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Pétain pédago ?

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L’intérêt de lire des romans oubliés, en vacances, c’est que l’on y trouve des choses parfois surprenantes, voire troublantes. Ainsi, dans Clotilde, un roman de Cecil Saint-Laurent de 1957 qui raconte les aventures fortement teintées d’érotisme d’une jeune fille intelligente et délurée pendant pendant l’Occupation, on trouve un passage étrange qui rappellera certainement des choses aux professeurs d’aujourd’hui en lutte avec le pédagogisme.

Ce pédagogisme, dont un des piliers est le désir acharné de décloisonner toutes les matières de manière à ce qu’elles « fassent sens » pour les élèves qui sont, comme chacun sait, « au centre du système » et doivent construire eux-mêmes leur savoir…. Quitte à perdre en route des choses aussi accessoires que la culture générale ou le sens critique. Dans Clotilde, donc, l’héroïne se retrouve à un moment enseignante dans ce qu’on appellerait aujourd’hui un centre éducatif fermé pour des jeunes garçons à problème, le tout dépendant des Chantiers de Jeunesse mis en place par Vichy dans un souci de rénovation morale.

Un inspecteur arrive net c’est l’occasion d’exposer la politique éducative de Vichy. Voilà l’extrait pour le moins troublant, notamment pour ceux qui ont eu ces dernières décennies eu l’occasion de lire des instructions issues du BO (Bulletin Officiel) du ministère de l’Education Nationale : « Beaugeharon se passionne en revanche pour les « centres d’intérêt ». Il s’agit d’une doctrine pédagogique très en vogue au secrétariat général à la jeunesse à Vichy, à ce qu’il faut croire. Elle consiste, à partir d’un mot ou d’une idée, à en épuiser les ressources à travers tous les cours. Par exemple, « le cygne » – en histoire le cygne de Léda et quelques aperçus sur la mythologie ; en histoire naturelle, le cygne est un volatile de la familles des… des quoi au fait ? En gymnastique, danss rythmique sur le thème du cygne. En dessin, dessiner un cygne. En cours pratique, l’utilisation des plumes de cygnes. »

Mais enfin, ne tirons pas de conclusions hâtives. Sinon, il faudrait aussi en finir avec la fête des mères, autre héritage maréchaliste. Quoique, la fête des mères, finalement…

Tombeau pour Chris Marker

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J’ai rencontré Chris Marker
Sur la jetée
Du port de Serifos
J’avais passé le dimanche à Chora
Perché dans le bleu et le blanc
En seule compagnie du bruit du vent dans les ruelles désertes
On aurait dit parfois une ambiance à la Buzzatti
Ou aussi celle de certaines pages de Giono
Quand il parle des villages perdus de Haute-Provence
Enfin bref c’était pur minéral aérien
Avec des vues impressionnantes sur la mer
Et du côté du port
Et du côté des montagnes
Comme à chaque fois je me disais on peut vivre là
Sur la petite place de la mairie
Dans le claquement du drapeau bleu et blanc
A boire du vrai café grec et sourire d’un chapeau qui vole
Un instant dans l’encadrement blanc
D’un porche chaulé
D’un chapeau qui s’envole dans le bleu
Car il faut bien que vous compreniez que Serifos n’a pas d’arbre et que tout se joue entre le vent le blanc le bleu
Que c’est un pôle extrême de la survie comme le Japon ou le Cap Vert
Aurait dit Chris Marker par la voix de Florence Delay
Je suis redescendu vers le port
Il y a bien cinq kilomètres de pentes pas faciles
Mais le port la baie la mer reviennent vers vous comme une promesse
Ou une leçon de géographie grandeur nature
Il n’y a jamais grand monde à Serifos le dimanche
Et le ferry du soir est toujours en retard
J’ai vu l’homme sur la jetée
A côté d’une policière des Cyclades
-il faut savoir que les policières des Cyclades sont les plus belles du monde
des mannequins musclés, avec queue de cheval qui passe derrière la casquette américaine
polos et pantalon de treillis bleu-
L’homme était vieux il semblait demander un renseignement
J’ai reconnu Chris Marker
Je lui ai dit bonjour on a failli se rencontrer une fois je voulais rééditer
le cœur net votre premier roman qui est hors de prix quand par hasard on le trouve chez les bouquinistes
Vous n’aviez pas voulu pas ni par reniement ni par quoi que ce soit de ce genre
mais parce que le passé c’était le passé même pour les œuvres d’art
En même temps ça ne me dit pas ce que vous faites à Serifos un dimanche sur la jetée
Il n’y a jamais personne vous savez
le ferry du soir est toujours en retard et bientôt l’ile sera sans soleil
Alors Chris Marker m’a dit
Je crois bien que je suis mort en fait
Et en plus je ne sais pas ce que j’ai bien pu faire de mon chapeau.

*Photo : Passengers, Chris Marker.

Paris, nappe névrotique

Si riche en eau, et pourtant si radine avec cette bizarrerie qu’on appelle le corps. Le corps charnel, s’entend, non son double social, ce vieux mutant qui défile de République à Nation, tant de fois douché. Telle est Paris, ville d’eau sans eau, nappe névrotique. Je me demande si, l’été venu, je suis seul à ressentir ce manque de liquide. Je veux bien que tout soit culture, mais la nature, quand même…
Dans la patrie de Molière et de Le Nôtre, tout doit être dompté : la langue, ce dont chacun se félicite, et, moins réjouissant, les éléments. Buis, gravier et petit bassin, voilà l’unique tableau. Les chutes furibondes du Rhin, à côté, c’est d’un vulgaire… Sachez, Monsieur, que les parcs et jardins sont des lieux de contemplation. On ne touche pas, on regarde. Je ne sais pas ce qu’en pense Helmut, mon correspondant berlinois, que j’imagine s’ébrouant nu dans Tiergarten, mais bibi-le-Parisien, il aimerait bien pouvoir se tremper les fesses à la belle saison.[access capability= »lire_inedits »]

Certes, les premières semaines de juillet − jusqu’à l’envoi du présent article à la Causeur Tower − avaient une mine bretonne et une odeur de caravane. Mais août succéderait à juillet et les beaux jours aux mauvais, aussi sûrement que Formentera s’éloignait de mes projets à court terme. Paris, donc. Paris-Plages, même. Le Pinder maritime revient planter son chapiteau. Les tétons huilés du Marais frétillent sur Pompidou Avenue recouverte de sable. La prophétie soixante-huitarde est accomplie.
Comment les alliés écolos de Bertrand Delanoë ont-ils pu cautionner pareille fiction ? Eh bien justement, ils l’ont fait parce que c’est une fiction, qui contient une promesse d’émancipation du réel et de socialisation de la nature dans un ensemble égalitaire et contrôlé. La réalisation pleine et entière de l’idée prime ici sur la satisfaction primaire et immédiate du corps. Tout est décor, tout est médiation. La nature est couture.

Il existe un magnifique exemple − façon de parler − de ce délire conceptuel jusqu’au-boutiste jusqu’au contre-sens : ce sont les voies cyclables construites de part et d’autre du boulevard de Magenta, entre République et Barbès. Ces couloirs dédiés aux deux-roues sont sous-utilisés − la Goutte d’Or marche du beau pas lent de l’Afrique −, et rognent de surcroît l’espace dévolu aux piétons, alors que la chaussée avaient été rétrécie pour élargir les trottoirs. Résultat de la Panzer-Vélo-Politik : plus de densité, plus de stress. Dans la capitale rose-verte, le paradis est pavé des mauvaises intentions. Dany, toi qui as mouillé ton maillot à Francfort, dis-leur qu’ils se trompent !
Je n’irai donc pas patauger dans la bassine en plastique de Paris-Plages, ni dans la piscine-usine d’Aquaboulevard. Il y aurait tant et mieux à faire. Intra-muros, déjà, en installant des douches − un conduit rigide et un pommeau, rien de plus − sur les quais bas de la Seine et les pelouses de La Villette, des Buttes-Chaumont ou du parc Montsouris. C’est moche, une douche ? Demandons des croquis à Starck, qui aurait pour mission de faire simple, discret et pas cher. Pas sûr qu’il en soit capable. Sinon, tentons le coup avec Leroy-Merlin. L’essentiel est de pouvoir se rafraîchir en prenant le soleil.

Plus loin et plus profond, creusons des bassins pour la baignade au Bois de Vincennes et au Bois de Boulogne. Cela nous changerait des piscines couvertes et chlorées. Il se pourrait même que ce soit beau et, c’est un risque, populaire. J’ose à peine évoquer le canal de l’Ourcq, ce cimetière à bagnoles qui file vers l’est à partir de Jaurès. Qu’attend-on pour le purifier, pardon, le « réhabiliter » ? Un Rio + 40 ? La fermeture des centrales nucléaires ? J’envoie un mail à Europe Écologie Les Verts, où on a peut-être entendu parler de l’œuf de Colomb. Nettoyage, eau propre, serviette, bronzette, bisous, baignade. Elle est pas belle, la vie en ville ?
Mais non, la Mairie de Paris s’entête dans son hard-trip paysager, coûteux à réaliser et à entretenir. On en trouve la preuve dans Le Monde des 8 et 9 juillet. Le constat initial est plein de bon sens: « Au fil du temps, les urbains, relégués sur les hauteurs des digues, ont physiquement perdu le contact direct avec l’eau. » Malheureusement, on n’en dira pas autant de la solution retenue : sur 2,3 kilomètres, la rive gauche de la Seine « va être rendue aux promeneurs et aux cyclistes » (on la leur avait confisquée). « Des aménagements sportifs et culturels (Paris, c’est certain, manque de lieux de culture), des jardins flottants (pour élever l’esprit) ponctueront le parcours (initiatique). Devant le Musée d’Orsay, un emmarchement (des marches, sans doute), assurera la liaison (sociale) entre quais hauts et quais bas. »

Ne soyons pas grincheux. Il est bien possible que ces « aménagements » (douceur des marteaux-piqueurs) rendent la promenade plus agréable. Mais l’eau, par grosse chaleur, pourra-t-on seulement la toucher, éventuellement s’y plonger ? À en juger par la « vue d’artiste » que publie le quotidien, le marcheur en aura jusqu’aux chevilles sur une portion dûment délimitée du « parcours ». Trop sympa ![/access]

*Photo : Parc André Citroën (Paris), fsa99999.

Tout le monde il est beau, tout le monde il est Schnock

Il n’est pas un numéro de Schnock qui n’ait fait l’objet d’une recension élogieuse dans Causeur. Du premier né montrant le joli minois de Jean-Pierre Marielle au dernier numéro de cet été, auquel Jérôme Leroy consacre un article dans Causeur magazine de juillet-août, en passant par l’hybride opus sur Amanda Lear, « le magazine des vieux de 27 à 87 ans » fait l’unanimité dans la rédaction. Aussi, pourquoi décrierait-on ce qu’on adore ? Au grand malheur des grognons, je ne dérogerai pas à la règle. Non que je sois particulièrement obséquieux – ceux que mes articles ont agacés pourront témoigner du contraire – mais le bel hommage de Schnock à Jean Yanne mérite cette attention.

Si les années 1970 connurent l’Anti-Œdipe, le fabuleux auteur des Chinois à Paris fut l’anti ego ; quel autre acteur aurait pu dire de lui : « Les bonnes femmes ont aimé les muscles de Belmondo, la gueule de Delon. Moi, dans le tableau, j’étais plutôt le mec qu’elles pouvaient comparer à leur mari en leur disant : « Tiens, c’est bien toi ça, t’es bien aussi chiant à la maison. » » ?

Evidemment, le dossier Yanne de Schnock compte son lot de citations et de dialogues cultes, d’anecdotes pas piquées des hannetons mais aussi, cerise sur le gâteau, des entretiens ciselés avec ses amis Tito Topin, Gérard Pirès, Michel Magne et Jean Louis Bertuccelli, metteur en scène du trop méconnu L’imprécateur. Au programme, un classement argumenté des films de Jean Yanne, aussi inégaux que drolatiques, dussent-ils frôler le nanar comme les poussifs Chobizenesse ou Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ. En creux, s’ébauche le portrait d’un homme pudique et réservé, qui a vécu auprès sa femme mourante alors qu’il aimait déjà Nicole Calfan.
Derrière l’emploi de salaud magnifique, en mari odieux dans Que la bête meure de Chabrol – avec la tirade culte commençant par « Ce ragoût est tout simplement dégueulasse ! » – ou en amant imbitable dans Nous ne vieillirons pas ensemble de Pialat – qui lui valut le Prix d’interprétation masculine à Cannes, se cachait un anar flemmard et talentueux.

Son compagnonnage avec Dominique de Roux le temps d’un livre d’entretiens (La France de Jean Yanne) ne doit d’ailleurs rien au hasard : le fondateur des Cahiers de l’Herne ne pouvait qu’estimer le formidable contempteur du capitalisme médiatique et industriel si bien dépeint dans Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil et Moi y’en a vouloir des sous.

Pour vous mettre une dernière fois l’eau à la bouche, donnons la parole à Gérard Pirès, qui rapporte cette saillie yannesque digne d’un aphorisme cioranien : « La vie est une tartine de merde dont on est obligé de manger une bouchée par jour ». Allez, assez causé, comme dit Jean Yanne dans Laisse aller c’est une valse, « on va quand même pas se mettre à travailler » !

 

Schnock n°3, été 2012.

Faut-il rester dans la norme ?

Cela m’a toujours étonné que dans les circonstances qui sont les nôtres, on souhaite passer pour « normal » et pire, qu’on en fasse même une vertu. L’humilité est certes une vertu, mais la « normalité », avec ce que cela recouvre aujourd’hui, me paraît presque une insulte à la dignité humaine.

Autrefois, je ne dis pas, l’idée de norme avait un autre lustre, mais justement, personne n’osait directement s’en prévaloir. Pour les platoniciens, par exemple, la norme, c’est l’idée archétypale dont nous ne percevons ici-bas que l’écho dégradé. Pour les chrétiens, la norme, c’est le Christ : le « prototype humano-divin ». Pour les premiers comme pour les seconds, , la norme représente donc ce à quoi nous devons tendre et en deçà de quoi nous demeurerons toujours. La norme vient d’en haut, elle est créatrice de tension, elle déploie au plus vaste les potentialités de celui qui s’y rattache avec suffisamment d’ardeur.

Mais la conception contemporaine diverge radicalement de cela. Depuis l’âge de fer du matérialisme petit-bourgeois, la « norme », c’est la moyenne statistique, la médiocrité commune, ce dont il vaut mieux ne pas trop décoller. Cette résignation au pire des « fatum » qu’est l’inertie des masses n’est vraiment pas ce que l’on peut appeler un exemple.

A tout le moins, ce ne me semble pas une attitude à défendre ou à encourager, et encore moins au sommet de l’État où l’on aurait plus que jamais la nécessité de personnalités d’exception, lesquelles, il est vrai, n’apparaissent guère en tête des listes des partis. Pataud et rondouillard, victime de castratrices, profitant de la chute du mâle alpha Strauss-Kahn, monsieur Hollande ne pouvait pas décemment s’annoncer héroïque et providentiel pour convaincre les électeurs de le nommer monsieur France.

Mais le voilà maintenant guindé dans son costume présidentiel comme un enfant dans une panoplie neuve, presque touchant, d’ailleurs, avec sa bonne volonté d’élève appliqué qui tire la langue sur le décalque de la silhouette de Mitterrand, cette machiavélique ordure… Pour être juste, il faut bien sûr rappeler que son prédécesseur avait lui aussi les airs d’un gamin étrangement attifé, incapable de s’empêcher de faire le pitre sur l’estrade, tant il semblait ne pas en revenir d’avoir enfin décroché le pompon…

Bref, au stade où nous en sommes, il serait temps de reprendre enfin de la hauteur. Mon vieil ami Antoine m’exposait justement il y a quelques jours, dans le jardin de sa maison à flanc de montagnes, comment il était parvenu à en prendre, lui, de la hauteur, et physiquement. Or, c’est une clé essentielle que de repartir de l’expérience physique. Et Antoine, comme il revenait d’un stage de parapente, me parlait course, courants ascensionnels, aile gonflée se verticalisant, esquive des reliefs, sublime apesanteur… Une véritable praxis existentielle, en somme, à laquelle on pouvait s’adonner en franchissant les falaises.

Voilà un excellent moyen, songeai-je en revenant de chez lui, conduisant sur une nationale au trafic dense, pour retrouver l’idée d’une norme supérieure. Un parapentiste planait justementà cinquante mètres. Je ralentis. Retrouver l’idée d’une norme qui, comme lui vienne d’en haut. Il tournait au-dessus d’un champ étroit qu’encadraient une culture de maïs, un bois et la bande de bitume de la route. Nous étions nombreux à l’emprunter, cette route, pilotant nos véhicules en cette fin d’après-midi estivale. Oui, nous étions très nombreux et lui était seul, harnaché à son aile, le corps directement exposé, à dix mètres du sol. Lui était seul, mais c’était lui et non moi ou un autre, à cette heure, c’était lui, quoiqu’il fut seul, l’homme archétypal, la norme à viser, requis par l’une des seules occupations qui vaillent : rivaliser avec les aigles.

« Enfin un homme normal », me dis-je en passant devant lui, au moment même où il posait ses pieds au sol devant le défilé incessant des voitures, la toile de 25m2 d’envergure s’effondrant froissée derrière lui ; lui debout, droit, seul devant le défilé incessant des voitures, son casque étincelant au soleil.

*Photo : Parti socialiste

Décivilisation française

Exceptionnellement, nous dérogeons à notre règle en publiant, avec l’aimable autorisation de nos confrères − et bien sûr de l’auteur − un article paru dans France Football le 29 juin, dans un dossier intitulé : « Que se passe-t-il dans la tête des Bleus ? » Sait-on jamais, ce numéro pourrait avoir échappé à certains de nos lecteurs…

Nasri insulte, devant les caméras du monde entier, un journaliste qui lui a manqué de respect en osant le critiquer. Ménez insulte son capitaine qui lui a manqué de respect en lui demandant de se replacer et l’arbitre de la rencontre qui lui a manqué de respect en sifflant une faute litigieuse. M’Vila refuse de serrer la main de son « coach » qui lui a manqué de respect en le faisant sortir avant la fin du match. Pour la même raison, Ben Arfa snobe Laurent Blanc et l’équipe tout entière en tapotant sur son portable pendant une séance d’explications dans les vestiaires.[access capability= »lire_inedits »]

Face à des comportements aussi bêtement égoïstes et inspirés par une idée aussi primaire du respect, face également au refus ostensible de certains joueurs de chanter La Marseillaise et à cette manie qu’ils ont de ne jamais se séparer de leur casque MP3, je ne me sens pas plus philosophe qu’un autre, je partage l’écœurement d’une majorité de Français. Je suis comme tout le monde : j’attends autre chose de ceux qui ont l’honneur de représenter la nation, je déteste cette équipe de France parce qu’elle est, à quelques valeureuses exceptions près, détestable. On espérait qu’elle allait enfin descendre du bus de Knysna : elle a juste fait monter de nouveaux passagers.

Mais quand je vois le président de la Fédération française de football, le sélectionneur lui-même et le mythique Guy Roux s’empresser de noyer le poisson et de trouver des excuses à ces joueurs insupportables, cela m’évoque irrésistiblement les efforts pathétiques de l’institution scolaire pour minimiser les manifestations d’incivilité dans les lycées et les collèges. Et mon dégoût se mue en inquiétude. Peut-être cette équipe de France est-elle à l’image d’une France qui ne sait plus transmettre, qui ne sait plus éduquer et qui se voit contrainte de faire avec la hargne, la susceptibilité et l’impudence.

Tout espoir cependant n’est pas perdu. Car il y a une morale à cette lamentable histoire. Quand on croit pouvoir oublier le critère humain et ne prendre en considération, pour choisir les joueurs, que le critère sportif, on perd sur les deux tableaux. La goujaterie ne paie pas. L’infantilisme n’est pas rentable. Tâchons, partout où nous le pouvons, d’en tirer les conséquences.[/access]

*Photo : Wikimedia

Pas de petites femmes nues aux Jeux Olympiques

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Jacques Rogge est ravi, le dialogue a abouti selon lui à une excellente nouvelle, excellente pour la géopolitique et pour la condition féminine en général : l’Arabie Saoudite, merveilleux royaume pétrolier et phare du progressisme musulman, a pu envoyer aux Jeux Olympiques de Londres deux personnes mineures de sexe féminin, accompagnées comme il se doit d’une personne mâle responsable (mari, grand frère, père, imam) et vêtues de manière islamiquement décente. Une coureuse de 800 mètres, Sarah Attar et une judoka, Shahrkhani. Il conviendra bien sur de leur éviter toute mixité. Cet arrangement satisfait Jacques Rogge qui y voit sans doute une ouverture pour les féministes saoudiennes (je rappelle que là-bas, les femmes n’ont entre autres pas le droit de conduire ni de faire du sport en public).

J’y vois plutôt un lâche renoncement, il aurait sans doute été plus « moral » d’exclure le royaume saoudien, d’autant que les fédérations respectives d’athlétisme et de judo n’autoriseront sans doute pas les jeunes femmes à concourir voilées.

L’intransigeance suppose une bonne dose d’intolérance, ça n’est pas hélas un concept à la mode. Discuter condition féminine, notamment avec un prince saoudien est un exploit hors du commun, le résultat est tout à l’honneur du sport international, comme vient de le démontrer la fédération de football en autorisant le port du voile pour les joueuses musulmanes. Je rappelle aux cuistres qu’à Olympie les athlètes (masculins, il est vrai) concouraient tous à poil! C’était le bon temps…

Proportionnelle : l’instiller ou l’adopter ?

Invitée jeudi matin sur France Info à s’entretenir des missions assignées à la fameuse « Commission Jospin » chargée de moraliser la vie politique, Roselyne Bachelot, se réjouissant manifestement d’employer un mot aussi savant, parla d’ « instiller » une dose de proportionnelle dans le mécanisme électoral. Instiller ? Le mot, rappellent opportunément les dictionnaires, est dérivé du latin stilla, la goutte : il désigne le fait d’introduire une substance goutte à goutte, à des doses par définition réduites. A peu près tout le monde, l’ensemble de la classe politique et l’immense majorité des Français, si l’on en croit les sondages, souhaite aujourd’hui l’introduction de la proportionnelle – afin de donner une image plus juste de la réalité politique française et de ne pas exclure des pans entiers de la population, privés par le jeu des alliances de tout accès à la représentation parlementaire. Mais alors, si tel est le vœu unanime, pourquoi se limiter à des doses infinitésimales ? Pourquoi donc instiller, au lieu d’introduire ou d’instaurer ?

La récente parution du magistral essai de Pierre-Xavier Boyer, Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française, 1789 – 1958[1. P.- X. Boyer, Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française, 1789 – 1958, CNRS Editions, 2012.], donne sur cette question capitale un éclairage historique particulièrement utile. Dès la fin du XIXe siècle, le principal argument avancé par les partisans de la proportionnelle se fonde sur l’idée de justice : « le système d’élection fondée sur la méthode majoritaire ( …) peut conférer la majorité des sièges à une minorité de l’électorat ; la représentation proportionnelle est le seul moyen d’assurer le pouvoir à la majorité réelle du pays, une voix effective aux minorités, et la représentation exacte de tous les groupes significatifs de l’électorat », déclare ainsi l’Association réformiste belge en 1885. Du côté des adversaires de ce mode de scrutin, on distingue deux motifs principaux. Un motif inavouable, d’abord : « Puisque la proportionnelle avait pour effet attendu de favoriser l’accès des minorités à la représentation nationale, note Boyer, les grands partis s’inquiétaient naturellement de la perte de sièges correspondante. Aussi, l’opposition des radicaux à la représentation proportionnelle sera, dans les premières années du XXe siècle, des plus vives ». A quoi s’ajoute un motif rationnel, systématiquement mis en avant, l’incompatibilité de ce mode de scrutin avec le régime parlementaire, où il faut que puisse se dégager, à la Chambre, une majorité susceptible de voter les lois et de soutenir le gouvernement. C’est ce que souligne à l’époque le grand juriste Esmein : avoir une assemblée qui représente exactement le pays ? Ce serait parfaitement satisfaisant « si la fonction d’une assemblée législative était simplement d’être représentative ». Mais dans la mesure où, sous la IIIe République, les assemblées « exercent (…) un attribut de la souveraineté » – et où elles disposent en réalité de l’essentiel de cette souveraineté, élisant le Président de la République, faisant et défaisant à leur gré les cabinets ministériels, il est indispensable de pouvoir y disposer d’une majorité aussi stable que possible : une majorité que le scrutin proportionnel, en émiettant la représentation, rend très difficile à obtenir.

La proportionnelle apparaît donc radicalement inadaptée au parlementarisme absolu établi sous la IIIe République. « Ce propos, constate Pierre-Xavier Boyer, est rapidement devenu un truisme immanquablement associé à toute réflexion sur les mécanismes de représentation proportionnelle. »
Un truisme qui, chose surprenante, a résisté au temps, et survécu à la disparition de la IIIème, puis de la IVe république, et enfin, à l’instauration de la Ve : c’est-à-dire, à la mise en place de mécanismes institutionnels qui, s’ils relèvent toujours théoriquement du « régime parlementaire », n’ont évidemment plus rien à voir avec ceux des républiques précédentes. En somme, on s’en tient à des arguments qui s’avéraient parfaitement valides dans le cadre d’un système où le parlement pouvait se déclarer souverain, alors même que le contexte politique a changé du tout au tout, et qu’à la domination incontestée des chambres a succédé la primauté du Président de la République. D’où vient cette étrange persistance ? Les optimistes rappelleront peut-être que Michel Debré, l’artisan de la constitution de 1958, avait comparé la proportionnelle à une véritable « bombe atomique »[2. M. Debré, La mort de l’Etat républicain, Gallimard, 1947, p.157 et suivantes.] qui tue le pouvoir à coup sûr – oubliant au passage que cette remarque date de 1947, d’une époque où l’Assemblée était plus que jamais dominante. Les mauvaises langues, elles, évoqueront plutôt l’intérêt des grands partis qui, comme à la fin du XIXe siècle, usèrent et abusèrent de cet argument pour dissimuler des motifs moins avouables.

Quoi qu’il en soit, l’observateur impartial est obligé de reconnaître que le scrutin proportionnel, quelle que soit la « dose » introduite dans le système électoral, n’aurait plus, dans le cadre d’un « parlementarisme rationalisé » dominé par le chef de l’État, les conséquences potentiellement désastreuses qu’il pouvait entraîner sous la IIIe République. Pourquoi ? Tout simplement, parce que ce n’est plus le parlement qui agit, qui gouverne et qui décide, ce n’est plus lui qui se trouve au centre de l’Etat, mais le Président de la République élu au suffrage universel. Un Président qui échappe de ce fait aux effets supposés catastrophiques du scrutin proportionnel. Ce scrutin ne concerne que l’élection législative : autrement dit, la désignation d’une Assemblée nationale dotée, pour l’essentiel, d’un rôle de représentation, de contrôle et d’expression – un peu comme dans l’hypothèse visée par Esmein au début du XXe siècle. Or, dans le cadre institué par la constitution de 1958, ni le président, ni le gouvernement n’ont un besoin vital d’une majorité forte à l’Assemblée ; ils peuvent parfaitement se contenter, pour faire adopter les lois ou ratifier les ordonnances, de majorités changeantes, modestes, issues de coalitions ou de tractations entre les différents groupes, telles qu’on les rencontre dans tous les parlements élus à la proportionnelle. En somme, la proportionnelle ne présente de nos jours plus aucun des risques que l’on pouvait légitimement craindre à l’époque, lointaine, où les chambres concentraient entre leurs mains la totalité du pouvoir. Et non seulement ce risque a disparu, mais la fonction tribunicienne que revendique désormais le parlement pourrait être bien mieux assurée par une Assemblée élue au scrutin proportionnel, et reflétant ainsi plus exactement, dans sa composition, la diversité de l’opinion publique.
Voilà pourquoi on comprend mal cette volonté persistante de n’instiller que quelques gouttes de proportionnelle – 10 ou 15 %, dit-on-, au risque de frustrer et de décevoir ceux qui attendaient enfin, sur ce plan, une réforme juste et rationnelle.

*Photo : Julie70

Le cirque des Jeux

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Comment masquer une récession sans précédent qui prouve que les méthodes libérales pour soigner les plaies du libéralisme sont une catastrophe ? Vous savez, comme si vous vouliez soigner une pneumonie en recommandant au malade de prendre des bains glacés en plein vent… Regardez l’actuel chaos de l’Espagne qui avait pourtant tout bien fait comme on lui disait, avec José Luis Zapatero puis Mariano Rajoy dans le rôle du bon élève sympa…
Le Royaume-Uni, lui nous apprend qu’il y a deux méthodes pour faire oublier une situation économique épouvantable. La première, c’est une bonne guerre. Une bonne guerre, ça mobilise tout le monde autour des saines valeurs du patriotisme et ça permet de faire un peu fonctionner une armée qui s’encroûte toujours à la longue.
L’exemple parfait est Margaret Thatcher. En 1982, alors que sa réélection était plus que fortement menacée après la purge terrifiante qu’elle avait fait subir à son pays d’assistés, elle avait déclaré la guerre à l’Argentine qui avait débarqué sur quelques îlots qu’on appelait les Malouines, au large de ses côtes.

Le prétexte était tout trouvé. God save the queen, Union Jack qui claque au vent, dernier tango pour la Navy, un prince de la famille royale qui prend part aux combats dans un hélicoptère et tout le tralala.
Un tralala pour un conflit d’opérette, très vintage, mais qui a tout de même coûté la vie à près de 700 jeunes argentins et plus de 250 britanniques tout aussi jeunes. Mais enfin, la dame de fer avait réussi son coup, avait été réélue et, forte de sa légitimité, avait pu méthodiquement détruire les féodalités syndicales et mettre à genoux les mineurs britanniques en les matraquant et en les faisant crever de faim. Le rêve humide de tout de que l’Europe compte de libéraux aujourd’hui, c’est à dire beaucoup de monde…

L’autre méthode, c’est le sport. Les Espagnols, dont on parlait plus haut, sont incapables d’éteindre les incendies monstres en Catalogne parce qu’il n’y a plus de services publics pour cause de coupes budgétaires. Ils sont obligés de s’en remettre à la météo et pourquoi pas, comme les Indiens, à faire des danses autour d’un totem pour faire venir la pluie.

Mais enfin, qu’importe, les Espagnols sont champions de l’Euro de foot et assurent des places de choix dans à peu près dans toutes les disciplines. Ce n’est plus « panem et circenses » mais seulement « et circenses ». Enfin, le fabuleux Xabi Alonso, auteur des deux buts contre l’Italie, ferait presque oublier les ventres vides.
Les Britanniques, eux, ont trouvé encore mieux. Comme Cameron a déjà utilisé sa carte guerre avec l’Afghanistan et l’Irak, il lui reste une carte Jeux Olympiques pour faire oublier la crise. Les JO ont beau coûter une fortune, 13 milliards d’euros[1. On rappellera, à titre de comparaison, que l’on met cet été le pistolet des réformes austéritaires sur la tempe grecque pour un prêt éventuel de 31 milliards à l’automne.], ils offrent un formidable cache-sexe à la récession économique et à la régression sociale. Selon les chiffres publiés par l’Office national des statistiques, le produit intérieur brut de la Grande-Bretagne a reculé de 0,7% d’un trimestre à l’autre après un repli de 0,3% sur les trois premiers mois de l’année; les économistes prévoyaient en moyenne un recul de 0,2%. Et pourtant, miracle ! La flexibilité du marché du travail est telle, le salarié est tellement moulé dans la logique libérale que le chômage a reculé malgré la récession, ce qui est aberrant d’un point de vue économique. Le taux de chômage est en effet tombé à 8,1 % de la population active en mai, après 8,2 % les deux mois précédents, selon des statistiques officielles publiées le 18 juillet.

Enfin, on sera reconnaissant à Cameron de préférer, cette fois ci, distraire son peuple avec du saut à la perche plutôt que par des tirs de missiles. Chez nous, avec les plans sociaux qui s’annoncent, on ferait bien de prendre modèle sur nos amis Tommies. « Déjà Alcatel perçait sous PSA » aurait dit Hugo…

Soit une guerre, soit une bonne équipe de foot. Sinon, le Redressement productif, ce n’est pas pour demain la veille !

*Photo : The Department for Culture, Media and Sport

Quand la France s’éveillera

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« J’habite en France » : en proposant cette thématique très ouverte pour ne pas dire vague, nous voulions privilégier la flânerie sur la théorie, l’expérience sensible sur les visions abstraites, la subjectivité de chacun sur le catéchisme collectif – auquel on n’échappe pas si facilement. Des contributions qui suivent, dessinant la carte imaginaire d’une France aimée ou détestée, vécue ou rêvée, disparue ou à venir, se dégage pourtant sinon une conclusion, une impression générale : la France ne sait plus où elle habite. Et, faute de pouvoir imaginer un avenir commun, elle n’en finit pas de pleurer son passé enfui. Après tout, ce n’est pas la planche la plus pourrie à laquelle on puisse s’agripper pour échapper à la noyade.

Autant l’avouer d’emblée : il est difficile d’échapper à la nostalgie et à la déploration, tant un grand nombre de nos concitoyens, bien au-delà des lecteurs et auteurs de Causeur, ont la certitude que quelque chose se défait, quelque chose qu’ils ne savent pas nommer ni même décrire, mais qui tisse le lien protéiforme et évanescent qui transforme un ou des groupes d’individus en peuple. On n’a pas besoin d’être psychanalyste pour savoir que le vacarme suscité par l’expression « Identité nationale » est l’expression d’une difficulté névrotique. Et comme l’époque n’aime rien tant que les identités particulières, singulières, personnelles, encouragées à s’exhiber et à revendiquer leur inscription dans le marbre institutionnel, il est clair que c’est l’adjectif « national » qui nous gratte là où ça fait mal. Les péroreurs lyriques peuvent bien célébrer la beauté qu’il y a à n’être de nulle part, tout en affichant, sans craindre la sortie de route logique, leur compassion pour ceux qui endurent les tourments de l’exil. Le sentiment national n’a évidemment pas disparu, ni l’attachement des hommes à tout ce qui fait leur culture – ce qui bien sûr, n’interdit nullement à chacun d’en adopter une qui ne soit pas, ou pas exclusivement, celle de ses parents. (On lira à ce sujet le texte de Daoud Boughezala qui, en inversant la perspective habituelle sur l’immigration, déconstruit le multiculturalisme qui s’est imposé à nous sans que nous l’ayons voulu.) Mais à force d’être combattu, dénoncé et finalement refoulé, cet amour de la nation est de plus en plus souvent exclusif plutôt qu’inclusif, malheureux plutôt que joyeux, et méfiant plutôt qu’accueillant.

Il faudrait s’obliger, parfois, à mettre l’accent sur ce qui va bien, ou pas si mal, pour ne pas rejouer sans cesse l’air du « Tout fout le camp ! ». Après tout, lequel d’entre nous aimerait se retrouver dans un pays où patrons, pères et maris sont tout-puissants ? Notre goût pour la nostalgie irait-il jusqu’à nous faire revivre avec plaisir dans une France où il fallait deux jours pour aller de Limoges à Vierzon[1. À vrai dire, peut-être faut-il encore deux jours avec la SNCF… Non, c’est une blague, je le jure.] ? Nous vilipendons la dictature du temps réel, mais serions-nous prêts à attendre une semaine l’arrivée d’une lettre – il est vrai que, grâce à notre beau Service public du courrier, les rares adeptes de cet antique mode de correspondance font régulièrement l’expérience d’une telle attente, parfois sans fin.
Mais alors que dire ? Que tout ne fout pas le camp ? C’est indéniable, mais peut-on taire tout ce qui se délite ou se débine ? Faut-il rire de tout, y compris des mauvaises manières de nos footballeurs, ou se demander avec Alain Finkielkraut si cette équipe de France n’est pas « à l’image d’une France qui ne sait plus transmettre, qui ne sait plus éduquer et qui se voit contrainte de faire avec la hargne, la susceptibilité et l’impudence » ? Devons-nous mobiliser toute notre compréhension pour le voyou qui pourrit la vie de sa cité et initier les habitants à la stratégie du cloporte exposée par Cyril Bennasar – « Si on vous attaque, jetez-vous par terre et roulez-vous en boule ! » ?

Le passé, lui aussi, recèle nombre de chausse-trappes, tant la France, nation historique s’il en est, est passée maîtresse en l’art de réécrire son histoire. Roland Jaccard et Charlotte Liébert-Hellman évoquent, chacun à leur manière, les facéties de notre inconscient révolutionnaire : si chacun, y compris votre servante, est prompt à brandir les valeurs de 1789 comme Moïse les Tables de la Loi, il est douloureux d’admettre que nous avons échoué à mener à son terme le véritable programme de la Révolution : « Tous aristocrates ! ». Résultat : d’une part notre bruyant amour de l’égalité cache souvent un sens affirmé des hiérarchies de l’argent et de la notoriété ; et d’autre part, un égalitarisme niveleur finit par renvoyer la civilité elle-même dans l’enfer de l’Ancien régime – après tout, pourquoi certaines manières seraient-elles plus égales que d’autres ?

Curieusement, la crise, le chômage et l’avenir des gosses, sujets dont on nous dit, et à raison, qu’ils préoccupent les Français au premier chef, n’interviennent qu’à l’arrière-plan de ce sombre tableau. Encore que pour Périco Légasse, qui en appelle à une Révolution alimentaire, nous ne savons plus qui nous sommes parce que nous ne savons plus ce que nous mangeons (et inversement) ; et cela a bien quelque chose à voir avec un capitalisme euro-mondialisé qui aimerait nous mettre tous au régime « junk-food », pour le plus grand bonheur des industriels de la malbouffe. De plus, la France aimée et regrettée ressemble presque toujours à celle des routes départementales et des DS que Jérôme Leroy continue, par l’imagination, à arpenter avec bonheur : pour la plupart d’entre nous, c’est la France de notre enfance, mais c’est aussi celle des Trente glorieuses, époque bénie où le capitalisme ne semblait pas être le problème mais la solution. D’ailleurs, pour Florentin Piffard, même la glorieuse quinzaine anti-Le Pen et les festivités antifascistes des années 1990 appartiennent à un passé d’autant plus doux qu’il est révolu. Peut-être bien, en effet, venons-nous de traverser dix années qui ont ébranlé le monde. Et je ne voudrais pas être décourageante, mais on n’a encore rien vu.

Dans ce paysage désolé, il n’est pas anodin que l’un des rares textes optimistes de ce dossier soit consacré à une bizarrerie de la langue française, le « e » caduc – qui peut ou non être muet, ne confondons pas tout. Pour Romaric Sangars, cette particularité enchâssée dans les replis de notre plus beau trésor contient à elle seule tout l’esprit de finesse français, mais aussi une relation spécifique entre hommes et femmes qui « ne sont pas séparés par une division tranchée, mais acoquinés dans un jeu subtil » : « Dans notre encodage spirituel à nous, si le féminin est marqué, c’est d’une façon où il se trouve frôler le masculin. » S’il devait rester une seule chose de la France, j’aimerais, pour ma part, que ce fût celle-là.

Cet article en accès libre est extrait du numéro 49-50 de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité de ce numéro, achetez-le ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Achat au numéro : 6,50 € ; Offre Découverte : 12,90 € (ce numéro + les 2 suivants) ; Abonnement 1 an : à partir de 34,90 €

 

 

*Photo : http://beyondthepubyard.files.wordpress.com Damien Meyer (AFP Photo)

Pétain pédago ?

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L’intérêt de lire des romans oubliés, en vacances, c’est que l’on y trouve des choses parfois surprenantes, voire troublantes. Ainsi, dans Clotilde, un roman de Cecil Saint-Laurent de 1957 qui raconte les aventures fortement teintées d’érotisme d’une jeune fille intelligente et délurée pendant pendant l’Occupation, on trouve un passage étrange qui rappellera certainement des choses aux professeurs d’aujourd’hui en lutte avec le pédagogisme.

Ce pédagogisme, dont un des piliers est le désir acharné de décloisonner toutes les matières de manière à ce qu’elles « fassent sens » pour les élèves qui sont, comme chacun sait, « au centre du système » et doivent construire eux-mêmes leur savoir…. Quitte à perdre en route des choses aussi accessoires que la culture générale ou le sens critique. Dans Clotilde, donc, l’héroïne se retrouve à un moment enseignante dans ce qu’on appellerait aujourd’hui un centre éducatif fermé pour des jeunes garçons à problème, le tout dépendant des Chantiers de Jeunesse mis en place par Vichy dans un souci de rénovation morale.

Un inspecteur arrive net c’est l’occasion d’exposer la politique éducative de Vichy. Voilà l’extrait pour le moins troublant, notamment pour ceux qui ont eu ces dernières décennies eu l’occasion de lire des instructions issues du BO (Bulletin Officiel) du ministère de l’Education Nationale : « Beaugeharon se passionne en revanche pour les « centres d’intérêt ». Il s’agit d’une doctrine pédagogique très en vogue au secrétariat général à la jeunesse à Vichy, à ce qu’il faut croire. Elle consiste, à partir d’un mot ou d’une idée, à en épuiser les ressources à travers tous les cours. Par exemple, « le cygne » – en histoire le cygne de Léda et quelques aperçus sur la mythologie ; en histoire naturelle, le cygne est un volatile de la familles des… des quoi au fait ? En gymnastique, danss rythmique sur le thème du cygne. En dessin, dessiner un cygne. En cours pratique, l’utilisation des plumes de cygnes. »

Mais enfin, ne tirons pas de conclusions hâtives. Sinon, il faudrait aussi en finir avec la fête des mères, autre héritage maréchaliste. Quoique, la fête des mères, finalement…

Tombeau pour Chris Marker

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J’ai rencontré Chris Marker
Sur la jetée
Du port de Serifos
J’avais passé le dimanche à Chora
Perché dans le bleu et le blanc
En seule compagnie du bruit du vent dans les ruelles désertes
On aurait dit parfois une ambiance à la Buzzatti
Ou aussi celle de certaines pages de Giono
Quand il parle des villages perdus de Haute-Provence
Enfin bref c’était pur minéral aérien
Avec des vues impressionnantes sur la mer
Et du côté du port
Et du côté des montagnes
Comme à chaque fois je me disais on peut vivre là
Sur la petite place de la mairie
Dans le claquement du drapeau bleu et blanc
A boire du vrai café grec et sourire d’un chapeau qui vole
Un instant dans l’encadrement blanc
D’un porche chaulé
D’un chapeau qui s’envole dans le bleu
Car il faut bien que vous compreniez que Serifos n’a pas d’arbre et que tout se joue entre le vent le blanc le bleu
Que c’est un pôle extrême de la survie comme le Japon ou le Cap Vert
Aurait dit Chris Marker par la voix de Florence Delay
Je suis redescendu vers le port
Il y a bien cinq kilomètres de pentes pas faciles
Mais le port la baie la mer reviennent vers vous comme une promesse
Ou une leçon de géographie grandeur nature
Il n’y a jamais grand monde à Serifos le dimanche
Et le ferry du soir est toujours en retard
J’ai vu l’homme sur la jetée
A côté d’une policière des Cyclades
-il faut savoir que les policières des Cyclades sont les plus belles du monde
des mannequins musclés, avec queue de cheval qui passe derrière la casquette américaine
polos et pantalon de treillis bleu-
L’homme était vieux il semblait demander un renseignement
J’ai reconnu Chris Marker
Je lui ai dit bonjour on a failli se rencontrer une fois je voulais rééditer
le cœur net votre premier roman qui est hors de prix quand par hasard on le trouve chez les bouquinistes
Vous n’aviez pas voulu pas ni par reniement ni par quoi que ce soit de ce genre
mais parce que le passé c’était le passé même pour les œuvres d’art
En même temps ça ne me dit pas ce que vous faites à Serifos un dimanche sur la jetée
Il n’y a jamais personne vous savez
le ferry du soir est toujours en retard et bientôt l’ile sera sans soleil
Alors Chris Marker m’a dit
Je crois bien que je suis mort en fait
Et en plus je ne sais pas ce que j’ai bien pu faire de mon chapeau.

*Photo : Passengers, Chris Marker.

Paris, nappe névrotique

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Si riche en eau, et pourtant si radine avec cette bizarrerie qu’on appelle le corps. Le corps charnel, s’entend, non son double social, ce vieux mutant qui défile de République à Nation, tant de fois douché. Telle est Paris, ville d’eau sans eau, nappe névrotique. Je me demande si, l’été venu, je suis seul à ressentir ce manque de liquide. Je veux bien que tout soit culture, mais la nature, quand même…
Dans la patrie de Molière et de Le Nôtre, tout doit être dompté : la langue, ce dont chacun se félicite, et, moins réjouissant, les éléments. Buis, gravier et petit bassin, voilà l’unique tableau. Les chutes furibondes du Rhin, à côté, c’est d’un vulgaire… Sachez, Monsieur, que les parcs et jardins sont des lieux de contemplation. On ne touche pas, on regarde. Je ne sais pas ce qu’en pense Helmut, mon correspondant berlinois, que j’imagine s’ébrouant nu dans Tiergarten, mais bibi-le-Parisien, il aimerait bien pouvoir se tremper les fesses à la belle saison.[access capability= »lire_inedits »]

Certes, les premières semaines de juillet − jusqu’à l’envoi du présent article à la Causeur Tower − avaient une mine bretonne et une odeur de caravane. Mais août succéderait à juillet et les beaux jours aux mauvais, aussi sûrement que Formentera s’éloignait de mes projets à court terme. Paris, donc. Paris-Plages, même. Le Pinder maritime revient planter son chapiteau. Les tétons huilés du Marais frétillent sur Pompidou Avenue recouverte de sable. La prophétie soixante-huitarde est accomplie.
Comment les alliés écolos de Bertrand Delanoë ont-ils pu cautionner pareille fiction ? Eh bien justement, ils l’ont fait parce que c’est une fiction, qui contient une promesse d’émancipation du réel et de socialisation de la nature dans un ensemble égalitaire et contrôlé. La réalisation pleine et entière de l’idée prime ici sur la satisfaction primaire et immédiate du corps. Tout est décor, tout est médiation. La nature est couture.

Il existe un magnifique exemple − façon de parler − de ce délire conceptuel jusqu’au-boutiste jusqu’au contre-sens : ce sont les voies cyclables construites de part et d’autre du boulevard de Magenta, entre République et Barbès. Ces couloirs dédiés aux deux-roues sont sous-utilisés − la Goutte d’Or marche du beau pas lent de l’Afrique −, et rognent de surcroît l’espace dévolu aux piétons, alors que la chaussée avaient été rétrécie pour élargir les trottoirs. Résultat de la Panzer-Vélo-Politik : plus de densité, plus de stress. Dans la capitale rose-verte, le paradis est pavé des mauvaises intentions. Dany, toi qui as mouillé ton maillot à Francfort, dis-leur qu’ils se trompent !
Je n’irai donc pas patauger dans la bassine en plastique de Paris-Plages, ni dans la piscine-usine d’Aquaboulevard. Il y aurait tant et mieux à faire. Intra-muros, déjà, en installant des douches − un conduit rigide et un pommeau, rien de plus − sur les quais bas de la Seine et les pelouses de La Villette, des Buttes-Chaumont ou du parc Montsouris. C’est moche, une douche ? Demandons des croquis à Starck, qui aurait pour mission de faire simple, discret et pas cher. Pas sûr qu’il en soit capable. Sinon, tentons le coup avec Leroy-Merlin. L’essentiel est de pouvoir se rafraîchir en prenant le soleil.

Plus loin et plus profond, creusons des bassins pour la baignade au Bois de Vincennes et au Bois de Boulogne. Cela nous changerait des piscines couvertes et chlorées. Il se pourrait même que ce soit beau et, c’est un risque, populaire. J’ose à peine évoquer le canal de l’Ourcq, ce cimetière à bagnoles qui file vers l’est à partir de Jaurès. Qu’attend-on pour le purifier, pardon, le « réhabiliter » ? Un Rio + 40 ? La fermeture des centrales nucléaires ? J’envoie un mail à Europe Écologie Les Verts, où on a peut-être entendu parler de l’œuf de Colomb. Nettoyage, eau propre, serviette, bronzette, bisous, baignade. Elle est pas belle, la vie en ville ?
Mais non, la Mairie de Paris s’entête dans son hard-trip paysager, coûteux à réaliser et à entretenir. On en trouve la preuve dans Le Monde des 8 et 9 juillet. Le constat initial est plein de bon sens: « Au fil du temps, les urbains, relégués sur les hauteurs des digues, ont physiquement perdu le contact direct avec l’eau. » Malheureusement, on n’en dira pas autant de la solution retenue : sur 2,3 kilomètres, la rive gauche de la Seine « va être rendue aux promeneurs et aux cyclistes » (on la leur avait confisquée). « Des aménagements sportifs et culturels (Paris, c’est certain, manque de lieux de culture), des jardins flottants (pour élever l’esprit) ponctueront le parcours (initiatique). Devant le Musée d’Orsay, un emmarchement (des marches, sans doute), assurera la liaison (sociale) entre quais hauts et quais bas. »

Ne soyons pas grincheux. Il est bien possible que ces « aménagements » (douceur des marteaux-piqueurs) rendent la promenade plus agréable. Mais l’eau, par grosse chaleur, pourra-t-on seulement la toucher, éventuellement s’y plonger ? À en juger par la « vue d’artiste » que publie le quotidien, le marcheur en aura jusqu’aux chevilles sur une portion dûment délimitée du « parcours ». Trop sympa ![/access]

*Photo : Parc André Citroën (Paris), fsa99999.

Tout le monde il est beau, tout le monde il est Schnock

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Il n’est pas un numéro de Schnock qui n’ait fait l’objet d’une recension élogieuse dans Causeur. Du premier né montrant le joli minois de Jean-Pierre Marielle au dernier numéro de cet été, auquel Jérôme Leroy consacre un article dans Causeur magazine de juillet-août, en passant par l’hybride opus sur Amanda Lear, « le magazine des vieux de 27 à 87 ans » fait l’unanimité dans la rédaction. Aussi, pourquoi décrierait-on ce qu’on adore ? Au grand malheur des grognons, je ne dérogerai pas à la règle. Non que je sois particulièrement obséquieux – ceux que mes articles ont agacés pourront témoigner du contraire – mais le bel hommage de Schnock à Jean Yanne mérite cette attention.

Si les années 1970 connurent l’Anti-Œdipe, le fabuleux auteur des Chinois à Paris fut l’anti ego ; quel autre acteur aurait pu dire de lui : « Les bonnes femmes ont aimé les muscles de Belmondo, la gueule de Delon. Moi, dans le tableau, j’étais plutôt le mec qu’elles pouvaient comparer à leur mari en leur disant : « Tiens, c’est bien toi ça, t’es bien aussi chiant à la maison. » » ?

Evidemment, le dossier Yanne de Schnock compte son lot de citations et de dialogues cultes, d’anecdotes pas piquées des hannetons mais aussi, cerise sur le gâteau, des entretiens ciselés avec ses amis Tito Topin, Gérard Pirès, Michel Magne et Jean Louis Bertuccelli, metteur en scène du trop méconnu L’imprécateur. Au programme, un classement argumenté des films de Jean Yanne, aussi inégaux que drolatiques, dussent-ils frôler le nanar comme les poussifs Chobizenesse ou Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ. En creux, s’ébauche le portrait d’un homme pudique et réservé, qui a vécu auprès sa femme mourante alors qu’il aimait déjà Nicole Calfan.
Derrière l’emploi de salaud magnifique, en mari odieux dans Que la bête meure de Chabrol – avec la tirade culte commençant par « Ce ragoût est tout simplement dégueulasse ! » – ou en amant imbitable dans Nous ne vieillirons pas ensemble de Pialat – qui lui valut le Prix d’interprétation masculine à Cannes, se cachait un anar flemmard et talentueux.

Son compagnonnage avec Dominique de Roux le temps d’un livre d’entretiens (La France de Jean Yanne) ne doit d’ailleurs rien au hasard : le fondateur des Cahiers de l’Herne ne pouvait qu’estimer le formidable contempteur du capitalisme médiatique et industriel si bien dépeint dans Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil et Moi y’en a vouloir des sous.

Pour vous mettre une dernière fois l’eau à la bouche, donnons la parole à Gérard Pirès, qui rapporte cette saillie yannesque digne d’un aphorisme cioranien : « La vie est une tartine de merde dont on est obligé de manger une bouchée par jour ». Allez, assez causé, comme dit Jean Yanne dans Laisse aller c’est une valse, « on va quand même pas se mettre à travailler » !

 

Schnock n°3, été 2012.

Faut-il rester dans la norme ?

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Cela m’a toujours étonné que dans les circonstances qui sont les nôtres, on souhaite passer pour « normal » et pire, qu’on en fasse même une vertu. L’humilité est certes une vertu, mais la « normalité », avec ce que cela recouvre aujourd’hui, me paraît presque une insulte à la dignité humaine.

Autrefois, je ne dis pas, l’idée de norme avait un autre lustre, mais justement, personne n’osait directement s’en prévaloir. Pour les platoniciens, par exemple, la norme, c’est l’idée archétypale dont nous ne percevons ici-bas que l’écho dégradé. Pour les chrétiens, la norme, c’est le Christ : le « prototype humano-divin ». Pour les premiers comme pour les seconds, , la norme représente donc ce à quoi nous devons tendre et en deçà de quoi nous demeurerons toujours. La norme vient d’en haut, elle est créatrice de tension, elle déploie au plus vaste les potentialités de celui qui s’y rattache avec suffisamment d’ardeur.

Mais la conception contemporaine diverge radicalement de cela. Depuis l’âge de fer du matérialisme petit-bourgeois, la « norme », c’est la moyenne statistique, la médiocrité commune, ce dont il vaut mieux ne pas trop décoller. Cette résignation au pire des « fatum » qu’est l’inertie des masses n’est vraiment pas ce que l’on peut appeler un exemple.

A tout le moins, ce ne me semble pas une attitude à défendre ou à encourager, et encore moins au sommet de l’État où l’on aurait plus que jamais la nécessité de personnalités d’exception, lesquelles, il est vrai, n’apparaissent guère en tête des listes des partis. Pataud et rondouillard, victime de castratrices, profitant de la chute du mâle alpha Strauss-Kahn, monsieur Hollande ne pouvait pas décemment s’annoncer héroïque et providentiel pour convaincre les électeurs de le nommer monsieur France.

Mais le voilà maintenant guindé dans son costume présidentiel comme un enfant dans une panoplie neuve, presque touchant, d’ailleurs, avec sa bonne volonté d’élève appliqué qui tire la langue sur le décalque de la silhouette de Mitterrand, cette machiavélique ordure… Pour être juste, il faut bien sûr rappeler que son prédécesseur avait lui aussi les airs d’un gamin étrangement attifé, incapable de s’empêcher de faire le pitre sur l’estrade, tant il semblait ne pas en revenir d’avoir enfin décroché le pompon…

Bref, au stade où nous en sommes, il serait temps de reprendre enfin de la hauteur. Mon vieil ami Antoine m’exposait justement il y a quelques jours, dans le jardin de sa maison à flanc de montagnes, comment il était parvenu à en prendre, lui, de la hauteur, et physiquement. Or, c’est une clé essentielle que de repartir de l’expérience physique. Et Antoine, comme il revenait d’un stage de parapente, me parlait course, courants ascensionnels, aile gonflée se verticalisant, esquive des reliefs, sublime apesanteur… Une véritable praxis existentielle, en somme, à laquelle on pouvait s’adonner en franchissant les falaises.

Voilà un excellent moyen, songeai-je en revenant de chez lui, conduisant sur une nationale au trafic dense, pour retrouver l’idée d’une norme supérieure. Un parapentiste planait justementà cinquante mètres. Je ralentis. Retrouver l’idée d’une norme qui, comme lui vienne d’en haut. Il tournait au-dessus d’un champ étroit qu’encadraient une culture de maïs, un bois et la bande de bitume de la route. Nous étions nombreux à l’emprunter, cette route, pilotant nos véhicules en cette fin d’après-midi estivale. Oui, nous étions très nombreux et lui était seul, harnaché à son aile, le corps directement exposé, à dix mètres du sol. Lui était seul, mais c’était lui et non moi ou un autre, à cette heure, c’était lui, quoiqu’il fut seul, l’homme archétypal, la norme à viser, requis par l’une des seules occupations qui vaillent : rivaliser avec les aigles.

« Enfin un homme normal », me dis-je en passant devant lui, au moment même où il posait ses pieds au sol devant le défilé incessant des voitures, la toile de 25m2 d’envergure s’effondrant froissée derrière lui ; lui debout, droit, seul devant le défilé incessant des voitures, son casque étincelant au soleil.

*Photo : Parti socialiste

Décivilisation française

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Exceptionnellement, nous dérogeons à notre règle en publiant, avec l’aimable autorisation de nos confrères − et bien sûr de l’auteur − un article paru dans France Football le 29 juin, dans un dossier intitulé : « Que se passe-t-il dans la tête des Bleus ? » Sait-on jamais, ce numéro pourrait avoir échappé à certains de nos lecteurs…

Nasri insulte, devant les caméras du monde entier, un journaliste qui lui a manqué de respect en osant le critiquer. Ménez insulte son capitaine qui lui a manqué de respect en lui demandant de se replacer et l’arbitre de la rencontre qui lui a manqué de respect en sifflant une faute litigieuse. M’Vila refuse de serrer la main de son « coach » qui lui a manqué de respect en le faisant sortir avant la fin du match. Pour la même raison, Ben Arfa snobe Laurent Blanc et l’équipe tout entière en tapotant sur son portable pendant une séance d’explications dans les vestiaires.[access capability= »lire_inedits »]

Face à des comportements aussi bêtement égoïstes et inspirés par une idée aussi primaire du respect, face également au refus ostensible de certains joueurs de chanter La Marseillaise et à cette manie qu’ils ont de ne jamais se séparer de leur casque MP3, je ne me sens pas plus philosophe qu’un autre, je partage l’écœurement d’une majorité de Français. Je suis comme tout le monde : j’attends autre chose de ceux qui ont l’honneur de représenter la nation, je déteste cette équipe de France parce qu’elle est, à quelques valeureuses exceptions près, détestable. On espérait qu’elle allait enfin descendre du bus de Knysna : elle a juste fait monter de nouveaux passagers.

Mais quand je vois le président de la Fédération française de football, le sélectionneur lui-même et le mythique Guy Roux s’empresser de noyer le poisson et de trouver des excuses à ces joueurs insupportables, cela m’évoque irrésistiblement les efforts pathétiques de l’institution scolaire pour minimiser les manifestations d’incivilité dans les lycées et les collèges. Et mon dégoût se mue en inquiétude. Peut-être cette équipe de France est-elle à l’image d’une France qui ne sait plus transmettre, qui ne sait plus éduquer et qui se voit contrainte de faire avec la hargne, la susceptibilité et l’impudence.

Tout espoir cependant n’est pas perdu. Car il y a une morale à cette lamentable histoire. Quand on croit pouvoir oublier le critère humain et ne prendre en considération, pour choisir les joueurs, que le critère sportif, on perd sur les deux tableaux. La goujaterie ne paie pas. L’infantilisme n’est pas rentable. Tâchons, partout où nous le pouvons, d’en tirer les conséquences.[/access]

*Photo : Wikimedia

Pas de petites femmes nues aux Jeux Olympiques

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Jacques Rogge est ravi, le dialogue a abouti selon lui à une excellente nouvelle, excellente pour la géopolitique et pour la condition féminine en général : l’Arabie Saoudite, merveilleux royaume pétrolier et phare du progressisme musulman, a pu envoyer aux Jeux Olympiques de Londres deux personnes mineures de sexe féminin, accompagnées comme il se doit d’une personne mâle responsable (mari, grand frère, père, imam) et vêtues de manière islamiquement décente. Une coureuse de 800 mètres, Sarah Attar et une judoka, Shahrkhani. Il conviendra bien sur de leur éviter toute mixité. Cet arrangement satisfait Jacques Rogge qui y voit sans doute une ouverture pour les féministes saoudiennes (je rappelle que là-bas, les femmes n’ont entre autres pas le droit de conduire ni de faire du sport en public).

J’y vois plutôt un lâche renoncement, il aurait sans doute été plus « moral » d’exclure le royaume saoudien, d’autant que les fédérations respectives d’athlétisme et de judo n’autoriseront sans doute pas les jeunes femmes à concourir voilées.

L’intransigeance suppose une bonne dose d’intolérance, ça n’est pas hélas un concept à la mode. Discuter condition féminine, notamment avec un prince saoudien est un exploit hors du commun, le résultat est tout à l’honneur du sport international, comme vient de le démontrer la fédération de football en autorisant le port du voile pour les joueuses musulmanes. Je rappelle aux cuistres qu’à Olympie les athlètes (masculins, il est vrai) concouraient tous à poil! C’était le bon temps…

Proportionnelle : l’instiller ou l’adopter ?

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Invitée jeudi matin sur France Info à s’entretenir des missions assignées à la fameuse « Commission Jospin » chargée de moraliser la vie politique, Roselyne Bachelot, se réjouissant manifestement d’employer un mot aussi savant, parla d’ « instiller » une dose de proportionnelle dans le mécanisme électoral. Instiller ? Le mot, rappellent opportunément les dictionnaires, est dérivé du latin stilla, la goutte : il désigne le fait d’introduire une substance goutte à goutte, à des doses par définition réduites. A peu près tout le monde, l’ensemble de la classe politique et l’immense majorité des Français, si l’on en croit les sondages, souhaite aujourd’hui l’introduction de la proportionnelle – afin de donner une image plus juste de la réalité politique française et de ne pas exclure des pans entiers de la population, privés par le jeu des alliances de tout accès à la représentation parlementaire. Mais alors, si tel est le vœu unanime, pourquoi se limiter à des doses infinitésimales ? Pourquoi donc instiller, au lieu d’introduire ou d’instaurer ?

La récente parution du magistral essai de Pierre-Xavier Boyer, Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française, 1789 – 1958[1. P.- X. Boyer, Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française, 1789 – 1958, CNRS Editions, 2012.], donne sur cette question capitale un éclairage historique particulièrement utile. Dès la fin du XIXe siècle, le principal argument avancé par les partisans de la proportionnelle se fonde sur l’idée de justice : « le système d’élection fondée sur la méthode majoritaire ( …) peut conférer la majorité des sièges à une minorité de l’électorat ; la représentation proportionnelle est le seul moyen d’assurer le pouvoir à la majorité réelle du pays, une voix effective aux minorités, et la représentation exacte de tous les groupes significatifs de l’électorat », déclare ainsi l’Association réformiste belge en 1885. Du côté des adversaires de ce mode de scrutin, on distingue deux motifs principaux. Un motif inavouable, d’abord : « Puisque la proportionnelle avait pour effet attendu de favoriser l’accès des minorités à la représentation nationale, note Boyer, les grands partis s’inquiétaient naturellement de la perte de sièges correspondante. Aussi, l’opposition des radicaux à la représentation proportionnelle sera, dans les premières années du XXe siècle, des plus vives ». A quoi s’ajoute un motif rationnel, systématiquement mis en avant, l’incompatibilité de ce mode de scrutin avec le régime parlementaire, où il faut que puisse se dégager, à la Chambre, une majorité susceptible de voter les lois et de soutenir le gouvernement. C’est ce que souligne à l’époque le grand juriste Esmein : avoir une assemblée qui représente exactement le pays ? Ce serait parfaitement satisfaisant « si la fonction d’une assemblée législative était simplement d’être représentative ». Mais dans la mesure où, sous la IIIe République, les assemblées « exercent (…) un attribut de la souveraineté » – et où elles disposent en réalité de l’essentiel de cette souveraineté, élisant le Président de la République, faisant et défaisant à leur gré les cabinets ministériels, il est indispensable de pouvoir y disposer d’une majorité aussi stable que possible : une majorité que le scrutin proportionnel, en émiettant la représentation, rend très difficile à obtenir.

La proportionnelle apparaît donc radicalement inadaptée au parlementarisme absolu établi sous la IIIe République. « Ce propos, constate Pierre-Xavier Boyer, est rapidement devenu un truisme immanquablement associé à toute réflexion sur les mécanismes de représentation proportionnelle. »
Un truisme qui, chose surprenante, a résisté au temps, et survécu à la disparition de la IIIème, puis de la IVe république, et enfin, à l’instauration de la Ve : c’est-à-dire, à la mise en place de mécanismes institutionnels qui, s’ils relèvent toujours théoriquement du « régime parlementaire », n’ont évidemment plus rien à voir avec ceux des républiques précédentes. En somme, on s’en tient à des arguments qui s’avéraient parfaitement valides dans le cadre d’un système où le parlement pouvait se déclarer souverain, alors même que le contexte politique a changé du tout au tout, et qu’à la domination incontestée des chambres a succédé la primauté du Président de la République. D’où vient cette étrange persistance ? Les optimistes rappelleront peut-être que Michel Debré, l’artisan de la constitution de 1958, avait comparé la proportionnelle à une véritable « bombe atomique »[2. M. Debré, La mort de l’Etat républicain, Gallimard, 1947, p.157 et suivantes.] qui tue le pouvoir à coup sûr – oubliant au passage que cette remarque date de 1947, d’une époque où l’Assemblée était plus que jamais dominante. Les mauvaises langues, elles, évoqueront plutôt l’intérêt des grands partis qui, comme à la fin du XIXe siècle, usèrent et abusèrent de cet argument pour dissimuler des motifs moins avouables.

Quoi qu’il en soit, l’observateur impartial est obligé de reconnaître que le scrutin proportionnel, quelle que soit la « dose » introduite dans le système électoral, n’aurait plus, dans le cadre d’un « parlementarisme rationalisé » dominé par le chef de l’État, les conséquences potentiellement désastreuses qu’il pouvait entraîner sous la IIIe République. Pourquoi ? Tout simplement, parce que ce n’est plus le parlement qui agit, qui gouverne et qui décide, ce n’est plus lui qui se trouve au centre de l’Etat, mais le Président de la République élu au suffrage universel. Un Président qui échappe de ce fait aux effets supposés catastrophiques du scrutin proportionnel. Ce scrutin ne concerne que l’élection législative : autrement dit, la désignation d’une Assemblée nationale dotée, pour l’essentiel, d’un rôle de représentation, de contrôle et d’expression – un peu comme dans l’hypothèse visée par Esmein au début du XXe siècle. Or, dans le cadre institué par la constitution de 1958, ni le président, ni le gouvernement n’ont un besoin vital d’une majorité forte à l’Assemblée ; ils peuvent parfaitement se contenter, pour faire adopter les lois ou ratifier les ordonnances, de majorités changeantes, modestes, issues de coalitions ou de tractations entre les différents groupes, telles qu’on les rencontre dans tous les parlements élus à la proportionnelle. En somme, la proportionnelle ne présente de nos jours plus aucun des risques que l’on pouvait légitimement craindre à l’époque, lointaine, où les chambres concentraient entre leurs mains la totalité du pouvoir. Et non seulement ce risque a disparu, mais la fonction tribunicienne que revendique désormais le parlement pourrait être bien mieux assurée par une Assemblée élue au scrutin proportionnel, et reflétant ainsi plus exactement, dans sa composition, la diversité de l’opinion publique.
Voilà pourquoi on comprend mal cette volonté persistante de n’instiller que quelques gouttes de proportionnelle – 10 ou 15 %, dit-on-, au risque de frustrer et de décevoir ceux qui attendaient enfin, sur ce plan, une réforme juste et rationnelle.

*Photo : Julie70

Le cirque des Jeux

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Comment masquer une récession sans précédent qui prouve que les méthodes libérales pour soigner les plaies du libéralisme sont une catastrophe ? Vous savez, comme si vous vouliez soigner une pneumonie en recommandant au malade de prendre des bains glacés en plein vent… Regardez l’actuel chaos de l’Espagne qui avait pourtant tout bien fait comme on lui disait, avec José Luis Zapatero puis Mariano Rajoy dans le rôle du bon élève sympa…
Le Royaume-Uni, lui nous apprend qu’il y a deux méthodes pour faire oublier une situation économique épouvantable. La première, c’est une bonne guerre. Une bonne guerre, ça mobilise tout le monde autour des saines valeurs du patriotisme et ça permet de faire un peu fonctionner une armée qui s’encroûte toujours à la longue.
L’exemple parfait est Margaret Thatcher. En 1982, alors que sa réélection était plus que fortement menacée après la purge terrifiante qu’elle avait fait subir à son pays d’assistés, elle avait déclaré la guerre à l’Argentine qui avait débarqué sur quelques îlots qu’on appelait les Malouines, au large de ses côtes.

Le prétexte était tout trouvé. God save the queen, Union Jack qui claque au vent, dernier tango pour la Navy, un prince de la famille royale qui prend part aux combats dans un hélicoptère et tout le tralala.
Un tralala pour un conflit d’opérette, très vintage, mais qui a tout de même coûté la vie à près de 700 jeunes argentins et plus de 250 britanniques tout aussi jeunes. Mais enfin, la dame de fer avait réussi son coup, avait été réélue et, forte de sa légitimité, avait pu méthodiquement détruire les féodalités syndicales et mettre à genoux les mineurs britanniques en les matraquant et en les faisant crever de faim. Le rêve humide de tout de que l’Europe compte de libéraux aujourd’hui, c’est à dire beaucoup de monde…

L’autre méthode, c’est le sport. Les Espagnols, dont on parlait plus haut, sont incapables d’éteindre les incendies monstres en Catalogne parce qu’il n’y a plus de services publics pour cause de coupes budgétaires. Ils sont obligés de s’en remettre à la météo et pourquoi pas, comme les Indiens, à faire des danses autour d’un totem pour faire venir la pluie.

Mais enfin, qu’importe, les Espagnols sont champions de l’Euro de foot et assurent des places de choix dans à peu près dans toutes les disciplines. Ce n’est plus « panem et circenses » mais seulement « et circenses ». Enfin, le fabuleux Xabi Alonso, auteur des deux buts contre l’Italie, ferait presque oublier les ventres vides.
Les Britanniques, eux, ont trouvé encore mieux. Comme Cameron a déjà utilisé sa carte guerre avec l’Afghanistan et l’Irak, il lui reste une carte Jeux Olympiques pour faire oublier la crise. Les JO ont beau coûter une fortune, 13 milliards d’euros[1. On rappellera, à titre de comparaison, que l’on met cet été le pistolet des réformes austéritaires sur la tempe grecque pour un prêt éventuel de 31 milliards à l’automne.], ils offrent un formidable cache-sexe à la récession économique et à la régression sociale. Selon les chiffres publiés par l’Office national des statistiques, le produit intérieur brut de la Grande-Bretagne a reculé de 0,7% d’un trimestre à l’autre après un repli de 0,3% sur les trois premiers mois de l’année; les économistes prévoyaient en moyenne un recul de 0,2%. Et pourtant, miracle ! La flexibilité du marché du travail est telle, le salarié est tellement moulé dans la logique libérale que le chômage a reculé malgré la récession, ce qui est aberrant d’un point de vue économique. Le taux de chômage est en effet tombé à 8,1 % de la population active en mai, après 8,2 % les deux mois précédents, selon des statistiques officielles publiées le 18 juillet.

Enfin, on sera reconnaissant à Cameron de préférer, cette fois ci, distraire son peuple avec du saut à la perche plutôt que par des tirs de missiles. Chez nous, avec les plans sociaux qui s’annoncent, on ferait bien de prendre modèle sur nos amis Tommies. « Déjà Alcatel perçait sous PSA » aurait dit Hugo…

Soit une guerre, soit une bonne équipe de foot. Sinon, le Redressement productif, ce n’est pas pour demain la veille !

*Photo : The Department for Culture, Media and Sport

Quand la France s’éveillera

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« J’habite en France » : en proposant cette thématique très ouverte pour ne pas dire vague, nous voulions privilégier la flânerie sur la théorie, l’expérience sensible sur les visions abstraites, la subjectivité de chacun sur le catéchisme collectif – auquel on n’échappe pas si facilement. Des contributions qui suivent, dessinant la carte imaginaire d’une France aimée ou détestée, vécue ou rêvée, disparue ou à venir, se dégage pourtant sinon une conclusion, une impression générale : la France ne sait plus où elle habite. Et, faute de pouvoir imaginer un avenir commun, elle n’en finit pas de pleurer son passé enfui. Après tout, ce n’est pas la planche la plus pourrie à laquelle on puisse s’agripper pour échapper à la noyade.

Autant l’avouer d’emblée : il est difficile d’échapper à la nostalgie et à la déploration, tant un grand nombre de nos concitoyens, bien au-delà des lecteurs et auteurs de Causeur, ont la certitude que quelque chose se défait, quelque chose qu’ils ne savent pas nommer ni même décrire, mais qui tisse le lien protéiforme et évanescent qui transforme un ou des groupes d’individus en peuple. On n’a pas besoin d’être psychanalyste pour savoir que le vacarme suscité par l’expression « Identité nationale » est l’expression d’une difficulté névrotique. Et comme l’époque n’aime rien tant que les identités particulières, singulières, personnelles, encouragées à s’exhiber et à revendiquer leur inscription dans le marbre institutionnel, il est clair que c’est l’adjectif « national » qui nous gratte là où ça fait mal. Les péroreurs lyriques peuvent bien célébrer la beauté qu’il y a à n’être de nulle part, tout en affichant, sans craindre la sortie de route logique, leur compassion pour ceux qui endurent les tourments de l’exil. Le sentiment national n’a évidemment pas disparu, ni l’attachement des hommes à tout ce qui fait leur culture – ce qui bien sûr, n’interdit nullement à chacun d’en adopter une qui ne soit pas, ou pas exclusivement, celle de ses parents. (On lira à ce sujet le texte de Daoud Boughezala qui, en inversant la perspective habituelle sur l’immigration, déconstruit le multiculturalisme qui s’est imposé à nous sans que nous l’ayons voulu.) Mais à force d’être combattu, dénoncé et finalement refoulé, cet amour de la nation est de plus en plus souvent exclusif plutôt qu’inclusif, malheureux plutôt que joyeux, et méfiant plutôt qu’accueillant.

Il faudrait s’obliger, parfois, à mettre l’accent sur ce qui va bien, ou pas si mal, pour ne pas rejouer sans cesse l’air du « Tout fout le camp ! ». Après tout, lequel d’entre nous aimerait se retrouver dans un pays où patrons, pères et maris sont tout-puissants ? Notre goût pour la nostalgie irait-il jusqu’à nous faire revivre avec plaisir dans une France où il fallait deux jours pour aller de Limoges à Vierzon[1. À vrai dire, peut-être faut-il encore deux jours avec la SNCF… Non, c’est une blague, je le jure.] ? Nous vilipendons la dictature du temps réel, mais serions-nous prêts à attendre une semaine l’arrivée d’une lettre – il est vrai que, grâce à notre beau Service public du courrier, les rares adeptes de cet antique mode de correspondance font régulièrement l’expérience d’une telle attente, parfois sans fin.
Mais alors que dire ? Que tout ne fout pas le camp ? C’est indéniable, mais peut-on taire tout ce qui se délite ou se débine ? Faut-il rire de tout, y compris des mauvaises manières de nos footballeurs, ou se demander avec Alain Finkielkraut si cette équipe de France n’est pas « à l’image d’une France qui ne sait plus transmettre, qui ne sait plus éduquer et qui se voit contrainte de faire avec la hargne, la susceptibilité et l’impudence » ? Devons-nous mobiliser toute notre compréhension pour le voyou qui pourrit la vie de sa cité et initier les habitants à la stratégie du cloporte exposée par Cyril Bennasar – « Si on vous attaque, jetez-vous par terre et roulez-vous en boule ! » ?

Le passé, lui aussi, recèle nombre de chausse-trappes, tant la France, nation historique s’il en est, est passée maîtresse en l’art de réécrire son histoire. Roland Jaccard et Charlotte Liébert-Hellman évoquent, chacun à leur manière, les facéties de notre inconscient révolutionnaire : si chacun, y compris votre servante, est prompt à brandir les valeurs de 1789 comme Moïse les Tables de la Loi, il est douloureux d’admettre que nous avons échoué à mener à son terme le véritable programme de la Révolution : « Tous aristocrates ! ». Résultat : d’une part notre bruyant amour de l’égalité cache souvent un sens affirmé des hiérarchies de l’argent et de la notoriété ; et d’autre part, un égalitarisme niveleur finit par renvoyer la civilité elle-même dans l’enfer de l’Ancien régime – après tout, pourquoi certaines manières seraient-elles plus égales que d’autres ?

Curieusement, la crise, le chômage et l’avenir des gosses, sujets dont on nous dit, et à raison, qu’ils préoccupent les Français au premier chef, n’interviennent qu’à l’arrière-plan de ce sombre tableau. Encore que pour Périco Légasse, qui en appelle à une Révolution alimentaire, nous ne savons plus qui nous sommes parce que nous ne savons plus ce que nous mangeons (et inversement) ; et cela a bien quelque chose à voir avec un capitalisme euro-mondialisé qui aimerait nous mettre tous au régime « junk-food », pour le plus grand bonheur des industriels de la malbouffe. De plus, la France aimée et regrettée ressemble presque toujours à celle des routes départementales et des DS que Jérôme Leroy continue, par l’imagination, à arpenter avec bonheur : pour la plupart d’entre nous, c’est la France de notre enfance, mais c’est aussi celle des Trente glorieuses, époque bénie où le capitalisme ne semblait pas être le problème mais la solution. D’ailleurs, pour Florentin Piffard, même la glorieuse quinzaine anti-Le Pen et les festivités antifascistes des années 1990 appartiennent à un passé d’autant plus doux qu’il est révolu. Peut-être bien, en effet, venons-nous de traverser dix années qui ont ébranlé le monde. Et je ne voudrais pas être décourageante, mais on n’a encore rien vu.

Dans ce paysage désolé, il n’est pas anodin que l’un des rares textes optimistes de ce dossier soit consacré à une bizarrerie de la langue française, le « e » caduc – qui peut ou non être muet, ne confondons pas tout. Pour Romaric Sangars, cette particularité enchâssée dans les replis de notre plus beau trésor contient à elle seule tout l’esprit de finesse français, mais aussi une relation spécifique entre hommes et femmes qui « ne sont pas séparés par une division tranchée, mais acoquinés dans un jeu subtil » : « Dans notre encodage spirituel à nous, si le féminin est marqué, c’est d’une façon où il se trouve frôler le masculin. » S’il devait rester une seule chose de la France, j’aimerais, pour ma part, que ce fût celle-là.

Cet article en accès libre est extrait du numéro 49-50 de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité de ce numéro, achetez-le ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

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*Photo : http://beyondthepubyard.files.wordpress.com Damien Meyer (AFP Photo)