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L’impérialisme russe existe, l’Ukraine l’a rencontré

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Causeur est, on le sait, un journal pluraliste, où des gaullistes historiques et des communistes maintenus coexistent dans la bonne humeur avec des économistes libéraux, voire libertariens,  et où des catholiques (modérément) conservateurs, dont le style doit au moins autant à Chesterton qu’à Bernanos, côtoient des philosophes foncièrement agnostiques et des esthètes fidèles à la tradition française du libertinage littéraire. On voit bien ce qui réunit négativement  tous ces bons esprits : une inquiétude de bon aloi devant les dérives d’une  modernité tout à la fois « festive » et acariâtre, dont les thuriféraires  voient la « réaction » à l’œuvre chez tous ceux qui, sans  récuser le régime démocratique, ont le malheur de s’interroger sur la dynamique récente des sociétés démocratiques.  Peut-on imaginer des liens plus forts, qui fassent de Causeur quelque chose comme l’organe d’un courant politique en formation ? Je ne le crois ni ne le souhaite, mais je me suis récemment posé la question, devant la manière dont la récente crise ukrainienne a été traitée dans le journal et, plus encore, sur le site internet de Causeur. À ceux qui demandaient ce qui, dans l’Action française, pouvait réunir d’anciens bonapartistes ou des rescapés de l’aventure boulangiste à des royalistes eux-mêmes écartelés entre les héritages orléaniste et légitimiste, Charles Maurras a fait un jour une réponse frappante  : « Tout paraît impossible, ou affreusement difficile, sans cette providence de l’antisémitisme. Par elle, tout s’arrange, s’aplanit et se simplifie. Si l’on n’était antisémite par volonté patriotique, on le deviendrait par simple sentiment de l’opportunité. »  L’amour de la Russie (et de Vladimir Poutine) sera-t-il la « Providence » qui soudera les collaborateurs et les lecteurs de Causeur ? Je me suis posé la question, mais il me semble pour le moins prématuré d’y répondre positivement et c’est pour cela que je me permets de présenter ici quelques réflexions d’un observateur qui, pour être un ami de l’Ukraine, n’est peut-être pas pour autant le reflet naïf du « lyrisme béat que propagent les médias » (Jean-François Colosimo).  Je partirai des simples faits, et des prétendues révélations que l’on oppose aux médias « dominants », avant d’avancer quelques hypothèses sur le sens de la politique de Poutine, et sur la nature de ses soutiens.[access capability= »lire_inedits »]

La posture adoptée par beaucoup des rédacteurs de Causeur a été celle de l’esprit fort, qui ne s’en laisse pas conter et qui met en lumière des faits troublants passés sous silence ou du moins minimisés par une presse naïvement intéressée. En résumé, on nous apprend, dans un style qui évoque à la fois Médiapart et le réseau Voltaire,  que la révolution démocratique de Kiev n’a été qu’un vulgaire « coup d’Etat », dominé ou du moins manipulé par une extrême droite néo-fasciste et peut-être même nazie, héritière d’une longue et peut-être  vivante tradition d’antisémitisme, et dont l’influence se traduirait par de menaces terribles pour toutes les « minorités » ukrainiennes.  Tous ne vont pas jusqu’à faire de Vladimir Poutine le seul homme d’Etat démocrate dans le monde d’aujourd’hui  (Olivier Berruyer)[1. Jérôme Leroy voit quant à lui en Poutine, l’héritier du Roi-Soleil tel que le voyait Voltaire. Il est vrai que l’auteur de l’admirable Siècle de Louis XIV est aussi celui d’une plus contestable Histoire du règne de Pierre le Grand, qui est une des sources principales de la russophilie française. Sensible au froid, Voltaire fut fort heureux que la Grande Catherine lui ait offert de « belles pelisses » et il poussa la reconnaissance jusqu’à applaudir au partage de  la Pologne, où l’aide fraternelle de la Russie venait, déjà, protéger la liberté de conscience. …],  mais tous sont inquiets devant les imperfections de la jeune démocratie ukrainienne.

Commençons par l’accusation la plus grave – ou la plus « hénaurme » : celle de fascisme ou de nazisme et d’antisémitisme.  Il  y a bien en Ukraine, une droite radicale (Svoboda) et même une extrême droite (Pravyi Sektor), dont l’influence est directement proportionnelle à l’agressivité de la Russie et de ses soutiens ukrainiens. Svoboda a eu 10% aux élections législatives de 2012, son score le plus élevé et à l’évidence provisoire, et de bons spécialistes comme le politologue  Riabtchouk pensent qu’il a été soutenu à son lancement par Yanukovitch pour affaiblir et diviser l’opposition dans l’ouest du pays. Ces mouvements ont joué un rôle réel à partir du moment où les manifestations de Maidan ont pris un tour plus violent en réponse à la brutalité déployée par Yanukovitch, mais ils coexistaient alors avec d’autres organisations, y compris celles de jeunes militants juifs qu’il est difficile de tenir pour nazis. Quant à l’accusation d’ « antisémitisme », elle ne repose sur à peu près rien, sinon sur une vision largement reconstruite de l’histoire de l’Ukraine. Il y a beaucoup moins d’incidents antisémites en Ukraine que dans de vieilles démocraties comme la France ou la Belgique, et le dernier en date s’est produit le 18 avril à Donetsk, en pleine agitation prorusse ; de nombreux responsables juifs ukrainiens ont protesté contre ces accusations (voir par exemple), qui jouent un rôle central dans la propagande extérieure de la Russie, dont la politique à l’égard des Juifs russes est  d’ailleurs loin d’être irréprochable.

Maidan a-t-il débouché sur un « coup d’Etat », marqué par la destitution du « Président légitimement élu » Yanukovich sous la pression de la rue ?  Il y a eu à Kiev une dynamique révolutionnaire, qui ne devrait pas surprendre les nostalgiques du « trésor perdu des révolutions modernes » (Hannah Arendt), et celle-ci a comme souvent débouché sur des formes de démocratie directe qui entraient en tension avec la logique de la représentation ; mais les droits des représentants ont été finalement respectés, et la révolution, qui défendait avant tout l’autonomie et la pluralité interne de la société civile, a très rapidement débouché sur le rétablissement d’une légalité mise à mal par la brutalité de gouvernants discrédités, avec pour perspective de nouvelles élections générales qui sont aujourd’hui compromises par l’action de la Russie. Cette révolution fut une révolution authentiquement nationale mais elle ne peut en aucun cas être réduite à un mouvement ethnique néo-ruthène : de nombreux acteurs de Maidan n’étaient pas des « Ukrainiens de souche » (le premier martyr de Maidan fut un jeune Arménien), les russophones ne sont pas tous, loin de là, désireux d’abandonner  la citoyenneté ukrainienne pour redevenir sujets de l’Empire russe[2. Aux dernières nouvelles, les Ukrainiens de l’est, bien que remontés contre le pouvoir de Kiev ne sont « rattachistes » qu’à une petite minorité (27,5% à Donetsk, 15,4% pour l’ensemble du Sud-est, contre 69,7% d’opinion contre).] et la diversité des « activistes de Maidan », dont se moque Jean-François Colosimo témoigne à elle seule que l’enjeu n’est pas seulement de défendre un Etat-Nation fragile, mais de créer les conditions d’une démocratie pluraliste.  L’erreur la plus grave, qui, fut d’ailleurs corrigée presque immédiatement, a été de revenir sur une législation récente non pas pour « interdire la langue russe » ( ?!) mais pour revenir au statu quo ante (plurilinguisme officiellement reconnu mais avec une langue nationale). Il faut redire que l’Ukraine est un pays bilingue partout, même à Lviv et à Maidan, et que le projet d’un statut paritaire du russe et de l’ukrainien est de plus en plus évoqué par les dirigeants ukrainiens. S’il y a un problème linguistico-culturel en Ukraine, c’est plutôt celui de l’hégémonisme russe à l’est, en particulier dans les médias, et dans les politiques scolaires de Yanukovitch visant à imposer la version stalinienne de la Grande guerre patriotique dans les écoles, les commémorations, etc., comme c’est le cas en Russie.

Pour Jean-François Colosimo, la politique actuelle de Poutine marque que, pour la première fois dans son histoire, la Russie s’en tiendrait à une stricte politique « nationale ». Cette idée est pour le moins curieuse, à moins que l’on ne considère le pangermanisme de la fin du XIXe siècle comme l’expression classique de l’idée nationale. Que dit en effet Poutine ? Il se présente comme le défenseur légitime de tous les russophones du monde, rebaptisés « Russes » pour la circonstance, et il revendique de ce fait un droit d’intervention illimité, sans mandat international, dans tous les pays où une partie de la population parle russe et demande l’aide du grand frère russe, ce qui ouvre la voie de l’ « aide fraternelle » à la quasi-totalité des territoires de l’ancienne Urss, à commencer par les Etats baltes. Il tient pour nul et non avenu le tracé des frontières issu des conflits du XXe siècle, pour organiser des plébiscites afin d’imposer la sécession des zones majoritairement russophones et même pour les annexer à une Fédération russe dont les frontières sont de plus en plus incertaines ; il crée ainsi des  précédents dangereux  dans des Etats qui ont cédé après l’une ou l’autre des deux guerres mondiales des territoires dont le caractère national roumain, russe ou polonais n’est pas moins contestable que l’appartenance à l’Ukraine d’une Crimée qui n’est d’ailleurs devenue « russe » qu’au détriment de ses premiers occupants Tatars. Sans nullement verser dans la reductio ad Hitlerum, on ne peut s’empêcher de remarquer que, du strict  point de vue des relations internationales, l’actuelle politique russe évoque irrésistiblement le style de la diplomatie du IIIe Reich dans la période où celui-ci se présentait comme le défenseur des intérêts fondamentaux d’une Allemagne spoliée et « humiliée » par le Traité de Versailles.  Les « Russes » d’Ukraine, après ceux d’Ossétie et d’Abkhazie, sont les nouveaux Sudètes dont les « droits » sont le prétexte au démantèlement d’un Etat souverain et l’accès à la Mer noire par la Crimée (que l’Ukraine n’a jamais remis en cause) a quelque chose du « corridor de Dantzig » qui permettait de dénoncer l’agressivité polonaise.

Pour les apologètes de la Sainte Russie, tout le mal est venu de l’Occident, qui a multiplié les marques de défiance à l’égard d’une nation qui ne rêvait que de s’intégrer pacifiquement à l’ordre international et qui se sent « menacée » et « encerclée » par l’élargissement de l’OTAN jusqu’à ses portes.  On peut sans doute rêver d’un monde possible où, après la guerre froide, des relations meilleures auraient pu s’établir entre l’Occident et l’ancienne Union soviétique, mais on voit mal en quoi consiste l’agressivité d’un Occident où un prétendu faucon comme Brzezinski espère faute de mieux la finlandisation de l’Ukraine,  où l’Union européenne ne sait toujours pas ce qu’elle est, et où la Russie dispose de puissants relais en France et, plus encore, en Allemagne. Mais on peut aussi changer de paradigme interprétatif, et voir dans la politique russe un projet qui va très au-delà d’une simple ambition nationale. Ce projet imite certaines réalisations occidentales : l’Eurasie se présente comme un double de l’Union européenne ; mais il repose aussi  sur le renversement méthodique des valeurs occidentales d’aujourd’hui (individualistes, « cosmopolites » ou mondialistes) au bénéfice d’une nouvelle révolution conservatrice, dirigée à la fois contre la menace islamique, contre la décadence des mœurs et contre la finance internationale. L’expression la plus accomplie de ce rêve se trouve dans l’œuvre d’Alexandre Douguine, prophète d’une « quatrième théorie politique » qui, sous la direction prophétique de la Russie, se substituerait  aux anciennes théories issues du rationalisme occidental (libéralisme, fascisme, communisme) mais il n’est pas difficile d’en trouver des formulations moins sophistiquées dans tout ce qui s’écrit en Russie et ailleurs, et que La voix de la Russie offre bénévolement aux citoyens français. La version dure de cette idéologie est diffusée en France et en Belgique par Alain Soral et ses partisans, qui ne passent pas  pour des amis de Causeur, mais on en trouve des versions plus faciles ou plus soft, largement répandues par exemple dans les milieux catholique conservateurs, où beaucoup d’honnêtes gens admirent sincèrement M. Poutine, qui a remis les homosexuels à leur place, défend les Chrétiens d’Orient en Syrie et déplore les effets de l’immigration en France. Parallèlement, la Russie de Poutine, qui dénonce les « fascistes » de Maidan, entretient les meilleurs rapports avec presque tous les mouvements d’extrême droite européen, des plus modérés comme le FN français aux plus radicaux comme le Jobbik hongrois mais elle a aussi des amis dans de larges courants de la droite classique (notamment en France) sans parler des rescapés de l’anti-impérialisme d’extrême gauche. Comme dans les années trente, tout cela s’enracine dans de vraies difficultés de la démocratie libérale, dont les défenseurs ne sont pas toujours convaincants, et c’est ce qui explique sans doute pourquoi certains de nos amis se disent que, finalement, il vaut mieux avoir  tort avec Marine Le Pen que raison avec Bernard-Henri Lévy. Cette attitude me paraît néanmoins bien légère, et il me semble pour finir que l’action de la Russie de Poutine va contre tout ce que la plupart d’entre nous aimons : elle flatte  le nationalisme  français pour affaiblir la solidarité des Européens, et elle  exalte le Sonderweg allemand contre l’Occident mais elle soutient aussi tous les mouvements pseudo-régionalistes qui minent les vieux Etats-Nations. Elle ne feint de défendre l’héritage occidental que pour promouvoir une « Eurasie » fondamentalement autoritaire, qui ne ressemble en rien à ce que désirent,  sans doute, mes amis de Causeur.[/access]

*Photo: EAST NEWS/SIPA.00676699_000063.

Le peuple répond aux questions de François Hollande

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C’est le peuple le plus impopulaire de la Vème République. Jamais, de mémoire de politologue ou de journaliste, on n’avait observé un tel désamour de l’exécutif pour ses compatriotes. Ceux-ci semblaient ne pouvoir tenir aucun cap dans la durée, faisant un pas en avant puis deux pas en arrière sur tous les sujets qui préoccupaient vraiment le président. D’abord, le peuple qui avait pris la responsabilité d’élire François Hollande avait presque immédiatement renié son bulletin de vote dans les sondages. Puis, non seulement il avait rechigné à se mettre au travail pour inverser la courbe du chômage, mais en plus il avait fait barrage à toutes les réformes sociétales du chef de l’Etat : manifestations monstres contre le mariage unisexe, incompréhension face à la pénalisation de la demande sur un marché – celui de la prostitution – où l’offre demeure légale, doutes quant à l’urgence de passer de « l’égalité hommes-femmes » à « l’égalité femmes-hommes », refus de soumettre ses enfants à l’obligation de se définir selon leur « genre »… On le croyait mou, indécis, mais le peuple s’était révélé redoutablement dur, et têtu. Le président commençait à se demander s’il avait affaire à un sourd. Exaspéré, il exigeait des réponses. Soucieux de le rassurer, et espérant ainsi retrouver grâce à ses yeux, les Français sont donc allés à la rencontre de François Hollande. Ce mardi 6 mai, ils avaient promis d’aborder sans langue de bois les principales questions que le président se posait, en direct sur RMC et BFM TV. Compte-rendu.

« François Hollande : – Échec sur quoi ? Sur le chômage ?

Peuple français : – Oui, monsieur le Président, vous avez échoué. Ce qu’on ne vous reprocherait pas tant si ce n’était le problème dont découlent à peu près tous les autres. Et si vous n’aviez pas promis de réussir avant la fin de l’année dernière.

FH : – Est-ce que j’ai dissimulé la gravité de la crise ?

PF : – Pendant toute votre campagne, oui. Mais on vous comprend : ça n’a pas trop réussi à Sarko de nous prévenir d’avance qu’il faudrait se serrer la ceinture.

FH : – Est-ce que je n’ai pas suffisamment dit au lendemain de l’élection que la situation que j’avais trouvée était grave ?

PF : – C’est vous qui êtes grave. La situation est bien pire aujourd’hui.

FH : – Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai tergiversé ? J’ai hésité ? J’ai attendu ?

PF : – Un peu mon neveu, c’est même votre marque de fabrique. Lisez la presse. »

FH : – Pourquoi j’ai pris cette décision [de refiscaliser les heures supplémentaires] ? Pour faire mal aux Français ?

PF : – On se demande. Parce que travailler plus, si c’est pas pour gagner plus, c’est moins excitant.

FH : – Mais qu’est-ce que je dois faire ?

PF : – Vous auriez peut-être dû y réfléchir avant d’être élu. Maintenant, une dissolution ne serait pas de refus.

FH : – Qu’est-ce que j’ai eu à faire ? Parler aux Français tout de suite ?

PF : – Oui, chapeau pour les anaphores, mais avouez qu’il n’était pas très futé de nous parler du retour de Leonarda sans sa famille ou de la menace fasciste qui consiste à avoir un papa et une maman…

FH : – J’ai réorienté l’Europe sur le Pacte de croissance, vous croyez que ça s’est fait comme ça ?

PF : – Non, l’euro c’est du boulot, mais alors vous auriez pu nous épargner le sketch du non-aligné avec Angela Merkel. Du coup, ça nous donne pas super envie de voter aux Européennes, voyez.

FH : – Vous pensez que dans une période de crise, dans une période de difficulté, les Français pourraient être indulgents, pourraient être bienveillants, quand on leur demande tant d’efforts ?

PF : – Et puis quoi encore ? Une médaille ? Des bonbons ? Une réélection en 2017 ?

FH : – Amateurisme quand il s’est agi de sortir de la crise de la zone euro ? Amateurisme quand il s’est agi d’intervenir au Mali quand personne ne le faisait et que le terrorisme était en train de gagner la partie ? Amateurisme quand il s’est agi d’aller en Centrafrique pour éviter un génocide ? Amateurisme quand il s’est agi sur la crise Syrienne où j’étais le seul chef d’Etat occidental à dire : attention, ce qu’on est en train de laisser faire, c’est un massacre ?

PF : – Puisque vous êtes amateur d’anaphores, allons-y : oui vous avez été un amateur au regard de votre record du nombre de lois retoquées par le Conseil constitutionnel, oui vous avez été un amateur au regard de votre refus d’entendre des millions d’opposants à la privation légale de père ou de mère, oui vous avez été un amateur au regard de votre inaptitude à arbitrer la cacophonie ministérielle, oui vous avez été un amateur en attendant deux ans pour tenter d’enrayer la hausse des dépenses publiques. On continue ?

FH : – Qu’est-ce que je fais le 14 janvier [en prenant un virage social-démocrate] ?

PF : – La preuve de votre amateurisme. Bis repetita.

FH : – Qu’est-ce que j’ai fait [pour Alstom] avec le gouvernement de Manuel Valls et avec Arnaud Montebourg ?

PF : – La preuve de votre amateurisme. On trisse.

FH : – Est-ce qu’aujourd’hui les taux d’intérêts sont hauts, en France ?

PF : – À nouveau, faites comme Manuel Valls : lisez la presse. Non, ils sont très bas, ce qui ne fait pas de la France le matador de la finance, mais au contraire un pays qui peut encore s’endormir tranquille sur sa dette grâce à une abondance de crédit. Et tant pis pour nos enfants.

FH : – Comment voulez-vous qu’à la fin du mandat, si j’ai échoué sur le chômage, échoué sur la croissance, échoué sur le redressement du pays, je puisse dire : j’ai la solution pour la suite ?

PF : – En ne changeant rien à votre slogan de 2012 : le changement c’est maintenant. Puisque 2017, ce sera le nouveau maintenant, banane. »

Cantonales et régionales : qui a peur du suffrage universel?

francois hollande regionales cantons

« Le PS pessimiste sur les scrutins à venir ». Christophe Borgel, secrétaire à l’organisation du PS, chargé des élections, nous informe dans Le Figaro qu’après les municipales, il a retrouvé un peu de lucidité. J’avais rappelé dans ces colonnes qu’une simple projection des résultats des municipales impliquait la perte par les socialistes de la totalité des régions et de 30 départements sur 60, en 2015.

Avec un cynisme, une absence de vergogne, et une mauvaise foi absolument sidérants, la présidence normale vient de nous concocter, la bouche en cœur, une fort jolie magouille. Ceux qui s’intéressent à l’histoire et aux sciences politiques, et qui pensaient  avoir tout vu, en sont pour leurs frais. Enfoncé le petit père Queuille et sa loi sur « les apparentements » qui permit d’éviter au début des années 50 l’arrivée massive de députés RPF au Parlement. Petit  joueur François Mitterrand et sa proportionnelle intégrale de 1986 qui permit d’épargner à la gauche une trop importante défaite, mais surtout une arrivée en nombre de députés Front national histoire d’emmerder la droite.

Pour les têtes pensantes de l’Élysée et de Matignon, l’objectif est de conserver le plus longtemps possible les 60 Départements et les 26 Régions contrôlées par la gauche. Il faut garder cette base matérielle, les capacités financières, les emplois induits, tout ce qui permet d’assurer, après la catastrophe municipale un reste d’infrastructure territoriale au Parti Socialiste. Et puis aussi, calmer les élus locaux, et les permanents qui constatent que la présidence Hollande se transforme pour eux en course à l’abîme, et en aller simple pour Pôle emploi.

Premier temps, dans son discours de politique générale, Manuel Valls annonce une grande réforme territoriale. Regroupement des Régions pour passer de 28 à une douzaine. Sur la base du volontariat et à l’échéance 2017. Suppression des Départements à l’échéance 2021. Depuis hier, ce calendrier est bouleversé. Il faut que tout soit bouclé en 2016 ! Et la conséquence, nous dit le Président, c’est un report de ces élections locales en attendant la mise en place de la réforme. Pardi ! Quand à discuter avec des exécutifs régionaux, autant que ce soit avec nos amis élus neuf ans avant (!). Ce sera plus simple. Comme ça quand on sera contraint de passer la main, on refourguera de nouveaux engins qu’on aura démantibulés. Quant aux départements, on les garde jusqu’à ce qu’ils soient supprimés.

Quelques petites observations techniques. Ce n’est pas la première fois que la durée des mandats est modifiée en cours de route. Tout d’abord, hormis le cas particulier de l’Assemblée nationale qui peut être dissoute et des élections partielles ponctuelles, toute modification doit être exceptionnelle. En effet, lorsqu’il exerce sa souveraineté, le peuple doit savoir pour quelle durée il donne mandat à ses représentants. Première règle, il n’est pas possible de les raccourcir. On peut les allonger, mais à la marge et à condition d’avoir une bonne raison. Je suppose que l’on va nous ressortir l’exemple Pasqua de 1995 et Raffarin de 2004. Cela n’avait rien à voir. En 1995 il s’agissait d’éviter le chevauchement des présidentielles et des municipales. Celles-ci furent reportées à septembre. Allongeant de cinq mois le mandat de six ans … En 2004, Jean-Pierre Raffarin, s’inquiétant (trois ans avant) de ce que le printemps 2007 aurait vu des élections présidentielles, municipales, régionales et cantonales, avait jugé qu’il était souhaitable de prolonger d’un an le mandat des collectivités territoriales pour éviter la confusion. C’était assez raisonnable, ce qui n’empêcha pas François Hollande de tonner contre cette abominable atteinte à la démocratie. Rappelons également, qu’une des premières mesures prises par la gauche en 2012 fut de découpler les municipales de 2014 et les régionales et cantonales. L’utilité ne sautait pas aux yeux, le précédent de 2008 démontrant que cela pouvait très bien se passer. Mais déjà, il s’agissait de conserver un an de plus, soit en tout  7 ans, son hégémonie sur les conseils régionaux et généraux. Et là, on nous dit que ce serait de bonne politique de les porter à huit, voir à neuf… En omettant de rappeler au passage, que pour supprimer les départements il faudra modifier la constitution, et que, comme le dit élégamment Jean-Claude Gaudin sur ce point les socialistes pourront se brosser avec un oursin. Quant au changement des règles du jeu moins d’un an avant l’échéance, il n’est pas sûr que cela enchante le Conseil Constitutionnel.

Peut-on mieux se moquer du monde, se défier du suffrage universel, en affichant un tel cynisme et une telle absence de principes ?

Oui, oui, on peut. Hier, dans les bruits de l’orchestre, une petite information est passée inaperçue. Pierre Moscovici, brillant ministre des finances récemment éconduit, rêve de rejoindre la Commission Européenne à Bruxelles. L’inconvénient de l’éloignement du Café de Flore où il a la réputation de passer le plus clair de son temps semble devoir être surmonté. En revanche, les conséquences juridiques de son départ sont plus ennuyeuses. Un commissaire européen ne peut pas être en même temps parlementaire. Donc Moscovici devrait démissionner. Ce qui veut dire élection partielle, gamelle probable, et majorité socialiste encore plus brinquebalante. Comment faire ? Quelqu’un a eu une idée lumineuse. Si Pierre Moscovici est nommé parlementaire en mission par le Premier ministre, et que cette mission dure plus de six mois, son suppléant siège définitivement au Parlement, plus de partielle. Parfait, Manuel Valls a donc chargé notre aspirant commissaire d’une mission d’une durée supérieure à six mois. L’histoire ne dit pas quel est le contenu de cette mission et si elle sera rémunérée (en général c’est la règle). Le beurre, l’argent du beurre, la crémière et son chat, pourquoi se gêner ?

Le camp du Bien ne va quand même pas s’encombrer d’un peu de morale républicaine.

*Photo : capture d’écran BFM. 

Il faut bombarder Moscou !

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Bobards et bouteillons: les reportages du Monde et de Libé notamment (Le Figaro est un peu plus objectif) sur l’Ukraine me rappellent, à la virgule près, ceux sur la guerre en ex-Yougoslavie dans les années 90. Des bons, des méchants et une étrange propension à mettre dans le camp du bien en se bouchant le nez les anciens et nouveaux nazis contre ceux qui y résistèrent.

Un exemple de traitement sélectif? Le remarquable silence sur le massacre des « pro-russes » dans la maison des syndicats d’Odessa ou la façon de présenter la répression militaire de Kiev contre sa propre population comme la résistance désespérée d’un Etat démocratique pour empêcher des factieux de prendre le pouvoir. Imaginons l’inverse. Ce sont des « pro-européens » qui ont été brûlés vifs à Odessa et ce sont des troupes « pro-russes » qui reprennent à l’arme lourde des villes « pro-européennes ». Là, ce serait grande semaine de l’indignation avec trémolos malruciens à chaque coin de page et appel à des brigades internationales.

Petite différence par rapport à l’ex-Yougoslavie tout de même, les éditorialistes va-t-en guerre sont un peu plus prudents dans leurs propos. On sent la rage impuissante, le bellicisme refoulé. Il est vrai qu’appeler à bombarder les Serbes de Bosnie ou de Belgrade, c’était tout de même un peu moins risqué que d’appeler à bombarder Moscou. On se contentera donc d’invoquer des « sanctions économiques ».

Ce qui est tout de même ironique, dans toute cette horreur, c’est que pour l’instant, s’il y a des sanctions économiques, c’est plutôt celles que les gouvernements austéritaires de l’Union européenne appliquent contre leurs propres peuples et que tout cela va se payer très cher, et très vite, le 25 mai. Le même jour que l’élection présidentielle en Ukraine car on sait que l’Histoire a toujours un sens de l’humour assez spécial.

Finkielkraut : Habemus Papam!

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alain finkielkraut marianne

On a gagné ! À force d’entendre quelques ânes et ânesses à carte de presse déverser en boucle leur fiel sur notre « Rabbi », le surnom affectueux et gentiment moqueur que nous avons donné à Alain Finkielkraut, on avait presque fini par croire que cette détestation vociférante était, sinon unanime, largement partagée. Lui aussi d’ailleurs, qui semble souvent plus atteint par la bassesse des attaques que réconforté par la chaleur des encouragements. Comme si la rage haineuse de quelques-uns pesait plus que la gratitude des milliers de lecteurs, auditeurs et élèves qui ont appris à penser par eux-mêmes avec lui, parfois contre lui. Il est vrai que beaucoup, parmi ces derniers, sont des sans-grade quand les premiers, pour la plupart, occupent d’éminentes positions à partir desquelles ils peuvent défourailler sans risque sur quiconque leur déplaît. Après tout, Finkielkraut n’est pas non plus muselé – on le lui reproche assez –, il a la chance de pouvoir rendre les coups. Et il ne s’en prive pas. C’est qu’Alain Finkielkraut est un écrivain de combat. Et le combat d’aujourd’hui, ce n’est pas d’arracher le pouvoir aux puissances conservatrices, c’est de sauver ce qui peut l’être face aux saccages du pseudo-progressisme. On ne saurait trouver meilleur champ de bataille que l’Académie française.

Cependant, ce serait lui faire injure que de prétendre le soustraire à la critique et à la contestation – nos amicales engueulades en témoignent. On a parfaitement le droit de ne pas partager l’inquiétude fondamentale qui guide sa plume et sa pensée. Mais ses adversaires ne le critiquent pas, ils le calomnient ; ils ne réfutent pas sa vision du monde, ils la caricaturent ; ils ne contestent pas ses idées, ils insultent sa personne. Il est des noms qui empêchent de penser. Que « Finkielkraut » en fasse partie n’est pas le moindre paradoxe de notre temps.  Un intellectuel peut et doit accepter la contradiction, et même se nourrir d’elle. Contre le mensonge, on ne peut rien. Que répondre à une Aude Lancelin, plumitive de Marianne, qui s’autorise à décréter, à propos de L’Identité malheureuse, que « le “feel good book” réactionnaire de l’automne dernier était aussi un livre d’une grande faiblesse intellectuelle » ? − on aimerait connaître l’œuvre qui justifie la prétention de cette péronnelle, aussi servile devant ses maîtres qu’elle est arrogante face à ceux qu’elle a érigés en ennemis. Que penser du portrait que dresse de lui l’inénarrable Aymeric Caron, l’homme qui défend la tolérance à coups d’injures et exprime son amour de l’humanité en crachant sur ses adversaires ? « L’étrangeté grandissante de ses mimiques, la traviolitude désespérante de ses bésicles, l’agitation inquiétante de ses paluches, le saccadé laborieux de son propos ou l’emportement fiévreux de son indignation lui confèrent l’aura du prêtre illuminé prédisant à ses ouailles la prochaine apocalypse. » Bizarre, tout de même, ces remarques sur le physique quand on se targue de démonter une pensée.

On dirait que, contre Finkielkraut, tous les coups sont permis. Surtout les plus bas.  Sans doute accorde-t-on trop d’importance à ces petits esprits, qui ne sont même pas minoritaires mais groupusculaires. En tout cas, quand, quelques jours avant l’élection, d’éminents académiciens ont joint leur voix, courageusement anonyme, à celle des professionnels de la dénonciation, on s’est surpris à douter. Alors remercions- les tous : grâce à eux, une élection imperdable est devenue une victoire éclatante. Celle d’Alain Finkielkraut, de ses proches et amis, mais aussi celle de tous ces anonymes qui assistent en silence à la destruction de ce qu’ils aiment, à la diabolisation de ce qu’ils pensent. Notre victoire à tous, qui aimons, comme le suggérait Montaigne, « frotter notre cervelle à celle d’autrui ». Notons enfin que, jusque dans les synagogues, on s’est réjoui de l’honneur fait à ce juif qui a pourtant choisi la voie du savoir plutôt que celle de l’étude. Ce qui lui a inspiré ce commentaire lors de notre rencontre hebdomadaire sur RCJ : « Il s’est produit à travers moi l’événement inattendu d’une double reconnaissance : la reconnaissance du désarroi identitaire d’un nombre croissant de Français, la reconnaissance aussi, parce que prononcer mon nom est difficile, de la présence juive en France. » Alors, cher « Rabbi », cher Alain et cher Maître – titre donné aux académiciens –, au nom de toute l’équipe de Causeur : Mazel tov !

*Photo : JEROME MARS/JDD/SIPA. 00667245_000009.

Finkielkraut à l’Académie française, ça se fête!

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Le 10 avril, Alain Finkielkraut a été élu à l’Académie française. Plébiscité par seize voix sur vingt-huit dès le premier tour de scrutin, notre ami désormais immortel pratique le pardon des offenses mais n’oublie pas la campagne de haine dont il fut victime. Dans un texte à la tonalité très personnelle, Alain Finkielkraut répond à sa calomniatrice la plus acharnée, l’académicienne Danielle Sallenave.

Pour Causeur, l’heure n’en est pas moins aux réjouissances : « Habemus Papam ! » s’écrie joyeusement Elisabeth Lévy dans un bel hommage au maître, dont la plupart des détracteurs traquent les prétendues arrière-pensées, à défaut de pouvoir se mesurer avec leur adversaire. Triste ironie du sort qui voit un fils d’immigrés polonais vilipendé par quelques bonnes âmes antifascistes, souligne l’académicien Jean Clair en souhaitant « bienvenue au métèque » ! On ne taxera pas Natacha Polony d’ingrate puisque la journaliste se définit comme une « libre enfant de Finkielkraut » mue par la passion de l’école que lui a transmis notre mécontemporain. Loin des caricatures dressées par ses ennemis et certains de ses amis, Finkielkraut est un intellectuel irréductible à toutes les étiquettes, comme nous le démontre Philippe Raynaud dans sa défense et illustration de la pensée complexe. Un tantinet frondeur, Frédéric Taddeï nous rappelle que l’Académie a toujours été  ouverte à tous les courants politiques et littéraires avant de se féliciter de l’intronisation d’Alain Finkielkraut, qu’il espère bientôt rejoint par Alain Badiou quai Conti !

« L’actualité, c’est vous qui la vivez, c’est nous qui en vivons », selon l’adage du Grolandais Jules-Edouard Moustic. Depuis des semaines, la crise ukrainienne alimente toutes les spéculations. Philippe Raynaud voit clairement la main du Kremlin derrière les agissements des militants ukrainiens pro-russes et met en garde ceux qui, à Paris, seraient tentés de relayer la propagande de Poutine. Autre pomme de discorde entre journalistes, géostratèges et humanitaires, le génocide rwandais s’est fait instrumentaliser par le maître de Kigali, Paul Kagame. Le colonel Hogard, partie prenante de l’Opération Turquoise, comme Rony Brauman réfutent les accusations du président rwandais qu’ils accusent d’avoir provoqué la guerre civile et participé aux massacres entre Hutu et Tutsi. Moins tragique, la bonne santé électorale du maire PS de Lyon en pleine dérouillée socialiste aux municipales a piqué la curiosité de Luc Rosenzweig. Parti à la rencontre du dernier des mohicans du « socialisme municipal », notre camarade haut-savoyard dessine les contours d’un « vallsissme » à échelle réduite. Last but not least, Antoine Menusier s’est rendu au Bourget pour assister au congrès de l’UOIF. En débat la question du genre ! Verdict : le voile des clichés ne résiste pas toujours aux querelles byzantines au sein de cette mouvance proche des Frères musulmans.

Au cœur du numéro de mai, notre dossier « Les jeunes sont-ils vieux ? » s’adresse aux lecteurs de 9 à 99 ans. Quoique, pour les sondeurs, on est aujourd’hui jeune de 18 à 34 ans, baignant dans une éternelle adolescence qui commence avec les études supérieures et finit avec les années de galère professionnelle. Sans noircir le tableau, Elisabeth Lévy le résume d’un trait : « l’avenir, pour un trentenaire d’aujourd’hui, pourrait se résumer à une longue attente : des années à piétiner au seuil du marché du travail, autant à patienter pour que des places se libèrent » dans son article introductif « Moisir à 30 ans ». « Le jeune a en tout cas d’excellentes raisons de se plaindre. Il ne s’en prive pas » mais, en bon individualiste, il s’estime en mesure d’accomplir ses aspirations bourgeoises, i.e. « avoir un boulot, se marier, faire des enfants, acheter un appartement : leurs ambitions auraient fait ricaner les heureux contestataires de Mai «  qui ont fini par réaliser exactement les mêmes » CQFD. Une conclusion confirmée par l’enquête de terrain qu’a réalisée Laurent Cantamessi. En faisant remplir un questionnaire à une centaine de jeunes, notre journaliste tire le portrait de la « génération 11 septembre » née au monde avec les attentats de New York. Ses fétiches s’appellent « argent, apparence, égoïsme et futur » et sa révolution n’est qu’un dîner de gala pour jeunes fans des sixties.

Liquider 68, voilà l’antienne sarkozyste devenu réalité ; la faute à la génération Y, que le professeur des universités Frédéric Rouvillois scrute en amphi. Oubliés le chahut et l’ébullition idéologique des années 1980, dans les facs, « le chaudron de sorcières s’est transformé en une cohorte silencieuse où chacun reste concentré sur son ordinateur – et où celui qui oserait réagir aux propos du professeur serait regardé comme un intrus. ». Les jeunes ont longtemps contesté leurs profs, il s’agit maintenant d’avaler leurs paroles sans moufter. Parmi la France qui se lève tôt, les apprentis garçons bouchers (les vrais, pas ceux du groupe Pigalle…) ont donné une leçon d’application et d’optimisme à notre confrère Antoine Menusier, dont le reportage se déguste comme une entrecôte. Pour filer la métaphore gastronomique, un entremets bien corsé vous a été concocté par Nathalie Krikorian-Duronsoy et Jacques de Guillebon. Notre cher Jacques a rencontré David Masson-Weyl, fondateur du collectif étudiant Marianne et pur produit de la génération Philippot, branche minoritaire des jeunes lepénistes d’après Nathalie. Cette dernière retient de son enquête au sein du FNJ la primauté de la « question identitaire » dans les consciences des jeunes engagés aux côtés de Marine Le Pen, dont ils contestent parfois le lyrisme républico-républicain…

En guise de café (avant de passer à l’addition, si légère…), l’interview rock de Michka Assayas, la critique du dernier roman Milan Kundera, les réflexions de Jean-Michel Delacomptée sur le Montaigne de Pierre Manent et une petite digression de votre serviteur sur les réacs Goux et Tillinac devraient vous mettre l’eau à bouche. En sautant de chronique en chronique, d’un Basile de Koch enamouré du fou chantant Katerine à un Cyril Bennasar tiraillé par ses sentiments contradictoires, à vous de deviner qui de Roland Jaccard, Félix Groin ou Alain Finkielkraut illustre le mieux notre slogan « surtout si vous n’êtes pas d’accord ». Ne soyez pas malade du consensus, lisez Causeur !

N.B : Si vous n’êtes pas encore abonné, profitez de cet excellent numéro pour nous rejoindre. Nous vous rappelons qu’il est désormais possible de vous abonner en recourant au prélèvement automatique mensuel : à partir de 3,50 € / mois pour la formule Internet (à ce prix là, pourquoi se priver ?).

Causeur 13 - mai 2014NOUVEAU : TÉLÉCHARGEZ GRATUITEMENT L’APPLI CAUSEUR LE MENSUEL ET LISEZ VOTRE MAGAZINE SUR TABLETTE ET MOBILE

     

Mélenchon veut surveiller les surveillants. Scandale!

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melenchon monde liberation

C’est à pleurer de rire et pourtant personne ne rit. Il faut croire que l’heure est grave : Mélenchon prétend surveiller les journalistes ! Et pas n’importe lesquels, ceux du Monde et de Libération – visages vivants de la démocratie menacée. Scandaleux, dangereux, stalinien. Non franchement, je sais qu’on ne rigole pas avec la démocratie mais franchement, le chœur des confrères outragés aurait dû plonger le pays dans l’hilarité. Voilà une profession qui s’auto-célèbre sans répit parce qu’elle a ou croit avoir placé sous surveillance les princes qui nous gouvernent. Elle applaudit le majordome espion, encourage le fonctionnaire délateur, honore le traître. Elle recopie sans vergogne des pièces confidentielles, babille à foison sur les amours présidentielles et exige d’en savoir toujours plus au nom du droit sacré de l’information. Elle accuse, juge et condamne sans que ses arrêts soient jamais susceptibles d’appel. Et quand il advient que le gibier se rebiffe et retourne leurs armes contre ses poursuivants, le KGB est à nos portes ? Faudrait peut-être redescendre sur terre, les gars !

Quant au fond de la querelle, il tient à la fois du grand spectacle et de la cour de récré. Jean-Luc Mélenchon n’aime pas la façon dont il est traité dans la grande presse de gauche, c’est la vie. Il qualifie Le Monde de « journal de révérence », ce n’est guère aimable. Il l’accuse de faire le jeu du FN, admettons que c’est un brin complotiste[1. S’agissant du président, en revanche, je commence à croire que l’ami Marco a raison : quel objectif poursuit-il en brandissant, à deux semaines d’une élection, la réforme du droit de vote des étrangers qu’il n’a aucune chance de faire passer, sinon, effectivement, doper le score frontiste ?]. Evidemment, il en fait des caisses, soupçonnant les journalistes d’opérer sous couverture et dénonçant avec des accents d’imprécateur d’obscures manœuvres visant à l’affaiblir. Du Mélenchon quoi. Outrancier, peut-être mais après tout, aucune loi n’oblige à aimer les journaux – quoi qu’on en pense dans les rédactions où la moindre critique est considérée comme attentatoire à la liberté de la presse. Autant dire que le billet au vinaigre dans lequel Mélenchon appelle ses amis à « surveiller de façon étroite et vigilante » les journalistes du Monde et de Libération, « à filmer leurs agissements, si possible, dès qu’ils les repèrent, qu’ils agissent à découvert ou qu’ils se cachent sous des faux noms », a déclenché une bronca mémorable. « « Surveiller les journalistes », « filmer leurs agissements »… Le vocabulaire est sans équivoque. C’est Big Brother pour tous. » : sur le « Plus » du Nouvel Obs, François Jost, « spécialiste des médias », sort l’artillerie. Jean Birnbaum, le patron du Monde des Livres, fait plus intello – Monsieur a des lettres -, avec le célèbre texte de Victor Serge, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, twitté en guise de «guide de survie en milieu mélenchoniste ». Dans toutes les rédactions, on s’offusque, on s’indigne. Comment ose-t-il ? Eh bien désolée, mais à l’exception du ridicule, si des militants ont envie de filmer des journalistes en train de bosser, je ne vois pas où est le problème. D’autant qu’eux ne travailleraient pas en caméra cachée. Ils n’oublieraient pas opportunément un micro pour pincer une élue en  flagrant délit de ragotage pendant qu’elle se refait les ongles – que faire en attendant que ça sèche sinon médire ? Ils ne laisseraient pas un téléphone portable traîner en loucedé pour enregistrer une conférence de rédaction – dommage, ça vaudrait le déplacement. Il est vrai que ces militants pourraient surprendre des conversations privées, voire les mauvaises blagues qu’on se raconte entre confrères, et même les diffuser. Un truc qu’aucun journaliste digne de ce nom ne ferait vous pensez.

En attendant, cet épisode tordant a une morale. Espionner, dénoncer, fliquer, fouiner, pour un quidam c’est très mal et ça rappelle les heures les plus sombres de notre histoire, pour un journaliste, c’est un acte de résistance. Alors, moi, quand je serai grande, j’aimerais bien avoir une carte de presse.

*Photo : POUZET/SIPA. 00681157_000007. 

Mots sans corps, monde sans secrets

francois hollande transparence

Quand la langue n’a plus de secrets, la société se met à nu. On peut toujours tempêter contre le grand déballage : les mots ont perdu leur chair, voilà le problème. Quelle force renferment-ils, quelle consistance, devenus exsangues dans l’universel bavardage où Internet et les chaînes d’information en continu tiennent la place d’honneur ? C’est une évidence en matière judiciaire, théoriquement temple de la raison, de la retenue, du secret protecteur, où désormais les mots se lancent à la volée, révélations, soupçons, accusations, mensonges. S’agit-il d’une preuve de transparence, ce bien inaliénable de la démocratie prétendument parfaite ? D’aucune manière : sous la transparence généralisée, le vide. Aucun recul, procès tous azimuts suivis de non-lieux, carrières brisées par des ragots, surveillance frauduleuse, grandes oreilles perverties par une conception despotique de la vertu. Le public, Minos insatiable, doit tout savoir et veut tout entendre. L’hyper-démocratie se transforme en un tribunal permanent au nom des valeurs républicaines. Pas la République de la fraternité, encore moins de la liberté : celle de 93 avec sa guillotine. Une guillotine médiatique sans mort d’homme, mais qui vous tranche une réputation aussi sec qu’un cou. Appelons ça le «gouvernement des juges».

L’intention mériterait le respect si elle se fixait des limites. Tout au contraire, elle les efface. Symptôme que tout déborde dans un monde où, des mots, ne subsiste que l’écorce.

L’omnipotence de la société de l’image, la vidéo-sphère, favorise ad nauseam l’extension de la société du bruit, l’audio-sphère, dominée par la rumeur, cette invasion d’à-peu-près nocifs.[access capability= »lire_inedits »] Il faudrait approfondir, vérifier, s’abstraire du vacarme. Se mettre en retrait, comme pour lire. Les optimistes prétendent que, grâce à Internet, l’écrit trouve une nouvelle jeunesse : c’est faux. L’écrit suppose le silence nécessaire à l’esprit concentré sur la lecture. Dans le tintamarre environnant, on ne lit pas, on se délite.

La marée d’informations déversée par les écrans et les ondes constitue un bruit de fond insidieux qu’on remarque à peine, mais qui pourtant nous fascine et nous engloutit. Effets d’annonce, scoops, scandales, contre-attaques, diversions de toutes sortes, brouillage continuel, chaos de l’éphémère. Dans Le Monde d’hier, rédigé en 1941, Stefan Zweig avait déjà repéré le phénomène : « Ce qui distinguait heureusement la Première Guerre de la Seconde, c’est qu’alors la parole avait encore du pouvoir. Elle n’avait pas encore été entraînée dans une chevauchée de la mort par le mensonge organisé, par la  » propagande « . Les hommes étaient encore attentifs à la parole écrite, ils l’attendaient. » Et Zweig ajoute, un peu plus loin : « Le poète, l’écrivain pouvaient donc parler avec quelque chance de succès, en ce temps où l’oreille et l’âme n’avaient pas encore été submergées par les flots incessants et bavards de la radio. » Avec les flots radiophoniques se développèrent « les discours officiels des hommes d’État, dont on savait qu’ils étaient composés tactiquement, politiquement, en fonction des besoins de l’heure, et ne renfermaient, dans le meilleur des cas, que la moitié de la vérité ». L’anaphore hollandaise du « Moi président… » offre un magnifique exemple de cette rhétorique qui, sous son opulence ampoulée, vise à ne rien proférer d’essentiel tout en exhibant les marques de la plus haute vertu. Enfumage sans vergogne, mais qui a bien marché  – c’est son mérite – vu l’immense platitude des propos habituellement tenus par les politiques, de quelque bord qu’ils soient. Il ne s’agit pas seulement de « langue de bois », mais de langue fade, convenue, sans chair, sans nerfs. A-t-on noté combien les gens qui, à la radio, à la télévision, s’expriment dans une langue précise, incisive, inventive, captivent l’attention ? Ils sont rares, ceux qui s’expriment ainsi. Cherchez des noms : ils vous viennent vite. À l’inverse de la com’, leur langue sort de l’intérieur. On a plaisir à l’entendre. Nous la trouvons belle. Elle nous touche. Au-delà de l’accord ou du désaccord, elle est vraie.

Cette langue vraie est pétrie de littérature, c’est-à-dire d’innombrables heures de commerce avec les livres où se sont inscrits des générations entières. Non pas la langue d’ici et maintenant, mais de tout un peuple au long de toute son histoire. Ceux que les prêchi-prêcheurs de la modernité heureuse qualifient de « réacs », présentés comme des dinosaures par les apôtres du progrès qui se félicitent, avec superbe, d’être de leur temps, ceux-là gardent souvent en eux le regret de cette langue. Ils en cultivent le goût, ils en honorent l’usage. Ces « réacs » perpétuent la culture de l’écrit. À l’inverse de l’audio-sphère, l’écrit suppose la rigueur indispensable à la précision des termes qu’on emploie et à la correction grammaticale qui les assemble, double condition d’une pensée construite.fr

Bossuet avait reçu mission, de la part de Louis XIV, de former son fils le Dauphin. Lequel était un cancre. Bossuet, excédé de ses étourderies et de sa paresse, lui adressa une lettre qui lui disait, en substance, ceci : par inattention, vous violez les règles de la grammaire dans vos compositions. Mais si vous confondez aujourd’hui l’ordre des paroles, vous confondrez demain l’ordre des choses. Parler contre les lois de la grammaire conduit à mépriser celles de la raison. Au fond, expliquait Bossuet, pour bien gouverner, il faut apprendre à bien parler. Quand le président Hollande, rendant hommage à Mandela, déclare que, « combattant infatigable de l’apartheid, il l’aura terrassé par son courage, son obstination et sa persévérance », il confond « combattant » et « adversaire »[1. Cf. le blog de Christian Combaz, qui commente ainsi : « Quand on écrit combattants de la liberté, on n’a jamais voulu parler, que je sache, du camp de la dictature. »], et fait plus qu’une erreur : il commet une faute contre la raison qui, révélant une faille dans le gouvernement des paroles, trahit une faiblesse dans le gouvernement des choses.

Le premier véhicule de la politique, c’est la langue. Quand celle des hommes et femmes politiques, et plus généralement des « élites », médias inclus, rappelle le plat des mornes plaines, l’état de la société s’y déchiffre. Cette langue purement transitive, dépourvue de toute espèce de charme, cet idiome foncièrement transparent coïncide avec la mise à nu du monde. La littérature est toujours une prise de risques, comme le fait de gouverner, de diriger, d’être responsable. L’effondrement des études de lettres n’est pas sans conséquences. Ni la contraction drastique des cours de français à l’école, ni l’érosion constante de la lecture, ni notre indifférence à la littérature francophone, ni la faillite de l’orthographe, ni le dédain où l’Hexagone tient sa langue. Les politiques devraient s’en aviser. La question importe davantage que celle des rythmes scolaires, les activités périphériques ou l’enseignement de la morale pour les nuls. Au lieu de gratter la surface, mieux vaudrait creuser le fond. Dans 1984, Orwell nous a avertis : réduite à son écorce, aussi lisse qu’une affiche publicitaire, une langue sans replis mène à un monde sans secrets. Et simultanément, à un monde binaire : le Bien d’un côté, qui doit triompher, le Mal de l’autre, qu’il faut éradiquer. Tyrannie de la platitude. Un président « normal » parlant une langue normale contresigne le rejet de toute transcendance. Malgré lui, à son insu même, il nous confirme que Dieu est mort, donc que tout est permis.[/access]

*Image : wiki paintings.

La sociologie jeuniste a encore frappé!

langage texto jeunes

On entend souvent la question « quel monde va-t-on laisser à nos enfants ? » On devrait plutôt se demander à quels enfants nous allons livrer le monde. À force d’être biberonnés à Facebook, gavés de SMS, élevés en batterie par Twitter, fichés par Instagram et débités sur tous les comptoirs du numérique de Youtube à Chatroulette, on peut se demander de quoi est faite l’étrange culture qui s’élabore dans les crânes adolescents. Il y a cinquante ans, la génération des baby-boomers faisait sécession en revendiquant une culture propre, tout à la fois politique, artistique ou musicale. Puis, du triomphe de la jeunesse à celui du jeunisme, une étrange forme de régression infantile et festive s’est emparée de la société, effaçant progressivement la frontière entre le monde des adultes et celui de l’adolescence et de l’enfance. Alors que dans la France à papa, on disait « un jour tu seras un homme mon fils », aujourd’hui tout le monde veut tout simplement rester jeune. Éternellement. Les « cahiers de coloriage » pour adultes sont la nouvelle mode, les retraités font des escapades en roller ou célèbrent le crépuscule de l’existence en s’adonnant au kite-surf ou au parapente, les trentenaires sont restés bloqués sur Albator et vont voir les Musclés en concert et les réseaux sociaux accueillent tout public de 7 à 77 ans dans la fontaine de jouvence numérique. On comprendra que le fait de se sentir ringardisé par des parents qui se mettent au Live DJ ou sont imbattables à Call of Duty devienne un facteur anxiogène pour les ados d’aujourd’hui.

Puisque tout le monde a décidé de s’éclater dans la vie et de rester jeune à jamais dans sa tête, il n’est pas facile de savoir aujourd’hui exactement de quoi la jeunesse est le nom. Afin de saisir plus parfaitement l’essence de ce concept trop volatile, la mode est donc, non seulement aux cahiers de coloriage pour adultes, mais aussi aux spécialistes de la jeunesse. Au début du XXe siècle apparaissaient les premières enquêtes tachant de comprendre, avec plus ou moins de subtilité, qui étaient ceux qui grandissaient à l’ombre des pères. La plupart du temps, ce n’était pas très concluant, et parfaitement pontifiant, et heureusement que, de temps à autre, un Paul Nizan se chargeait de rappeler que vingt ans n’était en rien le plus bel âge de la vie. Le règne de la jeunesse éternelle n’a pas, loin de là, découragé les bonnes volontés et les experts se pressent au portillon pour tenter de comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans les crânes de la génération Y.

En 2010, François Bégaudeau et Joy Sorman, docteurs es coolitude, unissaient leurs efforts pour tenter de produire un ouvrage pertinent sur la question. La préface de Parce que ça nous plaît – L’invention de la jeunesse (2010) reconnaissait cependant les risques que comportait une entreprise si ambitieuse : « Il y a donc comme une gageure, pour un livre écrit par deux adultes, à cerner une jeunesse que caractérise sa capacité à désarmer la compréhension des plus vieux. Au moins le ratage programmé de ce livre sera-t-il la preuve de son postulat.” Les critiques se sont chargées de confirmer cette intuition, accueillant fraîchement l’ouvrage dans lequel même les Inrocks ont vu la manifestation somme toute assez banale d’une bonne vieille crise de la quarantaine : « En réalité, écrivait la journaliste Elisabeth Philippe, ils évoquent moins la jeunesse en général que la leur en particulier, cet âge d’or où ils pogotaient comme des fous sur les Bérurier Noir et mataient des films porno en cachette. »

Plus récemment, c’est avec la caution de l’université que l’enseignante, et formatrice d’enseignants, Elisabeth Clément-Schneider est partie à son tour à la rencontre de la culture adolescente dans le cadre d’un doctorat en géographie et sciences de l’information et de la communication. La thèse, soutenue en octobre 2013 à l’Université de Caen, s’intitule « Economie scripturale des adolescents : enquête sur les usages de l’écrit lycéen. Elle a pour ambition de présenter l’étude des « pratiques d’écriture chez les adolescents », après un an et demi passé à s’entretenir avec le petit peuple des « jeunes adultes » pour traquer leur supplément d’âme et de culture. Reçue dans les studios de France Culture par Xavier de La Porte, l’universitaire évoque la genèse de son enquête : « J’ai commencé à prendre le bus avec eux et je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire sur la continuité de la journée.» Elle dit avoir voulu rompre avec le discours (forcément) fataliste des enseignants, leur vision trop simpliste et pessimiste quant au niveau d’orthographe, au temps consacré à la lecture ; des discours, martèle Elisabeth Clément-Schneider : « qui allaient à l’encontre des pratiques que l’on avait sous les yeux. »

Et ces pratiques, révèle l’enseignante à un Xavier de La Porte extatique, montrent qu’il existe une vraie continuité de l’écriture car ces adolescents « passent leur temps à écrire » : des SMS à Facebook en passant par les petits mots ou les pages sur lesquelles les plus petits dessinent des écrans de jeux vidéo pour poursuivre les aventures de leurs héros quand ils n’ont pas la console à portée de main. Ô merveille ! Ainsi donc, malgré toutes les prophéties des sinistres Cassandres, la multiplication des écrans et de l’ultra-connectivité ne menacent ni la maîtrise de la langue, ni la créativité ou l’inventivité des nouvelles générations, elles la renforcent bien au contraire. Avec admiration, Elisabeth Clément-Schneider rapporte ainsi que l’avènement des forfaits SMS illimités en 2010 a réinstitué une véritable culture de l’écrit dont les adultes rétrogrades et aveugles et les pouvoirs publics n’ont pas encore pris conscience. Les adolescents, sont toujours accrochés à leur téléphone, que cela soit à la maison, où, rapporte l’universitaire, les parents doivent décréter un couvre-feu pour éviter que leurs chérubins ne textotent jusqu’à une heure avancée, ou en cours où une élève confie pouvoir envoyer jusqu’à vingt-cinq SMS en une heure. L’animateur ne peut cacher à ce moment à quel point il est éberlué par cette prouesse : « Ça, ça brise complètement l’idée de la sanctuarisation du cours… Ça c’est fini », confie-t-il, admiratif. Et Elisabeth Schneider de renchérir : « L’enseignant institue un temps de travail commun, où on fait des choses ensemble et eux ils organisent une rupture pour continuer la conversation commencée, ne pas accepter que les conversations soient interrompues par les changements de lieux, ils enchassent les espaces… La contrainte scolaire m’impose de couper mon activité, je la poursuis par mes propres moyens, je poursuis l’activité la plus intéressante pour moi : discuter. »

L’enseignante va ainsi énumérer pendant un peu moins d’une heure d’émission les différents exemples de « scripturalité » qui émaillent son travail de thèse. En face d’elle, Xavier de La Porte semble avoir pour principale fonction de ponctuer les interventions d’exclamations ravies et autres « aaah c’est magnifique… ». À aucun moment cependant, il ne semble être question de se demander en quoi la fin de la sanctuarisation de la salle de cours ou de tout espace privé et l’impossibilité de se déconnecter n’est pas simplement une extension, grâce aux réseaux sociaux, grâce aux forfaits illimités, de la culture de l’open space qui livre chaque instant de l’existence à la sollicitation permanente du groupe et contribue à faire disparaître la possibilité de l’isolement temporaire qui était, elle, la condition même de la lecture, loisir par excellence solitaire, et base également de notre civilisation de l’écrit. Or, si la chercheuse parle beaucoup de scripturalité, il ne semble pas beaucoup être question de lecture chez les élèves qu’elle a côtoyés.

Elisabeth Schneider précise dans son travail de thèse que les adolescents sur lesquels et avec lesquels elle a travaillé sont des « indigènes au sens de membres d’une communauté, d’une société dont le chercheur ne fait pas partie mais qu’il essaie de comprendre. » Avec une pointe de méchanceté, on pourrait dire qu’Elisabeth Schneider, tout comme Bégaudeau et Sorman, et tout comme nombre de chercheurs ou de spécialistes autoproclamés, voudrait bien encore en être mais est dans l’incapacité de comprendre. Réduite à observer une intrusion massive de la société de communication jusque dans les moindres recoins de l’existence, chez les populations adolescentes qu’elle a rencontrées, elle n’en tire rien de plus qu’un nouveau chapitre à ajouter à l’hagiographie jeuniste en vogue, et aura au moins le mérite d’avoir fait répéter une dizaine de fois à Xavier de La Porte que « c’est incroyable. » La jeunesse d’aujourd’hui est peut-être une chimère mais c’est surtout une affaire qui marche.

*Photo : DR.

Préservez-nous des préservatifs !

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Vaste opération de débroussaillage en Bretagne. Si le parc de la Chapelle Notre-Dame d’Espérance construite face à la Manche était jusque-là l’apanage des promeneurs, ce lieu est devenu le repaire d’activités toutes particulières. En effet, référencé sur les sites internet spécialisés, le parc accueille désormais des couples gays qui apprécient l’intimité créée par les buissons. Et qui y oublient parfois leurs préservatifs (usagés).

Une pétition a été lancée par des riverains. Les signataires du texte « Préservons l’aire naturelle de la Chapelle », expliquent que le lieu est « devenu un site de perversion fréquenté par des hommes qui s’exposent à la vue de tous : ils ont déjà choqué plusieurs promeneurs ». Une riveraine se confie au micro de France Bleu Armorique : « Ils font même leurs petites histoires sur les tables de pique-nique, ce n’est pas très correct, en plus à côté d’une chapelle. »

Dès l’année dernière, la commune s’était saisie du problème, décidant que l’ordre public serait défendu de manière écologique et bon marché par des chèvres brouteuses[1. Une attitude à rapprocher de celle du nouveau maire vert de Grenoble, fan de moutons jardiniers comme nous le raconte François-Xavier Ajavon dans le numéro 13 de Causeur, en kiosque dès demain.]. Ces dernières devaient réduire de façon drastique les capacités d’accueil des buissons entourant la chapelle. Hélas, les caprinés ont totalement failli à leur mission et au lendemain des élections municipales, « le problème de salubrité publique » mobilisait le nouveau conseil municipal. Alors, riverains et édiles auraient-il été tout aussi scandalisés dans le cas d’hétérosexuels amateurs de sorties en plein air ? Allez savoir. Seule certitude avérée pour l’instant: les chèvres bretonnes sont gay-friendly.

À problème persistant, solutions radicales : bosquets débroussaillés,arrêté municipal interdisant toute pénétration humaine dans les buissons et contrôles des gendarmes renforcés. La mairie a également demandé aux hébergeurs de sites web gays concernés de supprimer le référencement de l’aire.

Dorénavant, au parc de la Chapelle Notre-Dame d’Espérance, les buissons ne seront plus ardents.

L’impérialisme russe existe, l’Ukraine l’a rencontré

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ukraine kiev maidan

Causeur est, on le sait, un journal pluraliste, où des gaullistes historiques et des communistes maintenus coexistent dans la bonne humeur avec des économistes libéraux, voire libertariens,  et où des catholiques (modérément) conservateurs, dont le style doit au moins autant à Chesterton qu’à Bernanos, côtoient des philosophes foncièrement agnostiques et des esthètes fidèles à la tradition française du libertinage littéraire. On voit bien ce qui réunit négativement  tous ces bons esprits : une inquiétude de bon aloi devant les dérives d’une  modernité tout à la fois « festive » et acariâtre, dont les thuriféraires  voient la « réaction » à l’œuvre chez tous ceux qui, sans  récuser le régime démocratique, ont le malheur de s’interroger sur la dynamique récente des sociétés démocratiques.  Peut-on imaginer des liens plus forts, qui fassent de Causeur quelque chose comme l’organe d’un courant politique en formation ? Je ne le crois ni ne le souhaite, mais je me suis récemment posé la question, devant la manière dont la récente crise ukrainienne a été traitée dans le journal et, plus encore, sur le site internet de Causeur. À ceux qui demandaient ce qui, dans l’Action française, pouvait réunir d’anciens bonapartistes ou des rescapés de l’aventure boulangiste à des royalistes eux-mêmes écartelés entre les héritages orléaniste et légitimiste, Charles Maurras a fait un jour une réponse frappante  : « Tout paraît impossible, ou affreusement difficile, sans cette providence de l’antisémitisme. Par elle, tout s’arrange, s’aplanit et se simplifie. Si l’on n’était antisémite par volonté patriotique, on le deviendrait par simple sentiment de l’opportunité. »  L’amour de la Russie (et de Vladimir Poutine) sera-t-il la « Providence » qui soudera les collaborateurs et les lecteurs de Causeur ? Je me suis posé la question, mais il me semble pour le moins prématuré d’y répondre positivement et c’est pour cela que je me permets de présenter ici quelques réflexions d’un observateur qui, pour être un ami de l’Ukraine, n’est peut-être pas pour autant le reflet naïf du « lyrisme béat que propagent les médias » (Jean-François Colosimo).  Je partirai des simples faits, et des prétendues révélations que l’on oppose aux médias « dominants », avant d’avancer quelques hypothèses sur le sens de la politique de Poutine, et sur la nature de ses soutiens.[access capability= »lire_inedits »]

La posture adoptée par beaucoup des rédacteurs de Causeur a été celle de l’esprit fort, qui ne s’en laisse pas conter et qui met en lumière des faits troublants passés sous silence ou du moins minimisés par une presse naïvement intéressée. En résumé, on nous apprend, dans un style qui évoque à la fois Médiapart et le réseau Voltaire,  que la révolution démocratique de Kiev n’a été qu’un vulgaire « coup d’Etat », dominé ou du moins manipulé par une extrême droite néo-fasciste et peut-être même nazie, héritière d’une longue et peut-être  vivante tradition d’antisémitisme, et dont l’influence se traduirait par de menaces terribles pour toutes les « minorités » ukrainiennes.  Tous ne vont pas jusqu’à faire de Vladimir Poutine le seul homme d’Etat démocrate dans le monde d’aujourd’hui  (Olivier Berruyer)[1. Jérôme Leroy voit quant à lui en Poutine, l’héritier du Roi-Soleil tel que le voyait Voltaire. Il est vrai que l’auteur de l’admirable Siècle de Louis XIV est aussi celui d’une plus contestable Histoire du règne de Pierre le Grand, qui est une des sources principales de la russophilie française. Sensible au froid, Voltaire fut fort heureux que la Grande Catherine lui ait offert de « belles pelisses » et il poussa la reconnaissance jusqu’à applaudir au partage de  la Pologne, où l’aide fraternelle de la Russie venait, déjà, protéger la liberté de conscience. …],  mais tous sont inquiets devant les imperfections de la jeune démocratie ukrainienne.

Commençons par l’accusation la plus grave – ou la plus « hénaurme » : celle de fascisme ou de nazisme et d’antisémitisme.  Il  y a bien en Ukraine, une droite radicale (Svoboda) et même une extrême droite (Pravyi Sektor), dont l’influence est directement proportionnelle à l’agressivité de la Russie et de ses soutiens ukrainiens. Svoboda a eu 10% aux élections législatives de 2012, son score le plus élevé et à l’évidence provisoire, et de bons spécialistes comme le politologue  Riabtchouk pensent qu’il a été soutenu à son lancement par Yanukovitch pour affaiblir et diviser l’opposition dans l’ouest du pays. Ces mouvements ont joué un rôle réel à partir du moment où les manifestations de Maidan ont pris un tour plus violent en réponse à la brutalité déployée par Yanukovitch, mais ils coexistaient alors avec d’autres organisations, y compris celles de jeunes militants juifs qu’il est difficile de tenir pour nazis. Quant à l’accusation d’ « antisémitisme », elle ne repose sur à peu près rien, sinon sur une vision largement reconstruite de l’histoire de l’Ukraine. Il y a beaucoup moins d’incidents antisémites en Ukraine que dans de vieilles démocraties comme la France ou la Belgique, et le dernier en date s’est produit le 18 avril à Donetsk, en pleine agitation prorusse ; de nombreux responsables juifs ukrainiens ont protesté contre ces accusations (voir par exemple), qui jouent un rôle central dans la propagande extérieure de la Russie, dont la politique à l’égard des Juifs russes est  d’ailleurs loin d’être irréprochable.

Maidan a-t-il débouché sur un « coup d’Etat », marqué par la destitution du « Président légitimement élu » Yanukovich sous la pression de la rue ?  Il y a eu à Kiev une dynamique révolutionnaire, qui ne devrait pas surprendre les nostalgiques du « trésor perdu des révolutions modernes » (Hannah Arendt), et celle-ci a comme souvent débouché sur des formes de démocratie directe qui entraient en tension avec la logique de la représentation ; mais les droits des représentants ont été finalement respectés, et la révolution, qui défendait avant tout l’autonomie et la pluralité interne de la société civile, a très rapidement débouché sur le rétablissement d’une légalité mise à mal par la brutalité de gouvernants discrédités, avec pour perspective de nouvelles élections générales qui sont aujourd’hui compromises par l’action de la Russie. Cette révolution fut une révolution authentiquement nationale mais elle ne peut en aucun cas être réduite à un mouvement ethnique néo-ruthène : de nombreux acteurs de Maidan n’étaient pas des « Ukrainiens de souche » (le premier martyr de Maidan fut un jeune Arménien), les russophones ne sont pas tous, loin de là, désireux d’abandonner  la citoyenneté ukrainienne pour redevenir sujets de l’Empire russe[2. Aux dernières nouvelles, les Ukrainiens de l’est, bien que remontés contre le pouvoir de Kiev ne sont « rattachistes » qu’à une petite minorité (27,5% à Donetsk, 15,4% pour l’ensemble du Sud-est, contre 69,7% d’opinion contre).] et la diversité des « activistes de Maidan », dont se moque Jean-François Colosimo témoigne à elle seule que l’enjeu n’est pas seulement de défendre un Etat-Nation fragile, mais de créer les conditions d’une démocratie pluraliste.  L’erreur la plus grave, qui, fut d’ailleurs corrigée presque immédiatement, a été de revenir sur une législation récente non pas pour « interdire la langue russe » ( ?!) mais pour revenir au statu quo ante (plurilinguisme officiellement reconnu mais avec une langue nationale). Il faut redire que l’Ukraine est un pays bilingue partout, même à Lviv et à Maidan, et que le projet d’un statut paritaire du russe et de l’ukrainien est de plus en plus évoqué par les dirigeants ukrainiens. S’il y a un problème linguistico-culturel en Ukraine, c’est plutôt celui de l’hégémonisme russe à l’est, en particulier dans les médias, et dans les politiques scolaires de Yanukovitch visant à imposer la version stalinienne de la Grande guerre patriotique dans les écoles, les commémorations, etc., comme c’est le cas en Russie.

Pour Jean-François Colosimo, la politique actuelle de Poutine marque que, pour la première fois dans son histoire, la Russie s’en tiendrait à une stricte politique « nationale ». Cette idée est pour le moins curieuse, à moins que l’on ne considère le pangermanisme de la fin du XIXe siècle comme l’expression classique de l’idée nationale. Que dit en effet Poutine ? Il se présente comme le défenseur légitime de tous les russophones du monde, rebaptisés « Russes » pour la circonstance, et il revendique de ce fait un droit d’intervention illimité, sans mandat international, dans tous les pays où une partie de la population parle russe et demande l’aide du grand frère russe, ce qui ouvre la voie de l’ « aide fraternelle » à la quasi-totalité des territoires de l’ancienne Urss, à commencer par les Etats baltes. Il tient pour nul et non avenu le tracé des frontières issu des conflits du XXe siècle, pour organiser des plébiscites afin d’imposer la sécession des zones majoritairement russophones et même pour les annexer à une Fédération russe dont les frontières sont de plus en plus incertaines ; il crée ainsi des  précédents dangereux  dans des Etats qui ont cédé après l’une ou l’autre des deux guerres mondiales des territoires dont le caractère national roumain, russe ou polonais n’est pas moins contestable que l’appartenance à l’Ukraine d’une Crimée qui n’est d’ailleurs devenue « russe » qu’au détriment de ses premiers occupants Tatars. Sans nullement verser dans la reductio ad Hitlerum, on ne peut s’empêcher de remarquer que, du strict  point de vue des relations internationales, l’actuelle politique russe évoque irrésistiblement le style de la diplomatie du IIIe Reich dans la période où celui-ci se présentait comme le défenseur des intérêts fondamentaux d’une Allemagne spoliée et « humiliée » par le Traité de Versailles.  Les « Russes » d’Ukraine, après ceux d’Ossétie et d’Abkhazie, sont les nouveaux Sudètes dont les « droits » sont le prétexte au démantèlement d’un Etat souverain et l’accès à la Mer noire par la Crimée (que l’Ukraine n’a jamais remis en cause) a quelque chose du « corridor de Dantzig » qui permettait de dénoncer l’agressivité polonaise.

Pour les apologètes de la Sainte Russie, tout le mal est venu de l’Occident, qui a multiplié les marques de défiance à l’égard d’une nation qui ne rêvait que de s’intégrer pacifiquement à l’ordre international et qui se sent « menacée » et « encerclée » par l’élargissement de l’OTAN jusqu’à ses portes.  On peut sans doute rêver d’un monde possible où, après la guerre froide, des relations meilleures auraient pu s’établir entre l’Occident et l’ancienne Union soviétique, mais on voit mal en quoi consiste l’agressivité d’un Occident où un prétendu faucon comme Brzezinski espère faute de mieux la finlandisation de l’Ukraine,  où l’Union européenne ne sait toujours pas ce qu’elle est, et où la Russie dispose de puissants relais en France et, plus encore, en Allemagne. Mais on peut aussi changer de paradigme interprétatif, et voir dans la politique russe un projet qui va très au-delà d’une simple ambition nationale. Ce projet imite certaines réalisations occidentales : l’Eurasie se présente comme un double de l’Union européenne ; mais il repose aussi  sur le renversement méthodique des valeurs occidentales d’aujourd’hui (individualistes, « cosmopolites » ou mondialistes) au bénéfice d’une nouvelle révolution conservatrice, dirigée à la fois contre la menace islamique, contre la décadence des mœurs et contre la finance internationale. L’expression la plus accomplie de ce rêve se trouve dans l’œuvre d’Alexandre Douguine, prophète d’une « quatrième théorie politique » qui, sous la direction prophétique de la Russie, se substituerait  aux anciennes théories issues du rationalisme occidental (libéralisme, fascisme, communisme) mais il n’est pas difficile d’en trouver des formulations moins sophistiquées dans tout ce qui s’écrit en Russie et ailleurs, et que La voix de la Russie offre bénévolement aux citoyens français. La version dure de cette idéologie est diffusée en France et en Belgique par Alain Soral et ses partisans, qui ne passent pas  pour des amis de Causeur, mais on en trouve des versions plus faciles ou plus soft, largement répandues par exemple dans les milieux catholique conservateurs, où beaucoup d’honnêtes gens admirent sincèrement M. Poutine, qui a remis les homosexuels à leur place, défend les Chrétiens d’Orient en Syrie et déplore les effets de l’immigration en France. Parallèlement, la Russie de Poutine, qui dénonce les « fascistes » de Maidan, entretient les meilleurs rapports avec presque tous les mouvements d’extrême droite européen, des plus modérés comme le FN français aux plus radicaux comme le Jobbik hongrois mais elle a aussi des amis dans de larges courants de la droite classique (notamment en France) sans parler des rescapés de l’anti-impérialisme d’extrême gauche. Comme dans les années trente, tout cela s’enracine dans de vraies difficultés de la démocratie libérale, dont les défenseurs ne sont pas toujours convaincants, et c’est ce qui explique sans doute pourquoi certains de nos amis se disent que, finalement, il vaut mieux avoir  tort avec Marine Le Pen que raison avec Bernard-Henri Lévy. Cette attitude me paraît néanmoins bien légère, et il me semble pour finir que l’action de la Russie de Poutine va contre tout ce que la plupart d’entre nous aimons : elle flatte  le nationalisme  français pour affaiblir la solidarité des Européens, et elle  exalte le Sonderweg allemand contre l’Occident mais elle soutient aussi tous les mouvements pseudo-régionalistes qui minent les vieux Etats-Nations. Elle ne feint de défendre l’héritage occidental que pour promouvoir une « Eurasie » fondamentalement autoritaire, qui ne ressemble en rien à ce que désirent,  sans doute, mes amis de Causeur.[/access]

*Photo: EAST NEWS/SIPA.00676699_000063.

Le peuple répond aux questions de François Hollande

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francois hollande bourdin

francois hollande bourdin

C’est le peuple le plus impopulaire de la Vème République. Jamais, de mémoire de politologue ou de journaliste, on n’avait observé un tel désamour de l’exécutif pour ses compatriotes. Ceux-ci semblaient ne pouvoir tenir aucun cap dans la durée, faisant un pas en avant puis deux pas en arrière sur tous les sujets qui préoccupaient vraiment le président. D’abord, le peuple qui avait pris la responsabilité d’élire François Hollande avait presque immédiatement renié son bulletin de vote dans les sondages. Puis, non seulement il avait rechigné à se mettre au travail pour inverser la courbe du chômage, mais en plus il avait fait barrage à toutes les réformes sociétales du chef de l’Etat : manifestations monstres contre le mariage unisexe, incompréhension face à la pénalisation de la demande sur un marché – celui de la prostitution – où l’offre demeure légale, doutes quant à l’urgence de passer de « l’égalité hommes-femmes » à « l’égalité femmes-hommes », refus de soumettre ses enfants à l’obligation de se définir selon leur « genre »… On le croyait mou, indécis, mais le peuple s’était révélé redoutablement dur, et têtu. Le président commençait à se demander s’il avait affaire à un sourd. Exaspéré, il exigeait des réponses. Soucieux de le rassurer, et espérant ainsi retrouver grâce à ses yeux, les Français sont donc allés à la rencontre de François Hollande. Ce mardi 6 mai, ils avaient promis d’aborder sans langue de bois les principales questions que le président se posait, en direct sur RMC et BFM TV. Compte-rendu.

« François Hollande : – Échec sur quoi ? Sur le chômage ?

Peuple français : – Oui, monsieur le Président, vous avez échoué. Ce qu’on ne vous reprocherait pas tant si ce n’était le problème dont découlent à peu près tous les autres. Et si vous n’aviez pas promis de réussir avant la fin de l’année dernière.

FH : – Est-ce que j’ai dissimulé la gravité de la crise ?

PF : – Pendant toute votre campagne, oui. Mais on vous comprend : ça n’a pas trop réussi à Sarko de nous prévenir d’avance qu’il faudrait se serrer la ceinture.

FH : – Est-ce que je n’ai pas suffisamment dit au lendemain de l’élection que la situation que j’avais trouvée était grave ?

PF : – C’est vous qui êtes grave. La situation est bien pire aujourd’hui.

FH : – Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai tergiversé ? J’ai hésité ? J’ai attendu ?

PF : – Un peu mon neveu, c’est même votre marque de fabrique. Lisez la presse. »

FH : – Pourquoi j’ai pris cette décision [de refiscaliser les heures supplémentaires] ? Pour faire mal aux Français ?

PF : – On se demande. Parce que travailler plus, si c’est pas pour gagner plus, c’est moins excitant.

FH : – Mais qu’est-ce que je dois faire ?

PF : – Vous auriez peut-être dû y réfléchir avant d’être élu. Maintenant, une dissolution ne serait pas de refus.

FH : – Qu’est-ce que j’ai eu à faire ? Parler aux Français tout de suite ?

PF : – Oui, chapeau pour les anaphores, mais avouez qu’il n’était pas très futé de nous parler du retour de Leonarda sans sa famille ou de la menace fasciste qui consiste à avoir un papa et une maman…

FH : – J’ai réorienté l’Europe sur le Pacte de croissance, vous croyez que ça s’est fait comme ça ?

PF : – Non, l’euro c’est du boulot, mais alors vous auriez pu nous épargner le sketch du non-aligné avec Angela Merkel. Du coup, ça nous donne pas super envie de voter aux Européennes, voyez.

FH : – Vous pensez que dans une période de crise, dans une période de difficulté, les Français pourraient être indulgents, pourraient être bienveillants, quand on leur demande tant d’efforts ?

PF : – Et puis quoi encore ? Une médaille ? Des bonbons ? Une réélection en 2017 ?

FH : – Amateurisme quand il s’est agi de sortir de la crise de la zone euro ? Amateurisme quand il s’est agi d’intervenir au Mali quand personne ne le faisait et que le terrorisme était en train de gagner la partie ? Amateurisme quand il s’est agi d’aller en Centrafrique pour éviter un génocide ? Amateurisme quand il s’est agi sur la crise Syrienne où j’étais le seul chef d’Etat occidental à dire : attention, ce qu’on est en train de laisser faire, c’est un massacre ?

PF : – Puisque vous êtes amateur d’anaphores, allons-y : oui vous avez été un amateur au regard de votre record du nombre de lois retoquées par le Conseil constitutionnel, oui vous avez été un amateur au regard de votre refus d’entendre des millions d’opposants à la privation légale de père ou de mère, oui vous avez été un amateur au regard de votre inaptitude à arbitrer la cacophonie ministérielle, oui vous avez été un amateur en attendant deux ans pour tenter d’enrayer la hausse des dépenses publiques. On continue ?

FH : – Qu’est-ce que je fais le 14 janvier [en prenant un virage social-démocrate] ?

PF : – La preuve de votre amateurisme. Bis repetita.

FH : – Qu’est-ce que j’ai fait [pour Alstom] avec le gouvernement de Manuel Valls et avec Arnaud Montebourg ?

PF : – La preuve de votre amateurisme. On trisse.

FH : – Est-ce qu’aujourd’hui les taux d’intérêts sont hauts, en France ?

PF : – À nouveau, faites comme Manuel Valls : lisez la presse. Non, ils sont très bas, ce qui ne fait pas de la France le matador de la finance, mais au contraire un pays qui peut encore s’endormir tranquille sur sa dette grâce à une abondance de crédit. Et tant pis pour nos enfants.

FH : – Comment voulez-vous qu’à la fin du mandat, si j’ai échoué sur le chômage, échoué sur la croissance, échoué sur le redressement du pays, je puisse dire : j’ai la solution pour la suite ?

PF : – En ne changeant rien à votre slogan de 2012 : le changement c’est maintenant. Puisque 2017, ce sera le nouveau maintenant, banane. »

Cantonales et régionales : qui a peur du suffrage universel?

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francois hollande regionales cantons

francois hollande regionales cantons

« Le PS pessimiste sur les scrutins à venir ». Christophe Borgel, secrétaire à l’organisation du PS, chargé des élections, nous informe dans Le Figaro qu’après les municipales, il a retrouvé un peu de lucidité. J’avais rappelé dans ces colonnes qu’une simple projection des résultats des municipales impliquait la perte par les socialistes de la totalité des régions et de 30 départements sur 60, en 2015.

Avec un cynisme, une absence de vergogne, et une mauvaise foi absolument sidérants, la présidence normale vient de nous concocter, la bouche en cœur, une fort jolie magouille. Ceux qui s’intéressent à l’histoire et aux sciences politiques, et qui pensaient  avoir tout vu, en sont pour leurs frais. Enfoncé le petit père Queuille et sa loi sur « les apparentements » qui permit d’éviter au début des années 50 l’arrivée massive de députés RPF au Parlement. Petit  joueur François Mitterrand et sa proportionnelle intégrale de 1986 qui permit d’épargner à la gauche une trop importante défaite, mais surtout une arrivée en nombre de députés Front national histoire d’emmerder la droite.

Pour les têtes pensantes de l’Élysée et de Matignon, l’objectif est de conserver le plus longtemps possible les 60 Départements et les 26 Régions contrôlées par la gauche. Il faut garder cette base matérielle, les capacités financières, les emplois induits, tout ce qui permet d’assurer, après la catastrophe municipale un reste d’infrastructure territoriale au Parti Socialiste. Et puis aussi, calmer les élus locaux, et les permanents qui constatent que la présidence Hollande se transforme pour eux en course à l’abîme, et en aller simple pour Pôle emploi.

Premier temps, dans son discours de politique générale, Manuel Valls annonce une grande réforme territoriale. Regroupement des Régions pour passer de 28 à une douzaine. Sur la base du volontariat et à l’échéance 2017. Suppression des Départements à l’échéance 2021. Depuis hier, ce calendrier est bouleversé. Il faut que tout soit bouclé en 2016 ! Et la conséquence, nous dit le Président, c’est un report de ces élections locales en attendant la mise en place de la réforme. Pardi ! Quand à discuter avec des exécutifs régionaux, autant que ce soit avec nos amis élus neuf ans avant (!). Ce sera plus simple. Comme ça quand on sera contraint de passer la main, on refourguera de nouveaux engins qu’on aura démantibulés. Quant aux départements, on les garde jusqu’à ce qu’ils soient supprimés.

Quelques petites observations techniques. Ce n’est pas la première fois que la durée des mandats est modifiée en cours de route. Tout d’abord, hormis le cas particulier de l’Assemblée nationale qui peut être dissoute et des élections partielles ponctuelles, toute modification doit être exceptionnelle. En effet, lorsqu’il exerce sa souveraineté, le peuple doit savoir pour quelle durée il donne mandat à ses représentants. Première règle, il n’est pas possible de les raccourcir. On peut les allonger, mais à la marge et à condition d’avoir une bonne raison. Je suppose que l’on va nous ressortir l’exemple Pasqua de 1995 et Raffarin de 2004. Cela n’avait rien à voir. En 1995 il s’agissait d’éviter le chevauchement des présidentielles et des municipales. Celles-ci furent reportées à septembre. Allongeant de cinq mois le mandat de six ans … En 2004, Jean-Pierre Raffarin, s’inquiétant (trois ans avant) de ce que le printemps 2007 aurait vu des élections présidentielles, municipales, régionales et cantonales, avait jugé qu’il était souhaitable de prolonger d’un an le mandat des collectivités territoriales pour éviter la confusion. C’était assez raisonnable, ce qui n’empêcha pas François Hollande de tonner contre cette abominable atteinte à la démocratie. Rappelons également, qu’une des premières mesures prises par la gauche en 2012 fut de découpler les municipales de 2014 et les régionales et cantonales. L’utilité ne sautait pas aux yeux, le précédent de 2008 démontrant que cela pouvait très bien se passer. Mais déjà, il s’agissait de conserver un an de plus, soit en tout  7 ans, son hégémonie sur les conseils régionaux et généraux. Et là, on nous dit que ce serait de bonne politique de les porter à huit, voir à neuf… En omettant de rappeler au passage, que pour supprimer les départements il faudra modifier la constitution, et que, comme le dit élégamment Jean-Claude Gaudin sur ce point les socialistes pourront se brosser avec un oursin. Quant au changement des règles du jeu moins d’un an avant l’échéance, il n’est pas sûr que cela enchante le Conseil Constitutionnel.

Peut-on mieux se moquer du monde, se défier du suffrage universel, en affichant un tel cynisme et une telle absence de principes ?

Oui, oui, on peut. Hier, dans les bruits de l’orchestre, une petite information est passée inaperçue. Pierre Moscovici, brillant ministre des finances récemment éconduit, rêve de rejoindre la Commission Européenne à Bruxelles. L’inconvénient de l’éloignement du Café de Flore où il a la réputation de passer le plus clair de son temps semble devoir être surmonté. En revanche, les conséquences juridiques de son départ sont plus ennuyeuses. Un commissaire européen ne peut pas être en même temps parlementaire. Donc Moscovici devrait démissionner. Ce qui veut dire élection partielle, gamelle probable, et majorité socialiste encore plus brinquebalante. Comment faire ? Quelqu’un a eu une idée lumineuse. Si Pierre Moscovici est nommé parlementaire en mission par le Premier ministre, et que cette mission dure plus de six mois, son suppléant siège définitivement au Parlement, plus de partielle. Parfait, Manuel Valls a donc chargé notre aspirant commissaire d’une mission d’une durée supérieure à six mois. L’histoire ne dit pas quel est le contenu de cette mission et si elle sera rémunérée (en général c’est la règle). Le beurre, l’argent du beurre, la crémière et son chat, pourquoi se gêner ?

Le camp du Bien ne va quand même pas s’encombrer d’un peu de morale républicaine.

*Photo : capture d’écran BFM. 

Il faut bombarder Moscou !

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Bobards et bouteillons: les reportages du Monde et de Libé notamment (Le Figaro est un peu plus objectif) sur l’Ukraine me rappellent, à la virgule près, ceux sur la guerre en ex-Yougoslavie dans les années 90. Des bons, des méchants et une étrange propension à mettre dans le camp du bien en se bouchant le nez les anciens et nouveaux nazis contre ceux qui y résistèrent.

Un exemple de traitement sélectif? Le remarquable silence sur le massacre des « pro-russes » dans la maison des syndicats d’Odessa ou la façon de présenter la répression militaire de Kiev contre sa propre population comme la résistance désespérée d’un Etat démocratique pour empêcher des factieux de prendre le pouvoir. Imaginons l’inverse. Ce sont des « pro-européens » qui ont été brûlés vifs à Odessa et ce sont des troupes « pro-russes » qui reprennent à l’arme lourde des villes « pro-européennes ». Là, ce serait grande semaine de l’indignation avec trémolos malruciens à chaque coin de page et appel à des brigades internationales.

Petite différence par rapport à l’ex-Yougoslavie tout de même, les éditorialistes va-t-en guerre sont un peu plus prudents dans leurs propos. On sent la rage impuissante, le bellicisme refoulé. Il est vrai qu’appeler à bombarder les Serbes de Bosnie ou de Belgrade, c’était tout de même un peu moins risqué que d’appeler à bombarder Moscou. On se contentera donc d’invoquer des « sanctions économiques ».

Ce qui est tout de même ironique, dans toute cette horreur, c’est que pour l’instant, s’il y a des sanctions économiques, c’est plutôt celles que les gouvernements austéritaires de l’Union européenne appliquent contre leurs propres peuples et que tout cela va se payer très cher, et très vite, le 25 mai. Le même jour que l’élection présidentielle en Ukraine car on sait que l’Histoire a toujours un sens de l’humour assez spécial.

Finkielkraut : Habemus Papam!

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alain finkielkraut marianne

alain finkielkraut marianne

On a gagné ! À force d’entendre quelques ânes et ânesses à carte de presse déverser en boucle leur fiel sur notre « Rabbi », le surnom affectueux et gentiment moqueur que nous avons donné à Alain Finkielkraut, on avait presque fini par croire que cette détestation vociférante était, sinon unanime, largement partagée. Lui aussi d’ailleurs, qui semble souvent plus atteint par la bassesse des attaques que réconforté par la chaleur des encouragements. Comme si la rage haineuse de quelques-uns pesait plus que la gratitude des milliers de lecteurs, auditeurs et élèves qui ont appris à penser par eux-mêmes avec lui, parfois contre lui. Il est vrai que beaucoup, parmi ces derniers, sont des sans-grade quand les premiers, pour la plupart, occupent d’éminentes positions à partir desquelles ils peuvent défourailler sans risque sur quiconque leur déplaît. Après tout, Finkielkraut n’est pas non plus muselé – on le lui reproche assez –, il a la chance de pouvoir rendre les coups. Et il ne s’en prive pas. C’est qu’Alain Finkielkraut est un écrivain de combat. Et le combat d’aujourd’hui, ce n’est pas d’arracher le pouvoir aux puissances conservatrices, c’est de sauver ce qui peut l’être face aux saccages du pseudo-progressisme. On ne saurait trouver meilleur champ de bataille que l’Académie française.

Cependant, ce serait lui faire injure que de prétendre le soustraire à la critique et à la contestation – nos amicales engueulades en témoignent. On a parfaitement le droit de ne pas partager l’inquiétude fondamentale qui guide sa plume et sa pensée. Mais ses adversaires ne le critiquent pas, ils le calomnient ; ils ne réfutent pas sa vision du monde, ils la caricaturent ; ils ne contestent pas ses idées, ils insultent sa personne. Il est des noms qui empêchent de penser. Que « Finkielkraut » en fasse partie n’est pas le moindre paradoxe de notre temps.  Un intellectuel peut et doit accepter la contradiction, et même se nourrir d’elle. Contre le mensonge, on ne peut rien. Que répondre à une Aude Lancelin, plumitive de Marianne, qui s’autorise à décréter, à propos de L’Identité malheureuse, que « le “feel good book” réactionnaire de l’automne dernier était aussi un livre d’une grande faiblesse intellectuelle » ? − on aimerait connaître l’œuvre qui justifie la prétention de cette péronnelle, aussi servile devant ses maîtres qu’elle est arrogante face à ceux qu’elle a érigés en ennemis. Que penser du portrait que dresse de lui l’inénarrable Aymeric Caron, l’homme qui défend la tolérance à coups d’injures et exprime son amour de l’humanité en crachant sur ses adversaires ? « L’étrangeté grandissante de ses mimiques, la traviolitude désespérante de ses bésicles, l’agitation inquiétante de ses paluches, le saccadé laborieux de son propos ou l’emportement fiévreux de son indignation lui confèrent l’aura du prêtre illuminé prédisant à ses ouailles la prochaine apocalypse. » Bizarre, tout de même, ces remarques sur le physique quand on se targue de démonter une pensée.

On dirait que, contre Finkielkraut, tous les coups sont permis. Surtout les plus bas.  Sans doute accorde-t-on trop d’importance à ces petits esprits, qui ne sont même pas minoritaires mais groupusculaires. En tout cas, quand, quelques jours avant l’élection, d’éminents académiciens ont joint leur voix, courageusement anonyme, à celle des professionnels de la dénonciation, on s’est surpris à douter. Alors remercions- les tous : grâce à eux, une élection imperdable est devenue une victoire éclatante. Celle d’Alain Finkielkraut, de ses proches et amis, mais aussi celle de tous ces anonymes qui assistent en silence à la destruction de ce qu’ils aiment, à la diabolisation de ce qu’ils pensent. Notre victoire à tous, qui aimons, comme le suggérait Montaigne, « frotter notre cervelle à celle d’autrui ». Notons enfin que, jusque dans les synagogues, on s’est réjoui de l’honneur fait à ce juif qui a pourtant choisi la voie du savoir plutôt que celle de l’étude. Ce qui lui a inspiré ce commentaire lors de notre rencontre hebdomadaire sur RCJ : « Il s’est produit à travers moi l’événement inattendu d’une double reconnaissance : la reconnaissance du désarroi identitaire d’un nombre croissant de Français, la reconnaissance aussi, parce que prononcer mon nom est difficile, de la présence juive en France. » Alors, cher « Rabbi », cher Alain et cher Maître – titre donné aux académiciens –, au nom de toute l’équipe de Causeur : Mazel tov !

*Photo : JEROME MARS/JDD/SIPA. 00667245_000009.

Finkielkraut à l’Académie française, ça se fête!

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Le 10 avril, Alain Finkielkraut a été élu à l’Académie française. Plébiscité par seize voix sur vingt-huit dès le premier tour de scrutin, notre ami désormais immortel pratique le pardon des offenses mais n’oublie pas la campagne de haine dont il fut victime. Dans un texte à la tonalité très personnelle, Alain Finkielkraut répond à sa calomniatrice la plus acharnée, l’académicienne Danielle Sallenave.

Pour Causeur, l’heure n’en est pas moins aux réjouissances : « Habemus Papam ! » s’écrie joyeusement Elisabeth Lévy dans un bel hommage au maître, dont la plupart des détracteurs traquent les prétendues arrière-pensées, à défaut de pouvoir se mesurer avec leur adversaire. Triste ironie du sort qui voit un fils d’immigrés polonais vilipendé par quelques bonnes âmes antifascistes, souligne l’académicien Jean Clair en souhaitant « bienvenue au métèque » ! On ne taxera pas Natacha Polony d’ingrate puisque la journaliste se définit comme une « libre enfant de Finkielkraut » mue par la passion de l’école que lui a transmis notre mécontemporain. Loin des caricatures dressées par ses ennemis et certains de ses amis, Finkielkraut est un intellectuel irréductible à toutes les étiquettes, comme nous le démontre Philippe Raynaud dans sa défense et illustration de la pensée complexe. Un tantinet frondeur, Frédéric Taddeï nous rappelle que l’Académie a toujours été  ouverte à tous les courants politiques et littéraires avant de se féliciter de l’intronisation d’Alain Finkielkraut, qu’il espère bientôt rejoint par Alain Badiou quai Conti !

« L’actualité, c’est vous qui la vivez, c’est nous qui en vivons », selon l’adage du Grolandais Jules-Edouard Moustic. Depuis des semaines, la crise ukrainienne alimente toutes les spéculations. Philippe Raynaud voit clairement la main du Kremlin derrière les agissements des militants ukrainiens pro-russes et met en garde ceux qui, à Paris, seraient tentés de relayer la propagande de Poutine. Autre pomme de discorde entre journalistes, géostratèges et humanitaires, le génocide rwandais s’est fait instrumentaliser par le maître de Kigali, Paul Kagame. Le colonel Hogard, partie prenante de l’Opération Turquoise, comme Rony Brauman réfutent les accusations du président rwandais qu’ils accusent d’avoir provoqué la guerre civile et participé aux massacres entre Hutu et Tutsi. Moins tragique, la bonne santé électorale du maire PS de Lyon en pleine dérouillée socialiste aux municipales a piqué la curiosité de Luc Rosenzweig. Parti à la rencontre du dernier des mohicans du « socialisme municipal », notre camarade haut-savoyard dessine les contours d’un « vallsissme » à échelle réduite. Last but not least, Antoine Menusier s’est rendu au Bourget pour assister au congrès de l’UOIF. En débat la question du genre ! Verdict : le voile des clichés ne résiste pas toujours aux querelles byzantines au sein de cette mouvance proche des Frères musulmans.

Au cœur du numéro de mai, notre dossier « Les jeunes sont-ils vieux ? » s’adresse aux lecteurs de 9 à 99 ans. Quoique, pour les sondeurs, on est aujourd’hui jeune de 18 à 34 ans, baignant dans une éternelle adolescence qui commence avec les études supérieures et finit avec les années de galère professionnelle. Sans noircir le tableau, Elisabeth Lévy le résume d’un trait : « l’avenir, pour un trentenaire d’aujourd’hui, pourrait se résumer à une longue attente : des années à piétiner au seuil du marché du travail, autant à patienter pour que des places se libèrent » dans son article introductif « Moisir à 30 ans ». « Le jeune a en tout cas d’excellentes raisons de se plaindre. Il ne s’en prive pas » mais, en bon individualiste, il s’estime en mesure d’accomplir ses aspirations bourgeoises, i.e. « avoir un boulot, se marier, faire des enfants, acheter un appartement : leurs ambitions auraient fait ricaner les heureux contestataires de Mai «  qui ont fini par réaliser exactement les mêmes » CQFD. Une conclusion confirmée par l’enquête de terrain qu’a réalisée Laurent Cantamessi. En faisant remplir un questionnaire à une centaine de jeunes, notre journaliste tire le portrait de la « génération 11 septembre » née au monde avec les attentats de New York. Ses fétiches s’appellent « argent, apparence, égoïsme et futur » et sa révolution n’est qu’un dîner de gala pour jeunes fans des sixties.

Liquider 68, voilà l’antienne sarkozyste devenu réalité ; la faute à la génération Y, que le professeur des universités Frédéric Rouvillois scrute en amphi. Oubliés le chahut et l’ébullition idéologique des années 1980, dans les facs, « le chaudron de sorcières s’est transformé en une cohorte silencieuse où chacun reste concentré sur son ordinateur – et où celui qui oserait réagir aux propos du professeur serait regardé comme un intrus. ». Les jeunes ont longtemps contesté leurs profs, il s’agit maintenant d’avaler leurs paroles sans moufter. Parmi la France qui se lève tôt, les apprentis garçons bouchers (les vrais, pas ceux du groupe Pigalle…) ont donné une leçon d’application et d’optimisme à notre confrère Antoine Menusier, dont le reportage se déguste comme une entrecôte. Pour filer la métaphore gastronomique, un entremets bien corsé vous a été concocté par Nathalie Krikorian-Duronsoy et Jacques de Guillebon. Notre cher Jacques a rencontré David Masson-Weyl, fondateur du collectif étudiant Marianne et pur produit de la génération Philippot, branche minoritaire des jeunes lepénistes d’après Nathalie. Cette dernière retient de son enquête au sein du FNJ la primauté de la « question identitaire » dans les consciences des jeunes engagés aux côtés de Marine Le Pen, dont ils contestent parfois le lyrisme républico-républicain…

En guise de café (avant de passer à l’addition, si légère…), l’interview rock de Michka Assayas, la critique du dernier roman Milan Kundera, les réflexions de Jean-Michel Delacomptée sur le Montaigne de Pierre Manent et une petite digression de votre serviteur sur les réacs Goux et Tillinac devraient vous mettre l’eau à bouche. En sautant de chronique en chronique, d’un Basile de Koch enamouré du fou chantant Katerine à un Cyril Bennasar tiraillé par ses sentiments contradictoires, à vous de deviner qui de Roland Jaccard, Félix Groin ou Alain Finkielkraut illustre le mieux notre slogan « surtout si vous n’êtes pas d’accord ». Ne soyez pas malade du consensus, lisez Causeur !

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Causeur 13 - mai 2014NOUVEAU : TÉLÉCHARGEZ GRATUITEMENT L’APPLI CAUSEUR LE MENSUEL ET LISEZ VOTRE MAGAZINE SUR TABLETTE ET MOBILE

     

Mélenchon veut surveiller les surveillants. Scandale!

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melenchon monde liberation

melenchon monde liberation

C’est à pleurer de rire et pourtant personne ne rit. Il faut croire que l’heure est grave : Mélenchon prétend surveiller les journalistes ! Et pas n’importe lesquels, ceux du Monde et de Libération – visages vivants de la démocratie menacée. Scandaleux, dangereux, stalinien. Non franchement, je sais qu’on ne rigole pas avec la démocratie mais franchement, le chœur des confrères outragés aurait dû plonger le pays dans l’hilarité. Voilà une profession qui s’auto-célèbre sans répit parce qu’elle a ou croit avoir placé sous surveillance les princes qui nous gouvernent. Elle applaudit le majordome espion, encourage le fonctionnaire délateur, honore le traître. Elle recopie sans vergogne des pièces confidentielles, babille à foison sur les amours présidentielles et exige d’en savoir toujours plus au nom du droit sacré de l’information. Elle accuse, juge et condamne sans que ses arrêts soient jamais susceptibles d’appel. Et quand il advient que le gibier se rebiffe et retourne leurs armes contre ses poursuivants, le KGB est à nos portes ? Faudrait peut-être redescendre sur terre, les gars !

Quant au fond de la querelle, il tient à la fois du grand spectacle et de la cour de récré. Jean-Luc Mélenchon n’aime pas la façon dont il est traité dans la grande presse de gauche, c’est la vie. Il qualifie Le Monde de « journal de révérence », ce n’est guère aimable. Il l’accuse de faire le jeu du FN, admettons que c’est un brin complotiste[1. S’agissant du président, en revanche, je commence à croire que l’ami Marco a raison : quel objectif poursuit-il en brandissant, à deux semaines d’une élection, la réforme du droit de vote des étrangers qu’il n’a aucune chance de faire passer, sinon, effectivement, doper le score frontiste ?]. Evidemment, il en fait des caisses, soupçonnant les journalistes d’opérer sous couverture et dénonçant avec des accents d’imprécateur d’obscures manœuvres visant à l’affaiblir. Du Mélenchon quoi. Outrancier, peut-être mais après tout, aucune loi n’oblige à aimer les journaux – quoi qu’on en pense dans les rédactions où la moindre critique est considérée comme attentatoire à la liberté de la presse. Autant dire que le billet au vinaigre dans lequel Mélenchon appelle ses amis à « surveiller de façon étroite et vigilante » les journalistes du Monde et de Libération, « à filmer leurs agissements, si possible, dès qu’ils les repèrent, qu’ils agissent à découvert ou qu’ils se cachent sous des faux noms », a déclenché une bronca mémorable. « « Surveiller les journalistes », « filmer leurs agissements »… Le vocabulaire est sans équivoque. C’est Big Brother pour tous. » : sur le « Plus » du Nouvel Obs, François Jost, « spécialiste des médias », sort l’artillerie. Jean Birnbaum, le patron du Monde des Livres, fait plus intello – Monsieur a des lettres -, avec le célèbre texte de Victor Serge, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression, twitté en guise de «guide de survie en milieu mélenchoniste ». Dans toutes les rédactions, on s’offusque, on s’indigne. Comment ose-t-il ? Eh bien désolée, mais à l’exception du ridicule, si des militants ont envie de filmer des journalistes en train de bosser, je ne vois pas où est le problème. D’autant qu’eux ne travailleraient pas en caméra cachée. Ils n’oublieraient pas opportunément un micro pour pincer une élue en  flagrant délit de ragotage pendant qu’elle se refait les ongles – que faire en attendant que ça sèche sinon médire ? Ils ne laisseraient pas un téléphone portable traîner en loucedé pour enregistrer une conférence de rédaction – dommage, ça vaudrait le déplacement. Il est vrai que ces militants pourraient surprendre des conversations privées, voire les mauvaises blagues qu’on se raconte entre confrères, et même les diffuser. Un truc qu’aucun journaliste digne de ce nom ne ferait vous pensez.

En attendant, cet épisode tordant a une morale. Espionner, dénoncer, fliquer, fouiner, pour un quidam c’est très mal et ça rappelle les heures les plus sombres de notre histoire, pour un journaliste, c’est un acte de résistance. Alors, moi, quand je serai grande, j’aimerais bien avoir une carte de presse.

*Photo : POUZET/SIPA. 00681157_000007. 

Mots sans corps, monde sans secrets

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francois hollande transparence

francois hollande transparence

Quand la langue n’a plus de secrets, la société se met à nu. On peut toujours tempêter contre le grand déballage : les mots ont perdu leur chair, voilà le problème. Quelle force renferment-ils, quelle consistance, devenus exsangues dans l’universel bavardage où Internet et les chaînes d’information en continu tiennent la place d’honneur ? C’est une évidence en matière judiciaire, théoriquement temple de la raison, de la retenue, du secret protecteur, où désormais les mots se lancent à la volée, révélations, soupçons, accusations, mensonges. S’agit-il d’une preuve de transparence, ce bien inaliénable de la démocratie prétendument parfaite ? D’aucune manière : sous la transparence généralisée, le vide. Aucun recul, procès tous azimuts suivis de non-lieux, carrières brisées par des ragots, surveillance frauduleuse, grandes oreilles perverties par une conception despotique de la vertu. Le public, Minos insatiable, doit tout savoir et veut tout entendre. L’hyper-démocratie se transforme en un tribunal permanent au nom des valeurs républicaines. Pas la République de la fraternité, encore moins de la liberté : celle de 93 avec sa guillotine. Une guillotine médiatique sans mort d’homme, mais qui vous tranche une réputation aussi sec qu’un cou. Appelons ça le «gouvernement des juges».

L’intention mériterait le respect si elle se fixait des limites. Tout au contraire, elle les efface. Symptôme que tout déborde dans un monde où, des mots, ne subsiste que l’écorce.

L’omnipotence de la société de l’image, la vidéo-sphère, favorise ad nauseam l’extension de la société du bruit, l’audio-sphère, dominée par la rumeur, cette invasion d’à-peu-près nocifs.[access capability= »lire_inedits »] Il faudrait approfondir, vérifier, s’abstraire du vacarme. Se mettre en retrait, comme pour lire. Les optimistes prétendent que, grâce à Internet, l’écrit trouve une nouvelle jeunesse : c’est faux. L’écrit suppose le silence nécessaire à l’esprit concentré sur la lecture. Dans le tintamarre environnant, on ne lit pas, on se délite.

La marée d’informations déversée par les écrans et les ondes constitue un bruit de fond insidieux qu’on remarque à peine, mais qui pourtant nous fascine et nous engloutit. Effets d’annonce, scoops, scandales, contre-attaques, diversions de toutes sortes, brouillage continuel, chaos de l’éphémère. Dans Le Monde d’hier, rédigé en 1941, Stefan Zweig avait déjà repéré le phénomène : « Ce qui distinguait heureusement la Première Guerre de la Seconde, c’est qu’alors la parole avait encore du pouvoir. Elle n’avait pas encore été entraînée dans une chevauchée de la mort par le mensonge organisé, par la  » propagande « . Les hommes étaient encore attentifs à la parole écrite, ils l’attendaient. » Et Zweig ajoute, un peu plus loin : « Le poète, l’écrivain pouvaient donc parler avec quelque chance de succès, en ce temps où l’oreille et l’âme n’avaient pas encore été submergées par les flots incessants et bavards de la radio. » Avec les flots radiophoniques se développèrent « les discours officiels des hommes d’État, dont on savait qu’ils étaient composés tactiquement, politiquement, en fonction des besoins de l’heure, et ne renfermaient, dans le meilleur des cas, que la moitié de la vérité ». L’anaphore hollandaise du « Moi président… » offre un magnifique exemple de cette rhétorique qui, sous son opulence ampoulée, vise à ne rien proférer d’essentiel tout en exhibant les marques de la plus haute vertu. Enfumage sans vergogne, mais qui a bien marché  – c’est son mérite – vu l’immense platitude des propos habituellement tenus par les politiques, de quelque bord qu’ils soient. Il ne s’agit pas seulement de « langue de bois », mais de langue fade, convenue, sans chair, sans nerfs. A-t-on noté combien les gens qui, à la radio, à la télévision, s’expriment dans une langue précise, incisive, inventive, captivent l’attention ? Ils sont rares, ceux qui s’expriment ainsi. Cherchez des noms : ils vous viennent vite. À l’inverse de la com’, leur langue sort de l’intérieur. On a plaisir à l’entendre. Nous la trouvons belle. Elle nous touche. Au-delà de l’accord ou du désaccord, elle est vraie.

Cette langue vraie est pétrie de littérature, c’est-à-dire d’innombrables heures de commerce avec les livres où se sont inscrits des générations entières. Non pas la langue d’ici et maintenant, mais de tout un peuple au long de toute son histoire. Ceux que les prêchi-prêcheurs de la modernité heureuse qualifient de « réacs », présentés comme des dinosaures par les apôtres du progrès qui se félicitent, avec superbe, d’être de leur temps, ceux-là gardent souvent en eux le regret de cette langue. Ils en cultivent le goût, ils en honorent l’usage. Ces « réacs » perpétuent la culture de l’écrit. À l’inverse de l’audio-sphère, l’écrit suppose la rigueur indispensable à la précision des termes qu’on emploie et à la correction grammaticale qui les assemble, double condition d’une pensée construite.fr

Bossuet avait reçu mission, de la part de Louis XIV, de former son fils le Dauphin. Lequel était un cancre. Bossuet, excédé de ses étourderies et de sa paresse, lui adressa une lettre qui lui disait, en substance, ceci : par inattention, vous violez les règles de la grammaire dans vos compositions. Mais si vous confondez aujourd’hui l’ordre des paroles, vous confondrez demain l’ordre des choses. Parler contre les lois de la grammaire conduit à mépriser celles de la raison. Au fond, expliquait Bossuet, pour bien gouverner, il faut apprendre à bien parler. Quand le président Hollande, rendant hommage à Mandela, déclare que, « combattant infatigable de l’apartheid, il l’aura terrassé par son courage, son obstination et sa persévérance », il confond « combattant » et « adversaire »[1. Cf. le blog de Christian Combaz, qui commente ainsi : « Quand on écrit combattants de la liberté, on n’a jamais voulu parler, que je sache, du camp de la dictature. »], et fait plus qu’une erreur : il commet une faute contre la raison qui, révélant une faille dans le gouvernement des paroles, trahit une faiblesse dans le gouvernement des choses.

Le premier véhicule de la politique, c’est la langue. Quand celle des hommes et femmes politiques, et plus généralement des « élites », médias inclus, rappelle le plat des mornes plaines, l’état de la société s’y déchiffre. Cette langue purement transitive, dépourvue de toute espèce de charme, cet idiome foncièrement transparent coïncide avec la mise à nu du monde. La littérature est toujours une prise de risques, comme le fait de gouverner, de diriger, d’être responsable. L’effondrement des études de lettres n’est pas sans conséquences. Ni la contraction drastique des cours de français à l’école, ni l’érosion constante de la lecture, ni notre indifférence à la littérature francophone, ni la faillite de l’orthographe, ni le dédain où l’Hexagone tient sa langue. Les politiques devraient s’en aviser. La question importe davantage que celle des rythmes scolaires, les activités périphériques ou l’enseignement de la morale pour les nuls. Au lieu de gratter la surface, mieux vaudrait creuser le fond. Dans 1984, Orwell nous a avertis : réduite à son écorce, aussi lisse qu’une affiche publicitaire, une langue sans replis mène à un monde sans secrets. Et simultanément, à un monde binaire : le Bien d’un côté, qui doit triompher, le Mal de l’autre, qu’il faut éradiquer. Tyrannie de la platitude. Un président « normal » parlant une langue normale contresigne le rejet de toute transcendance. Malgré lui, à son insu même, il nous confirme que Dieu est mort, donc que tout est permis.[/access]

*Image : wiki paintings.

La sociologie jeuniste a encore frappé!

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langage texto jeunes

langage texto jeunes

On entend souvent la question « quel monde va-t-on laisser à nos enfants ? » On devrait plutôt se demander à quels enfants nous allons livrer le monde. À force d’être biberonnés à Facebook, gavés de SMS, élevés en batterie par Twitter, fichés par Instagram et débités sur tous les comptoirs du numérique de Youtube à Chatroulette, on peut se demander de quoi est faite l’étrange culture qui s’élabore dans les crânes adolescents. Il y a cinquante ans, la génération des baby-boomers faisait sécession en revendiquant une culture propre, tout à la fois politique, artistique ou musicale. Puis, du triomphe de la jeunesse à celui du jeunisme, une étrange forme de régression infantile et festive s’est emparée de la société, effaçant progressivement la frontière entre le monde des adultes et celui de l’adolescence et de l’enfance. Alors que dans la France à papa, on disait « un jour tu seras un homme mon fils », aujourd’hui tout le monde veut tout simplement rester jeune. Éternellement. Les « cahiers de coloriage » pour adultes sont la nouvelle mode, les retraités font des escapades en roller ou célèbrent le crépuscule de l’existence en s’adonnant au kite-surf ou au parapente, les trentenaires sont restés bloqués sur Albator et vont voir les Musclés en concert et les réseaux sociaux accueillent tout public de 7 à 77 ans dans la fontaine de jouvence numérique. On comprendra que le fait de se sentir ringardisé par des parents qui se mettent au Live DJ ou sont imbattables à Call of Duty devienne un facteur anxiogène pour les ados d’aujourd’hui.

Puisque tout le monde a décidé de s’éclater dans la vie et de rester jeune à jamais dans sa tête, il n’est pas facile de savoir aujourd’hui exactement de quoi la jeunesse est le nom. Afin de saisir plus parfaitement l’essence de ce concept trop volatile, la mode est donc, non seulement aux cahiers de coloriage pour adultes, mais aussi aux spécialistes de la jeunesse. Au début du XXe siècle apparaissaient les premières enquêtes tachant de comprendre, avec plus ou moins de subtilité, qui étaient ceux qui grandissaient à l’ombre des pères. La plupart du temps, ce n’était pas très concluant, et parfaitement pontifiant, et heureusement que, de temps à autre, un Paul Nizan se chargeait de rappeler que vingt ans n’était en rien le plus bel âge de la vie. Le règne de la jeunesse éternelle n’a pas, loin de là, découragé les bonnes volontés et les experts se pressent au portillon pour tenter de comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans les crânes de la génération Y.

En 2010, François Bégaudeau et Joy Sorman, docteurs es coolitude, unissaient leurs efforts pour tenter de produire un ouvrage pertinent sur la question. La préface de Parce que ça nous plaît – L’invention de la jeunesse (2010) reconnaissait cependant les risques que comportait une entreprise si ambitieuse : « Il y a donc comme une gageure, pour un livre écrit par deux adultes, à cerner une jeunesse que caractérise sa capacité à désarmer la compréhension des plus vieux. Au moins le ratage programmé de ce livre sera-t-il la preuve de son postulat.” Les critiques se sont chargées de confirmer cette intuition, accueillant fraîchement l’ouvrage dans lequel même les Inrocks ont vu la manifestation somme toute assez banale d’une bonne vieille crise de la quarantaine : « En réalité, écrivait la journaliste Elisabeth Philippe, ils évoquent moins la jeunesse en général que la leur en particulier, cet âge d’or où ils pogotaient comme des fous sur les Bérurier Noir et mataient des films porno en cachette. »

Plus récemment, c’est avec la caution de l’université que l’enseignante, et formatrice d’enseignants, Elisabeth Clément-Schneider est partie à son tour à la rencontre de la culture adolescente dans le cadre d’un doctorat en géographie et sciences de l’information et de la communication. La thèse, soutenue en octobre 2013 à l’Université de Caen, s’intitule « Economie scripturale des adolescents : enquête sur les usages de l’écrit lycéen. Elle a pour ambition de présenter l’étude des « pratiques d’écriture chez les adolescents », après un an et demi passé à s’entretenir avec le petit peuple des « jeunes adultes » pour traquer leur supplément d’âme et de culture. Reçue dans les studios de France Culture par Xavier de La Porte, l’universitaire évoque la genèse de son enquête : « J’ai commencé à prendre le bus avec eux et je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire sur la continuité de la journée.» Elle dit avoir voulu rompre avec le discours (forcément) fataliste des enseignants, leur vision trop simpliste et pessimiste quant au niveau d’orthographe, au temps consacré à la lecture ; des discours, martèle Elisabeth Clément-Schneider : « qui allaient à l’encontre des pratiques que l’on avait sous les yeux. »

Et ces pratiques, révèle l’enseignante à un Xavier de La Porte extatique, montrent qu’il existe une vraie continuité de l’écriture car ces adolescents « passent leur temps à écrire » : des SMS à Facebook en passant par les petits mots ou les pages sur lesquelles les plus petits dessinent des écrans de jeux vidéo pour poursuivre les aventures de leurs héros quand ils n’ont pas la console à portée de main. Ô merveille ! Ainsi donc, malgré toutes les prophéties des sinistres Cassandres, la multiplication des écrans et de l’ultra-connectivité ne menacent ni la maîtrise de la langue, ni la créativité ou l’inventivité des nouvelles générations, elles la renforcent bien au contraire. Avec admiration, Elisabeth Clément-Schneider rapporte ainsi que l’avènement des forfaits SMS illimités en 2010 a réinstitué une véritable culture de l’écrit dont les adultes rétrogrades et aveugles et les pouvoirs publics n’ont pas encore pris conscience. Les adolescents, sont toujours accrochés à leur téléphone, que cela soit à la maison, où, rapporte l’universitaire, les parents doivent décréter un couvre-feu pour éviter que leurs chérubins ne textotent jusqu’à une heure avancée, ou en cours où une élève confie pouvoir envoyer jusqu’à vingt-cinq SMS en une heure. L’animateur ne peut cacher à ce moment à quel point il est éberlué par cette prouesse : « Ça, ça brise complètement l’idée de la sanctuarisation du cours… Ça c’est fini », confie-t-il, admiratif. Et Elisabeth Schneider de renchérir : « L’enseignant institue un temps de travail commun, où on fait des choses ensemble et eux ils organisent une rupture pour continuer la conversation commencée, ne pas accepter que les conversations soient interrompues par les changements de lieux, ils enchassent les espaces… La contrainte scolaire m’impose de couper mon activité, je la poursuis par mes propres moyens, je poursuis l’activité la plus intéressante pour moi : discuter. »

L’enseignante va ainsi énumérer pendant un peu moins d’une heure d’émission les différents exemples de « scripturalité » qui émaillent son travail de thèse. En face d’elle, Xavier de La Porte semble avoir pour principale fonction de ponctuer les interventions d’exclamations ravies et autres « aaah c’est magnifique… ». À aucun moment cependant, il ne semble être question de se demander en quoi la fin de la sanctuarisation de la salle de cours ou de tout espace privé et l’impossibilité de se déconnecter n’est pas simplement une extension, grâce aux réseaux sociaux, grâce aux forfaits illimités, de la culture de l’open space qui livre chaque instant de l’existence à la sollicitation permanente du groupe et contribue à faire disparaître la possibilité de l’isolement temporaire qui était, elle, la condition même de la lecture, loisir par excellence solitaire, et base également de notre civilisation de l’écrit. Or, si la chercheuse parle beaucoup de scripturalité, il ne semble pas beaucoup être question de lecture chez les élèves qu’elle a côtoyés.

Elisabeth Schneider précise dans son travail de thèse que les adolescents sur lesquels et avec lesquels elle a travaillé sont des « indigènes au sens de membres d’une communauté, d’une société dont le chercheur ne fait pas partie mais qu’il essaie de comprendre. » Avec une pointe de méchanceté, on pourrait dire qu’Elisabeth Schneider, tout comme Bégaudeau et Sorman, et tout comme nombre de chercheurs ou de spécialistes autoproclamés, voudrait bien encore en être mais est dans l’incapacité de comprendre. Réduite à observer une intrusion massive de la société de communication jusque dans les moindres recoins de l’existence, chez les populations adolescentes qu’elle a rencontrées, elle n’en tire rien de plus qu’un nouveau chapitre à ajouter à l’hagiographie jeuniste en vogue, et aura au moins le mérite d’avoir fait répéter une dizaine de fois à Xavier de La Porte que « c’est incroyable. » La jeunesse d’aujourd’hui est peut-être une chimère mais c’est surtout une affaire qui marche.

*Photo : DR.

Préservez-nous des préservatifs !

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Vaste opération de débroussaillage en Bretagne. Si le parc de la Chapelle Notre-Dame d’Espérance construite face à la Manche était jusque-là l’apanage des promeneurs, ce lieu est devenu le repaire d’activités toutes particulières. En effet, référencé sur les sites internet spécialisés, le parc accueille désormais des couples gays qui apprécient l’intimité créée par les buissons. Et qui y oublient parfois leurs préservatifs (usagés).

Une pétition a été lancée par des riverains. Les signataires du texte « Préservons l’aire naturelle de la Chapelle », expliquent que le lieu est « devenu un site de perversion fréquenté par des hommes qui s’exposent à la vue de tous : ils ont déjà choqué plusieurs promeneurs ». Une riveraine se confie au micro de France Bleu Armorique : « Ils font même leurs petites histoires sur les tables de pique-nique, ce n’est pas très correct, en plus à côté d’une chapelle. »

Dès l’année dernière, la commune s’était saisie du problème, décidant que l’ordre public serait défendu de manière écologique et bon marché par des chèvres brouteuses[1. Une attitude à rapprocher de celle du nouveau maire vert de Grenoble, fan de moutons jardiniers comme nous le raconte François-Xavier Ajavon dans le numéro 13 de Causeur, en kiosque dès demain.]. Ces dernières devaient réduire de façon drastique les capacités d’accueil des buissons entourant la chapelle. Hélas, les caprinés ont totalement failli à leur mission et au lendemain des élections municipales, « le problème de salubrité publique » mobilisait le nouveau conseil municipal. Alors, riverains et édiles auraient-il été tout aussi scandalisés dans le cas d’hétérosexuels amateurs de sorties en plein air ? Allez savoir. Seule certitude avérée pour l’instant: les chèvres bretonnes sont gay-friendly.

À problème persistant, solutions radicales : bosquets débroussaillés,arrêté municipal interdisant toute pénétration humaine dans les buissons et contrôles des gendarmes renforcés. La mairie a également demandé aux hébergeurs de sites web gays concernés de supprimer le référencement de l’aire.

Dorénavant, au parc de la Chapelle Notre-Dame d’Espérance, les buissons ne seront plus ardents.