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Jack, le chasseur de géants, un grand film de droite ?

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Si Jack, le chasseur de géants est de droite, ce n’est pour commencer pas celle que l’on peut qualifier de libérale-conservatrice et qui « ne se définit plus que comme force de conservation des avantages acquis par les classes dominantes »[1. Alain de Benoist, Mémoire vive, Editions de Fallois, 2012.]. Sa transposition cinématographique est le héros impavide, peu porté sur la compassion qui vient toujours à bout de déclassés et dégénérés en tout genre, afin que ses contemporains puissent continuer à se la couler douce.
Cette droite-là et ce type de héros-là se bornent à demeurer la force d’appoint des sociétés capitalistes, œuvrant pour que chacun continue d’y consommer en paix. Le film de Bryan Singer, malgré son titre, ne valide nullement ce schéma mais il ne fonctionne pas davantage comme ces films d’aventures qu’on pourrait considérer cette fois comme « de gauche », du moins la gauche dans sa version sociale-démocrate. La victoire y est obtenue par l’entremise d’antihéros instables, atteints de divers complexes, mais secondés brillamment par les fiers représentants de diverses minorités, dont la solidarité est idéalement agissante (sur ce point, le dernier exemple en date est certainement Battleship de Peter Berg).
C’est une toute autre formule qui est ici à l’honneur, car c’est bien l’association de la fille du Roi, d’un chevalier et d’un pauvre paysan qui vient à bout de l’ennemi, triade qui illustre parfaitement ce qu’était la droite à son origine, et qu’elle a depuis si souvent renié, soit une opposition radicale à l’individualisme comme à l’utilitarisme des Lumières, réalisée, toujours selon les mots d’Alain de Benoist, par « l’union naturelle de l’aristocratie et du peuple contre leur ennemi commun : la bourgeoisie »[2. Entretien in Eléments n°118, 2005]… C’est bien de cette droite-là, chevaleresque et désintéressée, ayant le sens de l’honneur et l’esprit du sacrifice, que Jack, le chasseur de géants, nous conte l’histoire !
Désintéressée car lorsqu’il découvre ébloui les trésors des géants, Jack est bien davantage dans la contemplation de leur beauté que dans le désir de leur possession.
Sens de l’honneur et esprit de sacrifice de même, car le chevalier Elmont, après avoir accompli sa mission consistant à retrouver la princesse capturée, tiendra au mépris de toute prudence, à rester seul dans le pays des géants, afin de venger l’honneur de son roi. Ce roi qui suscitera d’ailleurs un peu plus tard l’admiration de son armée, en combattant à ses côtés alors que tout semble perdu.
Un roi ni grotesque ni sanguinaire, ni sénile ni indifférent, prêt à sacrifier sa fille pour sauver le royaume, mais prêt aussi à mourir pour défendre celui-ci, un roi à qui l’on reste fidèle sans hésitation, en bref un roi comme on n’en fait plus, tout particulièrement au cinéma où les tyrans succèdent aux monarques déchus…
Ce qui cimente cette attitude héroïque, c’est à la fois le tribut payé à l’Histoire et un sens aigu de la hiérarchie. La droite a en effet souvent tendance à idéaliser le passé, à pleurer les mondes perdus, à célébrer le temps d’avant, à témoigner de ce que les traditions oubliées ont permis de fonder. C’est le sens du prologue sous la forme d’une légende racontée à la princesse et à Jack enfants, celle du roi Erik qui forgera leur caractère audacieux mais se révélera plus tard véridique, faisant même dire à un personnage cette phrase typiquement de droite : « à partir de maintenant, comprenez que ce que vous ont raconté vos pères était vrai ! ». Le film exalte de la même façon la relation maître-élève, laquelle préside à l’articulation de l’autorité et de la transmission, reconfigurée à tout instant selon les mérites de chacun.
Ainsi le chevalier accepte-t-il, sans jalousie hors de propos, l’ascendant de Jack après que celui ait tué un géant, tandis que ce dernier reconnaît, sans honte inappropriée, l’expérience et la bravoure du chevalier quand il s’agit d’affronter les hommes.
L’absence de ressentiment entre ces deux personnages est d’ailleurs tout à fait inhabituelle à une époque où l’équipée n’a plus grand sens, humiliations et compétitions formant, en bonne logique libérale, la base de la plupart des récits d’initiation. Une autre phrase vient alors illustrer que c’est bien par l’acceptation de l’ordre pyramidal entre les êtres qu’on accède à la liberté : « il y a quelqu’un derrière moi… » est ainsi employée au début du film par Jack lorsqu’il repousse avec difficulté des brigands importunant une femme (qui s’avère être la princesse) et que ceux-ci soudain s’agenouillent. Jack comprend qu’il est impossible qu’ils s’inclinent devant lui, en effet la garde est arrivée dans son dos. Plus tard, ce sera le chevalier Elmont qui voyant les géants, en plein cœur de la bataille, mettre un genou à terre, se fera la même remarque ; derrière lui une force plus grande encore sera apparue.
Avec son respect scrupuleux de la hiérarchie et son admiration pour le panache des formes passées, la droite a fort logiquement la passion des signes distinctifs et des attributs glorieux (le chevalier remet à Jack une plaque en argent signifiant qu’il fait partie des leurs), professant un fétichisme certain pour l’objet en tant que relique ou talisman : c’est tout le sens de cette couronne qui a le pouvoir de faire plier les géants. Ils ne peuvent en effet renier ce symbole qui oblige, ce signe qui fait sens, sans se renier eux-mêmes. Nous ne sommes pas là devant le mirage qui berne la raison, comme dans Oz où le héros met en déroute ses ennemis par une entourloupe (celle d’une projection monumentale de son visage sur un écran de fumée), mais bien face à la puissance irrationnelle, et donc rituelle, d’un objet sacré.
Mais alors, si l’on suit le raisonnement jusqu’au bout, les géants seraient-ils donc des bourgeois ? Ils le sont en effet et cela est clairement démontré par les trésors qu’ils entassent, sans autre but que leur accumulation, sans savoir jouir d’eux autrement que par leur quantité, laissant en particulier muette la harpe d’or ! Le bourgeois qui thésaurise, comme le disait Emmanuel Mounier, est bien « cet homme qui ne se meut que parmi des choses, et des choses utilisables, destituées de leur mystère »[3. Écrits sur le personnalisme (1949), Editions du seuil, 2000].
Contre leur conception du monde, le film de Bryan Singer identifie clairement ses valeurs. Il dénonce ceux qui n’agissent qu’en fonction de leur seul intérêt, comme le conseiller Roderick qui, coiffé de la couronne magique, utilise le pouvoir des géants à son unique profit. Et il glorifie ceux qui vouent leur existence à ce qui la dépasse, tel Jack se servant au contraire de la couronne pour chasser les géants, lesquels menacent à ses yeux l’essentiel : l’harmonie du royaume qui l’a vu naître. C’est surtout en cela finalement que Jack, le chasseur de géants est un grand film de droite.

Moralisation : Opération mains moites

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L’affaire Cahuzac a produit dans la classe politique, gauche et droite confondues, un étonnant mélange de sidération, de panique, et de zèle presque enfantin.
Il faut trouver illico des choses à dire, des choses à faire, et pas seulement pour mettre en place une diversion, mais aussi parce que cette rupture avec ceux qu’on représente est génératrice d’une vraie souffrance. Comment restaurer la confiance ? Fébrilement, on se trompe de diagnostic, et par conséquent de remède. En fait, les Français se défient de leurs représentants politiques, moins parce qu’ils seraient malhonnêtes, que parce qu’ils sont médiocres et impuissants.
Le président, qui semble oublier qu’il a un premier ministre, nous annonce lui-même, dans cette urgence qui ressemble à de la panique, un train de mesures destinées à « moraliser la vie publique », assurer « la transparence » et la mise en place d’une « opération mains propres ».
Comme d’habitude, il est probable qu’il ne se passera rien. Le problème n’est pas affaire de mots ou de textes. Il ne sert à rien d’ajouter à un arsenal déjà largement suffisant. C’est simplement une question de volonté politique. Alors comment expliquer ce feuilleton des « affaires » qui dure maintenant depuis près de 25 ans ? Comment se fait-il que l’on assiste aux mêmes indignations, que l’on entende les mêmes discours, que l’on lise les mêmes articles qu’il y a 20 ans, 15 ans, 10 ans, 5 ans ?
Les années 80, que l’on a aussi appelées « les années fric » virent l’explosion simultanée de deux phénomènes. Tout d’abord l’inflation des dépenses politiques liées à l’adoption des méthodes de la communication commerciale. La corruption de la décision publique ensuite. Les partis politiques existent depuis longtemps dans notre pays et sont reconnus par la Constitution comme contribuant à l’expression du suffrage universel. En application d’un principe de liberté, ils ne faisaient l’objet d’aucune organisation juridique. La question de leur financement était taboue. Et ils vivaient tous d’expédients. La fin des partis de masse avec l’effondrement des grandes idéologies et l’inflation des besoins ont amené une forme d’industrialisation des expédients. L’essentiel de la décision publique (marchés, autorisations administratives) faisait l’objet  de contreparties au profit des partis politiques. Cela s’appelle la corruption.
Ces systèmes occultes, généraient également à la marge un « coulage » d’enrichissement personnel, dont le poids ne peut être mésestimé, compte tenu de l’importance des sommes en circulation. La fin des années 80 a vu l’éclatement d’un certain nombre de scandales, montrant que ce système n’était plus « socialement acceptable ». Tout le monde a compris qu’il fallait passer, comme dans d’autres pays (Allemagne, Italie), au financement public des partis. Une première loi fut adoptée en 1988 sous le gouvernement Chirac. Mais comme les mauvaises habitudes perduraient et les scandales avec, une nouvelle loi fut votée dans l’urgence en 1990 sous le gouvernement Rocard. Fort normalement, pour une pareille révolution politique, une amnistie était prévue. Le tollé fut tel, qu’elle n’a simplement jamais été utilisée…
Le texte reposait sur trois principes : financement public en proportion du poids électoral, limitation drastique des dépenses de campagne, contrôle strict, assorti de sanctions, à la fois des campagnes électorales mais aussi de l’activité  financière des partis. Il s’agissait, je le répète, d’une véritable révolution copernicienne dans l’activité politique. Qui a eu des conséquences très positives, mais également des effets pervers. La loi a évolué jusqu’en 1995, date du dernier texte important. La jurisprudence a pris le relais et le système est aujourd’hui stabilisé.
Mais, que fallait-il faire pour tourner la page de cette période de folie ? D’abord solder le passé. Ce qui aurait permis d’instaurer des mécanismes de contrôles efficaces. La peur du gendarme est une arme qui a ses avantages.
Il y avait trois solutions :
– L’amnistie. Avoir le courage du coup d’éponge en choisissant la bonne date. Soit 1995, soit 2000, le temps que les systèmes soient démontés et les mauvaises habitudes abandonnées. Cette solution aurait eu, entre autres mérites, celui d’éviter mélanges et anachronismes. Des faits qui se sont déroulés il y a plus de 20 ans sont comparés avec des affaires d’aujourd’hui. Cela aurait aussi facilité la mise en place des moyens de surveillance nécessaires sans s’en remettre uniquement à la machine judiciaire qui n’en a pas les moyens[1. « Le philosophe se gardera de condamner les successives amnisties dont la République française en particulier fait grande consommation, mais il en soulignera le caractère simplement utilitaire, thérapeutique. Et il écoutera la voix de l’inoublieuse mémoire, exclue du champ du pouvoir par l’oublieuse mémoire liée à la Refondation prosaïque du politique. À ce prix, la mince cloison qui sépare l’amnistie de l’amnésie peut être préservée. » Paul Ricoeur, La mémoire, l’Histoire, l’oubli, Paris, le seuil, 2000, page 651.].
L’opération « mains propres ». Comme le fit l’Italie, et comme le préconise aujourd’hui Jean-Luc Mélenchon, un coup de balai, une table rase. Mais attention, une vraie «Mani Pulite ». Disparition de tous les partis à l’exception du PCI à peu près indemne au prix une lourde opération de chirurgie esthétique, dont il sortit valide, mais défiguré. En bonus track, l’opération provoquera la disparition prématurée du paysage de 80 % du personnel politique. Le résultat chez nos amis transalpins, ce fut Berlusconi, le transparent Romano Prodi pour finir par Beppe Grillo. De toute façon, c’est trop tard pour faire ce genre de choses ici.
L’opération « mains moites ». La pire des solutions. Qui a été adoptée dans les faits. La décimation. La vie politique dans notre pays est égayée par les affaires depuis 25 ans. De temps en temps, on se passe les nerfs sur les quelques malchanceux qui payent pour les autres. De Gaymard à Cahuzac en passant par Woerth et Guérini. Rappelons-nous aussi Noir, Mouillot, Dugoin qui, douloureusement surpris, se défendaient en disant : « Mais tout le monde fait pareil !» Depuis 1988 – début des hostilités – la proportion des élus touchés est faible. Il y a 450 000 élus locaux et nationaux dans notre pays. Quels sont les chiffres ? Détentions : peut-être une cinquantaine en comptant les provisoires. Mises en examen, disons 300. Jugements ou arrêts de condamnation définitifs : à ce jour moins de 100.  Et en général, ceux qui ont souhaité revenir en politique après ont été triomphalement réélus ! Une opération mains propres lente et molle.
Et tout ceci va continuer. Pour la bonne raison, que les principaux acteurs n’ont aucun intérêt à ce que ça change. Sinon, ils auraient agi depuis longtemps. Qui sont ces acteurs ? Les trois sommets d’un triangle vaguement équilatéral : politiques, journalistes, magistrats.
Les politiques : pourquoi faire de la politique quand on peut déshonorer ses concurrents ? L’action politique, sans trop la caricaturer, se réduit aujourd’hui essentiellement à l’assouvissement d’une ambition personnelle, déconnectée de grands projets collectifs. Comment se distinguer de ses concurrents, sans clivages idéologiques et différences politiques ? Tout simplement, en essayant de disqualifier moralement son adversaire. Arnaud Montebourg « Chevalier blanc » auto-adoubé est le grand spécialiste de cette technique. Mais gardez-vous, chers petits Ivanhoé, gare au retour d’épée ! À la présidentielle de 2002, Lionel Jospin, oubliant de faire de la politique, avait brandi sur tous les plateaux télé la cassette Mery. Le stratagème fut payant, mais pour d’autres.
Les journalistes : La transparence dans le brouillard ? La crise de la presse d’information est une évidence. Elle a des conséquences économiques qui retentissent lourdement sur sa qualité. La popularité des éditorialistes est aussi faible dans l’opinion que celle des contractuelles voire des politiques. Alors que faire ? Deux choses : d’abord porter au pinacle les « journalistes d’investigation» en prétendant qu’ils sont une des pierres angulaires du contrôle démocratique. Lorsque l’on connaît un peu l’endogamie matricielle qui les lie à la sphère politique nationale, on rigole de bon cœur. Ensuite, profiter de ce qui constitue une niche économique. Quitte à accepter de se faire instrumentaliser par des intérêts qui n’ont rien à voir avec la recherche de la vérité. Aucune affaire politico-financière ne commence pour des raisons juridico-judiciaires. Dissimulé sous l’opacité de la transparence, il y a toujours un facteur extérieur, et souvent un imam caché : rivalités politiques, économiques, industrielles. Et une volonté d’instrumentaliser la justice pour des fins qui ne sont pas les siennes.
Les magistrats : inamovibles, puissants, et encensés par les médias, pourquoi changer ? Dans un pays où la tradition de régulation administrative a largement reculé au profit de la régulation juridique, intégration européenne oblige, la justice est confrontée à des responsabilités nouvelles. Prétendre qu’elle n’a pas aujourd’hui les moyens institutionnels de son indépendance est faux. Ne serait-ce que parce que les politiques en ont une peur bleue. La justice française n’est pas la pire, loin de là. Mais, incontestablement, elle souffre d’abord de son manque de moyens et  d’une difficulté d’adaptation à ses responsabilités nouvelles. Longtemps soumise au pouvoir politique, elle a fait de la recherche de son indépendance un objectif en soi. Or l’indépendance n’est qu’un moyen, celui qui peut garantir son impartialité. Cette impartialité est souvent maltraitée par la magistrature française, où la culture arbitrale est faible. Or, en droit, le juge est là pour appliquer la loi et arbitrer entre des intérêts contradictoires. Le hiatus, c’est que la justice se vit aussi comme garante de l’ordre public. Cela n’est pas déshonorant, mais ce n’est pas sa mission. Cette culture de  gardien de l’ordre public, fruit d’une tradition française ancienne, devrait être abandonnée  car elle véhicule avec elle l’idée que « la fin justifie les moyens ». La justice  est rendue par des hommes (et des femmes) avec leurs qualités mais aussi leurs faiblesses. La valse des affaires, a provoqué des phénomènes profondément négatifs. Inutile de dresser la liste des juges justiciers, tout le monde la connaît. De Thierry Jean-Pierre à Eva Joly en passant par Éric Halphen, combien de fois le respect des règles et l’impératif d’impartialité sont passés au second plan au profit d’objectifs purement politiques, d’ambitions personnelles, d’envie de succès éditoriaux, de satisfactions d’amour-propre ? Pourquoi est-ce que cela changerait ? Le pouvoir considérable dont disposent les juges d’instruction peut se révéler enivrant.
Et cela durera. Les scénaristes de cette triste comédie ne changeront rien. Ils n’y ont aucun intérêt. Jusqu’à la prochaine clameur. Le soap Opération mains moites a de beaux jours devant lui. Les acteurs changent, mais le scénario restera aussi définitivement répétitif que celui des Feux de l’amour.

*Photo : .v1ctor.

Royaume-Uni : Les boyaux de la couronne

elizabeth royaume uni

C’est à des riens qu’on se sent étranger. Le visiteur de passage et l’« immigré de souche », anciennement installé en Grande-Bretagne, ont dû penser la même chose durant la folle semaine où le pays a été suspendu aux bulletins de santé d’Elizabeth II, reine d’Angleterre et monarque des seize royaumes du Commonwealth : on ne devient pas anglais.
D’une santé robuste, Elizabeth Alexandra Mary Windsor, 87 ans, a l’habitude de tenir ses engagements, visites au pape, inaugurations d’hôpitaux et ouvertures de chasse à courre sur ses terres écossaises. Cette semaine-là, pourtant, elle a dû se faire porter pâle.
Son armée d’attachés de presse, à Buckingham Palace, s’est immédiatement employée à rassurer ses sujets : il s’agissait « probablement », disaient-ils, d’une gastro-entérite.
À peine le mot est-il prononcé que la BBC et autres médias du pays consacrent de longs reportages à cet intéressant sujet, qui ouvre tous les bulletins d’information.
Les correspondants royaux, postés devant les portes du château de Windsor, où la colique a surpris la souveraine, essaient de répondre aux questions empressées des présentateurs : « Que pouvez-vous nous dire de plus sur cette gastro-entérite ? » Ils brodent comme ils peuvent. Mais pas de plaisanterie, ni de sourire en coin. On ne rigole pas avec les intestins de droit divin.[access capability= »lire_inedits »]
Des professeurs d’université sont conviés à s’exprimer, tel Chris Hawkey, professeur en gastro-entérologie à l’université de Nottingham, invité du sérieux et très écouté Today Programme de BBC Radio 4. Un lundi à 8 heures, Chris Hawkey dispense donc à la nation une leçon sur la royale diarrhée.
On guette en vain la plus infime trace d’ironie. Quand il s’agit de la reine, l’humour britannique n’a plus cours. Son séjour de vingt-quatre heures à l’hôpital privé King Edward VII, « en observation », est même commenté avec une légère appréhension, une certaine gravité dans le ton. Les grands titres de la presse quotidienne, du conservateur The Times au travailliste The Guardian, mentionnent en première page les troubles intestinaux de Sa Gracieuse Majesté.
La vérité réside parfois au fond d’une cuvette. L’affaire des boyaux de la reine révèle la double nature de la Grande-Bretagne, démocratie parlementaire et monarchie de droit divin, centre de la finance mondiale et ancien régime teinté de mysticisme médiéval. Cette schizophrénie née de la fusion entre passé et présent explique, par exemple, que la très conservatrice Angleterre ait donné naissance au mouvement punk. Et qu’on ait pu voir, en 2002, 200 000 Britanniques braver, des heures durant, la pluie et le froid pour se recueillir devant le corps de la reine-mère, aristocrate dilettante qui n’avait jamais régné.
La reine a deux corps, l’un mortel, l’autre éternel ou, pour reprendre les termes du best-seller d’Ernst Kantorowicz, paru en 1957, Les deux corps du roi, un corps naturel et un corps politique. Le corps de la reine est celui de la nation ; son coeur bat dans la poitrine de ses 60 millions de sujets. Il est la propriété de tous, tout comme le ventre de Kate Middleton, duchesse de Cambridge, réceptacle du futur héritier du trône. Quelques semaines avant la gastro-entérite d’Elizabeth II, un article de l’historienne et écrivain Hilary Mantel, paru dans la London Review of Books, avait provoqué la colère des tabloïds : elle avait osé décrire les infortunées épouses de Henri VIII comme des « vagins royaux » et, plus grave encore, s’était indignée que Kate Middleton fût encore condamnée à pareil traitement. De New Delhi, le premier ministre David Cameron s’était fendu d’une réprimande, enjoignant à l’auteur de se montrer plus respectueuse.
On dit souvent que l’inconscient royaliste des Français persiste à travers la monarchie républicaine inventée par de Gaulle. C’est sans doute vrai. Espérons cependant que nous ne sommes pas prêts à tenir les (éventuels) embarras gastriques du chef de l’État pour une affaire d’État et qu’on nous dispensera de visite guidée à l’intérieur des entrailles présidentielles.
Ne serait-ce que pour cette raison, ça valait le coup de prendre la Bastille.[/access]

*Photo : Commonwealth Secretariat.

Halte au storytelling à la française

Quoi qu’on pense du choc de moralisation, on se dit ces jours-ci que les storytellers sont fatigués, sans savoir si c’est parce qu’ils sont trop payés, comme certains footballeurs, ou juste trop bêtes, comme tous les footballeurs. Résultat de ce peu de savoir-faire, nos intrigues politiques hexagonales sont aussi plates qu’un épisode de Joséphine Ange gardien ou qu’un chef-d’œuvre de François Ozon.
Qu’il s’agisse des colères d’Ayrault, des fâcheries de Copé, des pleurs de rosière abusée après le bal de Filoche, des jauresseries de Mélenchon ou du mea culpa de Cahuzac sur BFM, toutes ses saynètes surjouées façon théâtre-club du lycée sont à mourir d’ennui car marquées au sceau infamant de la Qualité France.
Ah si nos raconteurs d’histoires déroulaient leurs arguments à la façon dont procède le producteur hollywoodien interprété par Dustin Hoffman dans Des hommes d’influence (Wag the Dog). Sorte de Stéphane Fouks ou d’Anne Hommel qui aurait du talent, Dustin y vole au secours d’un président bêtement englué dans un scandale sexuel avec une girl scout. Il le fait  en réécrivant totalement l’actu politique des USA à la façon d’un soap sophistiqué et survitaminé. Ça finit bien pour le président mais c’est une autre histoire, que vous découvrirez en vous dénichant au fond d’un bac de soldeur le DVD du film de Barry Levinson ou l’excellent livre qui l’a inspiré, American Hero de Larry Beinhart.
En attendant, je me dis que Hollande serait bien inspiré de copier son collègue fictif américain (joué par De Niro, please) et de nous faire représenter une comédie jouissive en lieu et place de la pièce poussive de cour d’école qui monopolise nos JT. Contrairement à l’ami Kessler, je ne sais pas s’il nous faut un Grillo, et de toute façon, je ne vois rien venir. Mais d’ici là, j’aimerais bien qu’on nous raconte des belles histoires. Il nous faut un griot !

Mariage pour tous : l’ordre a parlé

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J’ai longtemps été très dubitatif vis-à-vis de « La Manif pour tous ». La panoplie festiviste rose bonbon, la reprise – fût-elle détournée – des impostures sémantiques du gouvernement (le « mariage pour tous » n’est ni plus ni moins qu’une offre d’enfants à la demande), et la présence d’élus UMP dans ses rangs me rendaient plus que sceptique. À la lecture du reportage de Manuel Moreau, je me suis dit que notre ex-cégétiste charriait un peu en imaginant convertir à la charte d’Amiens les foules sentimentales droitières. Mais l’agacement progressiste du bourgeois parisien de la rive gauche me réjouissait et,  hormis quelques boutefeux, ces jeunes empêcheurs de déconstruire le cadre anthropologique de la famille m’étaient spontanément sympathiques. Au fond, je leur reprochais surtout leur complaisance face au masque conservateur de la droite parlementaire, qui fait les yeux de Chimène au divin marché tout en s’offusquant de ses ravages sociétaux. Me revenait ainsi une sentence définitive du grand Nicolas Berdiaev contre la posture libérale-conservatrice : « Il n’existe rien de plus lamentable que d’utiliser le christianisme pour la défense du monde bourgeois et capitaliste mourant ».
Dans ma grande magnanimité, je me décidai toutefois à juger la manif sur pièces. Mercredi soir, aux abords des Invalides, le monde renversé se dressait devant nous. Un monde où l’ancien ministre des comptes publics fraude le fisc, où les « socialistes » au pouvoir individualisent contrats de travail et de mariage. Un monde où les rappels à l’ordre se parent des oripeaux de la liberté et où la « lutte contre l’homophobie » justifie toutes les répressions policières. Au milieu du très huppé 7e arrondissement, des milliers d’anonymes, sans vestes en tweed ni députés UMP à leurs basques, sifflaient sous les fenêtres du ministère de la défense comme de vulgaires anarchistes. Alentour, les rues étaient quadrillées par une bonne cinquantaine de fourgons de police et des CRS suréquipés, protégeant les nombreux bâtiments officiels du quartier, prêts à dégainer matraques et sprays lacrymogènes à la fin de la manif légale. Les manifestants ne scandaient aucun slogan homophobe ou raciste, n’en déplaise à leurs détracteurs qui n’ont pas mis le moindre pouce sur place. Percussions de casserole et amplis débitant de la techno assourdissante constituaient les seules agressions caractérisées du cortège. Une foule manifestement de droite, mais sans doute pas de la veine des Copé, Fillon et autres gentilshommes cravatés de l’UMP. Comme le résuma un ancien ponte de la revue Immédiatement écumant le bitume asphalté : « C’est un vrai mouvement social : une manif de gauche avec des gens de droite ! »  Il est vrai que notre monde absurde n’est pas à une contradiction près.
En face, comme pour mieux s’arracher des décombres de l’affaire Cahuzac, les apôtres de la gôche se gargarisent de tolérance (traduisez : permissivité), de morale (traduisez : hygiénisme) et de progrès social (traduisez : neutralisation des syndicats). Les people ne sont pas les moins vertueux du lot : de Jean-Marie Périer à Audrey Pulvar, on s’indigne que Frigide Barjot ait encore droit à la parole. Scandale suprême, une bonne moitié de Français, hostiles à la loi Taubira, court toujours malgré l’acharnement des vertueux à leur faire entendre raison[1. Et qu’on ne nous ressorte pas l’argument massue du respect de la démocratie représentative. En 2006, l’opposant Hollande était le premier à brandir la vérité du pays réel contre le Parlement pour faire échouer le CPE. Votée puis promulguée, la loi fut finalement enterrée par le président Chirac. Joli précédent !].
Sur le terrain, cette quête de pureté permet de confier la répression des méchants factieux à deux groupes rivaux : les CRS et les antifas. Les premiers appliquent les ordres avec plus ou moins de gaieté de cœur. Les seconds occupent la fonction que leur a assignée la social-démocratie. Idiots utiles d’un système qu’ils prétendent combattre, les antifascistes labellisés font le coup de poing contre ce qu’il reste de France conservatrice, enracinée, instinctivement réfractaire aux illusions du progrès, toute droitière qu’elle soit. Sur la pelouse des invalides, armé de sa banderole « L’homophobie tue », l’antifa se fait l’auxiliaire du flic en ratonnant à tout va, tel le premier facho venu.
Soyons froidement cyniques : pourquoi un gouvernement aux abois se priverait de pareil lumpen ? Il est vrai que la diversion sociétale marche à plein. En même temps que le mariage et la filiation, le CDI trépasse, avant que le ciel de la rigueur ne nous tombe sur la tête. Sous les applaudissements des people, antifas et autres âmes généreuses.

*Photo : -ANFAD-.

Edouard Martin se lâche

edouard martin florange

Je ne m’attendais pas à grand-chose, et j’avoue que le titre me faisait craindre le pire : avant de nous quitter, Stéphane Hessel a fait bien des émules ! Finalement, j’ai tenu les 125 pages du petit livre témoignage d’Edouard Martin, délégué CFDT de l’usine Arcelor-Mittal à Florange. Le bouquin est arrivé jeudi dans ma boîte aux lettres, le jour même où le glas sonnait à Hayange (je rappelle aux intéressés que les hauts fourneaux de Florange sont définitivement situés à Hayange).
Ne lâchons rien, sous-titré contre l’économie cannibale, c’est son titre, est autant un mot d‘ordre qu’un pléonasme : je m’attendais à un de ces bouquins militants qui donnent des maux de tête et font regretter Krasucki, je me disais en mon fort chabrol intérieur : « Je ne vais pas le louper celui-là, les lecteurs de Causeur sont d’indécrottables réactionnaires, ils veulent du sang, de la mise à mort, du délégué déglingué, tirer sur l’ambulance et viva la muerte ! » Ça tombe bien le lascar est né là-bas comme Valls mais plus au Sud, en 1963, un Andalou, c’est ce qu’il raconte au début du livre, son enfance espagnole : ne cherchez pas de style, s’il s’est fait aider, il n’a pas choisi les meilleurs; plutôt des pros de la com qui font simple parce que c’est un témoignage, pas Madame Bovary. L’histoire banale du gars qui a eu une enfance heureuse malgré la pauvreté et qui découvre les WC et le pommeau de douche à Amnéville (Moselle) en même temps que la neige et les aciéries, leurs coulées lumineuses et odeurs tenaces. Puis les « domofer » à Guénange… C’est presque du cinéma, avec une sorte de tendresse rétrospective comme dans les films italiens : la vitalité méditerranéenne brute et franche à laquelle on a parfois, nous autres froids boches de l’est, du mal à croire même si l’on a passé son enfance à côtoyer des ritals. Il nous décrit une Moselle idéalisée des années 1960-1970, les trente glorieuses, le paternalisme industriel, l’enfance, l’école de la République et ses hussards noirs (bien qu‘il oublie les coups de règle en fer sur le bout des doigts) : je pourrais en faire de même, c’est banal mais ça me parle. De même lorsqu’il évoque, très brièvement, les colonies de vacances : pour moi un cauchemar collectiviste qui pue, mais qui apparaît rétrospectivement comme une merveille révolue : la nostalgie camarade !
De la nostalgie sommaire mais sympathique il passe à son engouement pour l’acier, émouvant mais trop court, il y aurait des mètres de littérature à dire pour un écrivain, puis à la vie professionnelle et à son engagement syndical : la CGT brièvement mais il n’est visiblement pas communiste ni gauchiste, alors la CFDT lui convient davantage et il en gravira les échelons jusqu’à devenir le séduisant personnage médiatique que l’on a découvert depuis un an.
La seconde moitié du livre est le récit de la crise Arcelor-Mittal, du hold-up de ce dernier jusqu’à la fermeture des hauts fourneaux. Rien de bien émoustillant, d’un côté l’abominable prédateur indien et ses fils, de l’autre les courageux syndicalistes en lutte, d’un coté le règne de la finance et du profit sans scrupules, de l’autre le quotidien d’une industrie de pointe dont les pouvoirs publics se désintéressent : les ouvriers c’est dégoûtant ! Jusqu’à la grande scène des tentatives de nationalisation avortées de Montebourg, auquel il voue une certaine gratitude (« il a fait le job » man!), d’après moi assez méritée, puis de la « trahison » d’Ayrault auquel il n’accorde aucune circonstance atténuante. De là à croire que ce gouvernement est un panier de crabes dans lequel tout le monde se déteste mais tient sa place par opportunisme ou avec des convictions contradictoires[1. je rappelle à ceux pour qui l’honneur a un sens qu’un Chevènement dans la même position aurait sans doute démissionné]… L’accord minable passé avec Mittal et ses dernières promesses non tenues : un gâchis de plus! Martin, en bon Céèfedétiste, n’est pas un révolutionnaire, le pragmatisme de la centrale ressemble parfois à de la compromission mais passons . L’actualité récente en remet une couche, Martin ne manque pas d’écorner au passage les brutes de la CGT, jusqu’au-boutistes dans l’obstruction, mais il ne peut s’empêcher de défendre les positions de son syndicat, après tout, c’est son boulot.
Les derniers chapitres (tous sont très courts et ramassés sans fioritures ni analyses poussées) donnent un ton un peu différent, l’Edouard semble gagné par l’amertume et une lucidité qui ressemble à du populisme même s’il s’en défend, constatant que le FN obtient des scores impressionnants dans le secteur, certains militants étant d’ailleurs des transfuges du syndicalisme. Une page est tournée, il a beau conclure par son « ne lâchons rien » qui sonne comme un slogan de Mélenchon (qu’il ne semble d’ailleurs guère apprécier), l’affaire des hauts-fourneaux est close et il est temps pour lui de passer à autre chose : la politique !
Sa médiatisation n’est pas le fruit du hasard, il a les qualités requises pour intégrer le spectacle du politique : une belle gueule, une voix, une aisance verbale certaine, l’entregent du militant aguerri, des relations (une ministre qui est « du coin »). Il est malin, courageux et culotté, il a pour le moment un capital de sincérité à revendre, mais pour combien de temps ? Martin candidat aux européennes, sous quel drapeau ? Rien en France ne fait pressentir l’émergence d’un « movimento cinque stelle » dans lequel il aurait sa place et dont je ne serai pas le leader; c’est dommage: personne ne représente plus les ouvriers de la Fensch trahis par la droite et la gauche (surtout la gauche, parce que normalement la droite c’est pas sa tasse de thé les pue-la-sueur, hein…) ni les auto-entrepreneurs dont on veut modifier le statut parce que les bons amis du BTP ne supportent pas la concurrence des petits.
La phrase qui conclut le livre est la suivante : « Les gouvernements passent, Mittal reste mais nous ne lâcherons rien. » Je me demande ce qu’ILS tiennent encore, les hauts fourneaux au feu et les ouvriers au milieu !

Edouard Martin, Ne lâchons rien. Contre l’économie cannibale. Cherche Midi. 2013.

*Photo : François Hollande.

Croatie : 80% d’abstention aux élections européennes

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croatie ue serbie

L’Union Européenne a, comme le jardin dans Le Parfum de la dame en noir de Gaston Leroux, beaucoup perdu de son éclat. Prenez la Croatie, par exemple, qui après avoir fait sombrer la Yougoslavie dans la guerre civile et retrouvé son joli drapeau national de l’époque des oustachis de Pavelic, a décidé de se fondre de nouveau dans un ensemble supranational, celui de l’Europe de Bruxelles. Fini Tito, bonjour Barroso.
À titre personnel, je ne suis pas certain que le socialisme autogestionnaire de l’époque titiste ait été beaucoup moins démocratique que le libéralisme discrétionnaire de la troïka qui explique à deux ou trois peuples méditerranéens comment il va falloir souffrir en silence sur deux ou trois générations pour punir leurs déficits[1. D’ailleurs financés par Goldman Sachs.]. Mais en ex-Yougoslavie comme ailleurs, étant entendu que le communisme fut un cauchemar horrible, tout ce qui pouvait advenir par la suite ne pouvait être que bel et bon, même s’il a fallu passer par une guerre comme le continent n’en avait pas connu depuis 1940-45 avec épurations ethniques et  bombardements massifs. La Croatie s’en est bien tirée si on la compare à sa voisine serbe. Elle est devenue une destination privilégiée de l’hyperclasse offrant des îles de l’Adriatique belles à pleurer qui accueillaient autrefois les touristes pauvres et plus ou moins communistes de l’Europe occidentale. En même temps, on ne va pas reprocher à ce peuple de préférer accueillir Angelina Jolie que Mimile de Boulogne Billancourt, venu dépenser ses congés payés (je parle d’une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, celle où les ouvriers français avaient du travail).
Et comment lui en vouloir; à la Croatie, d’avoir voulu adhérer à l’Union Européenne, quand le frère ennemi serbe restait tricard, lui qui fut pourtant le seul peuple du coin à offrir une résistance massive au nazisme, contribuant à un effondrement sur lequel l’Europe s’est précisément construite. Non seulement l’histoire ne repasse pas les plats mais en plus, elle est injuste.
Enfin, quand on dit que la Croatie veut entrer dans l’UE, on va peut-être un peu vite. Elle veut y entrer, mais désormais à reculons. Elle sera le vingt-huitième Etat membre au 1er juillet 2013. C’était prévu comme ça. Ce qui était aussi prévu, c’est qu’elle élise juste avant des députés européens, ces gens qu’on paie très chers pour siéger dans une chambre d’enregistrement qui donne son avis sur l’épaisseur des tranches de mortadelle mais auxquels la Commission ne demande rien quand  il s’agit de l’indépendance de la BCE ou de monter un nouveau plan de rigueur pour saigner à blanc la Grèce.
Le scrutin vient d’avoir lieu. Avec une abstention de 80%. L’équilibre droite/gauche est respecté, six sièges pour la droite, cinq pour les sociaux-démocrates et un pour le parti travailliste. Huit électeurs croates se sont aperçus que c’était un plan moyen, l’Europe en ce moment, surtout quand  on a un taux de 51% de chômeurs chez les moins de 25 ans et que Bruxelles exige une restructuration des chantiers navals, la première industrie du pays – alors que le PIB se contracte depuis 2009.
Surtout, le Croate, qui doit être bon en géographie, s’est sans doute aperçu qu’il faisait potentiellement partie de ces pays gentiment appelés club meds ou pigs par les beaux esprits des salles de marché. Et l’idée de subir, à peine entré dans l’UE, le sort de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal et de Chypre, a sans doute fortement tempéré ses ardeurs.
Il est vrai que devenir copropriétaire d’une maison sur le point d’exploser a quelque chose d’absurde. Si ça se trouve, la Croatie, elle va finir par envier cette pouilleuse de Serbie qui reste à la porte. Et ça va encore faire des histoires.

Europe : Apocalypse 2014

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europe peugeot crise

Le 2 août 1914, à 10 heures, le caporal Jules-André Peugeot, du 44e RI, 21 ans, instituteur originaire du Doubs s’écroulait, victime de deux balles tirées par le sous-lieutenant Camille Mayer, un Alsacien mobilisé dans le 5e régiment de chasseurs à cheval de Mulhouse, ville annexée en 1870 par le Reich. Avant de succomber, il avait eu le temps d’armer son fusil et de blesser mortellement Mayer. Cela s’est passé près de Delle, dans le Territoire de Belfort, et le lendemain, l’Allemagne notifiait à la France sa déclaration de guerre. La suite est, hélas, bien connue, et les deux premiers morts militaires sur le front de l’Ouest furent suivis de 40 millions de victimes civiles et militaires au cours des quatre années qui suivirent.
En avril 1913, on ne pouvait imaginer, bien sûr, l’ampleur de la catastrophe qui allait submerger le Vieux Continent, et faire du XXe siècle le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité. Les voix prophétiques étaient inaudibles, et la course vers l’abîme ne pouvait plus être freinée.
Cent ans plus tard, nous avons devant les yeux tous les éléments qui nous permettent de prédire, avec un degré de vraisemblance élevé, ce qui nous attend, en France et en Europe, pour l’été 2014 : au mieux le chaos, au pire l’apocalypse. Dès mars 2013, alors que les principaux responsables politiques européens proclament que « la crise de l’euro est derrière nous », quelques observateurs peu enclins à pratiquer la prophétie autoréalisatrice notent que rien n’est réglé au sein de la zone euro, bien au contraire. Les cures d’austérité imposées aux « PIGS » (Portugal, Italie, Grèce, Espagne) par la « Troïka » (FMI, UE, BCE)  provoquent un cercle infernal (dépression, chômage, chute des rentrées fiscales, gonflement de la dette) ne permettant pas à ces pays de surmonter la crise. « Ces pays sont comme un hamster dans une roue, ils s’épuisent à la faire tourner sans avancer d’un centimètre…», note le journaliste économique François Lenglet.[access capability= »lire_inedits »] Frédéric Lemaître, correspondant du Monde à Berlin, peu suspect d’euroscepticisme, s’alarme de la rigidité allemande : « Fiers de leurs succès, les Allemands, gauche et droite confondues, n’ont qu’une seule recette à apporter à leurs voisins : faites comme nous il y a dix ans. Restructurez-vous, et vous redeviendrez compétitifs. Pour eux, les difficultés des pays latins sont essentiellement dues à un manque de courage politique. »
L’imbroglio politique italien issu des élections législatives de février 2013, où le centre-gauche de Pier Luigi Bersani se trouve dans l’incapacité de former un gouvernement, faute de majorité au Sénat, vient s’ajouter à la montée de la révolte sociale en Espagne et au Portugal.
Dans ces deux pays, ce ne sont pas les structures traditionnelles, partis de gauche et syndicats, qui mobilisent les foules, mais des mouvements issus de la société civile, comme le collectif « Que la Troïka aille au diable ! » au Portugal, ou les « Indignés de la Puerta del Sol » en Espagne. En France, le nouveau tour  de vis budgétaire imposé par le gouvernement Ayrault, la baisse généralisée du pouvoir d’achat des ménages et l’inexorable montée du taux de chômage ont pour conséquence la défiance généralisée de l’opinion envers le président
Hollande et le gouvernement de gauche. En Grande-Bretagne, malgré les manoeuvres de David Cameron, menaçant d’organiser un référendum sur la sortie de l’UE au cas où Bruxelles persisterait à vouloir discipliner les budgets nationaux, le parti europhobe UKIP taille des croupières aux conservateurs dans les élections partielles.
Au cours du printemps et de l’été 2013, les marchés réagissent mollement à ces sombres perspectives. La BCE, en dépit des résistances allemandes, a sauvé les banques et l’État chypriote de la faillite, et rachète discrètement de la dette des « PIGS » sur le marché secondaire, juste la quantité nécessaire pour maintenir, au jour le jour, la tête de ces pays hors de l’eau. Mais plus la date des élections allemandes se rapproche, plus Angela Merkel se montre intransigeante. Les sociaux-démocrates se rallient à l’idée d’une Europe à deux vitesses, rassemblant dans un « noyau dur » les pays disposés à adopter la discipline budgétaire imposée par Berlin et ses vassaux au sein de l’UE, un schéma développé dès février 2013 dans une étude de la Friedrich Ebert Stiftung, le « think tank » du SPD.
En France, à la suite d’un accord secret passé entre François Hollande et Angela Merkel, Berlin ferme les yeux sur le non-respect de la clause des 3 % du PIB comme plafond du déficit budgétaire, à condition que le Parlement français vote une réforme du régime des retraites dont les termes sont dictés par Berlin : allongement des durées de cotisation qui porte, dans les faits, l’âge minimum de la retraite à taux plein à 67 ans, désindexation du montant des pensions, calcul des retraites sur l’ensemble de la carrière.
À la rentrée de septembre 2013, alors que le projet de loi est en discussion à l’Assemblée, la CGT, dont Thierry Le Paon vient de prendre les rênes, organise des manifestations dans toute la France qui réunissent plusieurs centaines de milliers de personnes. À Amiens, Nancy et Rouen, ces manifestations tournent à l’émeute, dont les ouvriers licenciés de Continental, Petroplus et ArcelorMittal sont le fer de lance. Des dizaines de manifestants et de policiers sont blessés, dont certains grièvement. Au PS, la gauche du parti entre en rébellion : une soixantaine de députés et sénateurs, emmenés par Marie-Noëlle Lienemann et Jérôme Guedj, annoncent qu’ils voteront contre la réforme des retraites, s’alignant sur la position du Front de gauche. Cette réforme est néanmoins adoptée, grâce aux voix des députés de l’UDI de Jean-Louis Borloo, alors que l’UMP, par choix tactique en vue des municipales de mars 2014, se réfugie dans l’abstention. Harlem Désir fait les frais de cette agitation interne : il est limogé de son poste de premier secrétaire, et remplacé par Guillaume Bachelay dans une direction où les aubrystes font un retour en force. François Hollande résiste néanmoins aux pressions, notamment celles de Manuel Valls, visant à lui faire changer de premier ministre, Jean-Marc Ayrault ayant atteint un taux « cressonien » d’impopularité. « On verra après les municipales et les européennes ! », tranche le président de la République.
Les élections au Bundestag du 22 septembre 2013 se traduisent par une stabilité de la CDU-CSU de la chancelière Angela Merkel, qui reste le premier parti avec 33 % des voix. Le SPD progresse légèrement avec 25 % des voix, et ne confirme pas les succès engrangés lors des élections régionales, en raison des gaffes répétées de son candidat chancelier Peer Steinbrück. Les Verts bénéficient de cet échec du SPD en obtenant près de 20 % des voix, alors que les alliés libéraux de la CDU sont éliminés du Bundestag, n’ayant pas atteint la barre des 5 % des voix. Les néo-communistes de Die Linke, en revanche, se maintiennent à 6 %, grâce à leur bonne implantation dans les Länder de l’Est.
Mathématiquement, deux coalitions sont possibles : « rose-rouge-vert » (SPD, Die Linke, Verts) ou « noir-rouge », grande coalition SPD-CDU. À l’issue d’un congrès extraordinaire dramatique, où le parti est au bord de la scission, le SPD tranche pour l’alliance avec Merkel.
Un appel solennel à « ne pas s’allier aux héritiers d’Erich Honecker », lancé par l’ancien chancelier Helmut Schmidt, 95 ans, fait pencher la balance en faveur du « noir-rouge ». Au cours des négociations sur le programme du gouvernement de coalition, le SPD obtient la création d’un SMIC horaire fixé à 8,50 euros, mais Angela Merkel ne cède pas d’un pouce sur la politique européenne de la CDU, résumée dans les trois « Nein » de Berlin : non au déplafonnement des fonds mis à la disposition du Mécanisme européen de stabilité ; non à l’assouplissement des critères de déficit  public des pays de l’UE ; non à la gestion dynamique de l’euro par la BCE.
Dès son entrée en fonction en octobre 2013, le nouveau gouvernement allemand propose à ses partenaires l’« Agenda 2020 pour l’Europe » qui pose les principes d’une union politique et d’un gouvernement économique de la zone euro excluant tout transfert supplémentaire des pays du Nord vers ceux du Sud. En France, cette initiative allemande met le gouvernement de gauche en porte-à-faux : la droite applaudit bruyamment la chancelière et a beau jeu de pointer l’isolement d’un PS français englué dans ses vieilleries idéologiques. L’extrême gauche et le FN se déchaînent contre Angela Merkel, qualifiée d’« affameuse des peuples ». François Hollande temporise : « C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses ! », affirme-t-il, en précisant que l’« Agenda 2020 » de Berlin n’est que le point de départ d’une négociation où il fera valoir les intérêts de la France. Il est décidé, lors du Conseil européen de janvier 2014, de reporter cette négociation  après les élections au Parlement européen, fixées au 25 mai.
Ce répit est mis à profit, en France, pour se lancer dans la bagarre des municipales. Sentant qu’il a le vent en poupe, le Front de gauche pose des exigences exorbitantes en termes de têtes de listes à ses partenaires du PS et des Verts. À droite, Jean-François Copé fait capoter l’accord électoral avec l’UDI de Borloo en misant sur une droitisation du discours de l’UMP susceptible de lui gagner, au deuxième tour, les voix des électeurs du FN. Au bout du compte, c’est en ordre dispersé que chaque camp aborde, le 9 mars 2014, le premier tour des municipales.
Le résultat est conforme aux prévisions : le PS et les Verts s’effondrent, l’UMP progresse, mais est confrontée à une forte poussée du FN, notamment dans le Midi et dans les villes moyennes frappées par la montée du chômage. Le Front de gauche récupère une partie des déçus du hollandisme et se trouve en position favorable pour dicter ses conditions pour la fusion des listes de gauche. Maigre consolation pour le PS : les divisions de la droite ont empêché Nathalie Kosciusko-Morizet de conquérir l’Hôtel de Ville de Paris. Au PS, c’est le sauve-qui-peut : la ligne d’union de la gauche pour garder le maximum de municipalités est battue en brèche par de nombreux barons locaux. À droite, c’est aussi la cacophonie : la position officielle de l’UMP (« ni front républicain, ni alliance avec le FN ») risque de faire perdre bon nombre de mairies si le FN maintient ses listes. L’appel de Marine Le Pen à la constitution de listes communes dites de « Salut national » est entendu par bon nombre de notables locaux de l’UMP qui décident qu’il vaut mieux perdre leur âme qu’une élection. Seule la proximité des élections européennes empêche un règlement de comptes immédiat et sanglant, à la tête du PS comme au sommet de l’UMP.
La campagne pour les élections au Parlement de Strasbourg démarre dans l’indifférence générale. Alors que les sondages prédisent une abstention record dans les 28 pays de l’UE, les seuls à occuper le devant de la scène sont les partis eurosceptiques ou europhobes, ainsi que les mouvements issus des révoltes de la société civile, comme le « Mouvement 5 étoiles » de Beppe Grillo en Italie. En France, Frigide Barjot, s’appuyant sur les réseaux militants créés à l’occasion de la mobilisation contre le mariage gay, établit une liste de candidats intitulée « L’Europe des familles », dont les meetings festifs attirent des foules considérables. Le PS se voit contraint de confier le leadership de la campagne à Ségolène Royal, qui en profite pour se démarquer du gouvernement et du président de la République.
À droite, c’est Bruno Le Maire qui est envoyé au casse-pipe pour défendre le mot d’ordre : « Avec Angela, pour une Europe qui gagne ! » Les marchés ne restent pas indifférents à ce climat délétère, qui ne concerne pas seulement la France, et se remettent à spéculer contre les maillons faibles de l’UE, avec en première ligne l’Italie, ou le premier ministre Pier Luigi Bersani est paralysé par le soutien à éclipses que les « grillini » consentent à son gouvernement minoritaire. En Espagne et en Écosse, les mouvements séparatistes catalan, basque et écossais transforment le scrutin européen en référendum pour l’indépendance de leur région. Au soir du 25 mai, les résultats sont sans appel : la participation moyenne pour les 28 pays est inférieure à 30 % ! Elle tombe en dessous de 20 % à l’Est, en République tchèque,
Hongrie et même en Croatie qui vient tout juste d’adhérer à l’UE. Plus grave, les partis « europhiles » de droite, du centre et de gauche sont laminés, et seront minoritaires dans ce Parlement à qui il appartient désormais d’investir le président de la Commission choisi au sein du parti ayant recueilli le plus de suffrages à l’échelle du continent.
En France, où la participation est de 35 %, l’UMP arrive, certes, en tête avec 19 %, mais talonnée par le FN à 18,5 %. Le PS s’effondre à 14,5 %, le Front de gauche obtient 12 %, l’UDI 8 %. Les Verts échouent, à quelques centaines de voix près, à franchir la barre des 5 %. La surprise est créée par la liste « L’Europe des familles », qui obtient 9 % des suffrages et 7 députés, en dépit du matraquage négatif dont elle a été l’objet dans la quasi-totalité des grands médias.
Dans les autres grands pays européens, à l’exception de l’Allemagne, les résultats sont à l’avenant : en Grande- Bretagne, c’est l’UKIP, partisan d’un retrait du royaume de l’UE, qui arrive en tête, devant les travaillistes. En Écosse, le scrutin est un plébiscite en faveur d’Alex Salmond, le premier ministre indépendantiste. En Espagne, les partis traditionnels (PP et PSOE) subissent une déroute, au profit des « Indignés de la Puerta del Sol » en Castille et en Andalousie, et des séparatistes de droite et de gauche en Catalogne et au Pays basque.
En Italie, c’est la déroute pour les europhiles du centre-gauche de Bersani et du centre de Mario Monti. La Ligue du Nord exige la démission du gouvernement et un référendum sur l’indépendance de la Padanie. La crise la plus grave, cependant, éclate en Belgique, où les élections législatives ont eu lieu le même jour. La Nouvelle Alliance flamande de Bart De Wever obtient la majorité absolue des suffrages en Flandre, et lance le soir même un ultimatum aux francophones : soit ils acceptent la fédéralisation du royaume aux conditions flamandes, c’est-à-dire en vidant l’État fédéral de toute substance autre que protocolaire, soit la Flandre proclame unilatéralement son indépendance.
Le 2 juin, dans un sommet de crise des 28 à Bruxelles, Angela Merkel et ses alliés imposent leur loi : les pays ne souscrivant pas à l’« Agenda 2020 » devront quitter la zone euro. Le tsunami électoral en France a provoqué un putsch à l’UMP. Nicolas Sarkozy, dans une déclaration solennelle, le 25 mai à 22 heures, de son QG de la rue La Boétie, appelle « tous les militants et sympathisants de l’UMP à se rassembler derrière lui pour sauver le pays du désastre ». Au cours d’une réunion secrète à la Lanterne, Nicolas Sarkozy et François Hollande concluent un pacte : la droite ne cherchera pas à déstabiliser le gouvernement avant l’échéance présidentielle de 2017 à la condition que la France accepte l’« Agenda 2020 » lors du sommet de Bruxelles… Dany Cohn-Bendit annonce, au Journal de 20 heures du 26 mai, qu’il restera au Brésil après la Coupe du monde de football qu’il doit commenter pour Canal+ et qu’il a fait une demande de  naturalisation à Dilma Rousseff. 
La première victime française de ce bouleversement, ironie de l’histoire, se nomme Peugeot. Thierry Peugeot est exclu du conseil de surveillance de PSA le 27 mai 2014, alors qu’est rendue publique la nouvelle de la prise de contrôle de PSA par Volkswagen, tenue secrète en raison des élections.[/access]

*Photo : Soleil.

Mariage gay : Scènes de la radicalisation ordinaire

C’est regrettable, mais c’est ainsi. La loi Taubira ne semble pas passer parmi les Français, même de gauche, et même homo, avec l’aisance et la grâce d’un bonobo travaillant sa régulière. N’était-ce pourtant pas le projet phare du nouveau Président, ce changement, enfin !, cette rupture tant espérée d’avec le monde d’avant ? La France ne devait-elle pas, grâce à cette révolution d’alcôve, entrer de plain-pied dans la modernitude ? Et, par là même, nous refaire sa grande spécialité : éclairer le monde ? Les peuplades obscurantistes qui jouent encore à papa-maman allaient recevoir la lumière gendriste, pleurant de reconnaissance.
Seulement, il y a toujours des vieux cons, et même des jeunes, qui chahutent. Qui veulent pas ! Et ils ne se contentent pas de bouder ou ronchonner, comme au bon vieux temps, non,  ils défilent, vont sur les plateaux télé, pétitionnent et manifestent comme un soixante-huitard indigné. On peut les ignorer, les minimiser, feindre de ne pas les voir ni les entendre, mais le problème, c’est qu’ils se reproduisent. Par voie naturelle. C’est-à-dire qu’ils font des émules et qu’avec leurs prompts renforts, ils commencent à devenir nombreux avant même d’arriver au port.
Si on ne peut plus les ignorer, la meilleure technique est sans nul doute de les ridiculiser. Ca marche plutôt bien avec Boutin, mais ça coince pour la majorité d’entre eux qui refuse,  avec un acharnement de mauvais goût,  à correspondre aux clichés de la France moisie.
Alors que faire ?
Puisqu’on ne peut pas en faire des abrutis, il convient d’en faire des gens dangereux. Très. Il  faut un martyr à la cause taubirienne. Deux, ce serait encore mieux, d’ailleurs. Combien de lois ne sont pas passées grâce à un fait divers odieux ? Sans l’affaire de Carpentras, la loi Gayssot serait-elle passée si aisément ?
Or, depuis que deux homosexuels se sont fait épouvantablement agresser le 7 avril, dans la nuit, en plein Paris, on tient enfin l’argument massue : il faut combattre l’homophobie ! Car celle-ci mène en droite ligne à ces répugnantes exactions que nul ne peut absoudre.  Certains noteront qu’on ne voit pas très bien en quoi le mariage pour tous mettrait un frein à l’homophobie. D’autres pointeront que les potes à Frigide, avec leur T-Shirt rose et leurs poussettes, ne ressemblent pas trop aux casseurs  de pédés avinés qui habituellement se vantent de ce genre de saloperie.
Contentons-nous de rappeler qu’en France, il y 2 000 agressions par jour. D’hommes, de femmes, d’enfants, d’homos, d’hétéros (le plus souvent, puisqu’ils sont plus nombreux), de bi, de trans, d’abstentionnistes de la quéquette, de nymphomanes ou d’éjaculateurs précoces.  Et que comme on n’a toujours pas identifié les agresseurs, il semble fort hardi de présumer de leur motivation. Connaissaient-ils seulement les orientations sexuelles de leurs victimes ? Rien ne le laisse supposer.
Peu importe. La messe est dite, l’homophobie tue. Seule la loi Taubira pourra à l’avenir nous en protéger.  Amen.

Le mariage gay au commissariat : Ma garde à vue comme si vous y étiez

garde vue mariage

« On perd notre temps ici chef ! » lance un membre de la brigade anticriminelle. Il est vrai qu’à 2 heures du matin, dans la cour du commissariat à Marx Dormoy, il n’y a que peu de criminels. Voire pas du tout. En réalité il n’y a que nous : 24 femmes, 23 âgés de 18 à 24 ans et une mère de famille, et 43 hommes (dont deux mineurs). Le crime qui nous amène au commissariat ? Un sitting non autorisé derrière l’Assemblée Nationale, pour témoigner notre soutien aux parlementaires opposés au mariage pour tous.
Quand les gendarmes nous ont interpellés et nous ont fait traverser Paris, des Invalides au XVIII° en passant par le Pont Alexandre III, le boulevard Sébastopol et Barbès, nous nous attendions au plus à quelques minutes d’attente avant de subir un contrôle d’identité, et d’être relâchés dans la nature. Mais l’attente dura 17h.
Dans la cour du commissariat, les relais se succèdent et on comprend qu’il n’est pas du tout fait pour nous accueillir : les gendarmes sont remplacés par des policiers, eux-mêmes supplantés par la BAC.  Au départ, les gendarmes font fuser des « à demain » enjoués, suivis des rires des hommes-tortues. On discute avec eux et ils se font rassurants : nous serons chez nous à temps pour aller en cours, aucun souci à se faire ! On parle de notre engagement contre le projet de loi Taubira. La plupart ne craignent pas de nous dire qu’ils sont d’accord avec nous… mais que quand même, on leur fait bien perdre leur temps : eh oui, pendant ce temps-là, les (vrais) criminels courent dans les rues de Paris  !
Après quelques heures de répit où, posée sur le sol, je fume tranquillement des cigarettes, vient le moment du verdict : « Vous êtes en garde à vue depuis 00:50« . Rapide coup d’œil sur ma montre : il est 4h, je suis en garde à vue depuis 3h10 et personne ne me l’avait dit. Le fonctionnaire de police a l’air absolument exaspéré. Il vocifère contre ce « gouvernement de merde » , ces ordres d’ « en-haut » , qui le contraignent à entamer ces procédures « inutiles ». Il me propose un avocat, je le regarde : « Non franchement, c’est pas nécessaire et ça vous fera peut-être sortir plus tôt . D’accord, ni médecin, ni avocat, et pour le coup de fil on verra plus tard : pas besoin de réveiller la famille en pleine nuit ! Avant de m’expédier vers la fouille, il me lance un « bon courage et pas d’inquiétude : vous serez sortis pour le déjeuner ».
On m’introduit dans une salle carrelée dans laquelle je retrouve une petite dizaine des 67. Les policiers rejoignent notre discussion : « De toute façon les jeunes, vous avez pas les bons combats ! C’est pas ça le vrai défi aujourd’hui en France, vous feriez mieux de vous préoccuper de l’islam franchement ! Surtout vous les filles… » lance le premier, un peu hors-sujet. « Et puis le problème avec votre truc c’est que c’est mou. Il faut être plus violents, hein ». À 4h30, ces paroles prononcées par des policiers qui viennent de me mettre en garde à vue me mettent hors de moi : ils nous arrêtent alors que nous sommes pacifiques et silencieux, mais nous enjoignent à plus de violences dans le futur ?!
La fouille me fait horreur. On me démunit de mon soutien-gorge, on fouille mon sac, on me retire ma montre… Je réalise ce qui est en train de se passer et les larmes montent, sans couler. Les deux jeunes femmes sont délicates et puis comme elles disent : « pas de crachats ni d’insultes, c’est déjà une bonne soirée » ! Je suis accueillie à grands cris par mes compagnes d’infortune. Je compte rapidement : 24 en tout. La cellule est souillée du vomi de sa précédente occupante, un quart est donc totalement impossible à occuper. On se marche un peu dessus, impossible de dormir. Pour pallier l’ennui et se donner du courage, on se met à chanter : la bande-son entière des Choristes y passe, puis Fanchon, « Rendez-nous nos soutifs » et ensuite Non rien de rien (version La Manif Pour Tous), jusqu’à l’hymne du PSG réclamé par un des agents de police. Apparemment, on les fait bien rigoler. Dès que le technicien de surface arrive, ils nous mettent dans le couloir le temps de récurer la cellule. On découvre alors avec stupeur que les mineurs sont menottés à un banc. Ils sont choqués. Un policier se lance dans un speech : il nous explique à quel point il trouve injuste de nous retenir. Des sanglots dans la voix, il arrache son insigne : « Si c’est ça la France… » Nous sommes touchées par ce témoignage inattendu. Certaines tentent une expédition aux toilettes : chiottes à la turc, pas de portes qui ferment, et un robinet pour 67 donc… elles sont rebutées ! Les policiers nous font des faveurs, nous laissant emporter des bouteilles d’eau dans les cellules. La chaleur moite insoutenable nous empêche de dormir, les chants reprennent, on tente cette fois de réveiller les garçons, et on se lance dans un « C’est bâbord, bâbord, bâbord c’est bâbord qui crie le plus fort ! » Les policiers sont confiants : on devrait être relâché vite demain matin.
Panique à bord à 7h30 : changement d’équipe, et celle-ci est moins permissive que celle de nuit. On nous confisque les bouteilles d’eau « en même temps, vous êtes en garde à vue, c’est un peu le principe de la privation de liberté, hein ». On ne nous donnera plus à boire qu’une briquette de jus d’orange. Un litre d’eau pour 24 en dix-sept heures, c’est léger. Tout le monde commence à s’inquiéter : est-ce que nos parents ont été prévenus ? Et les employeurs ? On peine à obtenir une réponse. La jeune flic refait une liste des personnes à contacter. On nous dira par la suite que c’est bon, mais on apprendra en sortant que la plupart de nos proches n’ont jamais été appelés. Pour l’instant, la jeune femme nous informe que nous serons dispatchées dans des commissariats parisiens dans la matinée par groupes de 2 ou 3. On commence à s’inquiéter : seul le nombre nous empêche de craquer ; à deux ou trois, ce sera la panique. Pour la première fois, on nous explique que l’on n’a aucune idée de combien de temps la garde à vue va durer, et qu’elle pourrait bien se prolonger pour durer 48 heures. Quelques filles pleurent, d’autres les consolent, certaines dorment encore. Les médecins et avocats arrivent : ils sont hallucinés par les conditions de détention. Ils interdisent aux flics de remettre les filles qu’ils voient dans la cellule. Celles-ci demeurent dans les couloirs. Une demi-heure après le début des consultations, un gradé débarque : toutes les cellules sont ouvertes et on nous dit qu’on est désormais libre de circuler dans les couloirs des cellules. On peut enfin respirer. Le couloir prend des airs de colonie de vacances : 67 jeunes avachis à même le lino jaunâtre, en train de parler, roupiller, chanter… Les policiers se marrent bien, ils nous filment et nous prennent en photo avec leur téléphone ! On apprend que finalement on ne sera pas divisé. Les auditions commencent. Nouveau face à face pour moi avec un policier : identité, adresse, on raconte les faits et puis on répond aux questions « saviez-vous que la manifestation était interdite ? », « pourquoi n’avez-vous pas bougé ? », « qui vous avait prévenue ? ». À cette question, le policier lève la tête et me dit « Vous n’êtes pas obligé de donner de nom hein ! », tout sourire. Je comprends le message. La déposition est brève et je retourne m’asseoir avec mes camarades.
Les surveillants tournent. On comprend qu’on les saoule : 67 dans un couloir, ça résonne. Quand vient l’heure du déjeuner, certains entonnent un bénédicité : les flics hallucinés nous regardent, et filment cette scène unique. On n’a aucune idée de l’heure qu’il est. Le temps semble s’être arrêté. Et tout à coup on entend des cris. Un des 67 se lève et regarde par la fenêtre : « Des drapeaux ! Y’a des drapeaux ! Ils nous attendent ! ». Sans nouvelle de l’extérieur depuis des heures, on ne sait pas ce qu’il s’y dit : sommes-nous dépeints comme de dangereux extrêmistes ? Est-ce que la manif pour tous a soutenu notre action ? Apparemment oui, les drapeaux de LMPT flottent à nos pieds.
Deux députés viennent nous rendre visite, accueillis par des bravos et des mercis. Pour l’occasion, on nous vire du couloir central et on divise la troupe entre le hall et le couloir du fond. Leur passage est bref mais il remonte significativement le moral des troupes : ils sont venus nous soutenir, notre garde à vue est donc médiatisée et politisée. On est rassuré aussi, ils ne vont pas nous garder 24 heures de plus sans raison si les médias regardent. La fatigue et la lassitude, mêlées à l’impatience et au manque de nicotine pour les fumeurs, suffit à créer des conflits : ceux qui ont choisi un avocat reprochent aux autres de ne pas en avoir pris, et inversement. Les policiers sont plus tendus aussi. On n’arrête pas de leur demander l’heure, ou des nouvelles qu’ils n’ont pas, et le ton monte plus facilement. L’eau est toujours en accès limité. Nos déplacements sont eux aussi plus limités que le matin : le commissariat accueille de « vrais criminels » et il ne faut pas que nous prenions le risque de les croiser. On nous explique alors que c’est aussi pour ça que nous étions si nombreuses cette nuit dans les cellules.
En une seconde, la tension retombe quand la jeune flic de l’accueil qui nous a mené la vie un peu dur repose son téléphone : « Eh arrêtez de parler si fort, okay ? On va vous relâcher là, alors on se détend. » Silence dans la salle. On se regarde. Cris de joie. Une demi-heure plus tard, on nous appelle un à un, on récupère nos affaires. Je suis la troisième appelée. Le policier qui s’occupe de moi me fait signer les papiers, je récupère mon « Rappel à la loi », il me dit « tu remettras ton soutien-gorge ailleurs ». Forcément, avec la porte ouverte et le monde partout, pas question de le faire ici ! J’attends les dix premiers des 67. On nous conduit à la sortie. Le soleil brille et la porte s’ouvre. Micros, caméras, journalistes. Je tourne la tête et m’éloigne. On nous hèle, on nous félicite, mais je ne suis pas vraiment fière. On nous propose une orange « pour les prisonniers ». Je refuse et m’allume une clope. Des bras m’attrapent, des amis sont venus me chercher. Je suis reconnaissante mais je tremble : « ça va ! Vous inquiétez pas, ça va ! Je vous raconterai ! »

*Photo : nicolabricot.

Jack, le chasseur de géants, un grand film de droite ?

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jack chasseur geants

jack chasseur geants

Si Jack, le chasseur de géants est de droite, ce n’est pour commencer pas celle que l’on peut qualifier de libérale-conservatrice et qui « ne se définit plus que comme force de conservation des avantages acquis par les classes dominantes »[1. Alain de Benoist, Mémoire vive, Editions de Fallois, 2012.]. Sa transposition cinématographique est le héros impavide, peu porté sur la compassion qui vient toujours à bout de déclassés et dégénérés en tout genre, afin que ses contemporains puissent continuer à se la couler douce.
Cette droite-là et ce type de héros-là se bornent à demeurer la force d’appoint des sociétés capitalistes, œuvrant pour que chacun continue d’y consommer en paix. Le film de Bryan Singer, malgré son titre, ne valide nullement ce schéma mais il ne fonctionne pas davantage comme ces films d’aventures qu’on pourrait considérer cette fois comme « de gauche », du moins la gauche dans sa version sociale-démocrate. La victoire y est obtenue par l’entremise d’antihéros instables, atteints de divers complexes, mais secondés brillamment par les fiers représentants de diverses minorités, dont la solidarité est idéalement agissante (sur ce point, le dernier exemple en date est certainement Battleship de Peter Berg).
C’est une toute autre formule qui est ici à l’honneur, car c’est bien l’association de la fille du Roi, d’un chevalier et d’un pauvre paysan qui vient à bout de l’ennemi, triade qui illustre parfaitement ce qu’était la droite à son origine, et qu’elle a depuis si souvent renié, soit une opposition radicale à l’individualisme comme à l’utilitarisme des Lumières, réalisée, toujours selon les mots d’Alain de Benoist, par « l’union naturelle de l’aristocratie et du peuple contre leur ennemi commun : la bourgeoisie »[2. Entretien in Eléments n°118, 2005]… C’est bien de cette droite-là, chevaleresque et désintéressée, ayant le sens de l’honneur et l’esprit du sacrifice, que Jack, le chasseur de géants, nous conte l’histoire !
Désintéressée car lorsqu’il découvre ébloui les trésors des géants, Jack est bien davantage dans la contemplation de leur beauté que dans le désir de leur possession.
Sens de l’honneur et esprit de sacrifice de même, car le chevalier Elmont, après avoir accompli sa mission consistant à retrouver la princesse capturée, tiendra au mépris de toute prudence, à rester seul dans le pays des géants, afin de venger l’honneur de son roi. Ce roi qui suscitera d’ailleurs un peu plus tard l’admiration de son armée, en combattant à ses côtés alors que tout semble perdu.
Un roi ni grotesque ni sanguinaire, ni sénile ni indifférent, prêt à sacrifier sa fille pour sauver le royaume, mais prêt aussi à mourir pour défendre celui-ci, un roi à qui l’on reste fidèle sans hésitation, en bref un roi comme on n’en fait plus, tout particulièrement au cinéma où les tyrans succèdent aux monarques déchus…
Ce qui cimente cette attitude héroïque, c’est à la fois le tribut payé à l’Histoire et un sens aigu de la hiérarchie. La droite a en effet souvent tendance à idéaliser le passé, à pleurer les mondes perdus, à célébrer le temps d’avant, à témoigner de ce que les traditions oubliées ont permis de fonder. C’est le sens du prologue sous la forme d’une légende racontée à la princesse et à Jack enfants, celle du roi Erik qui forgera leur caractère audacieux mais se révélera plus tard véridique, faisant même dire à un personnage cette phrase typiquement de droite : « à partir de maintenant, comprenez que ce que vous ont raconté vos pères était vrai ! ». Le film exalte de la même façon la relation maître-élève, laquelle préside à l’articulation de l’autorité et de la transmission, reconfigurée à tout instant selon les mérites de chacun.
Ainsi le chevalier accepte-t-il, sans jalousie hors de propos, l’ascendant de Jack après que celui ait tué un géant, tandis que ce dernier reconnaît, sans honte inappropriée, l’expérience et la bravoure du chevalier quand il s’agit d’affronter les hommes.
L’absence de ressentiment entre ces deux personnages est d’ailleurs tout à fait inhabituelle à une époque où l’équipée n’a plus grand sens, humiliations et compétitions formant, en bonne logique libérale, la base de la plupart des récits d’initiation. Une autre phrase vient alors illustrer que c’est bien par l’acceptation de l’ordre pyramidal entre les êtres qu’on accède à la liberté : « il y a quelqu’un derrière moi… » est ainsi employée au début du film par Jack lorsqu’il repousse avec difficulté des brigands importunant une femme (qui s’avère être la princesse) et que ceux-ci soudain s’agenouillent. Jack comprend qu’il est impossible qu’ils s’inclinent devant lui, en effet la garde est arrivée dans son dos. Plus tard, ce sera le chevalier Elmont qui voyant les géants, en plein cœur de la bataille, mettre un genou à terre, se fera la même remarque ; derrière lui une force plus grande encore sera apparue.
Avec son respect scrupuleux de la hiérarchie et son admiration pour le panache des formes passées, la droite a fort logiquement la passion des signes distinctifs et des attributs glorieux (le chevalier remet à Jack une plaque en argent signifiant qu’il fait partie des leurs), professant un fétichisme certain pour l’objet en tant que relique ou talisman : c’est tout le sens de cette couronne qui a le pouvoir de faire plier les géants. Ils ne peuvent en effet renier ce symbole qui oblige, ce signe qui fait sens, sans se renier eux-mêmes. Nous ne sommes pas là devant le mirage qui berne la raison, comme dans Oz où le héros met en déroute ses ennemis par une entourloupe (celle d’une projection monumentale de son visage sur un écran de fumée), mais bien face à la puissance irrationnelle, et donc rituelle, d’un objet sacré.
Mais alors, si l’on suit le raisonnement jusqu’au bout, les géants seraient-ils donc des bourgeois ? Ils le sont en effet et cela est clairement démontré par les trésors qu’ils entassent, sans autre but que leur accumulation, sans savoir jouir d’eux autrement que par leur quantité, laissant en particulier muette la harpe d’or ! Le bourgeois qui thésaurise, comme le disait Emmanuel Mounier, est bien « cet homme qui ne se meut que parmi des choses, et des choses utilisables, destituées de leur mystère »[3. Écrits sur le personnalisme (1949), Editions du seuil, 2000].
Contre leur conception du monde, le film de Bryan Singer identifie clairement ses valeurs. Il dénonce ceux qui n’agissent qu’en fonction de leur seul intérêt, comme le conseiller Roderick qui, coiffé de la couronne magique, utilise le pouvoir des géants à son unique profit. Et il glorifie ceux qui vouent leur existence à ce qui la dépasse, tel Jack se servant au contraire de la couronne pour chasser les géants, lesquels menacent à ses yeux l’essentiel : l’harmonie du royaume qui l’a vu naître. C’est surtout en cela finalement que Jack, le chasseur de géants est un grand film de droite.

Moralisation : Opération mains moites

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chirac cahuzac transparence

chirac cahuzac transparence

L’affaire Cahuzac a produit dans la classe politique, gauche et droite confondues, un étonnant mélange de sidération, de panique, et de zèle presque enfantin.
Il faut trouver illico des choses à dire, des choses à faire, et pas seulement pour mettre en place une diversion, mais aussi parce que cette rupture avec ceux qu’on représente est génératrice d’une vraie souffrance. Comment restaurer la confiance ? Fébrilement, on se trompe de diagnostic, et par conséquent de remède. En fait, les Français se défient de leurs représentants politiques, moins parce qu’ils seraient malhonnêtes, que parce qu’ils sont médiocres et impuissants.
Le président, qui semble oublier qu’il a un premier ministre, nous annonce lui-même, dans cette urgence qui ressemble à de la panique, un train de mesures destinées à « moraliser la vie publique », assurer « la transparence » et la mise en place d’une « opération mains propres ».
Comme d’habitude, il est probable qu’il ne se passera rien. Le problème n’est pas affaire de mots ou de textes. Il ne sert à rien d’ajouter à un arsenal déjà largement suffisant. C’est simplement une question de volonté politique. Alors comment expliquer ce feuilleton des « affaires » qui dure maintenant depuis près de 25 ans ? Comment se fait-il que l’on assiste aux mêmes indignations, que l’on entende les mêmes discours, que l’on lise les mêmes articles qu’il y a 20 ans, 15 ans, 10 ans, 5 ans ?
Les années 80, que l’on a aussi appelées « les années fric » virent l’explosion simultanée de deux phénomènes. Tout d’abord l’inflation des dépenses politiques liées à l’adoption des méthodes de la communication commerciale. La corruption de la décision publique ensuite. Les partis politiques existent depuis longtemps dans notre pays et sont reconnus par la Constitution comme contribuant à l’expression du suffrage universel. En application d’un principe de liberté, ils ne faisaient l’objet d’aucune organisation juridique. La question de leur financement était taboue. Et ils vivaient tous d’expédients. La fin des partis de masse avec l’effondrement des grandes idéologies et l’inflation des besoins ont amené une forme d’industrialisation des expédients. L’essentiel de la décision publique (marchés, autorisations administratives) faisait l’objet  de contreparties au profit des partis politiques. Cela s’appelle la corruption.
Ces systèmes occultes, généraient également à la marge un « coulage » d’enrichissement personnel, dont le poids ne peut être mésestimé, compte tenu de l’importance des sommes en circulation. La fin des années 80 a vu l’éclatement d’un certain nombre de scandales, montrant que ce système n’était plus « socialement acceptable ». Tout le monde a compris qu’il fallait passer, comme dans d’autres pays (Allemagne, Italie), au financement public des partis. Une première loi fut adoptée en 1988 sous le gouvernement Chirac. Mais comme les mauvaises habitudes perduraient et les scandales avec, une nouvelle loi fut votée dans l’urgence en 1990 sous le gouvernement Rocard. Fort normalement, pour une pareille révolution politique, une amnistie était prévue. Le tollé fut tel, qu’elle n’a simplement jamais été utilisée…
Le texte reposait sur trois principes : financement public en proportion du poids électoral, limitation drastique des dépenses de campagne, contrôle strict, assorti de sanctions, à la fois des campagnes électorales mais aussi de l’activité  financière des partis. Il s’agissait, je le répète, d’une véritable révolution copernicienne dans l’activité politique. Qui a eu des conséquences très positives, mais également des effets pervers. La loi a évolué jusqu’en 1995, date du dernier texte important. La jurisprudence a pris le relais et le système est aujourd’hui stabilisé.
Mais, que fallait-il faire pour tourner la page de cette période de folie ? D’abord solder le passé. Ce qui aurait permis d’instaurer des mécanismes de contrôles efficaces. La peur du gendarme est une arme qui a ses avantages.
Il y avait trois solutions :
– L’amnistie. Avoir le courage du coup d’éponge en choisissant la bonne date. Soit 1995, soit 2000, le temps que les systèmes soient démontés et les mauvaises habitudes abandonnées. Cette solution aurait eu, entre autres mérites, celui d’éviter mélanges et anachronismes. Des faits qui se sont déroulés il y a plus de 20 ans sont comparés avec des affaires d’aujourd’hui. Cela aurait aussi facilité la mise en place des moyens de surveillance nécessaires sans s’en remettre uniquement à la machine judiciaire qui n’en a pas les moyens[1. « Le philosophe se gardera de condamner les successives amnisties dont la République française en particulier fait grande consommation, mais il en soulignera le caractère simplement utilitaire, thérapeutique. Et il écoutera la voix de l’inoublieuse mémoire, exclue du champ du pouvoir par l’oublieuse mémoire liée à la Refondation prosaïque du politique. À ce prix, la mince cloison qui sépare l’amnistie de l’amnésie peut être préservée. » Paul Ricoeur, La mémoire, l’Histoire, l’oubli, Paris, le seuil, 2000, page 651.].
L’opération « mains propres ». Comme le fit l’Italie, et comme le préconise aujourd’hui Jean-Luc Mélenchon, un coup de balai, une table rase. Mais attention, une vraie «Mani Pulite ». Disparition de tous les partis à l’exception du PCI à peu près indemne au prix une lourde opération de chirurgie esthétique, dont il sortit valide, mais défiguré. En bonus track, l’opération provoquera la disparition prématurée du paysage de 80 % du personnel politique. Le résultat chez nos amis transalpins, ce fut Berlusconi, le transparent Romano Prodi pour finir par Beppe Grillo. De toute façon, c’est trop tard pour faire ce genre de choses ici.
L’opération « mains moites ». La pire des solutions. Qui a été adoptée dans les faits. La décimation. La vie politique dans notre pays est égayée par les affaires depuis 25 ans. De temps en temps, on se passe les nerfs sur les quelques malchanceux qui payent pour les autres. De Gaymard à Cahuzac en passant par Woerth et Guérini. Rappelons-nous aussi Noir, Mouillot, Dugoin qui, douloureusement surpris, se défendaient en disant : « Mais tout le monde fait pareil !» Depuis 1988 – début des hostilités – la proportion des élus touchés est faible. Il y a 450 000 élus locaux et nationaux dans notre pays. Quels sont les chiffres ? Détentions : peut-être une cinquantaine en comptant les provisoires. Mises en examen, disons 300. Jugements ou arrêts de condamnation définitifs : à ce jour moins de 100.  Et en général, ceux qui ont souhaité revenir en politique après ont été triomphalement réélus ! Une opération mains propres lente et molle.
Et tout ceci va continuer. Pour la bonne raison, que les principaux acteurs n’ont aucun intérêt à ce que ça change. Sinon, ils auraient agi depuis longtemps. Qui sont ces acteurs ? Les trois sommets d’un triangle vaguement équilatéral : politiques, journalistes, magistrats.
Les politiques : pourquoi faire de la politique quand on peut déshonorer ses concurrents ? L’action politique, sans trop la caricaturer, se réduit aujourd’hui essentiellement à l’assouvissement d’une ambition personnelle, déconnectée de grands projets collectifs. Comment se distinguer de ses concurrents, sans clivages idéologiques et différences politiques ? Tout simplement, en essayant de disqualifier moralement son adversaire. Arnaud Montebourg « Chevalier blanc » auto-adoubé est le grand spécialiste de cette technique. Mais gardez-vous, chers petits Ivanhoé, gare au retour d’épée ! À la présidentielle de 2002, Lionel Jospin, oubliant de faire de la politique, avait brandi sur tous les plateaux télé la cassette Mery. Le stratagème fut payant, mais pour d’autres.
Les journalistes : La transparence dans le brouillard ? La crise de la presse d’information est une évidence. Elle a des conséquences économiques qui retentissent lourdement sur sa qualité. La popularité des éditorialistes est aussi faible dans l’opinion que celle des contractuelles voire des politiques. Alors que faire ? Deux choses : d’abord porter au pinacle les « journalistes d’investigation» en prétendant qu’ils sont une des pierres angulaires du contrôle démocratique. Lorsque l’on connaît un peu l’endogamie matricielle qui les lie à la sphère politique nationale, on rigole de bon cœur. Ensuite, profiter de ce qui constitue une niche économique. Quitte à accepter de se faire instrumentaliser par des intérêts qui n’ont rien à voir avec la recherche de la vérité. Aucune affaire politico-financière ne commence pour des raisons juridico-judiciaires. Dissimulé sous l’opacité de la transparence, il y a toujours un facteur extérieur, et souvent un imam caché : rivalités politiques, économiques, industrielles. Et une volonté d’instrumentaliser la justice pour des fins qui ne sont pas les siennes.
Les magistrats : inamovibles, puissants, et encensés par les médias, pourquoi changer ? Dans un pays où la tradition de régulation administrative a largement reculé au profit de la régulation juridique, intégration européenne oblige, la justice est confrontée à des responsabilités nouvelles. Prétendre qu’elle n’a pas aujourd’hui les moyens institutionnels de son indépendance est faux. Ne serait-ce que parce que les politiques en ont une peur bleue. La justice française n’est pas la pire, loin de là. Mais, incontestablement, elle souffre d’abord de son manque de moyens et  d’une difficulté d’adaptation à ses responsabilités nouvelles. Longtemps soumise au pouvoir politique, elle a fait de la recherche de son indépendance un objectif en soi. Or l’indépendance n’est qu’un moyen, celui qui peut garantir son impartialité. Cette impartialité est souvent maltraitée par la magistrature française, où la culture arbitrale est faible. Or, en droit, le juge est là pour appliquer la loi et arbitrer entre des intérêts contradictoires. Le hiatus, c’est que la justice se vit aussi comme garante de l’ordre public. Cela n’est pas déshonorant, mais ce n’est pas sa mission. Cette culture de  gardien de l’ordre public, fruit d’une tradition française ancienne, devrait être abandonnée  car elle véhicule avec elle l’idée que « la fin justifie les moyens ». La justice  est rendue par des hommes (et des femmes) avec leurs qualités mais aussi leurs faiblesses. La valse des affaires, a provoqué des phénomènes profondément négatifs. Inutile de dresser la liste des juges justiciers, tout le monde la connaît. De Thierry Jean-Pierre à Eva Joly en passant par Éric Halphen, combien de fois le respect des règles et l’impératif d’impartialité sont passés au second plan au profit d’objectifs purement politiques, d’ambitions personnelles, d’envie de succès éditoriaux, de satisfactions d’amour-propre ? Pourquoi est-ce que cela changerait ? Le pouvoir considérable dont disposent les juges d’instruction peut se révéler enivrant.
Et cela durera. Les scénaristes de cette triste comédie ne changeront rien. Ils n’y ont aucun intérêt. Jusqu’à la prochaine clameur. Le soap Opération mains moites a de beaux jours devant lui. Les acteurs changent, mais le scénario restera aussi définitivement répétitif que celui des Feux de l’amour.

*Photo : .v1ctor.

Royaume-Uni : Les boyaux de la couronne

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elizabeth royaume uni

elizabeth royaume uni

C’est à des riens qu’on se sent étranger. Le visiteur de passage et l’« immigré de souche », anciennement installé en Grande-Bretagne, ont dû penser la même chose durant la folle semaine où le pays a été suspendu aux bulletins de santé d’Elizabeth II, reine d’Angleterre et monarque des seize royaumes du Commonwealth : on ne devient pas anglais.
D’une santé robuste, Elizabeth Alexandra Mary Windsor, 87 ans, a l’habitude de tenir ses engagements, visites au pape, inaugurations d’hôpitaux et ouvertures de chasse à courre sur ses terres écossaises. Cette semaine-là, pourtant, elle a dû se faire porter pâle.
Son armée d’attachés de presse, à Buckingham Palace, s’est immédiatement employée à rassurer ses sujets : il s’agissait « probablement », disaient-ils, d’une gastro-entérite.
À peine le mot est-il prononcé que la BBC et autres médias du pays consacrent de longs reportages à cet intéressant sujet, qui ouvre tous les bulletins d’information.
Les correspondants royaux, postés devant les portes du château de Windsor, où la colique a surpris la souveraine, essaient de répondre aux questions empressées des présentateurs : « Que pouvez-vous nous dire de plus sur cette gastro-entérite ? » Ils brodent comme ils peuvent. Mais pas de plaisanterie, ni de sourire en coin. On ne rigole pas avec les intestins de droit divin.[access capability= »lire_inedits »]
Des professeurs d’université sont conviés à s’exprimer, tel Chris Hawkey, professeur en gastro-entérologie à l’université de Nottingham, invité du sérieux et très écouté Today Programme de BBC Radio 4. Un lundi à 8 heures, Chris Hawkey dispense donc à la nation une leçon sur la royale diarrhée.
On guette en vain la plus infime trace d’ironie. Quand il s’agit de la reine, l’humour britannique n’a plus cours. Son séjour de vingt-quatre heures à l’hôpital privé King Edward VII, « en observation », est même commenté avec une légère appréhension, une certaine gravité dans le ton. Les grands titres de la presse quotidienne, du conservateur The Times au travailliste The Guardian, mentionnent en première page les troubles intestinaux de Sa Gracieuse Majesté.
La vérité réside parfois au fond d’une cuvette. L’affaire des boyaux de la reine révèle la double nature de la Grande-Bretagne, démocratie parlementaire et monarchie de droit divin, centre de la finance mondiale et ancien régime teinté de mysticisme médiéval. Cette schizophrénie née de la fusion entre passé et présent explique, par exemple, que la très conservatrice Angleterre ait donné naissance au mouvement punk. Et qu’on ait pu voir, en 2002, 200 000 Britanniques braver, des heures durant, la pluie et le froid pour se recueillir devant le corps de la reine-mère, aristocrate dilettante qui n’avait jamais régné.
La reine a deux corps, l’un mortel, l’autre éternel ou, pour reprendre les termes du best-seller d’Ernst Kantorowicz, paru en 1957, Les deux corps du roi, un corps naturel et un corps politique. Le corps de la reine est celui de la nation ; son coeur bat dans la poitrine de ses 60 millions de sujets. Il est la propriété de tous, tout comme le ventre de Kate Middleton, duchesse de Cambridge, réceptacle du futur héritier du trône. Quelques semaines avant la gastro-entérite d’Elizabeth II, un article de l’historienne et écrivain Hilary Mantel, paru dans la London Review of Books, avait provoqué la colère des tabloïds : elle avait osé décrire les infortunées épouses de Henri VIII comme des « vagins royaux » et, plus grave encore, s’était indignée que Kate Middleton fût encore condamnée à pareil traitement. De New Delhi, le premier ministre David Cameron s’était fendu d’une réprimande, enjoignant à l’auteur de se montrer plus respectueuse.
On dit souvent que l’inconscient royaliste des Français persiste à travers la monarchie républicaine inventée par de Gaulle. C’est sans doute vrai. Espérons cependant que nous ne sommes pas prêts à tenir les (éventuels) embarras gastriques du chef de l’État pour une affaire d’État et qu’on nous dispensera de visite guidée à l’intérieur des entrailles présidentielles.
Ne serait-ce que pour cette raison, ça valait le coup de prendre la Bastille.[/access]

*Photo : Commonwealth Secretariat.

Halte au storytelling à la française

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Quoi qu’on pense du choc de moralisation, on se dit ces jours-ci que les storytellers sont fatigués, sans savoir si c’est parce qu’ils sont trop payés, comme certains footballeurs, ou juste trop bêtes, comme tous les footballeurs. Résultat de ce peu de savoir-faire, nos intrigues politiques hexagonales sont aussi plates qu’un épisode de Joséphine Ange gardien ou qu’un chef-d’œuvre de François Ozon.
Qu’il s’agisse des colères d’Ayrault, des fâcheries de Copé, des pleurs de rosière abusée après le bal de Filoche, des jauresseries de Mélenchon ou du mea culpa de Cahuzac sur BFM, toutes ses saynètes surjouées façon théâtre-club du lycée sont à mourir d’ennui car marquées au sceau infamant de la Qualité France.
Ah si nos raconteurs d’histoires déroulaient leurs arguments à la façon dont procède le producteur hollywoodien interprété par Dustin Hoffman dans Des hommes d’influence (Wag the Dog). Sorte de Stéphane Fouks ou d’Anne Hommel qui aurait du talent, Dustin y vole au secours d’un président bêtement englué dans un scandale sexuel avec une girl scout. Il le fait  en réécrivant totalement l’actu politique des USA à la façon d’un soap sophistiqué et survitaminé. Ça finit bien pour le président mais c’est une autre histoire, que vous découvrirez en vous dénichant au fond d’un bac de soldeur le DVD du film de Barry Levinson ou l’excellent livre qui l’a inspiré, American Hero de Larry Beinhart.
En attendant, je me dis que Hollande serait bien inspiré de copier son collègue fictif américain (joué par De Niro, please) et de nous faire représenter une comédie jouissive en lieu et place de la pièce poussive de cour d’école qui monopolise nos JT. Contrairement à l’ami Kessler, je ne sais pas s’il nous faut un Grillo, et de toute façon, je ne vois rien venir. Mais d’ici là, j’aimerais bien qu’on nous raconte des belles histoires. Il nous faut un griot !

Mariage pour tous : l’ordre a parlé

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crs mariage gay

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J’ai longtemps été très dubitatif vis-à-vis de « La Manif pour tous ». La panoplie festiviste rose bonbon, la reprise – fût-elle détournée – des impostures sémantiques du gouvernement (le « mariage pour tous » n’est ni plus ni moins qu’une offre d’enfants à la demande), et la présence d’élus UMP dans ses rangs me rendaient plus que sceptique. À la lecture du reportage de Manuel Moreau, je me suis dit que notre ex-cégétiste charriait un peu en imaginant convertir à la charte d’Amiens les foules sentimentales droitières. Mais l’agacement progressiste du bourgeois parisien de la rive gauche me réjouissait et,  hormis quelques boutefeux, ces jeunes empêcheurs de déconstruire le cadre anthropologique de la famille m’étaient spontanément sympathiques. Au fond, je leur reprochais surtout leur complaisance face au masque conservateur de la droite parlementaire, qui fait les yeux de Chimène au divin marché tout en s’offusquant de ses ravages sociétaux. Me revenait ainsi une sentence définitive du grand Nicolas Berdiaev contre la posture libérale-conservatrice : « Il n’existe rien de plus lamentable que d’utiliser le christianisme pour la défense du monde bourgeois et capitaliste mourant ».
Dans ma grande magnanimité, je me décidai toutefois à juger la manif sur pièces. Mercredi soir, aux abords des Invalides, le monde renversé se dressait devant nous. Un monde où l’ancien ministre des comptes publics fraude le fisc, où les « socialistes » au pouvoir individualisent contrats de travail et de mariage. Un monde où les rappels à l’ordre se parent des oripeaux de la liberté et où la « lutte contre l’homophobie » justifie toutes les répressions policières. Au milieu du très huppé 7e arrondissement, des milliers d’anonymes, sans vestes en tweed ni députés UMP à leurs basques, sifflaient sous les fenêtres du ministère de la défense comme de vulgaires anarchistes. Alentour, les rues étaient quadrillées par une bonne cinquantaine de fourgons de police et des CRS suréquipés, protégeant les nombreux bâtiments officiels du quartier, prêts à dégainer matraques et sprays lacrymogènes à la fin de la manif légale. Les manifestants ne scandaient aucun slogan homophobe ou raciste, n’en déplaise à leurs détracteurs qui n’ont pas mis le moindre pouce sur place. Percussions de casserole et amplis débitant de la techno assourdissante constituaient les seules agressions caractérisées du cortège. Une foule manifestement de droite, mais sans doute pas de la veine des Copé, Fillon et autres gentilshommes cravatés de l’UMP. Comme le résuma un ancien ponte de la revue Immédiatement écumant le bitume asphalté : « C’est un vrai mouvement social : une manif de gauche avec des gens de droite ! »  Il est vrai que notre monde absurde n’est pas à une contradiction près.
En face, comme pour mieux s’arracher des décombres de l’affaire Cahuzac, les apôtres de la gôche se gargarisent de tolérance (traduisez : permissivité), de morale (traduisez : hygiénisme) et de progrès social (traduisez : neutralisation des syndicats). Les people ne sont pas les moins vertueux du lot : de Jean-Marie Périer à Audrey Pulvar, on s’indigne que Frigide Barjot ait encore droit à la parole. Scandale suprême, une bonne moitié de Français, hostiles à la loi Taubira, court toujours malgré l’acharnement des vertueux à leur faire entendre raison[1. Et qu’on ne nous ressorte pas l’argument massue du respect de la démocratie représentative. En 2006, l’opposant Hollande était le premier à brandir la vérité du pays réel contre le Parlement pour faire échouer le CPE. Votée puis promulguée, la loi fut finalement enterrée par le président Chirac. Joli précédent !].
Sur le terrain, cette quête de pureté permet de confier la répression des méchants factieux à deux groupes rivaux : les CRS et les antifas. Les premiers appliquent les ordres avec plus ou moins de gaieté de cœur. Les seconds occupent la fonction que leur a assignée la social-démocratie. Idiots utiles d’un système qu’ils prétendent combattre, les antifascistes labellisés font le coup de poing contre ce qu’il reste de France conservatrice, enracinée, instinctivement réfractaire aux illusions du progrès, toute droitière qu’elle soit. Sur la pelouse des invalides, armé de sa banderole « L’homophobie tue », l’antifa se fait l’auxiliaire du flic en ratonnant à tout va, tel le premier facho venu.
Soyons froidement cyniques : pourquoi un gouvernement aux abois se priverait de pareil lumpen ? Il est vrai que la diversion sociétale marche à plein. En même temps que le mariage et la filiation, le CDI trépasse, avant que le ciel de la rigueur ne nous tombe sur la tête. Sous les applaudissements des people, antifas et autres âmes généreuses.

*Photo : -ANFAD-.

Edouard Martin se lâche

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edouard martin florange

edouard martin florange

Je ne m’attendais pas à grand-chose, et j’avoue que le titre me faisait craindre le pire : avant de nous quitter, Stéphane Hessel a fait bien des émules ! Finalement, j’ai tenu les 125 pages du petit livre témoignage d’Edouard Martin, délégué CFDT de l’usine Arcelor-Mittal à Florange. Le bouquin est arrivé jeudi dans ma boîte aux lettres, le jour même où le glas sonnait à Hayange (je rappelle aux intéressés que les hauts fourneaux de Florange sont définitivement situés à Hayange).
Ne lâchons rien, sous-titré contre l’économie cannibale, c’est son titre, est autant un mot d‘ordre qu’un pléonasme : je m’attendais à un de ces bouquins militants qui donnent des maux de tête et font regretter Krasucki, je me disais en mon fort chabrol intérieur : « Je ne vais pas le louper celui-là, les lecteurs de Causeur sont d’indécrottables réactionnaires, ils veulent du sang, de la mise à mort, du délégué déglingué, tirer sur l’ambulance et viva la muerte ! » Ça tombe bien le lascar est né là-bas comme Valls mais plus au Sud, en 1963, un Andalou, c’est ce qu’il raconte au début du livre, son enfance espagnole : ne cherchez pas de style, s’il s’est fait aider, il n’a pas choisi les meilleurs; plutôt des pros de la com qui font simple parce que c’est un témoignage, pas Madame Bovary. L’histoire banale du gars qui a eu une enfance heureuse malgré la pauvreté et qui découvre les WC et le pommeau de douche à Amnéville (Moselle) en même temps que la neige et les aciéries, leurs coulées lumineuses et odeurs tenaces. Puis les « domofer » à Guénange… C’est presque du cinéma, avec une sorte de tendresse rétrospective comme dans les films italiens : la vitalité méditerranéenne brute et franche à laquelle on a parfois, nous autres froids boches de l’est, du mal à croire même si l’on a passé son enfance à côtoyer des ritals. Il nous décrit une Moselle idéalisée des années 1960-1970, les trente glorieuses, le paternalisme industriel, l’enfance, l’école de la République et ses hussards noirs (bien qu‘il oublie les coups de règle en fer sur le bout des doigts) : je pourrais en faire de même, c’est banal mais ça me parle. De même lorsqu’il évoque, très brièvement, les colonies de vacances : pour moi un cauchemar collectiviste qui pue, mais qui apparaît rétrospectivement comme une merveille révolue : la nostalgie camarade !
De la nostalgie sommaire mais sympathique il passe à son engouement pour l’acier, émouvant mais trop court, il y aurait des mètres de littérature à dire pour un écrivain, puis à la vie professionnelle et à son engagement syndical : la CGT brièvement mais il n’est visiblement pas communiste ni gauchiste, alors la CFDT lui convient davantage et il en gravira les échelons jusqu’à devenir le séduisant personnage médiatique que l’on a découvert depuis un an.
La seconde moitié du livre est le récit de la crise Arcelor-Mittal, du hold-up de ce dernier jusqu’à la fermeture des hauts fourneaux. Rien de bien émoustillant, d’un côté l’abominable prédateur indien et ses fils, de l’autre les courageux syndicalistes en lutte, d’un coté le règne de la finance et du profit sans scrupules, de l’autre le quotidien d’une industrie de pointe dont les pouvoirs publics se désintéressent : les ouvriers c’est dégoûtant ! Jusqu’à la grande scène des tentatives de nationalisation avortées de Montebourg, auquel il voue une certaine gratitude (« il a fait le job » man!), d’après moi assez méritée, puis de la « trahison » d’Ayrault auquel il n’accorde aucune circonstance atténuante. De là à croire que ce gouvernement est un panier de crabes dans lequel tout le monde se déteste mais tient sa place par opportunisme ou avec des convictions contradictoires[1. je rappelle à ceux pour qui l’honneur a un sens qu’un Chevènement dans la même position aurait sans doute démissionné]… L’accord minable passé avec Mittal et ses dernières promesses non tenues : un gâchis de plus! Martin, en bon Céèfedétiste, n’est pas un révolutionnaire, le pragmatisme de la centrale ressemble parfois à de la compromission mais passons . L’actualité récente en remet une couche, Martin ne manque pas d’écorner au passage les brutes de la CGT, jusqu’au-boutistes dans l’obstruction, mais il ne peut s’empêcher de défendre les positions de son syndicat, après tout, c’est son boulot.
Les derniers chapitres (tous sont très courts et ramassés sans fioritures ni analyses poussées) donnent un ton un peu différent, l’Edouard semble gagné par l’amertume et une lucidité qui ressemble à du populisme même s’il s’en défend, constatant que le FN obtient des scores impressionnants dans le secteur, certains militants étant d’ailleurs des transfuges du syndicalisme. Une page est tournée, il a beau conclure par son « ne lâchons rien » qui sonne comme un slogan de Mélenchon (qu’il ne semble d’ailleurs guère apprécier), l’affaire des hauts-fourneaux est close et il est temps pour lui de passer à autre chose : la politique !
Sa médiatisation n’est pas le fruit du hasard, il a les qualités requises pour intégrer le spectacle du politique : une belle gueule, une voix, une aisance verbale certaine, l’entregent du militant aguerri, des relations (une ministre qui est « du coin »). Il est malin, courageux et culotté, il a pour le moment un capital de sincérité à revendre, mais pour combien de temps ? Martin candidat aux européennes, sous quel drapeau ? Rien en France ne fait pressentir l’émergence d’un « movimento cinque stelle » dans lequel il aurait sa place et dont je ne serai pas le leader; c’est dommage: personne ne représente plus les ouvriers de la Fensch trahis par la droite et la gauche (surtout la gauche, parce que normalement la droite c’est pas sa tasse de thé les pue-la-sueur, hein…) ni les auto-entrepreneurs dont on veut modifier le statut parce que les bons amis du BTP ne supportent pas la concurrence des petits.
La phrase qui conclut le livre est la suivante : « Les gouvernements passent, Mittal reste mais nous ne lâcherons rien. » Je me demande ce qu’ILS tiennent encore, les hauts fourneaux au feu et les ouvriers au milieu !

Edouard Martin, Ne lâchons rien. Contre l’économie cannibale. Cherche Midi. 2013.

*Photo : François Hollande.

Croatie : 80% d’abstention aux élections européennes

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croatie ue serbie

croatie ue serbie

L’Union Européenne a, comme le jardin dans Le Parfum de la dame en noir de Gaston Leroux, beaucoup perdu de son éclat. Prenez la Croatie, par exemple, qui après avoir fait sombrer la Yougoslavie dans la guerre civile et retrouvé son joli drapeau national de l’époque des oustachis de Pavelic, a décidé de se fondre de nouveau dans un ensemble supranational, celui de l’Europe de Bruxelles. Fini Tito, bonjour Barroso.
À titre personnel, je ne suis pas certain que le socialisme autogestionnaire de l’époque titiste ait été beaucoup moins démocratique que le libéralisme discrétionnaire de la troïka qui explique à deux ou trois peuples méditerranéens comment il va falloir souffrir en silence sur deux ou trois générations pour punir leurs déficits[1. D’ailleurs financés par Goldman Sachs.]. Mais en ex-Yougoslavie comme ailleurs, étant entendu que le communisme fut un cauchemar horrible, tout ce qui pouvait advenir par la suite ne pouvait être que bel et bon, même s’il a fallu passer par une guerre comme le continent n’en avait pas connu depuis 1940-45 avec épurations ethniques et  bombardements massifs. La Croatie s’en est bien tirée si on la compare à sa voisine serbe. Elle est devenue une destination privilégiée de l’hyperclasse offrant des îles de l’Adriatique belles à pleurer qui accueillaient autrefois les touristes pauvres et plus ou moins communistes de l’Europe occidentale. En même temps, on ne va pas reprocher à ce peuple de préférer accueillir Angelina Jolie que Mimile de Boulogne Billancourt, venu dépenser ses congés payés (je parle d’une époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, celle où les ouvriers français avaient du travail).
Et comment lui en vouloir; à la Croatie, d’avoir voulu adhérer à l’Union Européenne, quand le frère ennemi serbe restait tricard, lui qui fut pourtant le seul peuple du coin à offrir une résistance massive au nazisme, contribuant à un effondrement sur lequel l’Europe s’est précisément construite. Non seulement l’histoire ne repasse pas les plats mais en plus, elle est injuste.
Enfin, quand on dit que la Croatie veut entrer dans l’UE, on va peut-être un peu vite. Elle veut y entrer, mais désormais à reculons. Elle sera le vingt-huitième Etat membre au 1er juillet 2013. C’était prévu comme ça. Ce qui était aussi prévu, c’est qu’elle élise juste avant des députés européens, ces gens qu’on paie très chers pour siéger dans une chambre d’enregistrement qui donne son avis sur l’épaisseur des tranches de mortadelle mais auxquels la Commission ne demande rien quand  il s’agit de l’indépendance de la BCE ou de monter un nouveau plan de rigueur pour saigner à blanc la Grèce.
Le scrutin vient d’avoir lieu. Avec une abstention de 80%. L’équilibre droite/gauche est respecté, six sièges pour la droite, cinq pour les sociaux-démocrates et un pour le parti travailliste. Huit électeurs croates se sont aperçus que c’était un plan moyen, l’Europe en ce moment, surtout quand  on a un taux de 51% de chômeurs chez les moins de 25 ans et que Bruxelles exige une restructuration des chantiers navals, la première industrie du pays – alors que le PIB se contracte depuis 2009.
Surtout, le Croate, qui doit être bon en géographie, s’est sans doute aperçu qu’il faisait potentiellement partie de ces pays gentiment appelés club meds ou pigs par les beaux esprits des salles de marché. Et l’idée de subir, à peine entré dans l’UE, le sort de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal et de Chypre, a sans doute fortement tempéré ses ardeurs.
Il est vrai que devenir copropriétaire d’une maison sur le point d’exploser a quelque chose d’absurde. Si ça se trouve, la Croatie, elle va finir par envier cette pouilleuse de Serbie qui reste à la porte. Et ça va encore faire des histoires.

Europe : Apocalypse 2014

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europe peugeot crise

europe peugeot crise

Le 2 août 1914, à 10 heures, le caporal Jules-André Peugeot, du 44e RI, 21 ans, instituteur originaire du Doubs s’écroulait, victime de deux balles tirées par le sous-lieutenant Camille Mayer, un Alsacien mobilisé dans le 5e régiment de chasseurs à cheval de Mulhouse, ville annexée en 1870 par le Reich. Avant de succomber, il avait eu le temps d’armer son fusil et de blesser mortellement Mayer. Cela s’est passé près de Delle, dans le Territoire de Belfort, et le lendemain, l’Allemagne notifiait à la France sa déclaration de guerre. La suite est, hélas, bien connue, et les deux premiers morts militaires sur le front de l’Ouest furent suivis de 40 millions de victimes civiles et militaires au cours des quatre années qui suivirent.
En avril 1913, on ne pouvait imaginer, bien sûr, l’ampleur de la catastrophe qui allait submerger le Vieux Continent, et faire du XXe siècle le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité. Les voix prophétiques étaient inaudibles, et la course vers l’abîme ne pouvait plus être freinée.
Cent ans plus tard, nous avons devant les yeux tous les éléments qui nous permettent de prédire, avec un degré de vraisemblance élevé, ce qui nous attend, en France et en Europe, pour l’été 2014 : au mieux le chaos, au pire l’apocalypse. Dès mars 2013, alors que les principaux responsables politiques européens proclament que « la crise de l’euro est derrière nous », quelques observateurs peu enclins à pratiquer la prophétie autoréalisatrice notent que rien n’est réglé au sein de la zone euro, bien au contraire. Les cures d’austérité imposées aux « PIGS » (Portugal, Italie, Grèce, Espagne) par la « Troïka » (FMI, UE, BCE)  provoquent un cercle infernal (dépression, chômage, chute des rentrées fiscales, gonflement de la dette) ne permettant pas à ces pays de surmonter la crise. « Ces pays sont comme un hamster dans une roue, ils s’épuisent à la faire tourner sans avancer d’un centimètre…», note le journaliste économique François Lenglet.[access capability= »lire_inedits »] Frédéric Lemaître, correspondant du Monde à Berlin, peu suspect d’euroscepticisme, s’alarme de la rigidité allemande : « Fiers de leurs succès, les Allemands, gauche et droite confondues, n’ont qu’une seule recette à apporter à leurs voisins : faites comme nous il y a dix ans. Restructurez-vous, et vous redeviendrez compétitifs. Pour eux, les difficultés des pays latins sont essentiellement dues à un manque de courage politique. »
L’imbroglio politique italien issu des élections législatives de février 2013, où le centre-gauche de Pier Luigi Bersani se trouve dans l’incapacité de former un gouvernement, faute de majorité au Sénat, vient s’ajouter à la montée de la révolte sociale en Espagne et au Portugal.
Dans ces deux pays, ce ne sont pas les structures traditionnelles, partis de gauche et syndicats, qui mobilisent les foules, mais des mouvements issus de la société civile, comme le collectif « Que la Troïka aille au diable ! » au Portugal, ou les « Indignés de la Puerta del Sol » en Espagne. En France, le nouveau tour  de vis budgétaire imposé par le gouvernement Ayrault, la baisse généralisée du pouvoir d’achat des ménages et l’inexorable montée du taux de chômage ont pour conséquence la défiance généralisée de l’opinion envers le président
Hollande et le gouvernement de gauche. En Grande-Bretagne, malgré les manoeuvres de David Cameron, menaçant d’organiser un référendum sur la sortie de l’UE au cas où Bruxelles persisterait à vouloir discipliner les budgets nationaux, le parti europhobe UKIP taille des croupières aux conservateurs dans les élections partielles.
Au cours du printemps et de l’été 2013, les marchés réagissent mollement à ces sombres perspectives. La BCE, en dépit des résistances allemandes, a sauvé les banques et l’État chypriote de la faillite, et rachète discrètement de la dette des « PIGS » sur le marché secondaire, juste la quantité nécessaire pour maintenir, au jour le jour, la tête de ces pays hors de l’eau. Mais plus la date des élections allemandes se rapproche, plus Angela Merkel se montre intransigeante. Les sociaux-démocrates se rallient à l’idée d’une Europe à deux vitesses, rassemblant dans un « noyau dur » les pays disposés à adopter la discipline budgétaire imposée par Berlin et ses vassaux au sein de l’UE, un schéma développé dès février 2013 dans une étude de la Friedrich Ebert Stiftung, le « think tank » du SPD.
En France, à la suite d’un accord secret passé entre François Hollande et Angela Merkel, Berlin ferme les yeux sur le non-respect de la clause des 3 % du PIB comme plafond du déficit budgétaire, à condition que le Parlement français vote une réforme du régime des retraites dont les termes sont dictés par Berlin : allongement des durées de cotisation qui porte, dans les faits, l’âge minimum de la retraite à taux plein à 67 ans, désindexation du montant des pensions, calcul des retraites sur l’ensemble de la carrière.
À la rentrée de septembre 2013, alors que le projet de loi est en discussion à l’Assemblée, la CGT, dont Thierry Le Paon vient de prendre les rênes, organise des manifestations dans toute la France qui réunissent plusieurs centaines de milliers de personnes. À Amiens, Nancy et Rouen, ces manifestations tournent à l’émeute, dont les ouvriers licenciés de Continental, Petroplus et ArcelorMittal sont le fer de lance. Des dizaines de manifestants et de policiers sont blessés, dont certains grièvement. Au PS, la gauche du parti entre en rébellion : une soixantaine de députés et sénateurs, emmenés par Marie-Noëlle Lienemann et Jérôme Guedj, annoncent qu’ils voteront contre la réforme des retraites, s’alignant sur la position du Front de gauche. Cette réforme est néanmoins adoptée, grâce aux voix des députés de l’UDI de Jean-Louis Borloo, alors que l’UMP, par choix tactique en vue des municipales de mars 2014, se réfugie dans l’abstention. Harlem Désir fait les frais de cette agitation interne : il est limogé de son poste de premier secrétaire, et remplacé par Guillaume Bachelay dans une direction où les aubrystes font un retour en force. François Hollande résiste néanmoins aux pressions, notamment celles de Manuel Valls, visant à lui faire changer de premier ministre, Jean-Marc Ayrault ayant atteint un taux « cressonien » d’impopularité. « On verra après les municipales et les européennes ! », tranche le président de la République.
Les élections au Bundestag du 22 septembre 2013 se traduisent par une stabilité de la CDU-CSU de la chancelière Angela Merkel, qui reste le premier parti avec 33 % des voix. Le SPD progresse légèrement avec 25 % des voix, et ne confirme pas les succès engrangés lors des élections régionales, en raison des gaffes répétées de son candidat chancelier Peer Steinbrück. Les Verts bénéficient de cet échec du SPD en obtenant près de 20 % des voix, alors que les alliés libéraux de la CDU sont éliminés du Bundestag, n’ayant pas atteint la barre des 5 % des voix. Les néo-communistes de Die Linke, en revanche, se maintiennent à 6 %, grâce à leur bonne implantation dans les Länder de l’Est.
Mathématiquement, deux coalitions sont possibles : « rose-rouge-vert » (SPD, Die Linke, Verts) ou « noir-rouge », grande coalition SPD-CDU. À l’issue d’un congrès extraordinaire dramatique, où le parti est au bord de la scission, le SPD tranche pour l’alliance avec Merkel.
Un appel solennel à « ne pas s’allier aux héritiers d’Erich Honecker », lancé par l’ancien chancelier Helmut Schmidt, 95 ans, fait pencher la balance en faveur du « noir-rouge ». Au cours des négociations sur le programme du gouvernement de coalition, le SPD obtient la création d’un SMIC horaire fixé à 8,50 euros, mais Angela Merkel ne cède pas d’un pouce sur la politique européenne de la CDU, résumée dans les trois « Nein » de Berlin : non au déplafonnement des fonds mis à la disposition du Mécanisme européen de stabilité ; non à l’assouplissement des critères de déficit  public des pays de l’UE ; non à la gestion dynamique de l’euro par la BCE.
Dès son entrée en fonction en octobre 2013, le nouveau gouvernement allemand propose à ses partenaires l’« Agenda 2020 pour l’Europe » qui pose les principes d’une union politique et d’un gouvernement économique de la zone euro excluant tout transfert supplémentaire des pays du Nord vers ceux du Sud. En France, cette initiative allemande met le gouvernement de gauche en porte-à-faux : la droite applaudit bruyamment la chancelière et a beau jeu de pointer l’isolement d’un PS français englué dans ses vieilleries idéologiques. L’extrême gauche et le FN se déchaînent contre Angela Merkel, qualifiée d’« affameuse des peuples ». François Hollande temporise : « C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses ! », affirme-t-il, en précisant que l’« Agenda 2020 » de Berlin n’est que le point de départ d’une négociation où il fera valoir les intérêts de la France. Il est décidé, lors du Conseil européen de janvier 2014, de reporter cette négociation  après les élections au Parlement européen, fixées au 25 mai.
Ce répit est mis à profit, en France, pour se lancer dans la bagarre des municipales. Sentant qu’il a le vent en poupe, le Front de gauche pose des exigences exorbitantes en termes de têtes de listes à ses partenaires du PS et des Verts. À droite, Jean-François Copé fait capoter l’accord électoral avec l’UDI de Borloo en misant sur une droitisation du discours de l’UMP susceptible de lui gagner, au deuxième tour, les voix des électeurs du FN. Au bout du compte, c’est en ordre dispersé que chaque camp aborde, le 9 mars 2014, le premier tour des municipales.
Le résultat est conforme aux prévisions : le PS et les Verts s’effondrent, l’UMP progresse, mais est confrontée à une forte poussée du FN, notamment dans le Midi et dans les villes moyennes frappées par la montée du chômage. Le Front de gauche récupère une partie des déçus du hollandisme et se trouve en position favorable pour dicter ses conditions pour la fusion des listes de gauche. Maigre consolation pour le PS : les divisions de la droite ont empêché Nathalie Kosciusko-Morizet de conquérir l’Hôtel de Ville de Paris. Au PS, c’est le sauve-qui-peut : la ligne d’union de la gauche pour garder le maximum de municipalités est battue en brèche par de nombreux barons locaux. À droite, c’est aussi la cacophonie : la position officielle de l’UMP (« ni front républicain, ni alliance avec le FN ») risque de faire perdre bon nombre de mairies si le FN maintient ses listes. L’appel de Marine Le Pen à la constitution de listes communes dites de « Salut national » est entendu par bon nombre de notables locaux de l’UMP qui décident qu’il vaut mieux perdre leur âme qu’une élection. Seule la proximité des élections européennes empêche un règlement de comptes immédiat et sanglant, à la tête du PS comme au sommet de l’UMP.
La campagne pour les élections au Parlement de Strasbourg démarre dans l’indifférence générale. Alors que les sondages prédisent une abstention record dans les 28 pays de l’UE, les seuls à occuper le devant de la scène sont les partis eurosceptiques ou europhobes, ainsi que les mouvements issus des révoltes de la société civile, comme le « Mouvement 5 étoiles » de Beppe Grillo en Italie. En France, Frigide Barjot, s’appuyant sur les réseaux militants créés à l’occasion de la mobilisation contre le mariage gay, établit une liste de candidats intitulée « L’Europe des familles », dont les meetings festifs attirent des foules considérables. Le PS se voit contraint de confier le leadership de la campagne à Ségolène Royal, qui en profite pour se démarquer du gouvernement et du président de la République.
À droite, c’est Bruno Le Maire qui est envoyé au casse-pipe pour défendre le mot d’ordre : « Avec Angela, pour une Europe qui gagne ! » Les marchés ne restent pas indifférents à ce climat délétère, qui ne concerne pas seulement la France, et se remettent à spéculer contre les maillons faibles de l’UE, avec en première ligne l’Italie, ou le premier ministre Pier Luigi Bersani est paralysé par le soutien à éclipses que les « grillini » consentent à son gouvernement minoritaire. En Espagne et en Écosse, les mouvements séparatistes catalan, basque et écossais transforment le scrutin européen en référendum pour l’indépendance de leur région. Au soir du 25 mai, les résultats sont sans appel : la participation moyenne pour les 28 pays est inférieure à 30 % ! Elle tombe en dessous de 20 % à l’Est, en République tchèque,
Hongrie et même en Croatie qui vient tout juste d’adhérer à l’UE. Plus grave, les partis « europhiles » de droite, du centre et de gauche sont laminés, et seront minoritaires dans ce Parlement à qui il appartient désormais d’investir le président de la Commission choisi au sein du parti ayant recueilli le plus de suffrages à l’échelle du continent.
En France, où la participation est de 35 %, l’UMP arrive, certes, en tête avec 19 %, mais talonnée par le FN à 18,5 %. Le PS s’effondre à 14,5 %, le Front de gauche obtient 12 %, l’UDI 8 %. Les Verts échouent, à quelques centaines de voix près, à franchir la barre des 5 %. La surprise est créée par la liste « L’Europe des familles », qui obtient 9 % des suffrages et 7 députés, en dépit du matraquage négatif dont elle a été l’objet dans la quasi-totalité des grands médias.
Dans les autres grands pays européens, à l’exception de l’Allemagne, les résultats sont à l’avenant : en Grande- Bretagne, c’est l’UKIP, partisan d’un retrait du royaume de l’UE, qui arrive en tête, devant les travaillistes. En Écosse, le scrutin est un plébiscite en faveur d’Alex Salmond, le premier ministre indépendantiste. En Espagne, les partis traditionnels (PP et PSOE) subissent une déroute, au profit des « Indignés de la Puerta del Sol » en Castille et en Andalousie, et des séparatistes de droite et de gauche en Catalogne et au Pays basque.
En Italie, c’est la déroute pour les europhiles du centre-gauche de Bersani et du centre de Mario Monti. La Ligue du Nord exige la démission du gouvernement et un référendum sur l’indépendance de la Padanie. La crise la plus grave, cependant, éclate en Belgique, où les élections législatives ont eu lieu le même jour. La Nouvelle Alliance flamande de Bart De Wever obtient la majorité absolue des suffrages en Flandre, et lance le soir même un ultimatum aux francophones : soit ils acceptent la fédéralisation du royaume aux conditions flamandes, c’est-à-dire en vidant l’État fédéral de toute substance autre que protocolaire, soit la Flandre proclame unilatéralement son indépendance.
Le 2 juin, dans un sommet de crise des 28 à Bruxelles, Angela Merkel et ses alliés imposent leur loi : les pays ne souscrivant pas à l’« Agenda 2020 » devront quitter la zone euro. Le tsunami électoral en France a provoqué un putsch à l’UMP. Nicolas Sarkozy, dans une déclaration solennelle, le 25 mai à 22 heures, de son QG de la rue La Boétie, appelle « tous les militants et sympathisants de l’UMP à se rassembler derrière lui pour sauver le pays du désastre ». Au cours d’une réunion secrète à la Lanterne, Nicolas Sarkozy et François Hollande concluent un pacte : la droite ne cherchera pas à déstabiliser le gouvernement avant l’échéance présidentielle de 2017 à la condition que la France accepte l’« Agenda 2020 » lors du sommet de Bruxelles… Dany Cohn-Bendit annonce, au Journal de 20 heures du 26 mai, qu’il restera au Brésil après la Coupe du monde de football qu’il doit commenter pour Canal+ et qu’il a fait une demande de  naturalisation à Dilma Rousseff. 
La première victime française de ce bouleversement, ironie de l’histoire, se nomme Peugeot. Thierry Peugeot est exclu du conseil de surveillance de PSA le 27 mai 2014, alors qu’est rendue publique la nouvelle de la prise de contrôle de PSA par Volkswagen, tenue secrète en raison des élections.[/access]

*Photo : Soleil.

Mariage gay : Scènes de la radicalisation ordinaire

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C’est regrettable, mais c’est ainsi. La loi Taubira ne semble pas passer parmi les Français, même de gauche, et même homo, avec l’aisance et la grâce d’un bonobo travaillant sa régulière. N’était-ce pourtant pas le projet phare du nouveau Président, ce changement, enfin !, cette rupture tant espérée d’avec le monde d’avant ? La France ne devait-elle pas, grâce à cette révolution d’alcôve, entrer de plain-pied dans la modernitude ? Et, par là même, nous refaire sa grande spécialité : éclairer le monde ? Les peuplades obscurantistes qui jouent encore à papa-maman allaient recevoir la lumière gendriste, pleurant de reconnaissance.
Seulement, il y a toujours des vieux cons, et même des jeunes, qui chahutent. Qui veulent pas ! Et ils ne se contentent pas de bouder ou ronchonner, comme au bon vieux temps, non,  ils défilent, vont sur les plateaux télé, pétitionnent et manifestent comme un soixante-huitard indigné. On peut les ignorer, les minimiser, feindre de ne pas les voir ni les entendre, mais le problème, c’est qu’ils se reproduisent. Par voie naturelle. C’est-à-dire qu’ils font des émules et qu’avec leurs prompts renforts, ils commencent à devenir nombreux avant même d’arriver au port.
Si on ne peut plus les ignorer, la meilleure technique est sans nul doute de les ridiculiser. Ca marche plutôt bien avec Boutin, mais ça coince pour la majorité d’entre eux qui refuse,  avec un acharnement de mauvais goût,  à correspondre aux clichés de la France moisie.
Alors que faire ?
Puisqu’on ne peut pas en faire des abrutis, il convient d’en faire des gens dangereux. Très. Il  faut un martyr à la cause taubirienne. Deux, ce serait encore mieux, d’ailleurs. Combien de lois ne sont pas passées grâce à un fait divers odieux ? Sans l’affaire de Carpentras, la loi Gayssot serait-elle passée si aisément ?
Or, depuis que deux homosexuels se sont fait épouvantablement agresser le 7 avril, dans la nuit, en plein Paris, on tient enfin l’argument massue : il faut combattre l’homophobie ! Car celle-ci mène en droite ligne à ces répugnantes exactions que nul ne peut absoudre.  Certains noteront qu’on ne voit pas très bien en quoi le mariage pour tous mettrait un frein à l’homophobie. D’autres pointeront que les potes à Frigide, avec leur T-Shirt rose et leurs poussettes, ne ressemblent pas trop aux casseurs  de pédés avinés qui habituellement se vantent de ce genre de saloperie.
Contentons-nous de rappeler qu’en France, il y 2 000 agressions par jour. D’hommes, de femmes, d’enfants, d’homos, d’hétéros (le plus souvent, puisqu’ils sont plus nombreux), de bi, de trans, d’abstentionnistes de la quéquette, de nymphomanes ou d’éjaculateurs précoces.  Et que comme on n’a toujours pas identifié les agresseurs, il semble fort hardi de présumer de leur motivation. Connaissaient-ils seulement les orientations sexuelles de leurs victimes ? Rien ne le laisse supposer.
Peu importe. La messe est dite, l’homophobie tue. Seule la loi Taubira pourra à l’avenir nous en protéger.  Amen.

Le mariage gay au commissariat : Ma garde à vue comme si vous y étiez

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garde vue mariage

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« On perd notre temps ici chef ! » lance un membre de la brigade anticriminelle. Il est vrai qu’à 2 heures du matin, dans la cour du commissariat à Marx Dormoy, il n’y a que peu de criminels. Voire pas du tout. En réalité il n’y a que nous : 24 femmes, 23 âgés de 18 à 24 ans et une mère de famille, et 43 hommes (dont deux mineurs). Le crime qui nous amène au commissariat ? Un sitting non autorisé derrière l’Assemblée Nationale, pour témoigner notre soutien aux parlementaires opposés au mariage pour tous.
Quand les gendarmes nous ont interpellés et nous ont fait traverser Paris, des Invalides au XVIII° en passant par le Pont Alexandre III, le boulevard Sébastopol et Barbès, nous nous attendions au plus à quelques minutes d’attente avant de subir un contrôle d’identité, et d’être relâchés dans la nature. Mais l’attente dura 17h.
Dans la cour du commissariat, les relais se succèdent et on comprend qu’il n’est pas du tout fait pour nous accueillir : les gendarmes sont remplacés par des policiers, eux-mêmes supplantés par la BAC.  Au départ, les gendarmes font fuser des « à demain » enjoués, suivis des rires des hommes-tortues. On discute avec eux et ils se font rassurants : nous serons chez nous à temps pour aller en cours, aucun souci à se faire ! On parle de notre engagement contre le projet de loi Taubira. La plupart ne craignent pas de nous dire qu’ils sont d’accord avec nous… mais que quand même, on leur fait bien perdre leur temps : eh oui, pendant ce temps-là, les (vrais) criminels courent dans les rues de Paris  !
Après quelques heures de répit où, posée sur le sol, je fume tranquillement des cigarettes, vient le moment du verdict : « Vous êtes en garde à vue depuis 00:50« . Rapide coup d’œil sur ma montre : il est 4h, je suis en garde à vue depuis 3h10 et personne ne me l’avait dit. Le fonctionnaire de police a l’air absolument exaspéré. Il vocifère contre ce « gouvernement de merde » , ces ordres d’ « en-haut » , qui le contraignent à entamer ces procédures « inutiles ». Il me propose un avocat, je le regarde : « Non franchement, c’est pas nécessaire et ça vous fera peut-être sortir plus tôt . D’accord, ni médecin, ni avocat, et pour le coup de fil on verra plus tard : pas besoin de réveiller la famille en pleine nuit ! Avant de m’expédier vers la fouille, il me lance un « bon courage et pas d’inquiétude : vous serez sortis pour le déjeuner ».
On m’introduit dans une salle carrelée dans laquelle je retrouve une petite dizaine des 67. Les policiers rejoignent notre discussion : « De toute façon les jeunes, vous avez pas les bons combats ! C’est pas ça le vrai défi aujourd’hui en France, vous feriez mieux de vous préoccuper de l’islam franchement ! Surtout vous les filles… » lance le premier, un peu hors-sujet. « Et puis le problème avec votre truc c’est que c’est mou. Il faut être plus violents, hein ». À 4h30, ces paroles prononcées par des policiers qui viennent de me mettre en garde à vue me mettent hors de moi : ils nous arrêtent alors que nous sommes pacifiques et silencieux, mais nous enjoignent à plus de violences dans le futur ?!
La fouille me fait horreur. On me démunit de mon soutien-gorge, on fouille mon sac, on me retire ma montre… Je réalise ce qui est en train de se passer et les larmes montent, sans couler. Les deux jeunes femmes sont délicates et puis comme elles disent : « pas de crachats ni d’insultes, c’est déjà une bonne soirée » ! Je suis accueillie à grands cris par mes compagnes d’infortune. Je compte rapidement : 24 en tout. La cellule est souillée du vomi de sa précédente occupante, un quart est donc totalement impossible à occuper. On se marche un peu dessus, impossible de dormir. Pour pallier l’ennui et se donner du courage, on se met à chanter : la bande-son entière des Choristes y passe, puis Fanchon, « Rendez-nous nos soutifs » et ensuite Non rien de rien (version La Manif Pour Tous), jusqu’à l’hymne du PSG réclamé par un des agents de police. Apparemment, on les fait bien rigoler. Dès que le technicien de surface arrive, ils nous mettent dans le couloir le temps de récurer la cellule. On découvre alors avec stupeur que les mineurs sont menottés à un banc. Ils sont choqués. Un policier se lance dans un speech : il nous explique à quel point il trouve injuste de nous retenir. Des sanglots dans la voix, il arrache son insigne : « Si c’est ça la France… » Nous sommes touchées par ce témoignage inattendu. Certaines tentent une expédition aux toilettes : chiottes à la turc, pas de portes qui ferment, et un robinet pour 67 donc… elles sont rebutées ! Les policiers nous font des faveurs, nous laissant emporter des bouteilles d’eau dans les cellules. La chaleur moite insoutenable nous empêche de dormir, les chants reprennent, on tente cette fois de réveiller les garçons, et on se lance dans un « C’est bâbord, bâbord, bâbord c’est bâbord qui crie le plus fort ! » Les policiers sont confiants : on devrait être relâché vite demain matin.
Panique à bord à 7h30 : changement d’équipe, et celle-ci est moins permissive que celle de nuit. On nous confisque les bouteilles d’eau « en même temps, vous êtes en garde à vue, c’est un peu le principe de la privation de liberté, hein ». On ne nous donnera plus à boire qu’une briquette de jus d’orange. Un litre d’eau pour 24 en dix-sept heures, c’est léger. Tout le monde commence à s’inquiéter : est-ce que nos parents ont été prévenus ? Et les employeurs ? On peine à obtenir une réponse. La jeune flic refait une liste des personnes à contacter. On nous dira par la suite que c’est bon, mais on apprendra en sortant que la plupart de nos proches n’ont jamais été appelés. Pour l’instant, la jeune femme nous informe que nous serons dispatchées dans des commissariats parisiens dans la matinée par groupes de 2 ou 3. On commence à s’inquiéter : seul le nombre nous empêche de craquer ; à deux ou trois, ce sera la panique. Pour la première fois, on nous explique que l’on n’a aucune idée de combien de temps la garde à vue va durer, et qu’elle pourrait bien se prolonger pour durer 48 heures. Quelques filles pleurent, d’autres les consolent, certaines dorment encore. Les médecins et avocats arrivent : ils sont hallucinés par les conditions de détention. Ils interdisent aux flics de remettre les filles qu’ils voient dans la cellule. Celles-ci demeurent dans les couloirs. Une demi-heure après le début des consultations, un gradé débarque : toutes les cellules sont ouvertes et on nous dit qu’on est désormais libre de circuler dans les couloirs des cellules. On peut enfin respirer. Le couloir prend des airs de colonie de vacances : 67 jeunes avachis à même le lino jaunâtre, en train de parler, roupiller, chanter… Les policiers se marrent bien, ils nous filment et nous prennent en photo avec leur téléphone ! On apprend que finalement on ne sera pas divisé. Les auditions commencent. Nouveau face à face pour moi avec un policier : identité, adresse, on raconte les faits et puis on répond aux questions « saviez-vous que la manifestation était interdite ? », « pourquoi n’avez-vous pas bougé ? », « qui vous avait prévenue ? ». À cette question, le policier lève la tête et me dit « Vous n’êtes pas obligé de donner de nom hein ! », tout sourire. Je comprends le message. La déposition est brève et je retourne m’asseoir avec mes camarades.
Les surveillants tournent. On comprend qu’on les saoule : 67 dans un couloir, ça résonne. Quand vient l’heure du déjeuner, certains entonnent un bénédicité : les flics hallucinés nous regardent, et filment cette scène unique. On n’a aucune idée de l’heure qu’il est. Le temps semble s’être arrêté. Et tout à coup on entend des cris. Un des 67 se lève et regarde par la fenêtre : « Des drapeaux ! Y’a des drapeaux ! Ils nous attendent ! ». Sans nouvelle de l’extérieur depuis des heures, on ne sait pas ce qu’il s’y dit : sommes-nous dépeints comme de dangereux extrêmistes ? Est-ce que la manif pour tous a soutenu notre action ? Apparemment oui, les drapeaux de LMPT flottent à nos pieds.
Deux députés viennent nous rendre visite, accueillis par des bravos et des mercis. Pour l’occasion, on nous vire du couloir central et on divise la troupe entre le hall et le couloir du fond. Leur passage est bref mais il remonte significativement le moral des troupes : ils sont venus nous soutenir, notre garde à vue est donc médiatisée et politisée. On est rassuré aussi, ils ne vont pas nous garder 24 heures de plus sans raison si les médias regardent. La fatigue et la lassitude, mêlées à l’impatience et au manque de nicotine pour les fumeurs, suffit à créer des conflits : ceux qui ont choisi un avocat reprochent aux autres de ne pas en avoir pris, et inversement. Les policiers sont plus tendus aussi. On n’arrête pas de leur demander l’heure, ou des nouvelles qu’ils n’ont pas, et le ton monte plus facilement. L’eau est toujours en accès limité. Nos déplacements sont eux aussi plus limités que le matin : le commissariat accueille de « vrais criminels » et il ne faut pas que nous prenions le risque de les croiser. On nous explique alors que c’est aussi pour ça que nous étions si nombreuses cette nuit dans les cellules.
En une seconde, la tension retombe quand la jeune flic de l’accueil qui nous a mené la vie un peu dur repose son téléphone : « Eh arrêtez de parler si fort, okay ? On va vous relâcher là, alors on se détend. » Silence dans la salle. On se regarde. Cris de joie. Une demi-heure plus tard, on nous appelle un à un, on récupère nos affaires. Je suis la troisième appelée. Le policier qui s’occupe de moi me fait signer les papiers, je récupère mon « Rappel à la loi », il me dit « tu remettras ton soutien-gorge ailleurs ». Forcément, avec la porte ouverte et le monde partout, pas question de le faire ici ! J’attends les dix premiers des 67. On nous conduit à la sortie. Le soleil brille et la porte s’ouvre. Micros, caméras, journalistes. Je tourne la tête et m’éloigne. On nous hèle, on nous félicite, mais je ne suis pas vraiment fière. On nous propose une orange « pour les prisonniers ». Je refuse et m’allume une clope. Des bras m’attrapent, des amis sont venus me chercher. Je suis reconnaissante mais je tremble : « ça va ! Vous inquiétez pas, ça va ! Je vous raconterai ! »

*Photo : nicolabricot.