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Indiscrétions assurées

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Iacub dans l’Obs : la surprise du chef
La parution du « machin » de Marcela Iacub – on ne sait comment nommer l’opus : roman, récit, autofiction ou reportage sexuel ? – Belle et Bête – n’a été commentée que du point de vue de l’éthique éditoriale et du respect de la vie privée, ce qui est, ma foi, plus que légitime. Malgré l’abondance de rubriques « médias » dans la presse, personne ne s’est cependant risqué à tenter de comprendre comment et pourquoi cette affaire a pu survenir dans un journal tel que Le Nouvel Observateur.
Laurent Joffrin, directeur de la rédaction, et Jérôme Garcin, patron des pages Culture, ont invoqué, sans rire, la « qualité littéraire » de l’ouvrage. Or, jusqu’à présent, Joffrin était plus intéressé par la vie de Napoléon que par la prose de Christine Angot, la grande papesse de l’autofiction. Quant à Jérôme Garcin, il ne s’était jamais enthousiasmé pour l’autofiction, qu’il s’agisse d’Angot ou de ses imitateurs, si nombreux dans l’édition depuis qu’elle a été portée aux nues par l’aristocratie de la critique.
C’est donc l’éditeur de Marcela Iacub qui leur a apporté sur un plateau le divin plat littéraire, « prêt à cuire ». Le péché sans la faute, pour les deux parties : le livre ne mentionnant pas DSK, seul un lancement médiatique en grande pompe permettait à l’éditeur d’espérer un best-seller sans risquer le délit d’« atteinte à la vie privée ». Quant au Nouvel Obs, dont la santé économique n’est guère brillante – comme celle de tous ses concurrents, d’ailleurs –, ce scoop lui offrait la quasi-certitude de ventes en kiosque supérieures à 100 000 exemplaires (103 000 est le chiffre annoncé en interne, soit 70 % de hausse), assurance de quelques mois de nuits paisibles pour son patron. Cela méritait bien quelques accommodements avec ses goûts littéraires. Mais ce type de « coup » impliquait aussi une clandestinité absolue.[access capability= »lire_inedits »] En effet, ni Claude Perdriel, propriétaire du journal, ni Jean Daniel (proche d’Anne Sinclair) n’étaient dans la confidence à propos du sulfureux  dossier et surtout de la « une » programmée pour le 21 février. Et le pré-sommaire, envoyé comme chaque semaine à l’ensemble de la rédaction, comportait – ça ne s’invente pas – un dossier leurre sur les « penseurs qui comptent » (Marcela eût été flattée d’en être…). Le mercredi 20 février, jour où les gens de L’Obs prennent connaissance de leur hebdomadaire imprimé, le numéro n’avait pas été livré au siège du journal, place de la Bourse. Les journalistes l’ont donc découvert en même temps que les lecteurs – et pour beaucoup, avec le même effroi. Joffrin et Garcin se sont d’abord frotté les mains : le « buzz » marchait au-delà de toute espérance. Deux jours plus tard, impossible de trouver l’hebdomadaire.
Vendredi 22 février, la « une » bienveillante de Libé – « Une liaison dangereuse » – et le renfort de Sylvain Bourmeau et de Philippe Lançon (généralement tenu pour un critique sérieux) leur donnaient l’impression que la partie était gagnée. Le 26 février, la condamnation en référé du journal et de l’éditeur, à la demande de Dominique Strauss-Kahn, relançait les ventes. La suite a fait déchanter les instigateurs de l’opération : certes, la sanction reste légère à l’aune des profits réalisés, mais les crachats des confrères et des médiacrates, plutôt portés d’ordinaire à l’indulgence, ainsi que la condamnation publique de la « une » par Jean Daniel, montrent qu’en terme d’image, le bilan est catastrophique pour l’hebdomadaire.
Joffrin et Garcin croyaient peut-être pouvoir ad vitam s’essuyer les pieds sur le paillasson DSK. Mais en ce domaine, comme en d’autres, vient toujours un moment où les choses se retournent. Point de bascule, cet instant de soulagement réconcilie avec l’humanité, lorsque les gens disent : « Ça suffit, laissez-le tranquille ! Trop, c’est trop ! » Même Jean-Michel Aphatie, qui ne fut pas tendre envers DSK, a levé le pouce au « Grand Journal » de Canal+.
Les deux conjurés se sont donc retrouvés bien seuls. Pour couronner le tout, ils ont essuyé une bronca de la Société des rédacteurs de L’Obs. En effet, le débat interne – intéressant au demeurant – a fait apparaître que les trois quarts des journalistes étaient hostiles à cette opération. On comprend mieux pourquoi Laurent Joffrin et Claude Perdriel, le propriétaire du journal, revenant sur l’affaire dans le numéro du 7 mars, dont la moitié de la couverture était occupée par un communiqué de justice, ont signé un texte qui flirtait avec l’autocritique voilée. En espérant sans doute que la  polémique serait close, chacun finissant par se dire, conformément à une blague éculée de la profession : « Bah, demain, ça emballera le poisson… »

Un sceptre hante Le Monde : l’euroscepticisme
Le Monde l’a échappé belle. Pendant plusieurs mois, Arnaud Leparmentier a fait figure de favori dans la bataille pour la direction du quotidien du soir, finalement remportée par un outsider, la journaliste Natalie Nougayrède. Or, ce petit canaillou de Leparmentier avait caché à ses camarades à quel point il était devenu hostile à l’Union européenne. Lisez plutôt son édito publié le 27 février, intitulé – tout un programme – « Rêve allemand, cauchemar européen » : « C’est l’échec de l’Europe. L’échec de l’euro. Fallait-il signer ce traité de Maastricht (1992), qui tourne au désastre ? Après l’avoir tant défendu, on finirait par en douter. Curieusement, le sujet reste tabou. Dans les années 1990, on vendit la monnaie unique en assurant qu’elle permettrait de lutter contre les prétendues dévaluations compétitives des pays du Sud. Contresens total : la lecture inverse devrait prévaloir. Les dévaluations n’étaient que des bouffées d’oxygène pour compenser [après coup] le rouleau compresseur de l’industrie allemande. Sans doute aurait-il fallu écouter à l’époque les mises en garde précoces de Gerhard Schröder. »
Bienvenue au Club des eurosceptiques, Arnaud ! Même Mélenchon n’a jamais osé proférer une telle charge contre la monnaie unique. Sa charge contre l’euro inflexible, qui rend impossibles les dévaluations, montre le désarroi du camp euro-hystérique.
Autre média, même signe de l’érosion des eurocertitudes : dimanche 3 mars, sur France Culture, dans l’émission « L’Esprit public », Éric Le Boucher, grand prêtre du « modèle allemand » et de la rigueur nécessaire, a lui aussi flanché : « Il faut reparler de cette stratégie européenne à l’allemande, qui s’avère infliger des souffrances inutiles aux peuples du Sud. »
Seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, direz-vous. À ce train, et sans vouloir lui faire offense, il ne restera bientôt plus que Pascal Lamy pour défendre l’Europe allemande. L’ennui, c’est que ça ne changera sans doute rien.[/access]

*Photo : Martin.Menu.

Choc de moralisation : Il faut changer notre hymne national

Pour que le choc de transparence soit à la hauteur, il faut beaucoup plus que trois mesures choc, il faut une révolution permanente. L’inquisition fiscale sera illimitée ou ne sera pas.
Promettre d’autres mesures pour l’avenir, ce ne sera pas suffisant.
Il faut une mesure symbolique qui prouve que ce n’est qu’un début.
Bref, il faut changer notre hymne national.
À quoi riment des paroles de la Marseillaise « Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé » ?
Dieu merci, l’hymne qui fera le choc existe.
C’est la chanson de Jacques Dutronc.

« On nous cache tout, on nous dit rien
Plus on apprend plus on ne sait rien
On nous informe vraiment sur rien

Adam avait-il un nombril ?
On nous cache tout on nous dit rien
Socrate a-t-il bu sa ciguë?
L’aventure est-elle au coin de la rue ?
On nous cache tout on nous dit rien
La vérité sur Dagobert
Quel était son manager ?

On nous cache tout, on nous dit rien
Plus on apprend plus on ne sait rien
On nous informe vraiment sur rien

La vérité sur La Palice
Quand c’est rugueux c’est pas lisse
On nous cache tout on nous dit rien

Et l’affaire du masque de fer
Est-ce que Louis Quatorze était son frère ?
On nous cache tout on nous dit rien
La vérité sur l’Obélisque
A-t-il été déclaré au fisc ?

On nous cache tout, on nous dit rien
Plus on apprend plus on ne sait rien
On nous informe vraiment sur rien

Savoir pourquoi Napoléon
Mettait la main dans son giron
On nous cache tout on nous dit rien

L’affaire trucmuche et l’affaire machin
Dont on ne retrouve pas l’assassin
On nous cache tout on nous dit rien
On nous cache-cache et cache-tampon
Colin-maillard et tartempion
Ce sont les rois de l’information

On nous cache tout, on nous dit rien
Plus on apprend plus on ne sait rien
On nous informe vraiment sur rien. »

La version officielle de cet hymne pourrait être interprétée par le ministre en charge de l’Information.

Canada : les Trudeau sont de retour

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justin trudeau canadaEsther Benfredj. L’histoire se répète : la famille Trudeau est de retour sur la scène fédérale canadienne depuis l’élection à la tête du Parti libéral de Justin Trudeau, fils de l’ancien Premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau. Comment expliquez-vous sa forte popularité ?
Éric Bédard[1. Historien, auteur de Recours aux sources (Boréal, 2011) et de L’histoire du Québec pour les Nuls (First, 2012).]. Cette popularité tient à plusieurs choses. Elle témoigne surtout d’une nostalgie. Premier ministre de 1968 à 1984, Pierre Elliott Trudeau a profondément marqué la culture politique canadienne. Avant lui, le Canada était davantage la somme de ses parties qu’un tout cohérent. Les impérialistes canadiens-anglais du début du siècle n’étaient pas arrivés à créer une nation britannique, protestante et unitaire. Plusieurs jugements du conseil privé britannique, la plus haute cour jusqu’en 1949, avaient même favorisé les provinces plutôt que le gouvernement central.
Or, en faisant du multiculturalisme une doctrine d’État et en enchâssant, dans la constitution rapatriée de 1982, une charte des droits et libertés qui conféraient aux juges de la Cour suprême du Canada, tous nommés par le premier ministre canadien, d’énormes pouvoirs sur des questions aussi vitales que la langue ou la liberté religieuse, Pierre Elliott Trudeau a transformé le Canada. D’une fédération relativement décentralisée, formée par deux cultures nationales, le Canada s’est désormais conçu comme une mosaïque d’individus reliés par des droits. Trudeau a refondé le Canada et lui a dicté une mission : celle d’incarner l’avant-garde de l’humanité. Une humanité réconciliée avec elle-même, libérée des pesanteurs de l’histoire. C’est animé par ce messianisme qu’il avait déclaré en 1977 devant le Congrès américain, quelques mois après l’élection d’un premier gouvernement souverainiste au Québec, que le démantèlement du Canada serait rien de moins qu’un « crime contre l’histoire de l’humanité ».
Les libéraux sont également opposés à la politique résolument pro-américaine et pro-israélienne du gouvernement conservateur actuel. Ils sont les héritiers de Lester B. Pearson, seul canadien lauréat du prix Nobel de la paix, un ancien ministre libéral des Affaires étrangères et premier ministre, à l’origine de la politique des casques bleus. Sous Trudeau, le Canada avait critiqué l’intervention au Viêt Nam, tenté de développer des liens économiques avec l’Europe, entretenu de bons liens avec Cuba. Bref, c’était un Canada qui gardait davantage ses distances des États-Unis. Un Canada capable de dire non à George W. Bush en 2003.
La popularité de Justin Trudeau tient en partie à ce rêve canadien. Mais aussi à une image fabriquée par les médias.
Justement, Justin Trudeau a-t-il les épaules pour diriger le Canada ? Les critiques du Parti conservateur, actuellement au pouvoir, sont incisives : « Justin Trudeau a un nom de famille connu mais dans un contexte d’incertitude économique mondiale, il n’a pas le jugement, ni l’expérience pour être premier ministre. » Ces critiques ne sont-elles pas excessives ?
Non, je ne crois pas qu’elles soient excessives, malheureusement. La famille Trudeau est aisée. Avant de devenir Premier ministre, le père de Justin Trudeau avait beaucoup voyagé, étudié dans plusieurs grandes écoles – notamment à Sciences Po Paris –, fondé une revue influente dans le Québec des années 1950, écrit des essais marquants, enseigné le droit dans une grande faculté montréalaise. Pierre Elliott Trudeau a su tirer parti de son indépendance financière. Avant de se lancer en politique, il avait laissé une empreinte, comme juriste et intellectuel engagé. Rien de tel chez Justin Trudeau. Lors des obsèques de son père en 2000, il avait prononcé une allocution qui avait beaucoup ému les Canadiens. Plusieurs l’ont immédiatement perçu comme l’héritier naturel. Et pourtant… Justin Trudeau ne s’est distingué dans aucun domaine particulier. Sans nécessairement poursuivre de longues études ou être un intellectuel engagé, il aurait pu devenir un avocat reconnu, se lancer dans les affaires, tirer son épingle du jeu dans un domaine qui l’intéresse. Il a préféré surfer sur la notoriété de son nom, prononcer des conférences très lucratives sur le « leadership », faire la première page des magazines « people ». Ses discours bilingues, plus moraux que politiques, donnent le plus souvent dans le prêchi-prêcha multiculturaliste. Comme il était presque certain de remporter la présidence du Parti libéral du Canada, il s’est très peu prononcé sur les grandes questions de l’heure. Pour l’instant, c’est une coquille vide.
Qu’est ce que les Québécois peuvent aujourd’hui attendre de Trudeau junior ? Dans les années 1980, on se souvient que les liens entre le gouvernement du Québec et Pierre Trudeau étaient tendus notamment parce que celui-ci n’était pas partisan de la souveraineté de la Belle Province. Quid de Justin ?
Pierre Elliott Trudeau avait une vision claire du Canada. Allergique au nationalisme, il avait proposé aux Québécois un modèle de société alternatif. Qu’on y adhère ou qu’on les rejette, les fondations intellectuelles de son nouveau Canada étaient relativement solides et cohérentes. Justin Trudeau table au contraire sur l’apathie, l’indifférence et le désabusement de nombreux Québécois à l’égard de la question nationale. Sa politique est une anti-politique. Sur cette question, comme sur bien d’autres, nous ne lui connaissons aucun programme. Au lieu de convaincre les Québécois des vertus du modèle canadien qu’il propose, il espère que ceux-ci se décourageront, à l’usure.

*Photo : LeStudio1.com – Bernard Bujold.

Les mauvais comptes font les faux amis

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euro chypre grece

À en juger par le discours médiatique et politique, le drame de l’euro s’explique par des causes bien triviales. Le séisme qui a commencé à ravager le Vieux Continent viendrait de ce que certains pays ont commis des « erreurs ». Erreurs pardonnables, cela va de soi, mais surtout réparables. Ceux qui se sont risqués à nous lire savent ce que nous en pensons : c’est le vice de conception originel de l’euro qui a provoqué une crise irrémédiable dont la gravité s’accentue au fil des mois sous l’effet de politiques inopérantes d’austérité publique et salariale.
Pour autant, on ne saurait s’en tenir à l’explication par la malfaçon de l’euro, aussi intellectuellement satisfaisante soit-elle. Après avoir frappé la Grèce, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne, la crise opère son action de dévoilement à Chypre − la Chypre grecque, membre à part entière de l’Europe et de l’euro. Au regard de sa population de 400 000 habitants et de son PIB affiché de 16 milliards d’euros, égal à 0,2% du PIB total de la zone, le conflit provoqué par ce petit pays au sein des instances européennes apparaît largement disproportionné. Mais il fournit surtout la quatrième démonstration des falsifications auxquelles se sont livrées différents États − des fautes donc, et non pas des « erreurs » comme se plaisent à le dire les commentateurs. Récapitulons.
Le trucage des comptes publics grecs est la seule falsification avouée à ce jour. Dans les faits, il y en a eu deux. On a oublié le premier, qui a permis à la Grèce de remplir les critères d’appartenance à l’euro à la fin de la décennie 1990. C’est à cette entourloupe que Mario Draghi, alors président de Goldman Sachs Europe, a prêté son concours. Le deuxième trucage a été dévoilé par Andréas Papandréou après son entrée en fonctions à l’automne 2009. Ses prédécesseurs ne révélaient qu’un petit tiers du déficit budgétaire accusé par les finances publiques.
On n’a guère cherché à savoir comment les échelons supérieurs, conseil des ministres Écofin, Commission européenne et BCE avaient pu ignorer la véritable situation financière du gouvernement grec.[access capability= »lire_inedits »] En réalité, ils ne l’ignoraient pas. Chaque État de la zone émet en effet deux adjudications hebdomadaires de bons et d’obligations du Trésor, dont les montants renseignent sur l’évolution de la trésorerie et du déficit – leur croissance trahit la détérioration de la situation financière. Ainsi, à l’occasion de la crise occidentale, tous les Trésors ont accru leurs émissions d’emprunts. La montée en flèche de celles du Trésor grec aurait dû découvrir le pot-aux-roses. Mais Bruxelles et Francfort sont restés inertes.
Le caractère factice de la croissance irlandaise n’apparaît nulle part. Ce pays, entré le deuxième dans le processus de crise, a bénéficié de concours massifs du fonds de sauvetage européen après la faillite cataclysmique de ses banques. Le « Tigre celtique » s’était dopé à l’EPO dela dette. On a donc cessé de s’extasier sur les performances de l’économie de Dublin. Mais, ce faisant, on a commis une seconde erreur d’appréciation, plus significative que la première, à notre humble avis. Car le PIB irlandais affiché après une récession avouée de plus de 10% est encore faux. Non pas qu’il soit falsifié, comme l’ont été les comptes publics dela Grèce. Mais c’est un PIB « comptable ». Le PIB, en Irlande comme partout ailleurs, est la somme des valeurs ajoutées par les entreprises travaillant sur le territoire. Tout dépend donc de la façon dont ces valeurs ajoutées apparaissent dans les comptes des entreprises. Or, les entreprises multinationales opérant en Irlande, General Electric ou les groupes pharmaceutiques, s’ingénient à transférer vers Dublin la valeur ajoutée et les profits qui se forment sous d’autres cieux[1. Par le mécanisme des prix de transferts bien connu des comptables et des fiscalistes. General Electric en joue si bien qu’il ne paie pas d’impôt sur les bénéfices aux États-Unis, berceau historique de son activité.], aux États-Unis ou en Europe continentale, afin de bénéficier du taux d’imposition des bénéfices de 12%. Avec un impact énorme sur le PIB d’un pays de 4,4 millions d’habitants.
Cet impact peut se mesurer indirectement. D’abord avec les données de la production par tête. En 2012, l’Irlandais au travail représentait une production par tête supérieure à celle de ses homologues allemand et français. Ensuite, quand on examine la composition du PIB irlandais, on découvre qu’il provient pour 90 % des exportations ! Cela signifie que les productions de toutes sortes destinées à la demande locale, depuis le coiffeur jusqu’au professeur, en passant par le camionneur ou le boulanger, ne représentent qu’un dixième de la richesse produite et, par ailleurs, que l’Irlandais exporte beaucoup plus que l’Allemand ou le Suédois. Peut-on sérieusement croire cela ?
Gonflé par les manipulations comptables des multinationales, le PIB est largement factice. Et c’est pourquoi le gouvernement de Dublin a toujours refusé de normaliser son taux d’imposition sur les bénéfices. Il en découlerait un effondrement comptable du PIB et, dans son sillage, une explosion des chiffres des déficits et des dettes. La dette publique de l’Irlande, comptabilisée à plus 110% du PIB, serait massivement réévaluée, à un niveau proche de celui de la Grèce, soit 180% à peu près. Il faudrait bien alors, se résoudre à admettre l’insolvabilité de l’Irlande.
La falsification du PIB espagnol par le gouvernement et la Banque d’Espagne. Le montant de la consommation totale reste stable, alors que la consommation de détail, qui en représente la moitié, a baissé de 30%. Une chute de plusieurs points de PIB est ainsi gommée par des statisticiens indélicats. Une confirmation indirecte de cette falsification nous est par ailleurs fournie par les chiffres du chômage. Entre 2007 et fin 2012, les taux de chômage de la Grèce et de l’Espagne ont suivi des évolutions parallèles, grimpant de 8% à 26% de la population active, tandis que les baisses respectives des PIB affichées par les deux pays étaient de 16% et de 5,5%. Tout commentaire supplémentaire semble superflu.
En point d’orgue, peut-être provisoire, on découvre aujourd’hui les faux chiffres de l’économie chypriote. En quelques jours, à la faveur de la faillite de l’île, nous avons subi une avalanche d’informations restées fort discrètes jusqu’ici. Dans l’ordre : les banques chypriotes accueillent quelque 70 milliards d’euros de dépôts locaux et étrangers, soit un montant représentant quatre fois et demie le montant du PIB comptable, tandis que dans nos pays, la proportion oscille entre une fois et demie et deux fois le PIB – 30 de ces 70 milliards sont détenus par d’honorables ressortissants de la mafia russe. Durant la période de crise, les montants des dépôts des étrangers et des Chypriotes n’ont cessé de s’accroître, comme si Chypre bénéficiait d’une prospérité inconnue ailleurs en Europe. L’essor de l’activité bancaire a porté leur contribution au PIB à 45% du total[2. La banque anglaise n’a jamais dépassé une proportion de 10% du PIB du Royaume-Uni.]. Cela a débouché cependant sur une faillite des banques qui avaient replacé imprudemment leurs avoirs sur le marché de la grande sœur grecque victime d’une dépression. Nous découvrons en définitive la véritable nature de l’économie chypriote : une lessiveuse de l’argent noir et un centre de trafics permettant de falsifier la qualité des marchandises circulant dans l’espace méditerranéen et européen[3. Par le biais de traders comme celui qui est impliqué dans l’affaire du minerai de viande.], en échange d’une commission.
L’Europe libérale et démocratique vit désormais sous le signe d’une falsification qui la rapproche de l’Union soviétique. Reste à trouver le Mikhaïl Gorbatchev qui appellerait à la « glasnost » (transparence) et lancerait la « perestroïka » (restructuration), le chevalier blanc qui ouvrirait une nouvelle ère de notre existence commune. À supposer qu’il existe.[/access]

*Photo : Vladimir Guculak.

Entre nos élites et notre peuple, vivement le divorce à l’italienne !

« On dirait que je serais le sheriff et toi l’indien Plume de camembert et pan t’es mort. » La messe est dite, et l’infantilisme règne. La non-affaire Cahuzac est une merveille de bêtise. Il a menti, il avoue, bonnet d’âne, pan pan cucul, le dirlo est fâché tout rouge, le maître dit qu’il a trahi, il n’y a malheureusement pas de Grillo en France pour donner le change, rien que des politiciens chevronnés qui jargonnent en novlangue de bois. Rien que des fayots assis au premier rang, le radiateur s’ennuie seul dans le fond de la classe.
Les opposants s’opposent pour de rire et pour cause : ce qui les intéresse c’est combien il va rester dans la caisse pour le partage du gâteau.
Voilà que je parle comme le Beppe dont l’Italie est dans l’impasse car il ne veut rien céder. Pendant que Berlu et Bersani jouent à la baballe, dans les deux chambres, on voit partout des gamins et des gamines que tu leur presses le nez il en sort du lait de bufflonne mamma mia ! En plus,  à l’Assemblée comme au Sénat, ces hooligans veulent légiférer en pull et sans cravate ! Je n’ai jamais mis une cravate de ma vie et je n’ai jamais compris l’intérêt de porter un phallus perpétuellement flasque autour du cou.
Rien que pour ça, taïaut, taïaut, c’est un(e) Beppe qu’il nous faut !

Lettre à mon frère Karl Zéro

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frigide barjot karl zero

Mon bien cher frère,
Concernant le désormais fameux « engagement n° 31 » du candidat Hollande, je savais que la France était coupée en deux. Mais voilà maintenant que c’est notre famille !
Pour être tout à fait franc avec toi, je l’ai su il y a trois mois, quand tu es allé à Europe 1 chez Ruquier pour vendre ton livre sur Luka Magnotta.
Ce jour-là, j’ai appris que tu étais un chaud partisan du « mariage pour tous » – sauf pour moi. Ma femme, as-tu révélé dans la bonne humeur générale, avait tous les défauts : fêlée, opportuniste et même pas catho comme toi ! Mais si tu savais tout ça avant, Karl, t’aurais quand même pu me prévenir…
Bref, quand on en a reparlé tous les deux (hors micros, il est vrai), tu m’as assuré qu’en l’occurrence tu t’étais « laissé prendre par l’ambiance », et qu’on ne t’y reprendrait plus. Pourquoi a-t-il fallu alors que, lundi dernier, tu refasses le même sketch sur un mode « sérieux » – dans une Lettre ouverte à ma belle-sœur évidemment destinée à tout le monde sauf à elle ? Les gens civilisés ne sont-ils pas censés laver leur éventuel linge sale en famille ?
Mais c’est que ce linge-là est virtuellement sanglant, et qu’il y a urgence républicaine ! À te lire, Barjot serait devenue à elle seule un danger pour nos libertés.
Frigide ligueuse, factieuse, fasciste, terroriste ? Allons donc ! L’histoire est plus simple que ça : en apprenant comment le pouvoir voulait enterrer à la sauvette son mouvement, elle a tout simplement pété un fusible. Bien sûr je lui ai conseillé de le changer aussitôt, mais sans succès : dans son état, quelque connerie qu’elle ait pu balancer, pas question pour elle de faire des excuses à qui que ce soit !
Des excuses, figure-toi mon cher frère, elle en attend encore elle-même, après six mois d’insultes, de diffamations et d’attaques de toutes sortes – et pas toujours des plus belles. Des excuses, elle en réclame aussi au nom des millions de Français hostiles au projet Taubira, qui s’étaient pris à rêver que finalement Hollande entendrait leurs voix – comme Mitterrand ou même Chirac dans des circonstances comparables.
Au contraire ! Sur les « soixante engagements » du candidat Hollande, s’il n’en reste qu’un ce sera celui-là. Et pour cause : c’est le seul que puisse encore tenir le parti du Progrès ! Ça a l’air égalitaire, et ça coûte pas un rond.
Donc on fonce, chef ! Quitte à humilier par tous moyens les « cathos à poussette », comme tu dis joliment. Cortèges coupés en trois et statistiques en quatre ; 700 000 pétitions à la poubelle du C.E.S.E. (inutile de retenir le nom) ; amalgame systématique entre l’immense masse des manifestants, énervés mais pacifiques, et quelques dizaines d’excités acnéiques… Sans compter l’arme fatale, ce taser moral qu’est devenu l’accusation d’ « homophobie » – délit dûment sanctionné par la loi.
Comme disait l’excellent Jean-Pierre Michel, vice-président de la commission des lois du Sénat, pour justifier son refus de recevoir la bande à Barjot : « Vous représentez la pire des homophobies, celle qui est dans le déni ». En d’autres termes, la preuve de votre culpabilité, c’est que vous plaidez l’innocence !
De la Terreur à Orwell, le refrain n’est pas nouveau. Si en revanche il est un inquiétant signe des temps, c’est la différence de traitement médiatique entre le dérapage incontrôlé de Frigide et l’appel au meurtre froidement retweeté par Pierre Bergé : « Si une bombe explose sur les Champs à cause de la Manif pour tous, c’est pas moi qui vais pleurer ! ». Mais ça c’est plutôt drôle, hein frérot ?
Quant à la « radicalisation » barjotienne, objet de tes angoisses, elle coïncide tout juste avec la brusque accélération du processus parlementaire, dans une démocratie de moins en moins représentative. Hop ! un vote à main levée au Sénat, et paf ! on renvoie la balle à l’Assemblée avec un mois d’avance – juste pour siffler la fin de la récré.
Rassure-toi, Karl : en vrai, ma femme ne veut la mort de personne. Elle n’a parlé de sang que parce qu’elle a vu rouge, comme tant de citoyens traités en sous-doués du dernier rang.
Et voilà ! Grâce à ce petit complément d’info – que d’ailleurs tu aurais pu dénicher toi-même, avec un habile travail d’investigation comme tu sais les mener – je ne doute pas que tu reviennes à de meilleurs sentiments envers ta belle-sœur. En tout cas, ça m’arrangerait.
Bien sûr il y a entre elle et toi des divergences, théologiques et autres, qu’on devine insurmontables. Mais puisque tu fréquentes volontiers les Écritures, n’oublie pas non plus Jean, 14, 2 : « Il y a de nombreuses demeures dans la maison de mon Père. »
On ne peut pas voir la même chose quand on ne regarde pas du même endroit. Frigide se jette comme une folle en mini-jupe au milieu de la mêlée, quand toi tu préfères cultiver l’ironie citoyenne du haut de ton Aventin. M’est avis que c’est une affaire de tempéraments dont, comme pour les goûts et les couleurs, on ne dispute point.
Par bonheur, au milieu de tes réquisitions, tu suggères toi-même à ma femme une idée que je serais mal venu d’ignorer : « Je me suis dit, paraphrasant ton mari : Ouh là ! On se calme et on boit frais à Saint-Tropez ! »
Rendons à Max Pécas ce qui est à Max Pécas, comme tu dirais ! N’empêche que c’est O.K. pour moi : reste plus qu’à fixer la date. D’ailleurs à ce propos, pourquoi attendre l’été ? On a tant de choses à se dire, on dirait…

*Photo : DR.

Laissons-les se marier !

mariage taubira barjot

D’accord, on n’a pas eu de chance. L’engagement présidentiel du mariage pour tous a été quasiment le seul auquel François Hollande s’est accroché corps et âme et qu’il a refusé d’infléchir ou de supprimer sous le poids des contestations.
Bien sûr, même si on a beaucoup débattu, je ne suis pas sûr que les opposants à ce bouleversement de société (sans le qualifier) aient été traités sur un pied d’égalité par rapport à ses partisans.
Paradoxe, d’ailleurs, pour les tenants de la cause homosexuelle qui n’ont cessé de justifier leur désir d’union au nom du concept d’égalité qui, pour être opératoire et valide, aurait dû concerner des situations elles-mêmes comparables.
À l’évidence, le mariage pour tous est venu comme un cheveu incongru sur la soupe démocratique alors que tant de problèmes et de vraies tragédies préoccupaient l’esprit public. Il ne pouvait que diviser quand le président avait aspiré à nous rassembler.
On doit déplorer les scandaleuses violences ou les discours haineux à l’encontre de quelques homosexuels. Le simple fait d’avoir placé l’homosexualité et ses revendications au centre de l’espace public a, comme il était prévisible, libéré une parole de mépris et a facilité, à cause du combat politique et sociétal, des outrances et des discriminations par le verbe et l’action.
J’ai été aussi très choqué qu’à rebours, les citoyens de bonne foi sincèrement et légitimement inquiets devant cette révolution soient immédiatement insultés comme homophobes, notamment par un Pierre Bergé qui voudrait constituer son intimité et ses orientations comme obligatoires pour tous.
Il y a eu les séances à l’Assemblée nationale où Christiane Taubira a connu une parenthèse magique entre un garde des Sceaux verbal et un ministre de la Justice inactif.
Le Sénat vient de voter l’article premier du projet de loi consacrant le mariage pour tous.
C’est fait, il est là, quasiment palpable et demain, on fréquentera des couples homosexuels comme avant mais ils seront mariés. Le changement sera plus pour eux que pour nous. Fusionnels par grâce législative.
On aurait pu trouver probablement un autre nom pour cette même avancée et conserver l’appellation du mariage pour ce qui semblait jusqu’à aujourd’hui la norme naturelle et culturelle.
Les opposants au mariage pour tous ont manifesté à plusieurs reprises, on les a entendus, leurs slogans sont dans beaucoup de têtes, on s’est ému des violences policières inutiles à leur encontre, on perçoit que leur lutte n’est plus seulement dirigée contre le mariage gay mais vise François Hollande et sa politique. L’extrême droite se retrouve à l’aise dans ce changement de cap.
Frigide Barjot, héroïne conjoncturelle, a été utile, elle a coalisé, conjugué, entraîné, stimulé mais je voudrais lui suggérer maintenant de se faire discrète si elle le peut. Sinon, peut-être, se rendra-t-on compte que sa personnalité, son look et ses méthodes sont au fond désaccordés avec la masse apparente de ses soutiens. Il me semble qu’il y a un fair-play républicain maintenant à respecter. Pour ma part, j’aurais détesté une telle fronde longuette et stérile si la droite honorable en avait été victime de la part d’une gauche monomaniaque.
Une accalmie est d’autant plus indispensable que si le président a été dans cette empoignade un instigateur, il sera aussi un frein pour la suite, notamment à l’égard des conséquences dangereuses qui pourraient suivre le mariage pour tous. Je considère que nous avons la mission citoyenne de l’aider dans cette entreprise de retenue et de modération au lieu, aujourd’hui, de continuer à lui « pourrir la vie » par des joutes lassantes puisque l’essentiel est acquis et que seul l’avenir devrait nous importer.
J’attire surtout l’attention et la sensibilité des adversaires du mariage homosexuel, dont j’étais et demeure conceptuellement, sur le fait qu’en l’occurrence nous ne confrontons pas des idées, sans doute des visions de la société, mais que surtout nous prenons parti contre une part non négligeable de notre communauté nationale. Contre des hommes et des femmes que leurs orientations distinguent de nous et que notre hostilité peut offenser bien plus profondément que ne pourrait le faire telle controverse intellectuelle ou politique.
C’est la raison pour laquelle j’ai exprimé, comme j’ai pu, mon point de vue négatif sur cette donnée aujourd’hui acquise mais que je ne suis pas allé manifester pour crier, en définitive, contre une humanité différente, des compatriotes, des amis, d’autres citoyens.
Il y aurait de l’élégance maintenant à cesser la guérilla. Ce ne serait pas de la lâcheté mais de l’intelligence. Ce n’est pas notre faute si le Pouvoir, dans une précipitation autoritaire en relation directe avec sa chute dans les sondages et la relative désaffection du sentiment collectif à l’égard de cette réforme « sociétale », a refusé d’en faire preuve et a évidemment encore plus amplifié l’opposition multiforme au mariage pour tous. Ce ne doit pas être une raison pour tomber dans la déraison et confondre l’entêtement de plus en vindicatif puisqu’il se sait désespéré avec la lutte démocratique.
L’intelligence a le droit, également, d’être pour tous. Même s’il y a des exceptions contre lesquelles on ne peut plus rien.

*Photo : Gongashan.

La rue aboie et la flexibilité passe

ani medef flexibilite

Ce n’est pas pour abonder dans le sens du camarade Manuel Moreau, mais il faut être vraiment jeune, nationaliste, romantique et ivre d’illusion lyrique pour croire que les hirondelles du mariage gay feront un quelconque « printemps français » qui renverserait la gauche par la force de la rue, alors que ce qui se pointe en douceur, c’est un long, très long hiver de la rigueur, de l’austérité ou de la régression sociale. Choisissez le mot qui vous plaira selon votre appartenance politique : de toute manière, il ne vous reste plus que le vocabulaire pour marquer votre appartenance idéologique, les signifiants variés ne renvoyant plus qu’à un seul signifié : vous allez prendre sévère dans les années qui viennent.
Oui, le « printemps français » peut toujours rêver d’un genre de révolution des casseroles argentine à l’envers ou de putsch de classes moyennes chiliennes en modèle 1973, mais sans les chars. Encore faut-il, mais c’est le privilège de la jeunesse, avoir beaucoup, mais alors beaucoup d’imagination pour voir dans François Hollande  Salvador Allende et dans le Palais de l’Elysée de 2013 un équivalent de La Moneda en 73 où s’élaborerait le passage à une société réellement socialiste.
Le problème, c’est que Bruxelles, les marchés, le Medef, tout ce monde qui gouverne effectivement le pays, est très content de François Hollande. Il mène exactement la politique attendue sur le seul point qui compte vraiment : l’économie.
Sincèrement, vous croyez qu’un vrai libéral, qu’il soit commissaire européen, trader, banquier chez Goldman Sachs ou grand patron, en a grand chose à faire de l’éventuelle révolution anthropologique introduite par le mariage pour tous ? Du moment que les politiques menées s’arrangent pour limiter la baisse tendancielle du taux de profit et fassent plutôt porter sur le travail que sur le capital le coût des crises systémiques du capitalisme, ces gens-là ne verraient aucun inconvénient à une complète légalisation des drogues dures, des armes à feu, de la zoophilie, de la prostitution ou d’un second marché des organes humains.
Jamais les oppositions qui semblent si violentes entre ce qu’il convient encore  d’appeler droite et gauche n’ont été aussi artificielles. On s’écharpe sur le sociétalisme, sur la nouvelle idéologie de la transparence, sur des mesurettes fiscales symboliques contre les riches, pour que tout le monde fasse semblant de croire que la droite défend l’esprit d’entreprise et que la gauche s’attaque au mur de l’argent.
Mais au bout du compte, quand il s’agit de faire passer du sérieux, on s’arrange pour ne pas trop en parler ni dans un camp ni dans l’autre.
J’en veux pour dernier exemple le vote à l’assemblée le 9 avril sur la loi de sécurisation de l’emploi (remember l’inversion sémantique orwellienne dans 1984, « la liberté, c’est l’esclavage ! ») héritière de l’ANI (accord national interprofessionnel), fruit des accords entre des syndicats à peine majoritaires et le Medef.
Là, pour le coup, il s’agit d’un vrai changement de civilisation ! Et par pour quelques dizaines de milliers de couples gays mais pour des millions de salariés. Quand on regarde le contenu de la loi, on est étonné qu’elle ait été proposée en l’état par un parti qui se dit socialiste  : plans sociaux plus faciles,  accords de maintien dans l’emploi à condition d’accepter modulations de salaire ou de temps de travail en fonction des carnets de commandes, mobilité interne obligatoire sous peine de licenciement, temps partiel encore plus flexible, difficultés accrues dans le recours aux prudhommes, pouvoirs réduits du comité d’entreprise.
Sérieusement, comment voulez-vous que la droite s’oppose à cela puisque c’est exactement ce qu’elle souhaitait, et même un peu plus.
L’analyse du scrutin parlementaire est édifiante. Elle illustre mieux que n’importe quelle image à quel point l’affrontement médiatique est surjoué et à quel point ce qui en termine tranquillement avec les acquis du CNR se passe avec une discrétion de violette.
Que constate-t-on, à regarder cette analyse ? C’est l’abstention qui est majoritaire, notamment grâce à l’UMP, à quelques exceptions près et à l’UDI, qui nous rappelle l’actualité du proverbe « Qui ne dit mot consent. » On pourrait d’ailleurs faire remarquer la même chose à propos de l’abstention d’EELV qui ne veut pas passer pour trop libérale mais tient à ses strapontins gouvernementaux. Votent contre seulement des socialistes de gauche (on est obligés de préciser, désormais) qui mêlent leur voix à celles du groupe FDG.
Autrement dit, pendant que la droite et la gauche font semblant d’exister dans la rue, le parlement devient la chambre d’enregistrement des décisions prises par un grand parti unique.
Bref, cette inquiétante conception, qui avait dominé durant plus de deux cents ans, selon laquelle une société pouvait être critiquable et transformable, réformée ou révolutionnée, n’est plus aujourd’hui qu’un spectacle télévisuel. Et vous pouvez zapper, c’est pareil sur toutes les chaînes.

*Photo : Ma Gal.

Allo, Nabilla passe son brevet

Nabilla Benattia, nouvelle idole des Anges de la téléréalité sur NRJ 12, a, nous dit-on, déposé sa marque de fabrique à l’INPI, c’est-à-dire l’Institut National de la Propriété Industrielle. Tout le monde, désormais, par un phénomène très warholien, connaît en effet le mythique : « Allo, quoi ! Allo non, mais allo quoi ! Allo ! T’es une fille t’as pas de shampoing, c’est comme si je dis t’es une fille t’as pas de cheveux ».
Heureusement, la loi française protège le droit à la parodie, comme l’a encore rappelé l’heureuse conclusion du procès Jalons vs Entrevue.
Rien n’interdit donc de l’utiliser à des fins non-commerciales, pour moquer des situations qui apparaîtront finalement beaucoup plus claires dans leur absurdité.
Quelques exemples ?
« Allo, quoi ! Allo, non mais allo quoi ! Allo ! T’es socialiste, tu veux pas faire de pause dans la rigueur, c’est comme si je dis t’es un socialiste et t’es pas de gauche. »
« Allo, quoi ! Allo, non mais allo quoi ! T’es de droite, tu joues la vertu outragée, c’est comme si je dis t’es de droite et t’as pas d’affaires aussi dans ton camp ! »
Ou encore :
« Allo, quoi ! Allo, non mais allo, quoi ! T’es Jérôme Cahuzac et tu veux revenir à l’Assemblée, c’est comme si je dis, t’es Jérôme Cahuzac, t’as pas de décence ! »
Et pour finir : « Allo, quoi ! Allo, non mais allo quoi ! T’es lecteur de Causeur et t’as pas acheté mon dernier livre, c’est comme si je dis t’es lecteur de Causeur et t’aimes pas la lecture ! »
Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Venezuela : Voyage au pays du bolivarisme réel

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chavez venezuela uzcategui

Le 5 mars à 16 h 25, le président vénézuélien Hugo Chavez poussait son dernier soupir. Ainsi s’achevait l’ascension du petit colonel imprégné de catholicisme social et de nationalisme dont les modèles s’appelaient Simon Bolivar[1. Héros de l’indépendance des colonies espagnoles latino-américaines, dont le mythe nourrit la politique vénézuélienne depuis l’indépendance du pays en 1813. La création, en 2005, de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) dont les principaux membres sont le Venezuela, Cuba, la Bolivie, l’Équateur et le Nicaragua, constitue une forme d’hommage à son nationalisme continental.], Che Guevara et… Juan Peron. Des références pas toujours lisibles sous nos cieux républicains, où le tonitruant Jean-Luc Mélenchon, faute de pouvoir embaumer son idole, a interdit tout droit d’inventaire pendant que la droite libérale tempêtait contre le « satrape rouge » de Caracas. Deux mystifications parallèles à l’origine d’une légende – rouge ou noire – qui brouille un peu plus l’itinéraire et le véritable  bilan du « Comandante ».
Pour nous libérer des œillères idéologiques, remontons aux sources du chavisme.[access capability= »lire_inedits »] Après le coup d’État raté de 1992 et la brève incarcération du putschiste Chavez, le premier cercle de ses fidèles créa le Mouvement bolivarien révolutionnaire (MBR) et s’attacha les services du théoricien péruvien Norberto Ceresole. Issu de la mouvance nationaliste- révolutionnaire, ce dernier fit ses classes chez les Montoneros, ces jeunes de la gauche péroniste. Ceresole fournit une armature intellectuelle au MBR en théorisant le rôle de « l’homme fort » en lien direct avec le peuple et l’armée[2. Norberto Ceresole, Caudillo, Ejército, Pueblo : la Venezuela del Comandante Chavez, Al-Andaluz, 2000. L’auteur fut exclu du mouvement chaviste au début des années 2000 après la publication de certains écrits négationnistes. En 2006, Chavez reconnut publiquement l’estime intellectuelle qu’il continuait à lui porter.]. Cette construction doit beaucoup à l’Argentin Juan Peron, époux de la célèbre Evita. Au cours de ses deux mandats présidentiels (1946-1955 et 1973-1974), celui-ci tenta d’esquisser une troisième voie « justicialiste » entre collectivisme et libéralisme. L’entretien d’un culte du sauveur à vocation sociale fait d’Hugo Chavez le chaînon manquant entre Peron et Guevara, le défunt président vénézuélien ayant officiellement institué le « socialisme du XXIe siècle » dans son pays de 28 millions d’habitants.
Or, comme nous le rappelle l’anarchiste vénézuélien Rafael Uzcategui[3. Rafael Uzcategui, Venezuela : révolution ou spectacle, Spartacus, 2011.], Chavez a renforcé le capitalisme d’État sans en menacer les fondements libéraux. Le mythe du « président des déshérités » achoppe sur le mur de l’Histoire : mis à part la parenthèse néolibérale ouverte à la fin des années 1980 à Caracas, en réaction au décrochage de la monnaie vénézuélienne par rapport au dollar, l’État social est une réalité tangible depuis 1958. Avant une décennie de coupes sombres dans les budgets, à laquelle Chavez put mettre fin grâce à l’accroissement des revenus du pétrole, l’État vénézuélien garantissait déjà la gratuité de l’instruction et des soins médicaux, subventionnait le panier alimentaire de base et exécutait de vastes programmes de logements sociaux. 85 % des petits Vénézuéliens bénéficiaient d’une instruction primaire complète en 1989 et la Sécurité sociale fut instituée dès 1966… mais démantelée en 1997.
Un an plus tard, Hugo Chavez entrait au palais présidentiel de Miraflores, démocratiquement élu, porté par une demande sociale sans précédent. Fidèle à la tradition corporatiste, il associa État, syndicats enrégimentés et armée pour impulser ses programmes d’urgence en direction des masses. Ces « missions » lancées au lendemain de la tentative de putsch antichaviste de 2002, lorsque le régime ne s’était pas encore attiré les bonnes grâces du patronat, se substituaient aux politiques publiques. Leur efficacité relative dans des secteurs en crise tels que l’éducation et la santé sont à mettre au crédit de la République bolivarienne. Mais cette modeste médaille trouve son revers dans plusieurs domaines, dont l’habitat : tandis que le mal-logement dans des bâtiments vétustes ou insalubres touche un Vénézuélien sur deux, les programmes annuels de construction stagnent à un niveau de moitié inférieur à la moyenne des années 1990. L’impéritie de l’État bolivarien ne s’arrête pas là. Non content d’embaucher systématiquement des fonctionnaires en CDD, le pouvoir chaviste se mue en patron-voyou lorsque l’insertion de son économie dans la mondialisation est en jeu. En mai 2009, Chavez annonce la commercialisation prochaine d’un téléphone portable « vénézuélien » vendu 7 dollars. Ce petit bijou technologique, fabriqué en Chine, est assemblé dans une zone franche de la République bolivarienne par l’entreprise mixte Vetelca, laquelle emploie des centaines d’ouvriers précaires sans couverture sociale. Soumis à des cadences de travail frénétiques, les employés de la manufacture risquent le licenciement s’ils adhèrent à un syndicat. Dans son allocution officielle prononcée en mars 2007, le Président avait prévenu : au nom de l’intérêt national, « les syndicats n’ont pas à être autonomes… Il faut que ça cesse » !
Qu’elle soit ou non portée à son crédit, on impute enfin à Chavez la paternité de la nationalisation de l’exploitation du pétrole, décision intervenue… en 1975. Peu d’observateurs notent que son gouvernement a partiellement privatisé le secteur pétrolier. Au milieu d’une batterie de mesures sociales, le référendum constitutionnel de 2007 a ainsi autorisé la création d’entreprises mixtes possédées à 40 % par une société privée – généralement une multinationale comme BP ou ExxonMobil − qui reversent 40 % des revenus de l’extraction pétrolière à des capitaux privés, moyennant le paiement d’un tribut à l’État. Hélas, l’ouverture du marché du pétrole – et plus récemment du gaz – aux multinationales ne contribue que très peu au développement de l’économie locale. Les supertankers pleins d’or noir qui quittent chaque jour les ports vénézuéliens pour les États-Unis symbolisent l’échec de la stratégie d’industrialisation bolivarienne. Dopé aux importations, le pays ne parvient toujours pas à assurer son autosuffisance alimentaire. C’est aussi cela, le bilan du bolivarisme « réel ».[/access] 

Indiscrétions assurées

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monde obs iacub

monde obs iacub

Iacub dans l’Obs : la surprise du chef
La parution du « machin » de Marcela Iacub – on ne sait comment nommer l’opus : roman, récit, autofiction ou reportage sexuel ? – Belle et Bête – n’a été commentée que du point de vue de l’éthique éditoriale et du respect de la vie privée, ce qui est, ma foi, plus que légitime. Malgré l’abondance de rubriques « médias » dans la presse, personne ne s’est cependant risqué à tenter de comprendre comment et pourquoi cette affaire a pu survenir dans un journal tel que Le Nouvel Observateur.
Laurent Joffrin, directeur de la rédaction, et Jérôme Garcin, patron des pages Culture, ont invoqué, sans rire, la « qualité littéraire » de l’ouvrage. Or, jusqu’à présent, Joffrin était plus intéressé par la vie de Napoléon que par la prose de Christine Angot, la grande papesse de l’autofiction. Quant à Jérôme Garcin, il ne s’était jamais enthousiasmé pour l’autofiction, qu’il s’agisse d’Angot ou de ses imitateurs, si nombreux dans l’édition depuis qu’elle a été portée aux nues par l’aristocratie de la critique.
C’est donc l’éditeur de Marcela Iacub qui leur a apporté sur un plateau le divin plat littéraire, « prêt à cuire ». Le péché sans la faute, pour les deux parties : le livre ne mentionnant pas DSK, seul un lancement médiatique en grande pompe permettait à l’éditeur d’espérer un best-seller sans risquer le délit d’« atteinte à la vie privée ». Quant au Nouvel Obs, dont la santé économique n’est guère brillante – comme celle de tous ses concurrents, d’ailleurs –, ce scoop lui offrait la quasi-certitude de ventes en kiosque supérieures à 100 000 exemplaires (103 000 est le chiffre annoncé en interne, soit 70 % de hausse), assurance de quelques mois de nuits paisibles pour son patron. Cela méritait bien quelques accommodements avec ses goûts littéraires. Mais ce type de « coup » impliquait aussi une clandestinité absolue.[access capability= »lire_inedits »] En effet, ni Claude Perdriel, propriétaire du journal, ni Jean Daniel (proche d’Anne Sinclair) n’étaient dans la confidence à propos du sulfureux  dossier et surtout de la « une » programmée pour le 21 février. Et le pré-sommaire, envoyé comme chaque semaine à l’ensemble de la rédaction, comportait – ça ne s’invente pas – un dossier leurre sur les « penseurs qui comptent » (Marcela eût été flattée d’en être…). Le mercredi 20 février, jour où les gens de L’Obs prennent connaissance de leur hebdomadaire imprimé, le numéro n’avait pas été livré au siège du journal, place de la Bourse. Les journalistes l’ont donc découvert en même temps que les lecteurs – et pour beaucoup, avec le même effroi. Joffrin et Garcin se sont d’abord frotté les mains : le « buzz » marchait au-delà de toute espérance. Deux jours plus tard, impossible de trouver l’hebdomadaire.
Vendredi 22 février, la « une » bienveillante de Libé – « Une liaison dangereuse » – et le renfort de Sylvain Bourmeau et de Philippe Lançon (généralement tenu pour un critique sérieux) leur donnaient l’impression que la partie était gagnée. Le 26 février, la condamnation en référé du journal et de l’éditeur, à la demande de Dominique Strauss-Kahn, relançait les ventes. La suite a fait déchanter les instigateurs de l’opération : certes, la sanction reste légère à l’aune des profits réalisés, mais les crachats des confrères et des médiacrates, plutôt portés d’ordinaire à l’indulgence, ainsi que la condamnation publique de la « une » par Jean Daniel, montrent qu’en terme d’image, le bilan est catastrophique pour l’hebdomadaire.
Joffrin et Garcin croyaient peut-être pouvoir ad vitam s’essuyer les pieds sur le paillasson DSK. Mais en ce domaine, comme en d’autres, vient toujours un moment où les choses se retournent. Point de bascule, cet instant de soulagement réconcilie avec l’humanité, lorsque les gens disent : « Ça suffit, laissez-le tranquille ! Trop, c’est trop ! » Même Jean-Michel Aphatie, qui ne fut pas tendre envers DSK, a levé le pouce au « Grand Journal » de Canal+.
Les deux conjurés se sont donc retrouvés bien seuls. Pour couronner le tout, ils ont essuyé une bronca de la Société des rédacteurs de L’Obs. En effet, le débat interne – intéressant au demeurant – a fait apparaître que les trois quarts des journalistes étaient hostiles à cette opération. On comprend mieux pourquoi Laurent Joffrin et Claude Perdriel, le propriétaire du journal, revenant sur l’affaire dans le numéro du 7 mars, dont la moitié de la couverture était occupée par un communiqué de justice, ont signé un texte qui flirtait avec l’autocritique voilée. En espérant sans doute que la  polémique serait close, chacun finissant par se dire, conformément à une blague éculée de la profession : « Bah, demain, ça emballera le poisson… »

Un sceptre hante Le Monde : l’euroscepticisme
Le Monde l’a échappé belle. Pendant plusieurs mois, Arnaud Leparmentier a fait figure de favori dans la bataille pour la direction du quotidien du soir, finalement remportée par un outsider, la journaliste Natalie Nougayrède. Or, ce petit canaillou de Leparmentier avait caché à ses camarades à quel point il était devenu hostile à l’Union européenne. Lisez plutôt son édito publié le 27 février, intitulé – tout un programme – « Rêve allemand, cauchemar européen » : « C’est l’échec de l’Europe. L’échec de l’euro. Fallait-il signer ce traité de Maastricht (1992), qui tourne au désastre ? Après l’avoir tant défendu, on finirait par en douter. Curieusement, le sujet reste tabou. Dans les années 1990, on vendit la monnaie unique en assurant qu’elle permettrait de lutter contre les prétendues dévaluations compétitives des pays du Sud. Contresens total : la lecture inverse devrait prévaloir. Les dévaluations n’étaient que des bouffées d’oxygène pour compenser [après coup] le rouleau compresseur de l’industrie allemande. Sans doute aurait-il fallu écouter à l’époque les mises en garde précoces de Gerhard Schröder. »
Bienvenue au Club des eurosceptiques, Arnaud ! Même Mélenchon n’a jamais osé proférer une telle charge contre la monnaie unique. Sa charge contre l’euro inflexible, qui rend impossibles les dévaluations, montre le désarroi du camp euro-hystérique.
Autre média, même signe de l’érosion des eurocertitudes : dimanche 3 mars, sur France Culture, dans l’émission « L’Esprit public », Éric Le Boucher, grand prêtre du « modèle allemand » et de la rigueur nécessaire, a lui aussi flanché : « Il faut reparler de cette stratégie européenne à l’allemande, qui s’avère infliger des souffrances inutiles aux peuples du Sud. »
Seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, direz-vous. À ce train, et sans vouloir lui faire offense, il ne restera bientôt plus que Pascal Lamy pour défendre l’Europe allemande. L’ennui, c’est que ça ne changera sans doute rien.[/access]

*Photo : Martin.Menu.

Choc de moralisation : Il faut changer notre hymne national

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Pour que le choc de transparence soit à la hauteur, il faut beaucoup plus que trois mesures choc, il faut une révolution permanente. L’inquisition fiscale sera illimitée ou ne sera pas.
Promettre d’autres mesures pour l’avenir, ce ne sera pas suffisant.
Il faut une mesure symbolique qui prouve que ce n’est qu’un début.
Bref, il faut changer notre hymne national.
À quoi riment des paroles de la Marseillaise « Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé » ?
Dieu merci, l’hymne qui fera le choc existe.
C’est la chanson de Jacques Dutronc.

« On nous cache tout, on nous dit rien
Plus on apprend plus on ne sait rien
On nous informe vraiment sur rien

Adam avait-il un nombril ?
On nous cache tout on nous dit rien
Socrate a-t-il bu sa ciguë?
L’aventure est-elle au coin de la rue ?
On nous cache tout on nous dit rien
La vérité sur Dagobert
Quel était son manager ?

On nous cache tout, on nous dit rien
Plus on apprend plus on ne sait rien
On nous informe vraiment sur rien

La vérité sur La Palice
Quand c’est rugueux c’est pas lisse
On nous cache tout on nous dit rien

Et l’affaire du masque de fer
Est-ce que Louis Quatorze était son frère ?
On nous cache tout on nous dit rien
La vérité sur l’Obélisque
A-t-il été déclaré au fisc ?

On nous cache tout, on nous dit rien
Plus on apprend plus on ne sait rien
On nous informe vraiment sur rien

Savoir pourquoi Napoléon
Mettait la main dans son giron
On nous cache tout on nous dit rien

L’affaire trucmuche et l’affaire machin
Dont on ne retrouve pas l’assassin
On nous cache tout on nous dit rien
On nous cache-cache et cache-tampon
Colin-maillard et tartempion
Ce sont les rois de l’information

On nous cache tout, on nous dit rien
Plus on apprend plus on ne sait rien
On nous informe vraiment sur rien. »

La version officielle de cet hymne pourrait être interprétée par le ministre en charge de l’Information.

Canada : les Trudeau sont de retour

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justin trudeau canada

justin trudeau canadaEsther Benfredj. L’histoire se répète : la famille Trudeau est de retour sur la scène fédérale canadienne depuis l’élection à la tête du Parti libéral de Justin Trudeau, fils de l’ancien Premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau. Comment expliquez-vous sa forte popularité ?
Éric Bédard[1. Historien, auteur de Recours aux sources (Boréal, 2011) et de L’histoire du Québec pour les Nuls (First, 2012).]. Cette popularité tient à plusieurs choses. Elle témoigne surtout d’une nostalgie. Premier ministre de 1968 à 1984, Pierre Elliott Trudeau a profondément marqué la culture politique canadienne. Avant lui, le Canada était davantage la somme de ses parties qu’un tout cohérent. Les impérialistes canadiens-anglais du début du siècle n’étaient pas arrivés à créer une nation britannique, protestante et unitaire. Plusieurs jugements du conseil privé britannique, la plus haute cour jusqu’en 1949, avaient même favorisé les provinces plutôt que le gouvernement central.
Or, en faisant du multiculturalisme une doctrine d’État et en enchâssant, dans la constitution rapatriée de 1982, une charte des droits et libertés qui conféraient aux juges de la Cour suprême du Canada, tous nommés par le premier ministre canadien, d’énormes pouvoirs sur des questions aussi vitales que la langue ou la liberté religieuse, Pierre Elliott Trudeau a transformé le Canada. D’une fédération relativement décentralisée, formée par deux cultures nationales, le Canada s’est désormais conçu comme une mosaïque d’individus reliés par des droits. Trudeau a refondé le Canada et lui a dicté une mission : celle d’incarner l’avant-garde de l’humanité. Une humanité réconciliée avec elle-même, libérée des pesanteurs de l’histoire. C’est animé par ce messianisme qu’il avait déclaré en 1977 devant le Congrès américain, quelques mois après l’élection d’un premier gouvernement souverainiste au Québec, que le démantèlement du Canada serait rien de moins qu’un « crime contre l’histoire de l’humanité ».
Les libéraux sont également opposés à la politique résolument pro-américaine et pro-israélienne du gouvernement conservateur actuel. Ils sont les héritiers de Lester B. Pearson, seul canadien lauréat du prix Nobel de la paix, un ancien ministre libéral des Affaires étrangères et premier ministre, à l’origine de la politique des casques bleus. Sous Trudeau, le Canada avait critiqué l’intervention au Viêt Nam, tenté de développer des liens économiques avec l’Europe, entretenu de bons liens avec Cuba. Bref, c’était un Canada qui gardait davantage ses distances des États-Unis. Un Canada capable de dire non à George W. Bush en 2003.
La popularité de Justin Trudeau tient en partie à ce rêve canadien. Mais aussi à une image fabriquée par les médias.
Justement, Justin Trudeau a-t-il les épaules pour diriger le Canada ? Les critiques du Parti conservateur, actuellement au pouvoir, sont incisives : « Justin Trudeau a un nom de famille connu mais dans un contexte d’incertitude économique mondiale, il n’a pas le jugement, ni l’expérience pour être premier ministre. » Ces critiques ne sont-elles pas excessives ?
Non, je ne crois pas qu’elles soient excessives, malheureusement. La famille Trudeau est aisée. Avant de devenir Premier ministre, le père de Justin Trudeau avait beaucoup voyagé, étudié dans plusieurs grandes écoles – notamment à Sciences Po Paris –, fondé une revue influente dans le Québec des années 1950, écrit des essais marquants, enseigné le droit dans une grande faculté montréalaise. Pierre Elliott Trudeau a su tirer parti de son indépendance financière. Avant de se lancer en politique, il avait laissé une empreinte, comme juriste et intellectuel engagé. Rien de tel chez Justin Trudeau. Lors des obsèques de son père en 2000, il avait prononcé une allocution qui avait beaucoup ému les Canadiens. Plusieurs l’ont immédiatement perçu comme l’héritier naturel. Et pourtant… Justin Trudeau ne s’est distingué dans aucun domaine particulier. Sans nécessairement poursuivre de longues études ou être un intellectuel engagé, il aurait pu devenir un avocat reconnu, se lancer dans les affaires, tirer son épingle du jeu dans un domaine qui l’intéresse. Il a préféré surfer sur la notoriété de son nom, prononcer des conférences très lucratives sur le « leadership », faire la première page des magazines « people ». Ses discours bilingues, plus moraux que politiques, donnent le plus souvent dans le prêchi-prêcha multiculturaliste. Comme il était presque certain de remporter la présidence du Parti libéral du Canada, il s’est très peu prononcé sur les grandes questions de l’heure. Pour l’instant, c’est une coquille vide.
Qu’est ce que les Québécois peuvent aujourd’hui attendre de Trudeau junior ? Dans les années 1980, on se souvient que les liens entre le gouvernement du Québec et Pierre Trudeau étaient tendus notamment parce que celui-ci n’était pas partisan de la souveraineté de la Belle Province. Quid de Justin ?
Pierre Elliott Trudeau avait une vision claire du Canada. Allergique au nationalisme, il avait proposé aux Québécois un modèle de société alternatif. Qu’on y adhère ou qu’on les rejette, les fondations intellectuelles de son nouveau Canada étaient relativement solides et cohérentes. Justin Trudeau table au contraire sur l’apathie, l’indifférence et le désabusement de nombreux Québécois à l’égard de la question nationale. Sa politique est une anti-politique. Sur cette question, comme sur bien d’autres, nous ne lui connaissons aucun programme. Au lieu de convaincre les Québécois des vertus du modèle canadien qu’il propose, il espère que ceux-ci se décourageront, à l’usure.

*Photo : LeStudio1.com – Bernard Bujold.

Les mauvais comptes font les faux amis

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euro chypre grece

euro chypre grece

À en juger par le discours médiatique et politique, le drame de l’euro s’explique par des causes bien triviales. Le séisme qui a commencé à ravager le Vieux Continent viendrait de ce que certains pays ont commis des « erreurs ». Erreurs pardonnables, cela va de soi, mais surtout réparables. Ceux qui se sont risqués à nous lire savent ce que nous en pensons : c’est le vice de conception originel de l’euro qui a provoqué une crise irrémédiable dont la gravité s’accentue au fil des mois sous l’effet de politiques inopérantes d’austérité publique et salariale.
Pour autant, on ne saurait s’en tenir à l’explication par la malfaçon de l’euro, aussi intellectuellement satisfaisante soit-elle. Après avoir frappé la Grèce, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne, la crise opère son action de dévoilement à Chypre − la Chypre grecque, membre à part entière de l’Europe et de l’euro. Au regard de sa population de 400 000 habitants et de son PIB affiché de 16 milliards d’euros, égal à 0,2% du PIB total de la zone, le conflit provoqué par ce petit pays au sein des instances européennes apparaît largement disproportionné. Mais il fournit surtout la quatrième démonstration des falsifications auxquelles se sont livrées différents États − des fautes donc, et non pas des « erreurs » comme se plaisent à le dire les commentateurs. Récapitulons.
Le trucage des comptes publics grecs est la seule falsification avouée à ce jour. Dans les faits, il y en a eu deux. On a oublié le premier, qui a permis à la Grèce de remplir les critères d’appartenance à l’euro à la fin de la décennie 1990. C’est à cette entourloupe que Mario Draghi, alors président de Goldman Sachs Europe, a prêté son concours. Le deuxième trucage a été dévoilé par Andréas Papandréou après son entrée en fonctions à l’automne 2009. Ses prédécesseurs ne révélaient qu’un petit tiers du déficit budgétaire accusé par les finances publiques.
On n’a guère cherché à savoir comment les échelons supérieurs, conseil des ministres Écofin, Commission européenne et BCE avaient pu ignorer la véritable situation financière du gouvernement grec.[access capability= »lire_inedits »] En réalité, ils ne l’ignoraient pas. Chaque État de la zone émet en effet deux adjudications hebdomadaires de bons et d’obligations du Trésor, dont les montants renseignent sur l’évolution de la trésorerie et du déficit – leur croissance trahit la détérioration de la situation financière. Ainsi, à l’occasion de la crise occidentale, tous les Trésors ont accru leurs émissions d’emprunts. La montée en flèche de celles du Trésor grec aurait dû découvrir le pot-aux-roses. Mais Bruxelles et Francfort sont restés inertes.
Le caractère factice de la croissance irlandaise n’apparaît nulle part. Ce pays, entré le deuxième dans le processus de crise, a bénéficié de concours massifs du fonds de sauvetage européen après la faillite cataclysmique de ses banques. Le « Tigre celtique » s’était dopé à l’EPO dela dette. On a donc cessé de s’extasier sur les performances de l’économie de Dublin. Mais, ce faisant, on a commis une seconde erreur d’appréciation, plus significative que la première, à notre humble avis. Car le PIB irlandais affiché après une récession avouée de plus de 10% est encore faux. Non pas qu’il soit falsifié, comme l’ont été les comptes publics dela Grèce. Mais c’est un PIB « comptable ». Le PIB, en Irlande comme partout ailleurs, est la somme des valeurs ajoutées par les entreprises travaillant sur le territoire. Tout dépend donc de la façon dont ces valeurs ajoutées apparaissent dans les comptes des entreprises. Or, les entreprises multinationales opérant en Irlande, General Electric ou les groupes pharmaceutiques, s’ingénient à transférer vers Dublin la valeur ajoutée et les profits qui se forment sous d’autres cieux[1. Par le mécanisme des prix de transferts bien connu des comptables et des fiscalistes. General Electric en joue si bien qu’il ne paie pas d’impôt sur les bénéfices aux États-Unis, berceau historique de son activité.], aux États-Unis ou en Europe continentale, afin de bénéficier du taux d’imposition des bénéfices de 12%. Avec un impact énorme sur le PIB d’un pays de 4,4 millions d’habitants.
Cet impact peut se mesurer indirectement. D’abord avec les données de la production par tête. En 2012, l’Irlandais au travail représentait une production par tête supérieure à celle de ses homologues allemand et français. Ensuite, quand on examine la composition du PIB irlandais, on découvre qu’il provient pour 90 % des exportations ! Cela signifie que les productions de toutes sortes destinées à la demande locale, depuis le coiffeur jusqu’au professeur, en passant par le camionneur ou le boulanger, ne représentent qu’un dixième de la richesse produite et, par ailleurs, que l’Irlandais exporte beaucoup plus que l’Allemand ou le Suédois. Peut-on sérieusement croire cela ?
Gonflé par les manipulations comptables des multinationales, le PIB est largement factice. Et c’est pourquoi le gouvernement de Dublin a toujours refusé de normaliser son taux d’imposition sur les bénéfices. Il en découlerait un effondrement comptable du PIB et, dans son sillage, une explosion des chiffres des déficits et des dettes. La dette publique de l’Irlande, comptabilisée à plus 110% du PIB, serait massivement réévaluée, à un niveau proche de celui de la Grèce, soit 180% à peu près. Il faudrait bien alors, se résoudre à admettre l’insolvabilité de l’Irlande.
La falsification du PIB espagnol par le gouvernement et la Banque d’Espagne. Le montant de la consommation totale reste stable, alors que la consommation de détail, qui en représente la moitié, a baissé de 30%. Une chute de plusieurs points de PIB est ainsi gommée par des statisticiens indélicats. Une confirmation indirecte de cette falsification nous est par ailleurs fournie par les chiffres du chômage. Entre 2007 et fin 2012, les taux de chômage de la Grèce et de l’Espagne ont suivi des évolutions parallèles, grimpant de 8% à 26% de la population active, tandis que les baisses respectives des PIB affichées par les deux pays étaient de 16% et de 5,5%. Tout commentaire supplémentaire semble superflu.
En point d’orgue, peut-être provisoire, on découvre aujourd’hui les faux chiffres de l’économie chypriote. En quelques jours, à la faveur de la faillite de l’île, nous avons subi une avalanche d’informations restées fort discrètes jusqu’ici. Dans l’ordre : les banques chypriotes accueillent quelque 70 milliards d’euros de dépôts locaux et étrangers, soit un montant représentant quatre fois et demie le montant du PIB comptable, tandis que dans nos pays, la proportion oscille entre une fois et demie et deux fois le PIB – 30 de ces 70 milliards sont détenus par d’honorables ressortissants de la mafia russe. Durant la période de crise, les montants des dépôts des étrangers et des Chypriotes n’ont cessé de s’accroître, comme si Chypre bénéficiait d’une prospérité inconnue ailleurs en Europe. L’essor de l’activité bancaire a porté leur contribution au PIB à 45% du total[2. La banque anglaise n’a jamais dépassé une proportion de 10% du PIB du Royaume-Uni.]. Cela a débouché cependant sur une faillite des banques qui avaient replacé imprudemment leurs avoirs sur le marché de la grande sœur grecque victime d’une dépression. Nous découvrons en définitive la véritable nature de l’économie chypriote : une lessiveuse de l’argent noir et un centre de trafics permettant de falsifier la qualité des marchandises circulant dans l’espace méditerranéen et européen[3. Par le biais de traders comme celui qui est impliqué dans l’affaire du minerai de viande.], en échange d’une commission.
L’Europe libérale et démocratique vit désormais sous le signe d’une falsification qui la rapproche de l’Union soviétique. Reste à trouver le Mikhaïl Gorbatchev qui appellerait à la « glasnost » (transparence) et lancerait la « perestroïka » (restructuration), le chevalier blanc qui ouvrirait une nouvelle ère de notre existence commune. À supposer qu’il existe.[/access]

*Photo : Vladimir Guculak.

Entre nos élites et notre peuple, vivement le divorce à l’italienne !

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« On dirait que je serais le sheriff et toi l’indien Plume de camembert et pan t’es mort. » La messe est dite, et l’infantilisme règne. La non-affaire Cahuzac est une merveille de bêtise. Il a menti, il avoue, bonnet d’âne, pan pan cucul, le dirlo est fâché tout rouge, le maître dit qu’il a trahi, il n’y a malheureusement pas de Grillo en France pour donner le change, rien que des politiciens chevronnés qui jargonnent en novlangue de bois. Rien que des fayots assis au premier rang, le radiateur s’ennuie seul dans le fond de la classe.
Les opposants s’opposent pour de rire et pour cause : ce qui les intéresse c’est combien il va rester dans la caisse pour le partage du gâteau.
Voilà que je parle comme le Beppe dont l’Italie est dans l’impasse car il ne veut rien céder. Pendant que Berlu et Bersani jouent à la baballe, dans les deux chambres, on voit partout des gamins et des gamines que tu leur presses le nez il en sort du lait de bufflonne mamma mia ! En plus,  à l’Assemblée comme au Sénat, ces hooligans veulent légiférer en pull et sans cravate ! Je n’ai jamais mis une cravate de ma vie et je n’ai jamais compris l’intérêt de porter un phallus perpétuellement flasque autour du cou.
Rien que pour ça, taïaut, taïaut, c’est un(e) Beppe qu’il nous faut !

Lettre à mon frère Karl Zéro

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frigide barjot karl zero

frigide barjot karl zero

Mon bien cher frère,
Concernant le désormais fameux « engagement n° 31 » du candidat Hollande, je savais que la France était coupée en deux. Mais voilà maintenant que c’est notre famille !
Pour être tout à fait franc avec toi, je l’ai su il y a trois mois, quand tu es allé à Europe 1 chez Ruquier pour vendre ton livre sur Luka Magnotta.
Ce jour-là, j’ai appris que tu étais un chaud partisan du « mariage pour tous » – sauf pour moi. Ma femme, as-tu révélé dans la bonne humeur générale, avait tous les défauts : fêlée, opportuniste et même pas catho comme toi ! Mais si tu savais tout ça avant, Karl, t’aurais quand même pu me prévenir…
Bref, quand on en a reparlé tous les deux (hors micros, il est vrai), tu m’as assuré qu’en l’occurrence tu t’étais « laissé prendre par l’ambiance », et qu’on ne t’y reprendrait plus. Pourquoi a-t-il fallu alors que, lundi dernier, tu refasses le même sketch sur un mode « sérieux » – dans une Lettre ouverte à ma belle-sœur évidemment destinée à tout le monde sauf à elle ? Les gens civilisés ne sont-ils pas censés laver leur éventuel linge sale en famille ?
Mais c’est que ce linge-là est virtuellement sanglant, et qu’il y a urgence républicaine ! À te lire, Barjot serait devenue à elle seule un danger pour nos libertés.
Frigide ligueuse, factieuse, fasciste, terroriste ? Allons donc ! L’histoire est plus simple que ça : en apprenant comment le pouvoir voulait enterrer à la sauvette son mouvement, elle a tout simplement pété un fusible. Bien sûr je lui ai conseillé de le changer aussitôt, mais sans succès : dans son état, quelque connerie qu’elle ait pu balancer, pas question pour elle de faire des excuses à qui que ce soit !
Des excuses, figure-toi mon cher frère, elle en attend encore elle-même, après six mois d’insultes, de diffamations et d’attaques de toutes sortes – et pas toujours des plus belles. Des excuses, elle en réclame aussi au nom des millions de Français hostiles au projet Taubira, qui s’étaient pris à rêver que finalement Hollande entendrait leurs voix – comme Mitterrand ou même Chirac dans des circonstances comparables.
Au contraire ! Sur les « soixante engagements » du candidat Hollande, s’il n’en reste qu’un ce sera celui-là. Et pour cause : c’est le seul que puisse encore tenir le parti du Progrès ! Ça a l’air égalitaire, et ça coûte pas un rond.
Donc on fonce, chef ! Quitte à humilier par tous moyens les « cathos à poussette », comme tu dis joliment. Cortèges coupés en trois et statistiques en quatre ; 700 000 pétitions à la poubelle du C.E.S.E. (inutile de retenir le nom) ; amalgame systématique entre l’immense masse des manifestants, énervés mais pacifiques, et quelques dizaines d’excités acnéiques… Sans compter l’arme fatale, ce taser moral qu’est devenu l’accusation d’ « homophobie » – délit dûment sanctionné par la loi.
Comme disait l’excellent Jean-Pierre Michel, vice-président de la commission des lois du Sénat, pour justifier son refus de recevoir la bande à Barjot : « Vous représentez la pire des homophobies, celle qui est dans le déni ». En d’autres termes, la preuve de votre culpabilité, c’est que vous plaidez l’innocence !
De la Terreur à Orwell, le refrain n’est pas nouveau. Si en revanche il est un inquiétant signe des temps, c’est la différence de traitement médiatique entre le dérapage incontrôlé de Frigide et l’appel au meurtre froidement retweeté par Pierre Bergé : « Si une bombe explose sur les Champs à cause de la Manif pour tous, c’est pas moi qui vais pleurer ! ». Mais ça c’est plutôt drôle, hein frérot ?
Quant à la « radicalisation » barjotienne, objet de tes angoisses, elle coïncide tout juste avec la brusque accélération du processus parlementaire, dans une démocratie de moins en moins représentative. Hop ! un vote à main levée au Sénat, et paf ! on renvoie la balle à l’Assemblée avec un mois d’avance – juste pour siffler la fin de la récré.
Rassure-toi, Karl : en vrai, ma femme ne veut la mort de personne. Elle n’a parlé de sang que parce qu’elle a vu rouge, comme tant de citoyens traités en sous-doués du dernier rang.
Et voilà ! Grâce à ce petit complément d’info – que d’ailleurs tu aurais pu dénicher toi-même, avec un habile travail d’investigation comme tu sais les mener – je ne doute pas que tu reviennes à de meilleurs sentiments envers ta belle-sœur. En tout cas, ça m’arrangerait.
Bien sûr il y a entre elle et toi des divergences, théologiques et autres, qu’on devine insurmontables. Mais puisque tu fréquentes volontiers les Écritures, n’oublie pas non plus Jean, 14, 2 : « Il y a de nombreuses demeures dans la maison de mon Père. »
On ne peut pas voir la même chose quand on ne regarde pas du même endroit. Frigide se jette comme une folle en mini-jupe au milieu de la mêlée, quand toi tu préfères cultiver l’ironie citoyenne du haut de ton Aventin. M’est avis que c’est une affaire de tempéraments dont, comme pour les goûts et les couleurs, on ne dispute point.
Par bonheur, au milieu de tes réquisitions, tu suggères toi-même à ma femme une idée que je serais mal venu d’ignorer : « Je me suis dit, paraphrasant ton mari : Ouh là ! On se calme et on boit frais à Saint-Tropez ! »
Rendons à Max Pécas ce qui est à Max Pécas, comme tu dirais ! N’empêche que c’est O.K. pour moi : reste plus qu’à fixer la date. D’ailleurs à ce propos, pourquoi attendre l’été ? On a tant de choses à se dire, on dirait…

*Photo : DR.

Laissons-les se marier !

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mariage taubira barjot

mariage taubira barjot

D’accord, on n’a pas eu de chance. L’engagement présidentiel du mariage pour tous a été quasiment le seul auquel François Hollande s’est accroché corps et âme et qu’il a refusé d’infléchir ou de supprimer sous le poids des contestations.
Bien sûr, même si on a beaucoup débattu, je ne suis pas sûr que les opposants à ce bouleversement de société (sans le qualifier) aient été traités sur un pied d’égalité par rapport à ses partisans.
Paradoxe, d’ailleurs, pour les tenants de la cause homosexuelle qui n’ont cessé de justifier leur désir d’union au nom du concept d’égalité qui, pour être opératoire et valide, aurait dû concerner des situations elles-mêmes comparables.
À l’évidence, le mariage pour tous est venu comme un cheveu incongru sur la soupe démocratique alors que tant de problèmes et de vraies tragédies préoccupaient l’esprit public. Il ne pouvait que diviser quand le président avait aspiré à nous rassembler.
On doit déplorer les scandaleuses violences ou les discours haineux à l’encontre de quelques homosexuels. Le simple fait d’avoir placé l’homosexualité et ses revendications au centre de l’espace public a, comme il était prévisible, libéré une parole de mépris et a facilité, à cause du combat politique et sociétal, des outrances et des discriminations par le verbe et l’action.
J’ai été aussi très choqué qu’à rebours, les citoyens de bonne foi sincèrement et légitimement inquiets devant cette révolution soient immédiatement insultés comme homophobes, notamment par un Pierre Bergé qui voudrait constituer son intimité et ses orientations comme obligatoires pour tous.
Il y a eu les séances à l’Assemblée nationale où Christiane Taubira a connu une parenthèse magique entre un garde des Sceaux verbal et un ministre de la Justice inactif.
Le Sénat vient de voter l’article premier du projet de loi consacrant le mariage pour tous.
C’est fait, il est là, quasiment palpable et demain, on fréquentera des couples homosexuels comme avant mais ils seront mariés. Le changement sera plus pour eux que pour nous. Fusionnels par grâce législative.
On aurait pu trouver probablement un autre nom pour cette même avancée et conserver l’appellation du mariage pour ce qui semblait jusqu’à aujourd’hui la norme naturelle et culturelle.
Les opposants au mariage pour tous ont manifesté à plusieurs reprises, on les a entendus, leurs slogans sont dans beaucoup de têtes, on s’est ému des violences policières inutiles à leur encontre, on perçoit que leur lutte n’est plus seulement dirigée contre le mariage gay mais vise François Hollande et sa politique. L’extrême droite se retrouve à l’aise dans ce changement de cap.
Frigide Barjot, héroïne conjoncturelle, a été utile, elle a coalisé, conjugué, entraîné, stimulé mais je voudrais lui suggérer maintenant de se faire discrète si elle le peut. Sinon, peut-être, se rendra-t-on compte que sa personnalité, son look et ses méthodes sont au fond désaccordés avec la masse apparente de ses soutiens. Il me semble qu’il y a un fair-play républicain maintenant à respecter. Pour ma part, j’aurais détesté une telle fronde longuette et stérile si la droite honorable en avait été victime de la part d’une gauche monomaniaque.
Une accalmie est d’autant plus indispensable que si le président a été dans cette empoignade un instigateur, il sera aussi un frein pour la suite, notamment à l’égard des conséquences dangereuses qui pourraient suivre le mariage pour tous. Je considère que nous avons la mission citoyenne de l’aider dans cette entreprise de retenue et de modération au lieu, aujourd’hui, de continuer à lui « pourrir la vie » par des joutes lassantes puisque l’essentiel est acquis et que seul l’avenir devrait nous importer.
J’attire surtout l’attention et la sensibilité des adversaires du mariage homosexuel, dont j’étais et demeure conceptuellement, sur le fait qu’en l’occurrence nous ne confrontons pas des idées, sans doute des visions de la société, mais que surtout nous prenons parti contre une part non négligeable de notre communauté nationale. Contre des hommes et des femmes que leurs orientations distinguent de nous et que notre hostilité peut offenser bien plus profondément que ne pourrait le faire telle controverse intellectuelle ou politique.
C’est la raison pour laquelle j’ai exprimé, comme j’ai pu, mon point de vue négatif sur cette donnée aujourd’hui acquise mais que je ne suis pas allé manifester pour crier, en définitive, contre une humanité différente, des compatriotes, des amis, d’autres citoyens.
Il y aurait de l’élégance maintenant à cesser la guérilla. Ce ne serait pas de la lâcheté mais de l’intelligence. Ce n’est pas notre faute si le Pouvoir, dans une précipitation autoritaire en relation directe avec sa chute dans les sondages et la relative désaffection du sentiment collectif à l’égard de cette réforme « sociétale », a refusé d’en faire preuve et a évidemment encore plus amplifié l’opposition multiforme au mariage pour tous. Ce ne doit pas être une raison pour tomber dans la déraison et confondre l’entêtement de plus en vindicatif puisqu’il se sait désespéré avec la lutte démocratique.
L’intelligence a le droit, également, d’être pour tous. Même s’il y a des exceptions contre lesquelles on ne peut plus rien.

*Photo : Gongashan.

La rue aboie et la flexibilité passe

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ani medef flexibilite

ani medef flexibilite

Ce n’est pas pour abonder dans le sens du camarade Manuel Moreau, mais il faut être vraiment jeune, nationaliste, romantique et ivre d’illusion lyrique pour croire que les hirondelles du mariage gay feront un quelconque « printemps français » qui renverserait la gauche par la force de la rue, alors que ce qui se pointe en douceur, c’est un long, très long hiver de la rigueur, de l’austérité ou de la régression sociale. Choisissez le mot qui vous plaira selon votre appartenance politique : de toute manière, il ne vous reste plus que le vocabulaire pour marquer votre appartenance idéologique, les signifiants variés ne renvoyant plus qu’à un seul signifié : vous allez prendre sévère dans les années qui viennent.
Oui, le « printemps français » peut toujours rêver d’un genre de révolution des casseroles argentine à l’envers ou de putsch de classes moyennes chiliennes en modèle 1973, mais sans les chars. Encore faut-il, mais c’est le privilège de la jeunesse, avoir beaucoup, mais alors beaucoup d’imagination pour voir dans François Hollande  Salvador Allende et dans le Palais de l’Elysée de 2013 un équivalent de La Moneda en 73 où s’élaborerait le passage à une société réellement socialiste.
Le problème, c’est que Bruxelles, les marchés, le Medef, tout ce monde qui gouverne effectivement le pays, est très content de François Hollande. Il mène exactement la politique attendue sur le seul point qui compte vraiment : l’économie.
Sincèrement, vous croyez qu’un vrai libéral, qu’il soit commissaire européen, trader, banquier chez Goldman Sachs ou grand patron, en a grand chose à faire de l’éventuelle révolution anthropologique introduite par le mariage pour tous ? Du moment que les politiques menées s’arrangent pour limiter la baisse tendancielle du taux de profit et fassent plutôt porter sur le travail que sur le capital le coût des crises systémiques du capitalisme, ces gens-là ne verraient aucun inconvénient à une complète légalisation des drogues dures, des armes à feu, de la zoophilie, de la prostitution ou d’un second marché des organes humains.
Jamais les oppositions qui semblent si violentes entre ce qu’il convient encore  d’appeler droite et gauche n’ont été aussi artificielles. On s’écharpe sur le sociétalisme, sur la nouvelle idéologie de la transparence, sur des mesurettes fiscales symboliques contre les riches, pour que tout le monde fasse semblant de croire que la droite défend l’esprit d’entreprise et que la gauche s’attaque au mur de l’argent.
Mais au bout du compte, quand il s’agit de faire passer du sérieux, on s’arrange pour ne pas trop en parler ni dans un camp ni dans l’autre.
J’en veux pour dernier exemple le vote à l’assemblée le 9 avril sur la loi de sécurisation de l’emploi (remember l’inversion sémantique orwellienne dans 1984, « la liberté, c’est l’esclavage ! ») héritière de l’ANI (accord national interprofessionnel), fruit des accords entre des syndicats à peine majoritaires et le Medef.
Là, pour le coup, il s’agit d’un vrai changement de civilisation ! Et par pour quelques dizaines de milliers de couples gays mais pour des millions de salariés. Quand on regarde le contenu de la loi, on est étonné qu’elle ait été proposée en l’état par un parti qui se dit socialiste  : plans sociaux plus faciles,  accords de maintien dans l’emploi à condition d’accepter modulations de salaire ou de temps de travail en fonction des carnets de commandes, mobilité interne obligatoire sous peine de licenciement, temps partiel encore plus flexible, difficultés accrues dans le recours aux prudhommes, pouvoirs réduits du comité d’entreprise.
Sérieusement, comment voulez-vous que la droite s’oppose à cela puisque c’est exactement ce qu’elle souhaitait, et même un peu plus.
L’analyse du scrutin parlementaire est édifiante. Elle illustre mieux que n’importe quelle image à quel point l’affrontement médiatique est surjoué et à quel point ce qui en termine tranquillement avec les acquis du CNR se passe avec une discrétion de violette.
Que constate-t-on, à regarder cette analyse ? C’est l’abstention qui est majoritaire, notamment grâce à l’UMP, à quelques exceptions près et à l’UDI, qui nous rappelle l’actualité du proverbe « Qui ne dit mot consent. » On pourrait d’ailleurs faire remarquer la même chose à propos de l’abstention d’EELV qui ne veut pas passer pour trop libérale mais tient à ses strapontins gouvernementaux. Votent contre seulement des socialistes de gauche (on est obligés de préciser, désormais) qui mêlent leur voix à celles du groupe FDG.
Autrement dit, pendant que la droite et la gauche font semblant d’exister dans la rue, le parlement devient la chambre d’enregistrement des décisions prises par un grand parti unique.
Bref, cette inquiétante conception, qui avait dominé durant plus de deux cents ans, selon laquelle une société pouvait être critiquable et transformable, réformée ou révolutionnée, n’est plus aujourd’hui qu’un spectacle télévisuel. Et vous pouvez zapper, c’est pareil sur toutes les chaînes.

*Photo : Ma Gal.

Allo, Nabilla passe son brevet

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Nabilla Benattia, nouvelle idole des Anges de la téléréalité sur NRJ 12, a, nous dit-on, déposé sa marque de fabrique à l’INPI, c’est-à-dire l’Institut National de la Propriété Industrielle. Tout le monde, désormais, par un phénomène très warholien, connaît en effet le mythique : « Allo, quoi ! Allo non, mais allo quoi ! Allo ! T’es une fille t’as pas de shampoing, c’est comme si je dis t’es une fille t’as pas de cheveux ».
Heureusement, la loi française protège le droit à la parodie, comme l’a encore rappelé l’heureuse conclusion du procès Jalons vs Entrevue.
Rien n’interdit donc de l’utiliser à des fins non-commerciales, pour moquer des situations qui apparaîtront finalement beaucoup plus claires dans leur absurdité.
Quelques exemples ?
« Allo, quoi ! Allo, non mais allo quoi ! Allo ! T’es socialiste, tu veux pas faire de pause dans la rigueur, c’est comme si je dis t’es un socialiste et t’es pas de gauche. »
« Allo, quoi ! Allo, non mais allo quoi ! T’es de droite, tu joues la vertu outragée, c’est comme si je dis t’es de droite et t’as pas d’affaires aussi dans ton camp ! »
Ou encore :
« Allo, quoi ! Allo, non mais allo, quoi ! T’es Jérôme Cahuzac et tu veux revenir à l’Assemblée, c’est comme si je dis, t’es Jérôme Cahuzac, t’as pas de décence ! »
Et pour finir : « Allo, quoi ! Allo, non mais allo quoi ! T’es lecteur de Causeur et t’as pas acheté mon dernier livre, c’est comme si je dis t’es lecteur de Causeur et t’aimes pas la lecture ! »
Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Venezuela : Voyage au pays du bolivarisme réel

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chavez venezuela uzcategui

chavez venezuela uzcategui

Le 5 mars à 16 h 25, le président vénézuélien Hugo Chavez poussait son dernier soupir. Ainsi s’achevait l’ascension du petit colonel imprégné de catholicisme social et de nationalisme dont les modèles s’appelaient Simon Bolivar[1. Héros de l’indépendance des colonies espagnoles latino-américaines, dont le mythe nourrit la politique vénézuélienne depuis l’indépendance du pays en 1813. La création, en 2005, de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) dont les principaux membres sont le Venezuela, Cuba, la Bolivie, l’Équateur et le Nicaragua, constitue une forme d’hommage à son nationalisme continental.], Che Guevara et… Juan Peron. Des références pas toujours lisibles sous nos cieux républicains, où le tonitruant Jean-Luc Mélenchon, faute de pouvoir embaumer son idole, a interdit tout droit d’inventaire pendant que la droite libérale tempêtait contre le « satrape rouge » de Caracas. Deux mystifications parallèles à l’origine d’une légende – rouge ou noire – qui brouille un peu plus l’itinéraire et le véritable  bilan du « Comandante ».
Pour nous libérer des œillères idéologiques, remontons aux sources du chavisme.[access capability= »lire_inedits »] Après le coup d’État raté de 1992 et la brève incarcération du putschiste Chavez, le premier cercle de ses fidèles créa le Mouvement bolivarien révolutionnaire (MBR) et s’attacha les services du théoricien péruvien Norberto Ceresole. Issu de la mouvance nationaliste- révolutionnaire, ce dernier fit ses classes chez les Montoneros, ces jeunes de la gauche péroniste. Ceresole fournit une armature intellectuelle au MBR en théorisant le rôle de « l’homme fort » en lien direct avec le peuple et l’armée[2. Norberto Ceresole, Caudillo, Ejército, Pueblo : la Venezuela del Comandante Chavez, Al-Andaluz, 2000. L’auteur fut exclu du mouvement chaviste au début des années 2000 après la publication de certains écrits négationnistes. En 2006, Chavez reconnut publiquement l’estime intellectuelle qu’il continuait à lui porter.]. Cette construction doit beaucoup à l’Argentin Juan Peron, époux de la célèbre Evita. Au cours de ses deux mandats présidentiels (1946-1955 et 1973-1974), celui-ci tenta d’esquisser une troisième voie « justicialiste » entre collectivisme et libéralisme. L’entretien d’un culte du sauveur à vocation sociale fait d’Hugo Chavez le chaînon manquant entre Peron et Guevara, le défunt président vénézuélien ayant officiellement institué le « socialisme du XXIe siècle » dans son pays de 28 millions d’habitants.
Or, comme nous le rappelle l’anarchiste vénézuélien Rafael Uzcategui[3. Rafael Uzcategui, Venezuela : révolution ou spectacle, Spartacus, 2011.], Chavez a renforcé le capitalisme d’État sans en menacer les fondements libéraux. Le mythe du « président des déshérités » achoppe sur le mur de l’Histoire : mis à part la parenthèse néolibérale ouverte à la fin des années 1980 à Caracas, en réaction au décrochage de la monnaie vénézuélienne par rapport au dollar, l’État social est une réalité tangible depuis 1958. Avant une décennie de coupes sombres dans les budgets, à laquelle Chavez put mettre fin grâce à l’accroissement des revenus du pétrole, l’État vénézuélien garantissait déjà la gratuité de l’instruction et des soins médicaux, subventionnait le panier alimentaire de base et exécutait de vastes programmes de logements sociaux. 85 % des petits Vénézuéliens bénéficiaient d’une instruction primaire complète en 1989 et la Sécurité sociale fut instituée dès 1966… mais démantelée en 1997.
Un an plus tard, Hugo Chavez entrait au palais présidentiel de Miraflores, démocratiquement élu, porté par une demande sociale sans précédent. Fidèle à la tradition corporatiste, il associa État, syndicats enrégimentés et armée pour impulser ses programmes d’urgence en direction des masses. Ces « missions » lancées au lendemain de la tentative de putsch antichaviste de 2002, lorsque le régime ne s’était pas encore attiré les bonnes grâces du patronat, se substituaient aux politiques publiques. Leur efficacité relative dans des secteurs en crise tels que l’éducation et la santé sont à mettre au crédit de la République bolivarienne. Mais cette modeste médaille trouve son revers dans plusieurs domaines, dont l’habitat : tandis que le mal-logement dans des bâtiments vétustes ou insalubres touche un Vénézuélien sur deux, les programmes annuels de construction stagnent à un niveau de moitié inférieur à la moyenne des années 1990. L’impéritie de l’État bolivarien ne s’arrête pas là. Non content d’embaucher systématiquement des fonctionnaires en CDD, le pouvoir chaviste se mue en patron-voyou lorsque l’insertion de son économie dans la mondialisation est en jeu. En mai 2009, Chavez annonce la commercialisation prochaine d’un téléphone portable « vénézuélien » vendu 7 dollars. Ce petit bijou technologique, fabriqué en Chine, est assemblé dans une zone franche de la République bolivarienne par l’entreprise mixte Vetelca, laquelle emploie des centaines d’ouvriers précaires sans couverture sociale. Soumis à des cadences de travail frénétiques, les employés de la manufacture risquent le licenciement s’ils adhèrent à un syndicat. Dans son allocution officielle prononcée en mars 2007, le Président avait prévenu : au nom de l’intérêt national, « les syndicats n’ont pas à être autonomes… Il faut que ça cesse » !
Qu’elle soit ou non portée à son crédit, on impute enfin à Chavez la paternité de la nationalisation de l’exploitation du pétrole, décision intervenue… en 1975. Peu d’observateurs notent que son gouvernement a partiellement privatisé le secteur pétrolier. Au milieu d’une batterie de mesures sociales, le référendum constitutionnel de 2007 a ainsi autorisé la création d’entreprises mixtes possédées à 40 % par une société privée – généralement une multinationale comme BP ou ExxonMobil − qui reversent 40 % des revenus de l’extraction pétrolière à des capitaux privés, moyennant le paiement d’un tribut à l’État. Hélas, l’ouverture du marché du pétrole – et plus récemment du gaz – aux multinationales ne contribue que très peu au développement de l’économie locale. Les supertankers pleins d’or noir qui quittent chaque jour les ports vénézuéliens pour les États-Unis symbolisent l’échec de la stratégie d’industrialisation bolivarienne. Dopé aux importations, le pays ne parvient toujours pas à assurer son autosuffisance alimentaire. C’est aussi cela, le bilan du bolivarisme « réel ».[/access]