Esther Benfredj. L’histoire se répète : la famille Trudeau est de retour sur la scène fédérale canadienne depuis l’élection à la tête du Parti libéral de Justin Trudeau, fils de l’ancien Premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau. Comment expliquez-vous sa forte popularité ?
Éric Bédard[1. Historien, auteur de Recours aux sources (Boréal, 2011) et de L’histoire du Québec pour les Nuls (First, 2012).]. Cette popularité tient à plusieurs choses. Elle témoigne surtout d’une nostalgie. Premier ministre de 1968 à 1984, Pierre Elliott Trudeau a profondément marqué la culture politique canadienne. Avant lui, le Canada était davantage la somme de ses parties qu’un tout cohérent. Les impérialistes canadiens-anglais du début du siècle n’étaient pas arrivés à créer une nation britannique, protestante et unitaire. Plusieurs jugements du conseil privé britannique, la plus haute cour jusqu’en 1949, avaient même favorisé les provinces plutôt que le gouvernement central.
Or, en faisant du multiculturalisme une doctrine d’État et en enchâssant, dans la constitution rapatriée de 1982, une charte des droits et libertés qui conféraient aux juges de la Cour suprême du Canada, tous nommés par le premier ministre canadien, d’énormes pouvoirs sur des questions aussi vitales que la langue ou la liberté religieuse, Pierre Elliott Trudeau a transformé le Canada. D’une fédération relativement décentralisée, formée par deux cultures nationales, le Canada s’est désormais conçu comme une mosaïque d’individus reliés par des droits. Trudeau a refondé le Canada et lui a dicté une mission : celle d’incarner l’avant-garde de l’humanité. Une humanité réconciliée avec elle-même, libérée des pesanteurs de l’histoire. C’est animé par ce messianisme qu’il avait déclaré en 1977 devant le Congrès américain, quelques mois après l’élection d’un premier gouvernement souverainiste au Québec, que le démantèlement du Canada serait rien de moins qu’un « crime contre l’histoire de l’humanité ».
Les libéraux sont également opposés à la politique résolument pro-américaine et pro-israélienne du gouvernement conservateur actuel. Ils sont les héritiers de Lester B. Pearson, seul canadien lauréat du prix Nobel de la paix, un ancien ministre libéral des Affaires étrangères et premier ministre, à l’origine de la politique des casques bleus. Sous Trudeau, le Canada avait critiqué l’intervention au Viêt Nam, tenté de développer des liens économiques avec l’Europe, entretenu de bons liens avec Cuba. Bref, c’était un Canada qui gardait davantage ses distances des États-Unis. Un Canada capable de dire non à George W. Bush en 2003.
La popularité de Justin Trudeau tient en partie à ce rêve canadien. Mais aussi à une image fabriquée par les médias.
Justement, Justin Trudeau a-t-il les épaules pour diriger le Canada ? Les critiques du Parti conservateur, actuellement au pouvoir, sont incisives : « Justin Trudeau a un nom de famille connu mais dans un contexte d’incertitude économique mondiale, il n’a pas le jugement, ni l’expérience pour être premier ministre. » Ces critiques ne sont-elles pas excessives ?
Non, je ne crois pas qu’elles soient excessives, malheureusement. La famille Trudeau est aisée. Avant de devenir Premier ministre, le père de Justin Trudeau avait beaucoup voyagé, étudié dans plusieurs grandes écoles – notamment à Sciences Po Paris –, fondé une revue influente dans le Québec des années 1950, écrit des essais marquants, enseigné le droit dans une grande faculté montréalaise. Pierre Elliott Trudeau a su tirer parti de son indépendance financière. Avant de se lancer en politique, il avait laissé une empreinte, comme juriste et intellectuel engagé. Rien de tel chez Justin Trudeau. Lors des obsèques de son père en 2000, il avait prononcé une allocution qui avait beaucoup ému les Canadiens. Plusieurs l’ont immédiatement perçu comme l’héritier naturel. Et pourtant… Justin Trudeau ne s’est distingué dans aucun domaine particulier. Sans nécessairement poursuivre de longues études ou être un intellectuel engagé, il aurait pu devenir un avocat reconnu, se lancer dans les affaires, tirer son épingle du jeu dans un domaine qui l’intéresse. Il a préféré surfer sur la notoriété de son nom, prononcer des conférences très lucratives sur le « leadership », faire la première page des magazines « people ». Ses discours bilingues, plus moraux que politiques, donnent le plus souvent dans le prêchi-prêcha multiculturaliste. Comme il était presque certain de remporter la présidence du Parti libéral du Canada, il s’est très peu prononcé sur les grandes questions de l’heure. Pour l’instant, c’est une coquille vide.
Qu’est ce que les Québécois peuvent aujourd’hui attendre de Trudeau junior ? Dans les années 1980, on se souvient que les liens entre le gouvernement du Québec et Pierre Trudeau étaient tendus notamment parce que celui-ci n’était pas partisan de la souveraineté de la Belle Province. Quid de Justin ?
Pierre Elliott Trudeau avait une vision claire du Canada. Allergique au nationalisme, il avait proposé aux Québécois un modèle de société alternatif. Qu’on y adhère ou qu’on les rejette, les fondations intellectuelles de son nouveau Canada étaient relativement solides et cohérentes. Justin Trudeau table au contraire sur l’apathie, l’indifférence et le désabusement de nombreux Québécois à l’égard de la question nationale. Sa politique est une anti-politique. Sur cette question, comme sur bien d’autres, nous ne lui connaissons aucun programme. Au lieu de convaincre les Québécois des vertus du modèle canadien qu’il propose, il espère que ceux-ci se décourageront, à l’usure.

*Photo : LeStudio1.com – Bernard Bujold.

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