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Net sans bavures

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S’il y a encore quelque chose qui étonne – et même beaucoup – Albéric Guigou, c’est que les gens continuent à prendre des photos intimes. « Les photos ou les vidéos intimes sont à proscrire, déclare-t-il catégoriquement. Personnellement, jamais je ne m’y laisserais aller ! » Cette attitude ne reflète nullement une pudibonderie excessive ou quelque syndrome pathologique d’hyper-contrôle. À la tête de la société Reputation Squad, spécialisée dans la gestion de l’e-réputation, Albéric Guigou a tout simplement vu trop de personnes dont la vie avait basculé suite à la publication sur le Web de clichés qu’on appelait jadis « compromettants ». La vengeance d’un époux bafoué, le coup de colère d’une ex-maîtresse, mais aussi un téléphone portable volé ou une mauvaise blague du meilleur ami – autant d’occurrences fâcheuses qui risquent de vous faire regretter votre quart d’heure exhibitionniste. Cette hypothèse n’exige pas une longue démonstration : depuis sa création en 2009, Reputation Squad ne cesse de poursuivre son expansion. « Nous nous sommes lancés en 2009, autant dire au moment de l’émergence des réseaux sociaux et d’un changement radical du comportement des usagers d’Internet, explique le patron. Brusquement, les gens sont sortis de l’anonymat et ont commencé à afficher leur vraie identité sur le Web. Sans savoir quoi exactement, nous avons compris qu’il fallait faire quelque chose. » La réussite flagrante d’un projet né de l’intuition a donné raison aux fondateurs de l’entreprise. Car contrairement à ce qu’on pourrait croire, la clientèle de Reputation Squad n’est pas seulement composée de célébrités ou de bobos. Un prof de lycée qui souffre le martyre à la lecture des commentaires massacrants de ses élèves sur Facebook n’est pas moins motivé à modifier son image digitale qu’une ancienne starlette du porno à la recherche d’un emploi dans un cabinet d’avocats. Certes, ils ne disposent pas des mêmes moyens financiers que les people : pour se refaire une virginité numérique, il faut débourser 180 euros pour une simple suppression de lien, et jusqu’à 8000 euros pour créer un contenu et mettre en marche un service de veille individualisé. Mais le prix de la réputation n’explique pas, seul, que les particuliers ne soient plus les principaux clients de la start-up parisienne.

Accompagnant l’évolution de toute la société à l’ère numérique, Reputation Squad a progressivement étendu son champ de compétences au management de l’e-réputation des personnalités et des entreprises. Lorsque les frontières entre le réel et le virtuel deviennent de plus en plus poreuses, ne pas « exister » sur le Web ou y « exister » de manière insatisfaisante, c’est ne pas exister tout court. De ce fait, pour la majorité de nos contemporains, avoir une mauvaise e-réputation est presque aussi pénible que ne pas en avoir du tout.

À peine sortie de l’adolescence, comme le reste des effectifs de Reputation Squad, Jeanne-Laurence est bardée de diplômes, pétillante, parfaitement bilingue et passionnée par son métier : « Il y a deux ans, explique-t-elle, les entreprises qui avaient une ligne de budget Web intégrée constituaient une rareté. À présent, c’est presque une banalité. » Du reste, les médias ont presque cessé de parler de « nettoyeurs du Net » : si les employés de Reputation Squad pratiquent toujours la suppression de contenus – pour cause d’injure, de diffamation ou d’usurpation d’identité –, il est significatif que le gros de leur travail consiste plutôt à en créer. « Supprimer se révèle très souvent contre-productif, soutient Albéric Guigou. Il n’y a aucune garantie que ce qui est supprimé aujourd’hui ne réapparaîtra demain sur la Toile. En outre, nous essayons de convaincre nos clients d’apprendre à vivre avec ce qui se dit sur eux sur le Web et à en tirer des conclusions. » A priori indéfendable du point de vue commercial – qui aurait envie de lâcher une fortune pour s’entendre dire qu’il vaut mieux laisser les gens se défouler à vos dépens ? –, cet argument tient la route. En effet, effacer les avis critiques sur les délais de livraison de votre entreprise ne sert à rien tant que vous ne résolvez pas le problème. Pourtant, la vieille tentation de contrôler ou de manipuler l’opinion, comme au temps de l’avant-numérique, n’a pas disparu. Mais elle est l’apanage d’une catégorie d’utilisateurs d’Internet désignés par l’équipe de Reputation Squad sous le nom de « handicapés du Net ». Une catégorie très hétérogène puisqu’elle englobe aussi bien des hommes politiques que des chefs de PME ou de grands banquiers, voire des ados. Bref, tous ceux qui, n’arrêtant pas de communiquer, communiquent mal.

Désormais conscients de l’importance capitale du Web dans l’établissement et dans le maintien de leur cote de popularité, les politiques ont conservé l’habitude de la communication verticale. Ils ont beau twitter, poster des communiqués de presse, s’activer sur leurs pages Facebook (c’est-à-dire souvent faire faire tout cela), rien ne convainc les maîtres en art de paraître sur le Net. « Contrairement à ce qui ce passe aux États-Unis, particulièrement en période électorale, en France, les hommes politiques n’ont pas de réels échanges avec les citoyens. Ils utilisent Internet pour lancer un buzz, solliciter l’intérêt chez les journalistes, mais ça s’arrête là », constate avec regret Albéric Guigou. La tâche de Reputation Squad vis-à-vis d’une personnalité politique « numériquement handicapée » consiste à provoquer une prise de conscience, puis un changement des pratiques. « On fait du sur-mesure », remarque Mathieu, chef de projet spécialisé en communication visuelle. « Quand un homme politique ou un grand entrepreneur trouve une centaine de commentaires à son sujet disant qu’il est une vraie tête à claques, le mieux qu’il puisse faire, c’est de paraître moins agressif », ajoute Albéric Guigou. Pourquoi ne pas lui créer un blog au travers duquel il partagerait avec les internautes sa passion culinaire ?

Cependant, rien de plus faux que de croire les jeunes, mêmes doués d’une grande habileté dans le maniement des outils technologiques, naturellement capables de maîtriser leur e-image. Mathieu évoque une récente mode chez les plus jeunes internautes, la « Neknomination »[1. Vient de « neck a drink » : boire cul sec.] ou, en d’autres termes, un jeu d’alcool sur Facebook. Imaginez votre rejeton avalant un gobelet de whisky cul sec devant sa webcam avant de lancer, via les réseaux sociaux, un défi aux copains d’en faire autant. Péché véniel, peut-être, sauf aux yeux d’un futur employeur. Sur Google, 55% des recherches concernent des personnes et il y a de fortes chances pour qu’en épluchant le CV brillantissime d’un candidat, le recruteur ne se prive pas de jeter un coup d’œil sur ses pages perso. « Il faut inculquer aux enfants des principes d’hygiène numérique comme on leur apprend à se laver les mains », recommande Mathieu. Réceptive au message, la Mairie de Paris, en collaboration avec Reputation Squad, a offert aux utilisateurs du Web un service leur permettant de visualiser toutes les informations personnelles les concernant et de noter ensuite leur e-réputation. La semaine de sa mise en place, en 2013, la plateforme a été consultée par plus de 200 000 personnes. Les liens affichés vers la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) et vers la Brigade d’enquêtes sur les fraudes aux technologies de l’information – les organismes à contacter en cas de mauvaise surprise – témoignent des dangers inhérents à la mondanité virtuelle. Dangers qui progressent en même temps que la prise de conscience : selon un sondage réalisé par Ipsos en 2011, 82% de Français considèrent que les risques liés à l’exploitation du Net sont aussi sérieux que ceux de la vie courante. Et, pour une fois, les puissants et les gens ordinaires se retrouvent sur un pied d’égalité face aux pièges du numérique.

Là où il y a risque, il y a marché. Depuis peu, les assureurs Axa et Swiss Life, encore en partenariat avec Reputation Squad, proposent aux particuliers des contrats de protection de l’e-réputation. Fait révélateur, Axa protège même ses souscripteurs de leurs erreurs de jeunesse, pourvu qu’ils n’aient pas déjà connaissance du préjudice au moment de la signature du contrat. Voilà qui en dit long sur les peurs de l’homo numericus. Peurs justifiées dès lors que le « droit à l’oubli », à supposer qu’il ne soit pas un vœu pieux, tarde à s’imposer sur le Net. Même si Google, Facebook ou Twitter se montrent de plus en plus soucieux de la protection des données personnelles de leurs clients, il est impossible de promettre à chacun que l’on corrigera ou effacera toute publicité gênante. D’une part les géants américains ne veulent pas s’aventurer trop loin sur ce terrain, prétextant la « liberté d’expression », bel alibi à leur modèle économique fondé sur la masse des contenus et la géolocalisation des utilisateurs-consommateurs. D’autre part, les législateurs, que ce soit au niveau national ou européen, restent à la traîne dans la révision des lois sur la protection de la vie privée à l’ère numérique. « C’est aberrant que le délai de prescription pour une diffamation soit de trois mois, s’insurge Laura, la juriste de Reputation Squad, alors qu’un message diffamatoire peut rester pendant des années sur le Web ! » Il y a de quoi, en effet, devenir paranoïaque et courir à l’agence d’Axa la plus proche.

Sommes-nous guettés par une psychose collective qui nourrira nos pulsions de censure ? « Nous n’avons pas la moindre intention de censurer la blogosphère ou Facebook, pas plus que nous n’avons l’ambition de faire régner la justice, conclut Albéric Guigou. Notre rôle est de servir nos clients. Autrefois, la société pardonnait les erreurs, supprimait des casiers judiciaires, donnait l’opportunité d’un nouveau départ. Avec Internet, les gens se retrouvent stigmatisés à vie. Mais ce n’est pas à nous de résoudre un problème sociétal. » La sincérité de ce propos déconcerte. Surtout qu’un quart d’heure devant un écran suffit amplement à mesurer les haines, les obsessions et les égarements de beaucoup, sinon de tous. Peut-être est-ce rassurant, après tout, d’observer qu’à l’âge numérique, les hommes restent humains.

*Photo: Soleil.

Les larmes de Marie-Noëlle

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marie noelle lienemann valls ps

Il y aurait des traces de gauche au PS. Oui, je sais, c’est incroyable. Un peu comme si on avait trouvé enfin des traces de vie sur Mars. Bien sûr, ces traces sont résiduelles, mais incontestables. Elles apparaissent de loin en loin, de plus en plus évanescentes, et c’est pour cela qu’elles sont émouvantes. L’abstention de 41 députés socialistes en fait partie et les larmes de Marie-Noëlle Lienemann aussi.

Pourquoi Marie-Noëlle Lienemann a-t-elle pleuré ? Tout simplement parce que c’est une femme de gauche qui est au Parti Socialiste. Et aujourd’hui, gauche et PS, c’est devenu contradictoire puisque le PS s’est livré à un Bad Godesberg rampant depuis 1983 avec des aveux plus ou moins explicites, notamment chez Jospin et son inoubliable « Mon programme n’est pas socialiste » en 2002 ou encore plus récemment, avec Hollande, qui par un abus de langage a confié en janvier être « social-démocrate » alors qu’il est déjà « social-libéral », voire « libéral » tout court. Mais bon, cela a suffi à réjouir les chiens de garde présents à la conférence de presse qui ont triomphé comme s’ils avaient obtenu une confession de première importance avec cet aveu présidentiel de « social-démocratie ». Sauf que. Si le président avait été social-démocrate, vraiment social-démocrate, c’est-à-dire comme un Olof Palme des années 70, voire un Willy Brandt, je suis sûr que Marie Noëlle Lienemann n’aurait pas pleuré il y a quelques jours et que le groupe Front de Gauche aurait voté la confiance à Valls ou au moins se serait abstenu.

Car si la social-démocratie n’est pas le socialisme, elle est quand même une méthode pour arriver au socialisme. Bref, c’est de la gauche très pâle, très lente mais c’est encore de la gauche, c’est-à-dire un désir de transformation, et non, comme le social-libéralisme, un moyen plus ou moins aimable de vaseliner le système pour permettre au capitalisme financiarisé de fonctionner sans avoir systématiquement recours à la stratégie du choc[1. Naomi Klein, La stratégie du choc (Actes Sud)], façon Pinochet, Reagan, Thatcher ou comme ces temps-ci les gouvernements grecs et espagnols.

Mais comme Manuel Valls est un homme pressé, lui, il n’a plus ces pudeurs langagières de jeune fille. Lui, il a l’anaphore assumeuse. Il n’est plus socialiste, il n’est plus de gauche, il n’est même plus « social-démocrate ». Vous pouvez chercher en vain dans ses interventions de ses dernières années ces deux mots, « gauche » et « socialisme ». Sauf, peut-être, la fois où il a demandé à ce que le PS ne s’appelle plus PS justement.  Dans la bouche de Valls, « socialisme », c’est devenu aussi rare que « gaullisme » chez un responsable de l’UMP, c’est dire.  C’est même comme ça que Valls s’est fait cette réputation de moderne car il est bon de savoir en France que le moderne est celui qui voit la société comme un poulailler où les privilèges sont du côté de la poule tandis que le renard, lui, est un éternel opprimé qu’on empêche de produire des richesses.

Valls, lui, a dissipé explicitement les dernières illusions d’un PS qui se serait souvenu qu’il était de gauche, même dans la rigueur. Et c’est pour ça que Marie-Noëlle Lienemann a laissé percé son émotion après la rencontre des sénateurs socialistes avec le Premier ministre qui venait s’assurer que les élus de la Haute Assemblée n’allaient pas lui manquer pour voter le pacte de compétitivité et le plan de 50 milliards. Pacte qui n’en est pas un puisque pour signer un pacte, il faut être au moins deux et que là, c’est surtout le patronat qui a signé avec lui-même. Il l’a fait dans un autisme enchanté qui panique même Laurence Parisot qui trouve que Gattaz entre « dans une logique esclavagiste ». Oui, je sais, on en est là, aujourd’hui. C’est Laurence Parisot qui s’alarme des reculs sociaux et Christine Lagarde qui se demande si par hasard l’Europe austéritaire ne va pas mourir en bonne santé en dansant, agonisante, autour du totem des 3% dont on sait qu’il ressort davantage à la pensée magique qu’à la rationalité économique.

Alors, les larmes de Marie-Noëlle Lienemann, plus encore que le vote des 41 députés, sont un signe qui ne trompe pas.  Elles rappellent celles de Filoche après l’affaire Cahuzac ou encore celles de la ministre du travail italienne alors que Mario Monti annonçait un plan drastique sans précédent en 2011. On pourrait se dire que c’est un simple moment d’émotion mais c’est un peu plus que ça. Les idées, en politique, sont incarnées, vécues. Pas par tous les hommes politiques, loin s’en faut, mais tout de même par une bonne part d’entre eux, quoi qu’en dise le poujadisme ambiant.

Et pour ceux qui sont socialistes aujourd’hui, vraiment socialistes, pour qui la sincérité de  cet engagement a donné un certain sens à leur vie, ils peuvent désormais dire, comme Verlaine :

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure

Européennes : La farce intranquille

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europeennes juncker schulz merkel

L’incident peut paraître mineur, mais il est révélateur : les chaines publiques françaises ont décliné, poliment, mais fermement, l’offre de diffuser, à une heure de grande écoute, le débat de fin de campagne entre les « locomotives » des principaux partis en lice pour les élections européennes du 25 mai. Celui-ci doit mettre aux prises, le 15 mai, les candidats potentiels au poste de président de la Commission : Jean-Claude Juncker pour le centre-droit (PPE), Martin Schulz pour les socialistes (PSE), Guy Verhofstadt pour les libéraux (ALE), Ska Keller pour les Verts et Alexis Tsipras pour la gauche radicale (GUE).

Un premier round de cette confrontation, diffusé le 28 avril par Euronews, a définitivement dissuadé les directeurs de programmes de France Télévisions d’infliger à leur audience un spectacle de nature à les faire s’agiter frénétiquement sur leur télécommande. La discussion se déroulait en anglais, prononcé maladroitement par des débatteurs non anglophones maîtrisant plus ou moins bien la langue de Shakespeare, doublés par des interprètes se relayant tous les quarts d’heure : il ne manquait plus que l’incrustation d’un traducteur  gesticulant en langue des signes pour que ce débat remporte haut la main la palme d’or du show télévisé le plus involontairement comique de la décennie !

Les eurobéats habituels style Bernard Guetta et Alain Duhamel, repartis en 2014 dans leur croisade fédéraliste éditoriale comme s’ils n’avaient rien appris de leur fiasco de 2005, crient au scandale, et accusent la télévision publique de faire ainsi le jeu de Marine Le Pen. Au contraire, ils devraient baiser les babouches de Rémy Pflimlin et de ses acolytes : le spectacle annoncé n’est pas de ceux qui pourrait ranimer une flamme européiste déjà bien faiblarde dans nos chaumières.

À supposer même que la forme de ce débat eût été linguistiquement accessible, avec le minimum de confort d’écoute exigé par la complexité des sujets abordés, sa lisibilité politique n’en n’aurait pas été notablement améliorée. M. Juncker, par exemple, pour un téléspectateur français, est censé être le porte parole des listes se présentant, dans notre pays sous les couleurs de l’UMP. Or, ce féal luxembourgeois d’Angela Merkel, gardien sourcilleux de l’ordo-libéralisme germanique, était déjà la bête noire de Nicolas Sarkozy, lorsque ce dernier tentait, sans succès d’assouplir le dogmatisme de Berlin, et sa conception punitive des désordres comptables des pays du « Club med », dont les excès sont, encore aujourd’hui dénoncés par une fraction non négligeable de l’UMP emmenée par Laurent Wauquiez.

L’électeur français de centre droit du 25 mai, pour autant qu’il ne réduise pas son vote à une gifle supplémentaire pour François Hollande, aura donc bien du mal à pousser Jean Claude Juncker vers le fauteuil de José Manuel Barroso, à moins qu’il ne dispose de quelques économies bien au chaud dans une banque du Grand-Duché. Martin Schulz, le socialiste, parti en campagne bien plus tôt, a fait quelques louables efforts pour montrer à nos compatriotes qu’il parlait fort correctement le français, et qu’avec lui aux manettes à Bruxelles, c’était un peu de l’esprit Delors qui allait à nouveau souffler sur l’UE. En réalité, cet aimable personnage est parfait dans le rôle du « bon flic » que la puissance dominante se doit de mettre en avant pour faire passer outre-Rhin les diktats concoctés à Berlin dans les conclaves de la grande coalition  CDU-SPD, pour le plus grand intérêt de l’industrie allemande : maintien de l’euro à son démentiel niveau actuel, apaisement de la Russie pour des raisons commerciales et énergétiques, souplesse, pour ne pas dire plus, dans les négociations avec les Etats-Unis pour l’accord de libre échange transatlantique. L’électeur PS, s’il ne boude pas les urnes comme aux municipales, a-t-il envie de suivre les sons harmonieux de la flûte de Schulz pour aller vers le trépas, comme les enfants de la bonne ville de Hamelin du conte de Grimm ? Le libéral Verhofstadt, avec sa dégaine de Grand Duduche de Cabu qui aurait pris de l’âge, a l’air, lui aussi, bien sympathique. Sa foi en l’Europe fédérale est sincère, et d’autant plus solide que ses amis les libéraux flamands sont en passe de se faire balayer par la vague nationaliste emmenée par Bart de Wever, ne lui laissant espérer aucun avenir politique chez lui. L’Europe, pour lui, est une bouée de sauvetage pour échapper au néant politique dans sa Flandre natale…

Les Verts français, qui croient toujours que José Bové est le cador européen des écologistes, se rendront compte, s’ils regardent le fameux débat interdit de grande antenne,  qu’il n’en est rien, et que la délicieuse Prussienne Ska Keller, tendance Bismarck repeint en vert, tient fermement le manche de ce parti, avec une compréhension, disons moyenne, des préoccupations françaises dans le domaine de l’énergie, de l’agriculture et autres sujets qui fâchent de part et d’autre du Rhin…

Reste le héros de la gauche radicale, le Grec Alexis Tsipras, qui peut réchauffer l’enthousiasme des damnés de la terre d’Europe, mais qui, même à gauche de la gauche, confierait son porte-monnaie à un Grec ?

Ce débat, de plus, ne fait aucune place à ceux que tous les augures donnent comme les probables grands bénéficiaires des élections du 25 mai, les populistes, europhobes, souverainistes de tout poil et de tous pays, au prétexte qu’il n’auraient pas désigné de leader transnational pour les représenter. On restera donc dans l’entre soi, le déni du réel, et le simulacre de l’existence de courants politiques paneuropéens transcendant les partis nationaux. De toute façon, l’affaire se résume, au bout du compte, à savoir qui, des socialistes ou du PPE dépassera l’autre d’une courte tête à l’arrivée, pour déterminer si un merkelien de gauche ou un merkelien de droite, appliquera, à Bruxelles, la politique conçue à Berlin. Cet enjeu vaut-il que l’on fasse usage du droit de vote pour lequel nos ancêtres se sont battus et parfois sacrifiés ? L’attitude la plus digne, dans ce contexte n’est-elle pas celle du « I would prefer not to » du Bartleby de Melville ?

*Photo : jonworth-eu.

Européennes : à la pêche, citoyens !

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On savait Dany Boon si allergique au Front national qu’il avait appelé ses voisins d’Hénin-Beaumont à faire barrage au parti du Marine Le Pen. Pour les Européennes, le ch’ti reprend du service dans un spot bientôt culte, flanqué de Guillaume Gallienne – qu’on a connu servi par de meilleurs textes – et de quelques autres personnalités exhortant les citoyens d’aller aux urnes.

La campagne « Rock the Europe »  a été organisée à l’instigation de Philippe Cayla, énarque sexagénaire, ancien président du directoire d’Euronews qui n’a pas dû voir un électeur depuis trente ans mais se fait le chantre d’une Europe puissance aux vers rimés. « J’éprouve pour l’Europe une passion profonde/ Un amour contrarié par l’épuisante ronde/Des Cassandre, éternels pourvoyeurs de leçons /Annonçant sans répit le retour des nations » déclame Cayla, par orateurs interposé, dès la première strophe de son poème engagé.

L’Union ou la France, il faut donc choisir (subsidiarité, connais pas…) nous intime le sous-texte, pas pourvoyeur de leçon pour un euro… Afin de ne pas passer pour un eurobéat, l’auteur de cette ode inoubliable mâtine ses envolées lyriques de quelques bémols (« Ainsi nous dérivons sur la galère Europe/ Sans but, et sans savoir où le courant nous porte/ Désemparés de voir nos vingt-huit chefs d’Etat/ S’étriper devant nous sans aucun résultat. »). Dame, ça swingue comme du Grand Corps malade !

L’inénarrable Plantu, Olivier Duhamel, Virginie Efira, Muriel Mayette et quelques autres personnalités complètent l’armée mexicaine des bardes européistes. En entendant Gallienne pérorer « Clamons que l’Europe est notre destin commun/ Et l’unique destin qui ait visage humain ! », je me suis demandé si tous les tenants d’une autre Europe, souverainiste, écolo ou crypto-communiste, avaient piscine le jour du tournage. Car la néokeynésienne Cynthia Fleury et l’ancien eurodéputé social-libéral Olivier Duhamel monopolisent à eux deux la parole politique du clip.

Côté cour, la comédienne Florence Pernel n’a même pas peur d’asséner que « l’Europe est à l’origine de la plus grande partie de la culture, des arts, de la philosophie » mondiales, insinuant que toutes les cultures ne se valent pas. Je connais d’anciens ministres sarkozystes qui ont terminé avec du goudron et des plumes pour moins que ça !

Mais la mèche est vendue quelques vers plus tard, lorsque le prolixe Cayla trempe sa plume européiste dans l’encre incantatoire : « Soyons fiers, citoyens ! Fiers d’une grande Europe !/ Citoyens d’un espace où la frontière est morte ! Que nulle différence issue de la nation/ N’entrave de chacun la liberté d’action » Quand Dany Boon célèbre candidement une « Europe sans frontières », on se retient de lui répondre : « c’est bien le problème ! »

Inutile de vous faire un dessin, « Rock the Europe » applique au vieux continent les bonnes vieilles recettes de l’antifascisme primaire. Ces grands frères traitent les électeurs en petits enfants qu’il faut prendre par la main pour qu’ils votent bien, sous peine de les gronder s’ils s’avisent de plébisciter les listes eurosceptiques ou de voter avec les pieds (« Aux urnes, citoyens ! »). Surveiller avant de punir : la méthode éculée a toutes les chances de produire les mêmes brillants résultats que l’imprécation antilepéniste.

Allez, à mon tour de lancer un appel solennel : le 25 mai, à la pêche, citoyens !

Il faut lire Aymeric Caron

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aymeric caron ardissonInvité à l’émission de Thierry Ardisson « Salut les Terriens », où j’aurais rencontré Julien Dray et Aymeric Caron (AC), j’avais naturellement acheté le dernier livre de celui-ci pour savoir de quoi j’allais parler et batailler avec lui.

Ma seule venue étant déprogrammée, je l’ai lu sans être obsédé par la volonté de chercher noise à tout prix à son auteur. J’ai bien fait parce qu’il faut en effet lire AC.

D’abord parce que son silence, à l’exception de sa prestation du samedi soir, finissait par le constituer comme une victime au regard des multiples attaques dont il était l’objet, à commencer par moi qui tout de même à force me lassais de mon hostilité répétitive. Donc il a bien fait de réagir (si j’ose ce terme avec lui !).

Eric Naulleau, sans aucun doute, ne l’a pas laissé indifférent quand sur un mode sarcastique et drôle, il suggérait Nabilla pour remplacer Natacha Polony, par « souci d’homogénéité intellectuelle » avec AC.

Ces offenses surgies du même espace médiatique que celui où il officie ne pesaient guère au regard des insultes et des propos orduriers scandaleux dont il est accablé sur son site Internet, sur Twitter et sur Facebook. Pour éclairer le lecteur, il en donne un compte rendu non exhaustif et il a raison. Si cela peut le rassurer, même quelqu’un comme moi de beaucoup moins exposé a droit sur Twitter à sa dose d’insanités et de saletés. Il ne faut pas sous-estimer la vulgarité de certains pour qui les réseaux sociaux ne sont pas une opportunité d’expression mais de bêtise et de crachat.

Il faut lire AC parce que, sorti des contraintes d’On n’est pas couché avec Laurent Ruquier, il n’est plus masqué, il pourfend violemment ses contradicteurs, offre ostensiblement ses préjugés, son idéologie, ses partis pris et me semble paradoxalement beaucoup plus estimable avec ses polémiques frontales et ses partialités affichées que par le suintement perfide et orienté de ses questionnements télévisuels.

Son livre ne nous cache rien de lui et je n’imagine pas qu’il ait pu le publier s’il était assuré de sa survie dans l’émission de Laurent Ruquier, rendue peut-être problématique depuis ses propos coupés au montage, face à Alexandre Arcady, sur les enfants palestiniens tués par l’armée israélienne, qui l’ont conduit à se défendre avec vigueur de tout antisémitisme (Canal Plus).

Ces pages, en tout cas, le dévoilent. On saura au moins maintenant pourquoi, sans être stupide, on a le droit de ne pas aimer AC, les hostilités qui l’animent et son oeuvre.

Il me traite correctement puisqu’il se contente de me citer, au milieu de quelques autres, qualifiés au choix de néo-cons, de néo-réacs ou, au pire, de néo-fachos. Il m’honore en me plaçant, par exemple, aux côtés d’Alain Finkielkraut mais à l’évidence il ne comprend rien à mon positionnement puisqu’il m’impute un enfermement qui est aux antipodes de ma passion de la liberté, pour moi la vertu cardinale. Il m’inscrit dans un groupe auquel je me sens en grande partie étranger. Je ne suis pas plus emballé que lui par Renaud Camus et son Grand Remplacement ! Je refuse surtout d’être bridé par quoi que ce soit qui m’interdirait de franchir les frontières artificielles de la pensée et de la politique. M’enfermer, surtout pas !

Ce qui me frappe essentiellement dans cet essai qui tente de mêler les genres – de la polémique à la rigueur prétendue scientifique, de la dénonciation de « la Droite bobards » à un souci de vérité proclamé – tient justement au fait que les chiffres, les nombres, les pourcentages, l’approche multiple du réel, les analyses des faits divers et de leur représentation médiatique, les entretiens ne sont appréhendés, derrière une apparence objective, que par une sensibilité et une intelligence ayant d’emblée choisi leur camp qui n’est pas celui de la vérité complexe mais de l’unilatéralisme se piquant d’être documenté.

Il y a, derrière cette compréhension poussée à l’extrême et en gros pour ce qui vient subvertir au détail notre société ou représente une menace plausible pour elle, comme une forme de condescendance, voire de mépris, presque de haine. Pour des idées qui sont si scandaleusement aux antipodes des siennes. Pour ces sentiments, ces peurs qui sont si maladivement contradictoires avec sa tranquillité et sa béatitude humaniste. Pour ces personnalités qu’il se permet parfois de démolir avec telle ou telle référence à des attitudes physiques, ce qui n’est pas très élégant de sa part.

Ce hiatus est troublant qui conduit sans cesse, à la lecture d’un ouvrage qui contient une infinité de données intéressantes et le juste rappel de l’enquête pour éviter les mensonges médiatiques, à se demander pourquoi tant de partialité et de systématisme dans l’interprétation et les conclusions à chaque fois tirées alors que le vivier est si riche et appellerait une finesse et une ambiguïté à sa hauteur.

Imputant à ses adversaires un comportement simpliste et binaire – tout ce que je ne pense pas est caduc, tous ceux qui ne pensent pas comme moi sont dans l’erreur -, il tombe exactement dans le piège qu’il dénonce et se montre incapable de percevoir que, les réacs caricaturant les bobos, lui-même caricature les réacs ou qu’il prétend tels. Est-il donc tellement difficile d’admettre qu’un Alain Finkielkraut outragé par « un grand vide gesticulatoire » doit être respecté dans la mesure même où la morale républicaine, à laquelle tient AC, leur est commune mais qu’elle n’interdit nullement de poser les questions que le nouvel Académicien se pose et nous pose ? Ne peut-on en même temps répudier toute stigmatisation collective et s’inquiéter de son identité et de celle de son pays ? Pourquoi cette plénitude de la raison et du coeur serait-elle honteuse ?

Comment ne pas constater, chez AC, dans ce clivage délibérément sommaire entre le jour humaniste selon sa conception et la nuit réactionnaire selon son dénigrement, une grave faille qui se rapporte à son inaptitude à prendre tout en compte du réel – de ce qu’il est véritablement avec ses lumières, ses ombres, ses risques et ses chances ?

Il est naturel qu’il sanctifie les spécialistes qu’il a sélectionnés pour mieux accabler ceux qu’il récuse – par exemple, Laurent Mucchielli et Christian Mouhanna contre le détesté Alain Bauer – mais il est amusant de les voir créditer d’une fiabilité absolue parce que, coup de chance, ils approuvent les conclusions qu’AC a déjà programmées. Reste que l’entretien avec ces deux personnalités peut utilement compléter une vision plus vigoureuse et moins statistiquement compassionnelle de la société. Au moins ils ne sont pas délirants comme le belge François Gemenne élucubrant « sur les fantasmes liés à l’immigration » !

Au fond, AC aurait pu écrire un excellent livre s’il ne l’avait pas encombré de lui-même et de ses détestations personnelles. Jean Birnbaum, l’admirateur le plus précoce de son essai, ne s’y est pas trompé puisqu’il n’y a vu que la vitupération ! Il s’est donné un trop beau rôle en mélangeant tout et en n’expliquant pas grand-chose sauf à admettre que, la vérité étant forcément de son côté, le lecteur n’avait qu’à lui emboîter l’esprit !

J’aurais apprécié, par exemple, qu’il prît la peine de nous démontrer pourquoi il convenait forcément de se moquer d’un certain nombre d’affirmations majoritaires tournées en dérision sous la rubrique des « nouveaux bien-pensants » ou de citations « de la France décomplexée ».

Un conseil. Il n’a jamais voulu répondre à l’invitation d’Eric Zemmour et d’Eric Naulleau à cause de ce dernier si j’ai bien saisi. Il a tort. La présence est une circonstance atténuante et la contradiction un défi à relever.

Je remercie AC d’avoir écrit ce livre. Il faut le lire. Mais Je ne veux pas tomber dans le panneau qu’il nous tend car ce serait lui complaire que de refuser la nuance. Je suis heureux d’avoir été un lecteur attentif.

Sous le patronage de Stendhal et Nizan

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mikael hirsch hommes

Une rencontre de hasard, l’éditeur d’une jeune maison – nommons-le : Armand de Saint Sauveur – qui nous enjoint de lire deux ou trois de ses livres. Toujours le hasard : on ouvre Avec les hommes, le roman de Mikaël Hirsch (dont nous ignorions l’existence). En exergue, deux citations : Stendhal et Nizan. Bon début.

Puis on lit. Premières phrases : « La toute première chose dont il voulut se délester fut l’amour malheureux, comme autrefois les dockers, sur les quais de recouvrance, vidaient le ventre des navires avant d’engrosser les filles. Je l’écoutais distraitement, refusant tout à fait de transvaser sa peine, habitué que j’étais au harcèlement des souvenirs. Avec l’écriture, j’étais devenu la proie des mythomanes et des assoiffés. Partout m’attendaient inévitablement les aphasiques et les frustrés, les notaires poètes et les dentistes cocus cherchant un réceptacle pour leur litanie ».

Ah, tiens… ? Là, on découvre une musique, un rythme qui distinguent un certain classicisme, que la suite ne démentira pas, qui va, mettons, de Paul Guimard, François Nourissier et Antoine Blondin à Camus et à l’Olivier Rolin de Port-Soudan – qui est un grand livre, comme chacun le sait peut-être. En embuscade, mutatis mutandis, Stendhal, Baudelaire, Drieu – et l’amour « français ». Vous lirez. Avec les hommes aurait d’ailleurs pu s’appeler « Une histoire française » : déjà pris. Le ton, le regard, la rade de Brest, la presqu’île de Crozon, la solitude et la mélancolie du narrateur, tout cela, ce dispositif, nous est familier. Et l’histoire, celle de deux amis qui se retrouvent, vingt ans « après » : l’un est devenu un écrivain qui va prendre en charge – en la ponctuant d’évocations personnelles – la narration de l’autre, qui n’est pas devenu ce qu’il « devait ». Narration d’un amour, qui a échoué, et d’un autre (amour), qui secourut l’âme en peine et lui assura le salut – presque. On le voit, je le redis : un dispositif narratif éprouvé, banal – comme la plupart, finalement, des bons romans, voire des grands romans, qui se nourrissent de l’élémentaire, de la simplicité, pour atteindre, voire attenter à la complexité des vies. Comme cette histoire d’un insomniaque qui ne peut s’endormir tant qu’il n’a pas reçu le baiser de sa mère : Proust.

Le narrateur de Mikaël Hirsch s’autorise les apartés : « J’avais connu l’amour à plusieurs reprises, du moins le croyais-je, mais jamais rien d’aussi invalidant. Par honnêteté, j’avais mis un terme aux promesses du couple, aux embarras de la famille, comprenant, en fin de compte, que l’écriture est incompatible avec la vie. Je mets généralement un terme à mes relations, sacrifiant parfois mes propres sentiments par peur de cette opposition inévitable entre la réalité et le texte qui la décrit ensuite. Je romps mes attaches. Les amis, les femmes, les parents, finissent toujours en victimes expiatoires de mes romans ». Et Paul, l’ami du narrateur ? « Dans un monde entièrement fasciné par l’attitude, (son) manque de décontraction était un défaut inacceptable ». Le point de vue sur l’histoire narrée est celui d’un moraliste, le Camus de La Chute par exemple : régulièrement, l’évocation de telle ou telle étape de l’amour suscite un commentaire, une échappée : « Je ne me suis jamais beaucoup embarrassé de subtilités dans mes relations amoureuses. On couche ou l’on ne couche pas. On s’aime ou l’on ne s’aime pas. Je préfère que les choses soient claires. On voudrait bien coucher avec celle qu’on aime, mais il faut bien aimer celle avec qui l’on couche, et ce vieux rêve de la simultanéité reste encore pour moi un objectif. »

Si cela ne vous rappelle pas certains mots du Gilles de Drieu, ou de Baudelaire à propos de sa « Présidente » (Apollonie Sabatier), c’est que vous avez oublié. Tout cela, avouons-le, n’est pas très gai : crépusculaire plutôt, inexorable. Si vous vouliez voir un Woody Allen, ce n’est pas la bonne alternative. Si vous voulez découvrir un roman entêtant et dense, zébré de lumineuses épiphanies et tramé dans une certaine tradition française, vous y êtes.

Avec les hommes, Mikaël Hirsch, Ed. Intervalles, 2014.

*Photo : Eye Ubiquitous/Rex Fe/REX/SIPA. REX40283617_000001.

L’art brute s’invite au musée

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paparazzi pompidou metz

Clément Chéroux est furieux. Responsable de la photographie au Musée national d’art moderne et commissaire de l’exposition « Paparazzi ! » au Centre Pompidou-Metz, il enrage qu’on le soupçonne d’avoir voulu faire un « bon coup ». Et on le comprend.  Comment pouvait-il prévoir, en préparant cette manifestation prévue de longue date,  que le Président de la République lui-même allait en assurer la promotion involontaire, quelques jours avant son ouverture, le 26 février 2014 ?  Comment imaginer que l’un des « artistes » exposés, le paparazzo français Sébastien Valiela,  allait mettre en émoi la France politique et médiatique en fournissant au magazine people Closer quelques clichés où l’on voit un homme casqué se rendant à une adresse parisienne, passager d’un scooter introduit par un garde du corps élyséen[1. Selon Michel Guerrin, chef de la photo au Monde, ces clichés ont circulé à l’époque dans nombre de rédactions, qui les ont refusées par crainte de ruineux procès.] ?

Que Monsieur le commissaire (de l’exposition) se rassure : ces péripéties n’ont pas suffi à faire de sa réelle performance muséographique la vulgaire opération de com’ d’une institution culturelle qui draguerait le public comme la presse de caniveau appâte le chaland. Faire entrer les paparazzi dans un musée, fût-il d’art moderne, ne signifie pas que les œuvres accrochées aux cimaises soient des œuvres d’art ni que leurs auteurs soient promus au statut de créateurs, ce qu’ils ne revendiquent d’ailleurs pas.

En revanche, l’exposition, qui vaut le voyage dans la ville natale de Paul Verlaine et Gilles Pudlowski, réussit un pari : démontrer, photos à l’appui, que les paparazzi sont partie prenante d’une esthétique qui a inspiré nombre d’artistes contemporains.

Paparazzi : à l’origine du mot, sinon de la chose, Federico Fellini bien sûr, La Dolce Vita,  et la bombe suédoise Anita Ekberg pourchassée dans la  Rome des années 1950, jour et nuit, par un journaliste de la presse à scandale (Marcello Mastroianni) toujours flanqué de son photographe, un dénommé Paparazzo.[access capability= »lire_inedits »] Giuletta Masina, l’épouse de Fellini, affirme avoir suggéré ce nom à son époux, comme contraction de deux mots italiens : pappataci (petits moustiques) et ragazzo (jeune homme). Sa puissance évocatrice, sublimée à l’écran par l’art du maestro de Rimini, en fit, dans son pluriel italien, la désignation internationale des photographes spécialisés dans la quête d’images scandaleuses de célébrités surprises à leur insu dans des postures intimes (escapade amoureuse, adultérine, ivresse manifeste, consommation de drogue, nudité…), des situations de détresse et même au-delà de la mort avec des clichés volés de gisants. Les photographes se livrant à cette activité jouissent chez leurs confrères des secteurs « nobles » d’une considération équivalente à celle des chasseurs de primes dans le Far-West mythique : un mépris abyssal. Leur ignominie conforte, par contrecoup, la grandeur des vrais héros de la profession que seraient les correspondants de guerre[2. Qu’est-ce qu’un « écureuil » ? C’est un rat avec un bon attaché de presse. Les correspondants de guerre peuvent être considérés comme les écureuils de la profession. Leurs turpitudes : bidonnage, marchandisation de la détresse humaine, plus fréquentes qu’on ne le croit, leur sont toujours pardonnées.]. Cet opprobre général a connu son acmé en 1997, à l’occasion de l’accident mortel dont fut victime, à Paris, la princesse Diana alors qu’elle essayait d’échapper à une meute poursuivant son véhicule. Non seulement ces charognards auraient poussé le chauffeur à la faute, mais ils auraient « shooté » sans vergogne la princesse agonisante2…

Le public, celui qui achète massivement le résultat de l’activité des paparazzi nourrissant les pages des magazines people, ne se bouscule pas pour prendre leur défense : le salaud, évidemment, c’est celui qui alimente votre pulsion voyeuriste !

L’exposition de Metz ne prend parti ni pour ni contre les paparazzi, elle les montre sous toutes les coutures : leur technique, leurs instruments, leurs productions les plus typiques ou les plus célèbres. Le luxueux catalogue donne la parole aux spécimens les plus réputés de la bande : Daniel Angeli, Pascal Rostain, Sebastien Valiela, Francis Apesteguy, Bruno Mouron, Ron Galella. Tous semblent avoir intériorisé leur infériorité morale, prenant leur parti d’être considérés comme la lie d’une profession qu’ils aiment à la folie. Pour l’argent qu’elle leur rapporte, bien sûr, mais tout autant et même plus pour l’adrénaline qu’elle provoque lors de chasses au scoop particulièrement mouvementées. Nous sommes des rats, peut-être, mais des rats heureux ! Francis Apesteguy, ex-paparazzo ayant raccroché le téléobjectif, et l’un des héros de Reporters, premier documentaire de Raymond Depardon, explique cette jouissance qui s’apparente à celle du chasseur-prédateur  dans le film Paparazzi  de Paul Abascal, dont des extraits sont projetés au fil de l’expo : « Quand j’mets mon jean et mes baskets et un sac à dos, avec un « télé » dedans, j’me mets en mode rapace. J’en ai une autre moins belle, mais que j’aime bien aussi : être en mode chacal. Le chacal, ça sonne, et puis c’est rusé, c’est capable de tout, c’est dégueulasse, c’est sans scrupule. En fait, c’est le plus approprié… ». Envers sa proie, le chasseur n’éprouve ni haine ni pitié : il n’exerce contre elle que la violence nécessaire à la réalisation de son objectif, puis l’oublie. Et il prend des risques : les clichés montrant une célébrité hors d’elle, aveuglée par les flashes, agressant un photographe intrusif étant très appréciés des rédacteurs en chef, il se met alors, secondé par un collègue, en « mode matador ». Le premier va au contact du sujet pour provoquer sa colère, pendant que son acolyte mitraille la bagarre. La plus belle scène du genre est celle où l’on voit Marlène Dietrich de dos, matraquant un paparazzo à coups de sac à main dans les couloirs d’un aéroport. Aux États-Unis, la mésaventure de Ron Galella, sévèrement tabassé par trois gardes du corps du couple Elizabeth Taylor-Richard Burton, est restée dans la mémoire d’Hollywood.

L’évolution récente de la législation française relative à la protection de la vie privée a induit de nouveaux comportements : le paparazzo ne peut plus travailler à visage découvert, sous peine de voir la victime le priver des bénéfices de sa chasse en faisant saisir le journal concerné avant sa mise en vente. La planque, le téléobjectif, la ruse, la corruption des entourages se sont alors imposés, ainsi que l’évaluation du rapport entre les bénéfices escomptés d’une publication et les coûts engendrés par les procès et amendes encourus. Jusqu’à aujourd’hui, ces derniers n’ont pas mis un terme à l’économie paparazzesque, qui se concentre alors sur une poignée de personnalités « bankables » : les stars majeures du show business, des médias, des familles royales et de la politique. Pour le tout-venant, on utilise les clichés obtenus dans des pays moins regardants sur la protection de l’intimité des personnes, comme les États-Unis et la Grande-Bretagne, dont les stars de seconde zone disposent d’une notoriété mondiale grâce aux séries télévisées. Le « spécial cellulite » des people est un exercice particulièrement prisé dans les mois d’été où il faut redonner le moral aux lectrices et lecteurs en surpoids. Il arrive cependant que les photos soient belles, provoquent une émotion allant au-delà de la triste passion du voyeur. Leurs imperfections contribuent alors à l’émergence d’un style contestant l’académisme des portraits de vedettes à l’ancienne, toujours pratiqué en France par le studio Harcourt.

De grands artistes, comme Andy Warhol, se sont approprié l’esthétique paparazzi. La mode de la photo faussement volée, mais vraiment mise en scène a produit quelques œuvres magnifiques, comme cette série de clichés de Samuel Beckett capturés par l’objectif de François-Marie Banier, qui fut un formidable photographe avant de se livrer à d’autres activités moins reluisantes.

Les paparazzi, pourtant, semblent bien appartenir à ce monde d’hier qui nous file entre les doigts : Internet et le téléphone portable permettant à tout un chacun d’obtenir des images numériques de qualité ont produit un flux incessant de photos volées mises à la disposition de tous en temps réel, gratuites ou cédées à des prix dérisoires. Le paparazzo d’aujourd’hui est un geek doublé d’une calculette, qui fouille dans les poubelles du Web pour y découvrir son bonheur. On va regretter les rats.

 

De Gaulle, Mitterrand, Sarkozy, Hollande : les politiques, nouveau gibier des paparazzi

Dans l’exposition messine, les photos volées des hommes politiques sont réduites à la portion congrue. Pour les temps anciens, un cliché anonyme de Bismarck sur son lit de mort en 1898, et celui montrant Aristide Briand, souriant, pointant du doigt, dans les années 1920, le « petit indiscret » captant la scène banale du ministre des Affaires étrangères en conversation avec ses collègues lors de la pause d’une conférence internationale.  Et c’est tout. Les photos plus récentes de dirigeants des grandes nations surpris par la patrouille des chasseurs de scoop ne sont pas montrées.

Elles ont pourtant marqué les mémoires : la photo de la promenade, sur une plage irlandaise, du couple de Gaulle, au lendemain du départ du pouvoir du Général, en mai 1969, prise par deux journalistes locaux ayant déjoué la surveillance de l’armée de policiers préposés à la protection de l’intimité de Charles et Yvonne, sera la dernière mondialement diffusée avant la mort du fondateur de la Ve République, en novembre 1970.

Il faudra attendre 1994, et la révélation du visage de Mazarine Pingeot sortant du restaurant Le Divellec avec son père, François Mitterrand, pour que Paris Match ose braver l’interdit de la photo volée d’hommes politiques de premier plan. Son auteur, Pascal Rostain, soutient encore aujourd’hui qu’il s’agit d’une vraie « paparazzade » menée dans les règles de l’art, mais, comme les chasseurs, les paparazzi ont un talent prononcé pour enjoliver leurs exploits cynégétiques. En l’occurrence, il n’est pas interdit de penser que François Mitterrand a, au moins, laissé prendre ce cliché qui lui permettra, plus tard, d’afficher publiquement sa double vie familiale. En revanche, la photo post mortem du gisant de la rue Frédéric Le Play, encore parue dans Match en 1996, serait l’œuvre d’un proche de Danielle Mitterrand, agissant pour son compte (en banque) avec un appareil dissimulé dans un faux paquet de cigarettes, qui fournit cependant une photo de grande qualité, contribuant à la gloire posthume du défunt.

Dès lors, le tabou disparaît d’autant plus vite que les hommes politiques « modernes » mènent sans trop de précautions une vie privée comparable à celle des « people » : divorces, adultères, liaisons avec des personnalités du show biz…

La première victime politique d’une paparazzade fut, en 2009, le premier ministre tchèque Mirek Topolanek, contraint à la démission après avoir été photographié en tenue d’Adam en compagnie de jeunes femmes dévêtues, lors d’une fête «  bunga-bunga » dans la villa de Sardaigne de son ami Silvio Berlusconi.

L’arrivée, sur le marché français des magazines, des groupes  allemand Bertelsmann (Voici) et italien Mondadori (Closer) a contribué à rendre inopérantes les pressions des hommes politiques sur les éditeurs. En 2007, Nicolas Sarkozy pouvait encore obtenir, par l’entremise de son ami Arnaud Lagardère, propriétaire de Paris Match, la peau du directeur Alain Genestar, qui avait affiché en une l’infidélité de Cécilia avec Richard Attias. À supposer qu’il y tienne tant que ça, François Hollande ne peut rien contre la directrice de Closer, Laurence Pieau. Sauf à solliciter Silvio Berlusconi, patron des éditions Mondadori.[/access]

*Photo : POL EMILE/SIPA. 00677147_000001.

Bertrand Louis chante Muray

bertrand louis muray

Les historiens qui se pencheront sur notre temps, dans quelques siècles, s’étonneront de constater que nos plus grands écrivains se sont parfois essayés à la chanson. Ils exhumeront l’album légendaire de Michel Houellebecq Présence humaine (2000) – où le poète pose ses textes de fin de siècle et sa voix lasse sur des compositions de Bertrand Burgalat. Ces historiens étudieront aussi le curieux disque de Philippe Muray Minimum respect (2006), où l’on peut entendre l’ironique contempteur d’homo festivus « chanter » certaines pages de son unique recueil de poèmes, sur une musique de Théo Josso. Ces historiens du futur, à lunettes carrées, découvriront aussi que les poètes de notre temps ont inspiré des musiciens fort talentueux : Jean-Louis Aubert pour Michel Houellebecq (album Les Parages du vide, en bacs depuis peu), et Bertrand Louis pour Philippe Muray (album Sans moi, disponible dans toutes les bonnes crèmeries).

Il en fallait du courage et une sacrée intuition artistique pour comprendre que les textes de Philippe Muray pouvaient être mis à nouveau en musique, chantés et défendus sur scène. Ce fut l’intuition de Bertrand Louis. Musicien discret, au parcours émaillé d’albums élégants salués par la presse unanime, Louis eut très tôt le sens de l’Histoire… c’est pour cette raison qu’il fit le choix de naître en septembre 1968, à une époque où les révolutionnaires germanopratins dessoulaient de leurs illusions romantiques et où le jeune Philippe Muray – encore étudiant – publiait chez Flammarion son tout premier livre, un roman très « nouveau roman » titré Une arrière saison. Trente-cinq ans plus tard, en 2003, l’écrivain publiait un étonnant recueil de poèmes : Minimum respect. Des litanies  disant son aversion de la modernité, chantant son amour de la littérature, clamant son désaccord parfait avec le monde comme il va, et murmurant ça-et-là son amour des femmes… Des poèmes somptueux au bord du paradoxe, tout à la fois joyeux et sans aucune pitié pour nos contemporains. Sans aucun espoir, même. « Le monde est détruit, il s’agit maintenant de le versifier », résumait Muray. Après l’Histoire, dans les décombres, il ne peut rester que les sanglots et le rire. Et même mieux : le ricanement. Faisant mine d’écarter tout lyrisme, Muray implore ses contemporains hygiénistes de le laisser partir en fumée si tel est son désir dans Lâche-moi tout (« Fous-moi donc la paix / Avec ma santé / Si je veux crever / Je t’ai rien demandé ») ; il débite de la haute gastronomie française, avec un peu de géopolitique dedans, dans Nouvelle cuisine (« Un Américain / C’est vraiment très sain / Avec du gratin / Et un verre de vin »)… et il succombe délicieusement à sa muse dans L’existence de dieu (« Entre avant-hier et demain / Il y avait toujours tes mains / Parfum perdu doigts de satin / Je me souviens de ces matins »)…

Il en fallait donc bien du courage à Bertrand Louis pour s’attaquer à cette montagne littéraire, et pour faire swinguer ces vers doux-amers. Je l’ai vu faire personnellement, lors d’un « concert-lecture » quelque part au mois de mars – à l’Espace Christian Dente (La « Manufacture de la chanson » – à deux pas du Père Lachaise, Paris). Il s’installe au piano droit sans un mot. Un guitariste (Une sorte de mélange de Pierre Richard et Pete Townshend) l’accompagne sobrement. Un vidéo projecteur diffuse de temps en temps des images sur un rideau sombre. La star c’est Muray. Bertrand Louis donne une vision badine et plaisante du poème Ce que j’aime… L’interprétation de ce texte par Muray lui-même était plus brutale. Louis redonne au poème toute sa musicalité légère…  « J’aime la techno-parade qui se noie dans la boue »…  Partout le chanteur cherche à donner de l’épaisseur, de l’humanité, et insuffle aux vers de Muray une vitalité « pop » délicate et sophistiquée. Et puis l’érotisme est aussi au rendez-vous… « Ton cul est au menu / de ce jour de paresse / Cent fois tu es venue / me présenter tes fesses »… dans l’interprétation du somptueux poème Ce que me dis ton cul  (Que Muray n’avait pas chanté lui-même), délicieuse déclaration d’amour et célébration religieuse du corps féminin. Dans un registre voisin Bertrand Louis comprend admirablement toute la mélancolie innervant le superbe poème Futur éternel de substitution, et lui offre un écrin musical raffiné. En douze chansons Louis – dans son album Sans moi – fait danser les mots de Muray, et construit de petites miniatures qui sont autant de courts-métrages musicaux adaptés des poèmes de l’auteur bougon de Roues carrées. On en ressort ému, essoré, lessivé, avec une furieuse envie de relire toute l’œuvre de Muray en une nuit… « On est pas à l’abris d’un succès » chantait Bertrand Louis dans un précédent album. Oui, en effet, pas à l’abri…

Après le succès théâtral à guichet fermé de Fabrice Luchini lisant Muray devant un public conquis, se tenant les côtes (je l’ai vu de mes yeux), cette nouvelle incursion de l’auteur de l’Empire du Bien dans la Société du spectacle vient entériner le fait que la voix de Muray n’en a pas fini de porter…

Prochain concert le lundi 26 mai à l’Espace Christian Dente (Paris, Métro Père Lachaise).

L’album Sans Moi de Bertrand Louis est publié par MVS Records, 2013.

Un temps à s’ouvrir les veines

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palmier kofman laude

1. André Laude, poète maudit.

Je ne devrais pas l’avouer mais, quand je voyais André Laude à Saint-Germain-des-Prés, je changeais de trottoir. Non par pingrerie − je savais qu’il me taperait −, mais par pitié : sa déchéance me déchirait le cœur. Nous avions travaillé ensemble au Monde, il m’avait entraîné dans l’aventure du Fou parle, je le considérais comme le plus grand poète français vivant… mais je savais qu’en dépit des efforts de ses amis, rien ne pouvait l’arrêter dans sa course au néant. Il n’était même pas un clochard céleste, tout juste l’un de ces miséreux édentés dont l’haleine puante vous fait fuir.  Il ne voulait pas se ressaisir… ou peut- être sentait-il qu’il n’en était plus capable. J’ai compris avec lui l’inanité des efforts pour aider une personne à terre qui ne veut pas se relever. Nul parmi ses amis, notamment François Bott et Roland Topor, ne doutait de son talent, mais nous savions tous qu’il était à bout de souffle et qu’il se complaisait dans la pose de l’artiste maudit. Il n’est pas donné à chacun d’avoir l’envie ou la force de poursuivre un parcours dont il a pressenti l’inanité et dont il vit l’horreur à chaque instant dans sa chair.  Nous avons assisté à sa chute, effrayés par l’énergie qu’il mettait à se détruire. Nous parlions du suicide en gentlemen, il le vivait jour après jour en pleurant de ne plus pouvoir caresser l’aube ou un corps de femme sans les déchirer. Lui, le rebelle, était en outre devenu geignard… et c’est ce qui nous attristait le plus.  Il avait oublié la règle que nous nous étions fixée : Sustine et abstine (Supporte et abstiens- toi) ! Bref, le plus grand poète vivant était devenu une loque. Et cela nous navrait tant que nous l’évitions, même si nous nous cotisions pour l’aider à survivre.[access capability= »lire_inedits »]

André Laude survit dans ses poèmes. En voici un qui m’est cher :

« Sur chaque visage Une agonie m’interpelle Lion en cage Je tourne dans la cité des morts-vivants Sans figure Sans lignage.

Je suis déjà ailleurs autre part Je suis dans le paysage ignoble De l’absolu désespoir Je suis le voyageur rejeté de miroir en miroir

Et qui hurle parce qu’il ne s’y retrouve pas Et que l’horreur gonfle ses paupières Et qu’il a tellement faim de lumière Qu’il mangerait crus les petits enfants aux yeux De craie blanche. »

2. Sarah Kofman, la femme qui exécrait les femmes.

Au début des années 1960, alors assistant à la fac, j’avais lu dans la revue Critique un article de Sarah Kofman sur le tabou de la virginité chez Freud, article pénétrant (si j’ose dire) qui m’avait donné très envie de connaître son auteur, que j’imaginais comme une héroïne des films de Robbe-Grillet. Son nom, également, me faisait rêver. Et, à peine installé à Paris, par l’intermédiaire de mon ami Jean-Michel Palmier, je me trouvais aux côtés non pas de la créature de rêve que j’avais fantasmée, mais d’une femme malicieuse, érudite et brillante. Geignarde également parfois, car elle traînait avec elle un boulet d’angoisse beaucoup trop lourd pour sa frêle personne. Outre la philosophie qu’elle enseignait à la Sorbonne, elle peignait. Et il ne lui aurait pas déplu qu’une de ses toiles figure à la Collection de l’Art Brut, à Lausanne. Sarah Kofman ne supportait ni les femmes ni les fumeurs. Elle était décidée à se suicider à 60 ans et à ne jamais mettre d’enfant au monde. Ce qu’elle décidait, elle le faisait. Le 15 octobre 1994, le jour du 150e anniversaire de la mort de Nietzsche − son auteur préféré − elle prenait congé en se défenestrant. Je la voyais alors moins souvent, car elle tenait des propos si désobligeants à l’égard de ma compagne que je m’étais éloigné d’elle. Elle illustrait à merveille la thèse d’Otto Weininger, selon laquelle le pire ennemi de la femme est la femme. Voilà donc bientôt vingt ans que Sarah Kofman s’est suicidée. Quatre ans plus tard, Jean-Michel Palmier disparaissait lui aussi. Il me fallait apprendre à vivre dans un monde peuplé de fantômes. Il est vrai qu’ils sont souvent moins encombrants ou agaçants morts que vivants. Mais ils se rappellent à nous furtivement pour qu’on ne les oublie pas. C’est ce qu’avait fait Sarah Kofman avant de mourir en publiant un bref récrit autobiographique, Rue Ordener, Rue Labat, sur son enfance sous l’Occupation et sur la mort de son père, un rabbin, à Auschwitz. Je lui avais écrit pour lui dire combien ce texte m’avait bouleversé. Elle m’avait répondu. Nous devions nous revoir. Ce sera ailleurs ou jamais. En compagnie d’un autre fantôme que nous partagions, le psychanalyste Serge Viderman, l’auteur de La Construction de l’espace analytique – un chef-d’œuvre, soit dit en passant. Si Sarah Kofman s’était livrée, avec Jacques Derrida, à des jeux brillants – mais à mes yeux un peu vains – sur la déconstruction, elle s’était vraiment construite avec Serge Viderman. Il lui a donné la force de quitter ce monde quand elle l’avait décidé. Il m’a donné le courage nécessaire pour y survivre et la liberté d’esprit qui me permet aujourd’hui d’évoquer ces fantômes du passé sans être tenté de m’ouvrir les veines.

3. L’ami perdu, Jean-Michel Palmier.

Comment parler en quelques lignes de Jean- Michel Palmier, mort dans des souffrances atroces à l’âge de 53 ans ? C’est bien évidemment impossible. Nul ne connaissait mieux que lui l’expressionnisme allemand. Et pour tous ceux qui l’ont approché, il a été un incomparable professeur d’énergie, exactement à l’opposé de moi… ce qui rendait notre amitié indéfectible. À l’hôpital, il ne se plaignait jamais, manifestant une forme d’humour macabre que rend bien ce passage de ses Fragments sur la vie mutilée : « Ayant si souvent commenté les poèmes de Gottfried Benn, ce poète expressionniste − médecin qui écrivit dans Morgue et autres poèmes d’admirables évocations des tumeurs et des ulcères, des corps qu’il disséquait à la morgue de l’hôpital de Moabit à Berlin − il était bien normal que je sois confronté moi aussi à cette expérience.[/access]

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S’il y a encore quelque chose qui étonne – et même beaucoup – Albéric Guigou, c’est que les gens continuent à prendre des photos intimes. « Les photos ou les vidéos intimes sont à proscrire, déclare-t-il catégoriquement. Personnellement, jamais je ne m’y laisserais aller ! » Cette attitude ne reflète nullement une pudibonderie excessive ou quelque syndrome pathologique d’hyper-contrôle. À la tête de la société Reputation Squad, spécialisée dans la gestion de l’e-réputation, Albéric Guigou a tout simplement vu trop de personnes dont la vie avait basculé suite à la publication sur le Web de clichés qu’on appelait jadis « compromettants ». La vengeance d’un époux bafoué, le coup de colère d’une ex-maîtresse, mais aussi un téléphone portable volé ou une mauvaise blague du meilleur ami – autant d’occurrences fâcheuses qui risquent de vous faire regretter votre quart d’heure exhibitionniste. Cette hypothèse n’exige pas une longue démonstration : depuis sa création en 2009, Reputation Squad ne cesse de poursuivre son expansion. « Nous nous sommes lancés en 2009, autant dire au moment de l’émergence des réseaux sociaux et d’un changement radical du comportement des usagers d’Internet, explique le patron. Brusquement, les gens sont sortis de l’anonymat et ont commencé à afficher leur vraie identité sur le Web. Sans savoir quoi exactement, nous avons compris qu’il fallait faire quelque chose. » La réussite flagrante d’un projet né de l’intuition a donné raison aux fondateurs de l’entreprise. Car contrairement à ce qu’on pourrait croire, la clientèle de Reputation Squad n’est pas seulement composée de célébrités ou de bobos. Un prof de lycée qui souffre le martyre à la lecture des commentaires massacrants de ses élèves sur Facebook n’est pas moins motivé à modifier son image digitale qu’une ancienne starlette du porno à la recherche d’un emploi dans un cabinet d’avocats. Certes, ils ne disposent pas des mêmes moyens financiers que les people : pour se refaire une virginité numérique, il faut débourser 180 euros pour une simple suppression de lien, et jusqu’à 8000 euros pour créer un contenu et mettre en marche un service de veille individualisé. Mais le prix de la réputation n’explique pas, seul, que les particuliers ne soient plus les principaux clients de la start-up parisienne.

Accompagnant l’évolution de toute la société à l’ère numérique, Reputation Squad a progressivement étendu son champ de compétences au management de l’e-réputation des personnalités et des entreprises. Lorsque les frontières entre le réel et le virtuel deviennent de plus en plus poreuses, ne pas « exister » sur le Web ou y « exister » de manière insatisfaisante, c’est ne pas exister tout court. De ce fait, pour la majorité de nos contemporains, avoir une mauvaise e-réputation est presque aussi pénible que ne pas en avoir du tout.

À peine sortie de l’adolescence, comme le reste des effectifs de Reputation Squad, Jeanne-Laurence est bardée de diplômes, pétillante, parfaitement bilingue et passionnée par son métier : « Il y a deux ans, explique-t-elle, les entreprises qui avaient une ligne de budget Web intégrée constituaient une rareté. À présent, c’est presque une banalité. » Du reste, les médias ont presque cessé de parler de « nettoyeurs du Net » : si les employés de Reputation Squad pratiquent toujours la suppression de contenus – pour cause d’injure, de diffamation ou d’usurpation d’identité –, il est significatif que le gros de leur travail consiste plutôt à en créer. « Supprimer se révèle très souvent contre-productif, soutient Albéric Guigou. Il n’y a aucune garantie que ce qui est supprimé aujourd’hui ne réapparaîtra demain sur la Toile. En outre, nous essayons de convaincre nos clients d’apprendre à vivre avec ce qui se dit sur eux sur le Web et à en tirer des conclusions. » A priori indéfendable du point de vue commercial – qui aurait envie de lâcher une fortune pour s’entendre dire qu’il vaut mieux laisser les gens se défouler à vos dépens ? –, cet argument tient la route. En effet, effacer les avis critiques sur les délais de livraison de votre entreprise ne sert à rien tant que vous ne résolvez pas le problème. Pourtant, la vieille tentation de contrôler ou de manipuler l’opinion, comme au temps de l’avant-numérique, n’a pas disparu. Mais elle est l’apanage d’une catégorie d’utilisateurs d’Internet désignés par l’équipe de Reputation Squad sous le nom de « handicapés du Net ». Une catégorie très hétérogène puisqu’elle englobe aussi bien des hommes politiques que des chefs de PME ou de grands banquiers, voire des ados. Bref, tous ceux qui, n’arrêtant pas de communiquer, communiquent mal.

Désormais conscients de l’importance capitale du Web dans l’établissement et dans le maintien de leur cote de popularité, les politiques ont conservé l’habitude de la communication verticale. Ils ont beau twitter, poster des communiqués de presse, s’activer sur leurs pages Facebook (c’est-à-dire souvent faire faire tout cela), rien ne convainc les maîtres en art de paraître sur le Net. « Contrairement à ce qui ce passe aux États-Unis, particulièrement en période électorale, en France, les hommes politiques n’ont pas de réels échanges avec les citoyens. Ils utilisent Internet pour lancer un buzz, solliciter l’intérêt chez les journalistes, mais ça s’arrête là », constate avec regret Albéric Guigou. La tâche de Reputation Squad vis-à-vis d’une personnalité politique « numériquement handicapée » consiste à provoquer une prise de conscience, puis un changement des pratiques. « On fait du sur-mesure », remarque Mathieu, chef de projet spécialisé en communication visuelle. « Quand un homme politique ou un grand entrepreneur trouve une centaine de commentaires à son sujet disant qu’il est une vraie tête à claques, le mieux qu’il puisse faire, c’est de paraître moins agressif », ajoute Albéric Guigou. Pourquoi ne pas lui créer un blog au travers duquel il partagerait avec les internautes sa passion culinaire ?

Cependant, rien de plus faux que de croire les jeunes, mêmes doués d’une grande habileté dans le maniement des outils technologiques, naturellement capables de maîtriser leur e-image. Mathieu évoque une récente mode chez les plus jeunes internautes, la « Neknomination »[1. Vient de « neck a drink » : boire cul sec.] ou, en d’autres termes, un jeu d’alcool sur Facebook. Imaginez votre rejeton avalant un gobelet de whisky cul sec devant sa webcam avant de lancer, via les réseaux sociaux, un défi aux copains d’en faire autant. Péché véniel, peut-être, sauf aux yeux d’un futur employeur. Sur Google, 55% des recherches concernent des personnes et il y a de fortes chances pour qu’en épluchant le CV brillantissime d’un candidat, le recruteur ne se prive pas de jeter un coup d’œil sur ses pages perso. « Il faut inculquer aux enfants des principes d’hygiène numérique comme on leur apprend à se laver les mains », recommande Mathieu. Réceptive au message, la Mairie de Paris, en collaboration avec Reputation Squad, a offert aux utilisateurs du Web un service leur permettant de visualiser toutes les informations personnelles les concernant et de noter ensuite leur e-réputation. La semaine de sa mise en place, en 2013, la plateforme a été consultée par plus de 200 000 personnes. Les liens affichés vers la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) et vers la Brigade d’enquêtes sur les fraudes aux technologies de l’information – les organismes à contacter en cas de mauvaise surprise – témoignent des dangers inhérents à la mondanité virtuelle. Dangers qui progressent en même temps que la prise de conscience : selon un sondage réalisé par Ipsos en 2011, 82% de Français considèrent que les risques liés à l’exploitation du Net sont aussi sérieux que ceux de la vie courante. Et, pour une fois, les puissants et les gens ordinaires se retrouvent sur un pied d’égalité face aux pièges du numérique.

Là où il y a risque, il y a marché. Depuis peu, les assureurs Axa et Swiss Life, encore en partenariat avec Reputation Squad, proposent aux particuliers des contrats de protection de l’e-réputation. Fait révélateur, Axa protège même ses souscripteurs de leurs erreurs de jeunesse, pourvu qu’ils n’aient pas déjà connaissance du préjudice au moment de la signature du contrat. Voilà qui en dit long sur les peurs de l’homo numericus. Peurs justifiées dès lors que le « droit à l’oubli », à supposer qu’il ne soit pas un vœu pieux, tarde à s’imposer sur le Net. Même si Google, Facebook ou Twitter se montrent de plus en plus soucieux de la protection des données personnelles de leurs clients, il est impossible de promettre à chacun que l’on corrigera ou effacera toute publicité gênante. D’une part les géants américains ne veulent pas s’aventurer trop loin sur ce terrain, prétextant la « liberté d’expression », bel alibi à leur modèle économique fondé sur la masse des contenus et la géolocalisation des utilisateurs-consommateurs. D’autre part, les législateurs, que ce soit au niveau national ou européen, restent à la traîne dans la révision des lois sur la protection de la vie privée à l’ère numérique. « C’est aberrant que le délai de prescription pour une diffamation soit de trois mois, s’insurge Laura, la juriste de Reputation Squad, alors qu’un message diffamatoire peut rester pendant des années sur le Web ! » Il y a de quoi, en effet, devenir paranoïaque et courir à l’agence d’Axa la plus proche.

Sommes-nous guettés par une psychose collective qui nourrira nos pulsions de censure ? « Nous n’avons pas la moindre intention de censurer la blogosphère ou Facebook, pas plus que nous n’avons l’ambition de faire régner la justice, conclut Albéric Guigou. Notre rôle est de servir nos clients. Autrefois, la société pardonnait les erreurs, supprimait des casiers judiciaires, donnait l’opportunité d’un nouveau départ. Avec Internet, les gens se retrouvent stigmatisés à vie. Mais ce n’est pas à nous de résoudre un problème sociétal. » La sincérité de ce propos déconcerte. Surtout qu’un quart d’heure devant un écran suffit amplement à mesurer les haines, les obsessions et les égarements de beaucoup, sinon de tous. Peut-être est-ce rassurant, après tout, d’observer qu’à l’âge numérique, les hommes restent humains.

*Photo: Soleil.

Les larmes de Marie-Noëlle

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marie noelle lienemann valls ps

marie noelle lienemann valls ps

Il y aurait des traces de gauche au PS. Oui, je sais, c’est incroyable. Un peu comme si on avait trouvé enfin des traces de vie sur Mars. Bien sûr, ces traces sont résiduelles, mais incontestables. Elles apparaissent de loin en loin, de plus en plus évanescentes, et c’est pour cela qu’elles sont émouvantes. L’abstention de 41 députés socialistes en fait partie et les larmes de Marie-Noëlle Lienemann aussi.

Pourquoi Marie-Noëlle Lienemann a-t-elle pleuré ? Tout simplement parce que c’est une femme de gauche qui est au Parti Socialiste. Et aujourd’hui, gauche et PS, c’est devenu contradictoire puisque le PS s’est livré à un Bad Godesberg rampant depuis 1983 avec des aveux plus ou moins explicites, notamment chez Jospin et son inoubliable « Mon programme n’est pas socialiste » en 2002 ou encore plus récemment, avec Hollande, qui par un abus de langage a confié en janvier être « social-démocrate » alors qu’il est déjà « social-libéral », voire « libéral » tout court. Mais bon, cela a suffi à réjouir les chiens de garde présents à la conférence de presse qui ont triomphé comme s’ils avaient obtenu une confession de première importance avec cet aveu présidentiel de « social-démocratie ». Sauf que. Si le président avait été social-démocrate, vraiment social-démocrate, c’est-à-dire comme un Olof Palme des années 70, voire un Willy Brandt, je suis sûr que Marie Noëlle Lienemann n’aurait pas pleuré il y a quelques jours et que le groupe Front de Gauche aurait voté la confiance à Valls ou au moins se serait abstenu.

Car si la social-démocratie n’est pas le socialisme, elle est quand même une méthode pour arriver au socialisme. Bref, c’est de la gauche très pâle, très lente mais c’est encore de la gauche, c’est-à-dire un désir de transformation, et non, comme le social-libéralisme, un moyen plus ou moins aimable de vaseliner le système pour permettre au capitalisme financiarisé de fonctionner sans avoir systématiquement recours à la stratégie du choc[1. Naomi Klein, La stratégie du choc (Actes Sud)], façon Pinochet, Reagan, Thatcher ou comme ces temps-ci les gouvernements grecs et espagnols.

Mais comme Manuel Valls est un homme pressé, lui, il n’a plus ces pudeurs langagières de jeune fille. Lui, il a l’anaphore assumeuse. Il n’est plus socialiste, il n’est plus de gauche, il n’est même plus « social-démocrate ». Vous pouvez chercher en vain dans ses interventions de ses dernières années ces deux mots, « gauche » et « socialisme ». Sauf, peut-être, la fois où il a demandé à ce que le PS ne s’appelle plus PS justement.  Dans la bouche de Valls, « socialisme », c’est devenu aussi rare que « gaullisme » chez un responsable de l’UMP, c’est dire.  C’est même comme ça que Valls s’est fait cette réputation de moderne car il est bon de savoir en France que le moderne est celui qui voit la société comme un poulailler où les privilèges sont du côté de la poule tandis que le renard, lui, est un éternel opprimé qu’on empêche de produire des richesses.

Valls, lui, a dissipé explicitement les dernières illusions d’un PS qui se serait souvenu qu’il était de gauche, même dans la rigueur. Et c’est pour ça que Marie-Noëlle Lienemann a laissé percé son émotion après la rencontre des sénateurs socialistes avec le Premier ministre qui venait s’assurer que les élus de la Haute Assemblée n’allaient pas lui manquer pour voter le pacte de compétitivité et le plan de 50 milliards. Pacte qui n’en est pas un puisque pour signer un pacte, il faut être au moins deux et que là, c’est surtout le patronat qui a signé avec lui-même. Il l’a fait dans un autisme enchanté qui panique même Laurence Parisot qui trouve que Gattaz entre « dans une logique esclavagiste ». Oui, je sais, on en est là, aujourd’hui. C’est Laurence Parisot qui s’alarme des reculs sociaux et Christine Lagarde qui se demande si par hasard l’Europe austéritaire ne va pas mourir en bonne santé en dansant, agonisante, autour du totem des 3% dont on sait qu’il ressort davantage à la pensée magique qu’à la rationalité économique.

Alors, les larmes de Marie-Noëlle Lienemann, plus encore que le vote des 41 députés, sont un signe qui ne trompe pas.  Elles rappellent celles de Filoche après l’affaire Cahuzac ou encore celles de la ministre du travail italienne alors que Mario Monti annonçait un plan drastique sans précédent en 2011. On pourrait se dire que c’est un simple moment d’émotion mais c’est un peu plus que ça. Les idées, en politique, sont incarnées, vécues. Pas par tous les hommes politiques, loin s’en faut, mais tout de même par une bonne part d’entre eux, quoi qu’en dise le poujadisme ambiant.

Et pour ceux qui sont socialistes aujourd’hui, vraiment socialistes, pour qui la sincérité de  cet engagement a donné un certain sens à leur vie, ils peuvent désormais dire, comme Verlaine :

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure

Européennes : La farce intranquille

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europeennes juncker schulz merkel

europeennes juncker schulz merkel

L’incident peut paraître mineur, mais il est révélateur : les chaines publiques françaises ont décliné, poliment, mais fermement, l’offre de diffuser, à une heure de grande écoute, le débat de fin de campagne entre les « locomotives » des principaux partis en lice pour les élections européennes du 25 mai. Celui-ci doit mettre aux prises, le 15 mai, les candidats potentiels au poste de président de la Commission : Jean-Claude Juncker pour le centre-droit (PPE), Martin Schulz pour les socialistes (PSE), Guy Verhofstadt pour les libéraux (ALE), Ska Keller pour les Verts et Alexis Tsipras pour la gauche radicale (GUE).

Un premier round de cette confrontation, diffusé le 28 avril par Euronews, a définitivement dissuadé les directeurs de programmes de France Télévisions d’infliger à leur audience un spectacle de nature à les faire s’agiter frénétiquement sur leur télécommande. La discussion se déroulait en anglais, prononcé maladroitement par des débatteurs non anglophones maîtrisant plus ou moins bien la langue de Shakespeare, doublés par des interprètes se relayant tous les quarts d’heure : il ne manquait plus que l’incrustation d’un traducteur  gesticulant en langue des signes pour que ce débat remporte haut la main la palme d’or du show télévisé le plus involontairement comique de la décennie !

Les eurobéats habituels style Bernard Guetta et Alain Duhamel, repartis en 2014 dans leur croisade fédéraliste éditoriale comme s’ils n’avaient rien appris de leur fiasco de 2005, crient au scandale, et accusent la télévision publique de faire ainsi le jeu de Marine Le Pen. Au contraire, ils devraient baiser les babouches de Rémy Pflimlin et de ses acolytes : le spectacle annoncé n’est pas de ceux qui pourrait ranimer une flamme européiste déjà bien faiblarde dans nos chaumières.

À supposer même que la forme de ce débat eût été linguistiquement accessible, avec le minimum de confort d’écoute exigé par la complexité des sujets abordés, sa lisibilité politique n’en n’aurait pas été notablement améliorée. M. Juncker, par exemple, pour un téléspectateur français, est censé être le porte parole des listes se présentant, dans notre pays sous les couleurs de l’UMP. Or, ce féal luxembourgeois d’Angela Merkel, gardien sourcilleux de l’ordo-libéralisme germanique, était déjà la bête noire de Nicolas Sarkozy, lorsque ce dernier tentait, sans succès d’assouplir le dogmatisme de Berlin, et sa conception punitive des désordres comptables des pays du « Club med », dont les excès sont, encore aujourd’hui dénoncés par une fraction non négligeable de l’UMP emmenée par Laurent Wauquiez.

L’électeur français de centre droit du 25 mai, pour autant qu’il ne réduise pas son vote à une gifle supplémentaire pour François Hollande, aura donc bien du mal à pousser Jean Claude Juncker vers le fauteuil de José Manuel Barroso, à moins qu’il ne dispose de quelques économies bien au chaud dans une banque du Grand-Duché. Martin Schulz, le socialiste, parti en campagne bien plus tôt, a fait quelques louables efforts pour montrer à nos compatriotes qu’il parlait fort correctement le français, et qu’avec lui aux manettes à Bruxelles, c’était un peu de l’esprit Delors qui allait à nouveau souffler sur l’UE. En réalité, cet aimable personnage est parfait dans le rôle du « bon flic » que la puissance dominante se doit de mettre en avant pour faire passer outre-Rhin les diktats concoctés à Berlin dans les conclaves de la grande coalition  CDU-SPD, pour le plus grand intérêt de l’industrie allemande : maintien de l’euro à son démentiel niveau actuel, apaisement de la Russie pour des raisons commerciales et énergétiques, souplesse, pour ne pas dire plus, dans les négociations avec les Etats-Unis pour l’accord de libre échange transatlantique. L’électeur PS, s’il ne boude pas les urnes comme aux municipales, a-t-il envie de suivre les sons harmonieux de la flûte de Schulz pour aller vers le trépas, comme les enfants de la bonne ville de Hamelin du conte de Grimm ? Le libéral Verhofstadt, avec sa dégaine de Grand Duduche de Cabu qui aurait pris de l’âge, a l’air, lui aussi, bien sympathique. Sa foi en l’Europe fédérale est sincère, et d’autant plus solide que ses amis les libéraux flamands sont en passe de se faire balayer par la vague nationaliste emmenée par Bart de Wever, ne lui laissant espérer aucun avenir politique chez lui. L’Europe, pour lui, est une bouée de sauvetage pour échapper au néant politique dans sa Flandre natale…

Les Verts français, qui croient toujours que José Bové est le cador européen des écologistes, se rendront compte, s’ils regardent le fameux débat interdit de grande antenne,  qu’il n’en est rien, et que la délicieuse Prussienne Ska Keller, tendance Bismarck repeint en vert, tient fermement le manche de ce parti, avec une compréhension, disons moyenne, des préoccupations françaises dans le domaine de l’énergie, de l’agriculture et autres sujets qui fâchent de part et d’autre du Rhin…

Reste le héros de la gauche radicale, le Grec Alexis Tsipras, qui peut réchauffer l’enthousiasme des damnés de la terre d’Europe, mais qui, même à gauche de la gauche, confierait son porte-monnaie à un Grec ?

Ce débat, de plus, ne fait aucune place à ceux que tous les augures donnent comme les probables grands bénéficiaires des élections du 25 mai, les populistes, europhobes, souverainistes de tout poil et de tous pays, au prétexte qu’il n’auraient pas désigné de leader transnational pour les représenter. On restera donc dans l’entre soi, le déni du réel, et le simulacre de l’existence de courants politiques paneuropéens transcendant les partis nationaux. De toute façon, l’affaire se résume, au bout du compte, à savoir qui, des socialistes ou du PPE dépassera l’autre d’une courte tête à l’arrivée, pour déterminer si un merkelien de gauche ou un merkelien de droite, appliquera, à Bruxelles, la politique conçue à Berlin. Cet enjeu vaut-il que l’on fasse usage du droit de vote pour lequel nos ancêtres se sont battus et parfois sacrifiés ? L’attitude la plus digne, dans ce contexte n’est-elle pas celle du « I would prefer not to » du Bartleby de Melville ?

*Photo : jonworth-eu.

Européennes : à la pêche, citoyens !

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On savait Dany Boon si allergique au Front national qu’il avait appelé ses voisins d’Hénin-Beaumont à faire barrage au parti du Marine Le Pen. Pour les Européennes, le ch’ti reprend du service dans un spot bientôt culte, flanqué de Guillaume Gallienne – qu’on a connu servi par de meilleurs textes – et de quelques autres personnalités exhortant les citoyens d’aller aux urnes.

La campagne « Rock the Europe »  a été organisée à l’instigation de Philippe Cayla, énarque sexagénaire, ancien président du directoire d’Euronews qui n’a pas dû voir un électeur depuis trente ans mais se fait le chantre d’une Europe puissance aux vers rimés. « J’éprouve pour l’Europe une passion profonde/ Un amour contrarié par l’épuisante ronde/Des Cassandre, éternels pourvoyeurs de leçons /Annonçant sans répit le retour des nations » déclame Cayla, par orateurs interposé, dès la première strophe de son poème engagé.

L’Union ou la France, il faut donc choisir (subsidiarité, connais pas…) nous intime le sous-texte, pas pourvoyeur de leçon pour un euro… Afin de ne pas passer pour un eurobéat, l’auteur de cette ode inoubliable mâtine ses envolées lyriques de quelques bémols (« Ainsi nous dérivons sur la galère Europe/ Sans but, et sans savoir où le courant nous porte/ Désemparés de voir nos vingt-huit chefs d’Etat/ S’étriper devant nous sans aucun résultat. »). Dame, ça swingue comme du Grand Corps malade !

L’inénarrable Plantu, Olivier Duhamel, Virginie Efira, Muriel Mayette et quelques autres personnalités complètent l’armée mexicaine des bardes européistes. En entendant Gallienne pérorer « Clamons que l’Europe est notre destin commun/ Et l’unique destin qui ait visage humain ! », je me suis demandé si tous les tenants d’une autre Europe, souverainiste, écolo ou crypto-communiste, avaient piscine le jour du tournage. Car la néokeynésienne Cynthia Fleury et l’ancien eurodéputé social-libéral Olivier Duhamel monopolisent à eux deux la parole politique du clip.

Côté cour, la comédienne Florence Pernel n’a même pas peur d’asséner que « l’Europe est à l’origine de la plus grande partie de la culture, des arts, de la philosophie » mondiales, insinuant que toutes les cultures ne se valent pas. Je connais d’anciens ministres sarkozystes qui ont terminé avec du goudron et des plumes pour moins que ça !

Mais la mèche est vendue quelques vers plus tard, lorsque le prolixe Cayla trempe sa plume européiste dans l’encre incantatoire : « Soyons fiers, citoyens ! Fiers d’une grande Europe !/ Citoyens d’un espace où la frontière est morte ! Que nulle différence issue de la nation/ N’entrave de chacun la liberté d’action » Quand Dany Boon célèbre candidement une « Europe sans frontières », on se retient de lui répondre : « c’est bien le problème ! »

Inutile de vous faire un dessin, « Rock the Europe » applique au vieux continent les bonnes vieilles recettes de l’antifascisme primaire. Ces grands frères traitent les électeurs en petits enfants qu’il faut prendre par la main pour qu’ils votent bien, sous peine de les gronder s’ils s’avisent de plébisciter les listes eurosceptiques ou de voter avec les pieds (« Aux urnes, citoyens ! »). Surveiller avant de punir : la méthode éculée a toutes les chances de produire les mêmes brillants résultats que l’imprécation antilepéniste.

Allez, à mon tour de lancer un appel solennel : le 25 mai, à la pêche, citoyens !

Il faut lire Aymeric Caron

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aymeric caron ardisson

aymeric caron ardissonInvité à l’émission de Thierry Ardisson « Salut les Terriens », où j’aurais rencontré Julien Dray et Aymeric Caron (AC), j’avais naturellement acheté le dernier livre de celui-ci pour savoir de quoi j’allais parler et batailler avec lui.

Ma seule venue étant déprogrammée, je l’ai lu sans être obsédé par la volonté de chercher noise à tout prix à son auteur. J’ai bien fait parce qu’il faut en effet lire AC.

D’abord parce que son silence, à l’exception de sa prestation du samedi soir, finissait par le constituer comme une victime au regard des multiples attaques dont il était l’objet, à commencer par moi qui tout de même à force me lassais de mon hostilité répétitive. Donc il a bien fait de réagir (si j’ose ce terme avec lui !).

Eric Naulleau, sans aucun doute, ne l’a pas laissé indifférent quand sur un mode sarcastique et drôle, il suggérait Nabilla pour remplacer Natacha Polony, par « souci d’homogénéité intellectuelle » avec AC.

Ces offenses surgies du même espace médiatique que celui où il officie ne pesaient guère au regard des insultes et des propos orduriers scandaleux dont il est accablé sur son site Internet, sur Twitter et sur Facebook. Pour éclairer le lecteur, il en donne un compte rendu non exhaustif et il a raison. Si cela peut le rassurer, même quelqu’un comme moi de beaucoup moins exposé a droit sur Twitter à sa dose d’insanités et de saletés. Il ne faut pas sous-estimer la vulgarité de certains pour qui les réseaux sociaux ne sont pas une opportunité d’expression mais de bêtise et de crachat.

Il faut lire AC parce que, sorti des contraintes d’On n’est pas couché avec Laurent Ruquier, il n’est plus masqué, il pourfend violemment ses contradicteurs, offre ostensiblement ses préjugés, son idéologie, ses partis pris et me semble paradoxalement beaucoup plus estimable avec ses polémiques frontales et ses partialités affichées que par le suintement perfide et orienté de ses questionnements télévisuels.

Son livre ne nous cache rien de lui et je n’imagine pas qu’il ait pu le publier s’il était assuré de sa survie dans l’émission de Laurent Ruquier, rendue peut-être problématique depuis ses propos coupés au montage, face à Alexandre Arcady, sur les enfants palestiniens tués par l’armée israélienne, qui l’ont conduit à se défendre avec vigueur de tout antisémitisme (Canal Plus).

Ces pages, en tout cas, le dévoilent. On saura au moins maintenant pourquoi, sans être stupide, on a le droit de ne pas aimer AC, les hostilités qui l’animent et son oeuvre.

Il me traite correctement puisqu’il se contente de me citer, au milieu de quelques autres, qualifiés au choix de néo-cons, de néo-réacs ou, au pire, de néo-fachos. Il m’honore en me plaçant, par exemple, aux côtés d’Alain Finkielkraut mais à l’évidence il ne comprend rien à mon positionnement puisqu’il m’impute un enfermement qui est aux antipodes de ma passion de la liberté, pour moi la vertu cardinale. Il m’inscrit dans un groupe auquel je me sens en grande partie étranger. Je ne suis pas plus emballé que lui par Renaud Camus et son Grand Remplacement ! Je refuse surtout d’être bridé par quoi que ce soit qui m’interdirait de franchir les frontières artificielles de la pensée et de la politique. M’enfermer, surtout pas !

Ce qui me frappe essentiellement dans cet essai qui tente de mêler les genres – de la polémique à la rigueur prétendue scientifique, de la dénonciation de « la Droite bobards » à un souci de vérité proclamé – tient justement au fait que les chiffres, les nombres, les pourcentages, l’approche multiple du réel, les analyses des faits divers et de leur représentation médiatique, les entretiens ne sont appréhendés, derrière une apparence objective, que par une sensibilité et une intelligence ayant d’emblée choisi leur camp qui n’est pas celui de la vérité complexe mais de l’unilatéralisme se piquant d’être documenté.

Il y a, derrière cette compréhension poussée à l’extrême et en gros pour ce qui vient subvertir au détail notre société ou représente une menace plausible pour elle, comme une forme de condescendance, voire de mépris, presque de haine. Pour des idées qui sont si scandaleusement aux antipodes des siennes. Pour ces sentiments, ces peurs qui sont si maladivement contradictoires avec sa tranquillité et sa béatitude humaniste. Pour ces personnalités qu’il se permet parfois de démolir avec telle ou telle référence à des attitudes physiques, ce qui n’est pas très élégant de sa part.

Ce hiatus est troublant qui conduit sans cesse, à la lecture d’un ouvrage qui contient une infinité de données intéressantes et le juste rappel de l’enquête pour éviter les mensonges médiatiques, à se demander pourquoi tant de partialité et de systématisme dans l’interprétation et les conclusions à chaque fois tirées alors que le vivier est si riche et appellerait une finesse et une ambiguïté à sa hauteur.

Imputant à ses adversaires un comportement simpliste et binaire – tout ce que je ne pense pas est caduc, tous ceux qui ne pensent pas comme moi sont dans l’erreur -, il tombe exactement dans le piège qu’il dénonce et se montre incapable de percevoir que, les réacs caricaturant les bobos, lui-même caricature les réacs ou qu’il prétend tels. Est-il donc tellement difficile d’admettre qu’un Alain Finkielkraut outragé par « un grand vide gesticulatoire » doit être respecté dans la mesure même où la morale républicaine, à laquelle tient AC, leur est commune mais qu’elle n’interdit nullement de poser les questions que le nouvel Académicien se pose et nous pose ? Ne peut-on en même temps répudier toute stigmatisation collective et s’inquiéter de son identité et de celle de son pays ? Pourquoi cette plénitude de la raison et du coeur serait-elle honteuse ?

Comment ne pas constater, chez AC, dans ce clivage délibérément sommaire entre le jour humaniste selon sa conception et la nuit réactionnaire selon son dénigrement, une grave faille qui se rapporte à son inaptitude à prendre tout en compte du réel – de ce qu’il est véritablement avec ses lumières, ses ombres, ses risques et ses chances ?

Il est naturel qu’il sanctifie les spécialistes qu’il a sélectionnés pour mieux accabler ceux qu’il récuse – par exemple, Laurent Mucchielli et Christian Mouhanna contre le détesté Alain Bauer – mais il est amusant de les voir créditer d’une fiabilité absolue parce que, coup de chance, ils approuvent les conclusions qu’AC a déjà programmées. Reste que l’entretien avec ces deux personnalités peut utilement compléter une vision plus vigoureuse et moins statistiquement compassionnelle de la société. Au moins ils ne sont pas délirants comme le belge François Gemenne élucubrant « sur les fantasmes liés à l’immigration » !

Au fond, AC aurait pu écrire un excellent livre s’il ne l’avait pas encombré de lui-même et de ses détestations personnelles. Jean Birnbaum, l’admirateur le plus précoce de son essai, ne s’y est pas trompé puisqu’il n’y a vu que la vitupération ! Il s’est donné un trop beau rôle en mélangeant tout et en n’expliquant pas grand-chose sauf à admettre que, la vérité étant forcément de son côté, le lecteur n’avait qu’à lui emboîter l’esprit !

J’aurais apprécié, par exemple, qu’il prît la peine de nous démontrer pourquoi il convenait forcément de se moquer d’un certain nombre d’affirmations majoritaires tournées en dérision sous la rubrique des « nouveaux bien-pensants » ou de citations « de la France décomplexée ».

Un conseil. Il n’a jamais voulu répondre à l’invitation d’Eric Zemmour et d’Eric Naulleau à cause de ce dernier si j’ai bien saisi. Il a tort. La présence est une circonstance atténuante et la contradiction un défi à relever.

Je remercie AC d’avoir écrit ce livre. Il faut le lire. Mais Je ne veux pas tomber dans le panneau qu’il nous tend car ce serait lui complaire que de refuser la nuance. Je suis heureux d’avoir été un lecteur attentif.

Sous le patronage de Stendhal et Nizan

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mikael hirsch hommes

mikael hirsch hommes

Une rencontre de hasard, l’éditeur d’une jeune maison – nommons-le : Armand de Saint Sauveur – qui nous enjoint de lire deux ou trois de ses livres. Toujours le hasard : on ouvre Avec les hommes, le roman de Mikaël Hirsch (dont nous ignorions l’existence). En exergue, deux citations : Stendhal et Nizan. Bon début.

Puis on lit. Premières phrases : « La toute première chose dont il voulut se délester fut l’amour malheureux, comme autrefois les dockers, sur les quais de recouvrance, vidaient le ventre des navires avant d’engrosser les filles. Je l’écoutais distraitement, refusant tout à fait de transvaser sa peine, habitué que j’étais au harcèlement des souvenirs. Avec l’écriture, j’étais devenu la proie des mythomanes et des assoiffés. Partout m’attendaient inévitablement les aphasiques et les frustrés, les notaires poètes et les dentistes cocus cherchant un réceptacle pour leur litanie ».

Ah, tiens… ? Là, on découvre une musique, un rythme qui distinguent un certain classicisme, que la suite ne démentira pas, qui va, mettons, de Paul Guimard, François Nourissier et Antoine Blondin à Camus et à l’Olivier Rolin de Port-Soudan – qui est un grand livre, comme chacun le sait peut-être. En embuscade, mutatis mutandis, Stendhal, Baudelaire, Drieu – et l’amour « français ». Vous lirez. Avec les hommes aurait d’ailleurs pu s’appeler « Une histoire française » : déjà pris. Le ton, le regard, la rade de Brest, la presqu’île de Crozon, la solitude et la mélancolie du narrateur, tout cela, ce dispositif, nous est familier. Et l’histoire, celle de deux amis qui se retrouvent, vingt ans « après » : l’un est devenu un écrivain qui va prendre en charge – en la ponctuant d’évocations personnelles – la narration de l’autre, qui n’est pas devenu ce qu’il « devait ». Narration d’un amour, qui a échoué, et d’un autre (amour), qui secourut l’âme en peine et lui assura le salut – presque. On le voit, je le redis : un dispositif narratif éprouvé, banal – comme la plupart, finalement, des bons romans, voire des grands romans, qui se nourrissent de l’élémentaire, de la simplicité, pour atteindre, voire attenter à la complexité des vies. Comme cette histoire d’un insomniaque qui ne peut s’endormir tant qu’il n’a pas reçu le baiser de sa mère : Proust.

Le narrateur de Mikaël Hirsch s’autorise les apartés : « J’avais connu l’amour à plusieurs reprises, du moins le croyais-je, mais jamais rien d’aussi invalidant. Par honnêteté, j’avais mis un terme aux promesses du couple, aux embarras de la famille, comprenant, en fin de compte, que l’écriture est incompatible avec la vie. Je mets généralement un terme à mes relations, sacrifiant parfois mes propres sentiments par peur de cette opposition inévitable entre la réalité et le texte qui la décrit ensuite. Je romps mes attaches. Les amis, les femmes, les parents, finissent toujours en victimes expiatoires de mes romans ». Et Paul, l’ami du narrateur ? « Dans un monde entièrement fasciné par l’attitude, (son) manque de décontraction était un défaut inacceptable ». Le point de vue sur l’histoire narrée est celui d’un moraliste, le Camus de La Chute par exemple : régulièrement, l’évocation de telle ou telle étape de l’amour suscite un commentaire, une échappée : « Je ne me suis jamais beaucoup embarrassé de subtilités dans mes relations amoureuses. On couche ou l’on ne couche pas. On s’aime ou l’on ne s’aime pas. Je préfère que les choses soient claires. On voudrait bien coucher avec celle qu’on aime, mais il faut bien aimer celle avec qui l’on couche, et ce vieux rêve de la simultanéité reste encore pour moi un objectif. »

Si cela ne vous rappelle pas certains mots du Gilles de Drieu, ou de Baudelaire à propos de sa « Présidente » (Apollonie Sabatier), c’est que vous avez oublié. Tout cela, avouons-le, n’est pas très gai : crépusculaire plutôt, inexorable. Si vous vouliez voir un Woody Allen, ce n’est pas la bonne alternative. Si vous voulez découvrir un roman entêtant et dense, zébré de lumineuses épiphanies et tramé dans une certaine tradition française, vous y êtes.

Avec les hommes, Mikaël Hirsch, Ed. Intervalles, 2014.

*Photo : Eye Ubiquitous/Rex Fe/REX/SIPA. REX40283617_000001.

L’art brute s’invite au musée

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paparazzi pompidou metz

paparazzi pompidou metz

Clément Chéroux est furieux. Responsable de la photographie au Musée national d’art moderne et commissaire de l’exposition « Paparazzi ! » au Centre Pompidou-Metz, il enrage qu’on le soupçonne d’avoir voulu faire un « bon coup ». Et on le comprend.  Comment pouvait-il prévoir, en préparant cette manifestation prévue de longue date,  que le Président de la République lui-même allait en assurer la promotion involontaire, quelques jours avant son ouverture, le 26 février 2014 ?  Comment imaginer que l’un des « artistes » exposés, le paparazzo français Sébastien Valiela,  allait mettre en émoi la France politique et médiatique en fournissant au magazine people Closer quelques clichés où l’on voit un homme casqué se rendant à une adresse parisienne, passager d’un scooter introduit par un garde du corps élyséen[1. Selon Michel Guerrin, chef de la photo au Monde, ces clichés ont circulé à l’époque dans nombre de rédactions, qui les ont refusées par crainte de ruineux procès.] ?

Que Monsieur le commissaire (de l’exposition) se rassure : ces péripéties n’ont pas suffi à faire de sa réelle performance muséographique la vulgaire opération de com’ d’une institution culturelle qui draguerait le public comme la presse de caniveau appâte le chaland. Faire entrer les paparazzi dans un musée, fût-il d’art moderne, ne signifie pas que les œuvres accrochées aux cimaises soient des œuvres d’art ni que leurs auteurs soient promus au statut de créateurs, ce qu’ils ne revendiquent d’ailleurs pas.

En revanche, l’exposition, qui vaut le voyage dans la ville natale de Paul Verlaine et Gilles Pudlowski, réussit un pari : démontrer, photos à l’appui, que les paparazzi sont partie prenante d’une esthétique qui a inspiré nombre d’artistes contemporains.

Paparazzi : à l’origine du mot, sinon de la chose, Federico Fellini bien sûr, La Dolce Vita,  et la bombe suédoise Anita Ekberg pourchassée dans la  Rome des années 1950, jour et nuit, par un journaliste de la presse à scandale (Marcello Mastroianni) toujours flanqué de son photographe, un dénommé Paparazzo.[access capability= »lire_inedits »] Giuletta Masina, l’épouse de Fellini, affirme avoir suggéré ce nom à son époux, comme contraction de deux mots italiens : pappataci (petits moustiques) et ragazzo (jeune homme). Sa puissance évocatrice, sublimée à l’écran par l’art du maestro de Rimini, en fit, dans son pluriel italien, la désignation internationale des photographes spécialisés dans la quête d’images scandaleuses de célébrités surprises à leur insu dans des postures intimes (escapade amoureuse, adultérine, ivresse manifeste, consommation de drogue, nudité…), des situations de détresse et même au-delà de la mort avec des clichés volés de gisants. Les photographes se livrant à cette activité jouissent chez leurs confrères des secteurs « nobles » d’une considération équivalente à celle des chasseurs de primes dans le Far-West mythique : un mépris abyssal. Leur ignominie conforte, par contrecoup, la grandeur des vrais héros de la profession que seraient les correspondants de guerre[2. Qu’est-ce qu’un « écureuil » ? C’est un rat avec un bon attaché de presse. Les correspondants de guerre peuvent être considérés comme les écureuils de la profession. Leurs turpitudes : bidonnage, marchandisation de la détresse humaine, plus fréquentes qu’on ne le croit, leur sont toujours pardonnées.]. Cet opprobre général a connu son acmé en 1997, à l’occasion de l’accident mortel dont fut victime, à Paris, la princesse Diana alors qu’elle essayait d’échapper à une meute poursuivant son véhicule. Non seulement ces charognards auraient poussé le chauffeur à la faute, mais ils auraient « shooté » sans vergogne la princesse agonisante2…

Le public, celui qui achète massivement le résultat de l’activité des paparazzi nourrissant les pages des magazines people, ne se bouscule pas pour prendre leur défense : le salaud, évidemment, c’est celui qui alimente votre pulsion voyeuriste !

L’exposition de Metz ne prend parti ni pour ni contre les paparazzi, elle les montre sous toutes les coutures : leur technique, leurs instruments, leurs productions les plus typiques ou les plus célèbres. Le luxueux catalogue donne la parole aux spécimens les plus réputés de la bande : Daniel Angeli, Pascal Rostain, Sebastien Valiela, Francis Apesteguy, Bruno Mouron, Ron Galella. Tous semblent avoir intériorisé leur infériorité morale, prenant leur parti d’être considérés comme la lie d’une profession qu’ils aiment à la folie. Pour l’argent qu’elle leur rapporte, bien sûr, mais tout autant et même plus pour l’adrénaline qu’elle provoque lors de chasses au scoop particulièrement mouvementées. Nous sommes des rats, peut-être, mais des rats heureux ! Francis Apesteguy, ex-paparazzo ayant raccroché le téléobjectif, et l’un des héros de Reporters, premier documentaire de Raymond Depardon, explique cette jouissance qui s’apparente à celle du chasseur-prédateur  dans le film Paparazzi  de Paul Abascal, dont des extraits sont projetés au fil de l’expo : « Quand j’mets mon jean et mes baskets et un sac à dos, avec un « télé » dedans, j’me mets en mode rapace. J’en ai une autre moins belle, mais que j’aime bien aussi : être en mode chacal. Le chacal, ça sonne, et puis c’est rusé, c’est capable de tout, c’est dégueulasse, c’est sans scrupule. En fait, c’est le plus approprié… ». Envers sa proie, le chasseur n’éprouve ni haine ni pitié : il n’exerce contre elle que la violence nécessaire à la réalisation de son objectif, puis l’oublie. Et il prend des risques : les clichés montrant une célébrité hors d’elle, aveuglée par les flashes, agressant un photographe intrusif étant très appréciés des rédacteurs en chef, il se met alors, secondé par un collègue, en « mode matador ». Le premier va au contact du sujet pour provoquer sa colère, pendant que son acolyte mitraille la bagarre. La plus belle scène du genre est celle où l’on voit Marlène Dietrich de dos, matraquant un paparazzo à coups de sac à main dans les couloirs d’un aéroport. Aux États-Unis, la mésaventure de Ron Galella, sévèrement tabassé par trois gardes du corps du couple Elizabeth Taylor-Richard Burton, est restée dans la mémoire d’Hollywood.

L’évolution récente de la législation française relative à la protection de la vie privée a induit de nouveaux comportements : le paparazzo ne peut plus travailler à visage découvert, sous peine de voir la victime le priver des bénéfices de sa chasse en faisant saisir le journal concerné avant sa mise en vente. La planque, le téléobjectif, la ruse, la corruption des entourages se sont alors imposés, ainsi que l’évaluation du rapport entre les bénéfices escomptés d’une publication et les coûts engendrés par les procès et amendes encourus. Jusqu’à aujourd’hui, ces derniers n’ont pas mis un terme à l’économie paparazzesque, qui se concentre alors sur une poignée de personnalités « bankables » : les stars majeures du show business, des médias, des familles royales et de la politique. Pour le tout-venant, on utilise les clichés obtenus dans des pays moins regardants sur la protection de l’intimité des personnes, comme les États-Unis et la Grande-Bretagne, dont les stars de seconde zone disposent d’une notoriété mondiale grâce aux séries télévisées. Le « spécial cellulite » des people est un exercice particulièrement prisé dans les mois d’été où il faut redonner le moral aux lectrices et lecteurs en surpoids. Il arrive cependant que les photos soient belles, provoquent une émotion allant au-delà de la triste passion du voyeur. Leurs imperfections contribuent alors à l’émergence d’un style contestant l’académisme des portraits de vedettes à l’ancienne, toujours pratiqué en France par le studio Harcourt.

De grands artistes, comme Andy Warhol, se sont approprié l’esthétique paparazzi. La mode de la photo faussement volée, mais vraiment mise en scène a produit quelques œuvres magnifiques, comme cette série de clichés de Samuel Beckett capturés par l’objectif de François-Marie Banier, qui fut un formidable photographe avant de se livrer à d’autres activités moins reluisantes.

Les paparazzi, pourtant, semblent bien appartenir à ce monde d’hier qui nous file entre les doigts : Internet et le téléphone portable permettant à tout un chacun d’obtenir des images numériques de qualité ont produit un flux incessant de photos volées mises à la disposition de tous en temps réel, gratuites ou cédées à des prix dérisoires. Le paparazzo d’aujourd’hui est un geek doublé d’une calculette, qui fouille dans les poubelles du Web pour y découvrir son bonheur. On va regretter les rats.

 

De Gaulle, Mitterrand, Sarkozy, Hollande : les politiques, nouveau gibier des paparazzi

Dans l’exposition messine, les photos volées des hommes politiques sont réduites à la portion congrue. Pour les temps anciens, un cliché anonyme de Bismarck sur son lit de mort en 1898, et celui montrant Aristide Briand, souriant, pointant du doigt, dans les années 1920, le « petit indiscret » captant la scène banale du ministre des Affaires étrangères en conversation avec ses collègues lors de la pause d’une conférence internationale.  Et c’est tout. Les photos plus récentes de dirigeants des grandes nations surpris par la patrouille des chasseurs de scoop ne sont pas montrées.

Elles ont pourtant marqué les mémoires : la photo de la promenade, sur une plage irlandaise, du couple de Gaulle, au lendemain du départ du pouvoir du Général, en mai 1969, prise par deux journalistes locaux ayant déjoué la surveillance de l’armée de policiers préposés à la protection de l’intimité de Charles et Yvonne, sera la dernière mondialement diffusée avant la mort du fondateur de la Ve République, en novembre 1970.

Il faudra attendre 1994, et la révélation du visage de Mazarine Pingeot sortant du restaurant Le Divellec avec son père, François Mitterrand, pour que Paris Match ose braver l’interdit de la photo volée d’hommes politiques de premier plan. Son auteur, Pascal Rostain, soutient encore aujourd’hui qu’il s’agit d’une vraie « paparazzade » menée dans les règles de l’art, mais, comme les chasseurs, les paparazzi ont un talent prononcé pour enjoliver leurs exploits cynégétiques. En l’occurrence, il n’est pas interdit de penser que François Mitterrand a, au moins, laissé prendre ce cliché qui lui permettra, plus tard, d’afficher publiquement sa double vie familiale. En revanche, la photo post mortem du gisant de la rue Frédéric Le Play, encore parue dans Match en 1996, serait l’œuvre d’un proche de Danielle Mitterrand, agissant pour son compte (en banque) avec un appareil dissimulé dans un faux paquet de cigarettes, qui fournit cependant une photo de grande qualité, contribuant à la gloire posthume du défunt.

Dès lors, le tabou disparaît d’autant plus vite que les hommes politiques « modernes » mènent sans trop de précautions une vie privée comparable à celle des « people » : divorces, adultères, liaisons avec des personnalités du show biz…

La première victime politique d’une paparazzade fut, en 2009, le premier ministre tchèque Mirek Topolanek, contraint à la démission après avoir été photographié en tenue d’Adam en compagnie de jeunes femmes dévêtues, lors d’une fête «  bunga-bunga » dans la villa de Sardaigne de son ami Silvio Berlusconi.

L’arrivée, sur le marché français des magazines, des groupes  allemand Bertelsmann (Voici) et italien Mondadori (Closer) a contribué à rendre inopérantes les pressions des hommes politiques sur les éditeurs. En 2007, Nicolas Sarkozy pouvait encore obtenir, par l’entremise de son ami Arnaud Lagardère, propriétaire de Paris Match, la peau du directeur Alain Genestar, qui avait affiché en une l’infidélité de Cécilia avec Richard Attias. À supposer qu’il y tienne tant que ça, François Hollande ne peut rien contre la directrice de Closer, Laurence Pieau. Sauf à solliciter Silvio Berlusconi, patron des éditions Mondadori.[/access]

*Photo : POL EMILE/SIPA. 00677147_000001.

Bertrand Louis chante Muray

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bertrand louis muray

bertrand louis muray

Les historiens qui se pencheront sur notre temps, dans quelques siècles, s’étonneront de constater que nos plus grands écrivains se sont parfois essayés à la chanson. Ils exhumeront l’album légendaire de Michel Houellebecq Présence humaine (2000) – où le poète pose ses textes de fin de siècle et sa voix lasse sur des compositions de Bertrand Burgalat. Ces historiens étudieront aussi le curieux disque de Philippe Muray Minimum respect (2006), où l’on peut entendre l’ironique contempteur d’homo festivus « chanter » certaines pages de son unique recueil de poèmes, sur une musique de Théo Josso. Ces historiens du futur, à lunettes carrées, découvriront aussi que les poètes de notre temps ont inspiré des musiciens fort talentueux : Jean-Louis Aubert pour Michel Houellebecq (album Les Parages du vide, en bacs depuis peu), et Bertrand Louis pour Philippe Muray (album Sans moi, disponible dans toutes les bonnes crèmeries).

Il en fallait du courage et une sacrée intuition artistique pour comprendre que les textes de Philippe Muray pouvaient être mis à nouveau en musique, chantés et défendus sur scène. Ce fut l’intuition de Bertrand Louis. Musicien discret, au parcours émaillé d’albums élégants salués par la presse unanime, Louis eut très tôt le sens de l’Histoire… c’est pour cette raison qu’il fit le choix de naître en septembre 1968, à une époque où les révolutionnaires germanopratins dessoulaient de leurs illusions romantiques et où le jeune Philippe Muray – encore étudiant – publiait chez Flammarion son tout premier livre, un roman très « nouveau roman » titré Une arrière saison. Trente-cinq ans plus tard, en 2003, l’écrivain publiait un étonnant recueil de poèmes : Minimum respect. Des litanies  disant son aversion de la modernité, chantant son amour de la littérature, clamant son désaccord parfait avec le monde comme il va, et murmurant ça-et-là son amour des femmes… Des poèmes somptueux au bord du paradoxe, tout à la fois joyeux et sans aucune pitié pour nos contemporains. Sans aucun espoir, même. « Le monde est détruit, il s’agit maintenant de le versifier », résumait Muray. Après l’Histoire, dans les décombres, il ne peut rester que les sanglots et le rire. Et même mieux : le ricanement. Faisant mine d’écarter tout lyrisme, Muray implore ses contemporains hygiénistes de le laisser partir en fumée si tel est son désir dans Lâche-moi tout (« Fous-moi donc la paix / Avec ma santé / Si je veux crever / Je t’ai rien demandé ») ; il débite de la haute gastronomie française, avec un peu de géopolitique dedans, dans Nouvelle cuisine (« Un Américain / C’est vraiment très sain / Avec du gratin / Et un verre de vin »)… et il succombe délicieusement à sa muse dans L’existence de dieu (« Entre avant-hier et demain / Il y avait toujours tes mains / Parfum perdu doigts de satin / Je me souviens de ces matins »)…

Il en fallait donc bien du courage à Bertrand Louis pour s’attaquer à cette montagne littéraire, et pour faire swinguer ces vers doux-amers. Je l’ai vu faire personnellement, lors d’un « concert-lecture » quelque part au mois de mars – à l’Espace Christian Dente (La « Manufacture de la chanson » – à deux pas du Père Lachaise, Paris). Il s’installe au piano droit sans un mot. Un guitariste (Une sorte de mélange de Pierre Richard et Pete Townshend) l’accompagne sobrement. Un vidéo projecteur diffuse de temps en temps des images sur un rideau sombre. La star c’est Muray. Bertrand Louis donne une vision badine et plaisante du poème Ce que j’aime… L’interprétation de ce texte par Muray lui-même était plus brutale. Louis redonne au poème toute sa musicalité légère…  « J’aime la techno-parade qui se noie dans la boue »…  Partout le chanteur cherche à donner de l’épaisseur, de l’humanité, et insuffle aux vers de Muray une vitalité « pop » délicate et sophistiquée. Et puis l’érotisme est aussi au rendez-vous… « Ton cul est au menu / de ce jour de paresse / Cent fois tu es venue / me présenter tes fesses »… dans l’interprétation du somptueux poème Ce que me dis ton cul  (Que Muray n’avait pas chanté lui-même), délicieuse déclaration d’amour et célébration religieuse du corps féminin. Dans un registre voisin Bertrand Louis comprend admirablement toute la mélancolie innervant le superbe poème Futur éternel de substitution, et lui offre un écrin musical raffiné. En douze chansons Louis – dans son album Sans moi – fait danser les mots de Muray, et construit de petites miniatures qui sont autant de courts-métrages musicaux adaptés des poèmes de l’auteur bougon de Roues carrées. On en ressort ému, essoré, lessivé, avec une furieuse envie de relire toute l’œuvre de Muray en une nuit… « On est pas à l’abris d’un succès » chantait Bertrand Louis dans un précédent album. Oui, en effet, pas à l’abri…

Après le succès théâtral à guichet fermé de Fabrice Luchini lisant Muray devant un public conquis, se tenant les côtes (je l’ai vu de mes yeux), cette nouvelle incursion de l’auteur de l’Empire du Bien dans la Société du spectacle vient entériner le fait que la voix de Muray n’en a pas fini de porter…

Prochain concert le lundi 26 mai à l’Espace Christian Dente (Paris, Métro Père Lachaise).

L’album Sans Moi de Bertrand Louis est publié par MVS Records, 2013.

Un temps à s’ouvrir les veines

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palmier kofman laude

palmier kofman laude

1. André Laude, poète maudit.

Je ne devrais pas l’avouer mais, quand je voyais André Laude à Saint-Germain-des-Prés, je changeais de trottoir. Non par pingrerie − je savais qu’il me taperait −, mais par pitié : sa déchéance me déchirait le cœur. Nous avions travaillé ensemble au Monde, il m’avait entraîné dans l’aventure du Fou parle, je le considérais comme le plus grand poète français vivant… mais je savais qu’en dépit des efforts de ses amis, rien ne pouvait l’arrêter dans sa course au néant. Il n’était même pas un clochard céleste, tout juste l’un de ces miséreux édentés dont l’haleine puante vous fait fuir.  Il ne voulait pas se ressaisir… ou peut- être sentait-il qu’il n’en était plus capable. J’ai compris avec lui l’inanité des efforts pour aider une personne à terre qui ne veut pas se relever. Nul parmi ses amis, notamment François Bott et Roland Topor, ne doutait de son talent, mais nous savions tous qu’il était à bout de souffle et qu’il se complaisait dans la pose de l’artiste maudit. Il n’est pas donné à chacun d’avoir l’envie ou la force de poursuivre un parcours dont il a pressenti l’inanité et dont il vit l’horreur à chaque instant dans sa chair.  Nous avons assisté à sa chute, effrayés par l’énergie qu’il mettait à se détruire. Nous parlions du suicide en gentlemen, il le vivait jour après jour en pleurant de ne plus pouvoir caresser l’aube ou un corps de femme sans les déchirer. Lui, le rebelle, était en outre devenu geignard… et c’est ce qui nous attristait le plus.  Il avait oublié la règle que nous nous étions fixée : Sustine et abstine (Supporte et abstiens- toi) ! Bref, le plus grand poète vivant était devenu une loque. Et cela nous navrait tant que nous l’évitions, même si nous nous cotisions pour l’aider à survivre.[access capability= »lire_inedits »]

André Laude survit dans ses poèmes. En voici un qui m’est cher :

« Sur chaque visage Une agonie m’interpelle Lion en cage Je tourne dans la cité des morts-vivants Sans figure Sans lignage.

Je suis déjà ailleurs autre part Je suis dans le paysage ignoble De l’absolu désespoir Je suis le voyageur rejeté de miroir en miroir

Et qui hurle parce qu’il ne s’y retrouve pas Et que l’horreur gonfle ses paupières Et qu’il a tellement faim de lumière Qu’il mangerait crus les petits enfants aux yeux De craie blanche. »

2. Sarah Kofman, la femme qui exécrait les femmes.

Au début des années 1960, alors assistant à la fac, j’avais lu dans la revue Critique un article de Sarah Kofman sur le tabou de la virginité chez Freud, article pénétrant (si j’ose dire) qui m’avait donné très envie de connaître son auteur, que j’imaginais comme une héroïne des films de Robbe-Grillet. Son nom, également, me faisait rêver. Et, à peine installé à Paris, par l’intermédiaire de mon ami Jean-Michel Palmier, je me trouvais aux côtés non pas de la créature de rêve que j’avais fantasmée, mais d’une femme malicieuse, érudite et brillante. Geignarde également parfois, car elle traînait avec elle un boulet d’angoisse beaucoup trop lourd pour sa frêle personne. Outre la philosophie qu’elle enseignait à la Sorbonne, elle peignait. Et il ne lui aurait pas déplu qu’une de ses toiles figure à la Collection de l’Art Brut, à Lausanne. Sarah Kofman ne supportait ni les femmes ni les fumeurs. Elle était décidée à se suicider à 60 ans et à ne jamais mettre d’enfant au monde. Ce qu’elle décidait, elle le faisait. Le 15 octobre 1994, le jour du 150e anniversaire de la mort de Nietzsche − son auteur préféré − elle prenait congé en se défenestrant. Je la voyais alors moins souvent, car elle tenait des propos si désobligeants à l’égard de ma compagne que je m’étais éloigné d’elle. Elle illustrait à merveille la thèse d’Otto Weininger, selon laquelle le pire ennemi de la femme est la femme. Voilà donc bientôt vingt ans que Sarah Kofman s’est suicidée. Quatre ans plus tard, Jean-Michel Palmier disparaissait lui aussi. Il me fallait apprendre à vivre dans un monde peuplé de fantômes. Il est vrai qu’ils sont souvent moins encombrants ou agaçants morts que vivants. Mais ils se rappellent à nous furtivement pour qu’on ne les oublie pas. C’est ce qu’avait fait Sarah Kofman avant de mourir en publiant un bref récrit autobiographique, Rue Ordener, Rue Labat, sur son enfance sous l’Occupation et sur la mort de son père, un rabbin, à Auschwitz. Je lui avais écrit pour lui dire combien ce texte m’avait bouleversé. Elle m’avait répondu. Nous devions nous revoir. Ce sera ailleurs ou jamais. En compagnie d’un autre fantôme que nous partagions, le psychanalyste Serge Viderman, l’auteur de La Construction de l’espace analytique – un chef-d’œuvre, soit dit en passant. Si Sarah Kofman s’était livrée, avec Jacques Derrida, à des jeux brillants – mais à mes yeux un peu vains – sur la déconstruction, elle s’était vraiment construite avec Serge Viderman. Il lui a donné la force de quitter ce monde quand elle l’avait décidé. Il m’a donné le courage nécessaire pour y survivre et la liberté d’esprit qui me permet aujourd’hui d’évoquer ces fantômes du passé sans être tenté de m’ouvrir les veines.

3. L’ami perdu, Jean-Michel Palmier.

Comment parler en quelques lignes de Jean- Michel Palmier, mort dans des souffrances atroces à l’âge de 53 ans ? C’est bien évidemment impossible. Nul ne connaissait mieux que lui l’expressionnisme allemand. Et pour tous ceux qui l’ont approché, il a été un incomparable professeur d’énergie, exactement à l’opposé de moi… ce qui rendait notre amitié indéfectible. À l’hôpital, il ne se plaignait jamais, manifestant une forme d’humour macabre que rend bien ce passage de ses Fragments sur la vie mutilée : « Ayant si souvent commenté les poèmes de Gottfried Benn, ce poète expressionniste − médecin qui écrivit dans Morgue et autres poèmes d’admirables évocations des tumeurs et des ulcères, des corps qu’il disséquait à la morgue de l’hôpital de Moabit à Berlin − il était bien normal que je sois confronté moi aussi à cette expérience.[/access]