Accueil Site Page 2669

Sacré Graal

Le Moyen-Âge est une période controversée qui s’étend depuis le fond des âges jusqu’à la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. L’amour y était courtois. Les femmes portaient des coiffes pointues. Les savants échangeaient des vérités en latin et l’on utilisait l’ancien français pour parler à la domesticité et aux petits commerçants. Les seigneurs disposaient d’un droit de cuissage, certes, mais il était légal de chasser le cygne, et les paysages étaient superbes dans la campagne immaculée. Le catholicisme prospérait à l’ombre des cathédrales en chantier, et si l’on craignait la peste comme le choléra, et que l’on avait peu de chance de vivre plus d’une trentaine d’années, on était assuré de retrouver ceux que l’on aime au Paradis, en troisième mi-temps. Car l’espoir était grand.
C’est pour toutes ces raisons, plus François Villon, Rutebeuf et Chrétien de Troyes, que l’on se réunit encore régulièrement de nos jours pour rendre hommage à ces illustres pionniers. On organise ainsi, à travers le monde, des « fêtes médiévales ». On y porte des armures de chevaliers pour manger de la poularde – en disant à la cantonade, de temps à autre : « Montjoie ! Saint-Denis ! » La cervoise parfumée aux herbes accompagne les réjouissances… et les enfants, sur le parking, se battent à coup d’épées en plastique avec le plus grand sérieux du monde.

Mais des fois les éléments s’en mêlent, et c’est le drame. « Un homme âgé de 51 ans est mort et une personne était dans un état critique en Autriche après une très violente tempête qui s’est abattue samedi soir sur une fête médiévale ». Des rafales de vent ont arraché les branches d’un érable centenaire qui sont venues s’écraser sur les tentes des festivaliers… « De nombreuses personnes se sont enfuies à l’approche de la tempête » précise l’AFP. Mais l’érable centenaire a frappé… Au même moment, une fête médiévale hexagonale se tenant à Bitche (Moselle) était victime d’une autre calamité : un braquage en cotte de mailles, digne des Monty Python. Si l’on savait depuis le gang des postiches que les malfrats aiment à changer d’apparence pour tromper leurs victimes et les argousins, il était difficile d’imaginer ce qui s’est produit à l’issue de ce rassemblement de passionnés du Moyen-Âge. Des malfaiteurs déguisés en chevaliers du Moyen-âge ont dérobé dans la nuit de dimanche à lundi une partie de la recette. « Selon les témoins, ils étaient trois ou quatre individus, encagoulés et déguisés d’une tenue médiévale sombre », a indiqué à l’AFP un porte-parole de la gendarmerie de Lorraine. Armés notamment d’un sabre médiéval et d’une hache, les voleurs ont braqué les membres du comité d’organisation du festival qui étaient en train de compter la recette. (L’argent, sacré Graal…) Ils ont tenté de ligoter l’un des organisateurs, puis l’ont frappé avec le manche de hache avant de s’enfuir « avec 20.000 euros », a poursuivi le porte-parole. Une initiative bouffonne qui a nécessité armes, haine et violence…

Médiéval, alors ? Non, moyenâgeux…

Plaisirs d’été

6

Combien d’entre vous ont été élevés dans le diktat estival du : « Surtout ne pas bronzer idiot ! ». Des générations d’enfants studieux ont subi, pêle-mêle, les visites de musées harassants, de châteaux ennuyeux et d’expositions exténuantes sans jamais broncher. Vous aspiriez à ne rien faire, à vous prélasser au soleil, à enfourcher un vélo sur une route de campagne et à partir loin, très loin des devoirs de vacances et de l’austérité éducative de vos parents. Cependant, il y avait toujours une « bonne» âme dans votre entourage pour stopper votre inclination naturelle à la fainéantise et au farniente. Toujours une grand-mère pour vous alpaguer en plein vol et vous dire : « Et si nous visitions ce château du moyen-âge, sa roseraie est, paraît-il, superbe ? ». Partagé entre le désespoir d’une enfance gâchée et la chance d’être un jour aussi cultivé qu’un bachelier d’avant-guerre, vous suiviez péniblement cette grand-mère qui citait Ronsard et le catalogue Meilland comme d’autres chantent les louanges de l’anisette et de la pétanque.

A ce moment-là de votre existence, vous auriez donné cher pour taquiner le cochonnet et vous affaler devant la télévision. Faire le plein de séries débiles et de plaisirs faciles était votre vœu le plus ardent. Mais vous n’aviez pas le temps, votre programme de lecture et de sorties « culturelles » vous empêchaient de profiter du moindre rayon de soleil. A ce rythme-là, la rentrée de septembre était un soulagement, mieux, une libération. Les années ont passé, vous avez tout fait pour piétiner et oublier cet héritage familial. La majorité obtenue, vous avez délaissé les cloîtres et les bibliothèques sombres pour vous immerger dans le monde des boîtes de nuit et des plages touffues. Rangeant ainsi au placard les leçons de maintien de grand-maman. Ses digressions sur la peinture italienne du XVIIIème siècle et son interminable description de la tapisserie de Bayeux ne vous réveilleront plus la nuit…en sueur. Un jour pourtant, vers la trentaine, vous trouverez que cette grand-mère n’avait pas tort de parfaire (au forceps) votre culture et vous vous surprendrez même à l’imiter. Aujourd’hui, vous ne niez plus qu’un peu de culture en plein cœur de l’été participe d’une bonne hygiène de vie.

Oui, mais alors où aller ? Que visiter ? On frise parfois l’indigestion de festivals en France. Pas une commune qui ne se targue de son « événement » culturel. Les édiles municipaux peaufinent leur agenda de l’été avec autant d’acharnement qu’un communicant politique chasse le bon mot dans un tweet. Avant que débute le flux et le reflux des vacanciers, je vous conseillerais deux « expositions », deux escapades provinciales, loin de la foule et des modes. La première se situe dans le Berry, il s’agit d’une visite (tarif : 5,5 €/ réduit : 4 €) à la fois spirituelle et physique. La montée des 396 marches de la cathédrale Saint-Etienne de Bourges (tour nord). Joyau de l’art gothique, la cathédrale est inscrite depuis 1992 au patrimoine mondial de l’UNESCO. Avant de grimper au sommet de la capitale berruyère, attardez-vous un instant dans la nef, appréciez sa longueur flamboyante, remarquez l’absence de transept, vous ne pourrez rester insensible à l’éclat cristallin des vitraux du XIIIème siècle. Ensuite, un peu de courage, dix minutes d’effort suffisent pour que vous soyez le maître de la ville. Son grand argentier. Une vue spectaculaire à 360° sur une province intacte, sur une cité qui a su se préserver des scories immobilières. Au pied de la cathédrale, vibrez au cœur de la vieille ville avec ses maisons en pans de bois, le Palais Jacques Cœur, l’Hôtel des Echevins, la Halle aux blés, le jardin des Prés Fichaux ou encore la Maison de la Culture inaugurée en 1963 par Malraux actuellement en réfection. Plus loin, respirez la bonne odeur des marais, survivance d’un passé ouvrier. Plus au nord, blottissez votre regard sur les contreforts du Sancerrois et ses terres calcaires. Au sud, ce sont les grandes parcelles ocres qui brillent de leur blé fauché. Cette vue vraiment magique offre une plongée historique, économique et sociologique sur un territoire assez méconnu. La deuxième escapade que je vous propose nous emmène, à l’extrémité ouest de la France, dans le Finistère à Landerneau. Changement de décor, le Pont de Rohan immuable en guise de carte postale vous accueille. Dans cette ville entre Léon et Cornouaille, le fonds Hélène&Edouard Leclerc pour la culture vient d’ouvrir un lieu d’exposition aux Capucins. Ce site entièrement réhabilité a accueilli le premier centre Leclerc en 1949 ! Aujourd’hui, il se compose d’une halle rénovée et d’une grande cour au cœur d’un couvent du XVIIème siècle.

Encore un coup de publicité du médiatique Michel-Edouard dont l’activisme culturel fait parfois crisser bien des dents. Il faut l’avouer, l’homme d’affaires suscite toujours une certaine appréhension lorsqu’il se lance dans des opérations de mécénat. La Grande Distribution, amie des arts est un concept assez révolutionnaire. Mais disons-le franchement, en l’espèce, c’est une grande réussite architecturale et la première exposition consacrée à Gérard Fromanger, l’un des piliers de la figuration narrative est limpide, didactique et réjouissante en plus d’être accessible (tarif d’entrée : 4 €/ Réduit : 2 €). De cet artiste, je ne connaissais rien si ce n’est son tableau intitulé « Salon de thé (1971) » de la Série Boulevard des italiens qui avait servi de couverture au Quarto Gallimard réunissant les romans noirs de Jean-Patrick Manchette. Cette rétrospective couvre cinquante ans de création (1962-2012) des premiers travaux sur la peinture et le tableau aux séries des années 70 en passant par les Quadrichromies des années 80 ou les rhizomes des années 2000. Alors si comme moi, vous avez eu une grand-mère tatillonne sur l’éducation, pour quelques euros, offrez-vous, dans le Centre de la France ou en Bretagne, un bain de culture cet été.

Cathédrale de Bourges
Place Etienne Dolet
18 000 Bourges

Exposition Gérard Fromanger du 24 juin au 28 octobre
Aux Capucins
29 800 Landerneau

*Photo : Gérard Fromanger/rebecca marks

Libéral, moi ? Et comment !

31

Dans la précédente livraison de Causeur Magazine, Frédéric Rouvillois regrette que le Dictionnaire du libéralisme paru chez Larousse, sous la direction de Mathieu Laine, ait été écrit par des libéraux. Cela se conçoit, mais on conviendra qu’un bouquin sur le libéralisme écrit par des antilibéraux, ça n’aurait pas été très original. Peut-être qu’un livre à plusieurs mains avec, par exemple, Laurent Joffrin, Éric Zemmour, Nicolas Demorand, Emmanuel Todd et Jean-Claude Michéa aurait été plus au goût de monsieur Rouvillois, mais le terme de « dictionnaire » eût alors été quelque peu usurpé. C’est un petit peu comme si on demandait à un taliban d’écrire un dictionnaire du judaïsme ; l’exercice ne manquerait peut-être pas d’intérêt, mais je doute que le lecteur y apprendrait quoi que ce soit de valable sur la religion d’Israël.

Deuxième point noir : monsieur Rouvillois s’étonne que le libéralisme ne soit pas décrit comme une forme de conservatisme de droite, voire d’extrême droite. Étant moi-même libéral, je puis vous confirmer que je n’estime pas être « de droite », pas plus que je ne pense être de « de gauche ».[access capability= »lire_inedits »] Je m’inscris là dans la tradition libérale française qui, lorsque ma famille de pensée était encore représentée à l’Assemblée nationale, siégeait au centre et votait, selon les sujets, avec la gauche ou la droite. De la même manière, il eut été étonnant que les auteurs du Dictionnaire présentent le libéralisme comme « un nouveau totalitarisme » ; on peut ne pas être libéral sans pour autant tenir des propos à ce point incohérents. Sur l’anarchisme, enfin, je nuancerais : notre famille de pensée comporte bien quelques anarchistes − les « anarcho-capitalistes » (voir Gustave de Molinari ou Murray Rothbard) − pour autant, l’immense majorité des libéraux admettent la légitimité d’un État − pour peu que ses pouvoirs soient clairement délimités − et ne sont donc pas, de fait, anarchistes.
Frédéric Rouvillois note à juste titre que le Dictionnaire ne comporte aucune entrée pour le terme d’« ultralibéralisme ». Je ne crois pas trahir la pensée des auteurs en affirmant que c’est parce que ce terme, (exception faite des anarcho-capitalistes évoqués plus haut), n’a rigoureusement aucun sens du point de vue des libéraux : « ultralibéralisme » est un anathème qui est au discours politique contemporain ce que le procès en hérésie était à l’Inquisition. Si vous êtes à la recherche d’un écrit qui utilise cette notion à tout bout de champ, je vous suggère le programme du Front de Gauche (où c’est l’UMP qui est ainsi clouée au pilori) ou celui du Front national (qui estime manifestement que le PS est « ultralibéral »). Passons…

Quatrièmement, monsieur Rouvillois s’étonne de ce que la loi Le Chapelier (1791) ne soit évoquée qu’une seule fois alors qu’elle est, selon ses termes, un « aboutissement logique du libéralisme des Lumières ». Je crains que la vérité soit un peu plus complexe. Si le décret d’Allarde, qui cherche à établir la liberté d’entreprendre, s’inspire évidemment des idées des Lumières et, notamment, de celles de Turgot, la loi Le Chapelier qui le suit de quelques mois est, à l’image de son promoteur, d’inspiration nettement plus jacobine. En effet, si le démantèlement des corporations est bien une idée libérale, l’interdiction qui est faite par ladite loi aux salariés de s’associer entre eux et de faire grève ne l’est pas du tout. La raison pour laquelle les libéraux s’y opposent, vous la trouverez notamment chez Adam Smith ou chez Jean-Baptiste Say qui notaient fort justement qu’un salarié isolé n’avait que peu de pouvoir de négociation face à son employeur. Dès lors, et très logiquement, ce sont donc les libéraux, à l’image de Frédéric Bastiat[1. Voir notamment son discours à l’Assemblée nationale du 17 novembre 1849.], qui vont se faire les champions de la liberté d’association et du droit de grève et donc, les plus fervents détracteurs de cette loi. Ce sont d’ailleurs deux libéraux, Émile Ollivier et Pierre Waldeck-Rousseau, qui, malgré l’opposition farouche des conservateurs et des socialistes[2. Notamment de Jules Guesde qui voyait dans le projet de loi de Waldeck-Rousseau une « loi de police » au motif que les syndicats ainsi légalisés devaient déposer à la mairie leurs statuts et la liste de leurs administrateurs.], finiront par obtenir le droit de coalition (1864) et la liberté syndicale (1884).

Et voilà que Frédéric Rouvillois s’insurge de ce que l’on puisse affirmer que les conditions de vie des « prolétaires » se soient considérablement améliorées au cours des XIXe et XXe siècles. Que dire ? C’est ce que tous les travaux de recherche menés sur ce sujet ont conclu : mesurez ça en niveau de revenu, en espérance de vie, en taux de mortalité infantile, en prévalence de la malnutrition ou en occurrence de famines − peu importe − les résultats seront les mêmes. Que les interventions gouvernementales comme la loi Le Chapelier évoquée plus haut ou le fameux « livret d’ouvrier » aient contribué à freiner cette évolution, j’en conviens volontiers, mais nier ce fait majeur de l’Histoire relève de l’aveuglement. Ludwig von Mises avait entièrement raison de dénoncer cette pseudo-paupérisation, « l’une des plus grandes falsifications de l’Histoire » : songez seulement qu’entre le moment où Friedrich Engels publie La Situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845) et la parution du premier tome du Capital (1867), le niveau de vie moyen des Anglais avait progressé de près de 44%[3. Sur la base des données d’Angus Madisson.].

Enfin, sixième et dernière remarque de monsieur Rouvillois : les libéraux ne sont pas d’accord sur tout, y compris sur des sujets fondamentaux. C’est tout à fait vrai et c’est d’ailleurs ce qui fait toute la différence entre le dogme d’une religion et la démarche d’un courant de pensée fondé sur la Raison et « cette quête constante de la vérité » qu’évoque Mathieu Laine dans son introduction. En effet, même sur un sujet aussi central que la démocratie, les avis divergent, les arguments s’affûtent et les discussions vont bon train. D’Alexis de Tocqueville à Hans-Hermann Hoppe, de Karl Popper à Friedrich Hayek et − en l’espèce − de Jean-Philippe Feldman à Raymond Boudon, le traitement de la question démocratique par des auteurs libéraux pourrait emplir des bibliothèques entières. C’était, il me semble, précisément l’objectif de Mathieu Laine lorsqu’il a entrepris ce travail titanesque : montrer ce qu’était vraiment le libéralisme, dans toute sa richesse et toute sa diversité. Mais après tout, comme le note très justement Frédéric Rouvillois, « ce pluralisme n’est un défaut que pour les amateurs de certitudes ».[/access]

Et on tuera tous les Rastas

New York City, années 1970. La guerre des gangs fait rage, recouvrant la ville de bruits de fusil à pompe et d’odeurs de cordite. En pleine guerre du Vietnam, Big Apple « abritait trois cent bandes organisées. Beaucoup d’entre elles n’étaient au départ que des milices visant à protéger leurs quartiers de la petite délinquance des héroïnomanes, et de la vague de violence qui avait déferlé avec la consommation de poussière d’ange (…) Les bandes avaient fini par avoir soif de pouvoir et s’étaient mises à envahir le territoire des autres ». A première vue, le synopsis de Rasta Gang rappelle la sous-culture américanisée dans laquelle baigne notre génération de larves biberonnées aux jeux vidéos et autres séries exaltant l’American way of life version glamour ou bad boy.

Son auteur Philip Baker n’est pas un écrivain assermenté mais un fin connaisseur des gangs jamaïcains de Brooklyn. Et pour cause. En 1994, lorsqu’il rencontra son traducteur Thierry Marignac, sous le coup d’un mandat d’arrêt international, Baker allait fuir les Etats-Unis pour échapper à la justice britannique. Il est fort possible que l’auteur jamaïcain, à la langue presque classique, sinon élisabéthaine, ait ensuite renoué avec son passé de mafieux et regagné Kingston, où un certain Philip Baker est tombé sous les balles de la police en 2004.

En écrivant Rasta Gang, l’ancien taulard a en tout cas su mettre son expérience criminelle au profit d’un polar cinglant de 500 pages, axé autour de la vie de son héros, que l’on suit de l’adolescence à son dernier souffle. A Eastern Parkway, Danny Palmer a 14 ans. Depuis qu’il a débarqué de Jamaïque avec ses deux parents il y a quatre ans, il subit les quolibets des afro-américains, ces « Yankees » souvent prêts à en découdre avec les « nègres » venus des Antilles. Jamais en retard d’un préjugé raciste contre leurs frères caribéens, les petits caïds qui règnent sur Brooklyn houspillent, rançonnent voire assassinent leurs lointains cousins en calquant l’esthétique vengeresse de Malcolm X sur la force brute de Scarface.
Après le meurtre de son meilleur ami Paul, dont le corps finit tailladé par la jeune afro-américaine Charmane, le destin de Danny est scellé : il épousera la cause Rasta et naviguera dans les eaux troubles des Posse, ces gangs de malfrats jamaïcains au nom de west-tern que le gouvernement de Kingston a exfiltrés au nord du continent pour obtenir un semblant de paix civile in domo et réguler le trafic de marijuana. La ganja puis les drogues dures, voilà justement le nerf de la guerre entre Jolly Stompers, Vandals, Tomahawks et toutes les autres officines criminelles, sans parler des mafias sicilienne et colombienne, qui s’immiscent dans ce marché déjà encombré par les revendeurs dreadlockés.
Peu à peu, Danny se construit une réputation de caïd rasta sévèrement burné. Très loin de l’image d’Epinal du reggaeman tirant sur son joint en professant l’amour universel, Danny et ses comparses remplissent leur shilom d’herbe afin de préparer la vendetta destinée à asseoir leur position sur le marché du crime et des narcotrafiquants.

Le traumatisme du deuil de Paul transforme d’ailleurs Danny en animal glacial à sang froid, capable de tuer sans coup férir lorsque ses intérêts – marchands donc vitaux, telle est la dure loi des gangs – sont en jeu. « Vivre avec les Rastafariens, c’était vivre dans un monde solitaire et tragique. La mort était le prologue et l’épilogue de chaque journée (…) La haine me soufflait sur la nuque à chaque minute passée en leur compagnie » note-t-il, lucide, au cours de sa phase d’initiation aux lois du milieu.
Si les gros calibres en tous genres vous attendent à chaque chapitre sur fond de Bob Marley, l’un des points d’orgue du roman reste une course-poursuite infernale en Mustang à côté de laquelle le Bullit de Steve McQueen vous semblera une paisible promenade en auto-tamponneuse. Outre la puissance de réfraction du décorum new-yorkais des seventies, dont le maillage ethnique rappelle étrangement la nouvelle géographie sociale française, la plume de Philip Baker frappe par ses éclats d’obus aussi intempestifs et imprévisibles que les fusillades des gangs. Ainsi, au détour d’un square grouillant de prostituées héroïnomanes, l’auteur file somptueusement la métaphore pour décrire l’attrait qu’exerce la blanche sur ces misérables hétaïres : « Elles étaient dans les serres d’une créature fatale, une séductrice qui les attirait avec une promesse d’étoiles contenues dans un petit paquet de cellophanes. Mais elle ne donnait que la mort : une mort lente au cours de laquelle elle saignait ses victimes de toute pensée rationnelle et récompensait ses esclaves décervelées avec les plaies purulentes du désespoir. Cette séductrice devenait une déesse toute-puissante, mais c’était une divinité macabre et sans merci, dont les anges étaient ces macs élevés au rang de maîtres dans un monde où sans elle ils n’auraient rien été ».

Au-delà de ses prouesses de style, Baker lâche ses personnages dans une jungle urbaine profondément amorale, où les liens du sang et les prétendus codes d’honneur ne servent que de paravents aux intérêts bien compris de la marchandise. Dans cet univers de concurrence pure et parfaite, tout le monde en prend pour son grade, des Noirs « condamnés à vivre un enfer qu’ils avaient eux-mêmes créé » aux experts sociaux blancs, que la démission de l’Etat fédéral accule à la plus amère ironie : « Je croyais que l’homme blanc était un diable et que les frères de race se serraient les coudes » assène le proviseur du petit Danny lorsque celui-ci, jusqu’à présent bon élève, commet sa première incartade. Faute de moraline, Philip Baker nous injecte un solide sérum contre les simplifications abusives que nous vendent en vrac l’antiracisme hémiplégique, l’angélisme frelaté, l’utopie libérale du doux commerce, et le culte réactionnaire des lieux d’enfermement. Véritable leçon de choses, l’itinéraire de Danny Palmer balaie chacune de ces figures imposées par les doxas concurrentes du marché politique.

A l’image de leur figure de proue, les caractères de Rasta Gang restent désespérément humains, dussent-ils repousser les limites du criminellement correct jusqu’aux limbes de la barbarie. Ceci dit, avant d’acheter votre ticket pour le Bronx, n’oubliez pas d’abandonner vos dernières illusions sur la nature humaine. Il pourrait vous en coûter cher, très cher…

Rasta Gang, Philip Baker (Moisson rouge, réédition poche), traduit par Thierry Marignac

*Photo : Studio SSAMO

La tour des femmes

2

Si d’aventure il vous arrivait de venir cet été vous perdre dans les Marches de l’Est -là où les autochtones vivent vêtus de peaux de bêtes et coiffés de casques à pointes dans des casernes humides entourées de carcasses de hauts-fourneaux rongés par la rouille- sachez cependant qu’il est un joli coin de Moselle appelé le Saulnois, un pays de salines autrefois. Dans une petite cité, jadis prospère, où naquit le Peintre Georges de La Tour (1593-1652), Vic sur Seille, se trouve un petit musée départemental de facture contemporaine dans lequel, outre le chef-d’œuvre bouleversant dudit George de La Tour, Saint Jean Baptiste dans le désert, se tient jusqu’au 2 septembre une exposition ambitieuse quoique modeste consacrée à une immense artiste allemande de la première moitié du vingtième siècle : Käthe Kollwitz (1867-1945).

Quasi inconnue en France, sa renommée outre-Rhin est indéniable; ici certains se contenteront de dire de façon un peu condescendante qu’elle a fréquenté l’atelier de Rodin, une autre sculptrice fameuse avait fréquenté son lit avec le destin que l’on sait. Difficile d’être une artiste de sexe féminin à cette époque, de nos jours être sexué est un luxe assez ringard. De Rodin elle n’a heureusement appris que la technique, « la mise en volume », parce que pour ce qui est du graphisme (dessin gravure) elle le dépasse largement et n’a rien à envier aux plus grands de ses contemporains: sa maitrise du dessin et de la gravure est époustouflante. Pour moi, ses bronzes dépassent ceux du viril Auguste, qui m’a toujours semblé être un peu trop maniéré, théâtral: c’est toujours la pose et le corps musclé à la grecque et l’émotion feinte… Je suis injuste avec Auguste, soit, mais chez Käthe, pas d’afféterie, pas de maniérisme, des corps humains réduits à leur plus simple expression: de la chair et du mouvement et l’émotion pure exhalée, féminine quant aux choix des thématiques: la mère protectrice, la douleur, la joie des corps (mère-enfant) la perte de l’enfant aussi qui marqua son existence. Corps blottis, amalgames de chair entre inquiétude amour et souffrance, dessins terribles de révoltes, de femme violée, de misère, de paysans face à la mort, de guerre et j’en passe (tout ce qui devint l‘essentiel pour les expressionnistes, dont elle n‘est pas esthétiquement parlant, elle reste « classique »): chrétienne et pacifiste, à certains moments proche des socialistes, toute son œuvre tourne autour de la douleur et sur ses autoportraits, si elle sourit, transparait une personnalité bouleversante…

De cette petite exposition qui met l’artiste en parallèle avec Dürer, Rembrandt, De La Tour, les monuments aux morts, le christ au tombeau et bien sûr Rodin, vous ne ressortirez pas indemnes et surtout vous aurez découvert une des plus grandes artistes du siècle passé dont le musée éponyme est à Berlin.

Alors si par hasard vous vous égarez dans les Marches de l’Est…

Musée Georges de La Tour, place Jeanne d’Arc, 57630 Vic sur Seille

Lucide, mode d’emploi

1

1. Thomas Bernhard ou le syndrome du pilier de café. Le conseil avisé que donne Thomas Bernhard, Jonathan Taylor ne l’a pas suivi. Quel est ce conseil ? « Gardez-vous de visiter les lieux des écrivains, des poètes et des philosophes, après cela vous ne les comprendrez absolument plus. » Qui est Jonathan Taylor ? Un écrivain américain qui admire Thomas Bernhard au point d’organiser un voyage dans son village natal d’Ohlsdorf, en Haute-Autriche.

Un voyage d’admiration… Quelle ineptie ! se serait exclamé Thomas Bernhard. La véritable intelligence ne connaît pas l’admiration. « Les gens vont comme avec un sac à dos dans toutes les églises et dans tous les musées, et c’est pourquoi ils ont toujours ce maintien courbé, répugnant, qu’ils ont bien tous dans les églises et les musées » , a-t-il encore dit.[access capability= »lire_inedits »]

Il en fallait plus pour arrêter Jonathan Taylor. Il voulait voir la Suzuki Samouraï vert foncé − soit dit en passant, et bien que cela importe peu : ma voiture préférée − et il l’a vue. Il a bavardé avec le frère de Thomas Bernhard, qui est médecin. Ce dernier s’est montré d’autant plus prévenant qu’il sait que les œuvres de Bernhard n’ont trouvé qu’un faible écho parmi les lecteurs anglophones. Ils pensent qu’elles ressemblent à du Samuel Beckett et se disent : on a déjà eu cela, pourquoi en aurait-on besoin à nouveau ?

Jonathan Taylor observe que, dans toutes les pièces de la demeure de Thomas Bernhard, alors qu’il ne buvait pas, se trouvaient les meilleures bouteilles de xérès et de vermouth. On pouvait également y écouter les Variations de Goldberg jouées par Glenn Gould. Mais le docteur Fabjan, le frère de Thomas donc, lui révéla qu’il aimait aussi beaucoup Prince et les schlager viennois. Jonathan Taylor n’en revenait pas. Il s’est alors demandé si toute cette mise en scène, qui était l’œuvre du docteur Fabjan, n’était pas à l’image de l’œuvre de son frère, c’est-à-dire essentiellement satirique.

Jonathan Taylor a alors compris à quel point Thomas Bernhard était un auteur typiquement viennois, même s’il détestait les cafés viennois parce qu’il y était toujours confronté à des gens comme lui. Il fuyait les cafés littéraires, mais comme il était atteint du syndrome du pilier de café, il ne pouvait pas s’empêcher d’ y entrer tout le temps, bien que tout en lui se rebellât à cette idée.
Comme tout cela a dû sembler étrange à un écrivain américain ! Mais c’est précisément ce sentiment d’étrangeté qui fait tout le charme et la drôlerie de ce pèlerinage dans les hauts lieux bernhardiens. On se délectera en le lisant dans l’excellente revue Believer.

2. Eva Miranda ou la philosophie du commérage. Giovanni Barbieri était encore imberbe lorsqu’il envoya ses premières lettres à Vittorio Giardino. Il avait du goût, ainsi qu’une forme d’humour très particulière qui incita l’auteur de Vacances fatales à lui répondre. Dès lors, Barbieri le bombarda de missives plus spirituelles les unes que les autres. Voici quelques exemples de ces incipit postaux : « Cher Monsieur Giardino, ne me laissez pas transpirer dans la boîte aux lettres de votre atelier tandis que vous voguez sur les mers tropicales… » Ou encore : « Très honorable et estimé Monsieur Vittorio Giardino, ainsi que je vous en menaçais dans mon précédent envoi, je suis encore là, en chair et en plume, prêt à reprendre mon ramage… » Ou enfin : « Cher, cher Monsieur Giardino, je sais que les apparences sont contre moi. Je sais que j’écris trop et trop souvent, mais cette lettre, je vous la dois. »

Au début, Giardino est persuadé que son correspondant est victime de la phase typique maniaco-adolescente d’écriture diarrhéique. Mais les années passant, il se prend d’amitié pour ce jeune homme bigleux et timide, passionné par les soap opera et les séries télévisées − même les plus rebutantes qu’il suit juste par « conscience professionnelle », bien sûr. Le soap opera, explique-t-il à Giardino, est beau d’une beauté vulgaire et voyante qui attire l’attention et induit au péché.

Et c’est ainsi que Giardino et Barbieri, dorénavant inséparables, se lancent dans cette bande dessinée, parodie de soap qu’est Eva Miranda2, devenue au fil des années un classique du genre. Ils sont tous les deux persuadés, et ce n’est pas moi qui leur donnerait tort, qu’il y a dans la nature humaine une incoercible aspiration au degré zéro de l’intelligence. Aspiration qui trouve son apothéose dans le commérage. Il est d’ailleurs surprenant qu’aucun philosophe n’ait jamais écrit une philosophie du commérage…. Comme l’écrit Barbieri, « le commérage apparaît à l’aube de l’humanité. Dès ses premiers grognements, l’Homme (mais aussi la Femme et la Belle-mère ) exerça son intelligence supérieure dans un domaine interdit aux animaux, incapables de s’élever à de telles hauteurs : se mêler des affaires d’autrui. » La très jouissive Eva Miranda devrait constituer le prolégomène indispensable à toute philosophie du commérage.

3. Michel Foucault et Thomas Szasz. Ronald Laing a rendu un immense service à Michel Foucault en réduisant son Histoire de la folie à l’âge classique de 300 pages, en supprimant toutes les notes et en lui donnant pour titre anglais : Madness and Civilization. Il avait conscience que l’érudition n’est que de la poussière destinée à meubler des crânes vides. Michel Foucault en convenait. Il convenait aussi que le livre de son ami Thomas Szasz, sommité de la psychiatrie américaine, Fabriquer la folie, était nettement supérieur au sien. Il l’a d’ailleurs répété dans un entretien que nous avions réalisé pour Le Monde.

Si j’y reviens, c’est que la complicité et les affinités intellectuelles qui liaient Michel Foucault, souvent considéré à tort comme un gauchiste, et Thomas Szasz, le libertaire insolent, ont été esquivées par les intellectuels français. Je me souviendrai toujours de Michel Foucault me disant, au terme d’une soirée passée chez lui : « Je suis un libéral comme vous. Et d’ailleurs je ne comprends rien aux masses. »
Mais ce qui m’incite aujourd’hui à revenir sur les positions communes de Michel Foucault et de Thomas Szasz, c’est que ce dernier vient de publier un essai qui aurait ravi son ami français : Suicide Prohibition : the Shame of Medicine. Il faudra que je l’offre à Patrick Declerck, autre esprit libre nourri de psychanalyse, qui publie ces jours-ci son autobiographie chez Gallimard sous le titre : Démons me turlupinant6. Un de ses chapitres commence ainsi : « Ce n’est pas pour me vanter, mais je soupçonne que je ne voulais pas naître. »
Nous voici en famille.

Dans son classique Les Naufragés, Patrick Declerck, qui a passé plus de quinze ans à côtoyer les clochards de Paris, disait qu’ils ont cette hautaine noblesse de ne plus faire de phrases, de ne plus croire au progrès ou en l’avenir de l’homme. De ne plus croire au fond en rien d’autre qu’au néant et à la mort. C’est là toute la religion qu’ils ont et ils n’en veulent pas d’autre. « Nous ne sommes pas si nombreux, nous les hommes, à pouvoir vivre sans espoir », concluait-il. À ceux qui ont abandonné tout espoir, on ne peut que recommander la lecture de Thomas Szasz et de Patrick Declerck. Comme tous les nihilistes pur jus, ils sont d’une drôlerie qui vous réconcilierait presque avec les misères de l’existence.[/access]

Revue Believer, éditions Inculte, printemps 2012.
Eva Miranda, Giardino et Barbieri, bande dessinée chez Casterman.
em>Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault, Gallimard.
Fabriquer la folie, Thomas Szasz, Payot.
Suicide Prohibition : the Shame of Medicine, Thomas Szasz, Syracuse University Press.
Démons me turlupinant, Patrick Declerck, Gallimard.
Les Naufragés, Patrick Declerck, collection Terre humaine, Plon.

*Photo : Abode of Chaos

Scandale pédophile dans le football américain

Aux Etats-Unis, les deux grandes idoles populaires sont la religion et le football. Pas le soccer, le foot venu d’Europe, mais le « vrai », qui avec son ballon ovale et ses équipes de onze joueurs casqués, est devenu le premier sport national américain, loin devant le baseball et le basket. Violent et brutal comme l’Amérique, c’est le panem et circenses version USA. Mais il ne s’agit pas d’un simple « show » car l’argent, cette autre composante essentielle des légendes américaines, y joue un rôle majeur.

Grace aux droits de retransmission et à la pub (60% du temps d’antenne lors de la finale du Super Bowl !), les grand-messes sportives rapportent aux chaines de télévision plus de 20 milliards de dollars chaque année. On peut ainsi comprendre comment le propriétaire des Dallas Cowboys, Jerry Jones, a pu engranger l’an dernier 1.85 milliard en remplissant son stade de 15 000 sièges, sans compter les revenus des sponsors (50 millions) et la vente des produits dérivés. A 36 ans, le dieu du stade Peyton Manning a récemment signé un contrat de cinq ans avec les Denver Broncos pour 96 millions de dollars. Ce mélange de célébrité, d’argent et de performances sportives fait du football américain une quasi religion nationale capable de pousser une mère de famille qui suit les exploits de son gamin de huit ans à crier « Tue-le ! » pour l’encourager contre son adversaire sur le terrain.

La voie royale pour accéder au monde magique du foot professionnel de la National Football Association (la NFL), c’est le Collège Football, c’est-à-dire les équipes des universités. Il a ses lieux de pélerinage, comme l’Université de Miami, celle de Californie du sud, Notre-Dame en Indiana, ou l’Université de Pennsylvanie (PSU). Et comme dans certaines églises, il y a aussi des scandales et des placards remplis de squelettes.
Jerry Sandusky entraîna la défense de la célèbre équipe de Penn State University, de 1969 à 1999, où il forma les meilleurs « line backers » de la NFL. Ce sont les dingues entre les dingues. Joueurs clés, ils ont non seulement besoin de beaucoup de muscles mais aussi d’un cerveau bien fait pour anticiper, évaluer, et décider rapidement comment réagir à l’évolution du jeu. C’est la position dont les « kids » rêvent quand ils commencent à jouer et n’ont pas encore le lancer de main d’un « quater back », le capitaine de l’équipe en charge de passer le ballon.

De sa prison, où il purge sa peine de soixante ans de réclusion criminelle, Jerry Sandusky, 68 ans, nie toujours avoir violé dix garçons, mais les faits accablants ont convaincu les jurés et le public américain qui a suivi le procès avec la même attention que celui d’OJ. Simpson en 1995. Les plus vieilles victimes de Jerry Sandusky l’accusent d’avoir commencé à abuser d’elles dans les années 1970, quand il était assistant coach et gérant d’un club de charité (The Second Mile) ayant pour mission d’aider les enfants démunis à accéder au plus haut niveau. Il semble que les agissements de Sandusky aient perduré au fil de sa longue et brillante carrière, jusqu’à sa retraite en 1999. Il n’a même pas épargné son propre fils qui a fini par témoigner contre lui…

Son procès s‘est achevé le 22 juin dernier, mais le scandale ne fait que commencer : comment un tel prédateur sexuel a-t-il pu agi impunément pendant des décennies dans une institution aussi prestigieuse que Penn State University (PSU) ? Lors des auditions, l’assistant coach Mike McQueary, a en effet révélé que pas plus tard que le 9 février 2010, il avait vu Sandusky violer un enfant défavorisé de 11 ans dans les douches du stade. Le lendemain, McQueary rapporta les faits au coach Joe Paterno, qui en référa au directeur athlétique Tim Curley, ainsi qu’à l’employé de PSU en charge de la police du campus. Résultat : l’université interdit à Sandusky d’emmener des enfants de Second Mile dans l’enceinte du bâtiment sportif de PSU. Personne n’a prévenu la police ou les services de protection des mineurs. Coach Paterno n’a pas insisté; le Président et l’administrateur prétendent même qu’il n’a pas évoqué d’incident à caractère sexuel…
Mais Paterno est un héros national, un grand quarter back de son époque, le pape du programme de football de Penn State University. Son nom est synonyme de succès, de sueur et de dévouement au dieu du football. Il a reçu les plus prestigieux honneurs sportifs tout au long de sa carrière, son nom est gravé sur le « mur de la gloire » et il est adulé par ses élèves et leurs parents. Avec son accent de Brooklyn, où il naquit en 1926, Joe Paterno s’est taillé une légende dans le costume du fils d’immigrants italiens fier de porter haut les couleurs et les valeurs du football. Les Américains adorent ce genre de parcours.

Le 12 juillet, le rapport de Louis Freeh, ancien directeur du FBI reconverti en enquêteur de haut niveau pour un cabinet d’avocats estime que pour la hiérarchie de PSU le « souci de traiter Sandusky humainement était plus fort que le désir de protéger les enfants ». Il conclut : « Ils ont failli à leur devoir de protéger les enfants contre les agissements » de Jerry Sandusky. Bref, ils sont complices de pédophilie. Le Président est remercié fin 2011 et il risque un long séjour en prison. Paterno est mort d’un cancer à l’âge de 85 ans, le 22 janvier dernier. Que voulaient-ils donc sauver en camouflant les abus sexuels de Sandusky ?

Défendre à tout prix la réputation de PSU ? Pire : Paterno, le directeur sportif, l’administrateur et l’ancien Président de PSU, sont tous les trois au service d’un système qui brasse des centaines de millions de dollars. Spanier, l’ex-Président de cette fac publique, percevait un demi-million de dollars par an. C’est qu’il faut beaucoup d’habilité, de diplomatie, d’arrogance et d’entregent pour faire payer les bailleurs de fond comme le Comité des Alumni (l’Association des anciens et fiers élèves de PSU) et les parents.
Ces écuries de champions de foot américain offrent non seulement des bourses scolaires aux athlètes, mais aussi le gîte et le couvert dans les meilleures chambres du campus et les restaurants alentours. Il est fréquent de voir dans les bureaux de ces facs, le père d’un de ces veinards venu faire monter les enchères entre les universités concurrentes négocier une voiture de sport, un revenu occulte, ou des vacances à Hawaï. Face à une concurrence aussi acharnée, les présidents de collèges et leurs comités ne résistent pas longtemps. Pour la gloire de la fac…

Avant de quitter Penn State fin 2011 lorsque cela commençait à sentir le brulé, Paterno avait ménagé ses arrières et obtenu après 46 ans de bons et loyaux services : 3 millions de dollars en bonus en reconnaissance de sa carrière ; 500 000 autres pour… sa carrière ; 900 000 en parts sur les revenus audiovisuels de 2011 ; l’annulation de deux prêts accordés par l’université d’une valeur de 350 000, sans oublier 1000 $ mensuels alloués à vie à Madame Paterno – sans explication – et l’accès gratuit aux équipements sportifs de Penn State accordé à la famille Paterno, sans compter la retraite du bon vieux Joe. Or, non seulement ces divers privilèges et émoluments ne lui ont pas été retirés après la révélation du scandale, mais Mme Paterno a cru de son devoir de sauver l’image post mortem de son idole de mari. La famille du défunt s’est en effet fendue d’un communiqué de presse démentant les conclusions du rapport Freeh en réaffirmant l’intégrité du coach et annonçant la commande une contre-enquête. Depuis, les rangs des soutiens de Paterno se sont clairsemés, et les réactions des américains ont viré au dégoût.

La seule personne qui sort grandie de cette affaire sordide est…la justice américaine. Saisie, elle a ouvert les enquêtes nécessaires, inculpé et condamné Sandusky avant d’aujourd’hui poursuivre ses complices. Notons d’ailleurs que le système judiciaire américain avait déjà été pionnier dans les affaires de pédophilie apparues au sein de l’Eglise Catholique, à la différence de nombreux autres pays…

Un but français

6

Nous sommes le 23 juin 1984, j’ai 12 ans et demi et je vis dans un petit village du Jura. Dans cette maison, que mes parents ont fait construire sur un terrain familial non loin de celles qui les ont vus naître tous les deux, nous sommes assis devant le poste de télévision qui retransmet la demi-finale du Championnat d’Europe des Nations, qu’on n’appelle pas encore du nom d’une monnaie inique. La France s’est qualifiée brillamment dans la phase de poules puisqu’elle a gagné ses trois matches avec un Michel Platini au sommet de sa forme. Je crois bien me souvenir que nous sommes plutôt confiants, Papa et moi, malgré le traumatisme subi deux ans plus tôt, en vacances dans l’Esterel, lorsque nous avions vécu la terrible nuit de Séville sous l’auvent de la caravane pliante familiale. Cette nuit-là, après le tir au but vainqueur de l’horrible Horst Hrubesch, j’avais pleuré l’injustice faite à notre sélection nationale, revoyant les images de Battiston sortant sur une civière, Platini lui tenant la main, après l’agression impunie du terrible Harald Schumacher mâchant son chewing-gum.[access capability= »lire_inedits »]

Je crois bien me souvenir qu’il faisait chaud ce 23 juin. À Marseille, où avait lieu le match, et chez nous aussi. En première mi-temps, Jean-François Domergue inscrit sur coup franc le premier but français. Domergue, c’est l’invité de dernière minute. Le titulaire du poste d’arrière-gauche, Manuel Amoros, était suspendu pour avoir mis un coup de boule[1. Vingt-deux ans avant Zidane en finale de Coupe du monde ! Materazzi n’est donc pas le premier à subir l’assaut d’un crâne français dans une compétition internationale.] à un joueur danois lors du premier match du tournoi. Le Toulousain le supplée avec talent et se paie donc le luxe d’imiter le maître es-coup-franc « Platoche » en nettoyant la lucarne de Bento, le portier portugais. À un quart d’heure de la fin du match, Jordao égalise d’une tête lobée qui surprend Bats. Ce sera la prolongation. Les fantômes de Schumacher, de Rummenigge et de Hrubesch rôdent aux alentours de la maison. Je sens bien que Papa est encore plus tendu que moi. Comme il a raison d’être tendu ! Quelques minutes après le début de cette prolongation, le facétieux et si talentueux Chalana, maître à jouer de la sélection lusitanienne, parvient à centrer pour Jordao qui, d’une reprise complètement ratée d’un point de vue technique, envoie néanmoins le ballon au fond des filets français. Les fantômes de Hrusbesch et de ses copains viennent de passer la porte-fenêtre et d’entrer dans la baraque. Il reste cinq minutes. Sur une action menée par Platini, Domergue égalise. Les tirs au but se précisent. Hrubesch et Schumacher dansent sur la table basse, carrelée, du salon. Soixante secondes à jouer. Jean Tigana, à 25 mètres du but adverse, tente une passe en profondeur pour Platini. Un joueur portugais a intercepté mais Tigana − dont Papa dit qu’il a un moteur dans le ventre − a continué son action. Il arrache le ballon au défenseur et continue sa chevauchée, déborde sur le côté droit de la surface de réparation. Un autre défenseur tente de l’arrêter épaule contre épaule. Mais malgré ses 60 kilos tout mouillé, « Jeannot » parvient à centrer. Platini, seul au milieu d’un millier de Portugais − dans mon souvenir, ils sont au moins ce nombre, contrôle le ballon et propulse le cuir au fond. Comme pour chasser Horst et Harald qui dansent sur la table basse, le poing de Papa frappe violemment cette dernière et fend un rectangle de carrelage. Pendant des années, nos visiteurs prendront l’apéritif sur cette table et remarqueront ce stigmate dont nous nous ferons un plaisir de rappeler l’origine.

Ce but français, vécu dans une maison française d’un village français, reste encore en moi. Parce qu’il nous a mené en finale pour la première fois et que la sélection française l’a gagnée. Mais surtout parce, contrairement à ce qui se passa quatorze ans plus tard, on ne fit pas dire à cette compétition remportée ce qu’elle ne signifiait pas. On ne lui donna pas une signification politique ni sociologique. Tigana était né à Bamako, Platini était de parents italiens mais on ne célébra pas la France « black-blanc » (il n’y avait pas encore de Beur dans l’équipe). C’était l’équipe de France. Point. Elle jouait bien. On ne se posait même pas la question de savoir si les mecs chantaient La Marseillaise. Platini la chantait-il ? Je ne m’en souviens plus. Je me souviens en revanche que Tigana avait un accent provençal de toute beauté[2. Zidane aussi est doté d’un joli accent marseillais. Mais que voulez-vous ? Il fallait célébrer − ou dénigrer − le Beur, pas l’enfant de Septèmes-les-Vallons.], et on ne voyait pas en lui le Noir. La question ne se posait pas. Les racialistes d’extrême droite comme ceux de la « gauche diversitaire » avaient à peine commencé leur interminable travail de sape.

Ce but estampillé Tigana-Platini, ce but français, tellement français, il reste dans ma mémoire. Ils avaient tellement envie, ils avaient tellement faim de victoire. Ils étaient l’équipe de France, ils jouaient bien et nous en étions fiers. Les seules couleurs qui importaient alors, ce n’était pas celles de leurs peaux mais celles, tricolores, de notre drapeau.[/access]

*Photo : FFF

Quand t’es pas flou, y’a quand même un loup !

3

L’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas) a annoncé ce jeudi avoir déposé plainte au tribunal de Mende (Lozère) contre un eurodéputé qu’elle accuse d’avoir encouragé les bergers à régler à coups de fusil leurs différends avec canis lupus. La plainte vise ce député européen pour « incitation à la destruction d’une espèce protégée », précise l’Aspas dans un communiqué.

L’objet du délit ? Une déclaration sans équivoque faite le 17 juillet sur Radio Totem : « Pour moi, les choses sont claires: si le loup risque d’attaquer un troupeau, la meilleure façon de faire, c’est de prendre le fusil et de tirer », avait déclaré l’élu. « Ce qui se passe dans les Alpes est absolument intenable pour les éleveurs et si cette menace risque d’arriver ici dans les Cévennes, ça va être intenable encore. Donc je ne crois pas qu’au nom de la biodiversité on doive accepter », a ajouté l’élu supposément lupophobe.
L’Aspas rappelle que le loup « est une espèce strictement protégée en France » et que « sa destruction et l’incitation à la destruction sont illégales ». Selon elle, cette prise de position est « au niveau de l’anti-écologie primaire ». L’infraction pénale reprochée à l’eurodéputé est, d’après l’association, « passible de 15.000 euros d’amende et d’un an d’emprisonnement ».

Ah oui au fait, j’ai oublié de vous dire le nom de cet eurodéputé que les soi-disant amis des bêtes veulent crucifier. C’est un certain José Bové. Comme quoi même après des années passées en réunions chez les Verts et en colloques chez les altermondialistes, il n’a pas tout perdu de son bon sens paysan.

Quand le PCF voulait « arrêter l’immigration »

Un maire de banlieue parisienne a suspendu quatre animateurs d’une colonie de vacances qui avaient jeuné pendant le Ramadan, arguant d’une possible mauvaise condition physique. Cet édile a reçu le soutien du FN. Mais devant la bronca, il a finalement décidé de ne plus imposer aux animateurs de s’alimenter en août « pour apaiser le débat ». Or, cet élu n’est pas un fan de Claude Guéant ou un sympathisant de Riposte Laïque, c’est Jacques Bourgoin, maire de Gennevilliers et membre du… PCF.

Jacques Bourgoin s’est déjà fait connaître en mars 2011 en imposant un couvre-feu aux mineurs de sa ville après la mort d’un jeune dans des violences entre bandes rivales. Une telle fermeté vient-elle d’une quête des voix FN ? Bourgoin n’en a pas spécialement besoin. A Gennevilliers, Marine Le Pen n’a recueilli que 10,71% des voix à la présidentielle (contre 17,9% au plan national), à l’inverse Mélenchon a obtenu 28,04% des voix et Hollande 40,30%.

Autre élu PCF aux positions atypiques : Patrice Carvalho, député-maire de Thourotte. Ce dernier s’est opposé au droit de vote des étrangers en des termes forts. « L’intégration ne se fait pas par le vote, mais en parlant la langue et en participant à la vie collective », avait-il clamé dans Le Monde, dénonçant « les dames qui ont des foulards sur la tête et qui ne parlent pas français ». Mais à l’inverse de Bourgoin, Carvalho est soumis à une forte concurrence du FN. Il a été élu député en juin dans une triangulaire avec l’UMP et FN et Marine le Pen a obtenu 25,54% des voix dans sa ville lors de la présidentielle.

Il y a aussi le cas d’André Gérin, ex-député de Vénissieux qui fut un fervent partisan de l’interdiction du voile intégral. En juin 2011, il avait publié un billet sur son blog estimant que « l’immigration n’est pas une chance pour la France » et que « limiter y compris l’immigration régulière devient vital face une situation intenable et explosive dans des centaines de villes populaires ». Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF, avait qualifié ses propos d’ « indignes ».

Pourtant, Gérin n’est pas le premier communiste à réclamer une limitation de l’immigration. En janvier 1981, c’était le cas de… Georges Marchais. Le secrétaire général du PCF adresse alors une lettre au recteur de la Mosquée de Paris Hamza Boubakeur. A l’époque, le maire giscardien de Saint-Maur des Fossés fait détruire un foyer d’immigrés et les renvoie vers la ville communiste de Vitry. Les immigrés s’abritent dans un foyer insalubre. Face au danger, le maire PCF fait détruire ce foyer.
Loin de condamner son élu, Marchais prend la plume pour répondre au recteur de la Mosquée de Paris. Pour lui, la destruction du foyer de Vitry n’était qu’une « riposte à l’agression raciste » du maire de Saint-Maur, qui refusait de prendre sa part dans l’accueil des immigrés. Marchais va plus loin et « approuve (le) refus (du maire de Vitry) de laisser s’accroître dans sa commune le nombre, déjà élevé, de travailleurs immigrés ».

Ce que craint Marchais, c’est le coût de l’immigration dans les communes les plus pauvres : « Les charges d’aide sociale nécessaire pour les familles immigrées plongées dans la misère deviennent insupportables pour les budgets des communes peuplées d’ouvriers et d’employés ». Il dénonce aussi une pression sur les salariés les plus précaires : « Quant aux patrons et au gouvernement français, ils recourent à l’immigration massive, comme on pratiquait autrefois la traite des Noirs, pour se procurer une main-d’œuvre d’esclaves modernes, surexploitée et sous-payée ». Et il conclut : « C’est pourquoi nous disons : il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage ».
Marchais lie donc fermeté sur l’immigration et pensée communiste. Pour lui, la limitation de l’immigration relève bel et bien de la protection des travailleurs et non de préjugés racistes. Sauf à penser que le dirigeant d’un parti historiquement anti-colonialiste et antifasciste serait en fait un agent double de l’extrême droite, haïssant l’islam et les Maghrébins.

En février 1981, Marchais récidive. Il se rend à Montigny-les-Cormeilles, ville dirigée par un certain Robert Hue. A l’époque, le futur successeur de Marchais venait de manifester devant le logement d’une famille accusée de trafic de drogue. Dans son discours, Marchais, vient une fois de plus au secours de son élu : « Nous posons le problème de l’immigration, ce serait pour favoriser le racisme ; nous menons la lutte contre la drogue, ce serait parce que nous ne voulons pas combattre l’alcoolisme prise par notre clientèle (…) Pour la jeunesse, je choisis l’étude, le sport, la lutte et non la drogue (…) Alors, comme l’autre jour un dirigeant socialiste, ils crient tous en chœur : ‘pétainisme !’ Quelle honte, quelle idée lamentable ces gens-la se font des travailleurs (…) Je le dis avec toute la force de mon indignation, de telles attaques ne déshonorent que leurs auteurs et ils ne méritent que le mépris ».

On répondra que Marchais cherchait déjà à éviter la concurrence du FN. Sauf que début 81, le FN est groupusculaire. En 1980, le parti frontiste ne compte que 270 adhérents. Aux législatives de 78, le FN n’a obtenu que 0,33% des voix. Il faudra attendre Dreux et les élections cantonales de 82 pour assister à la première éclosion du Front. A cette époque, la concurrence au PCF vient plus du PS et de Mitterrand que de Jean-Marie Le Pen.

La ligne Marchais n’est donc une surenchère autour de l’extrême droite. Au contraire, défendre l’autorité de l’Etat, réguler les frontières, c’est défendre les classes populaires. C’est s’assurer que les habitants des HLM ne croisent plus de dealers en bas de leur immeuble, c’est équilibrer le marché du travail au profit des plus précaires. De même, défendre la laïcité et l’intégration, c’est assurer la cohésion républicaine contre le repli sur soi dans les quartiers les plus pauvres.

Aujourd’hui, les choses ont changé. Au delà des prises de positions de Gérin et autre, le PCF a adopté une ligne laxiste en matière d’immigration, de laïcité et de sécurité par hostilité à tout ce qui ressemble de près ou de loin à du lepénisme. Cette évolution est facile à comprendre. La rupture du PCF avec les positions de Marchais va de pair avec la perte de son identité ouvrière et sa recherche d’un nouvel électorat. Mais le parti va-t-il finir comme le PS et succomber au discours de Terra Nova, abandonnant ainsi les classes populaires au profit des jeunes, des diplômés, des femmes et des minorités ? Triste destin. En cherchant à gagner quelques voix chez les bobos, le PCF perdra à coup sûr son âme. Mais n’est-ce pas déjà le cas ?

Sacré Graal

7

Le Moyen-Âge est une période controversée qui s’étend depuis le fond des âges jusqu’à la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. L’amour y était courtois. Les femmes portaient des coiffes pointues. Les savants échangeaient des vérités en latin et l’on utilisait l’ancien français pour parler à la domesticité et aux petits commerçants. Les seigneurs disposaient d’un droit de cuissage, certes, mais il était légal de chasser le cygne, et les paysages étaient superbes dans la campagne immaculée. Le catholicisme prospérait à l’ombre des cathédrales en chantier, et si l’on craignait la peste comme le choléra, et que l’on avait peu de chance de vivre plus d’une trentaine d’années, on était assuré de retrouver ceux que l’on aime au Paradis, en troisième mi-temps. Car l’espoir était grand.
C’est pour toutes ces raisons, plus François Villon, Rutebeuf et Chrétien de Troyes, que l’on se réunit encore régulièrement de nos jours pour rendre hommage à ces illustres pionniers. On organise ainsi, à travers le monde, des « fêtes médiévales ». On y porte des armures de chevaliers pour manger de la poularde – en disant à la cantonade, de temps à autre : « Montjoie ! Saint-Denis ! » La cervoise parfumée aux herbes accompagne les réjouissances… et les enfants, sur le parking, se battent à coup d’épées en plastique avec le plus grand sérieux du monde.

Mais des fois les éléments s’en mêlent, et c’est le drame. « Un homme âgé de 51 ans est mort et une personne était dans un état critique en Autriche après une très violente tempête qui s’est abattue samedi soir sur une fête médiévale ». Des rafales de vent ont arraché les branches d’un érable centenaire qui sont venues s’écraser sur les tentes des festivaliers… « De nombreuses personnes se sont enfuies à l’approche de la tempête » précise l’AFP. Mais l’érable centenaire a frappé… Au même moment, une fête médiévale hexagonale se tenant à Bitche (Moselle) était victime d’une autre calamité : un braquage en cotte de mailles, digne des Monty Python. Si l’on savait depuis le gang des postiches que les malfrats aiment à changer d’apparence pour tromper leurs victimes et les argousins, il était difficile d’imaginer ce qui s’est produit à l’issue de ce rassemblement de passionnés du Moyen-Âge. Des malfaiteurs déguisés en chevaliers du Moyen-âge ont dérobé dans la nuit de dimanche à lundi une partie de la recette. « Selon les témoins, ils étaient trois ou quatre individus, encagoulés et déguisés d’une tenue médiévale sombre », a indiqué à l’AFP un porte-parole de la gendarmerie de Lorraine. Armés notamment d’un sabre médiéval et d’une hache, les voleurs ont braqué les membres du comité d’organisation du festival qui étaient en train de compter la recette. (L’argent, sacré Graal…) Ils ont tenté de ligoter l’un des organisateurs, puis l’ont frappé avec le manche de hache avant de s’enfuir « avec 20.000 euros », a poursuivi le porte-parole. Une initiative bouffonne qui a nécessité armes, haine et violence…

Médiéval, alors ? Non, moyenâgeux…

Plaisirs d’été

6

Combien d’entre vous ont été élevés dans le diktat estival du : « Surtout ne pas bronzer idiot ! ». Des générations d’enfants studieux ont subi, pêle-mêle, les visites de musées harassants, de châteaux ennuyeux et d’expositions exténuantes sans jamais broncher. Vous aspiriez à ne rien faire, à vous prélasser au soleil, à enfourcher un vélo sur une route de campagne et à partir loin, très loin des devoirs de vacances et de l’austérité éducative de vos parents. Cependant, il y avait toujours une « bonne» âme dans votre entourage pour stopper votre inclination naturelle à la fainéantise et au farniente. Toujours une grand-mère pour vous alpaguer en plein vol et vous dire : « Et si nous visitions ce château du moyen-âge, sa roseraie est, paraît-il, superbe ? ». Partagé entre le désespoir d’une enfance gâchée et la chance d’être un jour aussi cultivé qu’un bachelier d’avant-guerre, vous suiviez péniblement cette grand-mère qui citait Ronsard et le catalogue Meilland comme d’autres chantent les louanges de l’anisette et de la pétanque.

A ce moment-là de votre existence, vous auriez donné cher pour taquiner le cochonnet et vous affaler devant la télévision. Faire le plein de séries débiles et de plaisirs faciles était votre vœu le plus ardent. Mais vous n’aviez pas le temps, votre programme de lecture et de sorties « culturelles » vous empêchaient de profiter du moindre rayon de soleil. A ce rythme-là, la rentrée de septembre était un soulagement, mieux, une libération. Les années ont passé, vous avez tout fait pour piétiner et oublier cet héritage familial. La majorité obtenue, vous avez délaissé les cloîtres et les bibliothèques sombres pour vous immerger dans le monde des boîtes de nuit et des plages touffues. Rangeant ainsi au placard les leçons de maintien de grand-maman. Ses digressions sur la peinture italienne du XVIIIème siècle et son interminable description de la tapisserie de Bayeux ne vous réveilleront plus la nuit…en sueur. Un jour pourtant, vers la trentaine, vous trouverez que cette grand-mère n’avait pas tort de parfaire (au forceps) votre culture et vous vous surprendrez même à l’imiter. Aujourd’hui, vous ne niez plus qu’un peu de culture en plein cœur de l’été participe d’une bonne hygiène de vie.

Oui, mais alors où aller ? Que visiter ? On frise parfois l’indigestion de festivals en France. Pas une commune qui ne se targue de son « événement » culturel. Les édiles municipaux peaufinent leur agenda de l’été avec autant d’acharnement qu’un communicant politique chasse le bon mot dans un tweet. Avant que débute le flux et le reflux des vacanciers, je vous conseillerais deux « expositions », deux escapades provinciales, loin de la foule et des modes. La première se situe dans le Berry, il s’agit d’une visite (tarif : 5,5 €/ réduit : 4 €) à la fois spirituelle et physique. La montée des 396 marches de la cathédrale Saint-Etienne de Bourges (tour nord). Joyau de l’art gothique, la cathédrale est inscrite depuis 1992 au patrimoine mondial de l’UNESCO. Avant de grimper au sommet de la capitale berruyère, attardez-vous un instant dans la nef, appréciez sa longueur flamboyante, remarquez l’absence de transept, vous ne pourrez rester insensible à l’éclat cristallin des vitraux du XIIIème siècle. Ensuite, un peu de courage, dix minutes d’effort suffisent pour que vous soyez le maître de la ville. Son grand argentier. Une vue spectaculaire à 360° sur une province intacte, sur une cité qui a su se préserver des scories immobilières. Au pied de la cathédrale, vibrez au cœur de la vieille ville avec ses maisons en pans de bois, le Palais Jacques Cœur, l’Hôtel des Echevins, la Halle aux blés, le jardin des Prés Fichaux ou encore la Maison de la Culture inaugurée en 1963 par Malraux actuellement en réfection. Plus loin, respirez la bonne odeur des marais, survivance d’un passé ouvrier. Plus au nord, blottissez votre regard sur les contreforts du Sancerrois et ses terres calcaires. Au sud, ce sont les grandes parcelles ocres qui brillent de leur blé fauché. Cette vue vraiment magique offre une plongée historique, économique et sociologique sur un territoire assez méconnu. La deuxième escapade que je vous propose nous emmène, à l’extrémité ouest de la France, dans le Finistère à Landerneau. Changement de décor, le Pont de Rohan immuable en guise de carte postale vous accueille. Dans cette ville entre Léon et Cornouaille, le fonds Hélène&Edouard Leclerc pour la culture vient d’ouvrir un lieu d’exposition aux Capucins. Ce site entièrement réhabilité a accueilli le premier centre Leclerc en 1949 ! Aujourd’hui, il se compose d’une halle rénovée et d’une grande cour au cœur d’un couvent du XVIIème siècle.

Encore un coup de publicité du médiatique Michel-Edouard dont l’activisme culturel fait parfois crisser bien des dents. Il faut l’avouer, l’homme d’affaires suscite toujours une certaine appréhension lorsqu’il se lance dans des opérations de mécénat. La Grande Distribution, amie des arts est un concept assez révolutionnaire. Mais disons-le franchement, en l’espèce, c’est une grande réussite architecturale et la première exposition consacrée à Gérard Fromanger, l’un des piliers de la figuration narrative est limpide, didactique et réjouissante en plus d’être accessible (tarif d’entrée : 4 €/ Réduit : 2 €). De cet artiste, je ne connaissais rien si ce n’est son tableau intitulé « Salon de thé (1971) » de la Série Boulevard des italiens qui avait servi de couverture au Quarto Gallimard réunissant les romans noirs de Jean-Patrick Manchette. Cette rétrospective couvre cinquante ans de création (1962-2012) des premiers travaux sur la peinture et le tableau aux séries des années 70 en passant par les Quadrichromies des années 80 ou les rhizomes des années 2000. Alors si comme moi, vous avez eu une grand-mère tatillonne sur l’éducation, pour quelques euros, offrez-vous, dans le Centre de la France ou en Bretagne, un bain de culture cet été.

Cathédrale de Bourges
Place Etienne Dolet
18 000 Bourges

Exposition Gérard Fromanger du 24 juin au 28 octobre
Aux Capucins
29 800 Landerneau

*Photo : Gérard Fromanger/rebecca marks

Libéral, moi ? Et comment !

31

Dans la précédente livraison de Causeur Magazine, Frédéric Rouvillois regrette que le Dictionnaire du libéralisme paru chez Larousse, sous la direction de Mathieu Laine, ait été écrit par des libéraux. Cela se conçoit, mais on conviendra qu’un bouquin sur le libéralisme écrit par des antilibéraux, ça n’aurait pas été très original. Peut-être qu’un livre à plusieurs mains avec, par exemple, Laurent Joffrin, Éric Zemmour, Nicolas Demorand, Emmanuel Todd et Jean-Claude Michéa aurait été plus au goût de monsieur Rouvillois, mais le terme de « dictionnaire » eût alors été quelque peu usurpé. C’est un petit peu comme si on demandait à un taliban d’écrire un dictionnaire du judaïsme ; l’exercice ne manquerait peut-être pas d’intérêt, mais je doute que le lecteur y apprendrait quoi que ce soit de valable sur la religion d’Israël.

Deuxième point noir : monsieur Rouvillois s’étonne que le libéralisme ne soit pas décrit comme une forme de conservatisme de droite, voire d’extrême droite. Étant moi-même libéral, je puis vous confirmer que je n’estime pas être « de droite », pas plus que je ne pense être de « de gauche ».[access capability= »lire_inedits »] Je m’inscris là dans la tradition libérale française qui, lorsque ma famille de pensée était encore représentée à l’Assemblée nationale, siégeait au centre et votait, selon les sujets, avec la gauche ou la droite. De la même manière, il eut été étonnant que les auteurs du Dictionnaire présentent le libéralisme comme « un nouveau totalitarisme » ; on peut ne pas être libéral sans pour autant tenir des propos à ce point incohérents. Sur l’anarchisme, enfin, je nuancerais : notre famille de pensée comporte bien quelques anarchistes − les « anarcho-capitalistes » (voir Gustave de Molinari ou Murray Rothbard) − pour autant, l’immense majorité des libéraux admettent la légitimité d’un État − pour peu que ses pouvoirs soient clairement délimités − et ne sont donc pas, de fait, anarchistes.
Frédéric Rouvillois note à juste titre que le Dictionnaire ne comporte aucune entrée pour le terme d’« ultralibéralisme ». Je ne crois pas trahir la pensée des auteurs en affirmant que c’est parce que ce terme, (exception faite des anarcho-capitalistes évoqués plus haut), n’a rigoureusement aucun sens du point de vue des libéraux : « ultralibéralisme » est un anathème qui est au discours politique contemporain ce que le procès en hérésie était à l’Inquisition. Si vous êtes à la recherche d’un écrit qui utilise cette notion à tout bout de champ, je vous suggère le programme du Front de Gauche (où c’est l’UMP qui est ainsi clouée au pilori) ou celui du Front national (qui estime manifestement que le PS est « ultralibéral »). Passons…

Quatrièmement, monsieur Rouvillois s’étonne de ce que la loi Le Chapelier (1791) ne soit évoquée qu’une seule fois alors qu’elle est, selon ses termes, un « aboutissement logique du libéralisme des Lumières ». Je crains que la vérité soit un peu plus complexe. Si le décret d’Allarde, qui cherche à établir la liberté d’entreprendre, s’inspire évidemment des idées des Lumières et, notamment, de celles de Turgot, la loi Le Chapelier qui le suit de quelques mois est, à l’image de son promoteur, d’inspiration nettement plus jacobine. En effet, si le démantèlement des corporations est bien une idée libérale, l’interdiction qui est faite par ladite loi aux salariés de s’associer entre eux et de faire grève ne l’est pas du tout. La raison pour laquelle les libéraux s’y opposent, vous la trouverez notamment chez Adam Smith ou chez Jean-Baptiste Say qui notaient fort justement qu’un salarié isolé n’avait que peu de pouvoir de négociation face à son employeur. Dès lors, et très logiquement, ce sont donc les libéraux, à l’image de Frédéric Bastiat[1. Voir notamment son discours à l’Assemblée nationale du 17 novembre 1849.], qui vont se faire les champions de la liberté d’association et du droit de grève et donc, les plus fervents détracteurs de cette loi. Ce sont d’ailleurs deux libéraux, Émile Ollivier et Pierre Waldeck-Rousseau, qui, malgré l’opposition farouche des conservateurs et des socialistes[2. Notamment de Jules Guesde qui voyait dans le projet de loi de Waldeck-Rousseau une « loi de police » au motif que les syndicats ainsi légalisés devaient déposer à la mairie leurs statuts et la liste de leurs administrateurs.], finiront par obtenir le droit de coalition (1864) et la liberté syndicale (1884).

Et voilà que Frédéric Rouvillois s’insurge de ce que l’on puisse affirmer que les conditions de vie des « prolétaires » se soient considérablement améliorées au cours des XIXe et XXe siècles. Que dire ? C’est ce que tous les travaux de recherche menés sur ce sujet ont conclu : mesurez ça en niveau de revenu, en espérance de vie, en taux de mortalité infantile, en prévalence de la malnutrition ou en occurrence de famines − peu importe − les résultats seront les mêmes. Que les interventions gouvernementales comme la loi Le Chapelier évoquée plus haut ou le fameux « livret d’ouvrier » aient contribué à freiner cette évolution, j’en conviens volontiers, mais nier ce fait majeur de l’Histoire relève de l’aveuglement. Ludwig von Mises avait entièrement raison de dénoncer cette pseudo-paupérisation, « l’une des plus grandes falsifications de l’Histoire » : songez seulement qu’entre le moment où Friedrich Engels publie La Situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845) et la parution du premier tome du Capital (1867), le niveau de vie moyen des Anglais avait progressé de près de 44%[3. Sur la base des données d’Angus Madisson.].

Enfin, sixième et dernière remarque de monsieur Rouvillois : les libéraux ne sont pas d’accord sur tout, y compris sur des sujets fondamentaux. C’est tout à fait vrai et c’est d’ailleurs ce qui fait toute la différence entre le dogme d’une religion et la démarche d’un courant de pensée fondé sur la Raison et « cette quête constante de la vérité » qu’évoque Mathieu Laine dans son introduction. En effet, même sur un sujet aussi central que la démocratie, les avis divergent, les arguments s’affûtent et les discussions vont bon train. D’Alexis de Tocqueville à Hans-Hermann Hoppe, de Karl Popper à Friedrich Hayek et − en l’espèce − de Jean-Philippe Feldman à Raymond Boudon, le traitement de la question démocratique par des auteurs libéraux pourrait emplir des bibliothèques entières. C’était, il me semble, précisément l’objectif de Mathieu Laine lorsqu’il a entrepris ce travail titanesque : montrer ce qu’était vraiment le libéralisme, dans toute sa richesse et toute sa diversité. Mais après tout, comme le note très justement Frédéric Rouvillois, « ce pluralisme n’est un défaut que pour les amateurs de certitudes ».[/access]

Et on tuera tous les Rastas

4

New York City, années 1970. La guerre des gangs fait rage, recouvrant la ville de bruits de fusil à pompe et d’odeurs de cordite. En pleine guerre du Vietnam, Big Apple « abritait trois cent bandes organisées. Beaucoup d’entre elles n’étaient au départ que des milices visant à protéger leurs quartiers de la petite délinquance des héroïnomanes, et de la vague de violence qui avait déferlé avec la consommation de poussière d’ange (…) Les bandes avaient fini par avoir soif de pouvoir et s’étaient mises à envahir le territoire des autres ». A première vue, le synopsis de Rasta Gang rappelle la sous-culture américanisée dans laquelle baigne notre génération de larves biberonnées aux jeux vidéos et autres séries exaltant l’American way of life version glamour ou bad boy.

Son auteur Philip Baker n’est pas un écrivain assermenté mais un fin connaisseur des gangs jamaïcains de Brooklyn. Et pour cause. En 1994, lorsqu’il rencontra son traducteur Thierry Marignac, sous le coup d’un mandat d’arrêt international, Baker allait fuir les Etats-Unis pour échapper à la justice britannique. Il est fort possible que l’auteur jamaïcain, à la langue presque classique, sinon élisabéthaine, ait ensuite renoué avec son passé de mafieux et regagné Kingston, où un certain Philip Baker est tombé sous les balles de la police en 2004.

En écrivant Rasta Gang, l’ancien taulard a en tout cas su mettre son expérience criminelle au profit d’un polar cinglant de 500 pages, axé autour de la vie de son héros, que l’on suit de l’adolescence à son dernier souffle. A Eastern Parkway, Danny Palmer a 14 ans. Depuis qu’il a débarqué de Jamaïque avec ses deux parents il y a quatre ans, il subit les quolibets des afro-américains, ces « Yankees » souvent prêts à en découdre avec les « nègres » venus des Antilles. Jamais en retard d’un préjugé raciste contre leurs frères caribéens, les petits caïds qui règnent sur Brooklyn houspillent, rançonnent voire assassinent leurs lointains cousins en calquant l’esthétique vengeresse de Malcolm X sur la force brute de Scarface.
Après le meurtre de son meilleur ami Paul, dont le corps finit tailladé par la jeune afro-américaine Charmane, le destin de Danny est scellé : il épousera la cause Rasta et naviguera dans les eaux troubles des Posse, ces gangs de malfrats jamaïcains au nom de west-tern que le gouvernement de Kingston a exfiltrés au nord du continent pour obtenir un semblant de paix civile in domo et réguler le trafic de marijuana. La ganja puis les drogues dures, voilà justement le nerf de la guerre entre Jolly Stompers, Vandals, Tomahawks et toutes les autres officines criminelles, sans parler des mafias sicilienne et colombienne, qui s’immiscent dans ce marché déjà encombré par les revendeurs dreadlockés.
Peu à peu, Danny se construit une réputation de caïd rasta sévèrement burné. Très loin de l’image d’Epinal du reggaeman tirant sur son joint en professant l’amour universel, Danny et ses comparses remplissent leur shilom d’herbe afin de préparer la vendetta destinée à asseoir leur position sur le marché du crime et des narcotrafiquants.

Le traumatisme du deuil de Paul transforme d’ailleurs Danny en animal glacial à sang froid, capable de tuer sans coup férir lorsque ses intérêts – marchands donc vitaux, telle est la dure loi des gangs – sont en jeu. « Vivre avec les Rastafariens, c’était vivre dans un monde solitaire et tragique. La mort était le prologue et l’épilogue de chaque journée (…) La haine me soufflait sur la nuque à chaque minute passée en leur compagnie » note-t-il, lucide, au cours de sa phase d’initiation aux lois du milieu.
Si les gros calibres en tous genres vous attendent à chaque chapitre sur fond de Bob Marley, l’un des points d’orgue du roman reste une course-poursuite infernale en Mustang à côté de laquelle le Bullit de Steve McQueen vous semblera une paisible promenade en auto-tamponneuse. Outre la puissance de réfraction du décorum new-yorkais des seventies, dont le maillage ethnique rappelle étrangement la nouvelle géographie sociale française, la plume de Philip Baker frappe par ses éclats d’obus aussi intempestifs et imprévisibles que les fusillades des gangs. Ainsi, au détour d’un square grouillant de prostituées héroïnomanes, l’auteur file somptueusement la métaphore pour décrire l’attrait qu’exerce la blanche sur ces misérables hétaïres : « Elles étaient dans les serres d’une créature fatale, une séductrice qui les attirait avec une promesse d’étoiles contenues dans un petit paquet de cellophanes. Mais elle ne donnait que la mort : une mort lente au cours de laquelle elle saignait ses victimes de toute pensée rationnelle et récompensait ses esclaves décervelées avec les plaies purulentes du désespoir. Cette séductrice devenait une déesse toute-puissante, mais c’était une divinité macabre et sans merci, dont les anges étaient ces macs élevés au rang de maîtres dans un monde où sans elle ils n’auraient rien été ».

Au-delà de ses prouesses de style, Baker lâche ses personnages dans une jungle urbaine profondément amorale, où les liens du sang et les prétendus codes d’honneur ne servent que de paravents aux intérêts bien compris de la marchandise. Dans cet univers de concurrence pure et parfaite, tout le monde en prend pour son grade, des Noirs « condamnés à vivre un enfer qu’ils avaient eux-mêmes créé » aux experts sociaux blancs, que la démission de l’Etat fédéral accule à la plus amère ironie : « Je croyais que l’homme blanc était un diable et que les frères de race se serraient les coudes » assène le proviseur du petit Danny lorsque celui-ci, jusqu’à présent bon élève, commet sa première incartade. Faute de moraline, Philip Baker nous injecte un solide sérum contre les simplifications abusives que nous vendent en vrac l’antiracisme hémiplégique, l’angélisme frelaté, l’utopie libérale du doux commerce, et le culte réactionnaire des lieux d’enfermement. Véritable leçon de choses, l’itinéraire de Danny Palmer balaie chacune de ces figures imposées par les doxas concurrentes du marché politique.

A l’image de leur figure de proue, les caractères de Rasta Gang restent désespérément humains, dussent-ils repousser les limites du criminellement correct jusqu’aux limbes de la barbarie. Ceci dit, avant d’acheter votre ticket pour le Bronx, n’oubliez pas d’abandonner vos dernières illusions sur la nature humaine. Il pourrait vous en coûter cher, très cher…

Rasta Gang, Philip Baker (Moisson rouge, réédition poche), traduit par Thierry Marignac

*Photo : Studio SSAMO

La tour des femmes

2

Si d’aventure il vous arrivait de venir cet été vous perdre dans les Marches de l’Est -là où les autochtones vivent vêtus de peaux de bêtes et coiffés de casques à pointes dans des casernes humides entourées de carcasses de hauts-fourneaux rongés par la rouille- sachez cependant qu’il est un joli coin de Moselle appelé le Saulnois, un pays de salines autrefois. Dans une petite cité, jadis prospère, où naquit le Peintre Georges de La Tour (1593-1652), Vic sur Seille, se trouve un petit musée départemental de facture contemporaine dans lequel, outre le chef-d’œuvre bouleversant dudit George de La Tour, Saint Jean Baptiste dans le désert, se tient jusqu’au 2 septembre une exposition ambitieuse quoique modeste consacrée à une immense artiste allemande de la première moitié du vingtième siècle : Käthe Kollwitz (1867-1945).

Quasi inconnue en France, sa renommée outre-Rhin est indéniable; ici certains se contenteront de dire de façon un peu condescendante qu’elle a fréquenté l’atelier de Rodin, une autre sculptrice fameuse avait fréquenté son lit avec le destin que l’on sait. Difficile d’être une artiste de sexe féminin à cette époque, de nos jours être sexué est un luxe assez ringard. De Rodin elle n’a heureusement appris que la technique, « la mise en volume », parce que pour ce qui est du graphisme (dessin gravure) elle le dépasse largement et n’a rien à envier aux plus grands de ses contemporains: sa maitrise du dessin et de la gravure est époustouflante. Pour moi, ses bronzes dépassent ceux du viril Auguste, qui m’a toujours semblé être un peu trop maniéré, théâtral: c’est toujours la pose et le corps musclé à la grecque et l’émotion feinte… Je suis injuste avec Auguste, soit, mais chez Käthe, pas d’afféterie, pas de maniérisme, des corps humains réduits à leur plus simple expression: de la chair et du mouvement et l’émotion pure exhalée, féminine quant aux choix des thématiques: la mère protectrice, la douleur, la joie des corps (mère-enfant) la perte de l’enfant aussi qui marqua son existence. Corps blottis, amalgames de chair entre inquiétude amour et souffrance, dessins terribles de révoltes, de femme violée, de misère, de paysans face à la mort, de guerre et j’en passe (tout ce qui devint l‘essentiel pour les expressionnistes, dont elle n‘est pas esthétiquement parlant, elle reste « classique »): chrétienne et pacifiste, à certains moments proche des socialistes, toute son œuvre tourne autour de la douleur et sur ses autoportraits, si elle sourit, transparait une personnalité bouleversante…

De cette petite exposition qui met l’artiste en parallèle avec Dürer, Rembrandt, De La Tour, les monuments aux morts, le christ au tombeau et bien sûr Rodin, vous ne ressortirez pas indemnes et surtout vous aurez découvert une des plus grandes artistes du siècle passé dont le musée éponyme est à Berlin.

Alors si par hasard vous vous égarez dans les Marches de l’Est…

Musée Georges de La Tour, place Jeanne d’Arc, 57630 Vic sur Seille

Lucide, mode d’emploi

1

1. Thomas Bernhard ou le syndrome du pilier de café. Le conseil avisé que donne Thomas Bernhard, Jonathan Taylor ne l’a pas suivi. Quel est ce conseil ? « Gardez-vous de visiter les lieux des écrivains, des poètes et des philosophes, après cela vous ne les comprendrez absolument plus. » Qui est Jonathan Taylor ? Un écrivain américain qui admire Thomas Bernhard au point d’organiser un voyage dans son village natal d’Ohlsdorf, en Haute-Autriche.

Un voyage d’admiration… Quelle ineptie ! se serait exclamé Thomas Bernhard. La véritable intelligence ne connaît pas l’admiration. « Les gens vont comme avec un sac à dos dans toutes les églises et dans tous les musées, et c’est pourquoi ils ont toujours ce maintien courbé, répugnant, qu’ils ont bien tous dans les églises et les musées » , a-t-il encore dit.[access capability= »lire_inedits »]

Il en fallait plus pour arrêter Jonathan Taylor. Il voulait voir la Suzuki Samouraï vert foncé − soit dit en passant, et bien que cela importe peu : ma voiture préférée − et il l’a vue. Il a bavardé avec le frère de Thomas Bernhard, qui est médecin. Ce dernier s’est montré d’autant plus prévenant qu’il sait que les œuvres de Bernhard n’ont trouvé qu’un faible écho parmi les lecteurs anglophones. Ils pensent qu’elles ressemblent à du Samuel Beckett et se disent : on a déjà eu cela, pourquoi en aurait-on besoin à nouveau ?

Jonathan Taylor observe que, dans toutes les pièces de la demeure de Thomas Bernhard, alors qu’il ne buvait pas, se trouvaient les meilleures bouteilles de xérès et de vermouth. On pouvait également y écouter les Variations de Goldberg jouées par Glenn Gould. Mais le docteur Fabjan, le frère de Thomas donc, lui révéla qu’il aimait aussi beaucoup Prince et les schlager viennois. Jonathan Taylor n’en revenait pas. Il s’est alors demandé si toute cette mise en scène, qui était l’œuvre du docteur Fabjan, n’était pas à l’image de l’œuvre de son frère, c’est-à-dire essentiellement satirique.

Jonathan Taylor a alors compris à quel point Thomas Bernhard était un auteur typiquement viennois, même s’il détestait les cafés viennois parce qu’il y était toujours confronté à des gens comme lui. Il fuyait les cafés littéraires, mais comme il était atteint du syndrome du pilier de café, il ne pouvait pas s’empêcher d’ y entrer tout le temps, bien que tout en lui se rebellât à cette idée.
Comme tout cela a dû sembler étrange à un écrivain américain ! Mais c’est précisément ce sentiment d’étrangeté qui fait tout le charme et la drôlerie de ce pèlerinage dans les hauts lieux bernhardiens. On se délectera en le lisant dans l’excellente revue Believer.

2. Eva Miranda ou la philosophie du commérage. Giovanni Barbieri était encore imberbe lorsqu’il envoya ses premières lettres à Vittorio Giardino. Il avait du goût, ainsi qu’une forme d’humour très particulière qui incita l’auteur de Vacances fatales à lui répondre. Dès lors, Barbieri le bombarda de missives plus spirituelles les unes que les autres. Voici quelques exemples de ces incipit postaux : « Cher Monsieur Giardino, ne me laissez pas transpirer dans la boîte aux lettres de votre atelier tandis que vous voguez sur les mers tropicales… » Ou encore : « Très honorable et estimé Monsieur Vittorio Giardino, ainsi que je vous en menaçais dans mon précédent envoi, je suis encore là, en chair et en plume, prêt à reprendre mon ramage… » Ou enfin : « Cher, cher Monsieur Giardino, je sais que les apparences sont contre moi. Je sais que j’écris trop et trop souvent, mais cette lettre, je vous la dois. »

Au début, Giardino est persuadé que son correspondant est victime de la phase typique maniaco-adolescente d’écriture diarrhéique. Mais les années passant, il se prend d’amitié pour ce jeune homme bigleux et timide, passionné par les soap opera et les séries télévisées − même les plus rebutantes qu’il suit juste par « conscience professionnelle », bien sûr. Le soap opera, explique-t-il à Giardino, est beau d’une beauté vulgaire et voyante qui attire l’attention et induit au péché.

Et c’est ainsi que Giardino et Barbieri, dorénavant inséparables, se lancent dans cette bande dessinée, parodie de soap qu’est Eva Miranda2, devenue au fil des années un classique du genre. Ils sont tous les deux persuadés, et ce n’est pas moi qui leur donnerait tort, qu’il y a dans la nature humaine une incoercible aspiration au degré zéro de l’intelligence. Aspiration qui trouve son apothéose dans le commérage. Il est d’ailleurs surprenant qu’aucun philosophe n’ait jamais écrit une philosophie du commérage…. Comme l’écrit Barbieri, « le commérage apparaît à l’aube de l’humanité. Dès ses premiers grognements, l’Homme (mais aussi la Femme et la Belle-mère ) exerça son intelligence supérieure dans un domaine interdit aux animaux, incapables de s’élever à de telles hauteurs : se mêler des affaires d’autrui. » La très jouissive Eva Miranda devrait constituer le prolégomène indispensable à toute philosophie du commérage.

3. Michel Foucault et Thomas Szasz. Ronald Laing a rendu un immense service à Michel Foucault en réduisant son Histoire de la folie à l’âge classique de 300 pages, en supprimant toutes les notes et en lui donnant pour titre anglais : Madness and Civilization. Il avait conscience que l’érudition n’est que de la poussière destinée à meubler des crânes vides. Michel Foucault en convenait. Il convenait aussi que le livre de son ami Thomas Szasz, sommité de la psychiatrie américaine, Fabriquer la folie, était nettement supérieur au sien. Il l’a d’ailleurs répété dans un entretien que nous avions réalisé pour Le Monde.

Si j’y reviens, c’est que la complicité et les affinités intellectuelles qui liaient Michel Foucault, souvent considéré à tort comme un gauchiste, et Thomas Szasz, le libertaire insolent, ont été esquivées par les intellectuels français. Je me souviendrai toujours de Michel Foucault me disant, au terme d’une soirée passée chez lui : « Je suis un libéral comme vous. Et d’ailleurs je ne comprends rien aux masses. »
Mais ce qui m’incite aujourd’hui à revenir sur les positions communes de Michel Foucault et de Thomas Szasz, c’est que ce dernier vient de publier un essai qui aurait ravi son ami français : Suicide Prohibition : the Shame of Medicine. Il faudra que je l’offre à Patrick Declerck, autre esprit libre nourri de psychanalyse, qui publie ces jours-ci son autobiographie chez Gallimard sous le titre : Démons me turlupinant6. Un de ses chapitres commence ainsi : « Ce n’est pas pour me vanter, mais je soupçonne que je ne voulais pas naître. »
Nous voici en famille.

Dans son classique Les Naufragés, Patrick Declerck, qui a passé plus de quinze ans à côtoyer les clochards de Paris, disait qu’ils ont cette hautaine noblesse de ne plus faire de phrases, de ne plus croire au progrès ou en l’avenir de l’homme. De ne plus croire au fond en rien d’autre qu’au néant et à la mort. C’est là toute la religion qu’ils ont et ils n’en veulent pas d’autre. « Nous ne sommes pas si nombreux, nous les hommes, à pouvoir vivre sans espoir », concluait-il. À ceux qui ont abandonné tout espoir, on ne peut que recommander la lecture de Thomas Szasz et de Patrick Declerck. Comme tous les nihilistes pur jus, ils sont d’une drôlerie qui vous réconcilierait presque avec les misères de l’existence.[/access]

Revue Believer, éditions Inculte, printemps 2012.
Eva Miranda, Giardino et Barbieri, bande dessinée chez Casterman.
em>Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault, Gallimard.
Fabriquer la folie, Thomas Szasz, Payot.
Suicide Prohibition : the Shame of Medicine, Thomas Szasz, Syracuse University Press.
Démons me turlupinant, Patrick Declerck, Gallimard.
Les Naufragés, Patrick Declerck, collection Terre humaine, Plon.

*Photo : Abode of Chaos

Scandale pédophile dans le football américain

1

Aux Etats-Unis, les deux grandes idoles populaires sont la religion et le football. Pas le soccer, le foot venu d’Europe, mais le « vrai », qui avec son ballon ovale et ses équipes de onze joueurs casqués, est devenu le premier sport national américain, loin devant le baseball et le basket. Violent et brutal comme l’Amérique, c’est le panem et circenses version USA. Mais il ne s’agit pas d’un simple « show » car l’argent, cette autre composante essentielle des légendes américaines, y joue un rôle majeur.

Grace aux droits de retransmission et à la pub (60% du temps d’antenne lors de la finale du Super Bowl !), les grand-messes sportives rapportent aux chaines de télévision plus de 20 milliards de dollars chaque année. On peut ainsi comprendre comment le propriétaire des Dallas Cowboys, Jerry Jones, a pu engranger l’an dernier 1.85 milliard en remplissant son stade de 15 000 sièges, sans compter les revenus des sponsors (50 millions) et la vente des produits dérivés. A 36 ans, le dieu du stade Peyton Manning a récemment signé un contrat de cinq ans avec les Denver Broncos pour 96 millions de dollars. Ce mélange de célébrité, d’argent et de performances sportives fait du football américain une quasi religion nationale capable de pousser une mère de famille qui suit les exploits de son gamin de huit ans à crier « Tue-le ! » pour l’encourager contre son adversaire sur le terrain.

La voie royale pour accéder au monde magique du foot professionnel de la National Football Association (la NFL), c’est le Collège Football, c’est-à-dire les équipes des universités. Il a ses lieux de pélerinage, comme l’Université de Miami, celle de Californie du sud, Notre-Dame en Indiana, ou l’Université de Pennsylvanie (PSU). Et comme dans certaines églises, il y a aussi des scandales et des placards remplis de squelettes.
Jerry Sandusky entraîna la défense de la célèbre équipe de Penn State University, de 1969 à 1999, où il forma les meilleurs « line backers » de la NFL. Ce sont les dingues entre les dingues. Joueurs clés, ils ont non seulement besoin de beaucoup de muscles mais aussi d’un cerveau bien fait pour anticiper, évaluer, et décider rapidement comment réagir à l’évolution du jeu. C’est la position dont les « kids » rêvent quand ils commencent à jouer et n’ont pas encore le lancer de main d’un « quater back », le capitaine de l’équipe en charge de passer le ballon.

De sa prison, où il purge sa peine de soixante ans de réclusion criminelle, Jerry Sandusky, 68 ans, nie toujours avoir violé dix garçons, mais les faits accablants ont convaincu les jurés et le public américain qui a suivi le procès avec la même attention que celui d’OJ. Simpson en 1995. Les plus vieilles victimes de Jerry Sandusky l’accusent d’avoir commencé à abuser d’elles dans les années 1970, quand il était assistant coach et gérant d’un club de charité (The Second Mile) ayant pour mission d’aider les enfants démunis à accéder au plus haut niveau. Il semble que les agissements de Sandusky aient perduré au fil de sa longue et brillante carrière, jusqu’à sa retraite en 1999. Il n’a même pas épargné son propre fils qui a fini par témoigner contre lui…

Son procès s‘est achevé le 22 juin dernier, mais le scandale ne fait que commencer : comment un tel prédateur sexuel a-t-il pu agi impunément pendant des décennies dans une institution aussi prestigieuse que Penn State University (PSU) ? Lors des auditions, l’assistant coach Mike McQueary, a en effet révélé que pas plus tard que le 9 février 2010, il avait vu Sandusky violer un enfant défavorisé de 11 ans dans les douches du stade. Le lendemain, McQueary rapporta les faits au coach Joe Paterno, qui en référa au directeur athlétique Tim Curley, ainsi qu’à l’employé de PSU en charge de la police du campus. Résultat : l’université interdit à Sandusky d’emmener des enfants de Second Mile dans l’enceinte du bâtiment sportif de PSU. Personne n’a prévenu la police ou les services de protection des mineurs. Coach Paterno n’a pas insisté; le Président et l’administrateur prétendent même qu’il n’a pas évoqué d’incident à caractère sexuel…
Mais Paterno est un héros national, un grand quarter back de son époque, le pape du programme de football de Penn State University. Son nom est synonyme de succès, de sueur et de dévouement au dieu du football. Il a reçu les plus prestigieux honneurs sportifs tout au long de sa carrière, son nom est gravé sur le « mur de la gloire » et il est adulé par ses élèves et leurs parents. Avec son accent de Brooklyn, où il naquit en 1926, Joe Paterno s’est taillé une légende dans le costume du fils d’immigrants italiens fier de porter haut les couleurs et les valeurs du football. Les Américains adorent ce genre de parcours.

Le 12 juillet, le rapport de Louis Freeh, ancien directeur du FBI reconverti en enquêteur de haut niveau pour un cabinet d’avocats estime que pour la hiérarchie de PSU le « souci de traiter Sandusky humainement était plus fort que le désir de protéger les enfants ». Il conclut : « Ils ont failli à leur devoir de protéger les enfants contre les agissements » de Jerry Sandusky. Bref, ils sont complices de pédophilie. Le Président est remercié fin 2011 et il risque un long séjour en prison. Paterno est mort d’un cancer à l’âge de 85 ans, le 22 janvier dernier. Que voulaient-ils donc sauver en camouflant les abus sexuels de Sandusky ?

Défendre à tout prix la réputation de PSU ? Pire : Paterno, le directeur sportif, l’administrateur et l’ancien Président de PSU, sont tous les trois au service d’un système qui brasse des centaines de millions de dollars. Spanier, l’ex-Président de cette fac publique, percevait un demi-million de dollars par an. C’est qu’il faut beaucoup d’habilité, de diplomatie, d’arrogance et d’entregent pour faire payer les bailleurs de fond comme le Comité des Alumni (l’Association des anciens et fiers élèves de PSU) et les parents.
Ces écuries de champions de foot américain offrent non seulement des bourses scolaires aux athlètes, mais aussi le gîte et le couvert dans les meilleures chambres du campus et les restaurants alentours. Il est fréquent de voir dans les bureaux de ces facs, le père d’un de ces veinards venu faire monter les enchères entre les universités concurrentes négocier une voiture de sport, un revenu occulte, ou des vacances à Hawaï. Face à une concurrence aussi acharnée, les présidents de collèges et leurs comités ne résistent pas longtemps. Pour la gloire de la fac…

Avant de quitter Penn State fin 2011 lorsque cela commençait à sentir le brulé, Paterno avait ménagé ses arrières et obtenu après 46 ans de bons et loyaux services : 3 millions de dollars en bonus en reconnaissance de sa carrière ; 500 000 autres pour… sa carrière ; 900 000 en parts sur les revenus audiovisuels de 2011 ; l’annulation de deux prêts accordés par l’université d’une valeur de 350 000, sans oublier 1000 $ mensuels alloués à vie à Madame Paterno – sans explication – et l’accès gratuit aux équipements sportifs de Penn State accordé à la famille Paterno, sans compter la retraite du bon vieux Joe. Or, non seulement ces divers privilèges et émoluments ne lui ont pas été retirés après la révélation du scandale, mais Mme Paterno a cru de son devoir de sauver l’image post mortem de son idole de mari. La famille du défunt s’est en effet fendue d’un communiqué de presse démentant les conclusions du rapport Freeh en réaffirmant l’intégrité du coach et annonçant la commande une contre-enquête. Depuis, les rangs des soutiens de Paterno se sont clairsemés, et les réactions des américains ont viré au dégoût.

La seule personne qui sort grandie de cette affaire sordide est…la justice américaine. Saisie, elle a ouvert les enquêtes nécessaires, inculpé et condamné Sandusky avant d’aujourd’hui poursuivre ses complices. Notons d’ailleurs que le système judiciaire américain avait déjà été pionnier dans les affaires de pédophilie apparues au sein de l’Eglise Catholique, à la différence de nombreux autres pays…

Un but français

6

Nous sommes le 23 juin 1984, j’ai 12 ans et demi et je vis dans un petit village du Jura. Dans cette maison, que mes parents ont fait construire sur un terrain familial non loin de celles qui les ont vus naître tous les deux, nous sommes assis devant le poste de télévision qui retransmet la demi-finale du Championnat d’Europe des Nations, qu’on n’appelle pas encore du nom d’une monnaie inique. La France s’est qualifiée brillamment dans la phase de poules puisqu’elle a gagné ses trois matches avec un Michel Platini au sommet de sa forme. Je crois bien me souvenir que nous sommes plutôt confiants, Papa et moi, malgré le traumatisme subi deux ans plus tôt, en vacances dans l’Esterel, lorsque nous avions vécu la terrible nuit de Séville sous l’auvent de la caravane pliante familiale. Cette nuit-là, après le tir au but vainqueur de l’horrible Horst Hrubesch, j’avais pleuré l’injustice faite à notre sélection nationale, revoyant les images de Battiston sortant sur une civière, Platini lui tenant la main, après l’agression impunie du terrible Harald Schumacher mâchant son chewing-gum.[access capability= »lire_inedits »]

Je crois bien me souvenir qu’il faisait chaud ce 23 juin. À Marseille, où avait lieu le match, et chez nous aussi. En première mi-temps, Jean-François Domergue inscrit sur coup franc le premier but français. Domergue, c’est l’invité de dernière minute. Le titulaire du poste d’arrière-gauche, Manuel Amoros, était suspendu pour avoir mis un coup de boule[1. Vingt-deux ans avant Zidane en finale de Coupe du monde ! Materazzi n’est donc pas le premier à subir l’assaut d’un crâne français dans une compétition internationale.] à un joueur danois lors du premier match du tournoi. Le Toulousain le supplée avec talent et se paie donc le luxe d’imiter le maître es-coup-franc « Platoche » en nettoyant la lucarne de Bento, le portier portugais. À un quart d’heure de la fin du match, Jordao égalise d’une tête lobée qui surprend Bats. Ce sera la prolongation. Les fantômes de Schumacher, de Rummenigge et de Hrubesch rôdent aux alentours de la maison. Je sens bien que Papa est encore plus tendu que moi. Comme il a raison d’être tendu ! Quelques minutes après le début de cette prolongation, le facétieux et si talentueux Chalana, maître à jouer de la sélection lusitanienne, parvient à centrer pour Jordao qui, d’une reprise complètement ratée d’un point de vue technique, envoie néanmoins le ballon au fond des filets français. Les fantômes de Hrusbesch et de ses copains viennent de passer la porte-fenêtre et d’entrer dans la baraque. Il reste cinq minutes. Sur une action menée par Platini, Domergue égalise. Les tirs au but se précisent. Hrubesch et Schumacher dansent sur la table basse, carrelée, du salon. Soixante secondes à jouer. Jean Tigana, à 25 mètres du but adverse, tente une passe en profondeur pour Platini. Un joueur portugais a intercepté mais Tigana − dont Papa dit qu’il a un moteur dans le ventre − a continué son action. Il arrache le ballon au défenseur et continue sa chevauchée, déborde sur le côté droit de la surface de réparation. Un autre défenseur tente de l’arrêter épaule contre épaule. Mais malgré ses 60 kilos tout mouillé, « Jeannot » parvient à centrer. Platini, seul au milieu d’un millier de Portugais − dans mon souvenir, ils sont au moins ce nombre, contrôle le ballon et propulse le cuir au fond. Comme pour chasser Horst et Harald qui dansent sur la table basse, le poing de Papa frappe violemment cette dernière et fend un rectangle de carrelage. Pendant des années, nos visiteurs prendront l’apéritif sur cette table et remarqueront ce stigmate dont nous nous ferons un plaisir de rappeler l’origine.

Ce but français, vécu dans une maison française d’un village français, reste encore en moi. Parce qu’il nous a mené en finale pour la première fois et que la sélection française l’a gagnée. Mais surtout parce, contrairement à ce qui se passa quatorze ans plus tard, on ne fit pas dire à cette compétition remportée ce qu’elle ne signifiait pas. On ne lui donna pas une signification politique ni sociologique. Tigana était né à Bamako, Platini était de parents italiens mais on ne célébra pas la France « black-blanc » (il n’y avait pas encore de Beur dans l’équipe). C’était l’équipe de France. Point. Elle jouait bien. On ne se posait même pas la question de savoir si les mecs chantaient La Marseillaise. Platini la chantait-il ? Je ne m’en souviens plus. Je me souviens en revanche que Tigana avait un accent provençal de toute beauté[2. Zidane aussi est doté d’un joli accent marseillais. Mais que voulez-vous ? Il fallait célébrer − ou dénigrer − le Beur, pas l’enfant de Septèmes-les-Vallons.], et on ne voyait pas en lui le Noir. La question ne se posait pas. Les racialistes d’extrême droite comme ceux de la « gauche diversitaire » avaient à peine commencé leur interminable travail de sape.

Ce but estampillé Tigana-Platini, ce but français, tellement français, il reste dans ma mémoire. Ils avaient tellement envie, ils avaient tellement faim de victoire. Ils étaient l’équipe de France, ils jouaient bien et nous en étions fiers. Les seules couleurs qui importaient alors, ce n’était pas celles de leurs peaux mais celles, tricolores, de notre drapeau.[/access]

*Photo : FFF

Quand t’es pas flou, y’a quand même un loup !

3

L’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas) a annoncé ce jeudi avoir déposé plainte au tribunal de Mende (Lozère) contre un eurodéputé qu’elle accuse d’avoir encouragé les bergers à régler à coups de fusil leurs différends avec canis lupus. La plainte vise ce député européen pour « incitation à la destruction d’une espèce protégée », précise l’Aspas dans un communiqué.

L’objet du délit ? Une déclaration sans équivoque faite le 17 juillet sur Radio Totem : « Pour moi, les choses sont claires: si le loup risque d’attaquer un troupeau, la meilleure façon de faire, c’est de prendre le fusil et de tirer », avait déclaré l’élu. « Ce qui se passe dans les Alpes est absolument intenable pour les éleveurs et si cette menace risque d’arriver ici dans les Cévennes, ça va être intenable encore. Donc je ne crois pas qu’au nom de la biodiversité on doive accepter », a ajouté l’élu supposément lupophobe.
L’Aspas rappelle que le loup « est une espèce strictement protégée en France » et que « sa destruction et l’incitation à la destruction sont illégales ». Selon elle, cette prise de position est « au niveau de l’anti-écologie primaire ». L’infraction pénale reprochée à l’eurodéputé est, d’après l’association, « passible de 15.000 euros d’amende et d’un an d’emprisonnement ».

Ah oui au fait, j’ai oublié de vous dire le nom de cet eurodéputé que les soi-disant amis des bêtes veulent crucifier. C’est un certain José Bové. Comme quoi même après des années passées en réunions chez les Verts et en colloques chez les altermondialistes, il n’a pas tout perdu de son bon sens paysan.

Quand le PCF voulait « arrêter l’immigration »

7

Un maire de banlieue parisienne a suspendu quatre animateurs d’une colonie de vacances qui avaient jeuné pendant le Ramadan, arguant d’une possible mauvaise condition physique. Cet édile a reçu le soutien du FN. Mais devant la bronca, il a finalement décidé de ne plus imposer aux animateurs de s’alimenter en août « pour apaiser le débat ». Or, cet élu n’est pas un fan de Claude Guéant ou un sympathisant de Riposte Laïque, c’est Jacques Bourgoin, maire de Gennevilliers et membre du… PCF.

Jacques Bourgoin s’est déjà fait connaître en mars 2011 en imposant un couvre-feu aux mineurs de sa ville après la mort d’un jeune dans des violences entre bandes rivales. Une telle fermeté vient-elle d’une quête des voix FN ? Bourgoin n’en a pas spécialement besoin. A Gennevilliers, Marine Le Pen n’a recueilli que 10,71% des voix à la présidentielle (contre 17,9% au plan national), à l’inverse Mélenchon a obtenu 28,04% des voix et Hollande 40,30%.

Autre élu PCF aux positions atypiques : Patrice Carvalho, député-maire de Thourotte. Ce dernier s’est opposé au droit de vote des étrangers en des termes forts. « L’intégration ne se fait pas par le vote, mais en parlant la langue et en participant à la vie collective », avait-il clamé dans Le Monde, dénonçant « les dames qui ont des foulards sur la tête et qui ne parlent pas français ». Mais à l’inverse de Bourgoin, Carvalho est soumis à une forte concurrence du FN. Il a été élu député en juin dans une triangulaire avec l’UMP et FN et Marine le Pen a obtenu 25,54% des voix dans sa ville lors de la présidentielle.

Il y a aussi le cas d’André Gérin, ex-député de Vénissieux qui fut un fervent partisan de l’interdiction du voile intégral. En juin 2011, il avait publié un billet sur son blog estimant que « l’immigration n’est pas une chance pour la France » et que « limiter y compris l’immigration régulière devient vital face une situation intenable et explosive dans des centaines de villes populaires ». Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF, avait qualifié ses propos d’ « indignes ».

Pourtant, Gérin n’est pas le premier communiste à réclamer une limitation de l’immigration. En janvier 1981, c’était le cas de… Georges Marchais. Le secrétaire général du PCF adresse alors une lettre au recteur de la Mosquée de Paris Hamza Boubakeur. A l’époque, le maire giscardien de Saint-Maur des Fossés fait détruire un foyer d’immigrés et les renvoie vers la ville communiste de Vitry. Les immigrés s’abritent dans un foyer insalubre. Face au danger, le maire PCF fait détruire ce foyer.
Loin de condamner son élu, Marchais prend la plume pour répondre au recteur de la Mosquée de Paris. Pour lui, la destruction du foyer de Vitry n’était qu’une « riposte à l’agression raciste » du maire de Saint-Maur, qui refusait de prendre sa part dans l’accueil des immigrés. Marchais va plus loin et « approuve (le) refus (du maire de Vitry) de laisser s’accroître dans sa commune le nombre, déjà élevé, de travailleurs immigrés ».

Ce que craint Marchais, c’est le coût de l’immigration dans les communes les plus pauvres : « Les charges d’aide sociale nécessaire pour les familles immigrées plongées dans la misère deviennent insupportables pour les budgets des communes peuplées d’ouvriers et d’employés ». Il dénonce aussi une pression sur les salariés les plus précaires : « Quant aux patrons et au gouvernement français, ils recourent à l’immigration massive, comme on pratiquait autrefois la traite des Noirs, pour se procurer une main-d’œuvre d’esclaves modernes, surexploitée et sous-payée ». Et il conclut : « C’est pourquoi nous disons : il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage ».
Marchais lie donc fermeté sur l’immigration et pensée communiste. Pour lui, la limitation de l’immigration relève bel et bien de la protection des travailleurs et non de préjugés racistes. Sauf à penser que le dirigeant d’un parti historiquement anti-colonialiste et antifasciste serait en fait un agent double de l’extrême droite, haïssant l’islam et les Maghrébins.

En février 1981, Marchais récidive. Il se rend à Montigny-les-Cormeilles, ville dirigée par un certain Robert Hue. A l’époque, le futur successeur de Marchais venait de manifester devant le logement d’une famille accusée de trafic de drogue. Dans son discours, Marchais, vient une fois de plus au secours de son élu : « Nous posons le problème de l’immigration, ce serait pour favoriser le racisme ; nous menons la lutte contre la drogue, ce serait parce que nous ne voulons pas combattre l’alcoolisme prise par notre clientèle (…) Pour la jeunesse, je choisis l’étude, le sport, la lutte et non la drogue (…) Alors, comme l’autre jour un dirigeant socialiste, ils crient tous en chœur : ‘pétainisme !’ Quelle honte, quelle idée lamentable ces gens-la se font des travailleurs (…) Je le dis avec toute la force de mon indignation, de telles attaques ne déshonorent que leurs auteurs et ils ne méritent que le mépris ».

On répondra que Marchais cherchait déjà à éviter la concurrence du FN. Sauf que début 81, le FN est groupusculaire. En 1980, le parti frontiste ne compte que 270 adhérents. Aux législatives de 78, le FN n’a obtenu que 0,33% des voix. Il faudra attendre Dreux et les élections cantonales de 82 pour assister à la première éclosion du Front. A cette époque, la concurrence au PCF vient plus du PS et de Mitterrand que de Jean-Marie Le Pen.

La ligne Marchais n’est donc une surenchère autour de l’extrême droite. Au contraire, défendre l’autorité de l’Etat, réguler les frontières, c’est défendre les classes populaires. C’est s’assurer que les habitants des HLM ne croisent plus de dealers en bas de leur immeuble, c’est équilibrer le marché du travail au profit des plus précaires. De même, défendre la laïcité et l’intégration, c’est assurer la cohésion républicaine contre le repli sur soi dans les quartiers les plus pauvres.

Aujourd’hui, les choses ont changé. Au delà des prises de positions de Gérin et autre, le PCF a adopté une ligne laxiste en matière d’immigration, de laïcité et de sécurité par hostilité à tout ce qui ressemble de près ou de loin à du lepénisme. Cette évolution est facile à comprendre. La rupture du PCF avec les positions de Marchais va de pair avec la perte de son identité ouvrière et sa recherche d’un nouvel électorat. Mais le parti va-t-il finir comme le PS et succomber au discours de Terra Nova, abandonnant ainsi les classes populaires au profit des jeunes, des diplômés, des femmes et des minorités ? Triste destin. En cherchant à gagner quelques voix chez les bobos, le PCF perdra à coup sûr son âme. Mais n’est-ce pas déjà le cas ?