A l’été 1996, quelques mois avant son éviction par un coup d’Etat militaire, le Premier ministre islamiste turc Erbakan signait des accords militaires historiques avec Israël. En ravalant son antisionisme, le vieux chef islamiste paraphait l’alliance avec l’Etat hébreu sous la pression de l’Etat-major, justifiant son revirement au nom des intérêts supérieurs de la nation turque.
Quinze ans plus tard, la donne a changé. Triomphalement (ré)élu depuis 2002, Erdogan incarne un islamisme institutionnalisé dans le paysage politique turc. Depuis une dizaine d’années, ses relations avec Israël oscillent entre la connivence discrète, les rodomontades d’un allié indocile (comme lors du forum de Davos 2009, lorsqu’il morigéna le Président Shimon Peres après l’opération Plomb Durci à Gaza[1. Erdogan lança alors à Peres : « Vous avez la psychologie d’un coupable (…) Vous savez très bien tuer des gens » (sic)]) et l’hostilité ouverte[2. Depuis l’affaire de la flottille.].
Or, le réel se rappelle inopinément aux maîtres de la Turquie lorsqu’ils réalisent que leurs intérêts objectifs coïncident avec l’agenda israélien. Qu’il s’agisse de contrôler la crise syrienne pour que la frontière turque ne se transforme pas en camp de réfugiés en amont de l’Euphrate ou que le plateau du Golan ne subisse l’assaut de hordes fanatisées criant vengeance après les défaites de 1967 et 1973. Que cela concerne l’Iran, à endiguer sur le chemin de l’atome et de l’hégémonie régionale, ou même l’Arabie Saoudite, dont le magistère idéologique sur les factions sunnites radicales s’amenuise néanmoins, Israël et son allié (théorique) turc ont plus d’une raison de s’entendre.
A tel point que l’ancien ambassadeur turc en Iran, Temel İskit, regrette le simplisme de la politique étrangère de son pays devenu « otage de la situation à Gaza » alors qu’il vient d’accepter d’héberger le système de défense balistique de l’OTAN pour contrer d’éventuels tirs de missiles en provenance de Téhéran. A en croire ce diplomate retiré des affaires, dans un environnement aussi instable, « il vaudrait mieux que la Turquie observe prudemment la situation » régionale avant d’agir. Crier à cor et à cri sa solidarité avec un monde arabe en lutte contre le despotisme ne vous exonère pas d’un petit examen de conscience. Nonobstant le récent soutien à Kadhafi, certains mauvais réflexes impérialistes semblent surgir des décombres de l’Empire ottoman. Le Premier ministre irakien a par exemple très peu apprécié les sorties paternalistes d’Erdogan après le retrait des troupes américaines, affirmant tout de go qu’une cogestion turco-irakienne du pays était indispensable à sa stabilité. Ingérence, j’écris ton nom…
Après un échange d’amabilités et de remontrances mutuelles, l’entente n’est toujours pas revenue entre la Turquie sunnite et l’Iraq majoritairement chiite, qui se rapproche de plus en plus de son puissant voisin et parrain perse. De là à penser que la fameuse doctrine du « zéro problème, zéro ennemi » parmi les voisins arabo-musulmans de la Turquie n’est plus une vérité en deçà de l’Anatolie, il y a un pas que la rude réalité géostratégique a franchi à la place des officiels turcs.
Comme chez Marx, l’histoire qui s’était soldée par une tragédie au détriment de l’islamiste Erbakan pourrait revenir sous la forme d’une farce pour un Erdogan forcé de renouer avec Israël. A l’heure où les dictatures nationalistes arabes s’écroulent les unes après les autres, où les prétendues « révolutions » sonnent le glas de constructions étatiques plus ou moins solides, risquant de créer des petites Somalies dans la région, le nœud gordien des relations turco-israéliennes pourrait redéfinir les priorités régionales. Comme le résume Elise Ganem, spécialiste de l’axe Israël/Turquie, « d’un côté, l’armée turque a besoin de matériel haute-technologie que seul l’état hébreu peut lui fournir. De l’autre, les chasseurs israéliens doivent pouvoir survoler l’espace aérien de l’Anatolie » pour pouvoir bomber le torse face à l’Iran.
Par le plus grand des hasards, le stand de la Turquie signera son grand retour à la Foire commerciale de Tel-Aviv après plusieurs années de boycott éhonté. Dans le même temps, l’office du tourisme turc a lancé une grande campagne publicitaire à destination du public israélien, naguère présent en masse dans les stations balnéaires d’Antalya ou Bodrum. Et pour ne rien gâcher, un chanteur de confession juive a été propulsé candidat officiel de la Turquie au concours de l’Eurovision par les mêmes autorités qui fustigent la politique d’Israël mais n’hésitent pas à souligner l’origine israélite de leur poulain artiste. Hasard vous dis-je…
Samedi 10 décembre 2011. Un petit orchestre, avec accordéon et violons, joue sans enthousiasme de vieux airs tziganes devant le Clos Montmartre, à Paris. On y fête le jumelage de la République de Montmartre, née il y a 80 ans, avec le quartier belgradois de Skadarlija : de petites rues pavées descendant du centre-ville vers le quartier juif de Dorcol et le Danube. C’est ici que tout ce que la capitale serbe a connu de révolutionnaires et d’artistes bohèmes, depuis deux siècles, a vécu, vit et vivra. Ce jour devait être jour de fête mais l’ambassadeur de Serbie en France, Dusan Batakovic, l’ambassadrice de la Serbie auprès de l’Unesco, Zorica Tomic et les membres de la diaspora serbe présents peinent à sourire. La veille, sous la pression d’Angela Merkel et malgré le soutien d’Alain Juppé, le ministre français des affaires étrangères, l’Union européenne a décidé de reporter sa décision sur l’octroi à la Serbie du statut de candidat à l’UE. Le même jour, comble du malheur serbe, la Croatie était officiellement autorisée, elle, à rejoindre la même Union européenne… Avec la bénédiction d’Angela Merkel, bien entendu. On a beau vouloir éviter les raccourcis historiques hâtifs, difficile de ne pas se souvenir que l’Allemagne a toujours été du côté croate (pendant les deux dernières guerres mondiales comme dans les conflits des années 1990) et la France souvent du côté serbe.
L’événement est passé presque inaperçu dans les médias français pour une raison simple : la veille, vendredi 9 décembre − comment ne pas le savoir ? − un couple dans la tourmente (Sarkozy-Merkel) sauvait l’Europe de l’apocalypse nucléaire (pardon : financière). La place manquait donc dans les colonnes des journaux ou sur les ondes pour évoquer un fait aussi mineur… À Belgrade, en revanche, cette décision de l’Union européenne a aiguisé un peu plus l’amertume voire la colère des Serbes.[access capability= »lire_inedits »] Pour les nationalistes, qui représentent un bon quart de la population, et les eurosceptiques de gauche, c’était là la confirmation de leurs pronostics. « Cela fait des années que le président Tadic et son gouvernement sautent comme des cabris dans les capitales occidentales en criant que la Serbie veut rejoindre l’Europe. Mais la vraie question est : l’Europe veut-elle que nous la rejoignions ? », grince Branko L., militant du Parti radical serbe dont le chef historique, Vojislav Seselj, fait tourner en bourriques les juges du TPI de La Haye, où il est enfermé depuis plusieurs années. Ce discours, les radicaux serbes et les socialistes du SPS (l’ancien parti de Milosevic) le tiennent depuis onze ans. Selon eux, l’Europe, dirigée de fait par l’Allemagne, trouvera toujours une excuse pour bloquer l’entrée de la Serbie. Depuis 2000, celle-ci a accompli tous les efforts possibles et imaginables pour « mériter » sa place au grand banquet européen. Au risque d’une guerre civile, Vojislav Kostunica, après avoir renversé Milosevic, a fait arrêter l’ancien chef de l’État yougoslave, puis lancé la chasse aux criminels de guerre serbes supposés et profondément réformé les structures économiques, financières, monétaires et bancaires du pays, toutes atteintes de gangrène mafieuse.
Alors ? Alors, il reste l’épineuse et insoluble question du Kosovo. Là encore, l’État serbe a accepté mille concessions. Quand Pristina a déclaré unilatéralement son indépendance, en 2008, Belgrade a fait contre mauvaise fortune bon cœur et toléré la situation de facto sinon diplomatiquement : comme l’Espagne, la Grèce, Chypre, la Roumanie et la Slovaquie, la Serbie ne reconnaît pas officiellement le Kosovo comme État indépendant. Réduits à vivre dans des enclaves, interdits de déplacements dans une région qui est le berceau de leur nation, contraints de se rendre dans leurs lieux sacrés encadrés de blindés de la KFOR[1. KFOR : Forces de l’OTAN au Kosovo, déployées depuis mars 1999 à la suite de la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’ONU. La France en est l’un des principaux contributeurs.], victimes de violences chroniques de la part des albanophones rêvant d’un Kosovo ethniquement pur, les quelques milliers de Serbes locaux ne peuvent compter, pour survivre, que sur le soutien de Belgrade, de la Russie et d’organisations humanitaires comme Solidarité-Kosovo en France, pour survivre. Or, récemment, le gouvernement kosovar (dirigé par l’ancien chef de l’UCK, Hashim Thaci, soupçonné de crimes de guerre et de trafic d’organes) a entrepris d’installer de véritables postes-frontières entre le Nord du Kosovo, région peuplée à 90 % de Serbes, et la Serbie. C’eût été la fin de l’aide dont les Serbes ont besoin : pour empêcher la mise en œuvre de cette initiative, les villageois vivant autour de Zubin Potok, Jagnjenica et Jarinje ont érigé des barricades, entravant l’action du gouvernement kosovar et de l’Eulex (la structure policière locale missionnée par l’Union européenne) et déclenchant des incidents au cours desquels des soldats de la KFOR ont été blessés. Un hasard, sûrement : la plupart d’entre eux étaient allemands… À la suite de ces événements, on a entendu des hurlements stridents dans les chancelleries occidentales, en particulier à Berlin. Et quelques jours plus tard, ces mini-émeutes ont opportunément servi de prétexte à la décision de l’Union européenne de reporter à la fin de l’hiver l’examen de la candidature de la Serbie. D’ici là, cette dernière est instamment priée de « poursuivre le dialogue avec Pristina », de « garantir la libre circulation de la KFOR et de l’Eulex » et de « normaliser la situation dans le Kosovo ».
Depuis, une fois l’humiliation digérée, la population serbe hésite entre cynisme et découragement. Au fond, quel est l’intérêt de rejoindre « une structure bureaucratique, impérialiste, militariste et anti-sociale » qui est, par ailleurs, sur le point d’exploser, s’interrogent certains, comme Nikolas Viskovic, professeur de droit à la retraite. Drôle d’idée, finalement, de vouloir à tout prix rejoindre ce grand corps malade qui bride les souverainetés nationales, renchérissent les autres. « Trop de forces sont mobilisées contre nous, note, un brin paranoïaque, Milica K., étudiante en sociologie : les Allemands, qui nous haïssent depuis toujours, les mafieux, qui ont peur pour leur business, les Américains, qui craignent une grande Europe. » De fait, tous les médias se sont fait l’écho de l’étrange lettre adressé aux 27 gouvernements de l’Union européenne quelques jours avant le 9 décembre. Signée par Cedomir Jovanovic, pro-européen, leader du Parti libéral-démocrate (LDP, centre-gauche), compagnon de route de l’ancien Premier ministre adulé par les Occidentaux et assassiné en 2004, Zoran Djindjic, elle invitait l’Europe à ne pas accorder à la Serbie le statut de candidat ! Avec un argument qui peut paraître surprenant : « Nous ne sommes pas dignes d’intégrer l’Union européenne ». Un véritable acte de sabotage qui pourtant n’a pas étonné grand monde : pour beaucoup de Serbes, Jovanovic, qui ne se déplace jamais autrement qu’en 4×4 blindé aux vitres fumées, sous escorte armée, et dont l’origine de la fortune reste mystérieuse, est un cheval de Troie germano-américain…
Que retenir, au fond, de cette triste affaire ? D’abord, la Serbie paie au prix fort l’erreur commise par l’Union européenne elle-même lorsqu’elle a intégré la Roumanie et la Bulgarie, dont les économies étaient alors éminemment plus fragiles et corrompues que celles de la Serbie aujourd’hui. Chat bruxellois échaudé craint l’eau froide balkanique… Ensuite, à humilier les gouvernements serbes qui font preuve de bonne volonté, l’Europe ne réussira qu’à pousser dans le camp anti-européen ou nationaliste les europhiles les plus fervents. Depuis début décembre, les intentions de vote aux législatives prévues en mai indiquent une forte poussée des radicaux et des anciens communistes : comment pourrait-il en être autrement ?
Dans ce contexte, la décision de l’ancien vice-Premier ministre Bozidar Djelic de quitter le gouvernement est à la fois inquiétante et déprimante. Pur produit de l’École de la République, ce fils d’immigrés yougoslaves a été un brillant élève au lycée Louis-Le-Grand avant de poursuivre ses études grâce aux bourses de l’État. Diplômé de HEC, de Sciences-Po, de l’EHESS et de Harvard, il a commencé une carrière prometteuse dans la banque et comme conseiller économique de plusieurs États. Mais en 2000, il a choisi d’abandonner salaires et confort occidentaux pour participer à la reconstruction de son pays, moyennant un salaire équivalent au SMIC français. En 2008, il a notamment été chargé de négocier justement l’entrée de son pays dans l’Union européenne. La claque du 9 décembre a eu raison de son énergie. À 46 ans, lui qui, ignorant les critiques voire les insultes de ses compatriotes, œuvrait depuis onze ans à rapprocher Belgrade des capitales européennes, a décidé de jeter l’éponge. En homme d’honneur et malgré les supplications du Premier ministre, prenant acte de son échec à convaincre ses interlocuteurs allemands, français ou britanniques, il a présenté sa démission. Quelque part dans le monde, une grande banque ou une grande société y gagnera. La Serbie, elle, a perdu un grand homme d’État. Et l’UE un Européen convaincu – ce qui n’est pas si fréquent par les temps qui courent.
La Serbie semble abonnée aux catastrophes historiques. De l’occupation ottomane aux bombardements de l’OTAN en passant par l’occupation nazie et la dictature titiste, elle a appris à leur survivre. Voilà pourquoi il se trouvera toujours un Serbe ou mille pour rejeter tout fatalisme et trouver en toutes circonstances, surtout les pires, matière à se réjouir. Voilà pourquoi, en ce moment, entre Nis et Novi Sad, on évoque moins le mauvais coup de l’Union européenne que la nomination à la tête du gouvernement slovène du maire de Ljubljana, Zoran Jankovic, qui a remporté les législatives : un homme d’affaires de gauche d’origine… serbe ! Quant à Borislav T., jeune chef d’entreprise, les récents événements l’amusent plus qu’ils ne l’inquiètent. « Vous verrez que dans quelques mois, on considérera ce 9 décembre comme la journée des dupes. En 2012, le Conseil des ministres européens aura fini par accepter la candidature de la Serbie alors que les Croates auront, lors du référendum, dit « non » à l’entrée de leur pays dans l’Union Européenne ! »
Ce serait effectivement un amusant retournement. Et peut-être une chance pour l’Europe.[/access]
Arnaud Montebourg vient donc d’annoncer le lancement de son propre mouvement[1. Qui sera effectif le 4 février, avec une soirée au café La Bellevilloise prévue pour les Parisiens.], en marge du PS, qui viendra épauler François Hollande en attendant que son champion vole de ses propres ailes. Ce nouveau-né politique s’appelle La Rose et le Réséda.
Peu banal pour un groupuscule militant qu’on prévoyait au départ de baptiser Nouvelle France, appellation trop contrôlée dont la platitude évoquait plus la Picardie betteravière que la rudesse du Mont Beuvray…
A force de lire partout que La Rose et le Réséda est le titre d’un poème d’Aragon, j’en ai presque oublié ce que m’évoque spontanément ce nom fleuri. Non, vous n’y êtes pas, je n’ai à aucun moment pensé au médicament pour asthmatiques qu’est le Réséda, mais ces trois consonnes mystérieuses résonnaient dans mon oreilles en me laissant un vague souvenir littéraire.
Colonel Réséda ! Là se cachait le secret ! Tel est en effet le nom du personnage imaginaire que Louis-Ferdinand Céline interpelle dans ses fameux Entretiens avec le professeur Y. Délires paranoïaques, élucubrations géniales, inventaires frénétiques qui n’en finissent pas, tout y passe dans les Entretiens…
Eu égard à la réputation sulfureuse de Céline, on présume un quiproquo intertextuel. Car en faisant campagne pour François Hollande, Montebourg attendra la féérie pour une autre fois…
La dernière fois que j’avais entendu parler d’un capitaine qui avait abandonné son bateau en pleine tempête, c’était dans Lord Jim, le roman de Conrad et dans son adaptation plutôt réussie de Richard Brooks, en 1965. Il y avait Peter O’Toole qui jouait le rôle du capitaine trouillard, hanté par sa lâcheté et réussissant une composition merveilleusement hallucinée dans sa recherche de rédemption. Inutile de dire qu’il n’y a que peu de rapport avec le commandant Francesco Schettino, qui a plutôt le physique d’un second rôle dans un porno soft allemand et qui après avoir menti de manière presque désespérée devant les caméras a gardé le même air impassible et bovin quand il s’est retrouvé les bracelets aux poignets, inculpé d’homicides multiples et d’abandon de navire. L’abandon de navire, pour un marin, c’est quand même la honte totale, presque autant qu’une nation qui abandonne son destin à des inconnus qui la notent avec des lettres.
Lord Jim avait abandonné son navire en pleine tempête alors qu’il transportait des pèlerins vers la Mecque. On peut comprendre sa trouille, à défaut de l’excuser. Au milieu des vagues gigantesques qui menaçaient de faire chavirer son navire extrêmement fatigué, Jim a dû se dire qu’il ne laissait pas vraiment tomber ses passagers puisqu’ils avaient la Foi et que la Foi peut tout. D’ailleurs, il a eu raison puisque dans le roman comme dans le film, à la fin, les pèlerins sont sauvés in extremis, par une canonnière française si je me souviens bien. A cette époque là, vers 1900, la France avait des canonnières et pratiquait la politique du même nom. Elle n’attendait pas, tétanisée, que des libéraux apatrides lui dictent son destin, mais c’est une autre histoire.
Francesco Schettino, lui, n’a pas été victime d’une tempête. Apparemment, il a voulu faire le kéké avec un bateau qui ressemble à une barre HLM flottante, ce qui n’est pas très malin. On appelle ça l’inchino et cela consiste à naviguer le plus près des côtes possible, sirènes mugissantes et toutes lumières allumées, histoire de faire coucou aux habitants d’une île, en l’occurrence les huit cents résidents de Giglio.
C’est bien un truc d’Italien, de faire ça, un truc de citoyen venant d’un pays encore plus mal noté que nous, c’est dire. Et ça ne va pas arranger leurs affaires auprès des agences, une histoire de ce genre. Même si Mario Monti n’est pas Berlusconi, s’il montre dans le pilotage de l’économie italienne les mêmes dispositions que Francesco Schettino dans la manœuvre du Concordia, ça augure mal de la suite des opérations.
En plus, Schettino aurait dû savoir qu’il ne transportait pas des pèlerins musulmans mais des touristes occidentaux, c’est à dire des gens qui n’ont plus la Foi, qui oublient dans des croisières calibrées comme des pommes golden que leur seul horizon historique est une soumission définitive à des régimes austéritaires et qu’ils n’ont, par conséquent, aucune chance d’être rédimés. Lord Jim, lui, dans la deuxième partie du roman de Conrad, se rachète en aidant une tribu opprimée en Malaisie dans sa lutte pour l’indépendance. Je ne veux pas faire de procès d’intention à Francesco Schetttino mais après un tel fiasco, je le vois plutôt se reconvertir dans un domaine où son physique, comme nous le disions, sera parfaitement adapté : l’industrie pornographique.
Cependant, j’espère me tromper, qu’il sera touché par la grâce et qu’on entendra parler de lui dans quelques années comme le chef d’un maquis des Abruzzes, entourés de partisans souverainistes, comme ceux que l’on voit au début de Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola, un film encore plus émouvant que le Lord Jim de Richard Brooks, parce qu’il montre toute une génération victime d’un naufrage, celui de ses illusions, un peu comme celles des jeunes européens dégradés d’aujourd’hui.
La plantureuse chanteuse pop polonaise Doda, Dorota Rabczewska de son vrai nom mais fichtrement plus difficile à prononcer, devra casser sa tirelire pour avoir osé déclarer lors d’une interview qu’elle ne croyait pas aux récits de la Bible. Et qu’il est difficile de croire quoi que ce soit écrit par gens qui ont bu trop de vin et fumé des cigarettes d’herbe.
Personnellement j’ai trouvé ce commentaire plutôt rigolo, avouez qu’on a déjà entendu franchement plus crétin dans la bouche d’un(e) artiste. Mais apparemment tout le monde ne pense pas comme moi, et notamment en Pologne où la jeune femme s’est vue condamnée après cette interview à une amende pour « offense aux sentiments religieux ».
Ici comme la-bas, il semblerait donc que certains cathos en mal de reconnaissance, aient décidé de ne se réveiller que pour faire la course avec leurs camarades intégristes musulmans. En pensant à Charlie Hebdo, j’ai envie de dire : « Qui sera le plus con ? »
Cette pauvre âme perdue ira probablement en Enfer. Rendez-vous là-bas ! On s’emmerdera de toute évidence moins qu’au Paradis puisque les cons iront à la droite du bon Dieu. Lui par contre risque de trouver le temps long, très très long.
A moins qu’il ne siffle lui même la fin de la récré !
Comme la chute des feuilles et la crainte de la canicule, la question des parrainages revient à dates fixes durant les mois qui précèdent les élections présidentielles – et avec elle, la charge rituelle des médias contre le dirigeant du Front National, hier Jean-Marie Le Pen, aujourd’hui sa fille Marine, accusé, à tort ou à raison, de crier au loup alors qu’il serait certain d’obtenir les 500 précieuses signatures… Il n’empêche, il faut bien se poser la question : que penser d’une règle qui, loin de rationaliser le jeu politique, entraîne des perturbations répétées, suscite dans l’opinion publique un sentiment de malaise et fait planer sur le système un risque non négligeable, celui du « séisme », réel ou supposé, qu’entraînerait la non candidature d’une femme pour laquelle souhaite voter 1/5e du corps électoral ? En prenant un peu de champ, on s’aperçoit que la règle actuelle relative aux parrainages est politiquement insoutenable dans son principe tout autant que dans sa pratique.
Dans son principe, ce système conduit en effet à établir, au dessus de la démocratie, un mécanisme qui, au fond, s’apparente au scrutin censitaire.
En 1962, à l’instauration de l’élection du chef de l’État au suffrage universel direct, un système de filtrage avait certes été établi afin d’empêcher que n’importe qui puisse se présenter – ce qui aurait eu pour effet de discréditer cette élection, ses résultats, et l’autorité du Président élu. Il faut bien, explique alors le Général de Gaulle, « éviter l’énergumène qui jettera le trouble ». C’est suivant cette perspective, qu’après avoir songé au chiffre de cinquante parrains, ce qui lui semblait suffisant, il accepte d’aller jusqu’à cent. En revanche, De Gaulle refuse de suivre son Premier ministre, Georges Pompidou, qui suggère de monter jusqu’à mille, deux mille, voire cinq mille parrains, ce qui eût limité les candidatures aux représentants des deux ou trois principaux partis, et assuré leur mainmise sur une élection qui, précisément, visait à limiter leur influence.
C’est pourtant ce qui va arriver au début du septennat du président Giscard d’Estaing, la loi organique du 18 juin 1976 relevant la barre à cinq cents parrainages provenant d’au moins trente départements différents. Si l’on ajoute que ces parrainages sont uniques, publics et qu’ils doivent être recueillis dans un délai très bref, on comprend pourquoi il est désormais impossible de se présenter à la présidentielle si on ne dispose pas, sur l’ensemble du pays, d’un réseau dense et bien implanté au niveau local.
En consacrant la mainmise des grands partis sur l’élection présidentielle, la règle actuelle institue une oligarchie de fait : celle des personnes susceptibles de parrainer un candidat, seules appelées à participer au réel premier tour de l’élection présidentielle. Le suffrage censitaire ancienne manière, tel qu’il fut pratiqué sous la Restauration et la Monarchie de juillet, consistait à distinguer deux catégories de citoyens, les passifs et les actifs, en se fondant sur le montant de l’impôt acquitté, et donc, sur l’importance de la propriété détenue. Il ne s’agissait pas pour autant d’instituer la domination des riches sur les pauvres : en fait, l’idée qui sous-tend ce mécanisme, c’est que les citoyens possédant quelque chose seront vraisemblablement plus compétents que ceux qui n’ont rien. En somme, la richesse est considérée comme une présomption de capacité, la pauvreté étant, à l’inverse, une présomption d’incapacité : comment celui qui n’a (même) pas réussi à s’enrichir, c’est-à-dire, à satisfaire son intérêt privé, pourrait-il sérieusement participer à la détermination de l’intérêt collectif, et au gouvernement de la cité ? Avec le système actuel de parrainage, la distinction ne se fonde plus sur la possession de biens, mais sur celle d’une fonction élective qui vaut brevet de capacité pour celui qui la détient.
La loi électorale de février 1817 octroyait la citoyenneté active à environ 100 000 personnes ; la loi organique de 1976 la limite à environ 47 000 élus. Dans les deux cas, cependant, c’est une même logique qui est à l’œuvre : un système de double présomption, de capacité pour ceux qui figurent sur la liste, et d’incapacité pour les autres, c’est-à-dire, pour les citoyens ordinaires, et en somme, pour le peuple. Sur le plan des principes, c’est-à-dire, au regard de la théorie démocratique, cette solution est évidemment inadmissible : le seul mécanisme défendable serait un parrainage citoyen – en vertu duquel pourraient être candidats tous ceux qui pourraient se prévaloir du soutien d’un certain nombre d’électeurs, suivant des modalités déterminées par la loi. Alors seulement, disparaîtrait l’invraisemblable distinction entre citoyens actifs et citoyens passifs.
Sans doute pourrait-on rétorquer que ce filtrage, contestable dans son principe, n’en est pas moins indispensable en pratique. Cela ne fait aucun doute : si l’on veut que le mécanisme électif puisse fonctionner, il faut de toute évidence limiter le nombre des candidats. Bref, il faut opérer une sélection. Mais ce que l’on constate à ce propos, c’est que le filtre actuel ne remplit plus sa fonction, puisqu’il ne parvient pas à empêcher pas la multiplication des candidatures fantaisistes : en 2002, le moins représentatif des seize candidats, M. Gluckstein, n’eût ainsi aucun mal à réunir très rapidement un nombre de parrainage largement supérieur au chiffre requis, pour n’obtenir en définitive que 0,47 % des voix.
De là, une conclusion difficilement récusable : un mécanisme de filtrage citoyen, beaucoup plus satisfaisant sur le plan des principes, serait aussi, plus efficace sur le plan de la pratique. Et une question : pourquoi cette réforme de bon sens – que prônait déjà le comité Balladur dans son rapport remis en octobre 2007 au président de la République – est-elle toujours en attente ?
Sur le principe, je suis d’accord avec toi : seuls les Français devraient pouvoir voter en France[1. Dans « Le droit de vote aux Français ! Un rejet ? Non, un projet », paru dans Causeur magazine n° 42, décembre 2011, Cyril Bennasar motivait ainsi son hostilité au texte voté par le Sénat: « La République est française et il n’y a pas de haine de l’étranger quand elle choisit de ne s’appuyer que sur des épaules françaises pour choisir ses représentants ». Il y mettait aussi en garde contre le risque à venir d’une emprise communautariste, voire islamiste sur certaines banlieues.]. Mais tu l’auras remarqué, nous ne sommes pas dans un monde idéal. Celui-ci ne nous convient ni à toi ni à moi. Il n’aura échappé à personne que nos raisons d’insatisfaction sont très différentes voire opposées. Et pourtant, j’ai le sentiment que, sur l’essentiel, nous aspirons à la même chose.
Tout d’abord, je n’ai pas trouvé très malin que la nouvelle majorité sénatoriale de gauche fasse du droit de vote des étrangers aux élections locales l’une de ses priorités. Il me semble que la gauche est confrontée à de tout autres urgences, à commencer par la redéfinition de son identité. Elle doit choisir : ou elle se contente de soigner les blessés du capitalisme, ou elle montre qu’elle a la volonté et la capacité d’inventer une autre médecine.
Parce que vois-tu, cher Cyril, si cette affaire de droit de vote des étrangers fait problème, c’est parce que tout le reste fait problème aussi. En période de crise, on se sent fragile, mal dans ses pompes et dans son identité : du coup, à la simple idée que, dans une ville française, la petite enfance − ou l’urbanisme ou les affaires sociales − pourrait être confiée à un élu tunisien, on se dit que le péril islamique est à nos portes.[access capability= »lire_inedits »]
Est-ce parce qu’ils sont plus sages que nous ou parce qu’ils étaient alors bien plus confiants que nous ne le sommes aujourd’hui ? En tout cas, plusieurs pays européens ont adopté depuis belle lurette cette réforme qui soulève tant de passions françaises : les Pays-Bas, la Suède, le Danemark, sans oublier le Royaume-Uni qui permet carrément à tous les ressortissants du Commonwealth de voter − ce qui, pour le coup, signifie qu’un épicier pakistanais musulman de stricte observance peut, si ça se trouve, faire basculer la majorité municipale de Hackney ou d’Acton ! Je pourrais aussi te parler de la Slovénie, de la Finlande et même de la Belgique dont la guerre civile larvée et la crise politique la plus longue de l’histoire n’ont, que je sache, rien à voir avec ce vote allogène pour les bourgmestres et autres échevins.
Les Pays-Bas ont été pionniers en la matière : depuis 1986, tous les étrangers peuvent voter et être élus lors des élections locales. Tous ceux qui satisfont aux critères − cinq ans de résidence pour les non-Européens, sans délai pour les ressortissants de l’UE − sont convoqués d’office, comme tous les citoyens néerlandais, et sans même avoir à s’inscrire sur des listes électorales ! Et malgré l’inquiétante ascension d’un fondamentalisme musulman qui s’est manifesté par l’assassinat de Theo Van Gogh, la Hollande n’est pas revenue sur cette législation profondément libérale. Ce qui prouve que, quand la société est agressée, elle a toujours le choix. Elle peut se crisper, ce qui est exactement ce que veulent les agresseurs qui pourront justifier l’escalade de la violence par celle de la répression. Mais c’est en refusant de transiger sur ses valeurs fondamentales de liberté et de tolérance qu’elle prouve que ces valeurs sont toujours plus fortes que l’intégrisme.
Venons-en à la France, notre « chère querelle ». Comme toi, sans doute, je me sens profondément l’héritier de la Révolution française. Alors, on ne cesse depuis quelque temps de me rappeler qu’elle a été terroriste, voire génocidaire. Pour autant, je me refuse à oublier qu’elle a affirmé que « tous les hommes naissent libres et égaux en droit » et, conformément à cette proclamation, accordé la citoyenneté aux juifs. Je n’oublie pas non plus ce que dit l’article 4 de la Constitution montagnarde de 1793 : « Tout étranger qui, domicilié en France depuis une année, y vit de son travail, ou acquiert une propriété, ou épouse une Française, ou adopte un enfant, ou nourrit un vieillard, tout étranger enfin qui sera jugé par le corps législatif avoir bien mérité de l’humanité est admis à l’exercice des Droits de citoyen français. » Être républicain, c’est admettre ce paradoxe ou cet oxymore d’une « nation universelle ». En ce sens, la France est un droit de l’homme : cela ne signifie évidemment pas que tout individu concret puisse exiger un passeport, mais que, d’où qu’ils viennent, tous les hommes ont leur chance. Oui, ce pari sur l’universel présente des risques. Mais c’est lui qui fait la grandeur de notre pays.
Or, la question du droit de vote des étrangers constitue un test. Car à travers elle, c’est bien notre capacité à articuler singulier et universel qui est mise à l’épreuve.
Certains craignent, et tu en fais partie, que la participation des résidents étrangers à cet acte fondamental de la vie en collectivité fasse émerger un vote identitaire, voire communautariste − et, disons-le clairement, un vote islamiste. En réalité, c’est en leur refusant ce droit, et donc en séparant les habitants d’un même pays en catégories politiques distinctes qu’on encourage le communautarisme. Je te rappelle que les étrangers − et c’est heureux − bénéficient des mêmes libertés fondamentales et des mêmes droits sociaux que les citoyens français. Ils sont assujettis à l’impôt et contribuent ainsi à la richesse nationale… Mais à partir du moment où ils ne peuvent pas élire leurs représentants, ils sont dans l’incapacité de « constater la nécessité de cette contribution publique » conformément à l’article 14 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. « Mêmes droits, mêmes devoirs » : c’est en appliquant ce principe d’égalité entre tous ceux qui résident sur son sol que la République pourra faire fonctionner le contrat social et garantir l’intérêt général.
Par ailleurs, il me semble particulièrement grave que l’on ait créé dans les faits deux catégories d’étrangers : en « première classe », les ressortissants de l’UE ont le droit de voter et de faire flamber les prix de l’immobilier en Dordogne (ce qui est plus gênant que de répandre la coutume des saucisses à la menthe au petit déjeuner…) ; en « deuxième classe » on relègue ceux dont les grands parents et arrière-grands-parents ont versé leur sang pour la France lors des deux dernières guerres mondiales.
Bref, si tu ne veux pas, cher Cyril, que tous les musulmans de France votent pour d’hypothétiques candidats islamiques, le meilleur moyen est de leur accorder ce droit de vote, et vite. J’ajoute que, dans la foulée, on verra peut-être l’ensemble des classes populaires renouer avec le vote. Parce que, vois-tu, si les musulmans étrangers ne votent pas parce qu’ils n’en ont pas le droit, les musulmans français ne votent pas davantage. Et ce qui mine la démocratie, ce n’est pas le vote, c’est l’abstention. Je vais te donner l’exemple de Roubaix, ville que je connais un peu, où les Français d’origine arabe représentent une part importante de la population. Lors des élections municipales de 1995, leur abstention massive a abouti, au deuxième tour, au maintien du candidat FN et à une triangulaire que socialistes et centristes ont gagné de justesse. Après ce grand frisson, les associations se sont mobilisées pour inciter les « jeunes », comme on dit, à s’inscrire sur les listes électorales. Eh bien, si le score du FN a sensiblement baissé, ces nouveaux électeurs n’ont pas voté pour des islamistes, mais banalement pour les écolos, la gauche et même… la droite.
Je te l’accorde : la situation s’est encore dégradée depuis cette époque. Offrir aux étrangers qui vivent en France la possibilité de participer à la vie politique de leurs communes, c’est prendre le risque de permettre à ceux qui rejettent nos valeurs de les retourner contre nous. Mais c’est aussi se donner une chance de renforcer la démocratie. Oui, c’est un pari, un pari républicain. Eh bien moi, je prends le pari. Tope là ?[/access]
Comme chaque année, on nous a beaucoup parlé des nouveautés révélées au grand public à l’occasion du CES, salon mondial annuel de l’électronique qui vient de fermer ses portes à Las Vegas. Cela dit, ces nouveautés en sont-elles vraiment ? Permettez-moi d’en douter. Il en va ainsi du téléviseur LG 55EM9800 qui a remporté le prix de meilleur appareil du salon. Tout ça parce que son écran OLED atteint la taille record de 55 pouces (soit environ 1,40 m de diagonale), et n’affiche que 4 mm d’épaisseur… Mais à chaque salon on nous présente des télés toujours un peu plus grandes et toujours un peu plus fines. Bof d’Or donc…
Même motif, même punition pour le téléphone « révolutionnaire » Ascend P1S du chinois Huawei qui ne mesure, nous dit-on que 6,7 mm d’épaisseur. Et bien justement, gagner un dixième de millimètre, c’est un peu mince comme record, non ?
On ne vous parlera même pas du futur nouveau flop commercial de Nokia, le Lumia 900, qui se vante de tourner sous Windows Phone 7. C’est un argument de vente, ça ?
Non la seule vraie nouveauté de ce CES c’est du constructeur américain FitBit qu’elle vient avec la balance Aria WiFi Smart Scale. Comme toutes les bascules trop chères qui se respectent, elle ne se contente pas de vous renvoyer un banal XX,X kilos mais mesure les évolutions de votre poids, de la masse graisseuse et de l’indice de masse corporelle sur la durée. Mais tout ça n’est pas très neuf.
Non la vraie nouveauté de l’Aria WiFi Smart Scale c’est qu’elle peut afficher, en temps réel, toutes ces informations stratégiques sur votre compte Twitter ou votre profil Facebook. C’est y pas beau, le progrès ?
Parmi les questions qui vont structurer le débat politique au cours des prochaines années, le protectionnisme occupe une place centrale. N’étant bien évidemment pas tranché, il met en jeu des propositions contradictoires autour de la question plus générale de la mondialisation.
Parmi les arguments échangés, il en est un qui semble incontournable : « toutes les économies, développées ou en voie de développement, sont largement ouvertes à la mondialisation ». A l’appui de ce fait réputé incontestable, le taux d’ouverture. Ce ratio indique la part des exportations d’un pays rapportée à son PIB (Produit Intérieur Brut). A l’échelle mondiale, le taux moyen d’ouverture calculé par l’OMC est de 28%. Près d’un tiers de l’activité économique moyenne des Etats serait donc exportatrice. Autrement dit, engagée dans la mondialisation. En France, ce chiffre est de 25% : à sa lecture, on imagine que près d’un quart des Français travaillent pour l’exportation.
Mais, comme nous le signale Gilles Ardinat dans Le Monde diplomatique, c’est une supercherie. Car dans le calcul du taux d’ouverture, les exportations sont comptabilisées en termes de chiffre d’affaires (cumul des prix payés par les consommateurs étrangers), alors que le PIB comptabilise uniquement la valeur ajoutée de l’économie (la marge brute dégagée par les industries et les commerces), sans les chiffres d’affaires. Pour preuve, Singapour dispose selon l’OMC d’un taux d’ouverture de 196 % et exporte pour 357 milliards de dollars alors que son PIB n’atteint que les 182 milliards de dollars. On comprend là les limites d’un tel chiffre.
En fait, les entreprises exportatrices dégagent en moyenne une valeur ajoutée de 25% sur leur chiffre d’affaires exporté. La part de la valeur ajoutée dans les exportations rapportée à l’ensemble du PIB est donc 4 fois inférieure au taux d’ouverture officiel. On ne peut comparer que des choses comparables et le vrai taux d’ouverture des économies mondiales est en fait 4 fois inférieur à celui qui est utilisé dans les statistiques internationales. En d’autres termes, pour la France, le vrai taux correspond à 25% / 4 soit environ 6%.
Cela signifie que l’activité produite en France concerne à 94 % le marché intérieur français. Ce chiffre s’avère très proche de ceux des autres pays européens. Si l’on considère par ailleurs que parmi les 6% d’exportations françaises, plus de 70 % d’entre elles s’effectuent sur le marché européen, le taux d’ouverture extra-européen de la France n’est plus que de 2% (soit 30% de 6%). Autant dire que 98% de l’économie française concerne une activité interne au marché européen.
On peut remercier Le Monde diplo de nous avoir rappelé ces informations précieuses pour juger des débats futurs sur l’intérêt ou le prétendu danger d’un protectionnisme européen.
A l’occasion de la sortie de son livre Aimer voir, Hector Oblak, le critique d’art, a accordé à Causeur une interview.
Isabelle Marchandier. Vous donnez vie à la peinture : quand on lit Aimer Voir, cette surface plane a un relief, des contours, une odeur. Est-ce un livre d’amateur ou de critique d’art ?
C’est la même chose ! Le critique d’art est d’abord un amateur d’art — tout comme devraient l’être l’historien d’art ou le philosophe qui parle d’art, ce qui n’est hélas pas toujours le cas. La tâche du critique est d’élucider le comment et le pourquoi de son jugement d’amateur, et de le transmettre. Comme je l’ai écrit en couverture, « ce livre résume la passion de ma vie, aimer voir et faire aimer ».
Cyril Bennasar. Mais aujourd’hui, l’humanité aime voir et même elle n’aime que ça. Comme le dit Régis Debray, la vidéosphère a remplacé la graphosphère. Pourquoi faudrait-il apprendre à « aimer voir » ?
Voir une vidéo, ce n’est pas voir, c’est suivre des images qui sont portées par des mots. Diffusez une émission sans son et vous verrez si la télé fait de l’audimat. Nous sommes à une époque où la quasi-totalité des adolescents — je pense à ma fille Anouk — prennent comme une punition de regarder un chef-d’œuvre du cinéma muet. Le problème, c’est que l’image d’aujourd’hui, celle qui déferle sur les écrans et dans la rue, est toujours le support d’un message ou la preuve d’un événement – autrement dit l’illustration d’un discours, écrit ou parlé. Pour exister, l’image doit bouger et faire du bruit. Elle a cessé de se suffire à elle-même perdant, avec son autonomie, de sa richesse, de son ambiguïté, de sa complexité. Elle est devenue univoque. Comme de surcroît c’est toujours le mot qui dirige et l’image qui illustre, celle qui emporte le morceau est celle qu’on comprend instantanément. Mais les images univoques sont les plus pauvres.
CB. Pourquoi l’univocité serait-elle synonyme de pauvreté ?
Seule la mauvaise peinture n’a qu’un seul message à donner, comme si c’était une affiche.
L’ambiguïté des significations est la grande affaire de l’art de peindre. Le modèle de tel portrait est-il triste ou heureux? L’assaut de telle nymphe par un satyre est-elle une scène d’amour ou d’agression ? En délivrant les tableaux de leur contexte original, le musée permet de mieux en mesurer la puissance d’évocation. Seulement, voir et comprendre une image muette n’est pas évident pour la plupart des gens — qui sont d’une modestie incroyable. Ils demandent des clés. Ils sont contents d’apprendre à voir. Et j’adore mon métier.
CB. C’est surtout que la plupart des gens n’ont plus de culture.
Et ceux qui en ont ne sont pas toujours les plus sensibles…[access capability= »lire_inedits »] J’ai le sentiment qu’à Causeur, vous êtes surtout des littéraires et que dans la bonne tradition de l’intellectualisme français, vous ne réagissez qu’à l’appauvrissement de l’expression écrite. Ce n’est pas l’image qui l’a emporté sur le texte, ce sont les mauvais textes qui l’emportent sur les bons, et les mauvaises images sur les bonnes. Et je ne vois à cela qu’une seule raison, il y a beaucoup plus d’images et de textes publiés qu’avant — puisqu’il suffit de deux clics pour les rendre publics. Mais je reste persuadé que les chefs-d’œuvre ont été choses fort rares en tout siècle. Sur ce point, je ne suis pas réactionnaire. La poésie française était très faible au XVIIIe tout comme la peinture allemande du XVIIe. Mais on ne se souvient que des grandes œuvres, et c’est très bien comme ça.
IM. Comme le disait Alain Finkielkraut dans son émission (Répliques, 26 nov 2011), « l’amateur de représentations est servi, comblé, saturé. Sa table, ou plutôt sa tablette, ne désemplit jamais. Ses écrans ruissellent d’images toutes plus époustouflantes, plus captivantes, plus choquantes, plus sidérantes les unes que les autres. Pourquoi irait-il voir ailleurs ? Qu’est ce qui devrait le pousser à délaisser, pour la peinture, le spectacle dans lequel il baigne ? »
C’est que la peinture est d’abord un objet, avec un cadre et une épaisseur. Quand vous zoomez dans ces images qu’on voit défiler sur les murs ou les écrans, vous n’avez que des pixels. Si vous vous approchez d’un tableau, vous avez un nouveau tableau, toute la différence est là. Une peinture est un condensé d’images qui s’enchâssent les unes dans les autres : tel paysage contient un personnage mais si vous approchez du personnage vous avez une scène que vous ne pouviez pas vraiment voir quand vous regardiez le paysage. Toute peinture est un trésor visuel. L’œil circule à l’intérieur d’une scène de genre et peut découvrir une nature morte et un portrait, et l’image prend du temps à être regardée.
IM. L’art est dans les détails ?
Les œuvres de bien des peintres, je pense à Greco et Cézanne, ne sont vraiment sublimes que si l’on s’approche de leurs détails. Dans la peinture classique, l’image entière du tableau est souvent bien moins originale que chacune de ses parties. Une Vierge à l’enfant de Raphaël ressemble, avec sa composition pyramidale, à une Vierge à l’enfant de n’importe quel artiste de son époque… sauf si l’on compare les visages, les mains, les vêtements, etc. Le détail cesse d’être un détail et devient un tableau dans le tableau, avec son espace à lui. Et comme on ne peut pas tout voir à la fois, on est obligé de se promener, c’est toujours un film de regarder un tableau, que vous ayez une caméra ou pas. C’est pourquoi le filmage réel du tableau m’est apparu, il y a 12 ans déjà, comme le médium inespéré de la critique d’art.
IM. En filmant les tableaux à la fois dans leur globalité et dans les « trésors cachés » dans les détails, vouliez-vous ringardiser ou rendre inutile la bête visite au musée ?
Non bien sûr, mais j’avoue que ça m’a tenté. Lorsque j’ai visionné les rushes de mes premiers films, je me suis tout d’abord réjoui à l’idée de me passer d’aller au musée pour contempler les œuvres. Mais j’oubliais que j’avais vu l’œuvre originale avant de voir les images filmées qui ne faisaient qu’éclairer mes souvenirs. Il faut sortir du clivage entre une position hyper-moderniste qui privilégie l’image numérique au détriment de l’original et celle des traditionalistes qui dénigrent toute reproduction au profit de ce qu’ils appellent la « présence » de l’œuvre, même s’ils la voient très mal. En vérité, les deux positions ont leur part de vérité pour des raisons très concrètes que toute personne de bonne foi ne peut que partager. Qui n’a pas rouspété devant les œuvres mal éclairées des églises ? Qui n’a pas fortement désiré monter sur un escabeau pour contempler à sa guise les détails logés en haut du tableau ? En sortant de l’église, on est bien content de revoir quelques détails dans un livre pour pallier les mauvaises conditions de visibilité du lieu d’exposition. En même temps, il y a une vulgarité inhérente à la reproduction de tableaux : couleurs trop contrastées, trop saturées et absence d’échelle. En définitive, la peinture à l’huile et l’image numérique complètent leurs insuffisances respectives et c’est à travers un dialogue entre un original manquant de lisibilité et une reproduction manquant de subtilité, que l’image optimale du tableau s’élabore dans notre tête.
CB. Je reviens à la charge. N’est-ce pas uniquement grâce à votre discours que l’on peut voir et aimer les œuvres que vous commentez ? La peinture peut-elle se passer de discours ?
Je ne fais que reconstituer par un discours le raisonnement que tout amateur hautement sensible à la peinture se fait intérieurement, si j’ose dire sans y réfléchir, dans la fraction de seconde de son jugement esthétique. Mon discours est une invitation à rentrer dans le cénacle des amateurs d’art qui s’y connaissent. Mais, si vous sous-entendez par votre question que mon discours crée de toutes pièces ce qu’il y aurait à voir, c’est que c’est un mauvais discours. Et si vous voulez dire que c’est toujours le discours qui donne de la valeur à l’œuvre, vous vous trompez. À mon tour d’être réactionnaire : je crois dur comme fer à une objectivité du beau et tous mes efforts sont destinés à en montrer l’évidence. D’ailleurs, les lecteurs pourraient même se contenter de lire les titres et de regarder les images que j’ai choisies pour chacun de mes textes. « Fragonard, peintre éclairagiste » vise à faire comprendre que Fragonard utilise, en quelque sorte, des spots de lumières dans ses compositions, et qu’il faut y être attentif pour apprécier l’ambiance toute particulière qu’il sait apporter aux espaces évoqués. Bref, je ne suis pas de ces écrivains qui croient que leurs précieuses phrases pourront restituer, de façon littéraire, la beauté visuelle de leur objet. Si poésie il y a, ce n’est pas la mienne, c’est celle de l’artiste.
CB. Fausse modestie…
Pas du tout, car c’est très difficile. Il faut que le critique d’art soit le plus impersonnel possible pour s’identifier à l’artiste et ressentir ce qu’il a voulu faire passer en peignant sa toile. Changer de personnalité en passant d’un artiste à l’autre, tel est le sport favori du critique d’art. Comme le pensait Thierry de Duve, un brillant esthéticien aujourd’hui injustement oublié, on ne devrait être critique d’art que si l’on est d’abord amateur d’art, et bien des philosophes devraient d’abord faire de la critique d’art avant d’échafauder leurs discours, ce qui est loin d’être leur cas.
IM. Vous leur reprochez de ne pas avoir de jugement esthétique. Mais est-ce leur boulot ?
Ce n’est pas leur boulot, mais ils ne peuvent pas s’en passer pour faire leur boulot. Car aucune construction théorique sur l’art n’est pertinente si son auteur n’a aucune sensibilité à la chose. L’art est un domaine qui demande à être goûté, et ne sera jamais réductible à une somme de connaissances, aussi vaste soit elle, qu’il suffirait de transmettre. On peut toujours repérer que tel tableau de Mantegna est une Sainte Conversation, disserter à l’infini sur le dialogue situé hors du temps et de l’espace qui s’y instaure entre la Vierge et quelques saints de diverses époques. Mais voir une Sainte Conversation particulière en tant qu’œuvre d’art (et non plus seulement en tant que retable utile à la cérémonie du prêtre devant son autel), ce n’est pas la comprendre, c’est être sensible à la manière dont elle est agencée, peinte, colorée, etc.
Je suis atterré par l’inutilité de certains textes fameux comme le Tintoret de Sartre, ou le Francis Bacon de Gilles Deleuze, tellement moins profonds que le Degas de Paul Valéry qui, lui, était un vrai amateur.
IM. C’est un peu court. Il y a des essais fabuleux qui font avancer la pensée sur l’art, sans qu’il y soit question de goût, ceux de Sigmund Freud sur Michel-Ange ou ceux d’Erwin Panofsky sur la vanité. Parce qu’ils allaient bien au-delà de la critique d’art à la Obalk…
Ces textes ont fait avancer la pensée sur la civilisation… mais pas sur l’art. Vous allez me trouver dogmatique, mais ramener l’art au seul enjeu de la civilisation, ça peut vous paraître amplement suffisant, mais pas à moi. Puisqu’on est parti dans la polémique amicale, je vous soupçonne à Causeur d’avoir de la sympathie pour mon travail, non pour ma manière d’entrer dans les tableaux, mais parce que vous êtes « idéologiquement » pour l’art — témoignage grandiose de la tradition et de l’identité d’une nation, ce qui est par ailleurs tout à fait vrai. C’est à travers l’art qu’on comprend le mieux les différences entre l’identité de Rome, de Florence ou de Venise. Mais l’art mérite mieux que d’être l’indice de l’évolution d’une civilisation — car c’est aussi le cas du prix du pain, des horaires du coucher de la paysannerie, de la perruque du Doge, ou de la popularité croissante du culte de la Vierge qu’on repère au nombre d’Assomptions dépeintes à partir du XVIe siècle… Or, historiens et philosophes pourraient élaborer exactement les mêmes théories si ces Assomptions de la Vierge étaient des croûtes, et non les chefs-d’œuvre que l’on connaît de Titien, Corrège, Vélasquez, Zurbaran, etc.
IM. En somme, si vous ne prétendez pas au monopole du discours sur l’art, vous revendiquez une légitimité supérieure ?
L’art n’est pas une activité sociologique comme une autre : il ne nous intéresse de manière privilégiée que parce qu’il est le lieu du sublime, ou si vous voulez du « beau fait de main d’homme » selon la jolie expression de Caillois, si je ne me trompe pas. Et ce ne sont pas vos admirables textes de Freud ou de Panofsky qui rendent compte de ce mystère fondamental des chefs-d’œuvre. « Quant à l’art, la psychanalyse n’a qu’à baisser les bras », reconnaissait d’ailleurs Sigmund Freud.
CB. Juger, c’est hiérarchiser : rien n’est plus inégalitaire que le génie. Mais ce n’est pas seulement entre les peintres que vous établissez une hiérarchie, c’est aussi entre les tableaux d’un même peintre et même entre les détails d’un même tableau. Y a-t-il une aléatoire du génie ?
C’est certain. L’artiste n’est pas un concept et chacune de ses œuvres est à chaque fois un pari plus ou moins réussi. En montrant la « finesse crescendo » de trois portraits peints respectivement par Aspertini, Solario et Antonello, je formule un jugement, donc une hiérarchie, que j’espère faire partager au lecteur. Mais si, au bout du compte, il est en désaccord avec moi, j’ai réussi mon coup puisque ce qui m’importe, c’est de lui donner l’occasion de former son jugement.
CB. D’accord, mais le jugement fait appel à la raison, donc à la démonstration. Avez-vous la prétention de « démontrer » ?
Je ne crois rien démontrer… mais je montre. Je montre et je compare. Je fais un bout du chemin vers le lecteur, en espérant que l’évidence de la comparaison lui parlera, afin qu’il fasse l’autre moitié du chemin en exerçant une sensibilité que j’aurais pu éveiller. Pardonnez-moi cette prétention, mais ça marche. Combien de gens m’ont remercié de leur avoir fait aimer les œuvres de Patinir qu’ils trouvaient anecdotiques, celles de Raphaël qu’ils trouvaient académiques, celles de Cézanne qu’ils trouvaient maladroites, etc.
IM. Si on vous suit, la beauté naît d’un agencement de couleurs, formes et textures, c’est-à-dire de la seule matérialité d’une œuvre et pas du tout de ce qu’elle dit ou raconte. Peut-on aimer une descente de croix de Rubens sans en connaître au moins l’arrière-plan religieux ?
On n’a pas besoin de moi pour savoir ce qu’est une Descente de croix. Le Christ est descendu de la croix où il était cloué, mais ça ne va pas très loin d’en savoir plus, même si, je vous le répète, c’est tout à fait nécessaire de le savoir. Je dis seulement que vous n’avez pas besoin de savoir, par exemple, que Joseph d’Arimathie a payé l’enterrement du Christ pour racheter la faute du Sanhédrin ou mille autres détails passionnants des Evangiles… pour apprécier le tableau. Ce qui est difficile, ce qui est ineffable, ce qui est merveilleux, c’est d’essayer de savoir en quoi les descentes de croix de Rubens sont de Rubens. Et la réponse ne se trouve nulle part ailleurs que dans l’observation de ce qu’il y a à voir : dans l’anatomie du Christ, dans la physionomie des personnages, dans la texture de leurs drapés, dans les couleurs de la chair, dans la composition particulièrement virtuose et dans la décomposition du temps que Rubens a su mettre en scène.
CB. Revenons tout de même à la question du fond et de la forme. Je ne suis toujours pas convaincu. En rejetant la question de la signification, ne pêchez-vous pas par formalisme ?
D’abord, je ne rejette pas : je relativise. Ensuite, je ne suis pas formaliste au sens moderniste du terme : je n’ai jamais considéré la peinture comme une surface plane recouverte de couleurs, je ne fais pas comme si elle ne représentait pas des hommes et des femmes qui pleurent, crient, s’aiment ou se tuent — et cela me suffit pour percevoir le sens de l’œuvre, nécessaire au jugement que je pourrais lui porter. Bref, je crois que le sens d’un tableau est amplement dans ce que la peinture donne à voir à tout regardeur, même s’il ne connaît pas la mythologie grecque ou les légendes celtiques. Si le tableau montre une femme brandissant la tête décapitée d’un homme, ça ne changera rien à la valeur du tableau de savoir qu’il s’agit de Salomé ou de Judith. La tension réside dans l’image effrayante de cette tête d’homme coupée et dans le sentiment d’horreur suscité par le crime commis. D’un point de vue pictural, cela n’a aucune importance de connaître l’identité de la meurtrière, ce n’est pas le cas d’un point de vue pictural. Il y a un tableau de Titien, à la Galerie Pamphilj de Rome, dont on ne sait pas s’il s’agit d’un portrait de Judith ou de Salomé. Et il reste un très beau tableau. La peinture raconte toujours très peu, mais suggère beaucoup.
IM. Certes, mais Judith et Salomé ne sont pas n’importe quelles femmes, elles inscrivent leurs crimes dans une histoire particulière. Comprendre l’histoire dont est chargé le tableau n’augmente-il pas la tension dramatique et le sentiment éprouvé devant sa contemplation ?
Savoir si c’est Judith qui sauve le peuple juif ou Salomé qui fait décapiter Jean-Baptiste pour venger sa mère relève de l’anecdote. Certes l’acte n’a pas la même portée morale, mais picturalement c’est toujours la tête effrayante d’un cadavre face à une femme qui est représentée. Creuser la signification dans l’oubli de la forme, c’est courir le risque de conserver seulement l’idée. Cette dérive conceptuelle a été le terreau de l’art contemporain. Bref, en m’attaquant sur mon formalisme, en insistant sur la signification littéraire et historique des tableaux indépendamment de la figuration de l’espace, de la lumière et de la textures qui font l’art de peindre, vous confortez à l’art contemporain dans ce qu’il a de pire. L’art contemporain souffre d’une overdose de sens, et nous détourne de la qualité esthétique des œuvres — tout comme la tendance à l’exégèse qui sévit dans l’histoire de l’art.
CB. Vous faites semblant de ne pas comprendre ! Comment apprécier l’art égyptien si on ne connaît rien à la théologie égyptienne ?
On n’y connaît rien, et on apprécie très bien. Elle est là, la magie de l’art. Comment se fait-il que des œuvres sorties de leur contexte, et issues de civilisations dont on ne sait plus rien, peuvent-elles encore nous parler leur langue enchanteresse ? Contrairement à ce que les égyptologues racontent, on ne sait presque rien de la civilisation égyptienne, les hiéroglyphes ne nous apprennent pas grand-chose hormis la généalogie de telle ou telle dynastie, l’interprétation des grandes figures religieuses est encore très oiseuse, et pourtant les objets sont objectivement magnifiques. On me reprochera de dire « objectivement », je n’osais pas dire ce gros mot quand j’étais plus jeune, mais aujourd’hui je m’en fiche — il faut vraiment avoir de la merde dans les yeux pour ne pas voir l’objective beauté d’un buste d’Akhénaton. L’amateur a seulement besoin de savoir qu’un Pharaon était un chef spirituel et politique pour spéculer, en contemplant les sculptures qui ont survécu, sur la manière dont son exorbitant pouvoir se logeait dans le port de sa tête, dans son demi-sourire plein d’autorité, ou dans les plis de son ventre.
CB. Il est paradoxal de reprocher à l’art contemporain d’abuser de la culture savante, alors qu’il refuse toute référence au passé et à la tradition.
Vous vous trompez ! Seules les avant-gardes historiques faisaient table rase du passé, à l’époque de Malevitch et de Dada. Mais depuis une trentaine d’années, une certaine critique pro avant-garde n’hésite pas à se réclamer de Léonard de Vinci, en citant à tour de bras sa fameuse phrase « La pittura e cosa mentale », afin d’accréditer l’idée de l’art comme concept. En fait, Léonard de Vinci voulait dire que chaque détail de sa peinture contenait de la pensée, pas qu’il fallait se détacher de la forme pour ne garder que l’idée. L’interprétation abusive et ridicule de cette citation a transformé une condition nécessaire, l’idée, en condition suffisante. La trop grande importance accordée aux symboles qui sommeillent derrière tel ou tel objet représenté dans une œuvre classique a fini par légitimer bien les installations particulièrement laborieuses qui dominent les biennales.
IM. En somme, entre la pure idée et la seule forme, vous prônez un juste milieu ?
Disons que les œuvres d’art les plus réussies sont celles dont on peut dire — avec Victor Hugo à propos de la poésie d’Horace — que « le vrai fond de l’art, c’est sa forme ».
IM. Rhétorique…
Pas du tout. Dans les grandes œuvres, la signification profonde ne vient pas du déchiffrage des symboles, mais de la composition du tableau, de la mise en scène des personnages et de la manière dont le pinceau a donné corps à cette composition. Comment vous montrer que c’est bien par sa manière que le peintre exprime son éthique face au monde? Prenez ce tableau de Poussin figurant la poursuite de Syrinx par Pan. Cela pourrait tout aussi bien représenter l’assaut de Daphné par Apollon. Ce qui est remarquable, c’est que les personnages ne se touchent pas mais se frôlent et semblent participer à une chorégraphie au ralenti. Toute l’esthétique de Poussin, dont la vision du monde n’est pas centrée sur la quiétude, comme on le dit trop souvent, mais sur la maîtrise paradoxale de la violence, tient dans ce ralenti. À l’opposé, il y a l’idéal baroque de Rubens, dont la fougue s’oppose à la tempérance de Poussin, même quand Poussin peint une scène de violence. Ce que je vous raconte est bien né de l’observation formelle de l’œuvre, et une vision du monde en découle, n’est ce pas ? Je me demande si vous ne m’avez pas tarabusté depuis deux heures sur une contradiction qui n’existe pas.
Poussin, Pan et Syrinx, 1637
CB. L’art que vous montrez dans votre livre, est classique ou moderne mais toujours occidental. Puisque vous hiérarchisez les œuvres et les peintres, vous hiérarchisez donc les cultures ?
Mais la peinture n’est pas toute la culture ! Oui, je n’ai aucun problème pour dire qu’en dehors de la peinture chinoise et des estampes japonaises, qui relèvent davantage du graphisme, c’est la chrétienté, notamment catholique, qui a porté les plus grands peintres de l’histoire de l’art jusqu’au XXe siècle exclu. Peu de grands peintres protestants, y compris en Hollande (Rembrandt et Vermeer sont catholiques, contrairement à ce qu’on a longtemps pensé), et aucun peintre juif (d’ailleurs ça leur était interdit). Je ne sais plus quel intellectuel américain décrivait ainsi l’histoire de l’art aux USA il y a cinquante ans : « ce sont quelques juifs qui enseignent à la jeune bourgeoisie protestante les raffinements de l’art catholique ». Quant aux chefs-d’œuvre de l’art indien, africain ou sud américain, ils relèvent avant tout de la sculpture et de l’architecture. Et franchement, je ne m’y connais pas assez pour me permettre des jugements généraux.
CB. Dans son Tour du monde d’un sceptique, publié en 1926, Aldous Huxley ne trouve rien, en Orient ou en Afrique, qui rivalise avec la création artistique en Occident. Vous avez bien un point de vue ?
Qu’on est les meilleurs et que les autres sont des nases alors que personne n’ose le dire ? Eh bien certainement pas! Vous me faites rire à Causeur, vous prenez le contre-pied de la pensée dominante — qui veut que l’art venu d’ailleurs soit forcément aussi grand, et qu’il ne faille surtout pas se lancer dans des jugements généraux, forcément racistes. Mais vous êtes comme vos adversaires politiquement corrects : l’art ne vous intéresse pas, vous refusez d’entrer dans la jouissance des œuvres, vous taxez de formalistes tous mes efforts à faire sentir les choses, et l’art n’est pour vous qu’un enjeu idéologique.[/access]
A l’été 1996, quelques mois avant son éviction par un coup d’Etat militaire, le Premier ministre islamiste turc Erbakan signait des accords militaires historiques avec Israël. En ravalant son antisionisme, le vieux chef islamiste paraphait l’alliance avec l’Etat hébreu sous la pression de l’Etat-major, justifiant son revirement au nom des intérêts supérieurs de la nation turque.
Quinze ans plus tard, la donne a changé. Triomphalement (ré)élu depuis 2002, Erdogan incarne un islamisme institutionnalisé dans le paysage politique turc. Depuis une dizaine d’années, ses relations avec Israël oscillent entre la connivence discrète, les rodomontades d’un allié indocile (comme lors du forum de Davos 2009, lorsqu’il morigéna le Président Shimon Peres après l’opération Plomb Durci à Gaza[1. Erdogan lança alors à Peres : « Vous avez la psychologie d’un coupable (…) Vous savez très bien tuer des gens » (sic)]) et l’hostilité ouverte[2. Depuis l’affaire de la flottille.].
Or, le réel se rappelle inopinément aux maîtres de la Turquie lorsqu’ils réalisent que leurs intérêts objectifs coïncident avec l’agenda israélien. Qu’il s’agisse de contrôler la crise syrienne pour que la frontière turque ne se transforme pas en camp de réfugiés en amont de l’Euphrate ou que le plateau du Golan ne subisse l’assaut de hordes fanatisées criant vengeance après les défaites de 1967 et 1973. Que cela concerne l’Iran, à endiguer sur le chemin de l’atome et de l’hégémonie régionale, ou même l’Arabie Saoudite, dont le magistère idéologique sur les factions sunnites radicales s’amenuise néanmoins, Israël et son allié (théorique) turc ont plus d’une raison de s’entendre.
A tel point que l’ancien ambassadeur turc en Iran, Temel İskit, regrette le simplisme de la politique étrangère de son pays devenu « otage de la situation à Gaza » alors qu’il vient d’accepter d’héberger le système de défense balistique de l’OTAN pour contrer d’éventuels tirs de missiles en provenance de Téhéran. A en croire ce diplomate retiré des affaires, dans un environnement aussi instable, « il vaudrait mieux que la Turquie observe prudemment la situation » régionale avant d’agir. Crier à cor et à cri sa solidarité avec un monde arabe en lutte contre le despotisme ne vous exonère pas d’un petit examen de conscience. Nonobstant le récent soutien à Kadhafi, certains mauvais réflexes impérialistes semblent surgir des décombres de l’Empire ottoman. Le Premier ministre irakien a par exemple très peu apprécié les sorties paternalistes d’Erdogan après le retrait des troupes américaines, affirmant tout de go qu’une cogestion turco-irakienne du pays était indispensable à sa stabilité. Ingérence, j’écris ton nom…
Après un échange d’amabilités et de remontrances mutuelles, l’entente n’est toujours pas revenue entre la Turquie sunnite et l’Iraq majoritairement chiite, qui se rapproche de plus en plus de son puissant voisin et parrain perse. De là à penser que la fameuse doctrine du « zéro problème, zéro ennemi » parmi les voisins arabo-musulmans de la Turquie n’est plus une vérité en deçà de l’Anatolie, il y a un pas que la rude réalité géostratégique a franchi à la place des officiels turcs.
Comme chez Marx, l’histoire qui s’était soldée par une tragédie au détriment de l’islamiste Erbakan pourrait revenir sous la forme d’une farce pour un Erdogan forcé de renouer avec Israël. A l’heure où les dictatures nationalistes arabes s’écroulent les unes après les autres, où les prétendues « révolutions » sonnent le glas de constructions étatiques plus ou moins solides, risquant de créer des petites Somalies dans la région, le nœud gordien des relations turco-israéliennes pourrait redéfinir les priorités régionales. Comme le résume Elise Ganem, spécialiste de l’axe Israël/Turquie, « d’un côté, l’armée turque a besoin de matériel haute-technologie que seul l’état hébreu peut lui fournir. De l’autre, les chasseurs israéliens doivent pouvoir survoler l’espace aérien de l’Anatolie » pour pouvoir bomber le torse face à l’Iran.
Par le plus grand des hasards, le stand de la Turquie signera son grand retour à la Foire commerciale de Tel-Aviv après plusieurs années de boycott éhonté. Dans le même temps, l’office du tourisme turc a lancé une grande campagne publicitaire à destination du public israélien, naguère présent en masse dans les stations balnéaires d’Antalya ou Bodrum. Et pour ne rien gâcher, un chanteur de confession juive a été propulsé candidat officiel de la Turquie au concours de l’Eurovision par les mêmes autorités qui fustigent la politique d’Israël mais n’hésitent pas à souligner l’origine israélite de leur poulain artiste. Hasard vous dis-je…
Samedi 10 décembre 2011. Un petit orchestre, avec accordéon et violons, joue sans enthousiasme de vieux airs tziganes devant le Clos Montmartre, à Paris. On y fête le jumelage de la République de Montmartre, née il y a 80 ans, avec le quartier belgradois de Skadarlija : de petites rues pavées descendant du centre-ville vers le quartier juif de Dorcol et le Danube. C’est ici que tout ce que la capitale serbe a connu de révolutionnaires et d’artistes bohèmes, depuis deux siècles, a vécu, vit et vivra. Ce jour devait être jour de fête mais l’ambassadeur de Serbie en France, Dusan Batakovic, l’ambassadrice de la Serbie auprès de l’Unesco, Zorica Tomic et les membres de la diaspora serbe présents peinent à sourire. La veille, sous la pression d’Angela Merkel et malgré le soutien d’Alain Juppé, le ministre français des affaires étrangères, l’Union européenne a décidé de reporter sa décision sur l’octroi à la Serbie du statut de candidat à l’UE. Le même jour, comble du malheur serbe, la Croatie était officiellement autorisée, elle, à rejoindre la même Union européenne… Avec la bénédiction d’Angela Merkel, bien entendu. On a beau vouloir éviter les raccourcis historiques hâtifs, difficile de ne pas se souvenir que l’Allemagne a toujours été du côté croate (pendant les deux dernières guerres mondiales comme dans les conflits des années 1990) et la France souvent du côté serbe.
L’événement est passé presque inaperçu dans les médias français pour une raison simple : la veille, vendredi 9 décembre − comment ne pas le savoir ? − un couple dans la tourmente (Sarkozy-Merkel) sauvait l’Europe de l’apocalypse nucléaire (pardon : financière). La place manquait donc dans les colonnes des journaux ou sur les ondes pour évoquer un fait aussi mineur… À Belgrade, en revanche, cette décision de l’Union européenne a aiguisé un peu plus l’amertume voire la colère des Serbes.[access capability= »lire_inedits »] Pour les nationalistes, qui représentent un bon quart de la population, et les eurosceptiques de gauche, c’était là la confirmation de leurs pronostics. « Cela fait des années que le président Tadic et son gouvernement sautent comme des cabris dans les capitales occidentales en criant que la Serbie veut rejoindre l’Europe. Mais la vraie question est : l’Europe veut-elle que nous la rejoignions ? », grince Branko L., militant du Parti radical serbe dont le chef historique, Vojislav Seselj, fait tourner en bourriques les juges du TPI de La Haye, où il est enfermé depuis plusieurs années. Ce discours, les radicaux serbes et les socialistes du SPS (l’ancien parti de Milosevic) le tiennent depuis onze ans. Selon eux, l’Europe, dirigée de fait par l’Allemagne, trouvera toujours une excuse pour bloquer l’entrée de la Serbie. Depuis 2000, celle-ci a accompli tous les efforts possibles et imaginables pour « mériter » sa place au grand banquet européen. Au risque d’une guerre civile, Vojislav Kostunica, après avoir renversé Milosevic, a fait arrêter l’ancien chef de l’État yougoslave, puis lancé la chasse aux criminels de guerre serbes supposés et profondément réformé les structures économiques, financières, monétaires et bancaires du pays, toutes atteintes de gangrène mafieuse.
Alors ? Alors, il reste l’épineuse et insoluble question du Kosovo. Là encore, l’État serbe a accepté mille concessions. Quand Pristina a déclaré unilatéralement son indépendance, en 2008, Belgrade a fait contre mauvaise fortune bon cœur et toléré la situation de facto sinon diplomatiquement : comme l’Espagne, la Grèce, Chypre, la Roumanie et la Slovaquie, la Serbie ne reconnaît pas officiellement le Kosovo comme État indépendant. Réduits à vivre dans des enclaves, interdits de déplacements dans une région qui est le berceau de leur nation, contraints de se rendre dans leurs lieux sacrés encadrés de blindés de la KFOR[1. KFOR : Forces de l’OTAN au Kosovo, déployées depuis mars 1999 à la suite de la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’ONU. La France en est l’un des principaux contributeurs.], victimes de violences chroniques de la part des albanophones rêvant d’un Kosovo ethniquement pur, les quelques milliers de Serbes locaux ne peuvent compter, pour survivre, que sur le soutien de Belgrade, de la Russie et d’organisations humanitaires comme Solidarité-Kosovo en France, pour survivre. Or, récemment, le gouvernement kosovar (dirigé par l’ancien chef de l’UCK, Hashim Thaci, soupçonné de crimes de guerre et de trafic d’organes) a entrepris d’installer de véritables postes-frontières entre le Nord du Kosovo, région peuplée à 90 % de Serbes, et la Serbie. C’eût été la fin de l’aide dont les Serbes ont besoin : pour empêcher la mise en œuvre de cette initiative, les villageois vivant autour de Zubin Potok, Jagnjenica et Jarinje ont érigé des barricades, entravant l’action du gouvernement kosovar et de l’Eulex (la structure policière locale missionnée par l’Union européenne) et déclenchant des incidents au cours desquels des soldats de la KFOR ont été blessés. Un hasard, sûrement : la plupart d’entre eux étaient allemands… À la suite de ces événements, on a entendu des hurlements stridents dans les chancelleries occidentales, en particulier à Berlin. Et quelques jours plus tard, ces mini-émeutes ont opportunément servi de prétexte à la décision de l’Union européenne de reporter à la fin de l’hiver l’examen de la candidature de la Serbie. D’ici là, cette dernière est instamment priée de « poursuivre le dialogue avec Pristina », de « garantir la libre circulation de la KFOR et de l’Eulex » et de « normaliser la situation dans le Kosovo ».
Depuis, une fois l’humiliation digérée, la population serbe hésite entre cynisme et découragement. Au fond, quel est l’intérêt de rejoindre « une structure bureaucratique, impérialiste, militariste et anti-sociale » qui est, par ailleurs, sur le point d’exploser, s’interrogent certains, comme Nikolas Viskovic, professeur de droit à la retraite. Drôle d’idée, finalement, de vouloir à tout prix rejoindre ce grand corps malade qui bride les souverainetés nationales, renchérissent les autres. « Trop de forces sont mobilisées contre nous, note, un brin paranoïaque, Milica K., étudiante en sociologie : les Allemands, qui nous haïssent depuis toujours, les mafieux, qui ont peur pour leur business, les Américains, qui craignent une grande Europe. » De fait, tous les médias se sont fait l’écho de l’étrange lettre adressé aux 27 gouvernements de l’Union européenne quelques jours avant le 9 décembre. Signée par Cedomir Jovanovic, pro-européen, leader du Parti libéral-démocrate (LDP, centre-gauche), compagnon de route de l’ancien Premier ministre adulé par les Occidentaux et assassiné en 2004, Zoran Djindjic, elle invitait l’Europe à ne pas accorder à la Serbie le statut de candidat ! Avec un argument qui peut paraître surprenant : « Nous ne sommes pas dignes d’intégrer l’Union européenne ». Un véritable acte de sabotage qui pourtant n’a pas étonné grand monde : pour beaucoup de Serbes, Jovanovic, qui ne se déplace jamais autrement qu’en 4×4 blindé aux vitres fumées, sous escorte armée, et dont l’origine de la fortune reste mystérieuse, est un cheval de Troie germano-américain…
Que retenir, au fond, de cette triste affaire ? D’abord, la Serbie paie au prix fort l’erreur commise par l’Union européenne elle-même lorsqu’elle a intégré la Roumanie et la Bulgarie, dont les économies étaient alors éminemment plus fragiles et corrompues que celles de la Serbie aujourd’hui. Chat bruxellois échaudé craint l’eau froide balkanique… Ensuite, à humilier les gouvernements serbes qui font preuve de bonne volonté, l’Europe ne réussira qu’à pousser dans le camp anti-européen ou nationaliste les europhiles les plus fervents. Depuis début décembre, les intentions de vote aux législatives prévues en mai indiquent une forte poussée des radicaux et des anciens communistes : comment pourrait-il en être autrement ?
Dans ce contexte, la décision de l’ancien vice-Premier ministre Bozidar Djelic de quitter le gouvernement est à la fois inquiétante et déprimante. Pur produit de l’École de la République, ce fils d’immigrés yougoslaves a été un brillant élève au lycée Louis-Le-Grand avant de poursuivre ses études grâce aux bourses de l’État. Diplômé de HEC, de Sciences-Po, de l’EHESS et de Harvard, il a commencé une carrière prometteuse dans la banque et comme conseiller économique de plusieurs États. Mais en 2000, il a choisi d’abandonner salaires et confort occidentaux pour participer à la reconstruction de son pays, moyennant un salaire équivalent au SMIC français. En 2008, il a notamment été chargé de négocier justement l’entrée de son pays dans l’Union européenne. La claque du 9 décembre a eu raison de son énergie. À 46 ans, lui qui, ignorant les critiques voire les insultes de ses compatriotes, œuvrait depuis onze ans à rapprocher Belgrade des capitales européennes, a décidé de jeter l’éponge. En homme d’honneur et malgré les supplications du Premier ministre, prenant acte de son échec à convaincre ses interlocuteurs allemands, français ou britanniques, il a présenté sa démission. Quelque part dans le monde, une grande banque ou une grande société y gagnera. La Serbie, elle, a perdu un grand homme d’État. Et l’UE un Européen convaincu – ce qui n’est pas si fréquent par les temps qui courent.
La Serbie semble abonnée aux catastrophes historiques. De l’occupation ottomane aux bombardements de l’OTAN en passant par l’occupation nazie et la dictature titiste, elle a appris à leur survivre. Voilà pourquoi il se trouvera toujours un Serbe ou mille pour rejeter tout fatalisme et trouver en toutes circonstances, surtout les pires, matière à se réjouir. Voilà pourquoi, en ce moment, entre Nis et Novi Sad, on évoque moins le mauvais coup de l’Union européenne que la nomination à la tête du gouvernement slovène du maire de Ljubljana, Zoran Jankovic, qui a remporté les législatives : un homme d’affaires de gauche d’origine… serbe ! Quant à Borislav T., jeune chef d’entreprise, les récents événements l’amusent plus qu’ils ne l’inquiètent. « Vous verrez que dans quelques mois, on considérera ce 9 décembre comme la journée des dupes. En 2012, le Conseil des ministres européens aura fini par accepter la candidature de la Serbie alors que les Croates auront, lors du référendum, dit « non » à l’entrée de leur pays dans l’Union Européenne ! »
Ce serait effectivement un amusant retournement. Et peut-être une chance pour l’Europe.[/access]
Arnaud Montebourg vient donc d’annoncer le lancement de son propre mouvement[1. Qui sera effectif le 4 février, avec une soirée au café La Bellevilloise prévue pour les Parisiens.], en marge du PS, qui viendra épauler François Hollande en attendant que son champion vole de ses propres ailes. Ce nouveau-né politique s’appelle La Rose et le Réséda.
Peu banal pour un groupuscule militant qu’on prévoyait au départ de baptiser Nouvelle France, appellation trop contrôlée dont la platitude évoquait plus la Picardie betteravière que la rudesse du Mont Beuvray…
A force de lire partout que La Rose et le Réséda est le titre d’un poème d’Aragon, j’en ai presque oublié ce que m’évoque spontanément ce nom fleuri. Non, vous n’y êtes pas, je n’ai à aucun moment pensé au médicament pour asthmatiques qu’est le Réséda, mais ces trois consonnes mystérieuses résonnaient dans mon oreilles en me laissant un vague souvenir littéraire.
Colonel Réséda ! Là se cachait le secret ! Tel est en effet le nom du personnage imaginaire que Louis-Ferdinand Céline interpelle dans ses fameux Entretiens avec le professeur Y. Délires paranoïaques, élucubrations géniales, inventaires frénétiques qui n’en finissent pas, tout y passe dans les Entretiens…
Eu égard à la réputation sulfureuse de Céline, on présume un quiproquo intertextuel. Car en faisant campagne pour François Hollande, Montebourg attendra la féérie pour une autre fois…
La dernière fois que j’avais entendu parler d’un capitaine qui avait abandonné son bateau en pleine tempête, c’était dans Lord Jim, le roman de Conrad et dans son adaptation plutôt réussie de Richard Brooks, en 1965. Il y avait Peter O’Toole qui jouait le rôle du capitaine trouillard, hanté par sa lâcheté et réussissant une composition merveilleusement hallucinée dans sa recherche de rédemption. Inutile de dire qu’il n’y a que peu de rapport avec le commandant Francesco Schettino, qui a plutôt le physique d’un second rôle dans un porno soft allemand et qui après avoir menti de manière presque désespérée devant les caméras a gardé le même air impassible et bovin quand il s’est retrouvé les bracelets aux poignets, inculpé d’homicides multiples et d’abandon de navire. L’abandon de navire, pour un marin, c’est quand même la honte totale, presque autant qu’une nation qui abandonne son destin à des inconnus qui la notent avec des lettres.
Lord Jim avait abandonné son navire en pleine tempête alors qu’il transportait des pèlerins vers la Mecque. On peut comprendre sa trouille, à défaut de l’excuser. Au milieu des vagues gigantesques qui menaçaient de faire chavirer son navire extrêmement fatigué, Jim a dû se dire qu’il ne laissait pas vraiment tomber ses passagers puisqu’ils avaient la Foi et que la Foi peut tout. D’ailleurs, il a eu raison puisque dans le roman comme dans le film, à la fin, les pèlerins sont sauvés in extremis, par une canonnière française si je me souviens bien. A cette époque là, vers 1900, la France avait des canonnières et pratiquait la politique du même nom. Elle n’attendait pas, tétanisée, que des libéraux apatrides lui dictent son destin, mais c’est une autre histoire.
Francesco Schettino, lui, n’a pas été victime d’une tempête. Apparemment, il a voulu faire le kéké avec un bateau qui ressemble à une barre HLM flottante, ce qui n’est pas très malin. On appelle ça l’inchino et cela consiste à naviguer le plus près des côtes possible, sirènes mugissantes et toutes lumières allumées, histoire de faire coucou aux habitants d’une île, en l’occurrence les huit cents résidents de Giglio.
C’est bien un truc d’Italien, de faire ça, un truc de citoyen venant d’un pays encore plus mal noté que nous, c’est dire. Et ça ne va pas arranger leurs affaires auprès des agences, une histoire de ce genre. Même si Mario Monti n’est pas Berlusconi, s’il montre dans le pilotage de l’économie italienne les mêmes dispositions que Francesco Schettino dans la manœuvre du Concordia, ça augure mal de la suite des opérations.
En plus, Schettino aurait dû savoir qu’il ne transportait pas des pèlerins musulmans mais des touristes occidentaux, c’est à dire des gens qui n’ont plus la Foi, qui oublient dans des croisières calibrées comme des pommes golden que leur seul horizon historique est une soumission définitive à des régimes austéritaires et qu’ils n’ont, par conséquent, aucune chance d’être rédimés. Lord Jim, lui, dans la deuxième partie du roman de Conrad, se rachète en aidant une tribu opprimée en Malaisie dans sa lutte pour l’indépendance. Je ne veux pas faire de procès d’intention à Francesco Schetttino mais après un tel fiasco, je le vois plutôt se reconvertir dans un domaine où son physique, comme nous le disions, sera parfaitement adapté : l’industrie pornographique.
Cependant, j’espère me tromper, qu’il sera touché par la grâce et qu’on entendra parler de lui dans quelques années comme le chef d’un maquis des Abruzzes, entourés de partisans souverainistes, comme ceux que l’on voit au début de Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola, un film encore plus émouvant que le Lord Jim de Richard Brooks, parce qu’il montre toute une génération victime d’un naufrage, celui de ses illusions, un peu comme celles des jeunes européens dégradés d’aujourd’hui.
La plantureuse chanteuse pop polonaise Doda, Dorota Rabczewska de son vrai nom mais fichtrement plus difficile à prononcer, devra casser sa tirelire pour avoir osé déclarer lors d’une interview qu’elle ne croyait pas aux récits de la Bible. Et qu’il est difficile de croire quoi que ce soit écrit par gens qui ont bu trop de vin et fumé des cigarettes d’herbe.
Personnellement j’ai trouvé ce commentaire plutôt rigolo, avouez qu’on a déjà entendu franchement plus crétin dans la bouche d’un(e) artiste. Mais apparemment tout le monde ne pense pas comme moi, et notamment en Pologne où la jeune femme s’est vue condamnée après cette interview à une amende pour « offense aux sentiments religieux ».
Ici comme la-bas, il semblerait donc que certains cathos en mal de reconnaissance, aient décidé de ne se réveiller que pour faire la course avec leurs camarades intégristes musulmans. En pensant à Charlie Hebdo, j’ai envie de dire : « Qui sera le plus con ? »
Cette pauvre âme perdue ira probablement en Enfer. Rendez-vous là-bas ! On s’emmerdera de toute évidence moins qu’au Paradis puisque les cons iront à la droite du bon Dieu. Lui par contre risque de trouver le temps long, très très long.
A moins qu’il ne siffle lui même la fin de la récré !
Comme la chute des feuilles et la crainte de la canicule, la question des parrainages revient à dates fixes durant les mois qui précèdent les élections présidentielles – et avec elle, la charge rituelle des médias contre le dirigeant du Front National, hier Jean-Marie Le Pen, aujourd’hui sa fille Marine, accusé, à tort ou à raison, de crier au loup alors qu’il serait certain d’obtenir les 500 précieuses signatures… Il n’empêche, il faut bien se poser la question : que penser d’une règle qui, loin de rationaliser le jeu politique, entraîne des perturbations répétées, suscite dans l’opinion publique un sentiment de malaise et fait planer sur le système un risque non négligeable, celui du « séisme », réel ou supposé, qu’entraînerait la non candidature d’une femme pour laquelle souhaite voter 1/5e du corps électoral ? En prenant un peu de champ, on s’aperçoit que la règle actuelle relative aux parrainages est politiquement insoutenable dans son principe tout autant que dans sa pratique.
Dans son principe, ce système conduit en effet à établir, au dessus de la démocratie, un mécanisme qui, au fond, s’apparente au scrutin censitaire.
En 1962, à l’instauration de l’élection du chef de l’État au suffrage universel direct, un système de filtrage avait certes été établi afin d’empêcher que n’importe qui puisse se présenter – ce qui aurait eu pour effet de discréditer cette élection, ses résultats, et l’autorité du Président élu. Il faut bien, explique alors le Général de Gaulle, « éviter l’énergumène qui jettera le trouble ». C’est suivant cette perspective, qu’après avoir songé au chiffre de cinquante parrains, ce qui lui semblait suffisant, il accepte d’aller jusqu’à cent. En revanche, De Gaulle refuse de suivre son Premier ministre, Georges Pompidou, qui suggère de monter jusqu’à mille, deux mille, voire cinq mille parrains, ce qui eût limité les candidatures aux représentants des deux ou trois principaux partis, et assuré leur mainmise sur une élection qui, précisément, visait à limiter leur influence.
C’est pourtant ce qui va arriver au début du septennat du président Giscard d’Estaing, la loi organique du 18 juin 1976 relevant la barre à cinq cents parrainages provenant d’au moins trente départements différents. Si l’on ajoute que ces parrainages sont uniques, publics et qu’ils doivent être recueillis dans un délai très bref, on comprend pourquoi il est désormais impossible de se présenter à la présidentielle si on ne dispose pas, sur l’ensemble du pays, d’un réseau dense et bien implanté au niveau local.
En consacrant la mainmise des grands partis sur l’élection présidentielle, la règle actuelle institue une oligarchie de fait : celle des personnes susceptibles de parrainer un candidat, seules appelées à participer au réel premier tour de l’élection présidentielle. Le suffrage censitaire ancienne manière, tel qu’il fut pratiqué sous la Restauration et la Monarchie de juillet, consistait à distinguer deux catégories de citoyens, les passifs et les actifs, en se fondant sur le montant de l’impôt acquitté, et donc, sur l’importance de la propriété détenue. Il ne s’agissait pas pour autant d’instituer la domination des riches sur les pauvres : en fait, l’idée qui sous-tend ce mécanisme, c’est que les citoyens possédant quelque chose seront vraisemblablement plus compétents que ceux qui n’ont rien. En somme, la richesse est considérée comme une présomption de capacité, la pauvreté étant, à l’inverse, une présomption d’incapacité : comment celui qui n’a (même) pas réussi à s’enrichir, c’est-à-dire, à satisfaire son intérêt privé, pourrait-il sérieusement participer à la détermination de l’intérêt collectif, et au gouvernement de la cité ? Avec le système actuel de parrainage, la distinction ne se fonde plus sur la possession de biens, mais sur celle d’une fonction élective qui vaut brevet de capacité pour celui qui la détient.
La loi électorale de février 1817 octroyait la citoyenneté active à environ 100 000 personnes ; la loi organique de 1976 la limite à environ 47 000 élus. Dans les deux cas, cependant, c’est une même logique qui est à l’œuvre : un système de double présomption, de capacité pour ceux qui figurent sur la liste, et d’incapacité pour les autres, c’est-à-dire, pour les citoyens ordinaires, et en somme, pour le peuple. Sur le plan des principes, c’est-à-dire, au regard de la théorie démocratique, cette solution est évidemment inadmissible : le seul mécanisme défendable serait un parrainage citoyen – en vertu duquel pourraient être candidats tous ceux qui pourraient se prévaloir du soutien d’un certain nombre d’électeurs, suivant des modalités déterminées par la loi. Alors seulement, disparaîtrait l’invraisemblable distinction entre citoyens actifs et citoyens passifs.
Sans doute pourrait-on rétorquer que ce filtrage, contestable dans son principe, n’en est pas moins indispensable en pratique. Cela ne fait aucun doute : si l’on veut que le mécanisme électif puisse fonctionner, il faut de toute évidence limiter le nombre des candidats. Bref, il faut opérer une sélection. Mais ce que l’on constate à ce propos, c’est que le filtre actuel ne remplit plus sa fonction, puisqu’il ne parvient pas à empêcher pas la multiplication des candidatures fantaisistes : en 2002, le moins représentatif des seize candidats, M. Gluckstein, n’eût ainsi aucun mal à réunir très rapidement un nombre de parrainage largement supérieur au chiffre requis, pour n’obtenir en définitive que 0,47 % des voix.
De là, une conclusion difficilement récusable : un mécanisme de filtrage citoyen, beaucoup plus satisfaisant sur le plan des principes, serait aussi, plus efficace sur le plan de la pratique. Et une question : pourquoi cette réforme de bon sens – que prônait déjà le comité Balladur dans son rapport remis en octobre 2007 au président de la République – est-elle toujours en attente ?
Sur le principe, je suis d’accord avec toi : seuls les Français devraient pouvoir voter en France[1. Dans « Le droit de vote aux Français ! Un rejet ? Non, un projet », paru dans Causeur magazine n° 42, décembre 2011, Cyril Bennasar motivait ainsi son hostilité au texte voté par le Sénat: « La République est française et il n’y a pas de haine de l’étranger quand elle choisit de ne s’appuyer que sur des épaules françaises pour choisir ses représentants ». Il y mettait aussi en garde contre le risque à venir d’une emprise communautariste, voire islamiste sur certaines banlieues.]. Mais tu l’auras remarqué, nous ne sommes pas dans un monde idéal. Celui-ci ne nous convient ni à toi ni à moi. Il n’aura échappé à personne que nos raisons d’insatisfaction sont très différentes voire opposées. Et pourtant, j’ai le sentiment que, sur l’essentiel, nous aspirons à la même chose.
Tout d’abord, je n’ai pas trouvé très malin que la nouvelle majorité sénatoriale de gauche fasse du droit de vote des étrangers aux élections locales l’une de ses priorités. Il me semble que la gauche est confrontée à de tout autres urgences, à commencer par la redéfinition de son identité. Elle doit choisir : ou elle se contente de soigner les blessés du capitalisme, ou elle montre qu’elle a la volonté et la capacité d’inventer une autre médecine.
Parce que vois-tu, cher Cyril, si cette affaire de droit de vote des étrangers fait problème, c’est parce que tout le reste fait problème aussi. En période de crise, on se sent fragile, mal dans ses pompes et dans son identité : du coup, à la simple idée que, dans une ville française, la petite enfance − ou l’urbanisme ou les affaires sociales − pourrait être confiée à un élu tunisien, on se dit que le péril islamique est à nos portes.[access capability= »lire_inedits »]
Est-ce parce qu’ils sont plus sages que nous ou parce qu’ils étaient alors bien plus confiants que nous ne le sommes aujourd’hui ? En tout cas, plusieurs pays européens ont adopté depuis belle lurette cette réforme qui soulève tant de passions françaises : les Pays-Bas, la Suède, le Danemark, sans oublier le Royaume-Uni qui permet carrément à tous les ressortissants du Commonwealth de voter − ce qui, pour le coup, signifie qu’un épicier pakistanais musulman de stricte observance peut, si ça se trouve, faire basculer la majorité municipale de Hackney ou d’Acton ! Je pourrais aussi te parler de la Slovénie, de la Finlande et même de la Belgique dont la guerre civile larvée et la crise politique la plus longue de l’histoire n’ont, que je sache, rien à voir avec ce vote allogène pour les bourgmestres et autres échevins.
Les Pays-Bas ont été pionniers en la matière : depuis 1986, tous les étrangers peuvent voter et être élus lors des élections locales. Tous ceux qui satisfont aux critères − cinq ans de résidence pour les non-Européens, sans délai pour les ressortissants de l’UE − sont convoqués d’office, comme tous les citoyens néerlandais, et sans même avoir à s’inscrire sur des listes électorales ! Et malgré l’inquiétante ascension d’un fondamentalisme musulman qui s’est manifesté par l’assassinat de Theo Van Gogh, la Hollande n’est pas revenue sur cette législation profondément libérale. Ce qui prouve que, quand la société est agressée, elle a toujours le choix. Elle peut se crisper, ce qui est exactement ce que veulent les agresseurs qui pourront justifier l’escalade de la violence par celle de la répression. Mais c’est en refusant de transiger sur ses valeurs fondamentales de liberté et de tolérance qu’elle prouve que ces valeurs sont toujours plus fortes que l’intégrisme.
Venons-en à la France, notre « chère querelle ». Comme toi, sans doute, je me sens profondément l’héritier de la Révolution française. Alors, on ne cesse depuis quelque temps de me rappeler qu’elle a été terroriste, voire génocidaire. Pour autant, je me refuse à oublier qu’elle a affirmé que « tous les hommes naissent libres et égaux en droit » et, conformément à cette proclamation, accordé la citoyenneté aux juifs. Je n’oublie pas non plus ce que dit l’article 4 de la Constitution montagnarde de 1793 : « Tout étranger qui, domicilié en France depuis une année, y vit de son travail, ou acquiert une propriété, ou épouse une Française, ou adopte un enfant, ou nourrit un vieillard, tout étranger enfin qui sera jugé par le corps législatif avoir bien mérité de l’humanité est admis à l’exercice des Droits de citoyen français. » Être républicain, c’est admettre ce paradoxe ou cet oxymore d’une « nation universelle ». En ce sens, la France est un droit de l’homme : cela ne signifie évidemment pas que tout individu concret puisse exiger un passeport, mais que, d’où qu’ils viennent, tous les hommes ont leur chance. Oui, ce pari sur l’universel présente des risques. Mais c’est lui qui fait la grandeur de notre pays.
Or, la question du droit de vote des étrangers constitue un test. Car à travers elle, c’est bien notre capacité à articuler singulier et universel qui est mise à l’épreuve.
Certains craignent, et tu en fais partie, que la participation des résidents étrangers à cet acte fondamental de la vie en collectivité fasse émerger un vote identitaire, voire communautariste − et, disons-le clairement, un vote islamiste. En réalité, c’est en leur refusant ce droit, et donc en séparant les habitants d’un même pays en catégories politiques distinctes qu’on encourage le communautarisme. Je te rappelle que les étrangers − et c’est heureux − bénéficient des mêmes libertés fondamentales et des mêmes droits sociaux que les citoyens français. Ils sont assujettis à l’impôt et contribuent ainsi à la richesse nationale… Mais à partir du moment où ils ne peuvent pas élire leurs représentants, ils sont dans l’incapacité de « constater la nécessité de cette contribution publique » conformément à l’article 14 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. « Mêmes droits, mêmes devoirs » : c’est en appliquant ce principe d’égalité entre tous ceux qui résident sur son sol que la République pourra faire fonctionner le contrat social et garantir l’intérêt général.
Par ailleurs, il me semble particulièrement grave que l’on ait créé dans les faits deux catégories d’étrangers : en « première classe », les ressortissants de l’UE ont le droit de voter et de faire flamber les prix de l’immobilier en Dordogne (ce qui est plus gênant que de répandre la coutume des saucisses à la menthe au petit déjeuner…) ; en « deuxième classe » on relègue ceux dont les grands parents et arrière-grands-parents ont versé leur sang pour la France lors des deux dernières guerres mondiales.
Bref, si tu ne veux pas, cher Cyril, que tous les musulmans de France votent pour d’hypothétiques candidats islamiques, le meilleur moyen est de leur accorder ce droit de vote, et vite. J’ajoute que, dans la foulée, on verra peut-être l’ensemble des classes populaires renouer avec le vote. Parce que, vois-tu, si les musulmans étrangers ne votent pas parce qu’ils n’en ont pas le droit, les musulmans français ne votent pas davantage. Et ce qui mine la démocratie, ce n’est pas le vote, c’est l’abstention. Je vais te donner l’exemple de Roubaix, ville que je connais un peu, où les Français d’origine arabe représentent une part importante de la population. Lors des élections municipales de 1995, leur abstention massive a abouti, au deuxième tour, au maintien du candidat FN et à une triangulaire que socialistes et centristes ont gagné de justesse. Après ce grand frisson, les associations se sont mobilisées pour inciter les « jeunes », comme on dit, à s’inscrire sur les listes électorales. Eh bien, si le score du FN a sensiblement baissé, ces nouveaux électeurs n’ont pas voté pour des islamistes, mais banalement pour les écolos, la gauche et même… la droite.
Je te l’accorde : la situation s’est encore dégradée depuis cette époque. Offrir aux étrangers qui vivent en France la possibilité de participer à la vie politique de leurs communes, c’est prendre le risque de permettre à ceux qui rejettent nos valeurs de les retourner contre nous. Mais c’est aussi se donner une chance de renforcer la démocratie. Oui, c’est un pari, un pari républicain. Eh bien moi, je prends le pari. Tope là ?[/access]
Comme chaque année, on nous a beaucoup parlé des nouveautés révélées au grand public à l’occasion du CES, salon mondial annuel de l’électronique qui vient de fermer ses portes à Las Vegas. Cela dit, ces nouveautés en sont-elles vraiment ? Permettez-moi d’en douter. Il en va ainsi du téléviseur LG 55EM9800 qui a remporté le prix de meilleur appareil du salon. Tout ça parce que son écran OLED atteint la taille record de 55 pouces (soit environ 1,40 m de diagonale), et n’affiche que 4 mm d’épaisseur… Mais à chaque salon on nous présente des télés toujours un peu plus grandes et toujours un peu plus fines. Bof d’Or donc…
Même motif, même punition pour le téléphone « révolutionnaire » Ascend P1S du chinois Huawei qui ne mesure, nous dit-on que 6,7 mm d’épaisseur. Et bien justement, gagner un dixième de millimètre, c’est un peu mince comme record, non ?
On ne vous parlera même pas du futur nouveau flop commercial de Nokia, le Lumia 900, qui se vante de tourner sous Windows Phone 7. C’est un argument de vente, ça ?
Non la seule vraie nouveauté de ce CES c’est du constructeur américain FitBit qu’elle vient avec la balance Aria WiFi Smart Scale. Comme toutes les bascules trop chères qui se respectent, elle ne se contente pas de vous renvoyer un banal XX,X kilos mais mesure les évolutions de votre poids, de la masse graisseuse et de l’indice de masse corporelle sur la durée. Mais tout ça n’est pas très neuf.
Non la vraie nouveauté de l’Aria WiFi Smart Scale c’est qu’elle peut afficher, en temps réel, toutes ces informations stratégiques sur votre compte Twitter ou votre profil Facebook. C’est y pas beau, le progrès ?
Parmi les questions qui vont structurer le débat politique au cours des prochaines années, le protectionnisme occupe une place centrale. N’étant bien évidemment pas tranché, il met en jeu des propositions contradictoires autour de la question plus générale de la mondialisation.
Parmi les arguments échangés, il en est un qui semble incontournable : « toutes les économies, développées ou en voie de développement, sont largement ouvertes à la mondialisation ». A l’appui de ce fait réputé incontestable, le taux d’ouverture. Ce ratio indique la part des exportations d’un pays rapportée à son PIB (Produit Intérieur Brut). A l’échelle mondiale, le taux moyen d’ouverture calculé par l’OMC est de 28%. Près d’un tiers de l’activité économique moyenne des Etats serait donc exportatrice. Autrement dit, engagée dans la mondialisation. En France, ce chiffre est de 25% : à sa lecture, on imagine que près d’un quart des Français travaillent pour l’exportation.
Mais, comme nous le signale Gilles Ardinat dans Le Monde diplomatique, c’est une supercherie. Car dans le calcul du taux d’ouverture, les exportations sont comptabilisées en termes de chiffre d’affaires (cumul des prix payés par les consommateurs étrangers), alors que le PIB comptabilise uniquement la valeur ajoutée de l’économie (la marge brute dégagée par les industries et les commerces), sans les chiffres d’affaires. Pour preuve, Singapour dispose selon l’OMC d’un taux d’ouverture de 196 % et exporte pour 357 milliards de dollars alors que son PIB n’atteint que les 182 milliards de dollars. On comprend là les limites d’un tel chiffre.
En fait, les entreprises exportatrices dégagent en moyenne une valeur ajoutée de 25% sur leur chiffre d’affaires exporté. La part de la valeur ajoutée dans les exportations rapportée à l’ensemble du PIB est donc 4 fois inférieure au taux d’ouverture officiel. On ne peut comparer que des choses comparables et le vrai taux d’ouverture des économies mondiales est en fait 4 fois inférieur à celui qui est utilisé dans les statistiques internationales. En d’autres termes, pour la France, le vrai taux correspond à 25% / 4 soit environ 6%.
Cela signifie que l’activité produite en France concerne à 94 % le marché intérieur français. Ce chiffre s’avère très proche de ceux des autres pays européens. Si l’on considère par ailleurs que parmi les 6% d’exportations françaises, plus de 70 % d’entre elles s’effectuent sur le marché européen, le taux d’ouverture extra-européen de la France n’est plus que de 2% (soit 30% de 6%). Autant dire que 98% de l’économie française concerne une activité interne au marché européen.
On peut remercier Le Monde diplo de nous avoir rappelé ces informations précieuses pour juger des débats futurs sur l’intérêt ou le prétendu danger d’un protectionnisme européen.
A l’occasion de la sortie de son livre Aimer voir, Hector Oblak, le critique d’art, a accordé à Causeur une interview.
Isabelle Marchandier. Vous donnez vie à la peinture : quand on lit Aimer Voir, cette surface plane a un relief, des contours, une odeur. Est-ce un livre d’amateur ou de critique d’art ?
C’est la même chose ! Le critique d’art est d’abord un amateur d’art — tout comme devraient l’être l’historien d’art ou le philosophe qui parle d’art, ce qui n’est hélas pas toujours le cas. La tâche du critique est d’élucider le comment et le pourquoi de son jugement d’amateur, et de le transmettre. Comme je l’ai écrit en couverture, « ce livre résume la passion de ma vie, aimer voir et faire aimer ».
Cyril Bennasar. Mais aujourd’hui, l’humanité aime voir et même elle n’aime que ça. Comme le dit Régis Debray, la vidéosphère a remplacé la graphosphère. Pourquoi faudrait-il apprendre à « aimer voir » ?
Voir une vidéo, ce n’est pas voir, c’est suivre des images qui sont portées par des mots. Diffusez une émission sans son et vous verrez si la télé fait de l’audimat. Nous sommes à une époque où la quasi-totalité des adolescents — je pense à ma fille Anouk — prennent comme une punition de regarder un chef-d’œuvre du cinéma muet. Le problème, c’est que l’image d’aujourd’hui, celle qui déferle sur les écrans et dans la rue, est toujours le support d’un message ou la preuve d’un événement – autrement dit l’illustration d’un discours, écrit ou parlé. Pour exister, l’image doit bouger et faire du bruit. Elle a cessé de se suffire à elle-même perdant, avec son autonomie, de sa richesse, de son ambiguïté, de sa complexité. Elle est devenue univoque. Comme de surcroît c’est toujours le mot qui dirige et l’image qui illustre, celle qui emporte le morceau est celle qu’on comprend instantanément. Mais les images univoques sont les plus pauvres.
CB. Pourquoi l’univocité serait-elle synonyme de pauvreté ?
Seule la mauvaise peinture n’a qu’un seul message à donner, comme si c’était une affiche.
L’ambiguïté des significations est la grande affaire de l’art de peindre. Le modèle de tel portrait est-il triste ou heureux? L’assaut de telle nymphe par un satyre est-elle une scène d’amour ou d’agression ? En délivrant les tableaux de leur contexte original, le musée permet de mieux en mesurer la puissance d’évocation. Seulement, voir et comprendre une image muette n’est pas évident pour la plupart des gens — qui sont d’une modestie incroyable. Ils demandent des clés. Ils sont contents d’apprendre à voir. Et j’adore mon métier.
CB. C’est surtout que la plupart des gens n’ont plus de culture.
Et ceux qui en ont ne sont pas toujours les plus sensibles…[access capability= »lire_inedits »] J’ai le sentiment qu’à Causeur, vous êtes surtout des littéraires et que dans la bonne tradition de l’intellectualisme français, vous ne réagissez qu’à l’appauvrissement de l’expression écrite. Ce n’est pas l’image qui l’a emporté sur le texte, ce sont les mauvais textes qui l’emportent sur les bons, et les mauvaises images sur les bonnes. Et je ne vois à cela qu’une seule raison, il y a beaucoup plus d’images et de textes publiés qu’avant — puisqu’il suffit de deux clics pour les rendre publics. Mais je reste persuadé que les chefs-d’œuvre ont été choses fort rares en tout siècle. Sur ce point, je ne suis pas réactionnaire. La poésie française était très faible au XVIIIe tout comme la peinture allemande du XVIIe. Mais on ne se souvient que des grandes œuvres, et c’est très bien comme ça.
IM. Comme le disait Alain Finkielkraut dans son émission (Répliques, 26 nov 2011), « l’amateur de représentations est servi, comblé, saturé. Sa table, ou plutôt sa tablette, ne désemplit jamais. Ses écrans ruissellent d’images toutes plus époustouflantes, plus captivantes, plus choquantes, plus sidérantes les unes que les autres. Pourquoi irait-il voir ailleurs ? Qu’est ce qui devrait le pousser à délaisser, pour la peinture, le spectacle dans lequel il baigne ? »
C’est que la peinture est d’abord un objet, avec un cadre et une épaisseur. Quand vous zoomez dans ces images qu’on voit défiler sur les murs ou les écrans, vous n’avez que des pixels. Si vous vous approchez d’un tableau, vous avez un nouveau tableau, toute la différence est là. Une peinture est un condensé d’images qui s’enchâssent les unes dans les autres : tel paysage contient un personnage mais si vous approchez du personnage vous avez une scène que vous ne pouviez pas vraiment voir quand vous regardiez le paysage. Toute peinture est un trésor visuel. L’œil circule à l’intérieur d’une scène de genre et peut découvrir une nature morte et un portrait, et l’image prend du temps à être regardée.
IM. L’art est dans les détails ?
Les œuvres de bien des peintres, je pense à Greco et Cézanne, ne sont vraiment sublimes que si l’on s’approche de leurs détails. Dans la peinture classique, l’image entière du tableau est souvent bien moins originale que chacune de ses parties. Une Vierge à l’enfant de Raphaël ressemble, avec sa composition pyramidale, à une Vierge à l’enfant de n’importe quel artiste de son époque… sauf si l’on compare les visages, les mains, les vêtements, etc. Le détail cesse d’être un détail et devient un tableau dans le tableau, avec son espace à lui. Et comme on ne peut pas tout voir à la fois, on est obligé de se promener, c’est toujours un film de regarder un tableau, que vous ayez une caméra ou pas. C’est pourquoi le filmage réel du tableau m’est apparu, il y a 12 ans déjà, comme le médium inespéré de la critique d’art.
IM. En filmant les tableaux à la fois dans leur globalité et dans les « trésors cachés » dans les détails, vouliez-vous ringardiser ou rendre inutile la bête visite au musée ?
Non bien sûr, mais j’avoue que ça m’a tenté. Lorsque j’ai visionné les rushes de mes premiers films, je me suis tout d’abord réjoui à l’idée de me passer d’aller au musée pour contempler les œuvres. Mais j’oubliais que j’avais vu l’œuvre originale avant de voir les images filmées qui ne faisaient qu’éclairer mes souvenirs. Il faut sortir du clivage entre une position hyper-moderniste qui privilégie l’image numérique au détriment de l’original et celle des traditionalistes qui dénigrent toute reproduction au profit de ce qu’ils appellent la « présence » de l’œuvre, même s’ils la voient très mal. En vérité, les deux positions ont leur part de vérité pour des raisons très concrètes que toute personne de bonne foi ne peut que partager. Qui n’a pas rouspété devant les œuvres mal éclairées des églises ? Qui n’a pas fortement désiré monter sur un escabeau pour contempler à sa guise les détails logés en haut du tableau ? En sortant de l’église, on est bien content de revoir quelques détails dans un livre pour pallier les mauvaises conditions de visibilité du lieu d’exposition. En même temps, il y a une vulgarité inhérente à la reproduction de tableaux : couleurs trop contrastées, trop saturées et absence d’échelle. En définitive, la peinture à l’huile et l’image numérique complètent leurs insuffisances respectives et c’est à travers un dialogue entre un original manquant de lisibilité et une reproduction manquant de subtilité, que l’image optimale du tableau s’élabore dans notre tête.
CB. Je reviens à la charge. N’est-ce pas uniquement grâce à votre discours que l’on peut voir et aimer les œuvres que vous commentez ? La peinture peut-elle se passer de discours ?
Je ne fais que reconstituer par un discours le raisonnement que tout amateur hautement sensible à la peinture se fait intérieurement, si j’ose dire sans y réfléchir, dans la fraction de seconde de son jugement esthétique. Mon discours est une invitation à rentrer dans le cénacle des amateurs d’art qui s’y connaissent. Mais, si vous sous-entendez par votre question que mon discours crée de toutes pièces ce qu’il y aurait à voir, c’est que c’est un mauvais discours. Et si vous voulez dire que c’est toujours le discours qui donne de la valeur à l’œuvre, vous vous trompez. À mon tour d’être réactionnaire : je crois dur comme fer à une objectivité du beau et tous mes efforts sont destinés à en montrer l’évidence. D’ailleurs, les lecteurs pourraient même se contenter de lire les titres et de regarder les images que j’ai choisies pour chacun de mes textes. « Fragonard, peintre éclairagiste » vise à faire comprendre que Fragonard utilise, en quelque sorte, des spots de lumières dans ses compositions, et qu’il faut y être attentif pour apprécier l’ambiance toute particulière qu’il sait apporter aux espaces évoqués. Bref, je ne suis pas de ces écrivains qui croient que leurs précieuses phrases pourront restituer, de façon littéraire, la beauté visuelle de leur objet. Si poésie il y a, ce n’est pas la mienne, c’est celle de l’artiste.
CB. Fausse modestie…
Pas du tout, car c’est très difficile. Il faut que le critique d’art soit le plus impersonnel possible pour s’identifier à l’artiste et ressentir ce qu’il a voulu faire passer en peignant sa toile. Changer de personnalité en passant d’un artiste à l’autre, tel est le sport favori du critique d’art. Comme le pensait Thierry de Duve, un brillant esthéticien aujourd’hui injustement oublié, on ne devrait être critique d’art que si l’on est d’abord amateur d’art, et bien des philosophes devraient d’abord faire de la critique d’art avant d’échafauder leurs discours, ce qui est loin d’être leur cas.
IM. Vous leur reprochez de ne pas avoir de jugement esthétique. Mais est-ce leur boulot ?
Ce n’est pas leur boulot, mais ils ne peuvent pas s’en passer pour faire leur boulot. Car aucune construction théorique sur l’art n’est pertinente si son auteur n’a aucune sensibilité à la chose. L’art est un domaine qui demande à être goûté, et ne sera jamais réductible à une somme de connaissances, aussi vaste soit elle, qu’il suffirait de transmettre. On peut toujours repérer que tel tableau de Mantegna est une Sainte Conversation, disserter à l’infini sur le dialogue situé hors du temps et de l’espace qui s’y instaure entre la Vierge et quelques saints de diverses époques. Mais voir une Sainte Conversation particulière en tant qu’œuvre d’art (et non plus seulement en tant que retable utile à la cérémonie du prêtre devant son autel), ce n’est pas la comprendre, c’est être sensible à la manière dont elle est agencée, peinte, colorée, etc.
Je suis atterré par l’inutilité de certains textes fameux comme le Tintoret de Sartre, ou le Francis Bacon de Gilles Deleuze, tellement moins profonds que le Degas de Paul Valéry qui, lui, était un vrai amateur.
IM. C’est un peu court. Il y a des essais fabuleux qui font avancer la pensée sur l’art, sans qu’il y soit question de goût, ceux de Sigmund Freud sur Michel-Ange ou ceux d’Erwin Panofsky sur la vanité. Parce qu’ils allaient bien au-delà de la critique d’art à la Obalk…
Ces textes ont fait avancer la pensée sur la civilisation… mais pas sur l’art. Vous allez me trouver dogmatique, mais ramener l’art au seul enjeu de la civilisation, ça peut vous paraître amplement suffisant, mais pas à moi. Puisqu’on est parti dans la polémique amicale, je vous soupçonne à Causeur d’avoir de la sympathie pour mon travail, non pour ma manière d’entrer dans les tableaux, mais parce que vous êtes « idéologiquement » pour l’art — témoignage grandiose de la tradition et de l’identité d’une nation, ce qui est par ailleurs tout à fait vrai. C’est à travers l’art qu’on comprend le mieux les différences entre l’identité de Rome, de Florence ou de Venise. Mais l’art mérite mieux que d’être l’indice de l’évolution d’une civilisation — car c’est aussi le cas du prix du pain, des horaires du coucher de la paysannerie, de la perruque du Doge, ou de la popularité croissante du culte de la Vierge qu’on repère au nombre d’Assomptions dépeintes à partir du XVIe siècle… Or, historiens et philosophes pourraient élaborer exactement les mêmes théories si ces Assomptions de la Vierge étaient des croûtes, et non les chefs-d’œuvre que l’on connaît de Titien, Corrège, Vélasquez, Zurbaran, etc.
IM. En somme, si vous ne prétendez pas au monopole du discours sur l’art, vous revendiquez une légitimité supérieure ?
L’art n’est pas une activité sociologique comme une autre : il ne nous intéresse de manière privilégiée que parce qu’il est le lieu du sublime, ou si vous voulez du « beau fait de main d’homme » selon la jolie expression de Caillois, si je ne me trompe pas. Et ce ne sont pas vos admirables textes de Freud ou de Panofsky qui rendent compte de ce mystère fondamental des chefs-d’œuvre. « Quant à l’art, la psychanalyse n’a qu’à baisser les bras », reconnaissait d’ailleurs Sigmund Freud.
CB. Juger, c’est hiérarchiser : rien n’est plus inégalitaire que le génie. Mais ce n’est pas seulement entre les peintres que vous établissez une hiérarchie, c’est aussi entre les tableaux d’un même peintre et même entre les détails d’un même tableau. Y a-t-il une aléatoire du génie ?
C’est certain. L’artiste n’est pas un concept et chacune de ses œuvres est à chaque fois un pari plus ou moins réussi. En montrant la « finesse crescendo » de trois portraits peints respectivement par Aspertini, Solario et Antonello, je formule un jugement, donc une hiérarchie, que j’espère faire partager au lecteur. Mais si, au bout du compte, il est en désaccord avec moi, j’ai réussi mon coup puisque ce qui m’importe, c’est de lui donner l’occasion de former son jugement.
CB. D’accord, mais le jugement fait appel à la raison, donc à la démonstration. Avez-vous la prétention de « démontrer » ?
Je ne crois rien démontrer… mais je montre. Je montre et je compare. Je fais un bout du chemin vers le lecteur, en espérant que l’évidence de la comparaison lui parlera, afin qu’il fasse l’autre moitié du chemin en exerçant une sensibilité que j’aurais pu éveiller. Pardonnez-moi cette prétention, mais ça marche. Combien de gens m’ont remercié de leur avoir fait aimer les œuvres de Patinir qu’ils trouvaient anecdotiques, celles de Raphaël qu’ils trouvaient académiques, celles de Cézanne qu’ils trouvaient maladroites, etc.
IM. Si on vous suit, la beauté naît d’un agencement de couleurs, formes et textures, c’est-à-dire de la seule matérialité d’une œuvre et pas du tout de ce qu’elle dit ou raconte. Peut-on aimer une descente de croix de Rubens sans en connaître au moins l’arrière-plan religieux ?
On n’a pas besoin de moi pour savoir ce qu’est une Descente de croix. Le Christ est descendu de la croix où il était cloué, mais ça ne va pas très loin d’en savoir plus, même si, je vous le répète, c’est tout à fait nécessaire de le savoir. Je dis seulement que vous n’avez pas besoin de savoir, par exemple, que Joseph d’Arimathie a payé l’enterrement du Christ pour racheter la faute du Sanhédrin ou mille autres détails passionnants des Evangiles… pour apprécier le tableau. Ce qui est difficile, ce qui est ineffable, ce qui est merveilleux, c’est d’essayer de savoir en quoi les descentes de croix de Rubens sont de Rubens. Et la réponse ne se trouve nulle part ailleurs que dans l’observation de ce qu’il y a à voir : dans l’anatomie du Christ, dans la physionomie des personnages, dans la texture de leurs drapés, dans les couleurs de la chair, dans la composition particulièrement virtuose et dans la décomposition du temps que Rubens a su mettre en scène.
CB. Revenons tout de même à la question du fond et de la forme. Je ne suis toujours pas convaincu. En rejetant la question de la signification, ne pêchez-vous pas par formalisme ?
D’abord, je ne rejette pas : je relativise. Ensuite, je ne suis pas formaliste au sens moderniste du terme : je n’ai jamais considéré la peinture comme une surface plane recouverte de couleurs, je ne fais pas comme si elle ne représentait pas des hommes et des femmes qui pleurent, crient, s’aiment ou se tuent — et cela me suffit pour percevoir le sens de l’œuvre, nécessaire au jugement que je pourrais lui porter. Bref, je crois que le sens d’un tableau est amplement dans ce que la peinture donne à voir à tout regardeur, même s’il ne connaît pas la mythologie grecque ou les légendes celtiques. Si le tableau montre une femme brandissant la tête décapitée d’un homme, ça ne changera rien à la valeur du tableau de savoir qu’il s’agit de Salomé ou de Judith. La tension réside dans l’image effrayante de cette tête d’homme coupée et dans le sentiment d’horreur suscité par le crime commis. D’un point de vue pictural, cela n’a aucune importance de connaître l’identité de la meurtrière, ce n’est pas le cas d’un point de vue pictural. Il y a un tableau de Titien, à la Galerie Pamphilj de Rome, dont on ne sait pas s’il s’agit d’un portrait de Judith ou de Salomé. Et il reste un très beau tableau. La peinture raconte toujours très peu, mais suggère beaucoup.
IM. Certes, mais Judith et Salomé ne sont pas n’importe quelles femmes, elles inscrivent leurs crimes dans une histoire particulière. Comprendre l’histoire dont est chargé le tableau n’augmente-il pas la tension dramatique et le sentiment éprouvé devant sa contemplation ?
Savoir si c’est Judith qui sauve le peuple juif ou Salomé qui fait décapiter Jean-Baptiste pour venger sa mère relève de l’anecdote. Certes l’acte n’a pas la même portée morale, mais picturalement c’est toujours la tête effrayante d’un cadavre face à une femme qui est représentée. Creuser la signification dans l’oubli de la forme, c’est courir le risque de conserver seulement l’idée. Cette dérive conceptuelle a été le terreau de l’art contemporain. Bref, en m’attaquant sur mon formalisme, en insistant sur la signification littéraire et historique des tableaux indépendamment de la figuration de l’espace, de la lumière et de la textures qui font l’art de peindre, vous confortez à l’art contemporain dans ce qu’il a de pire. L’art contemporain souffre d’une overdose de sens, et nous détourne de la qualité esthétique des œuvres — tout comme la tendance à l’exégèse qui sévit dans l’histoire de l’art.
CB. Vous faites semblant de ne pas comprendre ! Comment apprécier l’art égyptien si on ne connaît rien à la théologie égyptienne ?
On n’y connaît rien, et on apprécie très bien. Elle est là, la magie de l’art. Comment se fait-il que des œuvres sorties de leur contexte, et issues de civilisations dont on ne sait plus rien, peuvent-elles encore nous parler leur langue enchanteresse ? Contrairement à ce que les égyptologues racontent, on ne sait presque rien de la civilisation égyptienne, les hiéroglyphes ne nous apprennent pas grand-chose hormis la généalogie de telle ou telle dynastie, l’interprétation des grandes figures religieuses est encore très oiseuse, et pourtant les objets sont objectivement magnifiques. On me reprochera de dire « objectivement », je n’osais pas dire ce gros mot quand j’étais plus jeune, mais aujourd’hui je m’en fiche — il faut vraiment avoir de la merde dans les yeux pour ne pas voir l’objective beauté d’un buste d’Akhénaton. L’amateur a seulement besoin de savoir qu’un Pharaon était un chef spirituel et politique pour spéculer, en contemplant les sculptures qui ont survécu, sur la manière dont son exorbitant pouvoir se logeait dans le port de sa tête, dans son demi-sourire plein d’autorité, ou dans les plis de son ventre.
CB. Il est paradoxal de reprocher à l’art contemporain d’abuser de la culture savante, alors qu’il refuse toute référence au passé et à la tradition.
Vous vous trompez ! Seules les avant-gardes historiques faisaient table rase du passé, à l’époque de Malevitch et de Dada. Mais depuis une trentaine d’années, une certaine critique pro avant-garde n’hésite pas à se réclamer de Léonard de Vinci, en citant à tour de bras sa fameuse phrase « La pittura e cosa mentale », afin d’accréditer l’idée de l’art comme concept. En fait, Léonard de Vinci voulait dire que chaque détail de sa peinture contenait de la pensée, pas qu’il fallait se détacher de la forme pour ne garder que l’idée. L’interprétation abusive et ridicule de cette citation a transformé une condition nécessaire, l’idée, en condition suffisante. La trop grande importance accordée aux symboles qui sommeillent derrière tel ou tel objet représenté dans une œuvre classique a fini par légitimer bien les installations particulièrement laborieuses qui dominent les biennales.
IM. En somme, entre la pure idée et la seule forme, vous prônez un juste milieu ?
Disons que les œuvres d’art les plus réussies sont celles dont on peut dire — avec Victor Hugo à propos de la poésie d’Horace — que « le vrai fond de l’art, c’est sa forme ».
IM. Rhétorique…
Pas du tout. Dans les grandes œuvres, la signification profonde ne vient pas du déchiffrage des symboles, mais de la composition du tableau, de la mise en scène des personnages et de la manière dont le pinceau a donné corps à cette composition. Comment vous montrer que c’est bien par sa manière que le peintre exprime son éthique face au monde? Prenez ce tableau de Poussin figurant la poursuite de Syrinx par Pan. Cela pourrait tout aussi bien représenter l’assaut de Daphné par Apollon. Ce qui est remarquable, c’est que les personnages ne se touchent pas mais se frôlent et semblent participer à une chorégraphie au ralenti. Toute l’esthétique de Poussin, dont la vision du monde n’est pas centrée sur la quiétude, comme on le dit trop souvent, mais sur la maîtrise paradoxale de la violence, tient dans ce ralenti. À l’opposé, il y a l’idéal baroque de Rubens, dont la fougue s’oppose à la tempérance de Poussin, même quand Poussin peint une scène de violence. Ce que je vous raconte est bien né de l’observation formelle de l’œuvre, et une vision du monde en découle, n’est ce pas ? Je me demande si vous ne m’avez pas tarabusté depuis deux heures sur une contradiction qui n’existe pas.
Poussin, Pan et Syrinx, 1637
CB. L’art que vous montrez dans votre livre, est classique ou moderne mais toujours occidental. Puisque vous hiérarchisez les œuvres et les peintres, vous hiérarchisez donc les cultures ?
Mais la peinture n’est pas toute la culture ! Oui, je n’ai aucun problème pour dire qu’en dehors de la peinture chinoise et des estampes japonaises, qui relèvent davantage du graphisme, c’est la chrétienté, notamment catholique, qui a porté les plus grands peintres de l’histoire de l’art jusqu’au XXe siècle exclu. Peu de grands peintres protestants, y compris en Hollande (Rembrandt et Vermeer sont catholiques, contrairement à ce qu’on a longtemps pensé), et aucun peintre juif (d’ailleurs ça leur était interdit). Je ne sais plus quel intellectuel américain décrivait ainsi l’histoire de l’art aux USA il y a cinquante ans : « ce sont quelques juifs qui enseignent à la jeune bourgeoisie protestante les raffinements de l’art catholique ». Quant aux chefs-d’œuvre de l’art indien, africain ou sud américain, ils relèvent avant tout de la sculpture et de l’architecture. Et franchement, je ne m’y connais pas assez pour me permettre des jugements généraux.
CB. Dans son Tour du monde d’un sceptique, publié en 1926, Aldous Huxley ne trouve rien, en Orient ou en Afrique, qui rivalise avec la création artistique en Occident. Vous avez bien un point de vue ?
Qu’on est les meilleurs et que les autres sont des nases alors que personne n’ose le dire ? Eh bien certainement pas! Vous me faites rire à Causeur, vous prenez le contre-pied de la pensée dominante — qui veut que l’art venu d’ailleurs soit forcément aussi grand, et qu’il ne faille surtout pas se lancer dans des jugements généraux, forcément racistes. Mais vous êtes comme vos adversaires politiquement corrects : l’art ne vous intéresse pas, vous refusez d’entrer dans la jouissance des œuvres, vous taxez de formalistes tous mes efforts à faire sentir les choses, et l’art n’est pour vous qu’un enjeu idéologique.[/access]