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Quand une jeunesse sans avenir rencontre les effaceurs de notre passé

17 octobre : brûler un lycée ne sauvera aucun pingouin et aucun régimes de retraites


Quand une jeunesse sans avenir rencontre les effaceurs de notre passé
Bordeaux, 17 octobre 2026 © Fabrice Hebert/ZUMA/SIPA

Le monde entier se demande quelle fièvre dévastatrice s’est emparée du pays. La faillite des pères suscite le désarroi des fils, observe cette analyse. La jeunesse française vit une véritable et violente crise existentielle.


18 octobre au matin. La France se réveille avec la gueule de bois. A Paris, Bordeaux, Marseille, Lyon, Rennes ou Lille, les rues évoquent des scènes de guerre : voitures calcinées, pavés jonchant la chaussée, commerces pillés. La mairie de Limoges et l’office du tourisme de Lyon sont partis en fumée.

Nouveau Mai 68 ?

Depuis trois semaines, les commentateurs de l’hexagone et au-delà se demandent si le mouvement lancé avec les émeutes étudiantes de septembre 2026 serait un nouveau mai 1968. On se souvient de la phrase de Marx, selon laquelle l’histoire se répète : d’abord comme une tragédie, ensuite comme une farce. Cette fois-ci, il semble bien que ce soit l’inverse : la gouaille déconneuse de Dany le Rouge, les slogans « l’imagination au pouvoir », « soyez réaliste, demandez l’impossible » ou « les motions tuent l’émotion » ont cédé la place à une rage des plus sombres. Un des slogans qui fait flores est d’ailleurs « Bismillah, c’est les ténèbres », dont on ne saurait dire si on la doit vraiment à l’inspiration juvénile des lycéens ou à des policiers infiltrés sur Snapchat pour s’informer des blocages.

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Quoi qu’il en soit, cette expression reflète bien l’imbroglio des revendications et de leurs auteurs qui confine au néant, voire au délire. Car on saisit mal le rapport entre le manque d’enseignants et de moyens, d’une part, et l’arrêt des cours et le saccage systématique de ces mêmes moyens, d’autre part; entre l’indigence du niveau scolaire en France et la cause palestinienne ou encore la fonte de la banquise.

Pour la mobilisation du 17, les organisateurs avaient élargi le mouvement aux syndicats, gilets jaunes et à tous ceux voulant dénoncer la « vie chère »; une manifestation en somme des plus classiques, voire rituelle pour un mois d’octobre gaulois. Mais le lendemain, le monde entier regardait, médusé, les images du New York Times ou de la China Central Television montrant une France ayant basculé dans le chaos. Et tous de s’interroger sur la fièvre dévastatrice qui s’est emparée du pays.

Sous les pavés, la panique

Oui bien sûr, on peut pointer des soucis de gestion, comme certaines pancartes brandies dans les cortèges, telles que le manque d’enseignants ou les emplois du temps déséquilibrés. Mais là n’est pas le vrai problème. Soyons sérieux, ce genre d’aménagements se résout toujours en interne par l’administration de l’établissement. La cause n’est pas non plus le manque d’argent : à eux seuls, les ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur concentrent 119 milliards pour 2026, soit 25% du budget de l’État, ce qui est considérable.

Le vrai problème, c’est la peur panique qui tenaille la jeune génération. Elle sent les autorités faibles et désemparées devant la faillite indéniable de leur modèle économique, social et moral : celui de l’État-providence datant de l’après-guerre. En effet, les dernières décennies ont été marquées par un chômage structurel ou, du moins, une importante précarité de l’emploi; par une dette abyssale de l’État dont les jeunes vont immanquablement hériter, par l’incapacité des pouvoirs publics à maîtriser les frontières et à garantir la sécurité physique des citoyens; par un déclassement généralisé dans le niveau scolaire, la production ou encore le prestige diplomatique. « Tout ce qu’on veut, c’est un avenir », lâche timidement une jeune fille devant le lycée Condorcet de Lens, où un élève a eu une main arrachée en ramassant une grenade assourdissante. Place de la Bastille, une autre tient un écriteau représentant un paquet de Marlboro dont les lettres ont été modifiées pour écrire « Mal barrés ». Au-delà du calembour, ce sont des paroles très fortes qu’il faut savoir entendre, et non les balayer d’un « c’est une génération de glandus [sic] avachis derrière leurs écrans ».

Il y a certes trop de temps passé devant les écrans (à cet égard, il n’est pas interdit aussi de s’interroger sur le rôle des parents de temps à autre), mais ce refuge dans les écrans est aussi le symptôme de la peur viscérale d’un avenir moins peuplé de promesses que d’angoisses. D’ailleurs, la plateforme Parcoursup est le symbole de ce trou noir, de ce néant d’algorithmes abscons qui leur est proposé en guise de futur. En outre, quand bien même ils parviendraient à s’inscrire dans la filière souhaitée, même la réussite dans les études n’est plus aujourd’hui le gage d’avoir une situation, ni simplement d’être à l’abri du besoin. A longueur d’année, on assiste au ballet des médecins, infirmiers, pompiers, policiers, avocats, enseignants, agriculteurs… tous témoignant de leurs aléas législatifs et économiques.

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La génération de 1968 percevait elle aussi une certaine défaite intérieure de ses aînés. A l’époque, ces derniers avaient été autant humiliés par l’occupation allemande que sidérés par la barbarie démontrée par les hommes au cours des deux guerres mondiales. Dans son ultime conférence donnée à Vienne en 1935, le philosophe Edmund Husserl affirmait que « la pire chose qui pourrait arriver à l’Europe, c’est d’être lasse ». C’était pourtant bien le cas des pères en 1968, et c’est celui de nombre d’entre eux aujourd’hui; ils sont accablés d’impôts, de paperasse bureaucratique, pris en étau entre les réglementations bruxelloises et la concurrence internationale à bas coût qui ont ravagé l’économie française; enfin, ils ont été achevés par la crise du Covid et la flambée des prix de l’énergie. Et, comme à chaque fois, la faillite des pères suscite le désarroi des fils, donc leur révolte.

Ainsi, les revendications lycéennes vont bien au-delà de problèmes de budget ou d’intendance. C’est un véritable cri du cœur d’une génération saisie d’une panique existentielle. Comme souvent avec les jeunes, elle cherche la confrontation avec une autorité qu’elle perçoit défaillante, mais qu’elle a besoin de tester pour se rassurer.

Ceci posé, une ambiguïté demeure quant au mouvement et elle tient à la diversité de ses sources. En effet, au récit national remontant au vingtième siècle, se surimpose une ligne narrative plus récente, puisqu’elle commence en 2005 dans les banlieues et obéit à une logique très éloignée.

Convergence des luttes ou apologie de la sédition ?

Comme le regrettait l’homme d’affaires Michel-Edouard Leclerc sur Cnews, « il y a des casseurs qui gâchent la revendication du mouvement étudiant, il y a de la récupération politique ».  Et, avec lui, on ne peut que constater le profit tiré par certains du désordre entourant les manifestations étudiantes pour répandre le chaos et s’attaquer à l’autorité de l’État et de ses représentants.

Plus grave, ces individus s’en prennent délibérément aux symboles de l’État, dans une logique de surenchère qui n’a plus aucun lien avec les demandes lycéennes et va jusqu’à menacer la paix civile. Hélas, ces agissements ne datent pas du mois de septembre. Depuis les émeutes de banlieue de 2005, la situation n’a fait qu’empirer : insécurité dans les établissements allant jusqu’à l’assassinat de Samuel Paty en 2020 et de Dominique Bernard en 2023. Depuis une vingtaine d’années, tout événement, même festif, tel que la Saint Sylvestre ou des rencontres sportives, est le prétexte à un déchaînement de violence dans le centre des grandes villes. Et il en va de même pour les récentes manifestations étudiantes.

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Ces dernières semaines, de l’avis même du Premier ministre, on a assisté à une « violence inédite », avec 149 personnels de l’Éducation nationale et 1934 policiers et gendarmes blessés, dont 997 pour la seule journée du 17 octobre. En amont de la manifestation, l’influenceur Rayan PSN avait appelé à rien de moins que la « warzone » et au recrutement de « chefs d’émeute », tandis que son acolyte avait évoqué un nouveau Bataclan.

Sous couvert de « convergence des luttes », des forces politiques encouragent la sédition et la guerre civile. « Saint-Denis, capitale de la résistance et de la convergence des luttes ! », se réjouissait Bally Bagayoko en réaction à la venue de Greta Thunberg. Il poursuivait : « solidarité, justice sociale et climatique ». Bien évidemment, tout cela n’a aucun sens et ce n’est pas en molestant des enseignants qu’on aidera les pingouins.

L’édile de Saint-Denis va encore plus loin dans la provocation, justifiant dans deux déclarations les 29 septembre et 1er octobre le recours à la violence. Ce qui ne l’empêche pas, dans une mise en scène grotesque, de se placer en défenseur de la jeunesse en faisant mine de protéger des lycéens (qui le dépassent d’une tête !) contre des policiers aussi placides qu’interloqués. Des images qui ont fait le tour du monde.

Des élèves bloquent l’accès au lycée technique Frédéric Bartholdi en Seine-Saint-Denis, le 28 septembre 2026. Le maire Bally Bagayoko a été aperçu tout sourire face aux fauteurs de trouble dans des vidéos très commentées © Frederic MUNSCH/SIPA

A ces attitudes factieuses inadmissibles, a fortiori de la part d’élus, s’ajoute un islamisme d’atmosphère. Ce sont les drapeaux palestiniens, le keffieh de Greta, la statue de Jeanne d’Arc voilée à Toulouse, une petite pancarte aperçue devant le lycée Colbert à Paris exigeant de « s’occuper de nos profs au lieu de s’occuper de nos voiles ». En outre, à Meyzieu, la statue d’Arnaud Beltrame, égorgé par un terroriste qui avait pris en otage un supermarché, a été vandalisée; le vandale a jugé bon d’en rayer l’inscription « islamisme » et d’y ajouter le graffiti NTM. Dans le Loiret, trois adolescents seront prochainement jugés pour apologie publique d’actes de terrorisme après la diffusion d’une vidéo prise devant le lycée François Villon de Beaugency, où ils reprenaient la chanson d’un rappeur faisant référence à Mohamed Merah et Salah Abdeslam. Autant de signaux qui font dire à la chercheuse au CNRS spécialiste des Frères musulmans Florence Bergeaud-Blackler que, dans les manifestations lycéennes, « l’ingérence islamiste est l’éléphant au milieu de la pièce. »

A la manœuvre, on ne s’étonne pas de retrouver LFI. Le 6 octobre, son chef Jean-Luc Mélenchon encourageait la zizanie en s’enthousiasmant que le « signal [était] donné de la jonction des forces. » Par ailleurs, selon le JDD, des cadres LFI auraient distribué des tracts pour élargir la fronde, comme au lycée Robespierre d’Arras. Quant à la fine équipe composée des députés Louis Boyard, Gabrielle Cathala et Antoine Léaument, on pouvait compter sur eux pour galvaniser les petits bourgeois sur les barricades d’Assas et de Sciences Po. Enfin, à Nantes, des journalistes de Cnews ont raconté avoir échappé de peu à un lynchage par des meneurs de LFI, ne devant leur salut qu’à un restaurateur qui les a mis à l’abri dans son arrière-cour.

On le voit donc, les mots d’ordre partisans et étrangers ont relégué aux oubliettes les légitimes demandes des lycéens. Utilisés, bousculés et parfois blessés dans les cortèges par les casseurs, ces derniers ont fini par être oubliés. Le 17 octobre, avant même que les cortèges de manifestants ne se soient élancés, la rue a été investie par ceux qui voulaient substituer le chaos et une revanche identitaire à la France et à son histoire.

L’État est donc confronté à une double menace, celle de la pérennité de son modèle à réinventer et celle des attaques d’éléments factieux rêvant de faire table rase du glorieux passé français pour imposer, c’est selon, la charia ou la Terreur d’un Robespierre. On ne sortira pas de cette impasse sans renoncer à nombre de dogmes de cette société à la dérive. Mais ce n’est pas aux lycéens qu’incombe cette tâche. Pour l’heure, il va leur falloir être réalistes; non pas demander l’impossible, comme en 1968, mais simplement retourner en cours.



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Raphaëlle Auclert est spécialiste d’histoire slave. Elle enseigne à l’Institut catholique d’Etudes supérieures de La Roche-sur-Yon.

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