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Najat Vallaud-Belkacem n’est pas Claudine Dupont

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« Elle s’appellerait Claudine Dupont, elle ne serait peut-être pas là. Elle doit assumer son identité et en être fière ». Cités par Le Point, ces propos de Ségolène Royal au sujet de Najat Vallaud-Belkacem, jeune pousse ségoléniste devenue porte-parole du gouvernement, ont fait couler beaucoup d’encre la semaine dernière. Mais Royal a par la suite affirmé que sa pensée avait été déformée et qu’elle ne se reconnaissait pas « dans les propos réducteurs que lui prête le journal Le Point à propos de Najat Vallaud Belkacem et qui aboutissent à lui faire dire le contraire de ce qu’elle a toujours affirmé ».

Cette affaire vient peu après la polémique autour du passage sur Europe1 de Fleur Pellerin, ministre des PME et de l’Economie numérique. En introduction de son interview, le journaliste Daniel Schick lui a demandé : « Savez-vous vraiment pourquoi vous avez été choisie ? Parce que vous êtes une belle femme issue de la diversité ? Parce que vous appartenez à une minorité peu visible ? ». En retour, la sénatrice PS Laurence Rossignol a exigé qu’on « vire » Daniel Schick de l’antenne d’Europe1.

Il n’empêche qu’une question demeure. Les personnalités politiques « issues de la diversité » (mot politiquement correct pour ne pas dire Noir ou Beur) doivent-elle leur ascension essentiellement voire uniquement à leur origine ethnique ? Vallaud-Belkacem et Pellerin étaient-elles les meilleures à leur poste ?

A droite, Nicolas Sarkozy qui s’était vanté d’avoir nommé un « préfet musulman » en 2004, n’a pas caché ses positions en matière de discrimination positive. A gauche, au vu des réactions sur les affaires Pellerin et Vallaud-Belkacem, on semble considérer cette pratique comme anti-républicaine.

Sauf que dans les faits, le PS et ses cadres ont clairement avoué leur conception de la méritocratie. Sans oublier… Fleur Pellerin elle-même. Dans une interview donné à Elle, peu avant son passage sur Europe1, elle était revenue sur les raisons de sa promotion : « Quand il a fallu renouveler les équipes, on a cherché des femmes, jeunes, issues de la société civile et de la diversité, même si cette dernière donnée m’énerve. Je cochais pas mal de cases, et j’ai des compétences en finances publiques ».

Durant les législatives, le PS avait réservé 23 circonscriptions aux candidats « issus de la diversité » comme la 10e circonscription de l’Essonne, celle de Julien Dray devenu aujourd’hui le fief de Malek Boutih. Sur 6 autres circonscriptions réservées, c’est le bureau national du PS qui a désigné d’office les candidats, quitte à se fâcher avec les militants locaux. En Haute-Garonne, Kader Arif, élu et devenu ministre des anciens combattants, a ainsi dû affronter deux candidatures dissidentes.

A l’époque, le PS, par la voix de Christophe Borgel, secrétaire national aux élections, avançait que ces désignations d’office avaient été décidées parce que « les conditions locales d’investiture étaient telles qu’il y avait des refus d’accueillir un candidat ou une candidate issue de l’immigration ou des DOM ».

Et pour quelles raisons les sections locales ont fait barrage ? Imaginons qu’il y ait des militants PS purement racistes qui refusent de soutenir un candidat, pourtant méritant, en raison de la couleur de sa peau. Le règles internes au parti et le Code Pénal sont largement suffisants pour sanctionner de tels comportements (Frêche a été exclu pour moins que cela) et permettre que le meilleur candidat soit désigné, quelque soit ses origines ethniques. En revanche, imposer un candidat noir ou beur depuis Solférino est le meilleur moyen d’acter le fait que ce dernier a été choisi pour ses qualités génétiques plus que politiques.

Ce n’est pas la première fois que le PS avoue de telles pratiques. En février 2009, Martine Aubry avait lancé dans Le Parisien : « Sur la question de la diversité, la gauche n’a pas été bonne, je le reconnais. Aujourd’hui, nous agissons : 20 % des membres de notre direction sont ainsi issus de la diversité. Pour les élections européennes, nous garderons le même critère, y compris pour les places éligibles et les têtes de liste. » Sans le dire, Aubry a avancé l’idée d’un quota ethnique chiffré pour désigner ses candidats. Reste à savoir si placer un métis compte pour un demi-candidat issu de la diversité et si un noir de confession musulmane compte double.

On répondra que les députés et autres élus doivent représenter leurs électeurs. Que sans ces mesures, il n’y aurait que des mâles blancs dans les assemblées. Mais les députés sont censés représenter politiquement et non ethniquement leurs électeurs. Un noir de gauche se sentira toujours plus proche de Jean-Marc Ayrault que de Rama Yade. Or, les « icônes de la diversité » sont souvent issues des mêmes moules idéologiques que les mâles blancs. Le discours sur la diversité ne fait que ripoliniser la domination des mêmes castes. Fleur Pellerin a fait Sciences Po et l’ENA, Najat Vallaud-Belkacem a raté l’ENA mais est elle aussi diplômée de l’IEP de Paris. Si leur promotion a servi la diversité ethnique de la politique, elle n’a pas spécialement fait progresser la diversité idéologique. Les diplômes influent bien plus sur la vision du monde que le taux de mélanine.

Si on veut une Assemblée « à l’image de la France », il faut donc agir ailleurs. Combien de députés et de ministres sont des ouvriers, des enfants d’ouvriers, des sans-diplômes ? Le PS cherche ses « Obama » mais où sont ses Bérégovoy ? Bizarrement, la question de la promotion sociale ne semble pas intéresser le PS ni les médias dits « de gauche ». Libé aurait-il fait sa une sur les « cabinets bourgeois (ou énarques) de la République » ?

La carte de la diversité est finalement contre-productive. Pire que le racisme négatif qui exclut les Noirs parce qu’ils sont Noirs, il y a le racisme positif qui promeut les Noirs… parce qu’ils sont Noirs. Les intentions sont différentes mais le fond de la pensée est le même : les Noirs ou les Beurs sont avant considérés selon leurs origines et non selon leurs qualités professionnelles ou politiques. On ne leur réserve plus des places à l’arrière des bus mais des circonscriptions et des têtes de liste. Bref, le PS veut supprimer le mot « race » de la Constitution mais il le maintient dans sa pensée.

*Photo : Charles (dollstuff.net)

Les amants étrangers : un roman antitotalitaire

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Ça ne se fait pas, ou ça ne devrait pas se faire, mais on a acheté Les amants étrangers de Philip José Farmer pour le titre et la couverture.
Philip José Farmer est un des grands noms de la science-fiction. Il est né en 1918 et mort en 2009. Les auteurs de SF vivent souvent vieux car ils ont gardé en eux l’esprit d’enfance et racontent la plupart du temps des histoires merveilleuses qui actualisent les contes de fées ou la mythologie, ce qui revient au même.
Dans Les amants étrangers, paru à l’origine en 1961, Farmer raconte une histoire d’amour dans une société totalitaire en 3050. Le monde s’est reconstruit quelques siècles plus tôt, après une guerre bactériologique, mais sur de vilaines bases. Celles d’un nouveau messie appelé Sigmen qui a transformé le monde en une fourmilière puritaine hyper hiérarchisée fondée sur les principe du « Clergétat ». Au sommet, les Uriélites sont les chefs. Ils sont assistés par la police secrète des Uzzites et surtout par un maillage serré d’AGI, les anges gardiens intermédiaires qui ont en charge la pureté idéologique des citoyens. Dans ce monde, Hal Yarrow est un jeune linguiste. Il est malheureux. Être malheureux dans un monde parfait n’est pas bon signe pour les autorités. Yarrow est mal noté par son AGI, un sale type adipeux qui le poursuit depuis l’enfance. Yarrow n’a jamais vu un corps de femme car les commandements de Sigmen exigent qu’on fasse l’amour dans le noir tout habillé.

Alors quand les Uriélites du Clergétat ordonnent à Yarrow de partir pour une expédition lointaine sur la planète Ozagen, il est d’accord. Ozagen est dans la ligne de mire du Clergétat depuis longtemps. Ils ont prévu d’exterminer la population locale pour s’installer à sa place, après une phase d’observation. La population en question est composée d’insectes qui sont arrivés à un niveau de développement proche des débuts de notre vingtième siècle. Ce sont des genres de sauterelles sympathiques d’un mètre 80 qui roulent en De Dion Bouton. Moins avancés sur le plan technique, ils ont fait d’énormes progrès dans la psychologie, dont les progrès ont été bloqués sur Terre à cause du Clergétat. Sur la planète Ozagen, on vit dans des villes aérées et vertes alors que sur Terre on est parqué dans des gratte-ciel géants. Yarrow respire enfin malgré la présence de son AGI. Se sentir bien dans un monde aussi étranger, l’AGI de Yarrow trouve ça suspect. En plus, Yarrow devient ami avec un « empathiste » ozagénien. Les empathistes sont des psychanalystes qui réussissent à vous guérir en prenant votre place. C’est tout simple, moins onéreux et il suffisait d’y penser.

En explorant des ruines archéologiques sur Ozagen, Yarrow tombe sur… une Française. Enfin presque. Sur la descendante d’un groupe de Français qui avaient quitté la Terre au moment de la guerre apocalyptique. Elle vit cachée, apparemment seule. En fait, c’est une Française croisée avec les anciens habitants d’Ozagen aujourd’hui disparus. Il y a ainsi quelques différences physiologiques avec une Française normale : elle a un petit appendice amusant sous le palais ou quelques côtes surnuméraires qui permettent de mieux soutenir des seins admirables.
Pour le reste, c’est bien une Française puisque même sur une planète étrangère en 3050, elle se révèle très douée pour la cuisine et le sexe comme le découvre Yarrow qui tombe amoureux et la cache chez lui. La Française s’appelle Jeannette Rastignac. On imagine sans peine Farmer fouiller dans son édition de Balzac pour chercher un nom qui fasse français sans que ce soit Dupont ou Durand. Tous les écrivains font ça quand ils ont besoin d’un nom étranger. L’écrivain français, s’il en a besoin, ira chercher les noms russes chez Gogol et les noms japonais chez Mishima.

Les amants étrangers de Farmer sont éminemment recommandables. Sa description d’un système totalitaire est parfaitement réussie avec des détails précis, des « petits faits vrais » qui rendent l’ensemble aussi crédible que dans Nous autres de Zamiatine ou 1984 d’Orwell. Plus difficile encore, la planète Ozagen est tout aussi réussie et n’a pas cette allure de dessin animé que donnent trop souvent les romans de SF quand ils s’attaquent à ce genre d’exercice. L’histoire d’amour entre Jeannette et Yarrow est à la fois merveilleusement impudique et tout à fait poignante. Elle aboutit à un rebondissement de dernière minute qu’il serait criminel de dévoiler ici.
Les spécialistes disent que Farmer est un des premiers avec ce roman à avoir apporté le thème de la sexualité de manière aussi crue dans une littérature plutôt collet monté sur ces questions. C’est sans doute vrai mais aujourd’hui, ce qui semblera actuel dans Les amants étrangers, c’est la vision antitotalitaire et anticommunautariste. Parce que tout le monde sait que notre époque est pleine de curés qui se détestent entre eux et qui plaident chacun pour leur paroisse, diversitaire pour les uns, identitaire pour les autres.

Deux petites remarques pour finir : d’abord, Farmer a réussi a ne pas être « daté ». La SF vieillit très vite quand elle veut inventer les détails d’une vie quotidienne qui seront démentis par le salon de l’électroménager de l’année suivante. Aujourd’hui, un livre comme Les amants étrangers serait un pavé de huit cents pages tant les romans de genre (polar, sf, thrillers) ont tendance à devenir obèses. Farmer, pour notre bonheur, n’a besoin que de deux centsoixante pages pour créer un univers que l’on n’oublie pas. On lit Les amants étrangers le temps d’une après-midi ensoleillée et quand on le referme, on est heureux et triste comme si on venait de lire un poème.

Les amants étrangers, Philip José Farmer, Folio SF 2007, vide-grenier de Larche, 1 euro.

On dirait le Sud…

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Il y a des marques qui, instantanément, évoquent le Sud, les vacances, la plage, le temps des copains et la société des loisirs. Quand on pense à Ricard, notre mémoire se met en branle et charrie des souvenirs à la pelle. D’abord, ce logo bleu et jaune, imprimé dans notre subconscient, qui rayonne, indélébile. « Au début, j’avais utilisé l’or, mais je me rendis compte qu’il était moins éclatant qu’un beau jaune citron », écrit Paul Ricard (1909-1997) dans La Passion de créer, paru en 1981 chez Albin Michel et sans cesse réédité depuis.
Mais l’imagerie populaire Ricard ne se réduit pas aux couleurs du Midi. Ce sont aussi des slogans qui ont fait le succès de cette boisson anisée. Du catégorique « Un Ricard, sinon rien ! », au posologique « Se boit avec cinq volumes d’eau », en passant par l’énergique « Garçon ! Un Ricard ! » et l’authentique « Le vrai pastis de Marseille », c’est la France des cafés qui renaît de ces pépites publicitaires, avec ses couleurs, ses mots, ses objets aussi : broc, carafe, verre, cendrier, bac à glace, sans oublier l’inénarrable bob, couvre-chef estival iconique, ont tissé entre les Français et la marque historique de « pastaga » un lien presque familial.[access capability= »lire_inedits »]

L’exposition « Ricard SA depuis 1932 », aux Arts décoratifs, revient sur cette aventure industrielle fascinante et sur son fondateur, Paul Ricard. Cet entrepreneur visionnaire ne ressemblait en rien aux managers modernes qui se confondent avec leur bilan comptable. La visibilité et la pérennité de son entreprise reposaient sur ses épaules au point qu’il n’hésitait pas à se mettre en scène pour vanter un produit qu’il avait lui-même imaginé.

Redoutable lobbyiste, Ricard n’a eu de cesse, après la Libération, de réhabiliter le pastis, interdit en 1940 par le gouvernement de Vichy. Il remporta une demi-victoire avec le décret du 24 mai 1951 qui abrogea l’interdiction de fabriquer et de vendre du pastis à 45°. Mais la publicité par affichage et voie de presse demeurait interdite. Cela n’arrêta pas Ricard : la réclame étant autorisée sous forme de circulaires adressées aux distributeurs, d’affichage à l’intérieur des débits de boissons et de mention de la marque sur les voitures de livraison, il développa une stratégie habile centrée sur ces trois exceptions. C’est ainsi que des centaines de voitures et de camions arborant le nom de la marque constituèrent pour elle de formidables ambassadeurs.

Cet amateur d’art se dota également de sa propre imprimerie et d’un atelier de céramique d’où allaient sortir des objets publicitaires que s’arrachent aujourd’hui les collectionneurs. Affiches, pichets et cendriers allaient décorer les bistrots de France et faire entrer le nom Ricard dans la vie quotidienne. Là aussi, à l’heure de la globalisation où toutes les grandes entreprises externalisent le moindre petit service, cette volonté de tout gérer en interne participe d’un sens profond du travail bien fait et d’une certaine éthique industrielle. Diriger une entreprise ne consiste pas seulement à couper dans les dépenses mais aussi à innover, à investir et à croire en son produit.
Malgré une législation de plus en plus restrictive jusqu’à la Loi Evin de 1991, Ricard utilisa tous les modes de communication : sponsoring sportif (Tour de France, circuit automobile), relations publiques, tournées des plages et concerts. Qu’il s’agisse de chansons populaires en l’honneur de l’apéritif interprétées par Darcelys dans les années 1930 ou de véritables créations artistiques comme les affiches d’Albert Bataille, on est bluffé qu’un produit aussi basique –d’aucuns diraient vulgaire – ait engendré un univers esthétique aussi fort. À partir des années 1990, la société Ricard fit même appel à des designers contemporains pour réinterpréter ces objets usuels des bistrots. À voir absolument : le broc imaginé en 2000 par l’Australien Marc Newson ou la carafe transparente de Garouste & Bonetti (1993) reconnaissable à ses deux soleils, qui fut si souvent volée dans les cafés…[/access]

Exposition « Ricard SA depuis 1932 », jusqu’au 26 août 2012, Les Arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75 001 Paris.

*Photo : Ricard, Les Arts décoratifs.

En Belgique, les jeunes ont bien du Mahler

La Belgique est un pays lointain plein de frontières, peuplé de facétieux dessinateurs de BD (dont les héros à gros nez n’ont aucun super pouvoir), et de chanteurs mélancoliques à sanglots longs du genre Jacques Brel. C’est un pays parsemé de stations balnéaires tristes à casinos (affublées de noms cocasses comme Ostende ou Knokke le Zoute), et la mascotte illustre de ce royaume terrifiant- le Manneken-Pis – fait rire les enfants aux éclats. La Belgique, par ailleurs, est coupée en deux : en haut la Flandre, peuplée de Flamands à la langue barbare qui font commerce des richesses du monde grâce à des ports d’où partent de somptueux vaisseaux dont l’humeur est vagabonde ; et de l’autre côté on trouve la Wallonie, habitée par des sujets belges qui vivent la tête en bas. Dans la capitale, Bruxelles, les places sont carrées et les femmes souriantes. Les Flamands et les Wallons ont une alimentation peu variée composée de faisans à la brabançonne, de frites, de moules et de bières qui ont cette particularité notable d’être produites par des moines enfermés pour cette raison dans des abbayes.

Les petits des Belges sont assez semblables aux jeunes du monde entier : on gagne leur confiance en leur offrant des consoles de jeu, et la paix en les nourrissant dans des fast-foods. Ils se réunissent volontiers en petits groupes pour s’adonner à des activités irritantes : fumer des joints dans les cages d’escalier, faire la course en mobylette dans les squares, ou racketter leurs semblables. Mais cela n’a que trop duré à Courtrai ! – comme nous l’apprend l’agence Belga Press : « La ville de Courtrai a décidé de diffuser de la musique classique dans le parc du Béguinage, au centre-ville, afin de faire fuir les jeunes qui, selon les autorités locales, y causent des désagréments. Des haut-parleurs seront installés dès la semaine prochaine, a décidé le collège communal, qui part du principe que la plupart des jeunes fréquentant ce parc n’apprécieront guère ce type de musique. » Le bourgmestre mélomane de Courtrai, Stefaan De Clerck – ancien ministre de la Justice – a justifié en ces termes l’usage de l’arme culturelle de dissuasion massive : « Nous voulons surtout donner au parc une ambiance agréable… Mais si, ce faisant, les désagréments disparaissent aussi, c’est ça de pris ».

L’expérience se base surtout sur l’effrayant présupposé que le petit du Belge (mais cela pourrait aussi s’appliquer à l’humain) serait comme programmé pour rejeter ce qu’il ignore ou méconnait, et fuir comme la peste ce qu’il lui est étranger… Avant que les rues ne soient toutes saturées du hurlement agressif de haut-parleurs crachant du Ravel, et que les allées des cités difficiles ne soient parcourues par des patrouilleurs armés de fusils lance-Wagner, ne devons-nous pas plutôt faire le pari que la musique classique peut adoucir les mœurs ? Et que l’on peut essayer de la faire aimer en douceur – dans toute sa subtilité – aux jeunes fauteurs de troubles les plus épais? (En qui réside une forme d’âme – à l’instar des punks à chien, des présentateurs de télé, des fonctionnaires du Trésor Public et des accordéonistes roumains du métro).

Transformer la musique classique en répulsif sonore pourrait peut-être conduire à des effets indésirables. Ainsi, méditons la figure d’Alex dans Orange mécanique de Stanley Kubrick, qui –complètement ivre de Beethoven (et nous ne savons pas d’où lui vient cette ivresse…) – commet des crimes comme un esthète, suivant la forme sonate et en clé de sol.

Batman en apesanteur

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Les fâcheux auront beau se plaindre de la ferveur qui a accompagné l’attente et la sortie de The Dark Knight rises, l’encombrante piété d’une armée de geeks aura trouvé dans le film des résonnances surprenantes. Le héros que Christopher Nolan a réinventé est un totem, c’est-à-dire tout à la fois une instance magique exorcisant les peurs intimes (Batman begins), une inquiétante silhouette surplombant le monde (The Dark Knight) et un signe de ralliement (The Dark Knight rises). Gotham City a attendu pendant huit ans le retour de son héros, et avec lui une obscure raison d’espérer.

On pense à l’Apollinaire de Zone et à ses fétiches d’Océanie et de Guinée, qui sont « les Christ inférieurs des obscures espérances », tant le passage de The Dark knight à The Dark Knight rises évoque un fétiche devenu christique : bouc émissaire à la fin du second opus, en état de résurrection permanente pendant tout le troisième opus. De manière plutôt surprenante, voici le cinéma fondamentalement païen de Nolan envahi par des motifs chrétiens comme la foi, l’espérance et la recherche (certes bien masquée) de la sainteté. Car ce qui est émouvant dans cette évolution, ce n’est pas la déification du super-héros, finalement très banale, mais la subtilité de son reflet dans les yeux des personnages secondaires : Gordon, le fidèle Alfred ou le jeune inspecteur Blake. Ce dernier fait à ce propos, dans un dialogue avec Bruce Wayne, un curieux éloge du masque : plus qu’une garantie d’anonymat, le masque instaure une forme de présupposé démocratique – n’importe qui pourrait emprunter les traits de Batman, car tout le monde est appelé à exceller.

Avec l’exemple de Blake, interprété par un Joseph Gordon-Levitt plutôt bon, on s’aperçoit que le super-héros n’existe que par un acte de foi collectif. Mais cet acte de foi est d’abord très concret, c’est simplement ce qui rend aux choses leur consistance et leur assise : il suffit d’un doute pour que les surfaces se fissurent et que les sols se dérobent. Il faut courir, comme le joueur de football fuyant la pelouse du stade en train de disparaître sous ses pieds, ou, pire, avancer sur un fleuve gelé, et voir petit à petit la glace se craqueler devant soi. The Dark Knight rises raconte la mise en péril d’une confiance fondamentale, la croyance comme mode d’appréhension des objets de la réalité ordinaire, ce que Platon nommait pistis. L’arrivée de Bane, le méchant, a d’abord pour conséquence de rendre impossible cette confiance basique dans la solidité du sol. Comme par hasard, ce n’est pas sur la terre ferme qu’on le voit apparaître la première fois, mais dans l’environnement incertain et provisoire d’un avion détourné par un autre avion – avatar de la fameuse séquence en apesanteur d’Inception.

Mais ne croyez pas pour autant que Bane soit comme le Joker de The Dark Knight un pur ferment d’anarchie. Certes, l’un des premiers gestes de Bane est de braquer la bourse de Gotham, trahissant cette autre forme de confiance qui fait la valeur admise de l’argent. Et cette autre forme de confiance a certes son importance dans l’univers de Batman et de la Wayne enterprise. Mais Bane est plus un révolutionnaire qu’un anarchiste : il n’a rien contre l’idée de l’ordre, il veut seulement instaurer un nouvel ordre. Le Joker mène à Bane comme l’anarchie mène à la tyrannie. Ils sont les deux visages du terrorisme : d’un côté le terrorisme tel qu’on le conçoit aujourd’hui, de l’autre le terrorisme d’Etat qui est celui de la Terreur. Le rapport de ces deux personnages à l’image filmée dit beaucoup de leurs différences : quand le Joker diffuse ses menaces via des vidéos amateur au comique glaçant, Bane s’exprime très sérieux dans le micro d’un stade de foot américain, reproduit sur un écran gigantesque. Avec Bane, c’est aussi le rapport de Batman avec son ennemi qui s’inverse. Pour traquer le Joker, il avait du concevoir un écran de contrôle agglomérant des milliers de caméras de surveillance, face à Bane il se retrouve sous terre, condamné à regarder l’apocalypse de Gotham sur un petit écran.

Le nouvel ordre instauré par Bane trouve son image dans l’architecture de Gotham City, faite d’interminables buildings et de souterrains ramifiés – Nolan exploite à fond l’imagerie romantique du skyline au crépuscule, filmé comme un palais en ruines. La structure de la ville est ainsi faite que quand le sol se dérobe, c’est pour laisser place à un autre niveau, à un autre plancher. Les occurrences sont nombreuses dans le film de ces raccords mille-feuille entre une strate et une autre, par exemple quand il s’agit de s’approprier les engins de guerre de Batman. C’est tout le charme de Nolan : avant d’être symboliques, ses correspondances sont architecturales. Et le film lui-même adopte ce type de structure stratifiée, jouant des tonalités de l’image comme des niveaux de mémoire, et rendant le plan accessible aux affleurements inattendus. Nous ne sommes plus ici dans la tendance au fragment et à la discontinuité – qui était le propre de Memento ou même de Batman begins – mais dans une narration transparente, laissant simplement flotter une poignée de moments enfouis. Et puisqu’il faut toujours s’en défendre, ce n’est pas là coquetterie de scénariste ou gadget de monteur de clip : ce qui au fond intéresse Nolan, ce sont les moments d’absence qui nous font circuler dans le film, ces situations d’apesanteur entre un endroit et un autre.

Bien sûr, on l’admet bien volontiers en voyant Catwoman, Nolan reste un sacré fétichiste. C’est d’ailleurs quand il filme l’excellente Anne Hathaway qu’il retrouve son goût pour le plan très court, centré sur des détails aussi intéressants que les talons de la jeune femme, la couture de son bas, ou les perles de son collier. Eros a fait son entrée dans le cinéma de Nolan, cela méritait d’être salué.

La solitude du professeur d’histoire-géographie

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Le 5 juillet, Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale, donnait le coup d’envoi de « la concertation sur la refondation de l’école ». Devant 200 personnes rassemblées dans le grand amphi de la Sorbonne, il expliqua qu’il s’agissait de « refonder la République par l’école ». La refondation républicaine, c’est son grand truc, à Peillon : le 26 juin dernier, il en avait effleuré l’idée dans une lettre qu’il avait adressée à « tous les personnels de l’Éducation nationale », tel un Pape qui délivre à ses évêques une exhortation apostolique. On se gardera de faire un rapprochement avec la lettre que Jules Ferry envoya le 17 novembre 1883 aux instituteurs : là où le ministre de l’instruction de la IIIe République, influencé par le protestantisme, vantait la nécessité d’une morale laïque à l’école, Vincent Peillon, qui parle de l’accueil des enfants de moins de trois ans, de la durée de la pause à la mi-journée ou encore des nouveaux emplois d’auxiliaires de vie scolaire, pourrait donner l’impression que l’école est devenue une vaste garderie. Sa lettre n’évite pas le verbiage, notamment parce qu’il se croit obligé d’invoquer la République à tout bout de champ. À force, on pourrait d’ailleurs se demander comment les autres pays, qui n’ont pas la chance d’avoir notre république, disposent d’un système éducatif décent. Le ministre ne parle pas des niveaux d’exigence, constamment revus à la baisse au nom de dogme de l’égalité.

C’est comme si les résultats des élèves importaient peu à l’Éducation nationale : serait-ce pour cela qu’un ministère à la Réussite éducative a été créé? Mais ne faisons pas de mauvais esprit : c’est sur la réforme du lycée, voulue en 2010 par son prédécesseur, que l’on attendait le ministre. Or il s’est contenté d’annoncer que « l’enseignement facultatif d’histoire-géographie prévu par les textes en vigueur sera proposé à tous les élèves de terminale scientifique ». Une façon d’inventer « l’option obligatoire », qui ne répond pas aux attentes des professeurs d’histoire-géographie : les syndicats, comme le SNES, ont immédiatement exprimé leur scepticisme car ils espéraient un allègement du programme et la suppression de l’épreuve anticipée d’histoire-géographie en 1ère S.
Cette épreuve, soufflée à Luc Chatel par feu Richard Descoings, s’avère pourtant être un véritable fiasco. Les nouveaux programmes de Première, lourds et mal conçus, sont trop ambitieux : la somme des connaissances demandée est énorme, si bien que les élèves ont été condamnés à bachoter tout au long de l’année, de façon à préparer une épreuve invraisemblable. Mais un bachotage fastidieux n’est pas gage de réussite : preuve en est, les sujets proposés pour les lycées français d’Afrique et de la péninsule ibérique ne correspondaient pas aux différents cadrages concédés par l’Inspection !

Or enseigne-t-on seulement pour préparer les élèves à passer un examen ? Quelle est la finalité de l’histoire-géographie au lycée? En avril dernier, dans le nº160 de sa revue Pour, la Fédération Syndicale Unitaire (FSU) consacra un dossier aux programmes d’histoire. On découvre que le syndicat reproche aux programmes d’être trop centrés sur la France et d’ignorer l’origine des élèves: « De l’école élémentaire au lycée, on doit interroger l’image d’Épinal construite au XIXème siècle d’une nation française paysanne, descendant d’une Gaule folklorisée, riche de ses grands hommes (les femmes n’existent pas dans cette histoire) et de ses batailles de légende. Il ne s’agit pas de « réécrire » l’histoire au profit de tel ou tel courant historique, mais bien d’élaborer les outils les plus efficaces pour les élèves tels qu’ils sont, avec un objectif, celui de permettre à tous de devenir des citoyens d’une France plurielle et métissée, ouverte à la diversité des cultures, forte de la connaissance d’un passé moins « national » et européanocentré ». Ce discours est caricatural : d’abord, cela fait longtemps que les élèves ne savent plus qui sont Clovis, Jeanne d’Arc, Henri IV ou même Napoléon. C’est aussi ignorer que le programme d’histoire du 2 août 1880, prévoyait, pour la classe préparatoire à l’enseignement secondaire, l’étude de biographies d’hommes illustres du monde entier, parmi lesquels Mahomet, Dante, Vasco de Gama, Christophe Colomb, Galilée, Pierre le Grand ou encore Cook[1. Louis Cons. Biographies d’hommes illustres des temps anciens et modernes, Paris, Delagrave, 1884, 188 pages.].

Fin mai, reprenant l’argumentaire de la FSU, l’historien Nicolas Offensdadt, interviewé dans L’Humanité, dénonçait une instrumentalisation de l’histoire par Nicolas Sarkozy et préconisait une sortie urgente du « roman national ». Cela sous-entend que la seule conception correcte de l’histoire est celle que la gauche nous inculque. D’ailleurs, le nouveau programme de Première, pourtant validé par un ministre de Sarkozy, reprend tous les mythes que la gauche a construit à son avantage, qu’il s’agisse de l’affaire Dreyfus ou du rôle des communistes dans la Résistance.

Car la gauche a l’habitude de faire un usage idéologique de l’histoire. À partir de là, une seule vision du monde doit être enseignée. Il n’est donc pas étonnant que Métronome, le livre du comédien Lorànt Deutsch, qui n’a pourtant aucune prétention scientifique, ait été violemment attaqué par le groupe PCF-Front de gauche du Conseil de Paris au motif qu’il dénigrerait « la Révolution et la Commune »: il n’est pas conforme à l’histoire officielle et son succès, peut-être auprès de lecteurs qui n’aimaient pas l’histoire telle qu’elle est enseignée à l’école, ne peut que déranger. C’est comme si l’histoire était « sous surveillance » pour reprendre l’expression de Marc Ferro.

En fait, depuis les débuts de la IIIe République, l’enseignement de l’histoire n’a jamais été innocent. Alors qu’il s’agissait de construire l’identité et la mémoire de la nation, deux ouvrages, dont la parution est pourtant antérieure aux lois scolaires de Jules Ferry, marquèrent les Français de cette époque: L’histoire de France, d’Ernest Lavisse (1876), que Pierre Nora qualifie d’« évangile de la République », et Le tour de France par deux enfants, d’Augustine Fouillée (1877). À travers l’histoire de deux orphelins qui fuient la Lorraine, ce livre de lecture du cours moyen sublimait l’image d’une France concentrée sur elle-même, unie malgré sa diversité – une diversité au sens braudélien, c’est-à-dire qu’elle s’inscrit dans la géographie. Ainsi, l’école de la IIIe République formait des citoyens français par delà les particularismes régionaux : n’était-ce pas déjà, finalement, une école du « vivre ensemble » ?

Justement, ce « vivre ensemble » est aujourd’hui présenté par le SNES comme l’un des objectifs de l’enseignement de l’histoire-géographie. Or le contexte a changé depuis Jules Ferry: la diversité n’est plus intérieure mais exogène, c’est-à-dire qu’elle provient de l’extérieur. L’immigration transforme la société et remet en question le modèle républicain de l’école : qui osera en parler lors de la concertation sur la refondation de l’école ? Sans doute personne: ce serait en effet refuser l’idée, entretenue d’ailleurs par les programmes d’histoire-géographie, que l’immigration est forcément bénéfique. La Cité nationale de l’histoire de l’immigration, inaugurée en 2007, n’a pas fait l’objet de polémiques comme la création de la Maison de l’histoire de France. Car ceux qui prônent aujourd’hui le « vivre ensemble » cherchent dans le même temps à déconstruire l’idée de la nation.

Or la citoyenneté française, telle qu’elle peut se forger grâce à l’histoire-géographie, est aujourd’hui remise en question par la mondialisation, c’est-à-dire à la fois par les flux migratoires et la construction européenne. Les nouveaux programmes de géographie de première s’inscrivent dans cette logique: l’échelle nationale semble disparaître, comme si elle était un intermédiaire inutile entre les territoires de proximité et l’Union européenne. Du coup, on voit mal comment “l’école pourrait refonder la République“. On n’attendra donc pas grand chose de la concertation sur la refondation de l’école lancée par Vincent Peillon. D’ailleurs, comment refonder l’école avec des gens qui ont contribué à son déclin, tels que Philippe Meirieu, le gourou du pédagogisme, ou encore Christian Forestier, qui est selon Vincent Peillon « l’un des meilleurs connaisseurs de notre système éducatif » et qui squatte la rue de Grenelle depuis des décennies ? Ces spécialistes de l’éducation n’en finissent pas de refonder l’école avec les résultats que l’on sait. Parmi les participants à la concertation, on remarquera également Louis Schweitzer : lorsqu’il était président de la Halde, il n’hésitait pas à parler de discrimination parce que les femmes, les minorités visibles, les handicapés et les homosexuels étaient trop peu présents dans les manuels d’histoire-géographie ! Or l’enseignement de l’histoire-géographie est particulièrement menacé par l’essor du communautarisme, comme le signalait le Haut Conseil à l’Intégration dans un rapport publié en 2011 : « Les cours d’histoire sont le lieu de contestations ou d’affrontements, de mise en concurrence de mémoires particulières qui témoignent du refus de partager une histoire commune. […] La vision du monde qui semble s’opérer est binaire : d’un côté, les opprimés, victimes de l’impérialisme des Occidentaux, et ce, depuis les temps les plus reculés, et de l’autre, les oppresseurs, les Européens et Américains blancs, pilleurs des pays du tiers-monde. Cette vision fantasmée sert d’explication à l’histoire du monde et de justification aux échecs personnels[2. Haut Conseil à l’Intégration. Les défis de l’intégration à l’école et Recommandations du Haut Conseil à l’intégration au Premier ministre relatives à l’expression religieuse dans les espaces publics de la République, Paris, La documentation française, 2011, 197 pages.] ». Plus généralement, c’est toute l’école qui est exposée à la menace du communautarisme. On voit déjà se développer l’ELCO (enseignement des langues et cultures d’origine), qui permet aux écoliers de primaire volontaires de bénéficier de cours gratuits de portugais, de turc ou d’arabe, organisés et financés par les ambassades de Turquie, du Maroc ou d’Algérie.

Si on n’est pas encore arrivé à une scolarité dans la langue d’origine de l’enfant, comme le préconise la psychiatre Marie Rose Moro, qui milite ouvertement pour une société multiculturelle, on commence à s’éloigner clairement de l’école de Jules Ferry, c’est-à-dire d’une instruction obligatoirement et exclusivement en français. À l’époque, la République avait l’habitude de considérer que le français, qu’elle opposait aux langues régionales, était le ciment de la nation. On imagine sans difficulté que le rapport qui sera rendu cet automne à Vincent Peillon n’abordera pas ces questions. Finalement, la concertation voulue par le ministre ressemble à un concile, avec ses évêques et ses thuriféraires qui vont nous ressasser le bon vieux credo habituel, à savoir que le rôle de « l’école de la République » est de réduire les inégalités sociales. Et là, on réalisera que François Hollande a rendu hommage à Jules Ferry le jour de son investiture pour mieux liquider son héritage et offrir un enterrement de première classe à l’école républicaine.

Les orphelins de la sentinelle soviétique

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« Que leur édifice social s’écroule, qu’ils nous cornent aux oreilles ce qu’ils veulent », écrivait déjà Dostoïevski dans L’éternel mari. L’ancien pensionnaire de la « maison des morts » n’aurait pas manqué d’ironiser en observant la trajectoire de la Sainte Russie aux deux extrémités du XXe siècle, de l’espoir libéral à la dégelée démocratique, et soixante-quinze ans de mise au pas bolchévique entre temps. À l’orée de la décennie 1990, il ne restait plus de l’édifice soviétique ébranlé que de vains slogans patriotiques ripolinés qui allaient accompagner le déclin russe.[access capability= »lire_inedits »]
De Minsk à Vladivostok, les naufragés de l’an I démocratique nés dans les années 1970 assistèrent à l’agonie de la « sentinelle assassinée ». Avec cette formule, leur aîné Edouard Limonov mit au jour l’extraordinaire abaissement que fut la fin de l’URSS pour des masses d’individus incapables de se projeter dans un dessein collectif.

Dans Retour à la case départ, Vladimir Kozlov retranscrit crûment les désillusions de la génération post-perestroïka. Son héros Alex, exilé à Prague, replonge dans le climat d’impunité générale qui permit aux oligarques de mettre la main, grâce à leurs agences de com’ toutes neuves, sur des pans entiers de l’économie et des collectivités locales. C’est en dialoguant avec un fasciste pétri d’idéaux soviétiques rouillés que le personnage de Retour à la case départ sonde les manifestations de la vacuité post-moderne : « Pour moi, Loukachenko, c’est l’incarnation de la mentalité post-soviétique. Un type sans idéaux, sans principes, sans idée maîtresse. Poutine, c’est autre chose, c’est un sbire du KGB devenu affairiste, il agit selon les axiomes des milieux d’affaires. […] Tandis que Loukachenko se fout des affaires, et de tout le reste. Il n’est ni communiste, ni anticommuniste, il ne croit ni à l’économie socialiste, ni à l’économie capitaliste, il n’est pas religieux et ça n’est pas non plus un athée… »

Du glauque à l’épique

Ainsi que l’illustre l’intrigue haletante de Retour à la case départ, la « mentalité post-soviétique » façonne de singuliers romans russes, dépourvus de l’arrière-plan métaphysique chers aux grands ancêtres – Tolstoï, Tourgueniev ou Dostoïevski. Chez Kozlov, une barbarie brute et abyssale s’enracine dans le marais indistinct d’une adolescence à l’ombre des eighties, dont l’ultra-percutant Racailles dresse un portrait accablant. Ces enfants de la balle surnommés Orang-Outan, Byk, Viek, Klok vont courir les rats ou les filles dans leur banlieue bétonnée. Sur fond de rock apocalyptique, leur cocktail biture-baston-baise rappelle le triste quotidien des skinheads occidentaux, leurs immédiats contemporains, jouant aux punks de bas étage dans de sinistres rixes et des orgies alcooliques.

Pourtant, nulle fatalité n’est à l’œuvre. Si des processus dissolvants minent la société et l’Etat russes, ils n’annihilent pas le système immunitaire des quelques résistants au nouvel ordre des choses. Loin de l’écriture sèche et heurtée de Kozlov, la prose du trentenaire Zakhar Prilepine exprime la réaction épidermique d’une jeunesse révoltée par le capitalisme poutinien.
De Pathologies à Des chaussures pleines de vodka chaude¸ le limonovien Prilepine prend le pouls battant d’une génération de « jeunes gens étranges, incompréhensibles, rassemblés un par un à travers tout le pays, unis par Dieu sait quoi, par un signe peut-être, une marque appliqués à la naissance ». Son petit peuple des campagnes et des faubourgs russes, souvent passé des unes aux autres au gré de l’exode rural, bouscule le nihilisme ambiant par un engagement héroïque et désintéressé : en Tchétchénie dans Pathologies, ou dans les rangs nationaux-bolchéviques dans San’kia. Tel un peintre cubiste, Prilepine amasse les matériaux disparates pour construire son œuvre protéiforme. Ses romans et nouvelles confrontent des personnages incarnant chacun une idée, sans que les convictions et valeurs de l’auteur n’influencent le cours du récit et le jugement du lecteur.

Ses mousquetaires radicaux, épigones de Mishima, « avaient décidé de répondre de tous – en un temps où il était devenu ridicule de répondre d’un autre que soi-même » en s’engageant dans le sacrifice de soi, là où d’autres se résignent à l’abattement. Avant la parution de la traduction française du Singe noir à l’automne prochain, c’est dans le flamboyant San’kia que nous trouverons la plus belle transfiguration épique de la décrépitude post-soviétique. De la description émue des campagnes sinistrées au récit pétaradant de leurs opérations quasi-kamikazes, ces hommes révoltés naviguent en eau trouble.
Aux enfants perdus de la « sentinelle assassinée », Zakhar Prilepine et Vladimir Kozlov proposent d’acides viatiques. Qu’il plaise aux derniers juges humains d’absoudre leurs péchés.[/access]

Retour à la case départ, Moisson Rouge, traduit par Thierry Marignac, 2012.
Racailles, Moisson Rouge, traduit par Thierry Marignac, 2010.
San’kia, traduit par Joëlle Dublanchet, Actes Sud, 2009.

*Photo : Vladimir Kozlov (Moisson rouge)

Le Canard revisite vie privée et sens de l’amitié

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On avait cru comprendre que le célèbre journal satirique paraissant le mercredi se faisait un devoir de ne point empiéter dans la vie privée des citoyens qui faisaient l’objet d’investigations. Cette borne a été franchie – et avec elle, le fameux mur du çon – dans l’édition de cette semaine avec une information particulièrement décoiffante : le nom de la marraine du fils d’Henri Guaino. Il nous faut donc rappeler au Canard Enchaîné qui, à juste titre, rappelle souvent son attachement à la laïcité, que les conditions d’un sacrement religieux font partie intégrante de la vie privée.

Mais le volatile n’a pas seulement fait la preuve de sa conception à géométrie variable de l’espace privé, il a aussi fait montre d’une curieuse conception de l’amitié. « Une marraine lepéniste pour son fifils, le républicain Guaino ne se refuse rien », conclut Le Canard après avoir précisé que la dame en question a été militante RPR et a travaillé dans plusieurs cabinets ministériels avant de tomber sous le charme de Florian Philippot l’an dernier et de porter les couleurs frontistes dans une circonscription en juin. Qu’aurait donc dû faire Henri Guaino, dont le fils a été baptisé en décembre dernier ? Demander audience au curé, à l’évêque, au pape, afin de substituer une marraine à la réputation moins sulfureuse ? Répudier une amie de longue date, devenue alors indigne ?

Comme elle doit être précaire, la condition d’ami du directeur de publication du Canard Enchaîné… Tu quittes le droit chemin, et hop, on ne te connaît plus.

Et Montherlant, alors ?

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Certes, Henry de Montherlant ne s’est pas éteint il y a tout à fais quarante-ans puisque c’est le 21 septembre 1972, à l’équinoxe de septembre, que l’auteur des Bestiaires rejoignait dans un geste volontaire les Champs Elysées. Nous sommes donc entrés dans la quarantième année de sa mort mais le silence demeure assourdissant. Hormis un excellent ouvrage collectif, dirigé par Christian Dedet, publié aux Editions de Paris, nul ne semble faire grand cas de celui qui fut le dernier maître classique de la littérature française. Céline l’année précédente a eu droit à son scandale et Drieu est entré dans la Pléiade : il était dès lors légitime d’attendre pour Montherlant sinon l’équivalent, du moins l’évocation de cette figure royale des lettres françaises. Et pourtant rien, ou presque…

Evidemment, sa dépouille juste refroidie, Montherlant en a pris pour son grade, et les charognards, admirateurs déçus et par là plus cruels encore, ne boudèrent pas le festin. Le toréador et le guerrier autoproclamés n’auraient que peu fréquenté les arènes et les tranchées, face à Jünger, Céline ou Bernanos qui connurent la boue de Verdun. Quant au séducteur, il s’avéra surtout passionné, au sens littéral, de l’enfance et goûtait mieux les jeunes garçons que les jeunes filles. La baudruche spectaculaire creva au grand désarroi de ses séides mais enfin, elle laissait tout de même, et c’est sûrement mieux, sa place à l’écrivain génial, incomparable styliste à l’encre prise dans le marbre, au maître ès théâtres, au moraliste antique, que Montherlant ne cessa jamais d’être et qu’il continuera d’incarner dans l’histoire de notre littérature qui finalement n’en compte pas tant. Pis, son attitude « désengagée » durant l’Occupation lui donnait alors un parfum de soufre aujourd’hui évaporé puisqu’on sait désormais qu’il ne fut ni pire ni meilleur qu’un Sartre.

Que penser alors du silence entourant cet anniversaire, si ni une politique douteuse ni une biographie tronquée ne l’expliquent ? Romaric Sangars, dans l’ouvrage collectif cité plus haut, parle de Montherlant comme d’un professeur d’énergie. Certes, cela suffirait à donner les clés du mépris qu’une époque dépressive éprouve pour ceux qui enseignent la force et le courage.
Mais il nous semble que c’est, plus encore que l’énergie, l’esprit classique qui insulte nos contemporains et leur font oublier, hypocrites, Henry de Montherlant. Comment une époque qui a réussi à joindre en un même mouvement prétendue innovation littéraire et nullité stylistique, engagement pour des idées et pauvreté philosophique du fond, parviendrait-elle à comprendre un esprit pour lequel tout est un : fond, forme, esthétique et métaphysique ? Comment une époque qui consacre Sartre mètre étalon de la pensée, Derrida grand inventeur de la faute d’orthographe en forme de concept et Deleuze commentateur d’une folie qu’il ne connaît pas et avec laquelle il s’amuse pour faire genre, peut-elle appréhender un Romain d’âme et de mouvement ? Céline à la rigueur passe le cap du jugement contemporain. Intelligent, Destouches a su en histrion génial se créer un rôle, celui du « fou-génial-mais-salaud-mais-génial-quand-même-mais-fou… et ainsi de suite »… Cela a permis à nos frères en modernité de digérer son œuvre sans s’apercevoir quelle liqueur maléfique ils dégustaient…

Mais Montherlant ! Ce prophète de l’instant réclamait le passé en guise de valeur et, déjà de son vivant, se moquait de son temps. Comment alors le reconnaître à notre époque ? Plus précisément comment notre époque pourrait-elle le reconnaître ? Elle qui maudit le passé, la plupart du temps perçu comme réactionnaire et qui attend un futur qui n’arrivera jamais autrement que dans ses fantasmes. Cet anniversaire oublié, par hasard ou pas, que nous apprend-il ? Que nous ne respirons pas à la hauteur où Montherlant respirait, tout simplement.

Montherlant aujourd’hui, Christian Dedet (dir.), Editions de Paris (2012)

*Photo : Ina.fr

Mondialisation heureuse, disiez-vous ?

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« The perfect storm » : la formule a commencé à circuler au-delà de l’Atlantique, tant chez les économistes académiques que chez les analystes des marchés. Intraduisible en français, du moins dans son esprit, elle signifie qu’une conjonction d’éléments fâcheux se cristallise dans différentes parties du système globalisé[1. Elle a été utilisée en particulier par l’économiste américain Nouriel Roubini, devenu célèbre dans son pays par sa prédiction argumentée, formulée en 2006, d’une crise de la dette privée aux États-Unis.]. En clair, que la catastrophe est devant nous. De fait, la récession gagne de nouveaux pays de la zone euro et les États-Unis ralentissent, tout comme les grands pays émergents − Chine, Inde et Brésil. Un chiffre, auquel on donne peu de publicité, résume la situation : le commerce mondial, qui s’accroissait à un rythme de près de 20% l’an à l’été 2011, subissait une décroissance de 3% à la fin du printemps 2012. Ce repli ne pose aucune difficulté d’interprétation : les grandes zones économiques du monde réduisent leurs importations. Nous sommes donc en présence d’une nouvelle crise de la demande qui semble ne pas épargner les pays émergents qui avaient échappé à la récession il y a quatre ans.[access capability= »lire_inedits »]

Le catoblépas Europe

Bien que l’heure soit passée d’ironiser sur les tribulations de l’Europe, l’image du catoblépas[2. Le catoblépas est une bête fabuleuse qui se dévore lui-même. Il ressemble à un buffle noir dont la tête est très lourde, ce qui fait qu’elle est toujours inclinée vers le sol car son cou est trop faible pour la porter. C’est heureux, car n’importe quel humain qui croise son regard meurt aussitôt (Wikipédia).] s’impose pour illustrer le drame du Vieux Continent. Comme l’animal légendaire inventé par les Anciens, le système économique européen semble se dévorer lui-même. Par un effet de contagion, les pays en difficulté ou en détresse, qu’on appelle avec dédain les PIIGS[3. PIIGS : Portugal, Ireland, Italy, Greece, Spain.], entraînent dans la récession leurs voisins mieux lotis. On s’efforcera donc de présenter simplement la situation disparate et enchevêtrée qui préside à l’enfoncement progressif de la zone euro et du Royaume-Uni.
Rappelons pour la bonne forme que la crise de la dette privée américaine, résumée sommairement comme crise du « subprime rate », a provoqué une récession occidentale, révélant la vulnérabilité de l’Europe à un choc extérieur venu des États-Unis et démentant le postulat idéologique de l’« euro bouclier ». Une double crise bancaire et industrielle en a résulté en Europe, n’épargnant aucun pays (l’Allemagne, dont on affirme avec raison qu’elle a le mieux maîtrisé l’épisode, a tout de même subi un déclin maximal de 29% de sa production industrielle entre l’hiver 2008 et l’hiver 2009…). Le rebond de la production opéré à partir de 2009 n’a pas permis de renouer avec une franche croissance. C’est alors que les prêteurs des États européens ont enfin pris conscience de l’hétérogénéité des économies concernées et que le second grand épisode, celui de la crise des dettes souveraines, s’est ouvert.

Insistons aussi sur le fait que les pays en crise violente, secourus depuis lors dans des conditions acrobatiques, ne relevaient pas tous du même chef d’accusation. La Grèce, faut-il encore le dire, a été sabordée par l’incivisme de ses ressortissants qui s’est conjugué avec la surévaluation de la monnaie unique au regard de la force intrinsèque du pays : un double refus du travail et de l’impôt a provoqué une faillite vouée à s’achever dans la grande pauvreté. L’Irlande, qui affichait en 2007 des comptes publics et extérieurs excédentaires, a basculé dans le gouffre financier creusé par ses banquiers en folie qui avaient acheté par l’emprunt d’innombrables actifs financiers et immobiliers, en Irlande et hors d’Irlande, des deux côtés de l’Atlantique. C’est un joueur ruiné par ses paris manqués que l’Europe a cru devoir secourir en 2010. Et on a, toute honte bue, fait peser sur les contribuables européens le fardeau du passif ainsi accumulé par les banques. Le Portugal, en revanche, n’a commis d’autre crime que de supporter la contrainte d’un euro exagérément fort tout en s’imaginant que la monnaie unique, qui était un boulet, lui ouvrirait une fois pour toutes les voies de la prospérité : c’est ainsi que les entreprises locales, stimulées par un optimisme irraisonné, sont passées au premier rang dans la zone euro au regard du taux d’endettement, égal en moyenne à seize fois leur « cash-flow ». Quant à l’Espagne, l’article récent que nous lui avons consacré nous dispense d’un nouveau et long commentaire. Mais il faut souligner encore que ce pays est, avec l’Italie, le plus susceptible de mettre fin au rêve européen.

L’Italie constitue la véritable énigme dans le paysage économique de la zone euro. Son économie, qui dispose de secteurs d’excellence, reste puissante. Ses comptes extérieurs sont moins dégradés que les nôtres, son budget est à l’équilibre, une fois déduits les intérêts de la dette. Deux facteurs portent néanmoins atteinte au crédit du Trésor public italien. Premièrement, le poids d’une dette accumulée durant les années 1970 et 1980, à la différence de celle de l’Espagne qui découle de la dépression économique récente : les sommes que l’État italien doit décaisser année après année pour honorer ses échéances l’empêchent de retrouver l’équilibre financier. Deuxièmement, l’impact des politiques de rigueur menées dans différents pays, qui portent atteinte à la capacité d’exportation des entreprises de la Péninsule. Or, Mario Monti, nommé pour tenter de remédier au discrédit de l’État italien, s’est engagé dans la même politique d’austérité que les autres pays dits « périphériques », au moment même où l’économie du pays vacillait. C’est ainsi qu’il a contribué à faire entrer à son tour celle-ci en récession.

Et voilà le catoblépas. Des politiques indiscriminées de réajustement budgétaires ont créé une spirale récessive qui s’élargit par étapes. Le Royaume-Uni est atteint, et même les Pays-Bas. La France commence à basculer en territoire négatif et l’Allemagne a cessé de créer des emplois. Outre-Rhin, on scrute mois après mois, les carnets de commande à l’exportation, avec l’espoir que les achats nouveaux du reste du monde viendront compenser les pertes de débouchés sur l’Europe en crise.
Les gouvernements qui se résignent à pratiquer l’austérité, au risque de précipiter leurs pays dans la récession, puis dans la dépression, ont des circonstances atténuantes : c’est une exigence des organismes supranationaux, Commission européenne, Fonds monétaire international, Banque centrale européenne, ainsi que des prêteurs du marché du crédit qui sanctionnent le dérapage des déficits publics − et tous échappent à la sanction des urnes.

Reste que les neurones économiques de tous ceux qui se sont érigés en juges de la conduite des États fonctionnent bizarrement. Quand, à force de rigueur, les économies plongent dans une récession sans fin, quand les taux de chômage explosent, ils pratiquent ce qu’on peut qualifier de double peine, imposant de nouveaux plans de réajustement, de nouvelles coupes dans les dépenses, de nouveaux sacrifices fiscaux qu’ils tiennent pour le seul moyen de guérir les finances malades des États. Or, ces plans détruisent le peu de confiance que conservaient les investisseurs et les consommateurs.

Le tableau resterait incomplet si l’on ne prenait pas en compte les deux facteurs déterminants de la crise finale de l’euro et de l’Europe : la fuite des capitaux et la déflation salariale. Tandis que l’on s’obstine à « sauver » les pays du Sud par des injections d’argent public venu du Nord, l’argent privé du Sud rejoint le Nord, à savoir le Luxembourg, les Pays-bas et l’Allemagne. Une statistique officielle vient de révéler que 97 milliards d’euros avaient quitté les banques d’Espagne au premier trimestre 2012, soit le dixième du PIB local. Cela vaut évidemment pour la Grèce, Chypre, le Portugal et l’Irlande. On ne voit guère de parade à cette fuite puisque le contrôle des changes est impraticable au sein d’une zone monétaire. Ou alors il faudrait décider d’un gel des avoirs dans les banques, mesure dirigiste à laquelle répugnent les autorités publiques européennes[4. La fuite des capitaux au sein de la zone signifie qu’elle est rompue en fait, sinon en droit.].

La déflation salariale constitue le paramètre le plus discret de la terrible équation économique de l’Europe. Faute de pouvoir ajuster la parité excessive de l’euro qui les enserre comme un corset, les pays du Sud ont entamé un processus de réduction des salaires qui fait office de substitut à l’impossible dévaluation. Ils ajoutent ainsi une austérité spontanée à celle qui est infligée par les gouvernements. La baisse des salaires atteint ou dépasse 15% en Grèce, certes peu productive, mais aussi en Irlande, dont le solde commercial reste largement excédentaire. Mais le champion de la baisse des salaires est le Portugal, dont le salaire ouvrier a chuté à 10 euros de l’heure (moins du tiers du salaire correspondant en France ou en Allemagne), soit le montant observé en Slovaquie et au Brésil.

Le noir scénario de la crise européenne s’inscrit de surcroît dans un contexte mondial qui n’autorise plus l’optimisme. Les dirigeants économiques et les analystes américains déplorent la « sluggish and jobless recovery », la reprise anémique et sans emplois, qui contredit leurs attentes. Les grands pays émergents, qui ont fait naître les plus grands espoirs de sortie de la crise « par le haut », donnent à leur tour des signes de déprime. Autant dire que plus personne n’ose parler de la « mondialisation heureuse ».

La reprise anémique et sans emplois de l’Amérique

Les États-Unis, fauteurs du séisme de 2008, ont, durant trois ans, donné l’impression réconfortante qu’ils en ressortiraient plus forts qu’ils y étaient entrés. L’embellie économique amorcée au printemps 2009 a permis d’effacer, par étapes successives, les pertes de production issues de ce que les médias locaux appellent la « Grande Récession ». L’économie américaine est, avec la canadienne et l’allemande, la seule économie développée affichant un PIB légèrement supérieur à celui de l’hiver 2008. Ce résultat somme toute encourageant s’explique-t-il par la force intrinsèque des entreprises locales ? L’analyse conduit à une réponse nuancée.
Le premier facteur de l’embellie, le plus décisif selon nous, réside dans la faiblesse relative de la monnaie américaine vis-à-vis du yen japonais, du dollar du Canada (deuxième partenaire commercial des États-Unis après la Chine) et de notre cher euro. L’activité réalisée sur le sol américain, soit par les entreprises locales, soit par les entreprises étrangères, a bénéficié de cette sous-évaluation relative. Des producteurs aussi divers que Boeing, Caterpillar, John Deere, Intel et AMD (pour les microprocesseurs) ont pu développer leurs ventes à l’intérieur et à l’extérieur. Pour la première fois depuis trente ans, les exportations américaines ont connu un essor substantiel, passant de 130 à 180 milliards de dollars mensuels en quatre ans. Symétriquement, les importateurs européens ou japonais, tels que Toyota, Nissan, Volkswagen, BMW, Mercedes ont décidé de servir leur clientèle américaine à partir d’usines américaines, les exportations vers les États-Unis étant devenues perdantes en raison de la force du yen et de l’euro.
Le deuxième facteur, moins déterminant, tient au fait que les autorités ont laissé filer le déficit budgétaire et la dette publique, l’un et l’autre supérieurs à ce qu’ils sont dans la zone euro. L’administration Obama a pratiqué le « wait and see », tablant sur la reprise de l’activité et de l’emploi pour obtenir une amélioration spontanée des comptes publics. Les orientations budgétaires du président démocrate sont identiques, à très peu de choses près, à celles de George Bush Jr. Les baisses d’impôts massives de celui-ci ont été maintenues : ce faisant, les Américains paient aujourd’hui moins d’impôts qu’ils n’en ont jamais payé depuis la guerre, soit 10% de leur revenu disponible, alors que la fourchette historique se situe entre 11% et 19%. On peut donc dire qu’en combinant un faible taux d’imposition et de modestes dépenses civiles, l’administration au pouvoir n’a pas fait obstacle au dynamisme de l’économie.

Contrairement à ce que serine le discours médiatique dominant, la politique monétaire américaine n’a pas joué un rôle particulièrement appréciable. Certes, la relance monétaire massive de Ben Bernanke, à partir de l’automne 2008, a surpassé celles qu’avait pratiquées Alan Greenspan en 1993 et en 2001, en fixant pratiquement à zéro le taux des prêts de la Réserve fédérale. La Banque centrale américaine a injecté quelque 2300 milliards de dollars d’argent frais par des opérations savantes de « quantitative easing » − qui consistent en rachats d’obligations privées et publiques auprès des banques et des assureurs − financées par de la création monétaire. Mais les résultats ont été décevants. Malgré une baisse effective des taux du crédit hypothécaire, ramenés à leur plus bas niveau historique, malgré des conditions d’emprunt favorables pour les consommateurs, les ménages américains n’ont pas mordu à l’hameçon. Le montant de leur dette est aujourd’hui inférieur de 15% à ce qu’il était au moment de la crise financière, qui fut à l’origine de millions de banqueroutes. De ce fait, la construction n’a pas retrouvé ses niveaux habituels, les classes populaires n’ont pas consommé : le surcroît de consommation observé depuis trois ans résulte principalement de la désépargne des classes moyennes.

La conclusion, c’est que l’économie américaine offre une image quasiment inversée de celle qu’elle avait dans la décennie 2000 : plus orientée vers la production industrielle et de services non financiers que vers la surconsommation et la construction à crédit, elle se rapproche de la normale. Mais les dirigeants de Washington, dans l’Administration ou à la Banque centrale, hésitent encore à entériner cette bifurcation : ils continuent de nourrir le secret espoir que le grand secteur de la construction neuve, sinistré depuis cinq ans, va renaître de ses cendres, éventuellement au prix d’un endettement supplémentaire des ménages américains.

On peut les comprendre : ils vivent sous la hantise du chômage structurel. Les Américains connaissent aujourd’hui une situation proche de celle à laquelle les Européens se sont résignés. En effet, sur les 8,7 millions d’emplois détruits par la Grande Récession, un peu plus de quatre millions ont été recréés, ce qui laisse beaucoup de gens sur le carreau, érode le moral des ménages, freine les projets d’investissement des entreprises locales, mal assurées du lendemain, et, ainsi que nous venons de le dire, sape le moral des dirigeants de la Grande Nation.

Le moment est venu de mettre au jour le facteur caché du système américain. La crise n’a pas modifié l’élément crucial de la politique de régulation aux États-Unis qui est l’insuffisante rémunération du travail. Le pouvoir d’achat du travailleur américain stagne ou recule, même si on tient compte des augmentations généreusement octroyées aux cadres supérieurs. La déflation salariale discrète qui se poursuit aux États-Unis permet aux entreprises d’afficher des taux de profit sans précédent, encore supérieurs au pic atteint en 1943, quand elles bénéficiaient de l’effort de guerre et du blocage officiel des salaires. Mais ces profits record ne débouchent pas sur l’important mouvement de création d’emplois qui recréerait un climat de confiance. Dès lors, la question se pose : faut-il s’en réjouir ? Ces profits très élevés sont-ils la solution ou plutôt le problème ?

La difficulté est ici politique autant qu’intellectuelle. Politiquement, aucune Administration ne voudrait intervenir dans le fonctionnement du marché du travail. Les syndicats ont perdu leur influence ancienne et les employeurs restent maîtres du jeu : il y a longtemps déjà que l’actionnaire a pris le pas sur le salarié. Intellectuellement, la question de la rémunération du travail est sortie de l’agenda économique. Robert Reich, ancien ministre du Travail de Bill Clinton est le seul à plaider pour une rupture dans la trajectoire déflationniste : ainsi considère-t-il la politique de faible rémunération comme une austérité « privée » américaine qui fait pendant à l’austérité « publique » européenne[5. Voir son article : « A diabolical mix of US wages and European austerity », dans le Financial Times du 31 mai 2012.]. Mais il prêchera dans le désert tant que les États-Unis ne seront pas confrontés à une récidive de la crise qui les a cruellement atteints il y a quatre ans.

Retenons cependant deux points pour notre gouverne. Premier point : les perspectives de croissance américaines restent dépendantes d’une amélioration plus rapide de l’emploi qui gonflerait le pouvoir d’achat collectif, mais, pour ce faire, il faudrait que les employeurs se rallient à un accroissement des rémunérations de tous ordres, auquel ils se refusent. Deuxième point : les États-Unis, mieux portants que l’Europe ou le Japon, ne sont pourtant plus en mesure de jouer le rôle déterminant de consommateur en dernier ressort qui a maintenu la croissance mondiale dans les décennies 1990 et 2000, jusqu’au basculement de 2008. Or, il ne semble plus possible non plus de compter pour cela sur les eldorados nouveaux représentés dans l’imagerie médiatique par les grands pays émergents.

Quand la Chine s’arrêtera

Les trois grands pays émergents ralentissent. Les médias économiques commencent à s’en faire l’écho, sans tirer pour autant les conséquences ultimes de la nouvelle donne pour le système globalisé. La chute de la croissance indienne, tombée à la moitié des 7% enregistrés il y a encore peu, crée des difficultés budgétaires au gouvernement de New Delhi. La croissance brésilienne s’est brutalement affaiblie sous l’effet d’un retournement de la production industrielle qui diminue alors qu’elle s’accroissait au rythme impressionnant de 20% il y a encore trois ans. Cependant, ce sont les ratés de la puissance chinoise, la deuxième économie du monde selon les statistiques officielles, qui suscitent surtout l’interrogation et l’inquiétude : la Chine est devenue le premier importateur de biens d’équipement et de matières premières.

Une vive controverse vient d’éclater dans le petit monde des analystes et des journalistes spécialisés, tout spécialement dans le monde anglo-américain. Le gouvernement de Pékin avoue un ralentissement modéré de la croissance, au-dessous de 8% en rythme annuel. Or, quatre indicateurs permettent de mettre en doute cette annonce : la production et la consommation d’énergie, le trafic de marchandises par la voie ferroviaire, la construction résidentielle, les prêts aux ménages et aux PME. Tous ces indicateurs tendent vers zéro, voire en dessous. Ils laissent augurer d’un affaissement historique de l’essor chinois qui, rappelons-le, a fourni l’exemple le plus saisissant de l’histoire économique : trente-deux années consécutives de croissance située dans une fourchette entre 5% et 12%. Les analystes sont tiraillés entre la mise en cause des chiffres fournis par le pouvoir central et l’attente de leur vérification ultérieure.

Mais qu’y aurait-il d’extraordinaire si la Chine observait une pause, voire subissait un réajustement comme toutes les économies qui l’ont précédée sur la voie du développement ? Cette pause ou ce réajustement ne seraient-ils pas au contraire bienvenus ? Oui, à l’évidence d’un point de vue strictement chinois. Non, si l’on prend en considération les dommages collatéraux qu’une stagnation ou une récession chinoise infligeraient à la croissance mondiale, déjà vacillante, et au système globalisé ébranlé de tous côtés. Pour les tenants de la globalisation, l’essor chinois est vital.

De fait, la poursuite de l’expérience dépend non seulement du retour à la confiance dans les dettes souveraines en Europe, d’une création vigoureuse d’emplois aux États-Unis, mais aussi du maintien de perspectives favorables en Chine. Ce qui nous ramène à un événement déterminant de la période 2008-2012 : la relance massive de l’investissement public et privé dans l’empire du Milieu.

Cette relance a été décidée en 2008 lorsque les économistes chinois, plus perspicaces que les économistes occidentaux, ont convaincu les dirigeants de Pékin de l’entrée en récession des pays occidentaux. Pour échapper à l’enlisement qui pouvait en résulter, un vaste plan de relance a été décidé, à hauteur de 600 milliards de dollars, sous la double forme d’investissements dans les infrastructures et d’injections de crédit vers les entreprises. Avec des résultats indéniables : après un ralentissement de la croissance à 5% en 2009, la Chine a retrouvé un taux d’expansion à deux chiffres dès 2010. Mais ce faisant, elle a surinvesti, son taux d’investissement atteignant la proportion, sans précédent dans l’Histoire, de près de 50% du PIB. Son économie expérimente désormais les conséquences non désirées de cette politique de croissance à marche forcée. Les investissements publics et privés entrent dans leur phase d’amortissement, les entreprises endettées à l’excès commettent des défauts de paiement. Les indicateurs avancés qui mettent en émoi les analystes étrangers reflètent le réajustement d’un système économique qui connaît, comme bien d’autres avant lui, les effets à retardement du dopage qui lui a été administré.

Une récession chinoise constituerait, après la crise de la dette privée américaine et la crise des dettes publiques européennes, une sorte de Phase III de l’épisode historique que nous subissons. Elle retentirait sur les trois grands producteurs de biens d’équipement que sont le Japon, l’Allemagne et les États-Unis, mais aussi sur les exportateurs de matières premières, dépendants de la demande et des prix de leurs productions, Russie, Australie, Brésil, et maints pays d’Afrique. Le risque que la Chine fait désormais courir au reste du monde n’a rien d’imaginaire. Inutile d’expliquer aux excellents abonnés de Causeur que, si cette menace devenait une réalité, nous n’échapperions pas à une nouvelle dépression économique et, pour tout dire, à un Big Bang inversé dans la globalisation.[/access]

*Photo : gonzalo_ar

Najat Vallaud-Belkacem n’est pas Claudine Dupont

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« Elle s’appellerait Claudine Dupont, elle ne serait peut-être pas là. Elle doit assumer son identité et en être fière ». Cités par Le Point, ces propos de Ségolène Royal au sujet de Najat Vallaud-Belkacem, jeune pousse ségoléniste devenue porte-parole du gouvernement, ont fait couler beaucoup d’encre la semaine dernière. Mais Royal a par la suite affirmé que sa pensée avait été déformée et qu’elle ne se reconnaissait pas « dans les propos réducteurs que lui prête le journal Le Point à propos de Najat Vallaud Belkacem et qui aboutissent à lui faire dire le contraire de ce qu’elle a toujours affirmé ».

Cette affaire vient peu après la polémique autour du passage sur Europe1 de Fleur Pellerin, ministre des PME et de l’Economie numérique. En introduction de son interview, le journaliste Daniel Schick lui a demandé : « Savez-vous vraiment pourquoi vous avez été choisie ? Parce que vous êtes une belle femme issue de la diversité ? Parce que vous appartenez à une minorité peu visible ? ». En retour, la sénatrice PS Laurence Rossignol a exigé qu’on « vire » Daniel Schick de l’antenne d’Europe1.

Il n’empêche qu’une question demeure. Les personnalités politiques « issues de la diversité » (mot politiquement correct pour ne pas dire Noir ou Beur) doivent-elle leur ascension essentiellement voire uniquement à leur origine ethnique ? Vallaud-Belkacem et Pellerin étaient-elles les meilleures à leur poste ?

A droite, Nicolas Sarkozy qui s’était vanté d’avoir nommé un « préfet musulman » en 2004, n’a pas caché ses positions en matière de discrimination positive. A gauche, au vu des réactions sur les affaires Pellerin et Vallaud-Belkacem, on semble considérer cette pratique comme anti-républicaine.

Sauf que dans les faits, le PS et ses cadres ont clairement avoué leur conception de la méritocratie. Sans oublier… Fleur Pellerin elle-même. Dans une interview donné à Elle, peu avant son passage sur Europe1, elle était revenue sur les raisons de sa promotion : « Quand il a fallu renouveler les équipes, on a cherché des femmes, jeunes, issues de la société civile et de la diversité, même si cette dernière donnée m’énerve. Je cochais pas mal de cases, et j’ai des compétences en finances publiques ».

Durant les législatives, le PS avait réservé 23 circonscriptions aux candidats « issus de la diversité » comme la 10e circonscription de l’Essonne, celle de Julien Dray devenu aujourd’hui le fief de Malek Boutih. Sur 6 autres circonscriptions réservées, c’est le bureau national du PS qui a désigné d’office les candidats, quitte à se fâcher avec les militants locaux. En Haute-Garonne, Kader Arif, élu et devenu ministre des anciens combattants, a ainsi dû affronter deux candidatures dissidentes.

A l’époque, le PS, par la voix de Christophe Borgel, secrétaire national aux élections, avançait que ces désignations d’office avaient été décidées parce que « les conditions locales d’investiture étaient telles qu’il y avait des refus d’accueillir un candidat ou une candidate issue de l’immigration ou des DOM ».

Et pour quelles raisons les sections locales ont fait barrage ? Imaginons qu’il y ait des militants PS purement racistes qui refusent de soutenir un candidat, pourtant méritant, en raison de la couleur de sa peau. Le règles internes au parti et le Code Pénal sont largement suffisants pour sanctionner de tels comportements (Frêche a été exclu pour moins que cela) et permettre que le meilleur candidat soit désigné, quelque soit ses origines ethniques. En revanche, imposer un candidat noir ou beur depuis Solférino est le meilleur moyen d’acter le fait que ce dernier a été choisi pour ses qualités génétiques plus que politiques.

Ce n’est pas la première fois que le PS avoue de telles pratiques. En février 2009, Martine Aubry avait lancé dans Le Parisien : « Sur la question de la diversité, la gauche n’a pas été bonne, je le reconnais. Aujourd’hui, nous agissons : 20 % des membres de notre direction sont ainsi issus de la diversité. Pour les élections européennes, nous garderons le même critère, y compris pour les places éligibles et les têtes de liste. » Sans le dire, Aubry a avancé l’idée d’un quota ethnique chiffré pour désigner ses candidats. Reste à savoir si placer un métis compte pour un demi-candidat issu de la diversité et si un noir de confession musulmane compte double.

On répondra que les députés et autres élus doivent représenter leurs électeurs. Que sans ces mesures, il n’y aurait que des mâles blancs dans les assemblées. Mais les députés sont censés représenter politiquement et non ethniquement leurs électeurs. Un noir de gauche se sentira toujours plus proche de Jean-Marc Ayrault que de Rama Yade. Or, les « icônes de la diversité » sont souvent issues des mêmes moules idéologiques que les mâles blancs. Le discours sur la diversité ne fait que ripoliniser la domination des mêmes castes. Fleur Pellerin a fait Sciences Po et l’ENA, Najat Vallaud-Belkacem a raté l’ENA mais est elle aussi diplômée de l’IEP de Paris. Si leur promotion a servi la diversité ethnique de la politique, elle n’a pas spécialement fait progresser la diversité idéologique. Les diplômes influent bien plus sur la vision du monde que le taux de mélanine.

Si on veut une Assemblée « à l’image de la France », il faut donc agir ailleurs. Combien de députés et de ministres sont des ouvriers, des enfants d’ouvriers, des sans-diplômes ? Le PS cherche ses « Obama » mais où sont ses Bérégovoy ? Bizarrement, la question de la promotion sociale ne semble pas intéresser le PS ni les médias dits « de gauche ». Libé aurait-il fait sa une sur les « cabinets bourgeois (ou énarques) de la République » ?

La carte de la diversité est finalement contre-productive. Pire que le racisme négatif qui exclut les Noirs parce qu’ils sont Noirs, il y a le racisme positif qui promeut les Noirs… parce qu’ils sont Noirs. Les intentions sont différentes mais le fond de la pensée est le même : les Noirs ou les Beurs sont avant considérés selon leurs origines et non selon leurs qualités professionnelles ou politiques. On ne leur réserve plus des places à l’arrière des bus mais des circonscriptions et des têtes de liste. Bref, le PS veut supprimer le mot « race » de la Constitution mais il le maintient dans sa pensée.

*Photo : Charles (dollstuff.net)

Les amants étrangers : un roman antitotalitaire

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Ça ne se fait pas, ou ça ne devrait pas se faire, mais on a acheté Les amants étrangers de Philip José Farmer pour le titre et la couverture.
Philip José Farmer est un des grands noms de la science-fiction. Il est né en 1918 et mort en 2009. Les auteurs de SF vivent souvent vieux car ils ont gardé en eux l’esprit d’enfance et racontent la plupart du temps des histoires merveilleuses qui actualisent les contes de fées ou la mythologie, ce qui revient au même.
Dans Les amants étrangers, paru à l’origine en 1961, Farmer raconte une histoire d’amour dans une société totalitaire en 3050. Le monde s’est reconstruit quelques siècles plus tôt, après une guerre bactériologique, mais sur de vilaines bases. Celles d’un nouveau messie appelé Sigmen qui a transformé le monde en une fourmilière puritaine hyper hiérarchisée fondée sur les principe du « Clergétat ». Au sommet, les Uriélites sont les chefs. Ils sont assistés par la police secrète des Uzzites et surtout par un maillage serré d’AGI, les anges gardiens intermédiaires qui ont en charge la pureté idéologique des citoyens. Dans ce monde, Hal Yarrow est un jeune linguiste. Il est malheureux. Être malheureux dans un monde parfait n’est pas bon signe pour les autorités. Yarrow est mal noté par son AGI, un sale type adipeux qui le poursuit depuis l’enfance. Yarrow n’a jamais vu un corps de femme car les commandements de Sigmen exigent qu’on fasse l’amour dans le noir tout habillé.

Alors quand les Uriélites du Clergétat ordonnent à Yarrow de partir pour une expédition lointaine sur la planète Ozagen, il est d’accord. Ozagen est dans la ligne de mire du Clergétat depuis longtemps. Ils ont prévu d’exterminer la population locale pour s’installer à sa place, après une phase d’observation. La population en question est composée d’insectes qui sont arrivés à un niveau de développement proche des débuts de notre vingtième siècle. Ce sont des genres de sauterelles sympathiques d’un mètre 80 qui roulent en De Dion Bouton. Moins avancés sur le plan technique, ils ont fait d’énormes progrès dans la psychologie, dont les progrès ont été bloqués sur Terre à cause du Clergétat. Sur la planète Ozagen, on vit dans des villes aérées et vertes alors que sur Terre on est parqué dans des gratte-ciel géants. Yarrow respire enfin malgré la présence de son AGI. Se sentir bien dans un monde aussi étranger, l’AGI de Yarrow trouve ça suspect. En plus, Yarrow devient ami avec un « empathiste » ozagénien. Les empathistes sont des psychanalystes qui réussissent à vous guérir en prenant votre place. C’est tout simple, moins onéreux et il suffisait d’y penser.

En explorant des ruines archéologiques sur Ozagen, Yarrow tombe sur… une Française. Enfin presque. Sur la descendante d’un groupe de Français qui avaient quitté la Terre au moment de la guerre apocalyptique. Elle vit cachée, apparemment seule. En fait, c’est une Française croisée avec les anciens habitants d’Ozagen aujourd’hui disparus. Il y a ainsi quelques différences physiologiques avec une Française normale : elle a un petit appendice amusant sous le palais ou quelques côtes surnuméraires qui permettent de mieux soutenir des seins admirables.
Pour le reste, c’est bien une Française puisque même sur une planète étrangère en 3050, elle se révèle très douée pour la cuisine et le sexe comme le découvre Yarrow qui tombe amoureux et la cache chez lui. La Française s’appelle Jeannette Rastignac. On imagine sans peine Farmer fouiller dans son édition de Balzac pour chercher un nom qui fasse français sans que ce soit Dupont ou Durand. Tous les écrivains font ça quand ils ont besoin d’un nom étranger. L’écrivain français, s’il en a besoin, ira chercher les noms russes chez Gogol et les noms japonais chez Mishima.

Les amants étrangers de Farmer sont éminemment recommandables. Sa description d’un système totalitaire est parfaitement réussie avec des détails précis, des « petits faits vrais » qui rendent l’ensemble aussi crédible que dans Nous autres de Zamiatine ou 1984 d’Orwell. Plus difficile encore, la planète Ozagen est tout aussi réussie et n’a pas cette allure de dessin animé que donnent trop souvent les romans de SF quand ils s’attaquent à ce genre d’exercice. L’histoire d’amour entre Jeannette et Yarrow est à la fois merveilleusement impudique et tout à fait poignante. Elle aboutit à un rebondissement de dernière minute qu’il serait criminel de dévoiler ici.
Les spécialistes disent que Farmer est un des premiers avec ce roman à avoir apporté le thème de la sexualité de manière aussi crue dans une littérature plutôt collet monté sur ces questions. C’est sans doute vrai mais aujourd’hui, ce qui semblera actuel dans Les amants étrangers, c’est la vision antitotalitaire et anticommunautariste. Parce que tout le monde sait que notre époque est pleine de curés qui se détestent entre eux et qui plaident chacun pour leur paroisse, diversitaire pour les uns, identitaire pour les autres.

Deux petites remarques pour finir : d’abord, Farmer a réussi a ne pas être « daté ». La SF vieillit très vite quand elle veut inventer les détails d’une vie quotidienne qui seront démentis par le salon de l’électroménager de l’année suivante. Aujourd’hui, un livre comme Les amants étrangers serait un pavé de huit cents pages tant les romans de genre (polar, sf, thrillers) ont tendance à devenir obèses. Farmer, pour notre bonheur, n’a besoin que de deux centsoixante pages pour créer un univers que l’on n’oublie pas. On lit Les amants étrangers le temps d’une après-midi ensoleillée et quand on le referme, on est heureux et triste comme si on venait de lire un poème.

Les amants étrangers, Philip José Farmer, Folio SF 2007, vide-grenier de Larche, 1 euro.

On dirait le Sud…

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Il y a des marques qui, instantanément, évoquent le Sud, les vacances, la plage, le temps des copains et la société des loisirs. Quand on pense à Ricard, notre mémoire se met en branle et charrie des souvenirs à la pelle. D’abord, ce logo bleu et jaune, imprimé dans notre subconscient, qui rayonne, indélébile. « Au début, j’avais utilisé l’or, mais je me rendis compte qu’il était moins éclatant qu’un beau jaune citron », écrit Paul Ricard (1909-1997) dans La Passion de créer, paru en 1981 chez Albin Michel et sans cesse réédité depuis.
Mais l’imagerie populaire Ricard ne se réduit pas aux couleurs du Midi. Ce sont aussi des slogans qui ont fait le succès de cette boisson anisée. Du catégorique « Un Ricard, sinon rien ! », au posologique « Se boit avec cinq volumes d’eau », en passant par l’énergique « Garçon ! Un Ricard ! » et l’authentique « Le vrai pastis de Marseille », c’est la France des cafés qui renaît de ces pépites publicitaires, avec ses couleurs, ses mots, ses objets aussi : broc, carafe, verre, cendrier, bac à glace, sans oublier l’inénarrable bob, couvre-chef estival iconique, ont tissé entre les Français et la marque historique de « pastaga » un lien presque familial.[access capability= »lire_inedits »]

L’exposition « Ricard SA depuis 1932 », aux Arts décoratifs, revient sur cette aventure industrielle fascinante et sur son fondateur, Paul Ricard. Cet entrepreneur visionnaire ne ressemblait en rien aux managers modernes qui se confondent avec leur bilan comptable. La visibilité et la pérennité de son entreprise reposaient sur ses épaules au point qu’il n’hésitait pas à se mettre en scène pour vanter un produit qu’il avait lui-même imaginé.

Redoutable lobbyiste, Ricard n’a eu de cesse, après la Libération, de réhabiliter le pastis, interdit en 1940 par le gouvernement de Vichy. Il remporta une demi-victoire avec le décret du 24 mai 1951 qui abrogea l’interdiction de fabriquer et de vendre du pastis à 45°. Mais la publicité par affichage et voie de presse demeurait interdite. Cela n’arrêta pas Ricard : la réclame étant autorisée sous forme de circulaires adressées aux distributeurs, d’affichage à l’intérieur des débits de boissons et de mention de la marque sur les voitures de livraison, il développa une stratégie habile centrée sur ces trois exceptions. C’est ainsi que des centaines de voitures et de camions arborant le nom de la marque constituèrent pour elle de formidables ambassadeurs.

Cet amateur d’art se dota également de sa propre imprimerie et d’un atelier de céramique d’où allaient sortir des objets publicitaires que s’arrachent aujourd’hui les collectionneurs. Affiches, pichets et cendriers allaient décorer les bistrots de France et faire entrer le nom Ricard dans la vie quotidienne. Là aussi, à l’heure de la globalisation où toutes les grandes entreprises externalisent le moindre petit service, cette volonté de tout gérer en interne participe d’un sens profond du travail bien fait et d’une certaine éthique industrielle. Diriger une entreprise ne consiste pas seulement à couper dans les dépenses mais aussi à innover, à investir et à croire en son produit.
Malgré une législation de plus en plus restrictive jusqu’à la Loi Evin de 1991, Ricard utilisa tous les modes de communication : sponsoring sportif (Tour de France, circuit automobile), relations publiques, tournées des plages et concerts. Qu’il s’agisse de chansons populaires en l’honneur de l’apéritif interprétées par Darcelys dans les années 1930 ou de véritables créations artistiques comme les affiches d’Albert Bataille, on est bluffé qu’un produit aussi basique –d’aucuns diraient vulgaire – ait engendré un univers esthétique aussi fort. À partir des années 1990, la société Ricard fit même appel à des designers contemporains pour réinterpréter ces objets usuels des bistrots. À voir absolument : le broc imaginé en 2000 par l’Australien Marc Newson ou la carafe transparente de Garouste & Bonetti (1993) reconnaissable à ses deux soleils, qui fut si souvent volée dans les cafés…[/access]

Exposition « Ricard SA depuis 1932 », jusqu’au 26 août 2012, Les Arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75 001 Paris.

*Photo : Ricard, Les Arts décoratifs.

En Belgique, les jeunes ont bien du Mahler

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La Belgique est un pays lointain plein de frontières, peuplé de facétieux dessinateurs de BD (dont les héros à gros nez n’ont aucun super pouvoir), et de chanteurs mélancoliques à sanglots longs du genre Jacques Brel. C’est un pays parsemé de stations balnéaires tristes à casinos (affublées de noms cocasses comme Ostende ou Knokke le Zoute), et la mascotte illustre de ce royaume terrifiant- le Manneken-Pis – fait rire les enfants aux éclats. La Belgique, par ailleurs, est coupée en deux : en haut la Flandre, peuplée de Flamands à la langue barbare qui font commerce des richesses du monde grâce à des ports d’où partent de somptueux vaisseaux dont l’humeur est vagabonde ; et de l’autre côté on trouve la Wallonie, habitée par des sujets belges qui vivent la tête en bas. Dans la capitale, Bruxelles, les places sont carrées et les femmes souriantes. Les Flamands et les Wallons ont une alimentation peu variée composée de faisans à la brabançonne, de frites, de moules et de bières qui ont cette particularité notable d’être produites par des moines enfermés pour cette raison dans des abbayes.

Les petits des Belges sont assez semblables aux jeunes du monde entier : on gagne leur confiance en leur offrant des consoles de jeu, et la paix en les nourrissant dans des fast-foods. Ils se réunissent volontiers en petits groupes pour s’adonner à des activités irritantes : fumer des joints dans les cages d’escalier, faire la course en mobylette dans les squares, ou racketter leurs semblables. Mais cela n’a que trop duré à Courtrai ! – comme nous l’apprend l’agence Belga Press : « La ville de Courtrai a décidé de diffuser de la musique classique dans le parc du Béguinage, au centre-ville, afin de faire fuir les jeunes qui, selon les autorités locales, y causent des désagréments. Des haut-parleurs seront installés dès la semaine prochaine, a décidé le collège communal, qui part du principe que la plupart des jeunes fréquentant ce parc n’apprécieront guère ce type de musique. » Le bourgmestre mélomane de Courtrai, Stefaan De Clerck – ancien ministre de la Justice – a justifié en ces termes l’usage de l’arme culturelle de dissuasion massive : « Nous voulons surtout donner au parc une ambiance agréable… Mais si, ce faisant, les désagréments disparaissent aussi, c’est ça de pris ».

L’expérience se base surtout sur l’effrayant présupposé que le petit du Belge (mais cela pourrait aussi s’appliquer à l’humain) serait comme programmé pour rejeter ce qu’il ignore ou méconnait, et fuir comme la peste ce qu’il lui est étranger… Avant que les rues ne soient toutes saturées du hurlement agressif de haut-parleurs crachant du Ravel, et que les allées des cités difficiles ne soient parcourues par des patrouilleurs armés de fusils lance-Wagner, ne devons-nous pas plutôt faire le pari que la musique classique peut adoucir les mœurs ? Et que l’on peut essayer de la faire aimer en douceur – dans toute sa subtilité – aux jeunes fauteurs de troubles les plus épais? (En qui réside une forme d’âme – à l’instar des punks à chien, des présentateurs de télé, des fonctionnaires du Trésor Public et des accordéonistes roumains du métro).

Transformer la musique classique en répulsif sonore pourrait peut-être conduire à des effets indésirables. Ainsi, méditons la figure d’Alex dans Orange mécanique de Stanley Kubrick, qui –complètement ivre de Beethoven (et nous ne savons pas d’où lui vient cette ivresse…) – commet des crimes comme un esthète, suivant la forme sonate et en clé de sol.

Batman en apesanteur

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Les fâcheux auront beau se plaindre de la ferveur qui a accompagné l’attente et la sortie de The Dark Knight rises, l’encombrante piété d’une armée de geeks aura trouvé dans le film des résonnances surprenantes. Le héros que Christopher Nolan a réinventé est un totem, c’est-à-dire tout à la fois une instance magique exorcisant les peurs intimes (Batman begins), une inquiétante silhouette surplombant le monde (The Dark Knight) et un signe de ralliement (The Dark Knight rises). Gotham City a attendu pendant huit ans le retour de son héros, et avec lui une obscure raison d’espérer.

On pense à l’Apollinaire de Zone et à ses fétiches d’Océanie et de Guinée, qui sont « les Christ inférieurs des obscures espérances », tant le passage de The Dark knight à The Dark Knight rises évoque un fétiche devenu christique : bouc émissaire à la fin du second opus, en état de résurrection permanente pendant tout le troisième opus. De manière plutôt surprenante, voici le cinéma fondamentalement païen de Nolan envahi par des motifs chrétiens comme la foi, l’espérance et la recherche (certes bien masquée) de la sainteté. Car ce qui est émouvant dans cette évolution, ce n’est pas la déification du super-héros, finalement très banale, mais la subtilité de son reflet dans les yeux des personnages secondaires : Gordon, le fidèle Alfred ou le jeune inspecteur Blake. Ce dernier fait à ce propos, dans un dialogue avec Bruce Wayne, un curieux éloge du masque : plus qu’une garantie d’anonymat, le masque instaure une forme de présupposé démocratique – n’importe qui pourrait emprunter les traits de Batman, car tout le monde est appelé à exceller.

Avec l’exemple de Blake, interprété par un Joseph Gordon-Levitt plutôt bon, on s’aperçoit que le super-héros n’existe que par un acte de foi collectif. Mais cet acte de foi est d’abord très concret, c’est simplement ce qui rend aux choses leur consistance et leur assise : il suffit d’un doute pour que les surfaces se fissurent et que les sols se dérobent. Il faut courir, comme le joueur de football fuyant la pelouse du stade en train de disparaître sous ses pieds, ou, pire, avancer sur un fleuve gelé, et voir petit à petit la glace se craqueler devant soi. The Dark Knight rises raconte la mise en péril d’une confiance fondamentale, la croyance comme mode d’appréhension des objets de la réalité ordinaire, ce que Platon nommait pistis. L’arrivée de Bane, le méchant, a d’abord pour conséquence de rendre impossible cette confiance basique dans la solidité du sol. Comme par hasard, ce n’est pas sur la terre ferme qu’on le voit apparaître la première fois, mais dans l’environnement incertain et provisoire d’un avion détourné par un autre avion – avatar de la fameuse séquence en apesanteur d’Inception.

Mais ne croyez pas pour autant que Bane soit comme le Joker de The Dark Knight un pur ferment d’anarchie. Certes, l’un des premiers gestes de Bane est de braquer la bourse de Gotham, trahissant cette autre forme de confiance qui fait la valeur admise de l’argent. Et cette autre forme de confiance a certes son importance dans l’univers de Batman et de la Wayne enterprise. Mais Bane est plus un révolutionnaire qu’un anarchiste : il n’a rien contre l’idée de l’ordre, il veut seulement instaurer un nouvel ordre. Le Joker mène à Bane comme l’anarchie mène à la tyrannie. Ils sont les deux visages du terrorisme : d’un côté le terrorisme tel qu’on le conçoit aujourd’hui, de l’autre le terrorisme d’Etat qui est celui de la Terreur. Le rapport de ces deux personnages à l’image filmée dit beaucoup de leurs différences : quand le Joker diffuse ses menaces via des vidéos amateur au comique glaçant, Bane s’exprime très sérieux dans le micro d’un stade de foot américain, reproduit sur un écran gigantesque. Avec Bane, c’est aussi le rapport de Batman avec son ennemi qui s’inverse. Pour traquer le Joker, il avait du concevoir un écran de contrôle agglomérant des milliers de caméras de surveillance, face à Bane il se retrouve sous terre, condamné à regarder l’apocalypse de Gotham sur un petit écran.

Le nouvel ordre instauré par Bane trouve son image dans l’architecture de Gotham City, faite d’interminables buildings et de souterrains ramifiés – Nolan exploite à fond l’imagerie romantique du skyline au crépuscule, filmé comme un palais en ruines. La structure de la ville est ainsi faite que quand le sol se dérobe, c’est pour laisser place à un autre niveau, à un autre plancher. Les occurrences sont nombreuses dans le film de ces raccords mille-feuille entre une strate et une autre, par exemple quand il s’agit de s’approprier les engins de guerre de Batman. C’est tout le charme de Nolan : avant d’être symboliques, ses correspondances sont architecturales. Et le film lui-même adopte ce type de structure stratifiée, jouant des tonalités de l’image comme des niveaux de mémoire, et rendant le plan accessible aux affleurements inattendus. Nous ne sommes plus ici dans la tendance au fragment et à la discontinuité – qui était le propre de Memento ou même de Batman begins – mais dans une narration transparente, laissant simplement flotter une poignée de moments enfouis. Et puisqu’il faut toujours s’en défendre, ce n’est pas là coquetterie de scénariste ou gadget de monteur de clip : ce qui au fond intéresse Nolan, ce sont les moments d’absence qui nous font circuler dans le film, ces situations d’apesanteur entre un endroit et un autre.

Bien sûr, on l’admet bien volontiers en voyant Catwoman, Nolan reste un sacré fétichiste. C’est d’ailleurs quand il filme l’excellente Anne Hathaway qu’il retrouve son goût pour le plan très court, centré sur des détails aussi intéressants que les talons de la jeune femme, la couture de son bas, ou les perles de son collier. Eros a fait son entrée dans le cinéma de Nolan, cela méritait d’être salué.

La solitude du professeur d’histoire-géographie

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Le 5 juillet, Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale, donnait le coup d’envoi de « la concertation sur la refondation de l’école ». Devant 200 personnes rassemblées dans le grand amphi de la Sorbonne, il expliqua qu’il s’agissait de « refonder la République par l’école ». La refondation républicaine, c’est son grand truc, à Peillon : le 26 juin dernier, il en avait effleuré l’idée dans une lettre qu’il avait adressée à « tous les personnels de l’Éducation nationale », tel un Pape qui délivre à ses évêques une exhortation apostolique. On se gardera de faire un rapprochement avec la lettre que Jules Ferry envoya le 17 novembre 1883 aux instituteurs : là où le ministre de l’instruction de la IIIe République, influencé par le protestantisme, vantait la nécessité d’une morale laïque à l’école, Vincent Peillon, qui parle de l’accueil des enfants de moins de trois ans, de la durée de la pause à la mi-journée ou encore des nouveaux emplois d’auxiliaires de vie scolaire, pourrait donner l’impression que l’école est devenue une vaste garderie. Sa lettre n’évite pas le verbiage, notamment parce qu’il se croit obligé d’invoquer la République à tout bout de champ. À force, on pourrait d’ailleurs se demander comment les autres pays, qui n’ont pas la chance d’avoir notre république, disposent d’un système éducatif décent. Le ministre ne parle pas des niveaux d’exigence, constamment revus à la baisse au nom de dogme de l’égalité.

C’est comme si les résultats des élèves importaient peu à l’Éducation nationale : serait-ce pour cela qu’un ministère à la Réussite éducative a été créé? Mais ne faisons pas de mauvais esprit : c’est sur la réforme du lycée, voulue en 2010 par son prédécesseur, que l’on attendait le ministre. Or il s’est contenté d’annoncer que « l’enseignement facultatif d’histoire-géographie prévu par les textes en vigueur sera proposé à tous les élèves de terminale scientifique ». Une façon d’inventer « l’option obligatoire », qui ne répond pas aux attentes des professeurs d’histoire-géographie : les syndicats, comme le SNES, ont immédiatement exprimé leur scepticisme car ils espéraient un allègement du programme et la suppression de l’épreuve anticipée d’histoire-géographie en 1ère S.
Cette épreuve, soufflée à Luc Chatel par feu Richard Descoings, s’avère pourtant être un véritable fiasco. Les nouveaux programmes de Première, lourds et mal conçus, sont trop ambitieux : la somme des connaissances demandée est énorme, si bien que les élèves ont été condamnés à bachoter tout au long de l’année, de façon à préparer une épreuve invraisemblable. Mais un bachotage fastidieux n’est pas gage de réussite : preuve en est, les sujets proposés pour les lycées français d’Afrique et de la péninsule ibérique ne correspondaient pas aux différents cadrages concédés par l’Inspection !

Or enseigne-t-on seulement pour préparer les élèves à passer un examen ? Quelle est la finalité de l’histoire-géographie au lycée? En avril dernier, dans le nº160 de sa revue Pour, la Fédération Syndicale Unitaire (FSU) consacra un dossier aux programmes d’histoire. On découvre que le syndicat reproche aux programmes d’être trop centrés sur la France et d’ignorer l’origine des élèves: « De l’école élémentaire au lycée, on doit interroger l’image d’Épinal construite au XIXème siècle d’une nation française paysanne, descendant d’une Gaule folklorisée, riche de ses grands hommes (les femmes n’existent pas dans cette histoire) et de ses batailles de légende. Il ne s’agit pas de « réécrire » l’histoire au profit de tel ou tel courant historique, mais bien d’élaborer les outils les plus efficaces pour les élèves tels qu’ils sont, avec un objectif, celui de permettre à tous de devenir des citoyens d’une France plurielle et métissée, ouverte à la diversité des cultures, forte de la connaissance d’un passé moins « national » et européanocentré ». Ce discours est caricatural : d’abord, cela fait longtemps que les élèves ne savent plus qui sont Clovis, Jeanne d’Arc, Henri IV ou même Napoléon. C’est aussi ignorer que le programme d’histoire du 2 août 1880, prévoyait, pour la classe préparatoire à l’enseignement secondaire, l’étude de biographies d’hommes illustres du monde entier, parmi lesquels Mahomet, Dante, Vasco de Gama, Christophe Colomb, Galilée, Pierre le Grand ou encore Cook[1. Louis Cons. Biographies d’hommes illustres des temps anciens et modernes, Paris, Delagrave, 1884, 188 pages.].

Fin mai, reprenant l’argumentaire de la FSU, l’historien Nicolas Offensdadt, interviewé dans L’Humanité, dénonçait une instrumentalisation de l’histoire par Nicolas Sarkozy et préconisait une sortie urgente du « roman national ». Cela sous-entend que la seule conception correcte de l’histoire est celle que la gauche nous inculque. D’ailleurs, le nouveau programme de Première, pourtant validé par un ministre de Sarkozy, reprend tous les mythes que la gauche a construit à son avantage, qu’il s’agisse de l’affaire Dreyfus ou du rôle des communistes dans la Résistance.

Car la gauche a l’habitude de faire un usage idéologique de l’histoire. À partir de là, une seule vision du monde doit être enseignée. Il n’est donc pas étonnant que Métronome, le livre du comédien Lorànt Deutsch, qui n’a pourtant aucune prétention scientifique, ait été violemment attaqué par le groupe PCF-Front de gauche du Conseil de Paris au motif qu’il dénigrerait « la Révolution et la Commune »: il n’est pas conforme à l’histoire officielle et son succès, peut-être auprès de lecteurs qui n’aimaient pas l’histoire telle qu’elle est enseignée à l’école, ne peut que déranger. C’est comme si l’histoire était « sous surveillance » pour reprendre l’expression de Marc Ferro.

En fait, depuis les débuts de la IIIe République, l’enseignement de l’histoire n’a jamais été innocent. Alors qu’il s’agissait de construire l’identité et la mémoire de la nation, deux ouvrages, dont la parution est pourtant antérieure aux lois scolaires de Jules Ferry, marquèrent les Français de cette époque: L’histoire de France, d’Ernest Lavisse (1876), que Pierre Nora qualifie d’« évangile de la République », et Le tour de France par deux enfants, d’Augustine Fouillée (1877). À travers l’histoire de deux orphelins qui fuient la Lorraine, ce livre de lecture du cours moyen sublimait l’image d’une France concentrée sur elle-même, unie malgré sa diversité – une diversité au sens braudélien, c’est-à-dire qu’elle s’inscrit dans la géographie. Ainsi, l’école de la IIIe République formait des citoyens français par delà les particularismes régionaux : n’était-ce pas déjà, finalement, une école du « vivre ensemble » ?

Justement, ce « vivre ensemble » est aujourd’hui présenté par le SNES comme l’un des objectifs de l’enseignement de l’histoire-géographie. Or le contexte a changé depuis Jules Ferry: la diversité n’est plus intérieure mais exogène, c’est-à-dire qu’elle provient de l’extérieur. L’immigration transforme la société et remet en question le modèle républicain de l’école : qui osera en parler lors de la concertation sur la refondation de l’école ? Sans doute personne: ce serait en effet refuser l’idée, entretenue d’ailleurs par les programmes d’histoire-géographie, que l’immigration est forcément bénéfique. La Cité nationale de l’histoire de l’immigration, inaugurée en 2007, n’a pas fait l’objet de polémiques comme la création de la Maison de l’histoire de France. Car ceux qui prônent aujourd’hui le « vivre ensemble » cherchent dans le même temps à déconstruire l’idée de la nation.

Or la citoyenneté française, telle qu’elle peut se forger grâce à l’histoire-géographie, est aujourd’hui remise en question par la mondialisation, c’est-à-dire à la fois par les flux migratoires et la construction européenne. Les nouveaux programmes de géographie de première s’inscrivent dans cette logique: l’échelle nationale semble disparaître, comme si elle était un intermédiaire inutile entre les territoires de proximité et l’Union européenne. Du coup, on voit mal comment “l’école pourrait refonder la République“. On n’attendra donc pas grand chose de la concertation sur la refondation de l’école lancée par Vincent Peillon. D’ailleurs, comment refonder l’école avec des gens qui ont contribué à son déclin, tels que Philippe Meirieu, le gourou du pédagogisme, ou encore Christian Forestier, qui est selon Vincent Peillon « l’un des meilleurs connaisseurs de notre système éducatif » et qui squatte la rue de Grenelle depuis des décennies ? Ces spécialistes de l’éducation n’en finissent pas de refonder l’école avec les résultats que l’on sait. Parmi les participants à la concertation, on remarquera également Louis Schweitzer : lorsqu’il était président de la Halde, il n’hésitait pas à parler de discrimination parce que les femmes, les minorités visibles, les handicapés et les homosexuels étaient trop peu présents dans les manuels d’histoire-géographie ! Or l’enseignement de l’histoire-géographie est particulièrement menacé par l’essor du communautarisme, comme le signalait le Haut Conseil à l’Intégration dans un rapport publié en 2011 : « Les cours d’histoire sont le lieu de contestations ou d’affrontements, de mise en concurrence de mémoires particulières qui témoignent du refus de partager une histoire commune. […] La vision du monde qui semble s’opérer est binaire : d’un côté, les opprimés, victimes de l’impérialisme des Occidentaux, et ce, depuis les temps les plus reculés, et de l’autre, les oppresseurs, les Européens et Américains blancs, pilleurs des pays du tiers-monde. Cette vision fantasmée sert d’explication à l’histoire du monde et de justification aux échecs personnels[2. Haut Conseil à l’Intégration. Les défis de l’intégration à l’école et Recommandations du Haut Conseil à l’intégration au Premier ministre relatives à l’expression religieuse dans les espaces publics de la République, Paris, La documentation française, 2011, 197 pages.] ». Plus généralement, c’est toute l’école qui est exposée à la menace du communautarisme. On voit déjà se développer l’ELCO (enseignement des langues et cultures d’origine), qui permet aux écoliers de primaire volontaires de bénéficier de cours gratuits de portugais, de turc ou d’arabe, organisés et financés par les ambassades de Turquie, du Maroc ou d’Algérie.

Si on n’est pas encore arrivé à une scolarité dans la langue d’origine de l’enfant, comme le préconise la psychiatre Marie Rose Moro, qui milite ouvertement pour une société multiculturelle, on commence à s’éloigner clairement de l’école de Jules Ferry, c’est-à-dire d’une instruction obligatoirement et exclusivement en français. À l’époque, la République avait l’habitude de considérer que le français, qu’elle opposait aux langues régionales, était le ciment de la nation. On imagine sans difficulté que le rapport qui sera rendu cet automne à Vincent Peillon n’abordera pas ces questions. Finalement, la concertation voulue par le ministre ressemble à un concile, avec ses évêques et ses thuriféraires qui vont nous ressasser le bon vieux credo habituel, à savoir que le rôle de « l’école de la République » est de réduire les inégalités sociales. Et là, on réalisera que François Hollande a rendu hommage à Jules Ferry le jour de son investiture pour mieux liquider son héritage et offrir un enterrement de première classe à l’école républicaine.

Les orphelins de la sentinelle soviétique

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« Que leur édifice social s’écroule, qu’ils nous cornent aux oreilles ce qu’ils veulent », écrivait déjà Dostoïevski dans L’éternel mari. L’ancien pensionnaire de la « maison des morts » n’aurait pas manqué d’ironiser en observant la trajectoire de la Sainte Russie aux deux extrémités du XXe siècle, de l’espoir libéral à la dégelée démocratique, et soixante-quinze ans de mise au pas bolchévique entre temps. À l’orée de la décennie 1990, il ne restait plus de l’édifice soviétique ébranlé que de vains slogans patriotiques ripolinés qui allaient accompagner le déclin russe.[access capability= »lire_inedits »]
De Minsk à Vladivostok, les naufragés de l’an I démocratique nés dans les années 1970 assistèrent à l’agonie de la « sentinelle assassinée ». Avec cette formule, leur aîné Edouard Limonov mit au jour l’extraordinaire abaissement que fut la fin de l’URSS pour des masses d’individus incapables de se projeter dans un dessein collectif.

Dans Retour à la case départ, Vladimir Kozlov retranscrit crûment les désillusions de la génération post-perestroïka. Son héros Alex, exilé à Prague, replonge dans le climat d’impunité générale qui permit aux oligarques de mettre la main, grâce à leurs agences de com’ toutes neuves, sur des pans entiers de l’économie et des collectivités locales. C’est en dialoguant avec un fasciste pétri d’idéaux soviétiques rouillés que le personnage de Retour à la case départ sonde les manifestations de la vacuité post-moderne : « Pour moi, Loukachenko, c’est l’incarnation de la mentalité post-soviétique. Un type sans idéaux, sans principes, sans idée maîtresse. Poutine, c’est autre chose, c’est un sbire du KGB devenu affairiste, il agit selon les axiomes des milieux d’affaires. […] Tandis que Loukachenko se fout des affaires, et de tout le reste. Il n’est ni communiste, ni anticommuniste, il ne croit ni à l’économie socialiste, ni à l’économie capitaliste, il n’est pas religieux et ça n’est pas non plus un athée… »

Du glauque à l’épique

Ainsi que l’illustre l’intrigue haletante de Retour à la case départ, la « mentalité post-soviétique » façonne de singuliers romans russes, dépourvus de l’arrière-plan métaphysique chers aux grands ancêtres – Tolstoï, Tourgueniev ou Dostoïevski. Chez Kozlov, une barbarie brute et abyssale s’enracine dans le marais indistinct d’une adolescence à l’ombre des eighties, dont l’ultra-percutant Racailles dresse un portrait accablant. Ces enfants de la balle surnommés Orang-Outan, Byk, Viek, Klok vont courir les rats ou les filles dans leur banlieue bétonnée. Sur fond de rock apocalyptique, leur cocktail biture-baston-baise rappelle le triste quotidien des skinheads occidentaux, leurs immédiats contemporains, jouant aux punks de bas étage dans de sinistres rixes et des orgies alcooliques.

Pourtant, nulle fatalité n’est à l’œuvre. Si des processus dissolvants minent la société et l’Etat russes, ils n’annihilent pas le système immunitaire des quelques résistants au nouvel ordre des choses. Loin de l’écriture sèche et heurtée de Kozlov, la prose du trentenaire Zakhar Prilepine exprime la réaction épidermique d’une jeunesse révoltée par le capitalisme poutinien.
De Pathologies à Des chaussures pleines de vodka chaude¸ le limonovien Prilepine prend le pouls battant d’une génération de « jeunes gens étranges, incompréhensibles, rassemblés un par un à travers tout le pays, unis par Dieu sait quoi, par un signe peut-être, une marque appliqués à la naissance ». Son petit peuple des campagnes et des faubourgs russes, souvent passé des unes aux autres au gré de l’exode rural, bouscule le nihilisme ambiant par un engagement héroïque et désintéressé : en Tchétchénie dans Pathologies, ou dans les rangs nationaux-bolchéviques dans San’kia. Tel un peintre cubiste, Prilepine amasse les matériaux disparates pour construire son œuvre protéiforme. Ses romans et nouvelles confrontent des personnages incarnant chacun une idée, sans que les convictions et valeurs de l’auteur n’influencent le cours du récit et le jugement du lecteur.

Ses mousquetaires radicaux, épigones de Mishima, « avaient décidé de répondre de tous – en un temps où il était devenu ridicule de répondre d’un autre que soi-même » en s’engageant dans le sacrifice de soi, là où d’autres se résignent à l’abattement. Avant la parution de la traduction française du Singe noir à l’automne prochain, c’est dans le flamboyant San’kia que nous trouverons la plus belle transfiguration épique de la décrépitude post-soviétique. De la description émue des campagnes sinistrées au récit pétaradant de leurs opérations quasi-kamikazes, ces hommes révoltés naviguent en eau trouble.
Aux enfants perdus de la « sentinelle assassinée », Zakhar Prilepine et Vladimir Kozlov proposent d’acides viatiques. Qu’il plaise aux derniers juges humains d’absoudre leurs péchés.[/access]

Retour à la case départ, Moisson Rouge, traduit par Thierry Marignac, 2012.
Racailles, Moisson Rouge, traduit par Thierry Marignac, 2010.
San’kia, traduit par Joëlle Dublanchet, Actes Sud, 2009.

*Photo : Vladimir Kozlov (Moisson rouge)

Le Canard revisite vie privée et sens de l’amitié

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On avait cru comprendre que le célèbre journal satirique paraissant le mercredi se faisait un devoir de ne point empiéter dans la vie privée des citoyens qui faisaient l’objet d’investigations. Cette borne a été franchie – et avec elle, le fameux mur du çon – dans l’édition de cette semaine avec une information particulièrement décoiffante : le nom de la marraine du fils d’Henri Guaino. Il nous faut donc rappeler au Canard Enchaîné qui, à juste titre, rappelle souvent son attachement à la laïcité, que les conditions d’un sacrement religieux font partie intégrante de la vie privée.

Mais le volatile n’a pas seulement fait la preuve de sa conception à géométrie variable de l’espace privé, il a aussi fait montre d’une curieuse conception de l’amitié. « Une marraine lepéniste pour son fifils, le républicain Guaino ne se refuse rien », conclut Le Canard après avoir précisé que la dame en question a été militante RPR et a travaillé dans plusieurs cabinets ministériels avant de tomber sous le charme de Florian Philippot l’an dernier et de porter les couleurs frontistes dans une circonscription en juin. Qu’aurait donc dû faire Henri Guaino, dont le fils a été baptisé en décembre dernier ? Demander audience au curé, à l’évêque, au pape, afin de substituer une marraine à la réputation moins sulfureuse ? Répudier une amie de longue date, devenue alors indigne ?

Comme elle doit être précaire, la condition d’ami du directeur de publication du Canard Enchaîné… Tu quittes le droit chemin, et hop, on ne te connaît plus.

Et Montherlant, alors ?

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Certes, Henry de Montherlant ne s’est pas éteint il y a tout à fais quarante-ans puisque c’est le 21 septembre 1972, à l’équinoxe de septembre, que l’auteur des Bestiaires rejoignait dans un geste volontaire les Champs Elysées. Nous sommes donc entrés dans la quarantième année de sa mort mais le silence demeure assourdissant. Hormis un excellent ouvrage collectif, dirigé par Christian Dedet, publié aux Editions de Paris, nul ne semble faire grand cas de celui qui fut le dernier maître classique de la littérature française. Céline l’année précédente a eu droit à son scandale et Drieu est entré dans la Pléiade : il était dès lors légitime d’attendre pour Montherlant sinon l’équivalent, du moins l’évocation de cette figure royale des lettres françaises. Et pourtant rien, ou presque…

Evidemment, sa dépouille juste refroidie, Montherlant en a pris pour son grade, et les charognards, admirateurs déçus et par là plus cruels encore, ne boudèrent pas le festin. Le toréador et le guerrier autoproclamés n’auraient que peu fréquenté les arènes et les tranchées, face à Jünger, Céline ou Bernanos qui connurent la boue de Verdun. Quant au séducteur, il s’avéra surtout passionné, au sens littéral, de l’enfance et goûtait mieux les jeunes garçons que les jeunes filles. La baudruche spectaculaire creva au grand désarroi de ses séides mais enfin, elle laissait tout de même, et c’est sûrement mieux, sa place à l’écrivain génial, incomparable styliste à l’encre prise dans le marbre, au maître ès théâtres, au moraliste antique, que Montherlant ne cessa jamais d’être et qu’il continuera d’incarner dans l’histoire de notre littérature qui finalement n’en compte pas tant. Pis, son attitude « désengagée » durant l’Occupation lui donnait alors un parfum de soufre aujourd’hui évaporé puisqu’on sait désormais qu’il ne fut ni pire ni meilleur qu’un Sartre.

Que penser alors du silence entourant cet anniversaire, si ni une politique douteuse ni une biographie tronquée ne l’expliquent ? Romaric Sangars, dans l’ouvrage collectif cité plus haut, parle de Montherlant comme d’un professeur d’énergie. Certes, cela suffirait à donner les clés du mépris qu’une époque dépressive éprouve pour ceux qui enseignent la force et le courage.
Mais il nous semble que c’est, plus encore que l’énergie, l’esprit classique qui insulte nos contemporains et leur font oublier, hypocrites, Henry de Montherlant. Comment une époque qui a réussi à joindre en un même mouvement prétendue innovation littéraire et nullité stylistique, engagement pour des idées et pauvreté philosophique du fond, parviendrait-elle à comprendre un esprit pour lequel tout est un : fond, forme, esthétique et métaphysique ? Comment une époque qui consacre Sartre mètre étalon de la pensée, Derrida grand inventeur de la faute d’orthographe en forme de concept et Deleuze commentateur d’une folie qu’il ne connaît pas et avec laquelle il s’amuse pour faire genre, peut-elle appréhender un Romain d’âme et de mouvement ? Céline à la rigueur passe le cap du jugement contemporain. Intelligent, Destouches a su en histrion génial se créer un rôle, celui du « fou-génial-mais-salaud-mais-génial-quand-même-mais-fou… et ainsi de suite »… Cela a permis à nos frères en modernité de digérer son œuvre sans s’apercevoir quelle liqueur maléfique ils dégustaient…

Mais Montherlant ! Ce prophète de l’instant réclamait le passé en guise de valeur et, déjà de son vivant, se moquait de son temps. Comment alors le reconnaître à notre époque ? Plus précisément comment notre époque pourrait-elle le reconnaître ? Elle qui maudit le passé, la plupart du temps perçu comme réactionnaire et qui attend un futur qui n’arrivera jamais autrement que dans ses fantasmes. Cet anniversaire oublié, par hasard ou pas, que nous apprend-il ? Que nous ne respirons pas à la hauteur où Montherlant respirait, tout simplement.

Montherlant aujourd’hui, Christian Dedet (dir.), Editions de Paris (2012)

*Photo : Ina.fr

Mondialisation heureuse, disiez-vous ?

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« The perfect storm » : la formule a commencé à circuler au-delà de l’Atlantique, tant chez les économistes académiques que chez les analystes des marchés. Intraduisible en français, du moins dans son esprit, elle signifie qu’une conjonction d’éléments fâcheux se cristallise dans différentes parties du système globalisé[1. Elle a été utilisée en particulier par l’économiste américain Nouriel Roubini, devenu célèbre dans son pays par sa prédiction argumentée, formulée en 2006, d’une crise de la dette privée aux États-Unis.]. En clair, que la catastrophe est devant nous. De fait, la récession gagne de nouveaux pays de la zone euro et les États-Unis ralentissent, tout comme les grands pays émergents − Chine, Inde et Brésil. Un chiffre, auquel on donne peu de publicité, résume la situation : le commerce mondial, qui s’accroissait à un rythme de près de 20% l’an à l’été 2011, subissait une décroissance de 3% à la fin du printemps 2012. Ce repli ne pose aucune difficulté d’interprétation : les grandes zones économiques du monde réduisent leurs importations. Nous sommes donc en présence d’une nouvelle crise de la demande qui semble ne pas épargner les pays émergents qui avaient échappé à la récession il y a quatre ans.[access capability= »lire_inedits »]

Le catoblépas Europe

Bien que l’heure soit passée d’ironiser sur les tribulations de l’Europe, l’image du catoblépas[2. Le catoblépas est une bête fabuleuse qui se dévore lui-même. Il ressemble à un buffle noir dont la tête est très lourde, ce qui fait qu’elle est toujours inclinée vers le sol car son cou est trop faible pour la porter. C’est heureux, car n’importe quel humain qui croise son regard meurt aussitôt (Wikipédia).] s’impose pour illustrer le drame du Vieux Continent. Comme l’animal légendaire inventé par les Anciens, le système économique européen semble se dévorer lui-même. Par un effet de contagion, les pays en difficulté ou en détresse, qu’on appelle avec dédain les PIIGS[3. PIIGS : Portugal, Ireland, Italy, Greece, Spain.], entraînent dans la récession leurs voisins mieux lotis. On s’efforcera donc de présenter simplement la situation disparate et enchevêtrée qui préside à l’enfoncement progressif de la zone euro et du Royaume-Uni.
Rappelons pour la bonne forme que la crise de la dette privée américaine, résumée sommairement comme crise du « subprime rate », a provoqué une récession occidentale, révélant la vulnérabilité de l’Europe à un choc extérieur venu des États-Unis et démentant le postulat idéologique de l’« euro bouclier ». Une double crise bancaire et industrielle en a résulté en Europe, n’épargnant aucun pays (l’Allemagne, dont on affirme avec raison qu’elle a le mieux maîtrisé l’épisode, a tout de même subi un déclin maximal de 29% de sa production industrielle entre l’hiver 2008 et l’hiver 2009…). Le rebond de la production opéré à partir de 2009 n’a pas permis de renouer avec une franche croissance. C’est alors que les prêteurs des États européens ont enfin pris conscience de l’hétérogénéité des économies concernées et que le second grand épisode, celui de la crise des dettes souveraines, s’est ouvert.

Insistons aussi sur le fait que les pays en crise violente, secourus depuis lors dans des conditions acrobatiques, ne relevaient pas tous du même chef d’accusation. La Grèce, faut-il encore le dire, a été sabordée par l’incivisme de ses ressortissants qui s’est conjugué avec la surévaluation de la monnaie unique au regard de la force intrinsèque du pays : un double refus du travail et de l’impôt a provoqué une faillite vouée à s’achever dans la grande pauvreté. L’Irlande, qui affichait en 2007 des comptes publics et extérieurs excédentaires, a basculé dans le gouffre financier creusé par ses banquiers en folie qui avaient acheté par l’emprunt d’innombrables actifs financiers et immobiliers, en Irlande et hors d’Irlande, des deux côtés de l’Atlantique. C’est un joueur ruiné par ses paris manqués que l’Europe a cru devoir secourir en 2010. Et on a, toute honte bue, fait peser sur les contribuables européens le fardeau du passif ainsi accumulé par les banques. Le Portugal, en revanche, n’a commis d’autre crime que de supporter la contrainte d’un euro exagérément fort tout en s’imaginant que la monnaie unique, qui était un boulet, lui ouvrirait une fois pour toutes les voies de la prospérité : c’est ainsi que les entreprises locales, stimulées par un optimisme irraisonné, sont passées au premier rang dans la zone euro au regard du taux d’endettement, égal en moyenne à seize fois leur « cash-flow ». Quant à l’Espagne, l’article récent que nous lui avons consacré nous dispense d’un nouveau et long commentaire. Mais il faut souligner encore que ce pays est, avec l’Italie, le plus susceptible de mettre fin au rêve européen.

L’Italie constitue la véritable énigme dans le paysage économique de la zone euro. Son économie, qui dispose de secteurs d’excellence, reste puissante. Ses comptes extérieurs sont moins dégradés que les nôtres, son budget est à l’équilibre, une fois déduits les intérêts de la dette. Deux facteurs portent néanmoins atteinte au crédit du Trésor public italien. Premièrement, le poids d’une dette accumulée durant les années 1970 et 1980, à la différence de celle de l’Espagne qui découle de la dépression économique récente : les sommes que l’État italien doit décaisser année après année pour honorer ses échéances l’empêchent de retrouver l’équilibre financier. Deuxièmement, l’impact des politiques de rigueur menées dans différents pays, qui portent atteinte à la capacité d’exportation des entreprises de la Péninsule. Or, Mario Monti, nommé pour tenter de remédier au discrédit de l’État italien, s’est engagé dans la même politique d’austérité que les autres pays dits « périphériques », au moment même où l’économie du pays vacillait. C’est ainsi qu’il a contribué à faire entrer à son tour celle-ci en récession.

Et voilà le catoblépas. Des politiques indiscriminées de réajustement budgétaires ont créé une spirale récessive qui s’élargit par étapes. Le Royaume-Uni est atteint, et même les Pays-Bas. La France commence à basculer en territoire négatif et l’Allemagne a cessé de créer des emplois. Outre-Rhin, on scrute mois après mois, les carnets de commande à l’exportation, avec l’espoir que les achats nouveaux du reste du monde viendront compenser les pertes de débouchés sur l’Europe en crise.
Les gouvernements qui se résignent à pratiquer l’austérité, au risque de précipiter leurs pays dans la récession, puis dans la dépression, ont des circonstances atténuantes : c’est une exigence des organismes supranationaux, Commission européenne, Fonds monétaire international, Banque centrale européenne, ainsi que des prêteurs du marché du crédit qui sanctionnent le dérapage des déficits publics − et tous échappent à la sanction des urnes.

Reste que les neurones économiques de tous ceux qui se sont érigés en juges de la conduite des États fonctionnent bizarrement. Quand, à force de rigueur, les économies plongent dans une récession sans fin, quand les taux de chômage explosent, ils pratiquent ce qu’on peut qualifier de double peine, imposant de nouveaux plans de réajustement, de nouvelles coupes dans les dépenses, de nouveaux sacrifices fiscaux qu’ils tiennent pour le seul moyen de guérir les finances malades des États. Or, ces plans détruisent le peu de confiance que conservaient les investisseurs et les consommateurs.

Le tableau resterait incomplet si l’on ne prenait pas en compte les deux facteurs déterminants de la crise finale de l’euro et de l’Europe : la fuite des capitaux et la déflation salariale. Tandis que l’on s’obstine à « sauver » les pays du Sud par des injections d’argent public venu du Nord, l’argent privé du Sud rejoint le Nord, à savoir le Luxembourg, les Pays-bas et l’Allemagne. Une statistique officielle vient de révéler que 97 milliards d’euros avaient quitté les banques d’Espagne au premier trimestre 2012, soit le dixième du PIB local. Cela vaut évidemment pour la Grèce, Chypre, le Portugal et l’Irlande. On ne voit guère de parade à cette fuite puisque le contrôle des changes est impraticable au sein d’une zone monétaire. Ou alors il faudrait décider d’un gel des avoirs dans les banques, mesure dirigiste à laquelle répugnent les autorités publiques européennes[4. La fuite des capitaux au sein de la zone signifie qu’elle est rompue en fait, sinon en droit.].

La déflation salariale constitue le paramètre le plus discret de la terrible équation économique de l’Europe. Faute de pouvoir ajuster la parité excessive de l’euro qui les enserre comme un corset, les pays du Sud ont entamé un processus de réduction des salaires qui fait office de substitut à l’impossible dévaluation. Ils ajoutent ainsi une austérité spontanée à celle qui est infligée par les gouvernements. La baisse des salaires atteint ou dépasse 15% en Grèce, certes peu productive, mais aussi en Irlande, dont le solde commercial reste largement excédentaire. Mais le champion de la baisse des salaires est le Portugal, dont le salaire ouvrier a chuté à 10 euros de l’heure (moins du tiers du salaire correspondant en France ou en Allemagne), soit le montant observé en Slovaquie et au Brésil.

Le noir scénario de la crise européenne s’inscrit de surcroît dans un contexte mondial qui n’autorise plus l’optimisme. Les dirigeants économiques et les analystes américains déplorent la « sluggish and jobless recovery », la reprise anémique et sans emplois, qui contredit leurs attentes. Les grands pays émergents, qui ont fait naître les plus grands espoirs de sortie de la crise « par le haut », donnent à leur tour des signes de déprime. Autant dire que plus personne n’ose parler de la « mondialisation heureuse ».

La reprise anémique et sans emplois de l’Amérique

Les États-Unis, fauteurs du séisme de 2008, ont, durant trois ans, donné l’impression réconfortante qu’ils en ressortiraient plus forts qu’ils y étaient entrés. L’embellie économique amorcée au printemps 2009 a permis d’effacer, par étapes successives, les pertes de production issues de ce que les médias locaux appellent la « Grande Récession ». L’économie américaine est, avec la canadienne et l’allemande, la seule économie développée affichant un PIB légèrement supérieur à celui de l’hiver 2008. Ce résultat somme toute encourageant s’explique-t-il par la force intrinsèque des entreprises locales ? L’analyse conduit à une réponse nuancée.
Le premier facteur de l’embellie, le plus décisif selon nous, réside dans la faiblesse relative de la monnaie américaine vis-à-vis du yen japonais, du dollar du Canada (deuxième partenaire commercial des États-Unis après la Chine) et de notre cher euro. L’activité réalisée sur le sol américain, soit par les entreprises locales, soit par les entreprises étrangères, a bénéficié de cette sous-évaluation relative. Des producteurs aussi divers que Boeing, Caterpillar, John Deere, Intel et AMD (pour les microprocesseurs) ont pu développer leurs ventes à l’intérieur et à l’extérieur. Pour la première fois depuis trente ans, les exportations américaines ont connu un essor substantiel, passant de 130 à 180 milliards de dollars mensuels en quatre ans. Symétriquement, les importateurs européens ou japonais, tels que Toyota, Nissan, Volkswagen, BMW, Mercedes ont décidé de servir leur clientèle américaine à partir d’usines américaines, les exportations vers les États-Unis étant devenues perdantes en raison de la force du yen et de l’euro.
Le deuxième facteur, moins déterminant, tient au fait que les autorités ont laissé filer le déficit budgétaire et la dette publique, l’un et l’autre supérieurs à ce qu’ils sont dans la zone euro. L’administration Obama a pratiqué le « wait and see », tablant sur la reprise de l’activité et de l’emploi pour obtenir une amélioration spontanée des comptes publics. Les orientations budgétaires du président démocrate sont identiques, à très peu de choses près, à celles de George Bush Jr. Les baisses d’impôts massives de celui-ci ont été maintenues : ce faisant, les Américains paient aujourd’hui moins d’impôts qu’ils n’en ont jamais payé depuis la guerre, soit 10% de leur revenu disponible, alors que la fourchette historique se situe entre 11% et 19%. On peut donc dire qu’en combinant un faible taux d’imposition et de modestes dépenses civiles, l’administration au pouvoir n’a pas fait obstacle au dynamisme de l’économie.

Contrairement à ce que serine le discours médiatique dominant, la politique monétaire américaine n’a pas joué un rôle particulièrement appréciable. Certes, la relance monétaire massive de Ben Bernanke, à partir de l’automne 2008, a surpassé celles qu’avait pratiquées Alan Greenspan en 1993 et en 2001, en fixant pratiquement à zéro le taux des prêts de la Réserve fédérale. La Banque centrale américaine a injecté quelque 2300 milliards de dollars d’argent frais par des opérations savantes de « quantitative easing » − qui consistent en rachats d’obligations privées et publiques auprès des banques et des assureurs − financées par de la création monétaire. Mais les résultats ont été décevants. Malgré une baisse effective des taux du crédit hypothécaire, ramenés à leur plus bas niveau historique, malgré des conditions d’emprunt favorables pour les consommateurs, les ménages américains n’ont pas mordu à l’hameçon. Le montant de leur dette est aujourd’hui inférieur de 15% à ce qu’il était au moment de la crise financière, qui fut à l’origine de millions de banqueroutes. De ce fait, la construction n’a pas retrouvé ses niveaux habituels, les classes populaires n’ont pas consommé : le surcroît de consommation observé depuis trois ans résulte principalement de la désépargne des classes moyennes.

La conclusion, c’est que l’économie américaine offre une image quasiment inversée de celle qu’elle avait dans la décennie 2000 : plus orientée vers la production industrielle et de services non financiers que vers la surconsommation et la construction à crédit, elle se rapproche de la normale. Mais les dirigeants de Washington, dans l’Administration ou à la Banque centrale, hésitent encore à entériner cette bifurcation : ils continuent de nourrir le secret espoir que le grand secteur de la construction neuve, sinistré depuis cinq ans, va renaître de ses cendres, éventuellement au prix d’un endettement supplémentaire des ménages américains.

On peut les comprendre : ils vivent sous la hantise du chômage structurel. Les Américains connaissent aujourd’hui une situation proche de celle à laquelle les Européens se sont résignés. En effet, sur les 8,7 millions d’emplois détruits par la Grande Récession, un peu plus de quatre millions ont été recréés, ce qui laisse beaucoup de gens sur le carreau, érode le moral des ménages, freine les projets d’investissement des entreprises locales, mal assurées du lendemain, et, ainsi que nous venons de le dire, sape le moral des dirigeants de la Grande Nation.

Le moment est venu de mettre au jour le facteur caché du système américain. La crise n’a pas modifié l’élément crucial de la politique de régulation aux États-Unis qui est l’insuffisante rémunération du travail. Le pouvoir d’achat du travailleur américain stagne ou recule, même si on tient compte des augmentations généreusement octroyées aux cadres supérieurs. La déflation salariale discrète qui se poursuit aux États-Unis permet aux entreprises d’afficher des taux de profit sans précédent, encore supérieurs au pic atteint en 1943, quand elles bénéficiaient de l’effort de guerre et du blocage officiel des salaires. Mais ces profits record ne débouchent pas sur l’important mouvement de création d’emplois qui recréerait un climat de confiance. Dès lors, la question se pose : faut-il s’en réjouir ? Ces profits très élevés sont-ils la solution ou plutôt le problème ?

La difficulté est ici politique autant qu’intellectuelle. Politiquement, aucune Administration ne voudrait intervenir dans le fonctionnement du marché du travail. Les syndicats ont perdu leur influence ancienne et les employeurs restent maîtres du jeu : il y a longtemps déjà que l’actionnaire a pris le pas sur le salarié. Intellectuellement, la question de la rémunération du travail est sortie de l’agenda économique. Robert Reich, ancien ministre du Travail de Bill Clinton est le seul à plaider pour une rupture dans la trajectoire déflationniste : ainsi considère-t-il la politique de faible rémunération comme une austérité « privée » américaine qui fait pendant à l’austérité « publique » européenne[5. Voir son article : « A diabolical mix of US wages and European austerity », dans le Financial Times du 31 mai 2012.]. Mais il prêchera dans le désert tant que les États-Unis ne seront pas confrontés à une récidive de la crise qui les a cruellement atteints il y a quatre ans.

Retenons cependant deux points pour notre gouverne. Premier point : les perspectives de croissance américaines restent dépendantes d’une amélioration plus rapide de l’emploi qui gonflerait le pouvoir d’achat collectif, mais, pour ce faire, il faudrait que les employeurs se rallient à un accroissement des rémunérations de tous ordres, auquel ils se refusent. Deuxième point : les États-Unis, mieux portants que l’Europe ou le Japon, ne sont pourtant plus en mesure de jouer le rôle déterminant de consommateur en dernier ressort qui a maintenu la croissance mondiale dans les décennies 1990 et 2000, jusqu’au basculement de 2008. Or, il ne semble plus possible non plus de compter pour cela sur les eldorados nouveaux représentés dans l’imagerie médiatique par les grands pays émergents.

Quand la Chine s’arrêtera

Les trois grands pays émergents ralentissent. Les médias économiques commencent à s’en faire l’écho, sans tirer pour autant les conséquences ultimes de la nouvelle donne pour le système globalisé. La chute de la croissance indienne, tombée à la moitié des 7% enregistrés il y a encore peu, crée des difficultés budgétaires au gouvernement de New Delhi. La croissance brésilienne s’est brutalement affaiblie sous l’effet d’un retournement de la production industrielle qui diminue alors qu’elle s’accroissait au rythme impressionnant de 20% il y a encore trois ans. Cependant, ce sont les ratés de la puissance chinoise, la deuxième économie du monde selon les statistiques officielles, qui suscitent surtout l’interrogation et l’inquiétude : la Chine est devenue le premier importateur de biens d’équipement et de matières premières.

Une vive controverse vient d’éclater dans le petit monde des analystes et des journalistes spécialisés, tout spécialement dans le monde anglo-américain. Le gouvernement de Pékin avoue un ralentissement modéré de la croissance, au-dessous de 8% en rythme annuel. Or, quatre indicateurs permettent de mettre en doute cette annonce : la production et la consommation d’énergie, le trafic de marchandises par la voie ferroviaire, la construction résidentielle, les prêts aux ménages et aux PME. Tous ces indicateurs tendent vers zéro, voire en dessous. Ils laissent augurer d’un affaissement historique de l’essor chinois qui, rappelons-le, a fourni l’exemple le plus saisissant de l’histoire économique : trente-deux années consécutives de croissance située dans une fourchette entre 5% et 12%. Les analystes sont tiraillés entre la mise en cause des chiffres fournis par le pouvoir central et l’attente de leur vérification ultérieure.

Mais qu’y aurait-il d’extraordinaire si la Chine observait une pause, voire subissait un réajustement comme toutes les économies qui l’ont précédée sur la voie du développement ? Cette pause ou ce réajustement ne seraient-ils pas au contraire bienvenus ? Oui, à l’évidence d’un point de vue strictement chinois. Non, si l’on prend en considération les dommages collatéraux qu’une stagnation ou une récession chinoise infligeraient à la croissance mondiale, déjà vacillante, et au système globalisé ébranlé de tous côtés. Pour les tenants de la globalisation, l’essor chinois est vital.

De fait, la poursuite de l’expérience dépend non seulement du retour à la confiance dans les dettes souveraines en Europe, d’une création vigoureuse d’emplois aux États-Unis, mais aussi du maintien de perspectives favorables en Chine. Ce qui nous ramène à un événement déterminant de la période 2008-2012 : la relance massive de l’investissement public et privé dans l’empire du Milieu.

Cette relance a été décidée en 2008 lorsque les économistes chinois, plus perspicaces que les économistes occidentaux, ont convaincu les dirigeants de Pékin de l’entrée en récession des pays occidentaux. Pour échapper à l’enlisement qui pouvait en résulter, un vaste plan de relance a été décidé, à hauteur de 600 milliards de dollars, sous la double forme d’investissements dans les infrastructures et d’injections de crédit vers les entreprises. Avec des résultats indéniables : après un ralentissement de la croissance à 5% en 2009, la Chine a retrouvé un taux d’expansion à deux chiffres dès 2010. Mais ce faisant, elle a surinvesti, son taux d’investissement atteignant la proportion, sans précédent dans l’Histoire, de près de 50% du PIB. Son économie expérimente désormais les conséquences non désirées de cette politique de croissance à marche forcée. Les investissements publics et privés entrent dans leur phase d’amortissement, les entreprises endettées à l’excès commettent des défauts de paiement. Les indicateurs avancés qui mettent en émoi les analystes étrangers reflètent le réajustement d’un système économique qui connaît, comme bien d’autres avant lui, les effets à retardement du dopage qui lui a été administré.

Une récession chinoise constituerait, après la crise de la dette privée américaine et la crise des dettes publiques européennes, une sorte de Phase III de l’épisode historique que nous subissons. Elle retentirait sur les trois grands producteurs de biens d’équipement que sont le Japon, l’Allemagne et les États-Unis, mais aussi sur les exportateurs de matières premières, dépendants de la demande et des prix de leurs productions, Russie, Australie, Brésil, et maints pays d’Afrique. Le risque que la Chine fait désormais courir au reste du monde n’a rien d’imaginaire. Inutile d’expliquer aux excellents abonnés de Causeur que, si cette menace devenait une réalité, nous n’échapperions pas à une nouvelle dépression économique et, pour tout dire, à un Big Bang inversé dans la globalisation.[/access]

*Photo : gonzalo_ar