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Scènes de précarité à l’INSEE

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Photo : Airelle.info

Depuis René Guénon, on sait que nos sociétés modernes sont entrées dans le règne de la quantité et ne peuvent plus penser qu’à l’aide de chiffres. Guénon, ce penseur de la Tradition avec un grand T, y voyait le signe d’une décadence du monde vers les aspects les plus inférieurs de l’existence. Où est en effet le temps où, pour mesurer le monde et les choses, on prenait des unités de mesure qui renvoyaient à l’homme : le pied, le pouce ou la main ?

Mais enfin, il faut faire avec le réel comme disent aujourd’hui les messieurs Prud’homme de la soumission à l’ordre des choses (ou à leur désordre). Et il n’y a plus que les chiffres et leur utilisation statistique pour nous rendre compte du monde. Par exemple, on pourrait simplement dire que la France est devenue un pays où la précarité est la règle. C’est visible pour toute personne un peu lucide ou ayant un peu de cœur, ce qui revient au même, la lucidité étant la blessure la plus rapprochée du soleil, comme dit justement le poète. Mais alors, on vous objectera aussitôt : « Vous avez des chiffres ? Et puis d’abord, c’est quoi la précarité ? ». La précarité, par exemple, c’est quand ceux-là même qui sont chargés de la mesurer deviennent eux aussi des précaires. La déléguée CGT à l’INSEE (Institut National de la Statistique et de l’Etude Economique), Julie Herviant vient ainsi de déclarer : « Les enquêtrices de l’Institut sont devenues une sorte de sous catégorie C. »

Rappelons que l’INSEE est une administration publique chargée de choses aussi peu importantes que l’évaluation du taux de chômage, du taux de pauvreté, du pouvoir d’achat ainsi que du recensement de la population. Les enquêtrices sont justement ces jeunes filles qui frappent de temps à autre à votre porte pour savoir combien vous êtes et vous demander diverses choses en remerciant pour le café que vous leur avez proposé. Figurez-vous qu’elles sont payées à la pige, gagnent un salaire médian de 850 euros et ont à peu près autant de protection sociale qu’un berger kalmouk. On leur a bien proposé, début 2009 avec Christine Lagarde à la manœuvre, un statut un peu plus protecteur. Mais il ne faut pas rêver : cet acquis social était conditionné à une baisse de leur rémunération. Une baisse de salaire, quand on se trouve dans des parages aussi somptuaires que 850 euros, on imagine bien que les enquêtrices en question ont nagé en plein bonheur.

Après plusieurs années de négociations infructueuses, les « enquêtrices prix » sont donc en grève depuis le 7 novembre et les « enquêtrices ménages » depuis le 5 janvier. On dit les enquêtrices, parce qu’évidemment, le métier est très largement féminisé, à plus de 83%, femme et précaire ayant de plus en plus tendance à devenir synonyme sur le marché du travail. Et Julie Herviant de remarquer froidement qu’aujourd’hui, une enquêtrice embauchée à plein temps mettrait plus de dix-huit ans à atteindre le plus bas niveau de rémunération des autres agents de l’INSEE.

Ce conflit social, totalement passé sous silence alors qu’il touche des secteurs très sensibles en ces temps de crise et d’élection, illustre le fait que l’Etat soit le premier employeur de travailleurs précaires de France. Ainsi, en cette fin de quinquennat, la politique de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux a clairement montré sa dimension purement idéologique.

Les fonctionnaires dans l’éducation ou la santé, la police ou les douanes étaient paraît-il trop nombreux. Il fallait les redéployer pour s’offrir de confortables réductions de dépenses publiques. Raté ! Car malgré cela, le déficit budgétaire est celui que l’on sait, la qualité des services publics rendus se dégradent tant qu’il a fallu massivement recourir à des contractuels sous payés – comme les enquêtrices de l’INSEE – pour empêcher le système de s’effondrer.

Dans un tel contexte, l’annonce de la création de 1000 postes au sein de Pôle Emploi lors du dernier sommet social ne sonne pas seulement comme une manœuvre électoraliste pour calmer la fureur des chômeurs et l’épuisement des agents. C’est aussi et surtout un aveu d’échec : celui d’avoir voulu faire passer les fonctionnaires pour des inutiles et des privilégiés alors qu’ils sont indispensables pour qu’un Etat digne de ce nom puisse accomplir ses missions, y compris par très vilain temps économique.

Millénium, une si moderne trilogie

La trilogie Millénium, œuvre du suédois Stieg Larsson, dont l’adaptation cinématographique par David Fincher est sortie en janvier, restera l’un des grands phénomènes d’édition des années 2000. Les raisons premières de cet engouement ont été largement établies : titres intrigants, qualité intrinsèque du récit policier, suspens prenant, personnages attachants, halo de mystère entourant l’auteur mort après avoir livré son ultime manuscrit, etc.

Argent facile

Mais allons un peu plus loin. Tâchons de comprendre comment la saga Millénium a pu entrer en résonance avec notre époque. Il apparaît en effet que la trilogie Millénium aborde en filigrane un certain nombre de thèmes situés au cœur des préoccupations contemporaines.
Millénium a beaucoup plu aux journalistes . Et pour cause ! Mickael Blomkvist, le héros de la saga, est à lui seul une sorte d’idéal du métier : patron d’un journal d’investigation engagé contre les puissants, il est un jour grassement payé et logé par un millionnaire, Henrik Vanger, pour enquêter, en toute liberté, sur la disparition non-élucidée de la petite-nièce du magnat. En ces temps de précarité dramatique et de bouleversements du métier, la situation de Blomkvist a de quoi faire rêver plus d’un pigiste en galère ! Comme Blomkvist, l’autre héros de l’histoire, Lisbeth Salander, connaît un heureux destin financier. Son emploi en freelance dans une société de sécurité et d’espionnage lui assure des revenus réguliers jusqu’à ce qu’elle décroche le « jackpot », la fortune de l’homme d’affaire Wennerström détournée grâce à ses compétences en piratage informatique.

Que ce soit pour Salander ou pour Blomkvist, un gros gain d’argent vient ainsi délivrer les protagonistes du souci de « travailler pour vivre ». Dans les deux cas, la fortune survient de manière miraculeuse, par un mécénat ou un acte de délinquance informatique.
Que nous disent ces facilités financières décrites par Millénium ? Que l’on est vraiment libre et indépendant que si l’on roule sur l’or. Que l’aisance n’est liée à aucune forme d’effort particulier (mais à un talent presque inné, une façon d’être plutôt qu’une façon de faire), que la fortune peut résulter du hasard des circonstances, voire du viol caractérisé des lois par une personne présentée comme une victime de la société (Salander). En définitive, que l’argent facilement obtenu, par tout moyen, est enviable comme condition de la liberté individuelle… et de la vérité, puisque c’est au terme de son enquête subventionnée que Blomkvist fait la lumière sur l’histoire de la famille Vanger. Dans Millénium, roman bling-bling, gagner beaucoup et vite, c’est moralement bien, peu importe les moyens.

Mickael Blomkvist a une vie sexuelle riche, faite de conquêtes multiples (Cécilia Vanger, Harriet Vanger, Lisbeth) et d’une relation suivie en la personne d’Erika Berger, son associée et collègue du journal Millénium, qui campe ce que l’on peut appeler sa « fuck friend ». A ce titre, le personnage deBlomkvist personnifie un deuxième fantasme, celui du quadra « séducteur malgré lui » qui tombe les petites jeunes en manque de figure paternelle et dont les collègues sont secrètement éprises. Une figure romanesque digne des plus belles pages de Biba, Cosmo, et autres merveilles iconoclastes de la presse féminine… De son côté, la bisexualité assumée de Lisbeth Salander lui ouvre les portes de nombreuses expériences, hétéro (avec Mickael Blomkvist, avec le jeune George Bland aux Caraïbes) ou homo (avec Myriam Wu), en une liberté totale guidée par l’instinct et l’instant.

Des méchants très méchants

En regard des deux figures attachantes, riches, libres, engagées et sexy du journaliste et de la hackeuse, les méchants de l’histoire font pâle figure. Dans le premier tome, icônes des anciens ordres patriarcaux, « les hommes qui n’aimaient pas les femmes » sont des homosexuels refoulés, des sadiques machos dominateurs qui abusent de leur position sociale (tuteur de jeune délinquante ou riche père de famille) pour assouvir de bas instincts misogynes et incestueux. Dans le second tome, les ennemis sont des bikers buveurs de bière et néo-nazis. Le troisième tome m’est, je l’avoue, tombé des mains. Figures du Mal, usées jusqu’à la corde, degré zéro de la création scénaristique, mais procédés inspirés par l’engagement personnel de l’auteur Stieg Larsson de son vivant. Entendons-nous bien : il n’est pas question ici de souhaiter lire ou voir des œuvres qui présentent l’extrémisme de droite comme une idéologie sympathique. Mais bien de déplorer le manque d’imagination des esprits créateurs quand il s’agit d’imaginer un mal absolu. Quel pire méchant peut-on trouver que des nazis pédophiles ? Des extra-terrestres cannibales nazis pédophiles peut-être… Amis auteurs et scénaristes, encore un effort !

Millénium, sous une apparence iconoclaste et innovante, reste donc un parfait roman de l’époque.

Les jeunes filles en pleurs

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Photo : paintings2011

Où sont les femmes ? chantait Patrick Juvet avec une ardeur suspecte, mais entraînante. Olivier Bardolle, qui n’est pas un crooner, mais un écrivain désabusé, a pris le parti de les disséquer à la fleur de l’âge. À la suite de Tiqquun qui, en 2001, avait livré les Premiers Matériaux pour une théorie de la jeune fille, il part de l’idée que le concept de jeune fille est aujourd’hui la meilleure grille de déchiffrement du monde occidental. Un monde qui court à sa perte, rien de notre intimité n’échappant à ce qu’il nomme après bien d’autres, mais fort inélégamment « la plus grande marchandisation » de tous les domaines de l’existence.

Si son essai se limitait à un exercice théorique un peu convenu sur l’extension du domaine de l’aliénation, je me serais contenté d’admirer la couverture racoleuse en diable qui m’a d’ailleurs incité à l’acheter – encore un des effets pervers de la marchandisation ! Par bonheur, il n’en est rien.

Olivier Bardolle se livre, plus humblement, à des exercices de misogynie d’autant plus jouissifs qu’ils sont aisément réversibles, rendant ainsi et presque malgré lui un hommage à la jeune fille dont Baudelaire disait qu’il y a en elle toute l’abjection du voyou et du collégien, cependant que Céline la considérait comme « l’honneur de l’espèce » et prétendait même qu’il aurait donné tout Baudelaire pour une jeune danseuse.

Si j’en crois Olivier Bardolle, la jeune fille, « honte de l’espèce », disposerait d’un cerveau de moins en moins développé – encore un des effets de la marchandisation ! -, ce qui permettrait à n’importe quel manipulateur un peu doué d’en prendre le contrôle.

Il reconnaît que dans chaque cerveau masculin sommeille une midinette et que même un maître en lucidité comme Cioran s’était entiché d’une jeune Allemande à laquelle il envoyait des déclarations qui n’auraient pas déparé les paroles des chansons de Patrick Juvet.

Tout apprenti manipulateur aura donc intérêt à lire l’essai d’Olivier Bardolle ainsi qu’à relire Les Jeunes Filles de Montherlant. Mais c’est surtout à ces petits monstres d’égoïsme écervelés qu’il faut le recommander : elles comprendront mieux les émois qu’elles suscitent instinctivement et maîtriserons avec plus de perversité ingénue encore les pauvres mecs qui beuglent : Où sont les femmes ?

Olivier Bardolle, La vie des jeunes filles, L’éditeur.

N’oublions pas Alphonse !

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Alphone Boudard et ses camardes de la barricade du boulevard Saint-Michel, août 1944

L’ombre de Boudard aura plané sur l’édition durant toute l’année 2011. Les festivités ont commencé dès janvier par la parution chez Robert Laffont des Métamorphoses d’Alphonse, un recueil regroupant trois titres : Mourir d’enfance, L’étrange Monsieur Joseph et la Fermeture. En février, nous avions eu droit à un livre de souvenirs publié à La Table Ronde intitulé Ce que je sais d’Alphonse écrit par Laurence Jyl. Et l’année se termine, fin novembre, avec la sortie de La France d’Alphonse Boudard de Pierre Gillieth chez Xenia nourrie par le témoignage de Gisèle, l’épouse historique, celle des temps difficiles, des parloirs, du sana et des mauvais garçons. Ce dernier ouvrage brosse de façon concise en moins de 140 pages, le portrait de l’écrivain à l’existence mouvementée et fait découvrir quelques lettres ou textes inédits.

Onze ans après sa mort, ces trois livres viennent raviver la flamme Boudard, et son argot, une merveille de drôlerie et de poésie. Lit-on encore aujourd’hui Boudard ? Est-on capable de le comprendre ? De saisir cette langue des bistrots du Paris populaire, des sorties d’usine du XIIIème, des malandrins aux abords des fortifs réglant leurs différends à coup de lame ? Ces questions ne se posent évidemment pas chez les inconditionnels de l’écrivain. Parions aussi sur l’intelligence et la clairvoyance des lecteurs, des vrais : l’œuvre de Boudard qui rencontre le silence assourdissant de notre époque vulgaire, renaîtra et enchantera de nouvelles générations. Parce qu’il suffit simplement d’ouvrir l’un de ses livres pour tomber sous son charme gouailleur et son émotion à fleur de peau. Un individu normalement constitué ne peut résister à ce style, on est emporté par une vague tantôt faubourienne, tantôt lettrée, avec toujours en filigrane le sens de la gaudriole élégante, celle qui ravit les amateurs de saillies perforantes. Disciple de Céline, il use comme l’ermite de Meudon, des points de suspension et de la mitraille sémantique. Céline, par sa façon d’attaquer les Lettres françaises à la hussarde, a libéré le taulard, l’a décomplexé face à cet acte à la fois effrayant et dérisoire qu’est l’écriture. Comme chez Céline, la phrase de Boudard demande un effort, une ascèse pour lui donner ce rythme voulu, cette cadence infernale.

Céline recherche perpétuellement la castagne, il veut en découdre, l’homme lui inspire suspicion et peur. Chez Boudard qui en a croisé pourtant des terribles, le jugement sur les hommes est toujours nuancé par le trait d’humour, l’indulgence de l’ancien « décapsuleur de coffiots certainement. » A la différence de Céline, Boudard aime ses personnages, il leur trouve toujours des circonstances atténuantes, même les plus salauds sont sauvés in-extremis. Cela n’empêche pas une galerie phénoménale de portraits : alcooliques flamboyants, mages priapiques, résistantes nymphomanes et compagnons de cellule affreux, sales et méchants.

Les concours de rots et parties de fesses en l’air ne sont qu’un voile, car derrière cette gauloiserie, il y a les libérateurs pitoyables, les cours de justice infamantes, les prisons dégueulasses, les mouroirs qui s’appellent hôpitaux, toute la misère humaine racontée avec verve et colère. Cet amalgame-là unique dans la littérature rend la lecture de Boudard à la fois distrayante et terrifiante. On est en même temps chez Villon, chez Zola, chez Rimbaud, et les Pieds Nickelés ne sont jamais très loin.

Boudard avait auusi le talent pour dézinguer tous les intellos de pacotille de son temps comme les laborantins fous du Nouveau Roman. Appréciez la raclée : « Autour de moi dans le Septième Art, les belles lettres…les académies, dans l’édition, les théâtres…n’est-ce pas…je vois se pavaner d’infinis cloportes, des boursouflures de croûtons de tasses qui se font mousser baba au rhum…Ce qui paye au fond c’est la médiocrité extra-souple, le toc clinquant, les faux derches maquillés inflexibles et simples ».

Finalement, Boudard est un merveilleux professeur d’histoire. Avec lui, la Seconde Guerre Mondiale se dessine sous un aspect plus concret et plus vivant. Ses Combattants du petit bonheur, Prix Renaudot 1977, nous en donnent un aperçu tonitruant. Les masques tombent. L’histoire est revisitée par ceux qui l’ont faite. Rappelons que Boudard a été décorée de la Croix de guerre avec étoile d’argent. Ca pose son homme. Lui qui n’a jamais monnayé ses faits d’armes, il savait tancer les affabulateurs : « Nous sortions à peine d’une époque de feu de sang et de haine. Sartre était devenu le maître à penser d’une génération d’intellos issus pour la plupart d’une Résistance tardive et bistrotière. Elle n’en était que plus virulente pour dénoncer, tondre et condamner ses adversaires voire tous ceux qui ne pensaient pas dans la direction de l’Est ». C’est en lisant Boudard qu’on se rend mieux compte de la vacuité actuelle. Un écrivain, héros de guerre, voyou, scénariste, dialoguiste, un style lyrique et tendre, les côtes sciées en prime, décidément cette France d’Alphonse nous manque…

Ils n’ont pas raté Téléfoot !

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J’ai fait une jolie découverte grâce à la suggestion d’un excellent ami[1. Je me dénonce, c’est moi, Marc Cohen qui ai indiqué ce site réjouissant au supporter du FC Sochaux qui a commis cette brève. J’approuve son tiercé, auquel je ne peux m’empêcher d’ajouter cette citation lumineuse de Manu Petit : « C’est pas un secret de polichinelle. Tout le monde le sait maintenant.»
] : le site Hors-Jeu.net. Se définissant elle-même comme une « bande de jeunes qui pensent que le football ne doit plus être réservé aux élites intellectuelles, avec des émissions inaccessibles comme Téléfoot, Direct Sport, et des journaux aux analyses trop conceptuelles pour le commun des mortels comme celles de… le10sport.com », l’équipe du site s’amuse quotidiennement des citations glanées dans la presse sportive.

Et pour la seconde année, elle a décidé de décerner des récompenses aux plus jolies phrases citées par nos amis footballeurs, mais aussi dirigeants, entraîneurs et reporters sportifs. J’invite tous les causeurs qui aiment à la fois le rire et le ballon rond à participer à ces Francis Van Nobel 2011. Et je vous livre mes trois citations favorites, agrémentées des commentaires de la rédac de Hors-jeu.net :

« A l’OM, une seule personne décide, c’est Margarita (Dreyfus) et Vincent Labrune. »
Didier Deschamps.

« Mon style, c’est jouer dans l’axe et recevoir de longs ballons, comme à Monaco. C’était un jeu direct, et ça marchait. Ici, il faut faire des passes, tout ça… On joue au football. C’est plus compliqué. »
Moussa Maazou.

« Messi vient d’une autre galaxie, c’est un Martien ! »
Christian Jeanpierre.

Beigbeder badine avec l’amour

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Si Bruno Maillé a parfaitement dit tout le bien qu’il faut penser de L’amour dure trois ans, il se trompe en affirmant que le film n’est ni cynique ni romantique, tendance Judd Apatow : il est les deux, parmi ses plus belles qualités.

Quand, comme Frédéric Beigbeder, on aurait aimé être Maurice Ronet ou rien, quand on cite avec plaisir Bukowski et Les liaisons dangereuses de Vadim, dialoguées par Roger Vailland, et quand on est heureux d’offrir à Bernard Menez – échappé de Pleure pas la bouche pleine de Pascal Thomas – un rôle de père adepte des jeunes femmes asiatiques : on est cynique et romantique.

Gaspard Proust, alias Marc Marronnier, double de Beigbeder, incarne cet homme-là. Chroniqueur des nuits parisiennes et critique littéraire, il fait sonner la langue française entre deux shots de vodka au Montana. Ses mots sont un assaut de drôlerie, une caresse de mélancolie. Il croit à l’amour, puis n’y croit plus : « Dans un couple, la première année, on achète des meubles, la deuxième année, on déplace les meubles, la troisième année, on partage les meubles.» Il en fait un livre à succès, le début de sa gloire et des emmerdements. Il se couche à l’aube, se réveille dans une flaque de vomi. Il regarde passer les filles, avec ses amis, s’interroge sur leur face cachée : jardin à l’anglaise ou ticket de métro ? Il porte des lunettes noires, file sur la côte basque enterrer sa grand-mère. Son deuil a le rire et la silhouette blonde de Louise Bourgoin.

Une partie de plaisir

L’apparition de Louise Bourgoin, sous le soleil de Guéthary, a la grâce d’un poème de Paul-Jean Toulet. Elle est la douceur espiègle des choses. Une héroïne en robe noire sur la plage, qui boit du champagne à la bouteille, fugue en décapotable, grille les feux rouges. Elle a déjà un fiancé, un caractère de cochonne et des pieds bizarres : impossible de ne pas tomber amoureux d’elle. Ce n’est pas simple ? C’est encore mieux :

– C’est la dernière fois qu’on se voit, Marc.
– Donc c’est moi qui t’appelle.

Devant L’amour dure trois ans, on pense à Eric Rohmer. A la mort de Rohmer, Beigbeder avait écrit : « Bien sûr, les Français continueront de faire des films où des filles et des garçons se parlent d’amour au bord de la mer. Mais ils seront moins bien »

Peu importe que L’amour dure trois ans soit moins bien que La collectionneuse, Le genou de Claire ou Pauline à la plage : c’est un premier film, donc le meilleur. En dilettante, Beigbeder badine, léger et profond, autour du plus vieux sentiment du monde. Il s’est amusé, nous invite à une partie de plaisir sur laquelle Michel Legrand pose ses notes, et Joey Starr sa voix de crooner destroyé. Annie Duperey passe, Alain Finkielkraut aussi. Frédérique Bel est une adorable potiche nymphomane et Valérie Lemercier, une éditrice qui récupère ses auteurs dans les toilettes du Flore. Le mot de la fin : « Je m’aime, il m’aime, ça me suffit. »

Cynique et romantique, disait-on.

L’euro sauvé par Chevènement

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Photo : chevenement

« Il est important que nous gardions un cap européen, et le souci d’une coopération monétaire européenne ». Ce n’est pas en écoutant Jacques Delors et Valéry Giscard d’Estaing pérorer lundi soir sur BFM-TV que j’ai entendu cette injonction. Cette phrase, c’est Jean-Pierre Chevènement qui l’a prononcée. Vous savez, le « souverainiste », comme on dit depuis que « patriote » est devenu un mot grossier, ou « l’eurosceptique », comme on l’appelle encore. Mais le « sceptique » n’a pas le pessimisme très démonstratif et la récente perte du triple A ne semble pas l’émouvoir plus que cela.

Lundi dernier, donc, cependant qu’on apprenait que S&P continuait à jouer à Des chiffres et des lettres en dégradant la note du Fonds européen de stabilité financière, le candidat Chevènement investissait la maison de l’Amérique Latine, où il réunissait quelques économistes pour évoquer l’avenir de l’euro. Pas sa fin, pas son éradication, pas son trépas. Non, son avenir. Car il s’agissait pour lui d’envisager ce qu’il considère désormais comme inévitable : la mutation de la monnaie unique, et sa transformation en monnaie commune.

Pour réfléchir avec lui, Jean-Paul Fitoussi? Jean-Luc Gréau, Jean-Claude Werrebrouck et Philippe Murer, président de l’association Manifeste pour un débat sur le libre échange, avaient été conviés.

Ces spécialistes, quoique divers et pas toujours d’accord sur tout, ont au moins convenu d’un point : l’Europe est sur le point de connaître une très grave dépression. Peut-être aussi grave, selon Fitoussi, que dans les années 1930. Tous les pays de la zone euro s’appliquent en effet à mener des politiques procycliques qui, parce qu’elles s’additionnent, ne peuvent qu’accélérer la marche vers l’abîme. Or, comment envisager que l’utilisation du chômage et de la protection sociale comme variables d’ajustement des politiques d’austérité puissent conduire à autre chose qu’à une chute vertigineuse de la demande, puis à un plongeon de la croissance ?

Pour certains des clercs présents, l’issue semble donc claire : non seulement l’euro est condamné, mais, faute de temps pour préparer l’alternative, son explosion se fera dans un grand désordre. C’est ce que prophétise Jean-Luc Gréau, ainsi qu’il l’énonçait déjà dans les colonnes de Causeur. « L’euro n’a aucune chance de survie : c’est pour moi une certitude. Mais je ne doute pas non plus que la sortie de l’euro se fera dans le désordre, le désarroi et la fureur »[1. L’euro est mort, nous sommes vivants, Causeur, Janvier 2011.] écrivait-il.

Comment ne pas souscrire à cette triste vision, alors qu’une dégradation groupée des notes des pays d’Europe vient d’intervenir, qu’un second défaut grec s’avère probable, et que l’Italie, qui emprunte toujours à des taux faramineux, pourrait être la prochaine victime de ce les pudibonds nomment en rosissant « la crise de la dette » ?

Car de « crise de la dette », on peut estimer qu’il n’y a pas. Ou s’il y en a une, il existe des solutions. Et certains n’hésitent pas à les vouloir radicales. « Que l’Etat réquisitionne la Banque de France ! », ose Jean-Claude Werrebrouck. Impensable ? Cet économiste n’est pourtant pas le premier à commettre cette audace. Jacques Sapir proposait la même chose il y a quelques semaines dans Le Monde : « il faudrait procéder à une réquisition temporaire de la Banque de France. Dès lors (elle) pourrait créditer le Trésor Public d’une somme de 500 à 750 milliards d’euros (…) avec cette somme, le Trésor rachèterait en priorité les titres détenus par les non-résidents, ce qui aboutirait à faire baisser le poids des intérêts sur le budget ».

C’est bien là que le bât blesse : la dette française est détenue à l’étranger pour une très large part. C’est notre grande différence avec un pays comme le Japon, qui peut s’offrir le luxe d’une dette dépassant 200% de son PIB. De même, aux Etats-Unis, où, en plus du quantitative easing pratiqué régulièrement par la Fed, la dette est en partie détenue par des résidents. Dès lors, la perte du triple A américain est demeurée sans grande conséquence.

Rien de tel en France. Mais pourquoi ne pas de corriger cela ? Intervenant sur ce sujet, Jean-Michel Quatrepoint, présent dans la salle, donne quelques pistes. En 2012, la France devra emprunter près de 170 milliards d’euros. Le journaliste économique propose de réaliser cet emprunt dans un cadre national, auprès des résidents français, de manière à se soustraire à la pression des marchés. Aux souscripteurs, on proposerait une rémunération, qui serait rapidement réinjectée dans l’économie, via un surcroît de consommation. Par ailleurs, l’Etat aurait la possibilité d’en récupérer une partie par l’impôt. Hervé Juvin, récemment interviewé ici, ne disait-il pas qu’« une dette détenue par les nationaux n’est rien d’autre qu’un impôt différé » ?

En tout état de cause, c’est pour éviter «  le désarroi et la fureur » redoutés par Gréau que le candidat Chevènement avait convoqué ce symposium. Car pour lui, il n’est pas trop tard pour sauver l’euro.

L’ancien ministre a longtemps défendu un plan A ayant pour vocation d’assurer la survie de la monnaie unique. Las, la possibilité de mettre en œuvre ce premier plan s’éloignant à grands pas, c’est au plan B qu’on réfléchissait lundi soir. Ce projet consiste à substituer à la monnaie unique une monnaie commune : pour l’ancien ministre, c’est à ce prix, désormais, qu’on maintiendra l’euro, et l’indispensable coordination monétaire européenne qu’il appelle de ses vœux.

Mais la mutation de notre devise, consistant en quelque sorte à recréer un serpent monétaire au sein duquel fluctueraient, de manière concertée, des euro-francs, des euro-marks ou des euro-lires, ne se fera pas sans que l’on ait convaincu le partenaire allemand.

Or, l’Allemagne, très attachée à cet euro, au nom duquel elle mène depuis longtemps une politique exigeante de contraction salariale, et grâce auquel elle accumule d’impressionnants excédents commerciaux, est un « partenaire difficile », reconnaît Chevènement. Mais il ajoute aussitôt qu’en faisant appel à la raison de notre grand voisin, on peut sans doute espérer quelques concessions. L’euro surévalué sert les intérêts allemands à court terme. Mais la croissance de l’Allemagne à moyen et long terme est loin d’être garantie dans une eurozone qui constitue son principal débouché commercial, mais où la demande s’affaisse sans discontinuer sous l’effet de l’austérité.

Voilà, selon Jean-Pierre Chevènement, l’un des principaux enjeux de l’élection présidentielle de 2012. Nous sommes bien loin ici des « petites phrases » et autres concours de beauté qui consistent à déterminer quel est le candidat le plus sympathique, ou qui a le mieux réussi son régime Dukan.

Il est vrai qu’à mesure que le temps passe, on se lasse de la mise en exergue des seuls individus, ces hommes politique au discours grisâtre qui, selon Philippe Cohen, « ont lié leur destin à une monnaie en croyant le lier à l’avenir d’un continent ».

Nous aimerions à présent voir paraître un projet, qui ne soit pas un catalogue de mesurettes techniques, mais qui comporte une vision et une ambition, pour la France et pour l’Europe. « L’Europe c’est la paix », croyait Jean Monnet. Il est très urgent et peut-être pas trop tard pour démontrer que celui qui s’est trompé sur tout le reste avait raison sur ce point.

Le sourire retrouvé des Beach Boys

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L’histoire de la pop music ne manque pas d’exemples de musiciens que la plongée dans la drogue, l’alcool ou la folie a durablement écartés du processus créatif − quand elle ne les a pas tout simplement tués. L’histoire de Brian Wilson, le génie qui se cachait derrière les sourires niais et les chemises de surfeurs des Beach Boys, et de Smile, son album maudit, est rigoureusement inverse : c’est ici le processus créatif, sous les espèces d’un perfectionnisme se transformant peu à peu en névrose, qui va conduire le musicien à la folie − tout en donnant naissance à une des plus fascinantes Atlantide du rock.

Parler de délire créatif à propos des Beach Boys semblera délirant à beaucoup de lecteurs pour qui ce nom n’évoque que quelques chansons entraînantes et superficielles. C’est oublier que Brian Wilson, le compositeur du groupe, qui n’avait pas 20 ans à l’époque des premiers succès, vite lassé par les canons de la pop optimiste californienne, se mit en tête de rivaliser avec l’inventivité des Beatles. Début 1965, épuisé nerveusement par la production stakhanoviste qu’on lui impose, Brian décide de laisser le reste du groupe partir en tournée sans lui et de se consacrer entièrement au studio. Impressionné par le Rubber Soul des Beatles, c’est sans les autres Beach Boys, qui se contenteront d’y plaquer leurs harmonies vocales, qu’il enregistre sa riposte, Pet Sounds, un album sorti en mai 1966. Chef-d’œuvre de sophistication mélancolique, le disque connaît un succès critique doublé d’un échec commercial.[access capability= »lire_inedits »]

Cela ne décourage pas pour autant Wilson, qui élève encore d’un cran son ambition musicale. Il faut six semaines intenses pour enregistrer Good Vibrations (1966), comme on assemble patiemment les pièces éparses d’un puzzle. C’est un triomphe. Il décide alors de bâtir un album entier sur cette méthode de collage. Il s’enferme en studio pendant plus d’un an, réenregistrant à l’infini les mêmes fragments, tentant d’approcher par itérations successives la perfection limpide qu’il a en tête. Ambitionnant de composer rien de moins qu’une « symphonie adolescente à Dieu », il s’abandonne à une folie créative qui se transforme bientôt en folie tout court. Lorsque que, pour enregistrer Fire, il coiffe ses musiciens de casques de pompiers et allume un brasero dans un coin du studio, ou qu’il fait ensevelir son piano dans une dune de sable, on croit à l’une de ces excentricités dont la pop psychédélique est prodigue : mais entre drogue et tension nerveuse, en quête d’une impossible perfection, Brian Wilson est tout simplement en train de perdre la raison. Au printemps 1967, les bandes d’enregistrement sont définitivement remisées et Brian sombre pour longtemps dans une hébétude autiste.

Vite devenues légendaires, ces bandes commencent à circuler sous le manteau. Les autres Beach Boys, continuant leur route tant bien que mal sans l’aide de Brian, en livreront au compte-goutte des versions abâtardies dans leurs albums suivants. Ressuscité dans les années 1990, Brian enregistre en 2004 sa propre version de Smile. On ne retrouve pas, dans cette sympathique reconstitution de laboratoire, la magie évanescente du son de l’époque, ni la miraculeuse spontanéité qui réussissait, dans les versions originales, à survivre à la méticulosité démente de leur créateur. C’est ce qui fait tout le prix des Smile Sessions originelles que Capitol se décide enfin à mettre sur le marché.

Pour les fans absolus, un coffret de cinq CD, avec ses innombrables variations sur les mêmes couplets, restitue la névrose obsessionnelle de Brian Wilson durant cet enregistrement. Les autres en auront un aperçu à travers les extraits sélectionnés dans le coffret de 2 CD, dont le premier propose une version intégrale − et forcément approximative − de ce qu’aurait pu être le disque achevé. Soit un disque baroque, touffu, foisonnant et déroutant, qui n’atteint certes jamais l’étonnante cohérence éclatée de Good Vibrations, mais d’une écoute toujours passionnante.

On y bascule de la comptine enfantine à l’opéra de poche, des harmonies limpides aux mélodies les plus complexes, de la joie la plus exubérante à la mélancolie la plus noire. Surtout, on y entend des versions insurpassées de quelques-unes des plus belles chansons de son créateur, Wind Chimes, Wonderful ou Surf’s Up, d’une légèreté envoûtante, aérienne, où l’on voit que Brian Wilson s’est approché aussi près que possible de son rêve d’accoucher d’une musique immatérielle. Singulière revanche pour un musicien sous-estimé que de voir ces morceaux, qui faillirent le précipiter sans retour dans le gouffre, revenir en plein jour plus de quarante ans plus tard et contribuer enfin à lui donner sa vraie place, celle d’un des plus géniaux compositeurs du XXe siècle.

Smile, des Beach Boys, un CD Capitol, également disponible en coffrets de deux ou de cinq CD.[/access]

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Hommage à Thérèse Delpech

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Thérèse Delpech. Photo : Women's Forum for the Economy and Society

La chercheuse et essayiste française Thérèse Delpech est décédée le 18 janvier à Paris, à l’âge de 63 ans. Avec elle disparaît un authentique penseur des relations internationales et des affaires stratégiques.
Après avoir poursuivi un parcours universitaire brillant – Normale Sup, agrégation de philosophie – elle avait occupé plusieurs postes administratifs de haut niveau, en particulier celui de directrice des affaires stratégiques au Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Cette spécialiste reconnue des questions nucléaires était aussi appréciée pour son franc-parler et la profondeur de ses analyses. Ainsi l’avait-on sollicitée tant à gauche – au sein du cabinet Alain Savary, de 1981 à 1984 – qu’à droite, dans celui d’Alain Juppé entre 1995 et 1997. Et en 2007, le président Nicolas Sarkozy la faisait membre de la Commission du Livre blanc sur la Défense. Thérèse Delpech avait également participé aux travaux du Centre d’analyse et de prévision CAP, Quai d’Orsay), et siégé dans les années 1990 à la Commission des Nations unies sur le désarmement de l’Irak, ce qui lui conférait une vraie légitimité d’experte sur ces dossiers délicats.

Elle n’aura toutefois jamais cessé, outre ses activités de consultante, de poursuivre ses recherches universitaires, au Centre d’études des relations internationales de Sciences-Po (CERI), et, auparavant, à l’Institut international stratégique de Londres (IISS).
On a toujours connu Thérèse Delpech pleine d’énergie et de dynamisme ; c’était aussi une femme de conviction qui critiquait les tenants de la realpolitik et défendait les libertés et les Droits de l’homme. Admiratrice de la démocratie américaine, elle concevait ainsi comme absolument impérative la défense des régimes occidentaux, à la fois contre tous les types de terrorismes, les dictatures, ou l’autoritarisme russe. Ces dernières années, elle avait cherché à attirer l’attention sur les risques de prolifération nucléaire, en critiquant des Etats tels que le Pakistan, la Corée du nord et l’Iran. Ces positions – et plus encore son soutien à l’intervention de 2003 en Irak – l’avaient classé dès le début des années 2000 dans la tendance néoconservatrice alors en vogue aux Etats-Unis. Passionnée, évoluant dans un monde géopolitique quasi-exclusivement masculin, Thérèse Delpech était très présente dans les colloques internationaux et certains médias, elle écrivait de nombreux articles, notamment dans la revue Politique internationale. Elle aura surtout écrit plusieurs ouvrages de haute volée, parmi lesquels La Guerre parfaite (Flammarion, 1998), L’Ensauvagement : essai sur la barbarie au XXIè siècle (Grasset, 2005, Prix Fémina), Iran, la bombe et la démission des nations, (Autrement-CERI, 2006), ou encore, plus récemment, L’Appel de l’ombre: puissance de l’irrationnel (Grasset, 2010).

On pouvait contester certaines de ses prises de position, et, peut-être, la vigueur avec laquelle elle les exprimait parfois. Mais aucun observateur sérieux ne remettait en cause son intégrité et sa grande rigueur intellectuelle. Aussi avait-elle été profondément blessée d’être stigmatisée comme « intellectuel faussaire » dans un misérable pamphlet paru en 2011. Derrière un abord parfois strict et austère, cette femme extrêmement cultivée, fille de diplomate née dans une famille protestante, était en réalité pleine d’humour et de sensibilité. Elle manquera à la géopolitique française.

Halte aux pandas chinois, vive l’oryctérope belge !

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Décidément, on nous aura saturé le bulbe cognitif avec l’affaire des « pandas-Sarkozy ». Ces deux bouffeurs de bambous, transférés de la Chine à la France à bord du Boeing « panda express » pour la modique somme de 750 000 euros, vont désormais mâchonner de la verdure dans nos contrées hostiles.

Le côté pompidolien de notre président de la République et son aptitude à s’accorder les faveurs d’une Chine dont on espère qu’elle finira par prendre en charge notre colossale dette publique, s’en trouve conforté. En effet, nous dit Le Monde, « Yuan Zi et Huan Huan sont les premiers pandas accueillis en France depuis 1973, quand la Chine maoïste avait offert un couple à la France de Georges Pompidou ».

Notons au passage que les Chinois sont drôlement coquins : quand ils nous offrent (ou louent) des ursidés, ils nous fournissent systématiquement « un couple ». Notons également que l’amitié franco-chinoise prime ici le souci d’intégration de ces bestioles immigrées : Yuan Zi et Huan Huan, ça sonne tout de même un peu moins français que Jean-Claude et Odette, par exemple.

Bref, on a fait grand cas de l’arrivée sur notre sol de ces placides herbivores diplomatiques. Mais ce faisant, nous avons omis un événement bien plus singulier. Car pendant que la France devenait la meilleure amie du Parti communiste chinois, le royaume de Belgique, demeurait ce qu’il a toujours été, y compris dans le domaine animalier : le pays du surréalisme.

C’est en effet dans la plus grande indifférence que la Belgique a vu naître en captivité, le 6 janvier 2012, un petit oryctérope. Nuru – oui, je sais : ça sonne moins belge qu’André – né au zoo d’Anvers, est seulement le dixième spécimen de son espèce en cinquante ans à venir au monde au sein du parc animalier. De surcroît, on apprend que la plupart de ses aînés ont crevé, ce qui n’est pas tellement étonnant. Avec la tête qu’ils ont, on doute que ces abominables petits êtres soient véritablement adaptés à la vie sur la planète Terre.

L’oryctérope est en effet une bestiole à peine imaginable. Chantant les louanges d’Alexandre Vialatte dans le magazine Causeur de novembre 2011, François-Xavier Ajavon nous rappelle ces mots de l’auteur : « cette chronique a toujours fait le plus grand cas de l’oryctérope (…) il a un groin de cochon et des pieds de kangourou, des oreilles d’âne et une mâchoire de crocodile. Sa chair sent la fourmi ».

A lui tout seul, l’animal de nuit est en effet une ode à ce que la laideur peut compter de plus invraisemblable, de plus fascinant, de plus hypnotisant. Regarder un oryctérope, son museau de porc, ses oreilles de lièvre, sa peau plissée et glabre, c’est assurément ne plus pouvoir en détacher le regard. La bête concentre en elle le comble de la disgrâce et la douceur touchante de l’immense fragilité. On pourrait d’ailleurs croire que cet être constitue une Error 404 de la part de notre créateur. A moins que ce ne soit un trait d’esprit, une farce, une mise à l’épreuve. Pourtant, on ne peut s’empêcher d’éprouver une immense bouffée de tendresse pour cette chose ignoble, langoureusement abandonnée dans les bras d’un zoologue belge et stupidement confiante dans la capacité de l’homme à assurer son inutile survie.

Souhaitons à l’atroce Nuru une bonne arrivée sur le sol européen. Puisses-tu, sale bête, croître et devenir adulte. Ta simple apparence suffit à prouver que « Dieu est humour ». J’espère te rencontrer un jour, monstruosité polymorphe. Je te cajolerai alors de tout mon cœur d’être humain imbécile.

Scènes de précarité à l’INSEE

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Photo : Airelle.info

Depuis René Guénon, on sait que nos sociétés modernes sont entrées dans le règne de la quantité et ne peuvent plus penser qu’à l’aide de chiffres. Guénon, ce penseur de la Tradition avec un grand T, y voyait le signe d’une décadence du monde vers les aspects les plus inférieurs de l’existence. Où est en effet le temps où, pour mesurer le monde et les choses, on prenait des unités de mesure qui renvoyaient à l’homme : le pied, le pouce ou la main ?

Mais enfin, il faut faire avec le réel comme disent aujourd’hui les messieurs Prud’homme de la soumission à l’ordre des choses (ou à leur désordre). Et il n’y a plus que les chiffres et leur utilisation statistique pour nous rendre compte du monde. Par exemple, on pourrait simplement dire que la France est devenue un pays où la précarité est la règle. C’est visible pour toute personne un peu lucide ou ayant un peu de cœur, ce qui revient au même, la lucidité étant la blessure la plus rapprochée du soleil, comme dit justement le poète. Mais alors, on vous objectera aussitôt : « Vous avez des chiffres ? Et puis d’abord, c’est quoi la précarité ? ». La précarité, par exemple, c’est quand ceux-là même qui sont chargés de la mesurer deviennent eux aussi des précaires. La déléguée CGT à l’INSEE (Institut National de la Statistique et de l’Etude Economique), Julie Herviant vient ainsi de déclarer : « Les enquêtrices de l’Institut sont devenues une sorte de sous catégorie C. »

Rappelons que l’INSEE est une administration publique chargée de choses aussi peu importantes que l’évaluation du taux de chômage, du taux de pauvreté, du pouvoir d’achat ainsi que du recensement de la population. Les enquêtrices sont justement ces jeunes filles qui frappent de temps à autre à votre porte pour savoir combien vous êtes et vous demander diverses choses en remerciant pour le café que vous leur avez proposé. Figurez-vous qu’elles sont payées à la pige, gagnent un salaire médian de 850 euros et ont à peu près autant de protection sociale qu’un berger kalmouk. On leur a bien proposé, début 2009 avec Christine Lagarde à la manœuvre, un statut un peu plus protecteur. Mais il ne faut pas rêver : cet acquis social était conditionné à une baisse de leur rémunération. Une baisse de salaire, quand on se trouve dans des parages aussi somptuaires que 850 euros, on imagine bien que les enquêtrices en question ont nagé en plein bonheur.

Après plusieurs années de négociations infructueuses, les « enquêtrices prix » sont donc en grève depuis le 7 novembre et les « enquêtrices ménages » depuis le 5 janvier. On dit les enquêtrices, parce qu’évidemment, le métier est très largement féminisé, à plus de 83%, femme et précaire ayant de plus en plus tendance à devenir synonyme sur le marché du travail. Et Julie Herviant de remarquer froidement qu’aujourd’hui, une enquêtrice embauchée à plein temps mettrait plus de dix-huit ans à atteindre le plus bas niveau de rémunération des autres agents de l’INSEE.

Ce conflit social, totalement passé sous silence alors qu’il touche des secteurs très sensibles en ces temps de crise et d’élection, illustre le fait que l’Etat soit le premier employeur de travailleurs précaires de France. Ainsi, en cette fin de quinquennat, la politique de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux a clairement montré sa dimension purement idéologique.

Les fonctionnaires dans l’éducation ou la santé, la police ou les douanes étaient paraît-il trop nombreux. Il fallait les redéployer pour s’offrir de confortables réductions de dépenses publiques. Raté ! Car malgré cela, le déficit budgétaire est celui que l’on sait, la qualité des services publics rendus se dégradent tant qu’il a fallu massivement recourir à des contractuels sous payés – comme les enquêtrices de l’INSEE – pour empêcher le système de s’effondrer.

Dans un tel contexte, l’annonce de la création de 1000 postes au sein de Pôle Emploi lors du dernier sommet social ne sonne pas seulement comme une manœuvre électoraliste pour calmer la fureur des chômeurs et l’épuisement des agents. C’est aussi et surtout un aveu d’échec : celui d’avoir voulu faire passer les fonctionnaires pour des inutiles et des privilégiés alors qu’ils sont indispensables pour qu’un Etat digne de ce nom puisse accomplir ses missions, y compris par très vilain temps économique.

Millénium, une si moderne trilogie

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La trilogie Millénium, œuvre du suédois Stieg Larsson, dont l’adaptation cinématographique par David Fincher est sortie en janvier, restera l’un des grands phénomènes d’édition des années 2000. Les raisons premières de cet engouement ont été largement établies : titres intrigants, qualité intrinsèque du récit policier, suspens prenant, personnages attachants, halo de mystère entourant l’auteur mort après avoir livré son ultime manuscrit, etc.

Argent facile

Mais allons un peu plus loin. Tâchons de comprendre comment la saga Millénium a pu entrer en résonance avec notre époque. Il apparaît en effet que la trilogie Millénium aborde en filigrane un certain nombre de thèmes situés au cœur des préoccupations contemporaines.
Millénium a beaucoup plu aux journalistes . Et pour cause ! Mickael Blomkvist, le héros de la saga, est à lui seul une sorte d’idéal du métier : patron d’un journal d’investigation engagé contre les puissants, il est un jour grassement payé et logé par un millionnaire, Henrik Vanger, pour enquêter, en toute liberté, sur la disparition non-élucidée de la petite-nièce du magnat. En ces temps de précarité dramatique et de bouleversements du métier, la situation de Blomkvist a de quoi faire rêver plus d’un pigiste en galère ! Comme Blomkvist, l’autre héros de l’histoire, Lisbeth Salander, connaît un heureux destin financier. Son emploi en freelance dans une société de sécurité et d’espionnage lui assure des revenus réguliers jusqu’à ce qu’elle décroche le « jackpot », la fortune de l’homme d’affaire Wennerström détournée grâce à ses compétences en piratage informatique.

Que ce soit pour Salander ou pour Blomkvist, un gros gain d’argent vient ainsi délivrer les protagonistes du souci de « travailler pour vivre ». Dans les deux cas, la fortune survient de manière miraculeuse, par un mécénat ou un acte de délinquance informatique.
Que nous disent ces facilités financières décrites par Millénium ? Que l’on est vraiment libre et indépendant que si l’on roule sur l’or. Que l’aisance n’est liée à aucune forme d’effort particulier (mais à un talent presque inné, une façon d’être plutôt qu’une façon de faire), que la fortune peut résulter du hasard des circonstances, voire du viol caractérisé des lois par une personne présentée comme une victime de la société (Salander). En définitive, que l’argent facilement obtenu, par tout moyen, est enviable comme condition de la liberté individuelle… et de la vérité, puisque c’est au terme de son enquête subventionnée que Blomkvist fait la lumière sur l’histoire de la famille Vanger. Dans Millénium, roman bling-bling, gagner beaucoup et vite, c’est moralement bien, peu importe les moyens.

Mickael Blomkvist a une vie sexuelle riche, faite de conquêtes multiples (Cécilia Vanger, Harriet Vanger, Lisbeth) et d’une relation suivie en la personne d’Erika Berger, son associée et collègue du journal Millénium, qui campe ce que l’on peut appeler sa « fuck friend ». A ce titre, le personnage deBlomkvist personnifie un deuxième fantasme, celui du quadra « séducteur malgré lui » qui tombe les petites jeunes en manque de figure paternelle et dont les collègues sont secrètement éprises. Une figure romanesque digne des plus belles pages de Biba, Cosmo, et autres merveilles iconoclastes de la presse féminine… De son côté, la bisexualité assumée de Lisbeth Salander lui ouvre les portes de nombreuses expériences, hétéro (avec Mickael Blomkvist, avec le jeune George Bland aux Caraïbes) ou homo (avec Myriam Wu), en une liberté totale guidée par l’instinct et l’instant.

Des méchants très méchants

En regard des deux figures attachantes, riches, libres, engagées et sexy du journaliste et de la hackeuse, les méchants de l’histoire font pâle figure. Dans le premier tome, icônes des anciens ordres patriarcaux, « les hommes qui n’aimaient pas les femmes » sont des homosexuels refoulés, des sadiques machos dominateurs qui abusent de leur position sociale (tuteur de jeune délinquante ou riche père de famille) pour assouvir de bas instincts misogynes et incestueux. Dans le second tome, les ennemis sont des bikers buveurs de bière et néo-nazis. Le troisième tome m’est, je l’avoue, tombé des mains. Figures du Mal, usées jusqu’à la corde, degré zéro de la création scénaristique, mais procédés inspirés par l’engagement personnel de l’auteur Stieg Larsson de son vivant. Entendons-nous bien : il n’est pas question ici de souhaiter lire ou voir des œuvres qui présentent l’extrémisme de droite comme une idéologie sympathique. Mais bien de déplorer le manque d’imagination des esprits créateurs quand il s’agit d’imaginer un mal absolu. Quel pire méchant peut-on trouver que des nazis pédophiles ? Des extra-terrestres cannibales nazis pédophiles peut-être… Amis auteurs et scénaristes, encore un effort !

Millénium, sous une apparence iconoclaste et innovante, reste donc un parfait roman de l’époque.

Les jeunes filles en pleurs

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Photo : paintings2011

Où sont les femmes ? chantait Patrick Juvet avec une ardeur suspecte, mais entraînante. Olivier Bardolle, qui n’est pas un crooner, mais un écrivain désabusé, a pris le parti de les disséquer à la fleur de l’âge. À la suite de Tiqquun qui, en 2001, avait livré les Premiers Matériaux pour une théorie de la jeune fille, il part de l’idée que le concept de jeune fille est aujourd’hui la meilleure grille de déchiffrement du monde occidental. Un monde qui court à sa perte, rien de notre intimité n’échappant à ce qu’il nomme après bien d’autres, mais fort inélégamment « la plus grande marchandisation » de tous les domaines de l’existence.

Si son essai se limitait à un exercice théorique un peu convenu sur l’extension du domaine de l’aliénation, je me serais contenté d’admirer la couverture racoleuse en diable qui m’a d’ailleurs incité à l’acheter – encore un des effets pervers de la marchandisation ! Par bonheur, il n’en est rien.

Olivier Bardolle se livre, plus humblement, à des exercices de misogynie d’autant plus jouissifs qu’ils sont aisément réversibles, rendant ainsi et presque malgré lui un hommage à la jeune fille dont Baudelaire disait qu’il y a en elle toute l’abjection du voyou et du collégien, cependant que Céline la considérait comme « l’honneur de l’espèce » et prétendait même qu’il aurait donné tout Baudelaire pour une jeune danseuse.

Si j’en crois Olivier Bardolle, la jeune fille, « honte de l’espèce », disposerait d’un cerveau de moins en moins développé – encore un des effets de la marchandisation ! -, ce qui permettrait à n’importe quel manipulateur un peu doué d’en prendre le contrôle.

Il reconnaît que dans chaque cerveau masculin sommeille une midinette et que même un maître en lucidité comme Cioran s’était entiché d’une jeune Allemande à laquelle il envoyait des déclarations qui n’auraient pas déparé les paroles des chansons de Patrick Juvet.

Tout apprenti manipulateur aura donc intérêt à lire l’essai d’Olivier Bardolle ainsi qu’à relire Les Jeunes Filles de Montherlant. Mais c’est surtout à ces petits monstres d’égoïsme écervelés qu’il faut le recommander : elles comprendront mieux les émois qu’elles suscitent instinctivement et maîtriserons avec plus de perversité ingénue encore les pauvres mecs qui beuglent : Où sont les femmes ?

Olivier Bardolle, La vie des jeunes filles, L’éditeur.

N’oublions pas Alphonse !

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Alphone Boudard et ses camardes de la barricade du boulevard Saint-Michel, août 1944

L’ombre de Boudard aura plané sur l’édition durant toute l’année 2011. Les festivités ont commencé dès janvier par la parution chez Robert Laffont des Métamorphoses d’Alphonse, un recueil regroupant trois titres : Mourir d’enfance, L’étrange Monsieur Joseph et la Fermeture. En février, nous avions eu droit à un livre de souvenirs publié à La Table Ronde intitulé Ce que je sais d’Alphonse écrit par Laurence Jyl. Et l’année se termine, fin novembre, avec la sortie de La France d’Alphonse Boudard de Pierre Gillieth chez Xenia nourrie par le témoignage de Gisèle, l’épouse historique, celle des temps difficiles, des parloirs, du sana et des mauvais garçons. Ce dernier ouvrage brosse de façon concise en moins de 140 pages, le portrait de l’écrivain à l’existence mouvementée et fait découvrir quelques lettres ou textes inédits.

Onze ans après sa mort, ces trois livres viennent raviver la flamme Boudard, et son argot, une merveille de drôlerie et de poésie. Lit-on encore aujourd’hui Boudard ? Est-on capable de le comprendre ? De saisir cette langue des bistrots du Paris populaire, des sorties d’usine du XIIIème, des malandrins aux abords des fortifs réglant leurs différends à coup de lame ? Ces questions ne se posent évidemment pas chez les inconditionnels de l’écrivain. Parions aussi sur l’intelligence et la clairvoyance des lecteurs, des vrais : l’œuvre de Boudard qui rencontre le silence assourdissant de notre époque vulgaire, renaîtra et enchantera de nouvelles générations. Parce qu’il suffit simplement d’ouvrir l’un de ses livres pour tomber sous son charme gouailleur et son émotion à fleur de peau. Un individu normalement constitué ne peut résister à ce style, on est emporté par une vague tantôt faubourienne, tantôt lettrée, avec toujours en filigrane le sens de la gaudriole élégante, celle qui ravit les amateurs de saillies perforantes. Disciple de Céline, il use comme l’ermite de Meudon, des points de suspension et de la mitraille sémantique. Céline, par sa façon d’attaquer les Lettres françaises à la hussarde, a libéré le taulard, l’a décomplexé face à cet acte à la fois effrayant et dérisoire qu’est l’écriture. Comme chez Céline, la phrase de Boudard demande un effort, une ascèse pour lui donner ce rythme voulu, cette cadence infernale.

Céline recherche perpétuellement la castagne, il veut en découdre, l’homme lui inspire suspicion et peur. Chez Boudard qui en a croisé pourtant des terribles, le jugement sur les hommes est toujours nuancé par le trait d’humour, l’indulgence de l’ancien « décapsuleur de coffiots certainement. » A la différence de Céline, Boudard aime ses personnages, il leur trouve toujours des circonstances atténuantes, même les plus salauds sont sauvés in-extremis. Cela n’empêche pas une galerie phénoménale de portraits : alcooliques flamboyants, mages priapiques, résistantes nymphomanes et compagnons de cellule affreux, sales et méchants.

Les concours de rots et parties de fesses en l’air ne sont qu’un voile, car derrière cette gauloiserie, il y a les libérateurs pitoyables, les cours de justice infamantes, les prisons dégueulasses, les mouroirs qui s’appellent hôpitaux, toute la misère humaine racontée avec verve et colère. Cet amalgame-là unique dans la littérature rend la lecture de Boudard à la fois distrayante et terrifiante. On est en même temps chez Villon, chez Zola, chez Rimbaud, et les Pieds Nickelés ne sont jamais très loin.

Boudard avait auusi le talent pour dézinguer tous les intellos de pacotille de son temps comme les laborantins fous du Nouveau Roman. Appréciez la raclée : « Autour de moi dans le Septième Art, les belles lettres…les académies, dans l’édition, les théâtres…n’est-ce pas…je vois se pavaner d’infinis cloportes, des boursouflures de croûtons de tasses qui se font mousser baba au rhum…Ce qui paye au fond c’est la médiocrité extra-souple, le toc clinquant, les faux derches maquillés inflexibles et simples ».

Finalement, Boudard est un merveilleux professeur d’histoire. Avec lui, la Seconde Guerre Mondiale se dessine sous un aspect plus concret et plus vivant. Ses Combattants du petit bonheur, Prix Renaudot 1977, nous en donnent un aperçu tonitruant. Les masques tombent. L’histoire est revisitée par ceux qui l’ont faite. Rappelons que Boudard a été décorée de la Croix de guerre avec étoile d’argent. Ca pose son homme. Lui qui n’a jamais monnayé ses faits d’armes, il savait tancer les affabulateurs : « Nous sortions à peine d’une époque de feu de sang et de haine. Sartre était devenu le maître à penser d’une génération d’intellos issus pour la plupart d’une Résistance tardive et bistrotière. Elle n’en était que plus virulente pour dénoncer, tondre et condamner ses adversaires voire tous ceux qui ne pensaient pas dans la direction de l’Est ». C’est en lisant Boudard qu’on se rend mieux compte de la vacuité actuelle. Un écrivain, héros de guerre, voyou, scénariste, dialoguiste, un style lyrique et tendre, les côtes sciées en prime, décidément cette France d’Alphonse nous manque…

Ils n’ont pas raté Téléfoot !

1

J’ai fait une jolie découverte grâce à la suggestion d’un excellent ami[1. Je me dénonce, c’est moi, Marc Cohen qui ai indiqué ce site réjouissant au supporter du FC Sochaux qui a commis cette brève. J’approuve son tiercé, auquel je ne peux m’empêcher d’ajouter cette citation lumineuse de Manu Petit : « C’est pas un secret de polichinelle. Tout le monde le sait maintenant.»
] : le site Hors-Jeu.net. Se définissant elle-même comme une « bande de jeunes qui pensent que le football ne doit plus être réservé aux élites intellectuelles, avec des émissions inaccessibles comme Téléfoot, Direct Sport, et des journaux aux analyses trop conceptuelles pour le commun des mortels comme celles de… le10sport.com », l’équipe du site s’amuse quotidiennement des citations glanées dans la presse sportive.

Et pour la seconde année, elle a décidé de décerner des récompenses aux plus jolies phrases citées par nos amis footballeurs, mais aussi dirigeants, entraîneurs et reporters sportifs. J’invite tous les causeurs qui aiment à la fois le rire et le ballon rond à participer à ces Francis Van Nobel 2011. Et je vous livre mes trois citations favorites, agrémentées des commentaires de la rédac de Hors-jeu.net :

« A l’OM, une seule personne décide, c’est Margarita (Dreyfus) et Vincent Labrune. »
Didier Deschamps.

« Mon style, c’est jouer dans l’axe et recevoir de longs ballons, comme à Monaco. C’était un jeu direct, et ça marchait. Ici, il faut faire des passes, tout ça… On joue au football. C’est plus compliqué. »
Moussa Maazou.

« Messi vient d’une autre galaxie, c’est un Martien ! »
Christian Jeanpierre.

Beigbeder badine avec l’amour

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Si Bruno Maillé a parfaitement dit tout le bien qu’il faut penser de L’amour dure trois ans, il se trompe en affirmant que le film n’est ni cynique ni romantique, tendance Judd Apatow : il est les deux, parmi ses plus belles qualités.

Quand, comme Frédéric Beigbeder, on aurait aimé être Maurice Ronet ou rien, quand on cite avec plaisir Bukowski et Les liaisons dangereuses de Vadim, dialoguées par Roger Vailland, et quand on est heureux d’offrir à Bernard Menez – échappé de Pleure pas la bouche pleine de Pascal Thomas – un rôle de père adepte des jeunes femmes asiatiques : on est cynique et romantique.

Gaspard Proust, alias Marc Marronnier, double de Beigbeder, incarne cet homme-là. Chroniqueur des nuits parisiennes et critique littéraire, il fait sonner la langue française entre deux shots de vodka au Montana. Ses mots sont un assaut de drôlerie, une caresse de mélancolie. Il croit à l’amour, puis n’y croit plus : « Dans un couple, la première année, on achète des meubles, la deuxième année, on déplace les meubles, la troisième année, on partage les meubles.» Il en fait un livre à succès, le début de sa gloire et des emmerdements. Il se couche à l’aube, se réveille dans une flaque de vomi. Il regarde passer les filles, avec ses amis, s’interroge sur leur face cachée : jardin à l’anglaise ou ticket de métro ? Il porte des lunettes noires, file sur la côte basque enterrer sa grand-mère. Son deuil a le rire et la silhouette blonde de Louise Bourgoin.

Une partie de plaisir

L’apparition de Louise Bourgoin, sous le soleil de Guéthary, a la grâce d’un poème de Paul-Jean Toulet. Elle est la douceur espiègle des choses. Une héroïne en robe noire sur la plage, qui boit du champagne à la bouteille, fugue en décapotable, grille les feux rouges. Elle a déjà un fiancé, un caractère de cochonne et des pieds bizarres : impossible de ne pas tomber amoureux d’elle. Ce n’est pas simple ? C’est encore mieux :

– C’est la dernière fois qu’on se voit, Marc.
– Donc c’est moi qui t’appelle.

Devant L’amour dure trois ans, on pense à Eric Rohmer. A la mort de Rohmer, Beigbeder avait écrit : « Bien sûr, les Français continueront de faire des films où des filles et des garçons se parlent d’amour au bord de la mer. Mais ils seront moins bien »

Peu importe que L’amour dure trois ans soit moins bien que La collectionneuse, Le genou de Claire ou Pauline à la plage : c’est un premier film, donc le meilleur. En dilettante, Beigbeder badine, léger et profond, autour du plus vieux sentiment du monde. Il s’est amusé, nous invite à une partie de plaisir sur laquelle Michel Legrand pose ses notes, et Joey Starr sa voix de crooner destroyé. Annie Duperey passe, Alain Finkielkraut aussi. Frédérique Bel est une adorable potiche nymphomane et Valérie Lemercier, une éditrice qui récupère ses auteurs dans les toilettes du Flore. Le mot de la fin : « Je m’aime, il m’aime, ça me suffit. »

Cynique et romantique, disait-on.

L’euro sauvé par Chevènement

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Photo : chevenement

« Il est important que nous gardions un cap européen, et le souci d’une coopération monétaire européenne ». Ce n’est pas en écoutant Jacques Delors et Valéry Giscard d’Estaing pérorer lundi soir sur BFM-TV que j’ai entendu cette injonction. Cette phrase, c’est Jean-Pierre Chevènement qui l’a prononcée. Vous savez, le « souverainiste », comme on dit depuis que « patriote » est devenu un mot grossier, ou « l’eurosceptique », comme on l’appelle encore. Mais le « sceptique » n’a pas le pessimisme très démonstratif et la récente perte du triple A ne semble pas l’émouvoir plus que cela.

Lundi dernier, donc, cependant qu’on apprenait que S&P continuait à jouer à Des chiffres et des lettres en dégradant la note du Fonds européen de stabilité financière, le candidat Chevènement investissait la maison de l’Amérique Latine, où il réunissait quelques économistes pour évoquer l’avenir de l’euro. Pas sa fin, pas son éradication, pas son trépas. Non, son avenir. Car il s’agissait pour lui d’envisager ce qu’il considère désormais comme inévitable : la mutation de la monnaie unique, et sa transformation en monnaie commune.

Pour réfléchir avec lui, Jean-Paul Fitoussi? Jean-Luc Gréau, Jean-Claude Werrebrouck et Philippe Murer, président de l’association Manifeste pour un débat sur le libre échange, avaient été conviés.

Ces spécialistes, quoique divers et pas toujours d’accord sur tout, ont au moins convenu d’un point : l’Europe est sur le point de connaître une très grave dépression. Peut-être aussi grave, selon Fitoussi, que dans les années 1930. Tous les pays de la zone euro s’appliquent en effet à mener des politiques procycliques qui, parce qu’elles s’additionnent, ne peuvent qu’accélérer la marche vers l’abîme. Or, comment envisager que l’utilisation du chômage et de la protection sociale comme variables d’ajustement des politiques d’austérité puissent conduire à autre chose qu’à une chute vertigineuse de la demande, puis à un plongeon de la croissance ?

Pour certains des clercs présents, l’issue semble donc claire : non seulement l’euro est condamné, mais, faute de temps pour préparer l’alternative, son explosion se fera dans un grand désordre. C’est ce que prophétise Jean-Luc Gréau, ainsi qu’il l’énonçait déjà dans les colonnes de Causeur. « L’euro n’a aucune chance de survie : c’est pour moi une certitude. Mais je ne doute pas non plus que la sortie de l’euro se fera dans le désordre, le désarroi et la fureur »[1. L’euro est mort, nous sommes vivants, Causeur, Janvier 2011.] écrivait-il.

Comment ne pas souscrire à cette triste vision, alors qu’une dégradation groupée des notes des pays d’Europe vient d’intervenir, qu’un second défaut grec s’avère probable, et que l’Italie, qui emprunte toujours à des taux faramineux, pourrait être la prochaine victime de ce les pudibonds nomment en rosissant « la crise de la dette » ?

Car de « crise de la dette », on peut estimer qu’il n’y a pas. Ou s’il y en a une, il existe des solutions. Et certains n’hésitent pas à les vouloir radicales. « Que l’Etat réquisitionne la Banque de France ! », ose Jean-Claude Werrebrouck. Impensable ? Cet économiste n’est pourtant pas le premier à commettre cette audace. Jacques Sapir proposait la même chose il y a quelques semaines dans Le Monde : « il faudrait procéder à une réquisition temporaire de la Banque de France. Dès lors (elle) pourrait créditer le Trésor Public d’une somme de 500 à 750 milliards d’euros (…) avec cette somme, le Trésor rachèterait en priorité les titres détenus par les non-résidents, ce qui aboutirait à faire baisser le poids des intérêts sur le budget ».

C’est bien là que le bât blesse : la dette française est détenue à l’étranger pour une très large part. C’est notre grande différence avec un pays comme le Japon, qui peut s’offrir le luxe d’une dette dépassant 200% de son PIB. De même, aux Etats-Unis, où, en plus du quantitative easing pratiqué régulièrement par la Fed, la dette est en partie détenue par des résidents. Dès lors, la perte du triple A américain est demeurée sans grande conséquence.

Rien de tel en France. Mais pourquoi ne pas de corriger cela ? Intervenant sur ce sujet, Jean-Michel Quatrepoint, présent dans la salle, donne quelques pistes. En 2012, la France devra emprunter près de 170 milliards d’euros. Le journaliste économique propose de réaliser cet emprunt dans un cadre national, auprès des résidents français, de manière à se soustraire à la pression des marchés. Aux souscripteurs, on proposerait une rémunération, qui serait rapidement réinjectée dans l’économie, via un surcroît de consommation. Par ailleurs, l’Etat aurait la possibilité d’en récupérer une partie par l’impôt. Hervé Juvin, récemment interviewé ici, ne disait-il pas qu’« une dette détenue par les nationaux n’est rien d’autre qu’un impôt différé » ?

En tout état de cause, c’est pour éviter «  le désarroi et la fureur » redoutés par Gréau que le candidat Chevènement avait convoqué ce symposium. Car pour lui, il n’est pas trop tard pour sauver l’euro.

L’ancien ministre a longtemps défendu un plan A ayant pour vocation d’assurer la survie de la monnaie unique. Las, la possibilité de mettre en œuvre ce premier plan s’éloignant à grands pas, c’est au plan B qu’on réfléchissait lundi soir. Ce projet consiste à substituer à la monnaie unique une monnaie commune : pour l’ancien ministre, c’est à ce prix, désormais, qu’on maintiendra l’euro, et l’indispensable coordination monétaire européenne qu’il appelle de ses vœux.

Mais la mutation de notre devise, consistant en quelque sorte à recréer un serpent monétaire au sein duquel fluctueraient, de manière concertée, des euro-francs, des euro-marks ou des euro-lires, ne se fera pas sans que l’on ait convaincu le partenaire allemand.

Or, l’Allemagne, très attachée à cet euro, au nom duquel elle mène depuis longtemps une politique exigeante de contraction salariale, et grâce auquel elle accumule d’impressionnants excédents commerciaux, est un « partenaire difficile », reconnaît Chevènement. Mais il ajoute aussitôt qu’en faisant appel à la raison de notre grand voisin, on peut sans doute espérer quelques concessions. L’euro surévalué sert les intérêts allemands à court terme. Mais la croissance de l’Allemagne à moyen et long terme est loin d’être garantie dans une eurozone qui constitue son principal débouché commercial, mais où la demande s’affaisse sans discontinuer sous l’effet de l’austérité.

Voilà, selon Jean-Pierre Chevènement, l’un des principaux enjeux de l’élection présidentielle de 2012. Nous sommes bien loin ici des « petites phrases » et autres concours de beauté qui consistent à déterminer quel est le candidat le plus sympathique, ou qui a le mieux réussi son régime Dukan.

Il est vrai qu’à mesure que le temps passe, on se lasse de la mise en exergue des seuls individus, ces hommes politique au discours grisâtre qui, selon Philippe Cohen, « ont lié leur destin à une monnaie en croyant le lier à l’avenir d’un continent ».

Nous aimerions à présent voir paraître un projet, qui ne soit pas un catalogue de mesurettes techniques, mais qui comporte une vision et une ambition, pour la France et pour l’Europe. « L’Europe c’est la paix », croyait Jean Monnet. Il est très urgent et peut-être pas trop tard pour démontrer que celui qui s’est trompé sur tout le reste avait raison sur ce point.

Le sourire retrouvé des Beach Boys

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L’histoire de la pop music ne manque pas d’exemples de musiciens que la plongée dans la drogue, l’alcool ou la folie a durablement écartés du processus créatif − quand elle ne les a pas tout simplement tués. L’histoire de Brian Wilson, le génie qui se cachait derrière les sourires niais et les chemises de surfeurs des Beach Boys, et de Smile, son album maudit, est rigoureusement inverse : c’est ici le processus créatif, sous les espèces d’un perfectionnisme se transformant peu à peu en névrose, qui va conduire le musicien à la folie − tout en donnant naissance à une des plus fascinantes Atlantide du rock.

Parler de délire créatif à propos des Beach Boys semblera délirant à beaucoup de lecteurs pour qui ce nom n’évoque que quelques chansons entraînantes et superficielles. C’est oublier que Brian Wilson, le compositeur du groupe, qui n’avait pas 20 ans à l’époque des premiers succès, vite lassé par les canons de la pop optimiste californienne, se mit en tête de rivaliser avec l’inventivité des Beatles. Début 1965, épuisé nerveusement par la production stakhanoviste qu’on lui impose, Brian décide de laisser le reste du groupe partir en tournée sans lui et de se consacrer entièrement au studio. Impressionné par le Rubber Soul des Beatles, c’est sans les autres Beach Boys, qui se contenteront d’y plaquer leurs harmonies vocales, qu’il enregistre sa riposte, Pet Sounds, un album sorti en mai 1966. Chef-d’œuvre de sophistication mélancolique, le disque connaît un succès critique doublé d’un échec commercial.[access capability= »lire_inedits »]

Cela ne décourage pas pour autant Wilson, qui élève encore d’un cran son ambition musicale. Il faut six semaines intenses pour enregistrer Good Vibrations (1966), comme on assemble patiemment les pièces éparses d’un puzzle. C’est un triomphe. Il décide alors de bâtir un album entier sur cette méthode de collage. Il s’enferme en studio pendant plus d’un an, réenregistrant à l’infini les mêmes fragments, tentant d’approcher par itérations successives la perfection limpide qu’il a en tête. Ambitionnant de composer rien de moins qu’une « symphonie adolescente à Dieu », il s’abandonne à une folie créative qui se transforme bientôt en folie tout court. Lorsque que, pour enregistrer Fire, il coiffe ses musiciens de casques de pompiers et allume un brasero dans un coin du studio, ou qu’il fait ensevelir son piano dans une dune de sable, on croit à l’une de ces excentricités dont la pop psychédélique est prodigue : mais entre drogue et tension nerveuse, en quête d’une impossible perfection, Brian Wilson est tout simplement en train de perdre la raison. Au printemps 1967, les bandes d’enregistrement sont définitivement remisées et Brian sombre pour longtemps dans une hébétude autiste.

Vite devenues légendaires, ces bandes commencent à circuler sous le manteau. Les autres Beach Boys, continuant leur route tant bien que mal sans l’aide de Brian, en livreront au compte-goutte des versions abâtardies dans leurs albums suivants. Ressuscité dans les années 1990, Brian enregistre en 2004 sa propre version de Smile. On ne retrouve pas, dans cette sympathique reconstitution de laboratoire, la magie évanescente du son de l’époque, ni la miraculeuse spontanéité qui réussissait, dans les versions originales, à survivre à la méticulosité démente de leur créateur. C’est ce qui fait tout le prix des Smile Sessions originelles que Capitol se décide enfin à mettre sur le marché.

Pour les fans absolus, un coffret de cinq CD, avec ses innombrables variations sur les mêmes couplets, restitue la névrose obsessionnelle de Brian Wilson durant cet enregistrement. Les autres en auront un aperçu à travers les extraits sélectionnés dans le coffret de 2 CD, dont le premier propose une version intégrale − et forcément approximative − de ce qu’aurait pu être le disque achevé. Soit un disque baroque, touffu, foisonnant et déroutant, qui n’atteint certes jamais l’étonnante cohérence éclatée de Good Vibrations, mais d’une écoute toujours passionnante.

On y bascule de la comptine enfantine à l’opéra de poche, des harmonies limpides aux mélodies les plus complexes, de la joie la plus exubérante à la mélancolie la plus noire. Surtout, on y entend des versions insurpassées de quelques-unes des plus belles chansons de son créateur, Wind Chimes, Wonderful ou Surf’s Up, d’une légèreté envoûtante, aérienne, où l’on voit que Brian Wilson s’est approché aussi près que possible de son rêve d’accoucher d’une musique immatérielle. Singulière revanche pour un musicien sous-estimé que de voir ces morceaux, qui faillirent le précipiter sans retour dans le gouffre, revenir en plein jour plus de quarante ans plus tard et contribuer enfin à lui donner sa vraie place, celle d’un des plus géniaux compositeurs du XXe siècle.

Smile, des Beach Boys, un CD Capitol, également disponible en coffrets de deux ou de cinq CD.[/access]

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Hommage à Thérèse Delpech

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Thérèse Delpech. Photo : Women's Forum for the Economy and Society

La chercheuse et essayiste française Thérèse Delpech est décédée le 18 janvier à Paris, à l’âge de 63 ans. Avec elle disparaît un authentique penseur des relations internationales et des affaires stratégiques.
Après avoir poursuivi un parcours universitaire brillant – Normale Sup, agrégation de philosophie – elle avait occupé plusieurs postes administratifs de haut niveau, en particulier celui de directrice des affaires stratégiques au Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Cette spécialiste reconnue des questions nucléaires était aussi appréciée pour son franc-parler et la profondeur de ses analyses. Ainsi l’avait-on sollicitée tant à gauche – au sein du cabinet Alain Savary, de 1981 à 1984 – qu’à droite, dans celui d’Alain Juppé entre 1995 et 1997. Et en 2007, le président Nicolas Sarkozy la faisait membre de la Commission du Livre blanc sur la Défense. Thérèse Delpech avait également participé aux travaux du Centre d’analyse et de prévision CAP, Quai d’Orsay), et siégé dans les années 1990 à la Commission des Nations unies sur le désarmement de l’Irak, ce qui lui conférait une vraie légitimité d’experte sur ces dossiers délicats.

Elle n’aura toutefois jamais cessé, outre ses activités de consultante, de poursuivre ses recherches universitaires, au Centre d’études des relations internationales de Sciences-Po (CERI), et, auparavant, à l’Institut international stratégique de Londres (IISS).
On a toujours connu Thérèse Delpech pleine d’énergie et de dynamisme ; c’était aussi une femme de conviction qui critiquait les tenants de la realpolitik et défendait les libertés et les Droits de l’homme. Admiratrice de la démocratie américaine, elle concevait ainsi comme absolument impérative la défense des régimes occidentaux, à la fois contre tous les types de terrorismes, les dictatures, ou l’autoritarisme russe. Ces dernières années, elle avait cherché à attirer l’attention sur les risques de prolifération nucléaire, en critiquant des Etats tels que le Pakistan, la Corée du nord et l’Iran. Ces positions – et plus encore son soutien à l’intervention de 2003 en Irak – l’avaient classé dès le début des années 2000 dans la tendance néoconservatrice alors en vogue aux Etats-Unis. Passionnée, évoluant dans un monde géopolitique quasi-exclusivement masculin, Thérèse Delpech était très présente dans les colloques internationaux et certains médias, elle écrivait de nombreux articles, notamment dans la revue Politique internationale. Elle aura surtout écrit plusieurs ouvrages de haute volée, parmi lesquels La Guerre parfaite (Flammarion, 1998), L’Ensauvagement : essai sur la barbarie au XXIè siècle (Grasset, 2005, Prix Fémina), Iran, la bombe et la démission des nations, (Autrement-CERI, 2006), ou encore, plus récemment, L’Appel de l’ombre: puissance de l’irrationnel (Grasset, 2010).

On pouvait contester certaines de ses prises de position, et, peut-être, la vigueur avec laquelle elle les exprimait parfois. Mais aucun observateur sérieux ne remettait en cause son intégrité et sa grande rigueur intellectuelle. Aussi avait-elle été profondément blessée d’être stigmatisée comme « intellectuel faussaire » dans un misérable pamphlet paru en 2011. Derrière un abord parfois strict et austère, cette femme extrêmement cultivée, fille de diplomate née dans une famille protestante, était en réalité pleine d’humour et de sensibilité. Elle manquera à la géopolitique française.

Halte aux pandas chinois, vive l’oryctérope belge !

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Décidément, on nous aura saturé le bulbe cognitif avec l’affaire des « pandas-Sarkozy ». Ces deux bouffeurs de bambous, transférés de la Chine à la France à bord du Boeing « panda express » pour la modique somme de 750 000 euros, vont désormais mâchonner de la verdure dans nos contrées hostiles.

Le côté pompidolien de notre président de la République et son aptitude à s’accorder les faveurs d’une Chine dont on espère qu’elle finira par prendre en charge notre colossale dette publique, s’en trouve conforté. En effet, nous dit Le Monde, « Yuan Zi et Huan Huan sont les premiers pandas accueillis en France depuis 1973, quand la Chine maoïste avait offert un couple à la France de Georges Pompidou ».

Notons au passage que les Chinois sont drôlement coquins : quand ils nous offrent (ou louent) des ursidés, ils nous fournissent systématiquement « un couple ». Notons également que l’amitié franco-chinoise prime ici le souci d’intégration de ces bestioles immigrées : Yuan Zi et Huan Huan, ça sonne tout de même un peu moins français que Jean-Claude et Odette, par exemple.

Bref, on a fait grand cas de l’arrivée sur notre sol de ces placides herbivores diplomatiques. Mais ce faisant, nous avons omis un événement bien plus singulier. Car pendant que la France devenait la meilleure amie du Parti communiste chinois, le royaume de Belgique, demeurait ce qu’il a toujours été, y compris dans le domaine animalier : le pays du surréalisme.

C’est en effet dans la plus grande indifférence que la Belgique a vu naître en captivité, le 6 janvier 2012, un petit oryctérope. Nuru – oui, je sais : ça sonne moins belge qu’André – né au zoo d’Anvers, est seulement le dixième spécimen de son espèce en cinquante ans à venir au monde au sein du parc animalier. De surcroît, on apprend que la plupart de ses aînés ont crevé, ce qui n’est pas tellement étonnant. Avec la tête qu’ils ont, on doute que ces abominables petits êtres soient véritablement adaptés à la vie sur la planète Terre.

L’oryctérope est en effet une bestiole à peine imaginable. Chantant les louanges d’Alexandre Vialatte dans le magazine Causeur de novembre 2011, François-Xavier Ajavon nous rappelle ces mots de l’auteur : « cette chronique a toujours fait le plus grand cas de l’oryctérope (…) il a un groin de cochon et des pieds de kangourou, des oreilles d’âne et une mâchoire de crocodile. Sa chair sent la fourmi ».

A lui tout seul, l’animal de nuit est en effet une ode à ce que la laideur peut compter de plus invraisemblable, de plus fascinant, de plus hypnotisant. Regarder un oryctérope, son museau de porc, ses oreilles de lièvre, sa peau plissée et glabre, c’est assurément ne plus pouvoir en détacher le regard. La bête concentre en elle le comble de la disgrâce et la douceur touchante de l’immense fragilité. On pourrait d’ailleurs croire que cet être constitue une Error 404 de la part de notre créateur. A moins que ce ne soit un trait d’esprit, une farce, une mise à l’épreuve. Pourtant, on ne peut s’empêcher d’éprouver une immense bouffée de tendresse pour cette chose ignoble, langoureusement abandonnée dans les bras d’un zoologue belge et stupidement confiante dans la capacité de l’homme à assurer son inutile survie.

Souhaitons à l’atroce Nuru une bonne arrivée sur le sol européen. Puisses-tu, sale bête, croître et devenir adulte. Ta simple apparence suffit à prouver que « Dieu est humour ». J’espère te rencontrer un jour, monstruosité polymorphe. Je te cajolerai alors de tout mon cœur d’être humain imbécile.