchon…

Corée : la péninsule des frères ennemis

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La Corée est un vaste territoire amusant, coupé en deux par une frontière avec laquelle on ne badine pas, qui divise la péninsule en deux pays. Au nord de cette frontière on trouve la Corée du Nord où vivent de malheureux coréens soumis à une famille d’hiérarques tyranniques à grosses lunettes bouffonnes, et de surcroit communistes ; au sud on trouve la Corée du Sud, où vivent des Coréens libres comme vous et moi, qui mangent des hamburgers gorgés de ketchup et roulent dans des pickup Ford. Des gardes armés veillent, de part et d’autre de cette frontière, à la continuité subtile de cette gracieuse harmonie entre frères ennemis.

Lorsque le dirigeant de la Corée du Nord, le Grand Kim Jong-Il a rendu son ticket de retour, il y a quelques semaines de cela, l’émotion fut immense. On a vu la tristesse submerger des foules impressionnantes, au sein desquelles les Coréens du Nord pleuraient consciencieusement (et sans aucune mise en scène politico-théâtrale cela va de soi !) leur cher leader communiste disparu. On apprend même – de l’agence officielle Nord-Coréenne KCNA, rapportée il y a quelques jours par l’AFP – que des « phénomènes surnaturels » se sont produits à l’ambassade nord-coréenne en Allemagne peu après la mort du dirigeant Kim Jong-Il… Une mésange est restée une heure à l’entrée de l’ambassade, donnant des petits coups de bec à la fenêtre, tandis qu’une plante a fleuri pendant la période de deuil, malgré les températures hivernales. « Il semble qu’en entendant la triste nouvelle de la fin de notre grand homme, l’oiseau a volé vers ce lieu de deuil pour exprimer ses condoléances, et est reparti après une veillée funèbre », déclare l’agence officielle. Quant à la plante, cela va de soi : « elle a fleuri malgré le froid, pour participer au deuil ». Des phénomènes assez peu troublants, finalement, au regard de la légende selon laquelle, à la naissance du grand Kim Jong-Il, il y a 69 ans de cela, une étoile et un double arc-en-ciel sont apparus sur le Mont Pektu, devenu illico montagne sacrée.

Quand le Grand Kim Jong-Il est parti jouer de la harpe d’or au paradis du rock n’roll, entre ses semblables, Elvis Presley, Charles Bukowski et Léon Zitrone, il a bien fallu le remplacer… c’est Kim Jong-Un qui a été officiellement désigné – au grand dam de son frère Kim Jong-Nam. Précisons – pour éviter les procès populaires à grand spectacle – que les deux frères ennemis sont en réalité des demi-frères ennemis, mais cela ne gâche rien. Le fils ainé déchu du Grand défunt, 40 ans, publie ces prochains jours – à destination des lecteurs japonais – un pamphlet à charge contre la Corée du Nord, prophétisant dans un avenir proche l’effondrement du pays dirigé par son demi-frère honnis, et remettant en cause le principe même d’une transmission héréditaire du pouvoir. Kim Jong-Nam – en exil à Macao depuis 2003 – déclare notamment, sans ambages : « La Corée du Nord est très instable. Sans réforme, l’économie va s’effondrer et si la succession échoue, l’armée prendra le pouvoir ». Dont acte. Espérons plutôt une sorte de « printemps coréen ». Au printemps les fleurs et les mésanges sont assez touchantes. Et les champignons ne sont pas toujours atomiques.
Encore heureux qu’il n’y ait que deux Corées…

Le Qatar fait son shopping à Paris

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Nicolas Sarkozy recevant l'émir du Qatar à l'Elysée. Photo : missghesquiere.

Le nom de Tamim bin Hamad al-Thani ne dit rien à la plupart d’entre nous. Pourtant, l’émir héritier du Qatar, qui dirige le fonds souverain du pays, est l’un des hommes les plus puissants de la planète. Avec Al-Jazira, la chaîne créée en 1996 par l’émir lui-même, la Qatar Investment Authority est l’un des bras armés de la diplomatie de cet État richissime, qui investit dans le Vieux Continent avec une légère préférence pour notre pays.

L’émirat a placé des billes dans des fleurons de l’industrie et de la finance européennes, comme EADS, Volkswagen ou la City de Londres. Mais c’est dans le sport professionnel qu’il met le paquet : on imagine aisément qu’il s’agit d’engranger de l’image plus encore que des profits. Ainsi, après avoir obtenu l’organisation de la Coupe du monde de football , le Qatar a pris, en tant que sponsor, la place de l’Unicef sur le maillot de foot le plus cher du monde, celui de Barcelone, avant de devenir au printemps 2011 le propriétaire du Paris Saint-Germain. Parallèlement, Al-Jazira a acheté de nombreux droits de retransmissions sportives, notamment ceux de la Ligue 1 de football en France et une partie de ceux de la Ligue européenne des champions. Et elle s’intéresse de très près aux droits de la Pro A (élite du basket-ball français). Si on ajoute la création d’un fonds d’investissement pour les banlieues françaises − où football et basket nourrissent encore les rêves d’ascension sociale −, on comprend que les Qataris mènent une politique cohérente, visant autant l’influence que les bénéfices financiers.

Si la France intéresse les Qataris, l’argent des Qataris intéresse visiblement la France. À Paris, on leur déroule le tapis rouge.[access capability= »lire_inedits »] Nul n’ignore que la France a soutenu leur candidature pour la Coupe du monde. On sait aussi que la ministre des sports, Chantal Jouanno, a failli perdre son maroquin pour avoir regretté publiquement que le PSG n’ait pas été racheté par un investisseur français − grand supporteur du club parisien, le Président de la République a joué un rôle actif dans son rachat par la QIA. Par ailleurs, la convention fiscale entre la France et le Qatar, révisée en janvier 2008, accorde à la famille de l’émir un enviable régime d’exonération sur les plus-values immobilières en France. Enfin, le lobbying de l’Association nationale des élus locaux de la diversité (Aneld), proche de l’UMP, a été décisif dans la création du fonds de 50 millions d’euros destiné à financer des projets économiques dans les banlieues. Le président de l’Aneld, Kamel Hamza, qui, lors des dernières élections municipales, menait la liste de la majorité à La Courneuve, a même été reçu par l’émir. Mais les Qataris sont tout sauf sectaires. Ils chouchoutent aussi la gauche et reçoivent régulièrement à Doha la fine fleur de ses représentants − on ne sait jamais.

En attendant, on peut se demander si nos dirigeants ne se laissent pas aveugler par les sommes mirifiques − véritable miracle en période de crise − dépensées par nos nouveaux amis. En encourageant, voire en sollicitant l’investisseur qatari, les pouvoirs publics français ne sont-ils pas, au minimum, coupables de naïveté ? Car ces largesses ne sont pas gratuites − et pourquoi le seraient-elles ? Dans « soft power », il y a « power » : la diplomatie culturelle, c’est de la diplomatie. Les Américains ont utilisé le cinéma et l’industrie du divertissement pour diffuser leur message et leurs valeurs − luttant au passage contre notre « exception culturelle » à l’OMC. Lorsque la France créait des lycées français dans le monde entier, politique malheureusement sacrifiée sur l’autel de la RGPP, elle accroissait son rayonnement et son influence. Le Qatar a choisi le « sport-power », selon l’excellente formule de Régis Soubrouillard dans un texte publié le 7 décembre sur le site de Marianne.

Peut-on imaginer que l’investissement sonnant et trébuchant ne devienne pas, tôt ou tard, le support d’un message visant à propager les valeurs d’une civilisation ? On me dira que ces Qataris sont des gens parfaitement fréquentables. Peut-être. Mais cela ne signifierait pas forcément qu’ils partagent nos conceptions laïques et républicaines. De plus, on ne saurait exclure que ce pays, où les coups d’État intra-familiaux sont une tradition bien ancrée, tombe un jour dans d’autres mains, plus radicales.

Un de mes amis a souvent eu l’occasion d’assister aux retransmissions d’Al-Jazira Sports, dont la branche française est dirigée par l’ancien de Canal + Charles Biétry. Il m’a assuré n’avoir jamais entendu le moindre commentaire douteux. Je lui ai rappelé l’histoire du Petit chaperon rouge et de la patte blanche. « Mère-Grand, pourquoi avez-vous de si grandes dents ? »[/access]

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Vies et destins des patients de Freud

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Si j’étais encore chroniqueur au Monde, j’aurais accordé une large place au livre de Mikkel Borch-Jacobsen Les Patients de Freud. Il présente le double mérite de se lire comme un recueil de nouvelles que Schnitzler ou Zweig auraient pu écrire et de nous offrir des portraits très enlevés de trente et un patients de Freud sur lesquels nous disposons aujourd’hui de suffisamment de renseignements pour justifier des notices biographiques.

Les vies de celles ou ceux qui attendirent de Freud une amélioration de leur mal-être, ne sont ni plus ni moins réussies que celles du commun des mortels. Chacun court à la catastrophe à sa manière – et la psychanalyse n’y change rien. Freud en était le premier conscient, même si le récit des cas qu’il livrait au public s’achevait par un happy end destiné à assurer la promotion des découvertes avec lesquelles il aspirait à conquérir le monde.

Adepte d’un nihilisme thérapeutique fort répandu à Vienne, il faisait preuve d’un cynisme roboratif. Ainsi quand Edoardo Weiss, le fondateur de la Société psychanalytique italienne, lui envoya son cousin, Bruno Veneziani, homosexuel et cocaïnomane, pour qu’il le prenne en analyse, Freud lui écrivit que « son avenir est sans doute de périr dans ses excès » et qu’une analyse, après quelques essais infructueux, lui semblait parfaitement inutile. Il vaudrait mieux, dit-il, donner un peu d’argent à Veneziani et l’envoyer en Amérique du Sud pour le laisser chercher son destin.

Edoardo Weiss, intrigué, voulut savoir ce que Freud entendait par « trouver son destin » . La réponse fut plus directe qu’il ne l’avait imaginée : soit la prison, soit le suicide….ou quelque chose de similaire.

L’écrivain Italo Svevo qui avait suivi l’affaire, en tira une conclusion pertinente : la psychanalyse est une bonne matière de roman, pas une bonne manière de guérir : « Un grand homme notre Freud, mais plus pour les romanciers que pour les patients. » D’ailleurs, on ne guérit pas de la vie. Telle pourrait être la conclusion amère et drôle tout à la fois de ces trente et un destins qui croisèrent celui du locataire de la Berggasse 19.

Opération recadrage chez Hollande

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Photo : Parti socialiste

La presse nous l’apprend presque en temps réel : François Hollande a « recadré » son équipe de campagne mercredi soir sans colère, ni cris, ni noms d’oiseaux. Raison de la séance : un cafouillage de plus à propos des 60 000 postes d’enseignants « créés » ou « redéployés » après 2012 en cas de victoire de la gauche à la présidentielle.
La raison de l’ire pré-présidentielle ? L’aile gauche du parti, de Benoît Hamon à Marie-Noëlle Lienneman, a publié un communiqué de presse assez offensif sur les fameux postes de profs, exigeant qu’ils soient purement et simplement crées et non redéployés donc.

Embarras, flottement, attaques de droite et donc recadrage. Notons qu’à l’issue de cette opération autorité-vérité, on n’a toujours pas bien compris quel était le sort réservé à ces 60 000 profs. Mais peu importe. A cent jours de la présidentielle, la question qui se pose est celle de l’autorité du candidat Hollande sur son armée en campagne. Ce qui a malgré tout une petite importance si on veut bien arrêter de croire qu’il va gagner l’Elysée les doigts dans le nez, comme le proclame partout son numéro deux, l’inénarrable Pierre Moscovici.

Posons un préalable : les « recadrages », ne sont pas des signes de faiblesse ou de mauvaise gestion d’une campagne. Ce sont des actes normaux, qui visent à serrer les boulons. On a beau avoir inventé les éléments de langage, les porte-parole ont toujours tendance à outrepasser leur mission sacrée. Emportés par la fougue de leur jeunesse et leur plaisir des bons mots. Non, je déconne…

Ainsi on apprend que Nicolas Sarkozy aurait recadré cette semaine, à la fois son ministre de la Défense Gérard Longuet, auteur d’une saillie comparant François Hollande au capitaine naufrageur du Costa Concordia. Il avait auparavant déjà torpillé le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, lequel avait un peu gaillardement comparé la France à un pays en situation de guerre mondiale si les socialistes arrivaient au pouvoir (ce que nous n’avons pas entendu stricto sensu assistant au premier rang du discours à l’Assemblée, mais on était peut-être distraite). Ceci ne pose pas tellement problème. Le sniper est un sniper. S’il rate sa cible, on l’engueule pour les dégâts collatéraux et on lui change son arme. Avant de le renvoyer au front.

Chez les socialistes, on semble être plus hésitant sur la sniperisation du combat politique. D’un côté on dit, allez hop au charbon, allez taper sur Sarkozy et sa bande. N’ayez pas peur. Et de l’autre on veut montrer qu’on est au-dessus de tout ça en refusant le spectre d’une « campagne de caniveau ». Messieurs les UMP, tirez les premiers et tout le tralala. Entre deux options, le tout est de choisir.

Préalable numéro deux : si on recrute des snipers, mieux vaudrait être sûr qu’ils ont leurs brevets de tir à jour. En français, qu’on a des bons à aligner face aux contradicteurs de droite. Un exemple ? Il suffisait d’écouter le débat opposant ce mercredi Philippe Marini à Marisol Touraine sur Europe 1, sur les suites du sommet social ou de la TVA du même métal. A ma droite un vieux briscard roué, techno mais pas trop. A ma gauche… A ma gauche je cherche toujours. Madame Touraine est sans doute une députée de talent, qui connaît-bien-ses-dossiers, comme on dit quand on ne veut pas fâcher. Mais faire reposer la doctrine sociale et fiscale du candidat sur ses épaules, ça craint. On en vient à se dire qu’il manque à la gauche une armée de Nadine Morano, popu, vulgaires (tant pis), brutales et politiques. Au lieu de ces technos froides totalement dénuées de la souplesse et de la fourberie nécessaires à ce genre d’exercice. Il n’y a donc personne à envoyer au front pour faire de la politique, faire le show, et au passage gagner quelques voix ? Non, si j’en juge par la liste des porte-parole thématiques du candidat Hollande.

Mettons que pour l’instant, surfant sur une avance sondagière confortable, il peut encore se le permettre. Mais on en vient à regretter Ségolène Royal, qui tapait, et parfois juste. A tout prendre, il serait peut-être temps que la gauche organise un grand casting de chiens fous, qu’il faudra éventuellement recadrer en haussant le ton. Ce qui sera toujours mieux que les caresses dans le dos de gens qui ne paraissent pas à la hauteur de la guerre qui s’annonce. La guerre en gants blancs, c’est beau sur les tableaux du musée des Invalides. Qui n’est qu’à trois pas du QG de campagne de François Hollande…

Égypte, chronique d’une révolution mort-née

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Photo : Orbmiser

Le monde entier, médusé par les images de la place Al-Tahrir, croyait assister à une révolution. C’était une révolution de palais, voire un coup d’État − en tout cas une coproduction entre l’armée et le peuple. Le 14 février 2011, lâché par ses camarades galonnés, Hosni Moubarak, était prié de « dégager » après trente ans de règne. En sacrifiant le raïs, les chefs de l’armée espéraient bien sauver le régime − et, par la même occasion, balayer ses fantasmes dynastiques : en prétendant confier sa succession à son fils, Moubarak avait transgressé la loi non écrite qui faisait de l’armée l’arbitre de la politique égyptienne.

Pour occuper le bon peuple épris de démocratie, les militaires ont concocté un processus politique long et compliqué, un labyrinthe d’élections dont l’objectif était de retarder le plus possible l’avènement d’un nouveau pouvoir politique. Le chaos et la lassitude, pensaient-ils, joueraient pour eux. Tout le monde finirait par rentrer au bercail, y compris les aspirants-politiciens qui, grisés par la lumière et par le parfum de liberté, croyaient que leur heure était venue.

L’ennui, avec les élections, c’est qu’on n’est jamais à l’abri d’une surprise. En votant massivement pour les salafistes du parti Al-Nour, devenu la deuxième force politique du pays, les Égyptiens ont fait dérailler le scénario écrit par l’armée. Dans les chancelleries occidentales, on regrette déjà les Frères musulmans, que l’on tenait hier pour la seule menace sérieuse.[access capability= »lire_inedits »] Place Al-Tahrir, la fraternisation entre la troupe et le peuple des belles journées de février n’est plus qu’un lointain souvenir. Le comportement violent des soldats, notamment avec des femmes, les désignent au contraire comme les nouveaux ennemis du peuple. Bref, rien ne garantit que l’armée sera capable de ramasser la couronne qu’elle a imprudemment laissé rouler à terre.
À court terme, tout est possible, y compris le pire. C’est donc dans la longue durée qu’il faut chercher des repères permettant, sinon de prévoir l’avenir, du moins de comprendre ce qui se joue dans le plus grand pays arabe. L’évidence s’impose : la onzième plaie d’Égypte, c’est la démographie. En 1952, quand le général Naguib et ses camarades chassent le roi Farouk pour fonder la République, le pays compte 20 millions d’habitants. Soixante ans et une révolution plus tard, ils sont 80 millions. Le phénomène est classique : la première conséquence de l’irruption de la modernité dans une société largement archaïque est de faire baisser la mortalité, en particulier la mortalité infantile, sans que la natalité connaisse la même évolution.

Pour autant, le bilan des militaires n’est pas aussi désastreux que ne le laissent penser les condamnations sommaires prononcées par les médias. Corrompus, certes, mais beaucoup moins que nombre de leurs homologues, les généraux ont mené à bien trois chantiers colossaux : la santé publique, l’alphabétisation et l’éradication de la misère la plus criante. Ce faisant, ils ont créé les conditions favorables à l’ébranlement de leur pouvoir. Une fois la tête hors de l’eau, des millions d’Égyptiens bien portants, plus ou moins éduqués, diplômés et nourris, se sont retrouvés face à un mur. Passer de la misère noire à la pauvreté, en gros de 1 à 2 dollars par jour, permet surtout de prendre conscience de son malheur. En nourrissant la population sans avoir d’autre horizon à lui proposer, l’État a aussi nourri les frustrations.
Au pays des pyramides, on ne connaît sans doute pas celle qu’a inventée Abraham Maslow − psychologue américain et juif, détail qu’apprécieront les amateurs de références bibliques. En vertu de ce qu’il a appelé la « pyramide des besoins », à peine un besoin est-il satisfait qu’un autre se manifeste − le premier devenant ce qu’on appelle ici un « droit acquis ». Autrement dit, au lieu de créditer le pouvoir pour ce qu’il fait, on porte à son débit tout ce qu’il ne fait pas.
Une fois que la majorité a gravi les premières marches de la pyramide de Maslow, encore faut-il la faire passer à l’étage suivant. Alphabétiser des millions d’hommes et de femmes n’est déjà pas si simple, former des ingénieurs et des scientifiques de haut niveau − et, surtout, leur offrir des perspectives − est une autre paire de manches. Avec 2 dollars par jour, on vit moins mal qu’avec un seul, mais on est encore loin des classes moyennes à compte Facebook.

Anouar Al-Sadate avait rompu avec le camp soviétique pour nouer une alliance stratégique avec les États-Unis, ouvrant la porte aux généreuses subventions de l’Oncle Sam. Fidèle à cette ligne, Hosni Moubarak avait l’ambition d’adapter son pays à l’économie de marché. Mais la croissance, quoique non négligeable, de 5 % par an en moyenne depuis la fin des années 1990, s’est révélée insuffisante pour assurer le développement des classes moyennes et du pays. Plus inquiétant encore, le taux de natalité, en baisse jusqu’en 2008, est reparti à la hausse en 2009 et 2010, menaçant les maigres acquis des décennies précédentes.
L’optimisme affiché ces dernières années par Hosni Moubarak, qui croyait adouber son fils en douceur, semble donc largement hors de propos. L’Égypte est dans une impasse, confrontée à une équation sans solution : la première phase de la modernisation a créé des attentes auxquelles les phases suivantes ont échoué à répondre. Du coup, même ceux dont le sort s’est relativement amélioré voient surtout que l’ascenseur social est coincé à l’entresol. Et il est peu probable que les islamistes, qu’ils soient conservateurs, tels les Frères musulmans, ou ultra-conservateurs, comme les membres du parti Al-Nour, aient les moyens de prouver à leurs concitoyens que « l’islam est la solution ». On peut même craindre qu’ils ne dilapident très vite les principaux acquis du défunt régime, notamment en matière de planning familial, aggravant ainsi le problème démographique.
Dans l’euphorie du « Printemps » de l’hiver dernier, on n’a pas mesuré le caractère potentiellement explosif de la situation. La crise politique est en train de causer l’effondrement d’un État déjà miné par un développement déséquilibré. La manifestation la plus inquiétante de ce délitement est la sécession de facto du Sinaï. Malgré les moyens militaires déployés pour soumettre la péninsule, celle-ci est aujourd’hui « contrôlée » par des milices armées composées de Bédouins islamisés qui mènent de front djihad et business et qui, grâce à la proximité d’Israël et de la bande de Gaza, disposent d’une indéniable capacité de nuisance. De plus, et c’est encore plus grave, à partir du Sinaï, il est facile de perturber la navigation sur la mer Rouge, vers Eilat (Israël) et Aqaba, seul port jordanien, mais surtout dans le canal de Suez, importante source de devises pour l’Égypte et voie de transit de 7,5 % du commerce mondial. Et il est possible que le Sinaï ne soit qu’un début et que d’autres régions deviennent à leur tour des « zones tribales » d’où se retirera un État affaibli.

Dans ces conditions, il est peu probable qu’on assiste à un scénario à l’iranienne dans lequel une Égypte forte de sa puissance afficherait d’inquiétantes ambitions géostratégiques. On peut en revanche redouter un affaissement à la pakistanaise dans lequel l’armée, qui resterait la seule institution tenant à peu près la route, conserverait la haute main sur les orientations stratégiques et les relations extérieures, tandis que des politiciens s’agiteraient sans exercer de véritable pouvoir. Le tout sur fond de désagrégation de la société où une infime minorité relativement embourgeoisée sera noyée dans un océan de pauvreté, de radicalisation religieuse et de conflits entre communautés – qui ressemblent souvent à des persécutions de chrétiens.

Certes, compte tenu de l’importance stratégique de l’Égypte, on peut aussi tabler sur le fait que les États-Unis, l’Arabie saoudite et les pays du Golfe continueront à la maintenir sous perfusion afin de préserver l’essentiel du pouvoir des militaires. En subventionnant le « baladi », ce pain bon marché qui tient lieu de nourriture de base à des dizaines de millions d’Égyptiens, ils peuvent en effet espérer éviter une explosion généralisée. Reste qu’à long terme, la stabilité du pays, donc du Moyen-Orient, se jouera dans les courbes de natalité. L’Égypte ne s’en sortira que le jour où il y aura moins d’Égyptiens.[/access]

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Slovénie, société anonyme

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Les Slovènes ont toujours été des pragmatiques. On ne va pas leur reprocher. Ils avaient intégré le royaume de Yougoslavie après la première guerre mondiale en sentant bien qu’il vaut mieux être une petite nation tranquille dans un ensemble fédéral puissant qu’une petite nation faible au milieu d’autres petites nations tout aussi faibles. Après la seconde guerre mondiale, toujours avec la même idée, ils ont rejoint par referendum Tito et les communistes.

Plus tard, au début des années 90, ils ont compris que la Yougoslavie, c’était terminé, que ça allait faire vinaigre, que les Allemands étaient les vrais patrons en Europe et ils furent les premiers à quitter un pays qui n’existait presque plus mais dont l’agonie allait amener les massacres que l’on sait. Ensuite, ils ont demandé leur adhésion à l’Union Européenne mais comme ils ont toujours su se mettre du côté du manche, à peine entrés, ils ont dit au moment de la deuxième guerre du Golfe en 2003 qu’ils soutenaient Georges Bush dans sa croisade irakienne pour la démocratie et le pétrole réunis. Cela avait à l’époque vivement fâché le président Chirac qui tentait avec Villepin à l’ONU d’éviter le carnage.
Aujourd’hui, toujours à la pointe de la prudence, la Slovénie qui est dans la zone euro vient de s’apercevoir que ses deux millions d’habitants sont confrontés, comme les petits copains, à une vraie crise économique et financière. Récession, chômage à 12% et une dette qui est à 45% du PIB. Alors plutôt que d’attendre que Bruxelles vienne donner ses ordres comme en Grèce ou en Italie, le président Slovène vient de proposer comme nouveau premier ministre…un banquier !

Pourquoi en effet continuer de faire semblant que c’est encore la politique qui gouverne quand c’est désormais la finance. Il s’agit en l’occurrence de M. Voljc, 62ans, qui a dirigé la plus importante banque slovène, Nova Ljubljanska banka (NLB) entre 1992 et 2004. Il est aujourd’hui directeur pour l’Europe de l’Est et l’Europe centrale du groupe belge de bancassurance KBC. Il a également travaillé de 1979 à 1992 pour la Banque mondiale, dont il a dirigé la représentation en Amérique centrale.

On sent tout de suite que M. Voljc connaît son affaire et qu’il ne va pas se laisser impressionner par des criailleries sociales.
Si j’étais à la place de François Fillon, je ferais gaffe : un Baudoin Prot est vite arrivé.

L’amour ne dure jamais trois ans

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L'amour dure trois ans

Ceux qui font éternellement grief à Frédéric Beigbeder de son narcissisme seront très déçus par L’amour dure trois ans. Alors que l’auteur des hilarantes Vacances dans le coma aurait pu assez facilement, par copinage, décrocher et interpréter la totalité des rôles masculins et féminins de son meilleur film – et au passage abuser sexuellement de lui-même – Beigbeder a préféré s’en tenir à l’invisible. Même pour le rôle de Marc Marronnier, son alter ego personnel, il a réussi à se faire damer le pion par le talentueux et solitaire Gaspard Proust, seul comique drôle de sa génération.

L’amour dure trois ans raconte de manière émouvante, fraîche et inventive la passion amoureuse de Marc et Alice – Louise Bourgoin, elle aussi talentueuse et insoluble dans l’image. C’est-à-dire leur expérience concrète de l’éternité en acte et du fait que l’amour, quelle que soit sa durée, ne dure jamais trois ans. Par la grâce de deux jets de vomi, les voici arrachés à leur propre image, à la branchitude dépressioniste et à l’insondable tristesse dessensualisante de la captation dans l’imaginaire pornologique (je me demande si je n’ai pas pris un rail de Mehdi Belhaj Kacem ce matin ?!).

Voici Marc et Alice offerts tout crus à la joie. Leur évasion du registre exténuant de l’imaginaire, leur échappée belle dans le registre du désir. C’est-à-dire de la liberté et de l’angoisse. Les voici lancés dans l’aventure réelle et surréelle de l’incarnation.

L’amour dure trois ans n’est ni cynique ni romantique. C’est en revanche un film aussi heureusement comique que lyrique. Son auteur, rappelons-le, et contrairement à certains clichés qui circulent à son propos, n’est pas seulement un ex-lanceur de crustacés violé dans son enfance par les frères Bogdanov, mais aussi l’une des rares personnes qui n’hésite pas à se moquer avec profondeur de son propre sens de l’autodérision. Les scènes comiques de L’amour dure trois ans sont très inventives et réussies, en particulier celles dans lesquelles interviennent les parents de Marc Marronnier et son éditrice méprisante et castratrice. Elles culminent cependant à la fin du film avec l’histoire d’amour de Jean-Georges, l’ami de Marc incarné par Joey Starr et avec l’hilarant et bouleversant mariage de Jean-Georges. L’amour dure trois ans ? Beau comme la rencontre de Joey Starr et de Michel Legrand sur une plage basque. Beau comme le sens du toucher et celui de l’espérance.

L’amour dure trois ans, en salles depuis le 18 janvier.

La première erreur de Mélenchon ?

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Photo : pierre-alain dorange

De l’avis général, Jean-Luc Mélenchon avait jusqu’ici réussi un très bon début de campagne présidentielle. Alors qu’il se présente pour la première fois à cette élection si personnalisée, il avait réalisé une prestation de belle facture jeudi dernier au cours de l’émission Des paroles et des actes sur France 2. Il avait en outre réuni six mille personnes à Nantes lors d’une réunion publique. 6000 à Nantes, c’est fort !
Le candidat du Front de Gauche sait qu’il est encore loin derrière Marine Le Pen dans les intentions de vote des ouvriers et des employés. Il sait aussi qu’une partie d’entre eux hésitent entre elle et lui. Et, afin de les convaincre, il a décidé de passer la surmultipliée en attaquant, encore une fois[1. Il y a quelques mois, il l’avait qualifiée de « fasciste ». Marine Le Pen a déposé plainte pour injure publique.], la candidate du Front National, la taxant de « semi-démente ».

A mon avis, il s’agit d’une erreur politique majeure de la part de Mélenchon. Je m’explique.
La politique vue comme la bataille pour des parts de marché n’est pas ni ma tasse de thé ni celle du candidat du Front de gauche mais convenons que cela y ressemble de plus en plus. Dans une élection aussi personnalisée, alors que l’électorat est à peu près aussi volatile qu’une clientèle, on peut exceptionnellement se laisser aller à quelques comparaisons de type commercial.
Nous avons là une frange de l’opinion-clientèle qui hésite entre deux candidats, un peu comme s’ils hésitaient entre une Renault et une Peugeot. Si vous travaillez pour Peugeot et que vous savez que le client potentiel qui est en face de vous hésite entre les deux marques, quelle doit-être votre attitude ? Pensez-vous qu’il soit intelligent d’annoncer tout de go que « Renault c’est de la merde »(ou de la semi-merde, en l’occurrence) ? De toute évidence, le client prendra l’insulte (au moins en partie) pour lui , considérant que le vendeur ne le trouve pas très malin d’hésiter entre son produit génial et l’excrément en question. Dire à un électeur hésitant entre Mélenchon et Le Pen, que le vote pour l’un d’entre eux relève à moitié de l’asile, c’est le prendre pour un imbécile. Et les clients comme les électeurs n’aiment pas cela. Comme il m’arrive parfois de le dire : « je sais que je suis con, mais je n’aime pas qu’on me le dise. »

Marine Le Pen l’a d’ailleurs bien compris. Lorsqu’elle critique Mélenchon, elle ne l’insulte pas[2. Sauf à considérer que « Yvette Horner de la politique » constitue une injure]. Son argumentaire vis-à vis de son concurrent est le suivant : « Il est sur la bonne voie, mais il ne va pas jusqu’au bout de sa logique ». Ce qui, traduit en langage pour notre vendeur de Peugeot, revient à dire : « Je comprends que vous soyez tenté par le véhicule de la concurrence, mais regardez celui que je vous propose, il a une meilleure tenue de route, roule plus vite. Asseyez vous. Prenez le volant. Vous êtes bien installé, n’est-ce pas ? » Elle a d’ailleurs très finement réagi à la saillie de son adversaire en évoquant « cet homme charmant, affable et presque petit garçon » qu’est le Mélenchon qui converse avec elle hors-caméra.

Jean-Luc Mélenchon a donc effectué sa première erreur de campagne, si l’on considère que ce sont les ouvriers et les employés qui étaient visés. Mais il est aussi possible qu’il fasse un autre calcul. Pense t-il en secret que ceux-là sont déjà perdus ? En frappant à bras raccourcis sur la candidate du FN, ne dispute t-il pas plutôt à François Hollande une partie de l’électorat désormais traditionnel du Parti Socialiste (fonctionnaires, professions intellectuelles…), souvent très sensible au combat contre l’extrême droite ? C’est une option qu’il ne faut pas écarter. Mais en faisant une croix terranovesque sur les ouvriers et les employés, il ne ferait pas là une simple erreur de campagne, mais une vraie faute politique.