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Venezuela : Voyage au pays du bolivarisme réel

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chavez venezuela uzcategui

Le 5 mars à 16 h 25, le président vénézuélien Hugo Chavez poussait son dernier soupir. Ainsi s’achevait l’ascension du petit colonel imprégné de catholicisme social et de nationalisme dont les modèles s’appelaient Simon Bolivar[1. Héros de l’indépendance des colonies espagnoles latino-américaines, dont le mythe nourrit la politique vénézuélienne depuis l’indépendance du pays en 1813. La création, en 2005, de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) dont les principaux membres sont le Venezuela, Cuba, la Bolivie, l’Équateur et le Nicaragua, constitue une forme d’hommage à son nationalisme continental.], Che Guevara et… Juan Peron. Des références pas toujours lisibles sous nos cieux républicains, où le tonitruant Jean-Luc Mélenchon, faute de pouvoir embaumer son idole, a interdit tout droit d’inventaire pendant que la droite libérale tempêtait contre le « satrape rouge » de Caracas. Deux mystifications parallèles à l’origine d’une légende – rouge ou noire – qui brouille un peu plus l’itinéraire et le véritable  bilan du « Comandante ».
Pour nous libérer des œillères idéologiques, remontons aux sources du chavisme.[access capability= »lire_inedits »] Après le coup d’État raté de 1992 et la brève incarcération du putschiste Chavez, le premier cercle de ses fidèles créa le Mouvement bolivarien révolutionnaire (MBR) et s’attacha les services du théoricien péruvien Norberto Ceresole. Issu de la mouvance nationaliste- révolutionnaire, ce dernier fit ses classes chez les Montoneros, ces jeunes de la gauche péroniste. Ceresole fournit une armature intellectuelle au MBR en théorisant le rôle de « l’homme fort » en lien direct avec le peuple et l’armée[2. Norberto Ceresole, Caudillo, Ejército, Pueblo : la Venezuela del Comandante Chavez, Al-Andaluz, 2000. L’auteur fut exclu du mouvement chaviste au début des années 2000 après la publication de certains écrits négationnistes. En 2006, Chavez reconnut publiquement l’estime intellectuelle qu’il continuait à lui porter.]. Cette construction doit beaucoup à l’Argentin Juan Peron, époux de la célèbre Evita. Au cours de ses deux mandats présidentiels (1946-1955 et 1973-1974), celui-ci tenta d’esquisser une troisième voie « justicialiste » entre collectivisme et libéralisme. L’entretien d’un culte du sauveur à vocation sociale fait d’Hugo Chavez le chaînon manquant entre Peron et Guevara, le défunt président vénézuélien ayant officiellement institué le « socialisme du XXIe siècle » dans son pays de 28 millions d’habitants.
Or, comme nous le rappelle l’anarchiste vénézuélien Rafael Uzcategui[3. Rafael Uzcategui, Venezuela : révolution ou spectacle, Spartacus, 2011.], Chavez a renforcé le capitalisme d’État sans en menacer les fondements libéraux. Le mythe du « président des déshérités » achoppe sur le mur de l’Histoire : mis à part la parenthèse néolibérale ouverte à la fin des années 1980 à Caracas, en réaction au décrochage de la monnaie vénézuélienne par rapport au dollar, l’État social est une réalité tangible depuis 1958. Avant une décennie de coupes sombres dans les budgets, à laquelle Chavez put mettre fin grâce à l’accroissement des revenus du pétrole, l’État vénézuélien garantissait déjà la gratuité de l’instruction et des soins médicaux, subventionnait le panier alimentaire de base et exécutait de vastes programmes de logements sociaux. 85 % des petits Vénézuéliens bénéficiaient d’une instruction primaire complète en 1989 et la Sécurité sociale fut instituée dès 1966… mais démantelée en 1997.
Un an plus tard, Hugo Chavez entrait au palais présidentiel de Miraflores, démocratiquement élu, porté par une demande sociale sans précédent. Fidèle à la tradition corporatiste, il associa État, syndicats enrégimentés et armée pour impulser ses programmes d’urgence en direction des masses. Ces « missions » lancées au lendemain de la tentative de putsch antichaviste de 2002, lorsque le régime ne s’était pas encore attiré les bonnes grâces du patronat, se substituaient aux politiques publiques. Leur efficacité relative dans des secteurs en crise tels que l’éducation et la santé sont à mettre au crédit de la République bolivarienne. Mais cette modeste médaille trouve son revers dans plusieurs domaines, dont l’habitat : tandis que le mal-logement dans des bâtiments vétustes ou insalubres touche un Vénézuélien sur deux, les programmes annuels de construction stagnent à un niveau de moitié inférieur à la moyenne des années 1990. L’impéritie de l’État bolivarien ne s’arrête pas là. Non content d’embaucher systématiquement des fonctionnaires en CDD, le pouvoir chaviste se mue en patron-voyou lorsque l’insertion de son économie dans la mondialisation est en jeu. En mai 2009, Chavez annonce la commercialisation prochaine d’un téléphone portable « vénézuélien » vendu 7 dollars. Ce petit bijou technologique, fabriqué en Chine, est assemblé dans une zone franche de la République bolivarienne par l’entreprise mixte Vetelca, laquelle emploie des centaines d’ouvriers précaires sans couverture sociale. Soumis à des cadences de travail frénétiques, les employés de la manufacture risquent le licenciement s’ils adhèrent à un syndicat. Dans son allocution officielle prononcée en mars 2007, le Président avait prévenu : au nom de l’intérêt national, « les syndicats n’ont pas à être autonomes… Il faut que ça cesse » !
Qu’elle soit ou non portée à son crédit, on impute enfin à Chavez la paternité de la nationalisation de l’exploitation du pétrole, décision intervenue… en 1975. Peu d’observateurs notent que son gouvernement a partiellement privatisé le secteur pétrolier. Au milieu d’une batterie de mesures sociales, le référendum constitutionnel de 2007 a ainsi autorisé la création d’entreprises mixtes possédées à 40 % par une société privée – généralement une multinationale comme BP ou ExxonMobil − qui reversent 40 % des revenus de l’extraction pétrolière à des capitaux privés, moyennant le paiement d’un tribut à l’État. Hélas, l’ouverture du marché du pétrole – et plus récemment du gaz – aux multinationales ne contribue que très peu au développement de l’économie locale. Les supertankers pleins d’or noir qui quittent chaque jour les ports vénézuéliens pour les États-Unis symbolisent l’échec de la stratégie d’industrialisation bolivarienne. Dopé aux importations, le pays ne parvient toujours pas à assurer son autosuffisance alimentaire. C’est aussi cela, le bilan du bolivarisme « réel ».[/access] 

Mariage gay : choses vues au Jardin du Luxembourg

manif mariage paris

Vendredi soir, place Edmond Rostand, Paris VIe. En face des grilles du Luxembourg, Frigide Barjot et ses troupes toutes de rose vêtues boivent tranquillement un verre à la terrasse d’un café. À quelques pas des instigateurs de la « Manif pour tous », des escadrons de CRS descendus de leurs fourgons font face à des centaines de jeunes. « Hollande démission » entend-on ici et là, pour réclamer l’abrogation du mariage pour tous voté la veille au Sénat, et plus si affinités. La majorité des manifestants, à l’exception de la poignée de provocateurs qui rêve d’en découdre avec la maréchaussée, fait bonne figure, habillés dans la mode Versailles ou Neuilly-Auteuil-Passy, ces fiefs de la droite conservatrice, souvent catholique (horreur, malheur !) qui entend bien faire vaciller le projet de loi Taubira. La vision de ces manifestants moins rupins que les bourgeois du coin, réclamant des parents pour tous, a quelque chose d’incongru. Le vieil habitué des foules syndicales du 1er mai que je suis est frappé par la beauté de certaines indignées de droite offrant un tout autre spectacle esthétique que les défilés CGT ou FO où j’ai naguère roulé ma bosse. Pour un ancien coco, il est inhabituel de voir la jeunesse de droite sortir dans la rue, de l’entendre scander des slogans aussi idiots que sa cousine de gauche (« dictature socialiste » vaut bien « CRS SS » !)… et provoquer la colère des riverains. Quelques scènes de voisinage auraient déridé les pires pisse-froid : ainsi de certains habitants du quartier latin, haranguant la manif du haut de leur balcon : « fascistes ! ». La tolérance a bon dos lorsqu’on voudrait dormir tranquille. En bas, on réplique avec plus ou moins d’esprit : « salafistes », « bourgeois » ! Ouïe, vu les prix du quartier, l’attaque fait mal.
Des grilles du palais du Luxembourg, la masse reflue vers la rue Soufflot pour se regrouper autour du Panthéon, les drapeaux tricolores à bout de bras. Les jets de gaz lacrymogène par sprays n’y sont pas pour rien : les forces de l’ordre savent comment diriger et contrôler la manif sans en victimiser les figures de proue. Il y aura bien quelques crétins pour dénoncer le « gazage » des opposants au mariage pour tous. Ceux-là n’osent pas encore parler de déportation, mais ça viendra. En terre de France, l’inflation lexicale se porte aussi bien que la concurrence victimaire. Mais laissons là les comparaisons ineptes.
Une majorité de jeunes manifestants n’a cure des polémiques. Ils brillent par leur spontanéité, qui leur fait commettre de lourdes erreurs stratégiques. Marcher dans la rue à dix heures du soir, après l’adoption du texte de loi par le Sénat leur vaut les foudres des médias, aujourd’hui en quête de « radicalisation » comme hier de « droitisation ». Antiparlementaristes, ennemis de la démocratie : on leur renverra dans les gencives le 6 février 1934 ! Il y a pourtant loin des ligues nationalistes de l’époque aux Marianne défilant en bonnets phrygiens rose : les premiers fustigeaient la démocrassouille et le principe un homme = une voix, là où les seconds réclament à cors et à cris un referendum. Populistes, diront certains. J’aimerais qu’ils le soient un peu plus, mais j’y reviendrai. Petit à petit, une atmosphère bon enfant inonde la manif, encouragée par les émissions sporadiques de lacrymo : dans l’adversité naissent les héros. Près du couvent des Bernardins, des martyrs autoproclamés sortent leur missel, offrant aux éventuelles caméras présentes sur place le cliché du réac catho obsessionnel, non loin de jeunes curés en soutane. Une frange plus bigarrée donne une petite touche diversitaire au cortège clairsemé. Autour de la rue de la Harpe, une foule éparse se fraie un chemin entre les restaurants pour touristes. Il s’agit désormais de faire bloc devant les dernières voitures de CRS. Dès le croisement des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain, la masse se disperse pour rejoindre ses pénates. Il est presque minuit et leurs parents sont couchés.
Peu importe l’heure, pourvu qu’ils aient l’ivresse des cimes urbaines. Si les plus lucides savent le combat plié, leur baroud d’honneur a quand même du sens. Après le mariage pour tous, sonnera l’heure de la rigueur pour tous. Sur ce coup-là aussi, on aimerait qu’ils descendent dans la rue pester contre le marché dérégulé. Mais chacun voyant midi à sa porte, la convergence des luttes n’est pas pour demain.

*Photo : -ANFAD-.

Mendiant et orgueilleux

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albert cossery andrau

« Je suis un écrivain égyptien de langue française » ; « Je n’ai aucun attachement aux biens matériels, je n’ai rien » ; « Je suis contre l’épargne, si j’avais des dents en or, je les aurais vendues » ; « Je n’aime pas la campagne, je ne peux pas critiquer les arbres, j’aime critiquer les êtres humains. Je suis un homme du macadam » ; « Il y a des imbéciles qui écrivent chaque jour parce qu’ils sont contents de ce qu’ils écrivent. Moi, je ne suis jamais content » ;« C’est terrible d’être écrivain et d’être lucide parce qu’on se rend compte que c’est mauvais et c’est toujours mauvais et puis on s’arrête parce qu’on ne peut pas faire plus » ;« Il n’y a que les femmes qui m’intéressent » ;« Une jolie femme est toujours à mon goût » ; « Je ne peux pas écrire une phrase qui ne contienne pas une dose de rébellion sinon elle ne m’intéresse pas »… À travers ces quelques paroles extraites d’un reportage de Pierre-Pascal Rossi réalisé pour la Télévision Suisse Romande en 1991, Albert Cossery s’était livré à sa façon, misanthrope et brutale. Lui d’habitude si rare, avait accepté l’invitation du journaliste à revenir en Egypte, retrouver le peuple miséreux du Caire, sa philosophie naturelle et sa drôlerie éclairée.
Qui était donc cet Albert Cossery ? Le premier mari de Monique Chaumette, l’ami de Camus et Miller, l’infatigable marcheur du boulevard St-Germain, l’ermite de la chambre 58 de l’Hôtel La Louisiane situé rue de Seine, l’oriental, l’écrivain à la paresse légendaire, tout ça et bien plus encore. Un indigné qui avait de l’allure et des lettres. Il avait débarqué après-guerre à Paris parce qu’il n’existait pas une autre ville dans le monde où un écrivain devait vivre, respirer, manger, regarder les femmes et accessoirement écrire. Dans cette société qui, chaque jour, nous ensevelit un peu plus, il faut relire l’œuvre d’Albert Cossery (né au Caire en 1913 et disparu à Paris en 2008).
D’abord parce que son écriture infiniment drôle et brûlante réchauffe le cœur. Ensuite, parce que son mépris des puissants est jouissif et salutaire à une époque où le moindre gradé fait régner la terreur autour de lui. Enfin, parce qu’un écrivain et pas un romancier, il tenait à cette distinction, qui nous fait rire, est un cas rarissime dans la littérature dite de qualité. Quand on referme un livre de Cossery, on se dit que la vie, malgré tout, mérite d’être vécue. Je plains et jalouse à la fois ceux d’entre vous qui n’ont pas encore ouvert un livre de lui. Rassurez-vous, il en a commis « seulement » huit en quarante ans de « carrière » ce qui pour lui était déjà un travail énorme et le signe d’un stakhanovisme méprisable.
Vous ne pouvez guère vous tromper, chacun de ses romans, brûlots de sensualité et d’hilarité, a des vertus apaisantes. Contrairement aux écrits révolutionnaires qui nous poussent à combattre le Mal, à nous transformer en suffragettes hystériques, Cossery ne demande rien à ses lecteurs. Il n’attend rien d’eux. Sa philosophie se résume à faire preuve en toute circonstance d’une paresse élégante, d’un détachement absolu devant les aberrations du monde moderne. Vous trouverez chez lui ces fameux damnés de la Terre qui se comportent comme des princes. Dans leur puanteur abjecte, leur misérabilisme écœurant, leurs corps démembrés, ils vous narguent, vous mettent mal à l’aise. Formidable leçon d’humilité pour tous les Occidentaux qui observent la misère des pays pauvres avec gourmandise et déférence. Le décor de Cossery n’a pas varié, il nous fait pénétrer dans les rues du Caire, nous plonge dans une cour des miracles où les estropiés sont applaudis comme des rois et les mendiants vénérés comme des dieux. La lecture de Cossery est éminemment subversive car elle pousse les Hommes à vivre loin du tumulte et des passions puériles. L’argent est fait pour être dépensé, la journée pour dormir, la nuit pour l’amour. Un programme politique des plus enthousiasmants.

Monsieur Albert – Cossery, une vie – Récit de Frédéric Andrau – Editions de Corlevour, 2013.

Un guerrier nommé Debord

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guy debord bnf

« Trésor national » : cette distinction  accordée à Guy Debord (1931-1994) par le ministère de la Culture, en 2008, l’aurait peut-être fait sourire. Cette reconnaissance posthume est forcément suspecte aux yeux de ses thuriféraires gauchistes. Comme pour poser une pierre supplémentaire dans le jardin de ses admirateurs post-situationnistes, la Bibliothèque nationale de France consacre actuellement une exposition entière à notre dernier penseur et écrivain classique[1. « Guy Debord. Un art de la guerre », BNF. Du 27 mars au 13 juillet 2013.].
« Classique », dites-vous ? Voilà qui défrisera les amoureux transis de l’Internationale situationniste (1957-1972) vouant un culte posthume à son illustre fondateur. D’emblée, une question fuse : comment cet indécrottable marginal, qui bouda radios et télévisions jusqu’à sa mort, peut-il connaître les honneurs de la bureaucratie culturelle ? Avec la sottise des maximes proférées sur le ton de l’évidence, d’aucuns vous répondront que le révolutionnaire « situ » était nécessairement récupérable par l’industrie du divertissement.
Si Debord est à la fois classique et maudit, au même titre que Barbey d’Aurevilly, ce n’est pas seulement par son style d’écriture, tout en virtuosité Grand Siècle. Ne nous laissons pas tromper par la virulence acide de ses derniers pamphlets, écrits en réponse aux odieuses accusations dont il fut l’objet après l’assassinat de son ami et éditeur, Gérard Lebovici, en 1984. On y lit des aphorismes mélancoliques − « Je n’ai jamais cru aux valeurs reçues par mes contemporains et voilà qu’aujourd’hui personne n’en connaît plus aucune »[2.  Panégyrique, tome premier, éditions Gérard Lebovici, 1989.] – ou mordants – « Je ne suis pas un journaliste de gauche : je n’ai jamais dénoncé personne »[3. « Cette mauvaise réputation… », Folio-Gallimard, 1993.] – proches des meilleures saillies cioranesques.[access capability= »lire_inedits »]
Si ses réflexions désabusées passent aisément pour cyniques, jusqu’à son suicide surprise, quelques semaines avant la diffusion d’une soirée spéciale « Debord » sur Canal+, G. D. resta en guerre contre l’ordre établi. Mais à l’ère du « spectaculaire concentré », dont les principaux traits sont le « renouvellement technologique incessant ; la fusion économico-étatique ; le secret généralisé ; le faux sans réplique ; un présent perpétuel »[4. Commentaires sur la société du spectacle, éditions Gérard Lebovici, 1988.], ces vérités vous attirent les pires anathèmes. Dès les années 1970, délaissant peu à peu le messianisme et les utopies techniciennes d’ultra-gauche, l’inspirateur enragé de 68 met au point une critique non moins radicale de la science et de la technique modernes[5. Une inflexion que confirma la publication tardive de La Planète malade (2004), opus écrit une bonne décennie avant le rapprochement de Debord avec l’Encyclopédie des Nuisances de Jaime Semprun, en 1985-1986.], au-delà des catégories et clivages établis. Moraliste, styliste et clinicien de la modernité, Debord assortit l’éclat de son style d’une perpétuelle remise en cause de ses positions théoriques.
Grâce aux notes éparses rédigées entre 1984 et 1994, restées jusque-là inédites, la Bibliothèque nationale montre cet examen de conscience permanent: « A-t-il souhaité un changement révolutionnaire dans la société ? On est en droit de se le demander », s’interroge-t-il à la troisième personne[6. « Les erreurs et les échecs de M. Guy Debord par un Suisse impartial », fonds Debord de la BNF.]. Et notre procureur/accusé de développer son réquisitoire : « Les ruptures avec quasiment tout le monde accompagnent toute sa vie. » Constant, Raoul Vaneigem et autres René Riesel ne le démentiront pas : congédiés l’un après l’autre d’une I.S. qui ne compta jamais plus de quelques dizaines de membres répartis entre Paris, Copenhague, Bruxelles, Amsterdam et Rome, ils finirent par oublier leur ambition collective d’un dépassement révolutionnaire de l’art. Qu’à cela ne tienne : Debord poursuivit sa route seul, refusant d’enfourcher la monture du guide spirituel du prolétariat.
« Un art de la guerre », annonce l’exposition de la Grande Bibliothèque. Avant d’en déchiffrer le mystère, le quidam s’engouffrera au hasard dans l’une des salles de projection  pour y découvrir tous les films de Debord, à la regrettable exception des Hurlements en faveur de Sade (1952). Qu’importe, il se consolera avec In girum imus nocte et consumimur igni (1978), magnifique récit allégorique de l’épopée « situ ».Soudain, une voix lancinante vous glisse à l’oreille : « Les spectateurs ne trouvent pas ce qu’ils désirent ; ils désirent ce qu’ils trouvent »[7. Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu’hostiles, qui ont été jusqu’ici portés sur le film « La Société du Spectacle », un film de Guy Debord, 1975.]. Après les projections, vous vous ruerez sur les 600 fiches de lecture qui jalonnent la vie de papier de Guy-Ernest. Lecteur compulsif du cardinal de Retz – auquel il emprunta le patronyme de « Gondi » pendant Mai-68 – Shakespeare et Baudelaire, tout autant que de Lautréamont ou de Cravan, Debord arrache décidément toutes les étiquettes dont on l’affuble. Un pas de trop et l’imagination arrive au pouvoir. Ici, le titre de l’exposition prend tout son sens. « Aucune époque vivante n’est partie d’une théorie : c’était d’abord un jeu, un conflit, un voyage »[8. In girum imus nocte et consumimur igni,un film de Guy Debord, 1978.] entendiez-vous tout à l’heure, psalmodié d’un ton monocorde. Ici et là, jaillissent les slogans qui fleurissaient sur les murs du Quartier latin pendant le joli mois de mai – « Ne travaillez jamais » ou « Vivre sans temps mort et jouir sans entraves ». Plus loin, d’innombrables détournements de citations et de brochures de journaux vous assaillent. Belle illustration de la révolution en actes que ces mots d’auteurs détournés par le jeune Guy-Ernest dans ses Mémoires… écrites à moins de 25 ans ! D’une salle l’autre, on comprend que le jeu est l’envers de l’aliénation. Lorsque l’homo ludens retrouve ses semblables − autant que lui-même − dans des dérives improvisées dans Paris, le jeu s’appelle « psychogéographie ».
Clou du parcours initiatique, au détour d’une galerie, l’hommage de Debord à Clausewitz et Machiavel est un grand et bel objet, tout de bois sculpté. Ce « kriegspiel » (jeu de guerre) aux règles tortueuses, dessiné et breveté par Debord, transpose les règles ancestrales des grandes batailles de l’Histoire sur un échiquier figurant la guerre de mouvement. Allégorie de la vie devenue jeu, le plateau de la guerre symbolise l’exclusion progressive des anciens frères d’armes « situs » ainsi que l’esprit de sérieux qui doit commander toute véritable aventure ludique.
La visite achevée, nous nous plierons immédiatement à la sommation finale d’In girum : « À reprendre depuis le début. »[/access]

« Guy Debord. Un art de la guerre », BNF François-Mitterrand. Du 27 mars au 13 juillet 2013.

*Photo : Fonds Debord (BNF).

Isère de l’innovation

Il était une fois une vallée alpine pionnière de la recherche appliquée depuis cent cinquante ans. Traduisez  appliquée par industrielle : à Grenoble, depuis la découverte des pouvoirs magiques de l’hydroélectricité par Aristide Bergès en 1869, la science sert les intérêts de l’industrie. À tel point que La litanie des prophètes de la science appliquée grenobloise paraît sans fin : les Paul Janet, Georges Flusin, René Gosse, Félix Esclangon, Louis Néel et autres Michel Soutif ont traversé trois siècles et deux guerres mondiales d’innovation permanente en infiltrant peu à peu les rouages de l’Etat.
De la « houille blanche » version Bergès à l’énergie atomique, Grenoble est devenu le fleuron d’une certaine idée de l’homme, engagé dans la recherche scientifique pour les bienfaits de la nation en armes. Cette vérité enfouie apparaît au fil du dernier petit essai du collectif anti-industriel Pièces et Main d’œuvre, Sous le soleil de l’innovation. Le lecteur prendra conscience du rôle central joué par la technopole iséroise dans le développement du complexe militaro-industriel français, auquel hommes politiques de tous bords, universitaires et chercheurs rendent régulièrement hommage. Entre le Medef et la CGT, la même illusion lyrique règne : la technologie serait un moyen neutre au service d’une fin indiscutable et inexorable, l’émancipation humaine par la croissance. Tout le débat droite/gauche consiste à en  répartir les fruits au profit de la bourgeoisie ou des prolos aux manches pleines de cambouis. L’immense mérite de Pièces et Main d’œuvre  est de déboulonner la statue du productivisme au nom de la « honte prométhéenne devant les machines » (Günther Anders). Ces lointains descendants du général Ludd vont jusqu’à exhumer quelques pages oubliées du jeune De Gaulle, critique lucide et acéré du machinisme malheureusement résigné devant la roue de l’Histoire. Entre deux descriptions méticuleuses des avancées techno-industrielles hexagonales, PMO nous inocule quelques solides anticorps contre les mystifications gauchistes. Désespérément parés de lunettes antifascistes,  nombre de progressistes, naïfs ou malhonnêtes,  restent pressés « d’en découdre avec « la bête immonde » dont ils hallucinent le retour sous les trognes des Le Pen, père et fille, et de leurs électeurs. L’antifascisme aussi a toujours une guerre de retard. En fait, c’est l’état d’urgence écologique, la gestion de la pénurie travestie en « développement durable (…) qui justifie déjà le techno-totalitarisme » nous disent ces dignes disciples d’Illich et Charbonneau.
À l’heure où des multinationales de l’énergie investissent l’équivalent du PIB du Libéria dans la recherche sur de nouveaux codes génétiques, la maxime de Margaret Thatcher reste hélas de mise. « There is no alternative », répétait la dame de fer : qu’un Poutou ou qu’une Le Pen accède à l’Elysée après l’actuelle crise de régime, Mc Donald’s, Starbucks, OGM et centrales nucléaires n’arrêteront pas de tourner. Jusqu’à l’explosion finale ?

Pièces et Main d’œuvre, Sous le soleil de l’innovation. Rien que du nouveau ! suivi de Innovation scientifreak : la biologie de synthèse, L’échappée, 2013.

Le siècle où Satan est devenu sympa

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musee orsay bunuel

Elle est d’abord très séduisante, cette expo consacrée à « L’ange du bizarre » que l’on peut voir en ce moment à Orsay. On a le plaisir de découvrir des tableaux que l’on connaissait depuis longtemps pour les avoir vus plusieurs fois sur les couvertures de nos livres de poche de Poe, Huysmans ou Lautréamont – tel le célébrissime Cauchemar de Füssli (1781) avec son cheval hallucinant surgissant de derrière le rideau et son diable accroupi sur la belle dormeuse.
On visite maints lieux hantés, à commencer par la très amityvillienne Maison rose de 1893 de William Degouve de Nuncques, ainsi que sa Nocturne au parc royal de Bruxelles (1893) au bleu nuit inoubliable. On se refait une mémoire de cinéma avec les nombreux extraits proposés, du Nosferatu de Murnau (1922) au Frankenstein de Whale (1931), en passant par Rebecca d’Hitchcock (1940) et le rêve de Los Olvidados de Bunuel (1950) – autant d’épiphanies fantasmagoriques qui montrent  le combat des ténèbres et de la lumière, de la forme et de l’informe, du visible et de l’invisible.
Les plus fabuleuses découvertes sont néanmoins picturales, à commencer par le rouge infernal du Pandémonium de John Martin (1841), flamboyante capitale de l’enfer inspirée de Milton, suivi bientôt du blanc spectral de La femme en blanc, sans oublier le bleu noir du Péché de Stuck (1893) et le vert mortuaire de La mort et le fossoyeur de Carlos Schwabe (1900) qui sert d’affiche à l’exposition, même si ma préférée reste L’idole de la perversité de Jean Delville (1891). Qui dit bizarre dit érotique. Et de la sublime Indolente de Bonnard (1899) aux femmes attachées de Charles-François Jeandel, l’inventeur de la photo de bondage s’il en est, il y en aura pour tous les goûts – et sans culpabilité aucune puisqu’en art tout est permis. On a beau se vouloir féministe, la représentation naturelle de la femme, c’est-à-dire satanique et sexuelle, reste la même pour des siècles et des siècles.
L’ange du bizarre serait-il antimoderne ? C’est en tout cas l’explication officielle à laquelle nous invite l’exposition. Le « romantisme noir » fut en effet ce courant artistique transversal qui apparut à la fin du XVIIIe siècle, avec la naissance du roman gothique en Angleterre et le surgissement en France de ce « bloc d’abîme »  que fut Sade et selon le titre si juste d’Annie Le Brun. Contre la raison, triomphante jusqu’à la Terreur, et le positivisme, progressiste jusqu’au scientisme, était ainsi réhabilitée la partie obscure, pulsionnelle, et au fond, artistique, de notre humanité.
Pour autant, il  y a quelque chose qui cloche dans cette opposition entre progressisme et occultisme, rationalisme et romantisme, positivisme et satanisme. En vérité, le goût pour les forces occultes est allé de pair avec la nouvelle anthropologie progressiste du XIXe siècle. Les tables tournantes ont constitué moins l’envers que l’aval de l’humanisme moderne, tel que l’exilé de Guernesey l’a incarné dans sa toute sa splendeur. Victor Hugo invoquant les esprits, oui, mais au nom du progrès. Victor Hugo écrivant La fin de la Satan, oui, mais pour le pardonner et le réhabiliter. Parce que c’est Satan, l’enjeu moral du XIXe siècle.  C’est Satan qui est devenu le gars sympa et recommandable du nouveau monde et dont, de Milton à Sand, de Lamartine à Vigny, de Lamennais à Nietzsche, on ne cesse de dresser les louanges.  Même Balzac, pourtant catho légitimiste, y va de son apologie sataniste avec son Melmoth réconcilié. Il faut sauver le soldat Satan ! Seul Baudelaire tente héroïquement de résister à ce qui n’est rien d’autre qu’un changement de paradigme, une inversion des valeurs, une mise à bas de la morale  – et comme par hasard, c’est lui qui est condamné pour immoralité par le procureur Pinard.
Muray avait tout dit là-dessus : réhabiliter Satan, c’est non seulement réhabiliter l’homme dans sa liberté prométhéenne, mais c’est surtout en finir avec le mal radical.  C’est Dieu, c’est-à-dire le chrétien, c’est-à-dire le Juif, qui incarne désormais le mal absolu avec sa théologie invraisemblable du péché pour tous, de la Loi culpabilisatrice, de la croix sadomaso et de l’Alliance mortifère qu’il faudra un jour liquider pour de bon. Satan, lui, libère, console, déculpabilise, soigne, guérit. Satan, c’est l’avènement de l’homme réconcilié avec lui-même, sans péché ni castration, sans fêlure ni négatif – mais cathare ô combien.
Et c’est cette idolâtrie que perpétue, même sans penser à mal, cette  exposition, parce que même en 2013, nous sommes toujours au XIXe siècle, surtout au Musée d’Orsay, et que le rôle de la culture a toujours été de rendre l’art acceptable. Au fond, la barbarie est devenue amusante. Le second degré a triomphé. L’Histoire ne vaut plus que d’un point de vue onirique. La Terreur a laissé place au désir, le sadisme à l’érotisme, le mal au fantasme.
Que faire en effet, comme l’écrit Annie Le Brun, citée in extremis en fin d’expo, contre « la pollution lumineuse qui gagne chaque jour du terrain » et par laquelle « la forêt mentale risque aujourd’hui d’être dévastée comme l’est la forêt amazonienne » ? Que faire contre les bisounours que sont les nouveaux représentants de Satan sur terre ? Sommes-nous encore capables de faire ce fameux « choix du noir » sans sourire ?  N’avons-nous pas, après avoir dévasté les sexes, les distinctions et les identités,  dévasté  les nuits ? C’est toute l’ambivalence de cet « Ange du bizarre » que de nous faire croire que nous pourrions encore avoir peur de ce qui ne nous fait plus peur depuis longtemps, et ce faisant, de nous révéler qu’au fond la seule bizarrerie encore permise par l’époque, c’est notre angélisme.

« L’ange du bizarre – le romantisme noir de Goya à Max Ernst », exposition du 5 mars au 9 juin 2013, Musée d’Orsay.

Tableaux noirs

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ange bizarre orsay

On ne remerciera jamais assez Valéry Giscard d’Estaing d’avoir sauvé de sa démolition promise la gare d’Orsay, pour en faire un musée du XIXe siècle.VGE entra à l’Élysée, auréolé de la gloire des vainqueurs jeunes, il en sortit sous les crachats et les injures des vaincus humiliés. Une créature aux yeux de vide, chassant les fées qui le veillaient depuis l’enfance, le suivit alors et l’environna d’une ombre inquiétante. Pour la première fois, il constatait que les choses avaient à la fois une apparence et une réalité. Sa rigueur de polytechnicien ne l’avait pas préparé à la défaite, ni, surtout, à la longue dépression qui s’ensuivit. À son tour, Valéry Giscard d’Estaing avait été visité par l’« Ange du bizarre »[1. L’Ange du bizarre (1844), Edgar Allan Poe, traduction Charles Baudelaire.], personnage central de l’exposition, qui se tient, précisément, au musée d’Orsay.
« Convoquant les créations visionnaires de Goya, Füssli, Blake, Delacroix, Hugo, Friedrich, Böcklin, Moreau, Stuck, Ensor, Mucha, Redon, Dali, Ernst, Bellmer, Klee et de nombreux autres artistes et cinéastes, l’exposition permet aussi de relire et comprendre les sources littéraires et artistiques de l’univers de la fantaisie noire qui continue d’imprégner nombre de films, de jeux vidéo et de créations musicales de notre temps », annonce le dossier de presse. L’exposition est déclinée en trois époques : le temps de la naissance (1770-1850), le temps de l’affranchissement et des mutations dans l’art symboliste (1860-1900), le temps de la redécouverte dans l’art surréaliste (1920-1940). Sont bien montrés en particulier les types de paysage où l’« Ange du bizarre » aime élire domicile : mer déchaînée, lande, ciel charbonneux, cimetière, grotte, gouffre, sans oublier l’enfer, évidemment. On aurait aimé, cependant, qu’une incursion dans l’histoire des mentalités nous en apprenne un peu plus sur ce qui suscita l’attrait des Européens pour l’« arrière-monde ». Le goût du fantastique ne nous a jamais quittés, malgré le siècle des Lumières, qui plaça en Europe la Raison au-dessus de tout. Si l’esprit français, que l’on prétend rationaliste, a emprunté des formes changeantes (classicisme, naturalisme, réalisme), il n’a jamais rompu avec sa très ancienne inspiration médiévale, qui le portait à entendre les cris des créatures de l’obscurité et de la peur.[access capability= »lire_inedits »]
La première de ces créatures est la sorcière. Avec elle, la magie vire au noir, et l’ensorcellement du monde succède à son enchantement. Voyant son art déconsidéré, rendu vain par l’Église et ses clercs, Merlin l’Enchanteur se retire du jeu et trouve un refuge inaccessible au cœur d’une forêt profonde : Satan et ses alliés s’avancent, autrement dangereux. En 1326-1327, le pape Jean XXII affirme, par la bulle Super illius specula, que les pratiques de sorcellerie sont une menace contre l’Église. Il charge l’Inquisition de traquer les sorciers et les sorcières, assimilés aux hérétiques (Johann Heinrich Füssli, Les Trois Sorcières). Satan recrute aussi sur la Terre, auprès des humains, et plus précisément chez les femmes. Le Grand séducteur, jamais rassasié, les rassemble au milieu d’une clairière ; il les possède, puis les entraîne dans des rondes folles, et le sol tremble sous leur infernal sabbat (Eugène Delacroix, Sabbat des sorcières). Avec l’âge et les épreuves, l’univers pictural de Francisco Goya, assombri, ensanglanté, se peuple de ces figures de l’effroi comme dans Le Vol des sorcières.
La femme et le Diable : voilà le couple qui incarne la totalité du mal, en Europe, à partir du XIVe siècle ! La figure exécrée, très crainte, de la sorcière hante les esprits, terrorise les populations et fonde les procès les plus injustes. Femme absolue, dominatrice, elle représente sans doute la perfection négative de l’idéal féminin (Jean Delville, L’Idole de la perversité). Quand elle ne s’affole pas sous l’emprise d’une pulsion brutale (Gustave Moreau, Victime), quand elle ne s’offre pas Photographie spirite, Anonyme, (médium et spectres), vers 1910, épreuve argentique dans un mouvement d’impudeur ricanante, la femme s’abandonne au sommeil, tout son corps animé de contorsions obscènes (Pierre Bonnard, Femme assoupie sur un lit ou L’Indolente).  
Satan conduit son bal, traînant tous les cœurs et les corps féminins après lui. Son peuple de légions ivres, d’effarés sanguinaires, d’apparitions hybrides et barbares se répand dans les territoires les plus désolés, semant la terreur (Franz von Stuck, Le Baiser du Sphinx et La Chasse sauvage). Lassé des orgies champêtres, où l’on s’enrhume, il gagne la ville (Eugène Delacroix, Méphistophélès dans les airs). Il se plaît à y tenter les jeunes gens aventureux et désenchantés. Ce diable-là se nomme Lucifer, le « porteur de lumière ». C’est un interlocuteur redoutable, brillant, avec des manières exquises, d’une beauté fatale… Dans les temps très anciens, il fut ange, puis rebelle. Rompu à la fine dialectique, il est parfaitement adapté à la grande cité. C’est par lui que le mal devient romantique. Et nombre de peintres trouvent une inspiration vigoureuse chez les trois « pères » du romantisme européen : Dante (Adolphe William Bouguereau, Dante et Virgile aux Enfers), Milton (John Martin, Le Pandémonium) ou encore Shakespeare.
Les esprits voltairiens moquent les superstitions, héritées des temps d’obscurantisme. Pourtant, on attribue généralement le premier roman dit « gothique », Le Château d’Otrante (1764), plus enténébré qu’un cimetière par une nuit sans lune, à Horace Walpole (1717-1797). Pourtant, Diderot lui-même, affirme que « [la] poésie veut quelque chose d’énorme, de barbare et de sauvage »[2. Diderot, Discours sur la poésie dramatique (1758).]. Il reviendra aux écrivains de trouver le langage bien propre à rendre la sensation, l’envoûtement de la peur. Ils entraîneront le lecteur sous les grands arbres fantomatiques et les voûtes gigantesques de monuments ruinés (Victor Hugo, Ruines dans un paysage imaginaire), dans les caveaux humides, dans les cimetières, au milieu des ombres affreuses que suscite le crépuscule, à mille lieux de l’innocente nature de Jean-Jacques Rousseau. On s’étonnera que ne soient pas même mentionnés, parmi les inspirateurs du romantisme noir, de talentueux auteurs, qui annoncent un changement de sensibilité, très éloignée des canons de la rationalité classique. Voici, par exemple, la description, proprement fantastique, d’une « abeille prodigieuse » par le chevalier de Mouhy (1701-1784) : « À l’extrémité de chacune [de ses] pattes étaient trois griffe, au bout desquelles pendait une tête d’homme qui paraissaient toutes agitées de passions différentes et désespérées, le ventre de l’animal, au lieu de poil, était revêtu de plaques de cristal, arrangées comme les tuiles d’un toit, chacune de ces glaces […] représentait un astre sur lequel on distinguait des terres, des villes et des hommes […] »[3. Mouhy, Lamekis ou les Voyages extraordinaires dans la terre  intérieure avec la découverte  de l’île des Sylphides, Pauvert éditeur, 1972.].
Dans le très fameux Cauchemar, de Johann Heinrich Füssli (1741-1825), une jeune femme est étendue sur une couche, abîmée dans son sommeil, recouverte d’un vêtement d’un blanc de linceul. Un gnome d’abomination aux oreilles effilées comme des cornes est assis sur son ventre et nous regarde, alors que la tête d’un cheval aux yeux de glace infernale apparaît, soulevant une tenture. La scène est un bloc d’épouvante. Elle nous rappelle que le sommeil et la nuit sont parfois les pires ennemis de l’homme : son inconscient libère dans l’obscurité les maléfices, les légions de goules, incubes, succubes, grands-ducs et autres marquis des royaumes infernaux, qui le harcèleront jusqu’au petit matin[4. On signalera que Sigmund Freud a écrit un article sur le cas du peintre bavarois Christophe Haitzmann, qui, en 1677,  se déclara possédé par le démon, avec lequel il avait signé un pacte : Une névrose démoniaque au XVIIe siècle, publié en 1923.]. La mort s’impatiente, au terme du voyage, elle veut des têtes (Julien Adolphe Duvocelle, Crâne auxyeux exorbités et mains agrippées à un mur, Paul Gauguin, Madame la Mort). La science des rêves ou la technologie nous délivreront-elles du mal ? Rien n’est moins sûr, comme l’écrivait le grand écrivain fantastique Lovecraft : « Ce qui est, à monsens, pure miséricorde en ce monde, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation toutce qu’il renferme. Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l’infini, et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages.Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’àprésent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectivesterrifiantes sur la réalité et la place effroyableque nous y occupons : alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clartéfuneste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel âge de ténèbres. »[/access]

Exposition « L’Ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst », du 5 mars au 9 juin 2013, musée d’Orsay, 62 rue de Lille, 75007 Paris.

Portrait de l’artiste en pied de porc

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jean pierre verheggen

Et si nous cessions d’avoir peur de la poésie contemporaine ? Non, sérieusement, arrêtons d’imaginer qu’elle se limite à des expérimentations post-mallarméennes avec trois vers par page et trois mots par vers. Ou, à l’inverse, aux épanchements un peu niais « des sous-préfets au champs » quand un lyrisme niaiseux continue de dégouliner comme de la confiture de coing. Réconcilions-nous, voulez-vous, avec les poètes qui ont compris que le fait d’être lisible n’est pas rédhibitoire. Réconcilions-nous avec les poètes qui ont une parole joyeuse, charnelle, heureuse, drôle. La poésie n’est pas, ne peut pas être uniquement l’affaire de jeunes femmes chlorotiques et de laborantins du verbe subventionnés par les conseils généraux.
Lisons, par exemple, Jean-Pierre Verheggen. Il est belge, il a soixante-dix ans et il a derrière lui une œuvre où le rire et le plaisir, l’appétit et l’exagération, la pulsion et l’appétit  dominent visiblement. Oui, on découvre avec Jean-Pierre Verheggen que la poésie peut faire rire, d’un rire souverain qui réenchante le monde. Son dernier recueil, Un jour, je serai prix Nobelge, est une autobiographie foutraque, un bilan ironique, un solde de tout compte.
Le principe est simple : Verheggen estime qu’il est temps pour lui de connaître une gloire méritée. Pour ceux qui ont lu son Artaud Rimbur (Poésie/Gallimard), ils savent que cette prétention n’est pas illégitime. Après tout, ce qui importe, quand on écrit, c’est de faire jouir la langue dans des proportions considérables, par le jeu de mots, le mot-valise, le sens de la formule ou l’aphorisme. N’allez surtout pas imaginer, pour autant, que Verheggen se limite à un formalisme oulipien. Notre poète est un sensuel qui sait que là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie. Je défie d’ailleurs quiconque, sauf ceux qui souffrent du foie ou se laissent caresser par les bras maigres de l’anorexie, de ne pas saliver, physiquement saliver, à la description du pied de porc que le poète aime dévorer le dimanche, au Villance, sa taverne bruxelloise de prédilection : « Un entier pied (arrière de préférence ! le plus recommandé par tout bon charcutier) habilement désossé, détaillé en gros dés de gras, et maigres mêlés et reconstitué en salpicon dans sa forme initiale et sa chair qui ressemble à s’y méprendre – n’était-ce sa sapidité toute différente !-, à celle de la hure de porc marbrée ou du fromage de tête, mais en nettement plus goûteuse, croyez moi ! ».
Et il l’aime tellement ce pied de porc, le poète, qu’il en rêve les nuits précédant ce rendez-vous gourmand et qu’il se transforme en cochon lui-même, celui de la Pornokratès de Félicien Rops qui tient en laisse l’animal promis à la dévoration. C’est que le poète, si l’on en croit Apollinaire, est d’abord et avant tout « un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses. »
Un jour, je serai prix Nobelge recense les raisons objectives et délirantes que le poète peut faire valoir pour accéder à la gloire anthume. Il nous donne son C.V à travers des prix imaginaires, des diplômes improbables, des expériences professionnelles qui laissent rêveur comme ce poste de « Conseiller conjugal pour familles de mots recomposées » ou de « Chasseur de jeunes têtes poétiques (département Ressources humaines et. avenir de la versification) » : prière, donc, d « être en possession d’un master européen en alchimie verbale et avoir suivi une solide formation en génie lyrique et biotechnologie de la rime riche à haute valeur ajoutée.  Un atout (en plus) serait d’être titulaire d’un diplôme complémentaire en gestion des césures et des élégies ».
Seul concurrent sérieux pour Verheggen sur la route du prix Nobelge, Henri Michaux dont on lira un éblouissant pastiche. Mais pour le reste, il estime ne rien avoir à craindre de personne, même pas du « Flamand de Lady Chatterley ».
De toute manière, Verheggen a raison d’avoir confiance. Il a de sérieuses références, il a dirigé et publié dans la collection Freud Astaire quelques ouvrages remarquables comme Hystérix le grivois ou encore Mignonne, allons voir si ta névrose.
Et puis il a compris l’essentiel : pour ne pas être oublié, il faut finir dans « les Emmanuelle scolaires ».
 

Un jour, je serai prix Nobelge, Jean-Pierre Verheggen (Gallimard)

*Photo : Bahi P.

Moralisateur de la chose publique, un emploi fictif ?

Nous, socialistes de pouvoir, avons été trahis. Et par qui ? Par l’un des nôtres ? Non ! Par un homme qui se prétendait des nôtres, mais qui, fondamentalement, ne l’était pas. La preuve : il a fini par avouer sa faute. Nous autres, socialistes de pouvoir, nous n’avouons jamais ! Nous sommes toujours trahis par de prétendus socialistes. Nous avons contre nous l’héritage calamiteux de la droite, la hargne de la finance, la méchanceté de l’univers, et la fausseté de ceux qui se glissent dans nos rangs, revêtent notre apparence, empruntent notre vocabulaire, pour vous tromper et nous nuire.
La gloire et la chute de Cahuzac ont la même origine : d’éclatantes qualités mises au service de bas instincts. Dans un gouvernement de droite, il eut assurément donné le change ; ministre d’un cabinet socialiste, il n’a pu durablement tromper son monde. L’organisme très sain du pouvoir socialiste a produit des anticorps, qui ont rejeté le virus de la concussion. Quand un homme de gauche commet une faute de droite, il ne représente que lui-même. Quand un homme de droite commet la même faute, il entraîne avec lui dans la honte toute la droite. Devant les dégâts que cause, dans les rangs socialistes, un individu affecté de ses tares, la droite devrait connaître le remords. Il n’en est rien, au contraire, elle triomphe ! Pourtant, la gauche ne saurait être coupable d’être de droite, alors que la droite est responsable des maladies de la gauche.
Nous sommes favorables à la mutualisation des fautes de droite, alors que nous défendons le principe de l’individualisation des peines pour la gauche. Voilà pourquoi votre fille est muette, et pourquoi, aussi, nous avons décidé de moraliser la vie politique.
Amis de la vérité, du progrès en marche et des patrimoines révélés, les socialistes de pouvoir ont formé à votre intention ce sociallogisme à trois prémisses dit sociallogisme Cahuzac, car il est tiré par les implants capillaires :
Tous les hommes sont mauvais
Tous les socialistes sont bons
Tous les socialistes sont des hommes
Tous les hommes ne sont donc pas socialistes
C’est en vertu de cette imparable conclusion que nous affirmons haut et fort la nécessité de bâtir le socialisme ici et maintenant !

Enfin, j’ai fait bon !

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vin rouge michel

La dégustation Rouge-Provence, qui se tenait lundi 8 avril, Chez Michel, rue de Belzunce dans le 10ème arrondissement de Paris, avait pour but de contrer deux idées reçues. La première consiste à penser que la Provence ne fournit que des rosées insipides bons pour l’apéro, noyés de glaçons. Jean-Christophe Comor (Domaine des Terres Promises) et Peter Fischer (Château Revelette) ont réuni une trentaine de vignerons heureux de prouver que le rouge pouvait être fameux dans leur région. Le choix des viticulteurs dépasse un peu la Provence et s’aventure jusqu’au Rhône septentrional avec par exemple le Domaine La Fourmente de Rémi Pouizin. Celui-ci nous a fait découvrir des rouges fruités et délicats, aux accents de baies des bois. Cela contrastait à merveille avec des Bandol boisés, plus musclés, à la robe presque noire.
La deuxième idée reçue que cette dégustation faisait voler en éclat (la plus importante), c’est que les vignerons seraient égoïstes, intéressés et peu amènes. Ces trente producteurs (plus quelques uns qui étaient absents) se sont réunis cette année pour aider un collègue en difficulté. Raimond de Villeneuve (Château de Roquefort) a perdu toute sa récolte le 1er juillet dernier dans un orage de grêle sans précédent. Ces amis ont alors décidé de se fédérer et d’offrir chacun, en fonction de la taille de son domaine, une partie de ses récoltes. Raimond, plutôt que d’accepter cette aide, de vinifier ce raisin et d’y accoler son étiquette, a décidé de célébrer l’entraide en créant une cuvée spéciale qu’il a nommée Grêle 2012. Le nom de chacun de ses camarades se trouve sur les étiquettes des deux rouges, du rosé et du blanc qui sont issus des 1000 hectolitres de nectar réalisés cette année.
Chez Michel, l’excitation entraînée par cette puissante amitié est palpable. Peter Fischer s’exclame, dans un éclat de rire : « Il y a trop d’amis ici ! ». Un caviste de l’île Saint-Louis, venu saluer son camarade et goûter la cuvée, se réjouit : « L’étiquette : c’est royal ! J’en ai fait un mur à la boutique. C’est incroyable ce que vous avez fait. Faudrait qu’il y ait la grêle chez toi tous les ans ! » Puis il ajoute, à l’encontre des assurances, des marchands de vins intéressés, des producteurs égocentrés : « On les aura ! »
La solidarité qu’ont entraînée les malheurs de Raimond de Villeneuve dépasse les amis présents ici. Ce dernier raconte à un autre producteur : « Tu sais que je me suis fait engueuler par des vignerons, comme Hélène Thibon (Mas de Libian NDLR) qui m’a dit : « Mais pourquoi tu nous as pas appelés ! » »
Raimond n’arrête pas de sourire, il sent que les difficultés sont derrière lui et que l’avenir sera plus beau de cette épreuve traversée. Il sait qu’un élan est lancé : « L’esprit de ce mouvement, ce crépuscule, va aller en s’augmentant. La prochaine fois on ne sera pas 35 mais 50 ! » Pourtant ça n’a pas été facile cette année : « C’est quand même plus simple de faire du vin avec du raisin qu’on récolte. J’ai pris 10 ans avec cette histoire, mais finalement ça m’a rendu service. »
La camaraderie, l’esprit bon enfant et la combativité l’ont emporté sur l’abattement face à ce malheur. Peter Fischer raconte : « Quand on a décidé de lui donner de nos récoltes, je suis allé le voir et je lui ai dit : « Cette année enfin, tu vas faire du bon ! » » Raimond éclate encore de rire de cette histoire. « Tu sais qu’on devrait faire une petite cuvée, ajoute-t-il, avec du raisin de chacun et je l’appellerai Enfin j’ai fait bon !, ce serait génial ! »
Un vrai vin de copain !

*Photo : lessylvainpicot.

Venezuela : Voyage au pays du bolivarisme réel

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chavez venezuela uzcategui

chavez venezuela uzcategui

Le 5 mars à 16 h 25, le président vénézuélien Hugo Chavez poussait son dernier soupir. Ainsi s’achevait l’ascension du petit colonel imprégné de catholicisme social et de nationalisme dont les modèles s’appelaient Simon Bolivar[1. Héros de l’indépendance des colonies espagnoles latino-américaines, dont le mythe nourrit la politique vénézuélienne depuis l’indépendance du pays en 1813. La création, en 2005, de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) dont les principaux membres sont le Venezuela, Cuba, la Bolivie, l’Équateur et le Nicaragua, constitue une forme d’hommage à son nationalisme continental.], Che Guevara et… Juan Peron. Des références pas toujours lisibles sous nos cieux républicains, où le tonitruant Jean-Luc Mélenchon, faute de pouvoir embaumer son idole, a interdit tout droit d’inventaire pendant que la droite libérale tempêtait contre le « satrape rouge » de Caracas. Deux mystifications parallèles à l’origine d’une légende – rouge ou noire – qui brouille un peu plus l’itinéraire et le véritable  bilan du « Comandante ».
Pour nous libérer des œillères idéologiques, remontons aux sources du chavisme.[access capability= »lire_inedits »] Après le coup d’État raté de 1992 et la brève incarcération du putschiste Chavez, le premier cercle de ses fidèles créa le Mouvement bolivarien révolutionnaire (MBR) et s’attacha les services du théoricien péruvien Norberto Ceresole. Issu de la mouvance nationaliste- révolutionnaire, ce dernier fit ses classes chez les Montoneros, ces jeunes de la gauche péroniste. Ceresole fournit une armature intellectuelle au MBR en théorisant le rôle de « l’homme fort » en lien direct avec le peuple et l’armée[2. Norberto Ceresole, Caudillo, Ejército, Pueblo : la Venezuela del Comandante Chavez, Al-Andaluz, 2000. L’auteur fut exclu du mouvement chaviste au début des années 2000 après la publication de certains écrits négationnistes. En 2006, Chavez reconnut publiquement l’estime intellectuelle qu’il continuait à lui porter.]. Cette construction doit beaucoup à l’Argentin Juan Peron, époux de la célèbre Evita. Au cours de ses deux mandats présidentiels (1946-1955 et 1973-1974), celui-ci tenta d’esquisser une troisième voie « justicialiste » entre collectivisme et libéralisme. L’entretien d’un culte du sauveur à vocation sociale fait d’Hugo Chavez le chaînon manquant entre Peron et Guevara, le défunt président vénézuélien ayant officiellement institué le « socialisme du XXIe siècle » dans son pays de 28 millions d’habitants.
Or, comme nous le rappelle l’anarchiste vénézuélien Rafael Uzcategui[3. Rafael Uzcategui, Venezuela : révolution ou spectacle, Spartacus, 2011.], Chavez a renforcé le capitalisme d’État sans en menacer les fondements libéraux. Le mythe du « président des déshérités » achoppe sur le mur de l’Histoire : mis à part la parenthèse néolibérale ouverte à la fin des années 1980 à Caracas, en réaction au décrochage de la monnaie vénézuélienne par rapport au dollar, l’État social est une réalité tangible depuis 1958. Avant une décennie de coupes sombres dans les budgets, à laquelle Chavez put mettre fin grâce à l’accroissement des revenus du pétrole, l’État vénézuélien garantissait déjà la gratuité de l’instruction et des soins médicaux, subventionnait le panier alimentaire de base et exécutait de vastes programmes de logements sociaux. 85 % des petits Vénézuéliens bénéficiaient d’une instruction primaire complète en 1989 et la Sécurité sociale fut instituée dès 1966… mais démantelée en 1997.
Un an plus tard, Hugo Chavez entrait au palais présidentiel de Miraflores, démocratiquement élu, porté par une demande sociale sans précédent. Fidèle à la tradition corporatiste, il associa État, syndicats enrégimentés et armée pour impulser ses programmes d’urgence en direction des masses. Ces « missions » lancées au lendemain de la tentative de putsch antichaviste de 2002, lorsque le régime ne s’était pas encore attiré les bonnes grâces du patronat, se substituaient aux politiques publiques. Leur efficacité relative dans des secteurs en crise tels que l’éducation et la santé sont à mettre au crédit de la République bolivarienne. Mais cette modeste médaille trouve son revers dans plusieurs domaines, dont l’habitat : tandis que le mal-logement dans des bâtiments vétustes ou insalubres touche un Vénézuélien sur deux, les programmes annuels de construction stagnent à un niveau de moitié inférieur à la moyenne des années 1990. L’impéritie de l’État bolivarien ne s’arrête pas là. Non content d’embaucher systématiquement des fonctionnaires en CDD, le pouvoir chaviste se mue en patron-voyou lorsque l’insertion de son économie dans la mondialisation est en jeu. En mai 2009, Chavez annonce la commercialisation prochaine d’un téléphone portable « vénézuélien » vendu 7 dollars. Ce petit bijou technologique, fabriqué en Chine, est assemblé dans une zone franche de la République bolivarienne par l’entreprise mixte Vetelca, laquelle emploie des centaines d’ouvriers précaires sans couverture sociale. Soumis à des cadences de travail frénétiques, les employés de la manufacture risquent le licenciement s’ils adhèrent à un syndicat. Dans son allocution officielle prononcée en mars 2007, le Président avait prévenu : au nom de l’intérêt national, « les syndicats n’ont pas à être autonomes… Il faut que ça cesse » !
Qu’elle soit ou non portée à son crédit, on impute enfin à Chavez la paternité de la nationalisation de l’exploitation du pétrole, décision intervenue… en 1975. Peu d’observateurs notent que son gouvernement a partiellement privatisé le secteur pétrolier. Au milieu d’une batterie de mesures sociales, le référendum constitutionnel de 2007 a ainsi autorisé la création d’entreprises mixtes possédées à 40 % par une société privée – généralement une multinationale comme BP ou ExxonMobil − qui reversent 40 % des revenus de l’extraction pétrolière à des capitaux privés, moyennant le paiement d’un tribut à l’État. Hélas, l’ouverture du marché du pétrole – et plus récemment du gaz – aux multinationales ne contribue que très peu au développement de l’économie locale. Les supertankers pleins d’or noir qui quittent chaque jour les ports vénézuéliens pour les États-Unis symbolisent l’échec de la stratégie d’industrialisation bolivarienne. Dopé aux importations, le pays ne parvient toujours pas à assurer son autosuffisance alimentaire. C’est aussi cela, le bilan du bolivarisme « réel ».[/access] 

Mariage gay : choses vues au Jardin du Luxembourg

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manif mariage paris

manif mariage paris

Vendredi soir, place Edmond Rostand, Paris VIe. En face des grilles du Luxembourg, Frigide Barjot et ses troupes toutes de rose vêtues boivent tranquillement un verre à la terrasse d’un café. À quelques pas des instigateurs de la « Manif pour tous », des escadrons de CRS descendus de leurs fourgons font face à des centaines de jeunes. « Hollande démission » entend-on ici et là, pour réclamer l’abrogation du mariage pour tous voté la veille au Sénat, et plus si affinités. La majorité des manifestants, à l’exception de la poignée de provocateurs qui rêve d’en découdre avec la maréchaussée, fait bonne figure, habillés dans la mode Versailles ou Neuilly-Auteuil-Passy, ces fiefs de la droite conservatrice, souvent catholique (horreur, malheur !) qui entend bien faire vaciller le projet de loi Taubira. La vision de ces manifestants moins rupins que les bourgeois du coin, réclamant des parents pour tous, a quelque chose d’incongru. Le vieil habitué des foules syndicales du 1er mai que je suis est frappé par la beauté de certaines indignées de droite offrant un tout autre spectacle esthétique que les défilés CGT ou FO où j’ai naguère roulé ma bosse. Pour un ancien coco, il est inhabituel de voir la jeunesse de droite sortir dans la rue, de l’entendre scander des slogans aussi idiots que sa cousine de gauche (« dictature socialiste » vaut bien « CRS SS » !)… et provoquer la colère des riverains. Quelques scènes de voisinage auraient déridé les pires pisse-froid : ainsi de certains habitants du quartier latin, haranguant la manif du haut de leur balcon : « fascistes ! ». La tolérance a bon dos lorsqu’on voudrait dormir tranquille. En bas, on réplique avec plus ou moins d’esprit : « salafistes », « bourgeois » ! Ouïe, vu les prix du quartier, l’attaque fait mal.
Des grilles du palais du Luxembourg, la masse reflue vers la rue Soufflot pour se regrouper autour du Panthéon, les drapeaux tricolores à bout de bras. Les jets de gaz lacrymogène par sprays n’y sont pas pour rien : les forces de l’ordre savent comment diriger et contrôler la manif sans en victimiser les figures de proue. Il y aura bien quelques crétins pour dénoncer le « gazage » des opposants au mariage pour tous. Ceux-là n’osent pas encore parler de déportation, mais ça viendra. En terre de France, l’inflation lexicale se porte aussi bien que la concurrence victimaire. Mais laissons là les comparaisons ineptes.
Une majorité de jeunes manifestants n’a cure des polémiques. Ils brillent par leur spontanéité, qui leur fait commettre de lourdes erreurs stratégiques. Marcher dans la rue à dix heures du soir, après l’adoption du texte de loi par le Sénat leur vaut les foudres des médias, aujourd’hui en quête de « radicalisation » comme hier de « droitisation ». Antiparlementaristes, ennemis de la démocratie : on leur renverra dans les gencives le 6 février 1934 ! Il y a pourtant loin des ligues nationalistes de l’époque aux Marianne défilant en bonnets phrygiens rose : les premiers fustigeaient la démocrassouille et le principe un homme = une voix, là où les seconds réclament à cors et à cris un referendum. Populistes, diront certains. J’aimerais qu’ils le soient un peu plus, mais j’y reviendrai. Petit à petit, une atmosphère bon enfant inonde la manif, encouragée par les émissions sporadiques de lacrymo : dans l’adversité naissent les héros. Près du couvent des Bernardins, des martyrs autoproclamés sortent leur missel, offrant aux éventuelles caméras présentes sur place le cliché du réac catho obsessionnel, non loin de jeunes curés en soutane. Une frange plus bigarrée donne une petite touche diversitaire au cortège clairsemé. Autour de la rue de la Harpe, une foule éparse se fraie un chemin entre les restaurants pour touristes. Il s’agit désormais de faire bloc devant les dernières voitures de CRS. Dès le croisement des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain, la masse se disperse pour rejoindre ses pénates. Il est presque minuit et leurs parents sont couchés.
Peu importe l’heure, pourvu qu’ils aient l’ivresse des cimes urbaines. Si les plus lucides savent le combat plié, leur baroud d’honneur a quand même du sens. Après le mariage pour tous, sonnera l’heure de la rigueur pour tous. Sur ce coup-là aussi, on aimerait qu’ils descendent dans la rue pester contre le marché dérégulé. Mais chacun voyant midi à sa porte, la convergence des luttes n’est pas pour demain.

*Photo : -ANFAD-.

Mendiant et orgueilleux

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albert cossery andrau

albert cossery andrau

« Je suis un écrivain égyptien de langue française » ; « Je n’ai aucun attachement aux biens matériels, je n’ai rien » ; « Je suis contre l’épargne, si j’avais des dents en or, je les aurais vendues » ; « Je n’aime pas la campagne, je ne peux pas critiquer les arbres, j’aime critiquer les êtres humains. Je suis un homme du macadam » ; « Il y a des imbéciles qui écrivent chaque jour parce qu’ils sont contents de ce qu’ils écrivent. Moi, je ne suis jamais content » ;« C’est terrible d’être écrivain et d’être lucide parce qu’on se rend compte que c’est mauvais et c’est toujours mauvais et puis on s’arrête parce qu’on ne peut pas faire plus » ;« Il n’y a que les femmes qui m’intéressent » ;« Une jolie femme est toujours à mon goût » ; « Je ne peux pas écrire une phrase qui ne contienne pas une dose de rébellion sinon elle ne m’intéresse pas »… À travers ces quelques paroles extraites d’un reportage de Pierre-Pascal Rossi réalisé pour la Télévision Suisse Romande en 1991, Albert Cossery s’était livré à sa façon, misanthrope et brutale. Lui d’habitude si rare, avait accepté l’invitation du journaliste à revenir en Egypte, retrouver le peuple miséreux du Caire, sa philosophie naturelle et sa drôlerie éclairée.
Qui était donc cet Albert Cossery ? Le premier mari de Monique Chaumette, l’ami de Camus et Miller, l’infatigable marcheur du boulevard St-Germain, l’ermite de la chambre 58 de l’Hôtel La Louisiane situé rue de Seine, l’oriental, l’écrivain à la paresse légendaire, tout ça et bien plus encore. Un indigné qui avait de l’allure et des lettres. Il avait débarqué après-guerre à Paris parce qu’il n’existait pas une autre ville dans le monde où un écrivain devait vivre, respirer, manger, regarder les femmes et accessoirement écrire. Dans cette société qui, chaque jour, nous ensevelit un peu plus, il faut relire l’œuvre d’Albert Cossery (né au Caire en 1913 et disparu à Paris en 2008).
D’abord parce que son écriture infiniment drôle et brûlante réchauffe le cœur. Ensuite, parce que son mépris des puissants est jouissif et salutaire à une époque où le moindre gradé fait régner la terreur autour de lui. Enfin, parce qu’un écrivain et pas un romancier, il tenait à cette distinction, qui nous fait rire, est un cas rarissime dans la littérature dite de qualité. Quand on referme un livre de Cossery, on se dit que la vie, malgré tout, mérite d’être vécue. Je plains et jalouse à la fois ceux d’entre vous qui n’ont pas encore ouvert un livre de lui. Rassurez-vous, il en a commis « seulement » huit en quarante ans de « carrière » ce qui pour lui était déjà un travail énorme et le signe d’un stakhanovisme méprisable.
Vous ne pouvez guère vous tromper, chacun de ses romans, brûlots de sensualité et d’hilarité, a des vertus apaisantes. Contrairement aux écrits révolutionnaires qui nous poussent à combattre le Mal, à nous transformer en suffragettes hystériques, Cossery ne demande rien à ses lecteurs. Il n’attend rien d’eux. Sa philosophie se résume à faire preuve en toute circonstance d’une paresse élégante, d’un détachement absolu devant les aberrations du monde moderne. Vous trouverez chez lui ces fameux damnés de la Terre qui se comportent comme des princes. Dans leur puanteur abjecte, leur misérabilisme écœurant, leurs corps démembrés, ils vous narguent, vous mettent mal à l’aise. Formidable leçon d’humilité pour tous les Occidentaux qui observent la misère des pays pauvres avec gourmandise et déférence. Le décor de Cossery n’a pas varié, il nous fait pénétrer dans les rues du Caire, nous plonge dans une cour des miracles où les estropiés sont applaudis comme des rois et les mendiants vénérés comme des dieux. La lecture de Cossery est éminemment subversive car elle pousse les Hommes à vivre loin du tumulte et des passions puériles. L’argent est fait pour être dépensé, la journée pour dormir, la nuit pour l’amour. Un programme politique des plus enthousiasmants.

Monsieur Albert – Cossery, une vie – Récit de Frédéric Andrau – Editions de Corlevour, 2013.

Un guerrier nommé Debord

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guy debord bnf

guy debord bnf

« Trésor national » : cette distinction  accordée à Guy Debord (1931-1994) par le ministère de la Culture, en 2008, l’aurait peut-être fait sourire. Cette reconnaissance posthume est forcément suspecte aux yeux de ses thuriféraires gauchistes. Comme pour poser une pierre supplémentaire dans le jardin de ses admirateurs post-situationnistes, la Bibliothèque nationale de France consacre actuellement une exposition entière à notre dernier penseur et écrivain classique[1. « Guy Debord. Un art de la guerre », BNF. Du 27 mars au 13 juillet 2013.].
« Classique », dites-vous ? Voilà qui défrisera les amoureux transis de l’Internationale situationniste (1957-1972) vouant un culte posthume à son illustre fondateur. D’emblée, une question fuse : comment cet indécrottable marginal, qui bouda radios et télévisions jusqu’à sa mort, peut-il connaître les honneurs de la bureaucratie culturelle ? Avec la sottise des maximes proférées sur le ton de l’évidence, d’aucuns vous répondront que le révolutionnaire « situ » était nécessairement récupérable par l’industrie du divertissement.
Si Debord est à la fois classique et maudit, au même titre que Barbey d’Aurevilly, ce n’est pas seulement par son style d’écriture, tout en virtuosité Grand Siècle. Ne nous laissons pas tromper par la virulence acide de ses derniers pamphlets, écrits en réponse aux odieuses accusations dont il fut l’objet après l’assassinat de son ami et éditeur, Gérard Lebovici, en 1984. On y lit des aphorismes mélancoliques − « Je n’ai jamais cru aux valeurs reçues par mes contemporains et voilà qu’aujourd’hui personne n’en connaît plus aucune »[2.  Panégyrique, tome premier, éditions Gérard Lebovici, 1989.] – ou mordants – « Je ne suis pas un journaliste de gauche : je n’ai jamais dénoncé personne »[3. « Cette mauvaise réputation… », Folio-Gallimard, 1993.] – proches des meilleures saillies cioranesques.[access capability= »lire_inedits »]
Si ses réflexions désabusées passent aisément pour cyniques, jusqu’à son suicide surprise, quelques semaines avant la diffusion d’une soirée spéciale « Debord » sur Canal+, G. D. resta en guerre contre l’ordre établi. Mais à l’ère du « spectaculaire concentré », dont les principaux traits sont le « renouvellement technologique incessant ; la fusion économico-étatique ; le secret généralisé ; le faux sans réplique ; un présent perpétuel »[4. Commentaires sur la société du spectacle, éditions Gérard Lebovici, 1988.], ces vérités vous attirent les pires anathèmes. Dès les années 1970, délaissant peu à peu le messianisme et les utopies techniciennes d’ultra-gauche, l’inspirateur enragé de 68 met au point une critique non moins radicale de la science et de la technique modernes[5. Une inflexion que confirma la publication tardive de La Planète malade (2004), opus écrit une bonne décennie avant le rapprochement de Debord avec l’Encyclopédie des Nuisances de Jaime Semprun, en 1985-1986.], au-delà des catégories et clivages établis. Moraliste, styliste et clinicien de la modernité, Debord assortit l’éclat de son style d’une perpétuelle remise en cause de ses positions théoriques.
Grâce aux notes éparses rédigées entre 1984 et 1994, restées jusque-là inédites, la Bibliothèque nationale montre cet examen de conscience permanent: « A-t-il souhaité un changement révolutionnaire dans la société ? On est en droit de se le demander », s’interroge-t-il à la troisième personne[6. « Les erreurs et les échecs de M. Guy Debord par un Suisse impartial », fonds Debord de la BNF.]. Et notre procureur/accusé de développer son réquisitoire : « Les ruptures avec quasiment tout le monde accompagnent toute sa vie. » Constant, Raoul Vaneigem et autres René Riesel ne le démentiront pas : congédiés l’un après l’autre d’une I.S. qui ne compta jamais plus de quelques dizaines de membres répartis entre Paris, Copenhague, Bruxelles, Amsterdam et Rome, ils finirent par oublier leur ambition collective d’un dépassement révolutionnaire de l’art. Qu’à cela ne tienne : Debord poursuivit sa route seul, refusant d’enfourcher la monture du guide spirituel du prolétariat.
« Un art de la guerre », annonce l’exposition de la Grande Bibliothèque. Avant d’en déchiffrer le mystère, le quidam s’engouffrera au hasard dans l’une des salles de projection  pour y découvrir tous les films de Debord, à la regrettable exception des Hurlements en faveur de Sade (1952). Qu’importe, il se consolera avec In girum imus nocte et consumimur igni (1978), magnifique récit allégorique de l’épopée « situ ».Soudain, une voix lancinante vous glisse à l’oreille : « Les spectateurs ne trouvent pas ce qu’ils désirent ; ils désirent ce qu’ils trouvent »[7. Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu’hostiles, qui ont été jusqu’ici portés sur le film « La Société du Spectacle », un film de Guy Debord, 1975.]. Après les projections, vous vous ruerez sur les 600 fiches de lecture qui jalonnent la vie de papier de Guy-Ernest. Lecteur compulsif du cardinal de Retz – auquel il emprunta le patronyme de « Gondi » pendant Mai-68 – Shakespeare et Baudelaire, tout autant que de Lautréamont ou de Cravan, Debord arrache décidément toutes les étiquettes dont on l’affuble. Un pas de trop et l’imagination arrive au pouvoir. Ici, le titre de l’exposition prend tout son sens. « Aucune époque vivante n’est partie d’une théorie : c’était d’abord un jeu, un conflit, un voyage »[8. In girum imus nocte et consumimur igni,un film de Guy Debord, 1978.] entendiez-vous tout à l’heure, psalmodié d’un ton monocorde. Ici et là, jaillissent les slogans qui fleurissaient sur les murs du Quartier latin pendant le joli mois de mai – « Ne travaillez jamais » ou « Vivre sans temps mort et jouir sans entraves ». Plus loin, d’innombrables détournements de citations et de brochures de journaux vous assaillent. Belle illustration de la révolution en actes que ces mots d’auteurs détournés par le jeune Guy-Ernest dans ses Mémoires… écrites à moins de 25 ans ! D’une salle l’autre, on comprend que le jeu est l’envers de l’aliénation. Lorsque l’homo ludens retrouve ses semblables − autant que lui-même − dans des dérives improvisées dans Paris, le jeu s’appelle « psychogéographie ».
Clou du parcours initiatique, au détour d’une galerie, l’hommage de Debord à Clausewitz et Machiavel est un grand et bel objet, tout de bois sculpté. Ce « kriegspiel » (jeu de guerre) aux règles tortueuses, dessiné et breveté par Debord, transpose les règles ancestrales des grandes batailles de l’Histoire sur un échiquier figurant la guerre de mouvement. Allégorie de la vie devenue jeu, le plateau de la guerre symbolise l’exclusion progressive des anciens frères d’armes « situs » ainsi que l’esprit de sérieux qui doit commander toute véritable aventure ludique.
La visite achevée, nous nous plierons immédiatement à la sommation finale d’In girum : « À reprendre depuis le début. »[/access]

« Guy Debord. Un art de la guerre », BNF François-Mitterrand. Du 27 mars au 13 juillet 2013.

*Photo : Fonds Debord (BNF).

Isère de l’innovation

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Il était une fois une vallée alpine pionnière de la recherche appliquée depuis cent cinquante ans. Traduisez  appliquée par industrielle : à Grenoble, depuis la découverte des pouvoirs magiques de l’hydroélectricité par Aristide Bergès en 1869, la science sert les intérêts de l’industrie. À tel point que La litanie des prophètes de la science appliquée grenobloise paraît sans fin : les Paul Janet, Georges Flusin, René Gosse, Félix Esclangon, Louis Néel et autres Michel Soutif ont traversé trois siècles et deux guerres mondiales d’innovation permanente en infiltrant peu à peu les rouages de l’Etat.
De la « houille blanche » version Bergès à l’énergie atomique, Grenoble est devenu le fleuron d’une certaine idée de l’homme, engagé dans la recherche scientifique pour les bienfaits de la nation en armes. Cette vérité enfouie apparaît au fil du dernier petit essai du collectif anti-industriel Pièces et Main d’œuvre, Sous le soleil de l’innovation. Le lecteur prendra conscience du rôle central joué par la technopole iséroise dans le développement du complexe militaro-industriel français, auquel hommes politiques de tous bords, universitaires et chercheurs rendent régulièrement hommage. Entre le Medef et la CGT, la même illusion lyrique règne : la technologie serait un moyen neutre au service d’une fin indiscutable et inexorable, l’émancipation humaine par la croissance. Tout le débat droite/gauche consiste à en  répartir les fruits au profit de la bourgeoisie ou des prolos aux manches pleines de cambouis. L’immense mérite de Pièces et Main d’œuvre  est de déboulonner la statue du productivisme au nom de la « honte prométhéenne devant les machines » (Günther Anders). Ces lointains descendants du général Ludd vont jusqu’à exhumer quelques pages oubliées du jeune De Gaulle, critique lucide et acéré du machinisme malheureusement résigné devant la roue de l’Histoire. Entre deux descriptions méticuleuses des avancées techno-industrielles hexagonales, PMO nous inocule quelques solides anticorps contre les mystifications gauchistes. Désespérément parés de lunettes antifascistes,  nombre de progressistes, naïfs ou malhonnêtes,  restent pressés « d’en découdre avec « la bête immonde » dont ils hallucinent le retour sous les trognes des Le Pen, père et fille, et de leurs électeurs. L’antifascisme aussi a toujours une guerre de retard. En fait, c’est l’état d’urgence écologique, la gestion de la pénurie travestie en « développement durable (…) qui justifie déjà le techno-totalitarisme » nous disent ces dignes disciples d’Illich et Charbonneau.
À l’heure où des multinationales de l’énergie investissent l’équivalent du PIB du Libéria dans la recherche sur de nouveaux codes génétiques, la maxime de Margaret Thatcher reste hélas de mise. « There is no alternative », répétait la dame de fer : qu’un Poutou ou qu’une Le Pen accède à l’Elysée après l’actuelle crise de régime, Mc Donald’s, Starbucks, OGM et centrales nucléaires n’arrêteront pas de tourner. Jusqu’à l’explosion finale ?

Pièces et Main d’œuvre, Sous le soleil de l’innovation. Rien que du nouveau ! suivi de Innovation scientifreak : la biologie de synthèse, L’échappée, 2013.

Le siècle où Satan est devenu sympa

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musee orsay bunuel

musee orsay bunuel

Elle est d’abord très séduisante, cette expo consacrée à « L’ange du bizarre » que l’on peut voir en ce moment à Orsay. On a le plaisir de découvrir des tableaux que l’on connaissait depuis longtemps pour les avoir vus plusieurs fois sur les couvertures de nos livres de poche de Poe, Huysmans ou Lautréamont – tel le célébrissime Cauchemar de Füssli (1781) avec son cheval hallucinant surgissant de derrière le rideau et son diable accroupi sur la belle dormeuse.
On visite maints lieux hantés, à commencer par la très amityvillienne Maison rose de 1893 de William Degouve de Nuncques, ainsi que sa Nocturne au parc royal de Bruxelles (1893) au bleu nuit inoubliable. On se refait une mémoire de cinéma avec les nombreux extraits proposés, du Nosferatu de Murnau (1922) au Frankenstein de Whale (1931), en passant par Rebecca d’Hitchcock (1940) et le rêve de Los Olvidados de Bunuel (1950) – autant d’épiphanies fantasmagoriques qui montrent  le combat des ténèbres et de la lumière, de la forme et de l’informe, du visible et de l’invisible.
Les plus fabuleuses découvertes sont néanmoins picturales, à commencer par le rouge infernal du Pandémonium de John Martin (1841), flamboyante capitale de l’enfer inspirée de Milton, suivi bientôt du blanc spectral de La femme en blanc, sans oublier le bleu noir du Péché de Stuck (1893) et le vert mortuaire de La mort et le fossoyeur de Carlos Schwabe (1900) qui sert d’affiche à l’exposition, même si ma préférée reste L’idole de la perversité de Jean Delville (1891). Qui dit bizarre dit érotique. Et de la sublime Indolente de Bonnard (1899) aux femmes attachées de Charles-François Jeandel, l’inventeur de la photo de bondage s’il en est, il y en aura pour tous les goûts – et sans culpabilité aucune puisqu’en art tout est permis. On a beau se vouloir féministe, la représentation naturelle de la femme, c’est-à-dire satanique et sexuelle, reste la même pour des siècles et des siècles.
L’ange du bizarre serait-il antimoderne ? C’est en tout cas l’explication officielle à laquelle nous invite l’exposition. Le « romantisme noir » fut en effet ce courant artistique transversal qui apparut à la fin du XVIIIe siècle, avec la naissance du roman gothique en Angleterre et le surgissement en France de ce « bloc d’abîme »  que fut Sade et selon le titre si juste d’Annie Le Brun. Contre la raison, triomphante jusqu’à la Terreur, et le positivisme, progressiste jusqu’au scientisme, était ainsi réhabilitée la partie obscure, pulsionnelle, et au fond, artistique, de notre humanité.
Pour autant, il  y a quelque chose qui cloche dans cette opposition entre progressisme et occultisme, rationalisme et romantisme, positivisme et satanisme. En vérité, le goût pour les forces occultes est allé de pair avec la nouvelle anthropologie progressiste du XIXe siècle. Les tables tournantes ont constitué moins l’envers que l’aval de l’humanisme moderne, tel que l’exilé de Guernesey l’a incarné dans sa toute sa splendeur. Victor Hugo invoquant les esprits, oui, mais au nom du progrès. Victor Hugo écrivant La fin de la Satan, oui, mais pour le pardonner et le réhabiliter. Parce que c’est Satan, l’enjeu moral du XIXe siècle.  C’est Satan qui est devenu le gars sympa et recommandable du nouveau monde et dont, de Milton à Sand, de Lamartine à Vigny, de Lamennais à Nietzsche, on ne cesse de dresser les louanges.  Même Balzac, pourtant catho légitimiste, y va de son apologie sataniste avec son Melmoth réconcilié. Il faut sauver le soldat Satan ! Seul Baudelaire tente héroïquement de résister à ce qui n’est rien d’autre qu’un changement de paradigme, une inversion des valeurs, une mise à bas de la morale  – et comme par hasard, c’est lui qui est condamné pour immoralité par le procureur Pinard.
Muray avait tout dit là-dessus : réhabiliter Satan, c’est non seulement réhabiliter l’homme dans sa liberté prométhéenne, mais c’est surtout en finir avec le mal radical.  C’est Dieu, c’est-à-dire le chrétien, c’est-à-dire le Juif, qui incarne désormais le mal absolu avec sa théologie invraisemblable du péché pour tous, de la Loi culpabilisatrice, de la croix sadomaso et de l’Alliance mortifère qu’il faudra un jour liquider pour de bon. Satan, lui, libère, console, déculpabilise, soigne, guérit. Satan, c’est l’avènement de l’homme réconcilié avec lui-même, sans péché ni castration, sans fêlure ni négatif – mais cathare ô combien.
Et c’est cette idolâtrie que perpétue, même sans penser à mal, cette  exposition, parce que même en 2013, nous sommes toujours au XIXe siècle, surtout au Musée d’Orsay, et que le rôle de la culture a toujours été de rendre l’art acceptable. Au fond, la barbarie est devenue amusante. Le second degré a triomphé. L’Histoire ne vaut plus que d’un point de vue onirique. La Terreur a laissé place au désir, le sadisme à l’érotisme, le mal au fantasme.
Que faire en effet, comme l’écrit Annie Le Brun, citée in extremis en fin d’expo, contre « la pollution lumineuse qui gagne chaque jour du terrain » et par laquelle « la forêt mentale risque aujourd’hui d’être dévastée comme l’est la forêt amazonienne » ? Que faire contre les bisounours que sont les nouveaux représentants de Satan sur terre ? Sommes-nous encore capables de faire ce fameux « choix du noir » sans sourire ?  N’avons-nous pas, après avoir dévasté les sexes, les distinctions et les identités,  dévasté  les nuits ? C’est toute l’ambivalence de cet « Ange du bizarre » que de nous faire croire que nous pourrions encore avoir peur de ce qui ne nous fait plus peur depuis longtemps, et ce faisant, de nous révéler qu’au fond la seule bizarrerie encore permise par l’époque, c’est notre angélisme.

« L’ange du bizarre – le romantisme noir de Goya à Max Ernst », exposition du 5 mars au 9 juin 2013, Musée d’Orsay.

Tableaux noirs

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ange bizarre orsay

ange bizarre orsay

On ne remerciera jamais assez Valéry Giscard d’Estaing d’avoir sauvé de sa démolition promise la gare d’Orsay, pour en faire un musée du XIXe siècle.VGE entra à l’Élysée, auréolé de la gloire des vainqueurs jeunes, il en sortit sous les crachats et les injures des vaincus humiliés. Une créature aux yeux de vide, chassant les fées qui le veillaient depuis l’enfance, le suivit alors et l’environna d’une ombre inquiétante. Pour la première fois, il constatait que les choses avaient à la fois une apparence et une réalité. Sa rigueur de polytechnicien ne l’avait pas préparé à la défaite, ni, surtout, à la longue dépression qui s’ensuivit. À son tour, Valéry Giscard d’Estaing avait été visité par l’« Ange du bizarre »[1. L’Ange du bizarre (1844), Edgar Allan Poe, traduction Charles Baudelaire.], personnage central de l’exposition, qui se tient, précisément, au musée d’Orsay.
« Convoquant les créations visionnaires de Goya, Füssli, Blake, Delacroix, Hugo, Friedrich, Böcklin, Moreau, Stuck, Ensor, Mucha, Redon, Dali, Ernst, Bellmer, Klee et de nombreux autres artistes et cinéastes, l’exposition permet aussi de relire et comprendre les sources littéraires et artistiques de l’univers de la fantaisie noire qui continue d’imprégner nombre de films, de jeux vidéo et de créations musicales de notre temps », annonce le dossier de presse. L’exposition est déclinée en trois époques : le temps de la naissance (1770-1850), le temps de l’affranchissement et des mutations dans l’art symboliste (1860-1900), le temps de la redécouverte dans l’art surréaliste (1920-1940). Sont bien montrés en particulier les types de paysage où l’« Ange du bizarre » aime élire domicile : mer déchaînée, lande, ciel charbonneux, cimetière, grotte, gouffre, sans oublier l’enfer, évidemment. On aurait aimé, cependant, qu’une incursion dans l’histoire des mentalités nous en apprenne un peu plus sur ce qui suscita l’attrait des Européens pour l’« arrière-monde ». Le goût du fantastique ne nous a jamais quittés, malgré le siècle des Lumières, qui plaça en Europe la Raison au-dessus de tout. Si l’esprit français, que l’on prétend rationaliste, a emprunté des formes changeantes (classicisme, naturalisme, réalisme), il n’a jamais rompu avec sa très ancienne inspiration médiévale, qui le portait à entendre les cris des créatures de l’obscurité et de la peur.[access capability= »lire_inedits »]
La première de ces créatures est la sorcière. Avec elle, la magie vire au noir, et l’ensorcellement du monde succède à son enchantement. Voyant son art déconsidéré, rendu vain par l’Église et ses clercs, Merlin l’Enchanteur se retire du jeu et trouve un refuge inaccessible au cœur d’une forêt profonde : Satan et ses alliés s’avancent, autrement dangereux. En 1326-1327, le pape Jean XXII affirme, par la bulle Super illius specula, que les pratiques de sorcellerie sont une menace contre l’Église. Il charge l’Inquisition de traquer les sorciers et les sorcières, assimilés aux hérétiques (Johann Heinrich Füssli, Les Trois Sorcières). Satan recrute aussi sur la Terre, auprès des humains, et plus précisément chez les femmes. Le Grand séducteur, jamais rassasié, les rassemble au milieu d’une clairière ; il les possède, puis les entraîne dans des rondes folles, et le sol tremble sous leur infernal sabbat (Eugène Delacroix, Sabbat des sorcières). Avec l’âge et les épreuves, l’univers pictural de Francisco Goya, assombri, ensanglanté, se peuple de ces figures de l’effroi comme dans Le Vol des sorcières.
La femme et le Diable : voilà le couple qui incarne la totalité du mal, en Europe, à partir du XIVe siècle ! La figure exécrée, très crainte, de la sorcière hante les esprits, terrorise les populations et fonde les procès les plus injustes. Femme absolue, dominatrice, elle représente sans doute la perfection négative de l’idéal féminin (Jean Delville, L’Idole de la perversité). Quand elle ne s’affole pas sous l’emprise d’une pulsion brutale (Gustave Moreau, Victime), quand elle ne s’offre pas Photographie spirite, Anonyme, (médium et spectres), vers 1910, épreuve argentique dans un mouvement d’impudeur ricanante, la femme s’abandonne au sommeil, tout son corps animé de contorsions obscènes (Pierre Bonnard, Femme assoupie sur un lit ou L’Indolente).  
Satan conduit son bal, traînant tous les cœurs et les corps féminins après lui. Son peuple de légions ivres, d’effarés sanguinaires, d’apparitions hybrides et barbares se répand dans les territoires les plus désolés, semant la terreur (Franz von Stuck, Le Baiser du Sphinx et La Chasse sauvage). Lassé des orgies champêtres, où l’on s’enrhume, il gagne la ville (Eugène Delacroix, Méphistophélès dans les airs). Il se plaît à y tenter les jeunes gens aventureux et désenchantés. Ce diable-là se nomme Lucifer, le « porteur de lumière ». C’est un interlocuteur redoutable, brillant, avec des manières exquises, d’une beauté fatale… Dans les temps très anciens, il fut ange, puis rebelle. Rompu à la fine dialectique, il est parfaitement adapté à la grande cité. C’est par lui que le mal devient romantique. Et nombre de peintres trouvent une inspiration vigoureuse chez les trois « pères » du romantisme européen : Dante (Adolphe William Bouguereau, Dante et Virgile aux Enfers), Milton (John Martin, Le Pandémonium) ou encore Shakespeare.
Les esprits voltairiens moquent les superstitions, héritées des temps d’obscurantisme. Pourtant, on attribue généralement le premier roman dit « gothique », Le Château d’Otrante (1764), plus enténébré qu’un cimetière par une nuit sans lune, à Horace Walpole (1717-1797). Pourtant, Diderot lui-même, affirme que « [la] poésie veut quelque chose d’énorme, de barbare et de sauvage »[2. Diderot, Discours sur la poésie dramatique (1758).]. Il reviendra aux écrivains de trouver le langage bien propre à rendre la sensation, l’envoûtement de la peur. Ils entraîneront le lecteur sous les grands arbres fantomatiques et les voûtes gigantesques de monuments ruinés (Victor Hugo, Ruines dans un paysage imaginaire), dans les caveaux humides, dans les cimetières, au milieu des ombres affreuses que suscite le crépuscule, à mille lieux de l’innocente nature de Jean-Jacques Rousseau. On s’étonnera que ne soient pas même mentionnés, parmi les inspirateurs du romantisme noir, de talentueux auteurs, qui annoncent un changement de sensibilité, très éloignée des canons de la rationalité classique. Voici, par exemple, la description, proprement fantastique, d’une « abeille prodigieuse » par le chevalier de Mouhy (1701-1784) : « À l’extrémité de chacune [de ses] pattes étaient trois griffe, au bout desquelles pendait une tête d’homme qui paraissaient toutes agitées de passions différentes et désespérées, le ventre de l’animal, au lieu de poil, était revêtu de plaques de cristal, arrangées comme les tuiles d’un toit, chacune de ces glaces […] représentait un astre sur lequel on distinguait des terres, des villes et des hommes […] »[3. Mouhy, Lamekis ou les Voyages extraordinaires dans la terre  intérieure avec la découverte  de l’île des Sylphides, Pauvert éditeur, 1972.].
Dans le très fameux Cauchemar, de Johann Heinrich Füssli (1741-1825), une jeune femme est étendue sur une couche, abîmée dans son sommeil, recouverte d’un vêtement d’un blanc de linceul. Un gnome d’abomination aux oreilles effilées comme des cornes est assis sur son ventre et nous regarde, alors que la tête d’un cheval aux yeux de glace infernale apparaît, soulevant une tenture. La scène est un bloc d’épouvante. Elle nous rappelle que le sommeil et la nuit sont parfois les pires ennemis de l’homme : son inconscient libère dans l’obscurité les maléfices, les légions de goules, incubes, succubes, grands-ducs et autres marquis des royaumes infernaux, qui le harcèleront jusqu’au petit matin[4. On signalera que Sigmund Freud a écrit un article sur le cas du peintre bavarois Christophe Haitzmann, qui, en 1677,  se déclara possédé par le démon, avec lequel il avait signé un pacte : Une névrose démoniaque au XVIIe siècle, publié en 1923.]. La mort s’impatiente, au terme du voyage, elle veut des têtes (Julien Adolphe Duvocelle, Crâne auxyeux exorbités et mains agrippées à un mur, Paul Gauguin, Madame la Mort). La science des rêves ou la technologie nous délivreront-elles du mal ? Rien n’est moins sûr, comme l’écrivait le grand écrivain fantastique Lovecraft : « Ce qui est, à monsens, pure miséricorde en ce monde, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation toutce qu’il renferme. Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l’infini, et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages.Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’àprésent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectivesterrifiantes sur la réalité et la place effroyableque nous y occupons : alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clartéfuneste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel âge de ténèbres. »[/access]

Exposition « L’Ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst », du 5 mars au 9 juin 2013, musée d’Orsay, 62 rue de Lille, 75007 Paris.

Portrait de l’artiste en pied de porc

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jean pierre verheggen

jean pierre verheggen

Et si nous cessions d’avoir peur de la poésie contemporaine ? Non, sérieusement, arrêtons d’imaginer qu’elle se limite à des expérimentations post-mallarméennes avec trois vers par page et trois mots par vers. Ou, à l’inverse, aux épanchements un peu niais « des sous-préfets au champs » quand un lyrisme niaiseux continue de dégouliner comme de la confiture de coing. Réconcilions-nous, voulez-vous, avec les poètes qui ont compris que le fait d’être lisible n’est pas rédhibitoire. Réconcilions-nous avec les poètes qui ont une parole joyeuse, charnelle, heureuse, drôle. La poésie n’est pas, ne peut pas être uniquement l’affaire de jeunes femmes chlorotiques et de laborantins du verbe subventionnés par les conseils généraux.
Lisons, par exemple, Jean-Pierre Verheggen. Il est belge, il a soixante-dix ans et il a derrière lui une œuvre où le rire et le plaisir, l’appétit et l’exagération, la pulsion et l’appétit  dominent visiblement. Oui, on découvre avec Jean-Pierre Verheggen que la poésie peut faire rire, d’un rire souverain qui réenchante le monde. Son dernier recueil, Un jour, je serai prix Nobelge, est une autobiographie foutraque, un bilan ironique, un solde de tout compte.
Le principe est simple : Verheggen estime qu’il est temps pour lui de connaître une gloire méritée. Pour ceux qui ont lu son Artaud Rimbur (Poésie/Gallimard), ils savent que cette prétention n’est pas illégitime. Après tout, ce qui importe, quand on écrit, c’est de faire jouir la langue dans des proportions considérables, par le jeu de mots, le mot-valise, le sens de la formule ou l’aphorisme. N’allez surtout pas imaginer, pour autant, que Verheggen se limite à un formalisme oulipien. Notre poète est un sensuel qui sait que là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie. Je défie d’ailleurs quiconque, sauf ceux qui souffrent du foie ou se laissent caresser par les bras maigres de l’anorexie, de ne pas saliver, physiquement saliver, à la description du pied de porc que le poète aime dévorer le dimanche, au Villance, sa taverne bruxelloise de prédilection : « Un entier pied (arrière de préférence ! le plus recommandé par tout bon charcutier) habilement désossé, détaillé en gros dés de gras, et maigres mêlés et reconstitué en salpicon dans sa forme initiale et sa chair qui ressemble à s’y méprendre – n’était-ce sa sapidité toute différente !-, à celle de la hure de porc marbrée ou du fromage de tête, mais en nettement plus goûteuse, croyez moi ! ».
Et il l’aime tellement ce pied de porc, le poète, qu’il en rêve les nuits précédant ce rendez-vous gourmand et qu’il se transforme en cochon lui-même, celui de la Pornokratès de Félicien Rops qui tient en laisse l’animal promis à la dévoration. C’est que le poète, si l’on en croit Apollinaire, est d’abord et avant tout « un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses. »
Un jour, je serai prix Nobelge recense les raisons objectives et délirantes que le poète peut faire valoir pour accéder à la gloire anthume. Il nous donne son C.V à travers des prix imaginaires, des diplômes improbables, des expériences professionnelles qui laissent rêveur comme ce poste de « Conseiller conjugal pour familles de mots recomposées » ou de « Chasseur de jeunes têtes poétiques (département Ressources humaines et. avenir de la versification) » : prière, donc, d « être en possession d’un master européen en alchimie verbale et avoir suivi une solide formation en génie lyrique et biotechnologie de la rime riche à haute valeur ajoutée.  Un atout (en plus) serait d’être titulaire d’un diplôme complémentaire en gestion des césures et des élégies ».
Seul concurrent sérieux pour Verheggen sur la route du prix Nobelge, Henri Michaux dont on lira un éblouissant pastiche. Mais pour le reste, il estime ne rien avoir à craindre de personne, même pas du « Flamand de Lady Chatterley ».
De toute manière, Verheggen a raison d’avoir confiance. Il a de sérieuses références, il a dirigé et publié dans la collection Freud Astaire quelques ouvrages remarquables comme Hystérix le grivois ou encore Mignonne, allons voir si ta névrose.
Et puis il a compris l’essentiel : pour ne pas être oublié, il faut finir dans « les Emmanuelle scolaires ».
 

Un jour, je serai prix Nobelge, Jean-Pierre Verheggen (Gallimard)

*Photo : Bahi P.

Moralisateur de la chose publique, un emploi fictif ?

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Nous, socialistes de pouvoir, avons été trahis. Et par qui ? Par l’un des nôtres ? Non ! Par un homme qui se prétendait des nôtres, mais qui, fondamentalement, ne l’était pas. La preuve : il a fini par avouer sa faute. Nous autres, socialistes de pouvoir, nous n’avouons jamais ! Nous sommes toujours trahis par de prétendus socialistes. Nous avons contre nous l’héritage calamiteux de la droite, la hargne de la finance, la méchanceté de l’univers, et la fausseté de ceux qui se glissent dans nos rangs, revêtent notre apparence, empruntent notre vocabulaire, pour vous tromper et nous nuire.
La gloire et la chute de Cahuzac ont la même origine : d’éclatantes qualités mises au service de bas instincts. Dans un gouvernement de droite, il eut assurément donné le change ; ministre d’un cabinet socialiste, il n’a pu durablement tromper son monde. L’organisme très sain du pouvoir socialiste a produit des anticorps, qui ont rejeté le virus de la concussion. Quand un homme de gauche commet une faute de droite, il ne représente que lui-même. Quand un homme de droite commet la même faute, il entraîne avec lui dans la honte toute la droite. Devant les dégâts que cause, dans les rangs socialistes, un individu affecté de ses tares, la droite devrait connaître le remords. Il n’en est rien, au contraire, elle triomphe ! Pourtant, la gauche ne saurait être coupable d’être de droite, alors que la droite est responsable des maladies de la gauche.
Nous sommes favorables à la mutualisation des fautes de droite, alors que nous défendons le principe de l’individualisation des peines pour la gauche. Voilà pourquoi votre fille est muette, et pourquoi, aussi, nous avons décidé de moraliser la vie politique.
Amis de la vérité, du progrès en marche et des patrimoines révélés, les socialistes de pouvoir ont formé à votre intention ce sociallogisme à trois prémisses dit sociallogisme Cahuzac, car il est tiré par les implants capillaires :
Tous les hommes sont mauvais
Tous les socialistes sont bons
Tous les socialistes sont des hommes
Tous les hommes ne sont donc pas socialistes
C’est en vertu de cette imparable conclusion que nous affirmons haut et fort la nécessité de bâtir le socialisme ici et maintenant !

Enfin, j’ai fait bon !

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vin rouge michel

vin rouge michel

La dégustation Rouge-Provence, qui se tenait lundi 8 avril, Chez Michel, rue de Belzunce dans le 10ème arrondissement de Paris, avait pour but de contrer deux idées reçues. La première consiste à penser que la Provence ne fournit que des rosées insipides bons pour l’apéro, noyés de glaçons. Jean-Christophe Comor (Domaine des Terres Promises) et Peter Fischer (Château Revelette) ont réuni une trentaine de vignerons heureux de prouver que le rouge pouvait être fameux dans leur région. Le choix des viticulteurs dépasse un peu la Provence et s’aventure jusqu’au Rhône septentrional avec par exemple le Domaine La Fourmente de Rémi Pouizin. Celui-ci nous a fait découvrir des rouges fruités et délicats, aux accents de baies des bois. Cela contrastait à merveille avec des Bandol boisés, plus musclés, à la robe presque noire.
La deuxième idée reçue que cette dégustation faisait voler en éclat (la plus importante), c’est que les vignerons seraient égoïstes, intéressés et peu amènes. Ces trente producteurs (plus quelques uns qui étaient absents) se sont réunis cette année pour aider un collègue en difficulté. Raimond de Villeneuve (Château de Roquefort) a perdu toute sa récolte le 1er juillet dernier dans un orage de grêle sans précédent. Ces amis ont alors décidé de se fédérer et d’offrir chacun, en fonction de la taille de son domaine, une partie de ses récoltes. Raimond, plutôt que d’accepter cette aide, de vinifier ce raisin et d’y accoler son étiquette, a décidé de célébrer l’entraide en créant une cuvée spéciale qu’il a nommée Grêle 2012. Le nom de chacun de ses camarades se trouve sur les étiquettes des deux rouges, du rosé et du blanc qui sont issus des 1000 hectolitres de nectar réalisés cette année.
Chez Michel, l’excitation entraînée par cette puissante amitié est palpable. Peter Fischer s’exclame, dans un éclat de rire : « Il y a trop d’amis ici ! ». Un caviste de l’île Saint-Louis, venu saluer son camarade et goûter la cuvée, se réjouit : « L’étiquette : c’est royal ! J’en ai fait un mur à la boutique. C’est incroyable ce que vous avez fait. Faudrait qu’il y ait la grêle chez toi tous les ans ! » Puis il ajoute, à l’encontre des assurances, des marchands de vins intéressés, des producteurs égocentrés : « On les aura ! »
La solidarité qu’ont entraînée les malheurs de Raimond de Villeneuve dépasse les amis présents ici. Ce dernier raconte à un autre producteur : « Tu sais que je me suis fait engueuler par des vignerons, comme Hélène Thibon (Mas de Libian NDLR) qui m’a dit : « Mais pourquoi tu nous as pas appelés ! » »
Raimond n’arrête pas de sourire, il sent que les difficultés sont derrière lui et que l’avenir sera plus beau de cette épreuve traversée. Il sait qu’un élan est lancé : « L’esprit de ce mouvement, ce crépuscule, va aller en s’augmentant. La prochaine fois on ne sera pas 35 mais 50 ! » Pourtant ça n’a pas été facile cette année : « C’est quand même plus simple de faire du vin avec du raisin qu’on récolte. J’ai pris 10 ans avec cette histoire, mais finalement ça m’a rendu service. »
La camaraderie, l’esprit bon enfant et la combativité l’ont emporté sur l’abattement face à ce malheur. Peter Fischer raconte : « Quand on a décidé de lui donner de nos récoltes, je suis allé le voir et je lui ai dit : « Cette année enfin, tu vas faire du bon ! » » Raimond éclate encore de rire de cette histoire. « Tu sais qu’on devrait faire une petite cuvée, ajoute-t-il, avec du raisin de chacun et je l’appellerai Enfin j’ai fait bon !, ce serait génial ! »
Un vrai vin de copain !

*Photo : lessylvainpicot.