« J’habite en France » : en proposant cette thématique très ouverte pour ne pas dire vague, nous voulions privilégier la flânerie sur la théorie, l’expérience sensible sur les visions abstraites, la subjectivité de chacun sur le catéchisme collectif – auquel on n’échappe pas si facilement. Des contributions qui suivent, dessinant la carte imaginaire d’une France aimée ou détestée, vécue ou rêvée, disparue ou à venir, se dégage pourtant sinon une conclusion, une impression générale : la France ne sait plus où elle habite. Et, faute de pouvoir imaginer un avenir commun, elle n’en finit pas de pleurer son passé enfui. Après tout, ce n’est pas la planche la plus pourrie à laquelle on puisse s’agripper pour échapper à la noyade.

Autant l’avouer d’emblée : il est difficile d’échapper à la nostalgie et à la déploration, tant un grand nombre de nos concitoyens, bien au-delà des lecteurs et auteurs de Causeur, ont la certitude que quelque chose se défait, quelque chose qu’ils ne savent pas nommer ni même décrire, mais qui tisse le lien protéiforme et évanescent qui transforme un ou des groupes d’individus en peuple. On n’a pas besoin d’être psychanalyste pour savoir que le vacarme suscité par l’expression « Identité nationale » est l’expression d’une difficulté névrotique. Et comme l’époque n’aime rien tant que les identités particulières, singulières, personnelles, encouragées à s’exhiber et à revendiquer leur inscription dans le marbre institutionnel, il est clair que c’est l’adjectif « national » qui nous gratte là où ça fait mal. Les péroreurs lyriques peuvent bien célébrer la beauté qu’il y a à n’être de nulle part, tout en affichant, sans craindre la sortie de route logique, leur compassion pour ceux qui endurent les tourments de l’exil. Le sentiment national n’a évidemment pas disparu, ni l’attachement des hommes à tout ce qui fait leur culture – ce qui bien sûr, n’interdit nullement à chacun d’en adopter une qui ne soit pas, ou pas exclusivement, celle de ses parents. (On lira à ce sujet le texte de Daoud Boughezala qui, en inversant la perspective habituelle sur l’immigration, déconstruit le multiculturalisme qui s’est imposé à nous sans que nous l’ayons voulu.) Mais à force d’être combattu, dénoncé et finalement refoulé, cet amour de la nation est de plus en plus souvent exclusif plutôt qu’inclusif, malheureux plutôt que joyeux, et méfiant plutôt qu’accueillant.

Il faudrait s’obliger, parfois, à mettre l’accent sur ce qui va bien, ou pas si mal, pour ne pas rejouer sans cesse l’air du « Tout fout le camp ! ». Après tout, lequel d’entre nous aimerait se retrouver dans un pays où patrons, pères et maris sont tout-puissants ? Notre goût pour la nostalgie irait-il jusqu’à nous faire revivre avec plaisir dans une France où il fallait deux jours pour aller de Limoges à Vierzon[1. À vrai dire, peut-être faut-il encore deux jours avec la SNCF… Non, c’est une blague, je le jure.] ? Nous vilipendons la dictature du temps réel, mais serions-nous prêts à attendre une semaine l’arrivée d’une lettre – il est vrai que, grâce à notre beau Service public du courrier, les rares adeptes de cet antique mode de correspondance font régulièrement l’expérience d’une telle attente, parfois sans fin.
Mais alors que dire ? Que tout ne fout pas le camp ? C’est indéniable, mais peut-on taire tout ce qui se délite ou se débine ? Faut-il rire de tout, y compris des mauvaises manières de nos footballeurs, ou se demander avec Alain Finkielkraut si cette équipe de France n’est pas « à l’image d’une France qui ne sait plus transmettre, qui ne sait plus éduquer et qui se voit contrainte de faire avec la hargne, la susceptibilité et l’impudence » ? Devons-nous mobiliser toute notre compréhension pour le voyou qui pourrit la vie de sa cité et initier les habitants à la stratégie du cloporte exposée par Cyril Bennasar – « Si on vous attaque, jetez-vous par terre et roulez-vous en boule ! » ?

Le passé, lui aussi, recèle nombre de chausse-trappes, tant la France, nation historique s’il en est, est passée maîtresse en l’art de réécrire son histoire. Roland Jaccard et Charlotte Liébert-Hellman évoquent, chacun à leur manière, les facéties de notre inconscient révolutionnaire : si chacun, y compris votre servante, est prompt à brandir les valeurs de 1789 comme Moïse les Tables de la Loi, il est douloureux d’admettre que nous avons échoué à mener à son terme le véritable programme de la Révolution : « Tous aristocrates ! ». Résultat : d’une part notre bruyant amour de l’égalité cache souvent un sens affirmé des hiérarchies de l’argent et de la notoriété ; et d’autre part, un égalitarisme niveleur finit par renvoyer la civilité elle-même dans l’enfer de l’Ancien régime – après tout, pourquoi certaines manières seraient-elles plus égales que d’autres ?

Curieusement, la crise, le chômage et l’avenir des gosses, sujets dont on nous dit, et à raison, qu’ils préoccupent les Français au premier chef, n’interviennent qu’à l’arrière-plan de ce sombre tableau. Encore que pour Périco Légasse, qui en appelle à une Révolution alimentaire, nous ne savons plus qui nous sommes parce que nous ne savons plus ce que nous mangeons (et inversement) ; et cela a bien quelque chose à voir avec un capitalisme euro-mondialisé qui aimerait nous mettre tous au régime « junk-food », pour le plus grand bonheur des industriels de la malbouffe. De plus, la France aimée et regrettée ressemble presque toujours à celle des routes départementales et des DS que Jérôme Leroy continue, par l’imagination, à arpenter avec bonheur : pour la plupart d’entre nous, c’est la France de notre enfance, mais c’est aussi celle des Trente glorieuses, époque bénie où le capitalisme ne semblait pas être le problème mais la solution. D’ailleurs, pour Florentin Piffard, même la glorieuse quinzaine anti-Le Pen et les festivités antifascistes des années 1990 appartiennent à un passé d’autant plus doux qu’il est révolu. Peut-être bien, en effet, venons-nous de traverser dix années qui ont ébranlé le monde. Et je ne voudrais pas être décourageante, mais on n’a encore rien vu.

Dans ce paysage désolé, il n’est pas anodin que l’un des rares textes optimistes de ce dossier soit consacré à une bizarrerie de la langue française, le « e » caduc – qui peut ou non être muet, ne confondons pas tout. Pour Romaric Sangars, cette particularité enchâssée dans les replis de notre plus beau trésor contient à elle seule tout l’esprit de finesse français, mais aussi une relation spécifique entre hommes et femmes qui « ne sont pas séparés par une division tranchée, mais acoquinés dans un jeu subtil » : « Dans notre encodage spirituel à nous, si le féminin est marqué, c’est d’une façon où il se trouve frôler le masculin. » S’il devait rester une seule chose de la France, j’aimerais, pour ma part, que ce fût celle-là.

Cet article en accès libre est extrait du numéro 49-50 de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité de ce numéro, achetez-le ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

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*Photo : http://beyondthepubyard.files.wordpress.com Damien Meyer (AFP Photo)

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