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Faut-il dépoussiérer l’ENA ?

ena loiseau ecole du pouvoir

Coup de balai dans l’énarchie « L’ENA prépare sa révolution » annonce carrément Le Figaro étudiant  en titre d’une interview exclusive de Nathalie Loiseau, la nouvelle directrice d’école. Pour cette « diplomate littéraire et féministe », il n’est plus question de coller à l’étiquette galvaudée de l’énarque aux dents longues, affamé de prestige et dévoré d’ambition, formaté et arriviste, celle d’une «école du pouvoir »[1. Du nom de la série d’Arte retraçant l’épopée de quelques membres anonymisés de la promotion Voltaire.], à l’image de la trop célèbre promotion Voltaire. Las. Faute d’expurger le vénal arrivisme des âmes, on veut « dépoussiérer » l’institution, dixit Loiseau. Il faut la « moderniser » pour qu’elle puisse former des « collaborateurs » efficaces et performants. Bref, face à l’énarchophobie montante, édulcorer un peu plus l’école, afin qu’elle devienne une école de commerce parmi d’autres.
Mais le recours à l’idéologie managériale pour révolutionner l’administration n’est pas une idée neuve : Jacques Mandrin – pseudonyme collectif de Jean-Pierre Chevènement, Didier Motchane et Alain Gomez – en parlait déjà en 1967 dans L’Énarchie ou les Mandarins de la société bourgeoise : « Cessant de se vouloir missionnaire d’un service public dont il délaisse le discours au profit de la rhétorique moderniste du « management », l’énarque est souvent devenu et souhaite parfois devenir un cadre comme beaucoup d’autres.»  Ce reniement des racines jacobines, s’il était donc déjà en germe dès les années 60, se veut aujourd’hui de plus en plus décomplexé. Le « paradis d’Allah des fonctionnaires »  (Mandrin) manque de plus en plus de raison d’être. À mesure que la mystique planificatrice de la raison d’Etat, invoquée par les fondateurs, qu’ils s’appellent De Gaulle, Thorez ou Debré, perd son sens, c’est le monde de l’entreprise qui devient le nouveau totem de la fabrique à mandarins.
À cet égard, il est éclairant de lire le bilan 2012 du jury de l’ENA, où le changement de cap est assumé avec une franchise presque déconcertante : « renonçant définitivement aux questions de culture générale, nous avons décidé d’évaluer », entre autres « aptitudes managériales » : la « résistance au stress » des candidats, leur aptitude au « leadership » et  leur « sens de l’innovation ». Au diable les humanités forcément poussiéreuses, ne parlons même pas du  savoir-faire qui n’a jamais été un critère pour diriger ses semblables : ce qui compte aujourd’hui, c’est le « savoir-être ». Un spécialiste des ressources humaines a même été intégré au jury, pour repérer avec l’œil infaillible du chasseur de têtes les futurs « managers publics ». Après tout, l’Etat, c’est comme une grosse entreprise, non ? Néanmoins, histoire de se distinguer d’HEC, on accordera également de l’importance au « devoir de loyauté sans complaisance ni servilité et une adhésion profonde à la déontologie des fonctionnaires » dont on cherche vainement la substance.
Mandrin écrivait déjà « plus qu’une école, l’ENA est un concours », Loiseau le dit carrément : ce n’est « plus un examen mais un recrutement », et l’on recherche des « têtes bien faites plutôt que bien pleines ». Pour les sélectionner, on remplace désormais la culture générale par des « mises en situations » afin de tester  « la valeur et la loyauté des candidats » : « Vous êtes stagiaire dans une ambassade. Un soir, vous êtes conviés à un dîner important avec des hauts représentants. À votre table, vous êtes assis à côté de la femme d’un ambassadeur qui vous fait du pied pendant le dîner. Que faites-vous ? » N’en doutons pas, pour savoir réagir dans ces cas-là, un coaching en self-control est bien plus utile que la lecture de La Princesse de Clèves !
Mais, attention, les membres du jury sont lucides, et ils déplorent- avec une nuance de fatalisme – le manque de candidats « issus de la diversité » (sociale, ethnique ?), ainsi que le « taux (désespérément bas) de féminisation »( 28.75%). Malgré des efforts acharnés d’ouverture, les promotions sont incurablement gangrénées par des légions de têtards blancs à lunette.
Sous la pluie d’une double critique, l’école de la haute administration essuie des feux croisés. D’un côté, la gauche culturelle pétrie de bourdieuseries lui reproche de fabriquer une élite d’héritiers bourgeois, qui, forts de leur triple capital économique, social et culturel, passent directement des grands lycées parisiens aux couloirs des ministères, en passant par la case IEP. De l’autre, la droite libérale déplore le bureaucratisme d’une institution désespérément hexagonale qui ne prépare pas suffisamment les futurs cadres aux enjeux de la mondialisation.
Comme le relevait Jean-Claude Michéa dans L’enseignement de l’ignorance (Climats, 1999), cette double critique épouse les intérêts du capitalisme libéral et de la culture de marché, véritable ruban de Moebius dont les deux faces, entrepreneuriale et égalitariste, produisent des managers délestés de tout héritage. Vieille rengaine que celle qui reproche à l’ENA d’être « une vieille idée scoute » arrimée à une conception poussiéreuse de l’intérêt général. Si seulement c’était vrai…

*Photo : L’école du Pouvoir, Arte.

Écoutes : C’est fini, Obama gentil…

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barack obama snowden

Alors que Barack Obama enchaîne à Berlin et Soweto les discours sur les grandes conquêtes des droits de l’Homme, l’Europe découvre avec stupéfaction que son allié le plus proche profite de ses installations otaniennes pour l’espionner et mieux la diviser. José Manuel Barroso, Herman van Rompuy et Catherine Ashton ne semblent toujours pas y croire et n’ont pas réagi.  Deux ans après l’affaire WikiLeaks et quelques mois après la manipulation de l’attentat de Benghazi, la rocambolesque cavale d’Edward Snowden, quelque part entre Moscou, Cuba et Quito, vient faire un peu plus la lumière sur la diplomatie Obama. Une politique étrangère tout en contraste avec la décennie Bush de l’après 11 septembre.
Après les deux mandats de Georges W. Bush, intellectuels, journalistes et diplomates européens ont accueilli la présidence Obama comme on attend le messie. Il est vrai que la guerre en Irak avait tenu une place importante, tant dans la campagne américaine que dans l’opinion européenne. Et Obama avait promis le retrait des troupes.
Ce qui fut chose faite. D’abord en Irak, et finalement en Afghanistan. Obama le pacifiste, le prix Nobel de la Paix a tenu ses promesses. L’Amérique guerrière et belliqueuse se retire, elle renoue avec le multilatéralisme des années Clinton…
Ce serait toutefois oublier que la fermeture maintes et maintes fois annoncée du centre pénitentiaire off-shore de Guantanamo perdure et nargue les lecteurs du Monde Diplomatique comme ceux du Courrier international. Lesquels croyaient peut-être passer de l’ombre à la lumière le 4 novembre 2008. Une ombre au tableau qui se cumule avec un emploi massif des drones en Somalie, au Yémen, au Pakistan, au Soudan… A faire rosir de jalousie Condoleeza Rice. Une manière de faire la guerre, certes un peu lâche, mais bien plus redoutable que les coûteux programmes de nation-building et de démocratisation civilisatrice des années Bush.
Aussi l’image d’un Président Obama indécis, faible et pacifiste, que l’on dépeint volontiers ici et là, est troublée. Peut être parce que notre cerveau est formaté par la dichotomie un peu niaise faucon/colombe qui se superpose à l’opposition républicain/démocrate dans bon nombre de commentaires sur la politique américaine. Une fable animalière avec, du côté des méchants, les faucons unilatéraux Georges W. Bush, Donald Rumsfeld et Dick Cheney. Autrement dit les républicains et les néoconservateurs. Et du côté des gentils, les pacifistes multilatéraux Barack Obama, Joe Biden et Hillary Clinton, en gros le camp démocrate. Un manichéisme que l’on aime dénoncer en Amérique mais finalement si français… Dans cette fable, pas de place pour Colin Powell, Robert Gates ou Susan Rice.
Ce manichéisme à la peau dure, résiste aux faits les plus évidents de l’Histoire. Jimmy Carter, avec son redoutable conseiller Zbigniew Bzrezinski, a souvent symbolisé le pacifisme béat alors qu’il a entamé une nouvelle ère de glaciation américano-soviétique et mis fin à la détente patiemment construite à la fin des années 60 par l’équipe républicaine de Richard Nixon et Henry Kissinger.  De même la prudence de la diplomatie de Bush père, y compris en Irak, a contrasté avec l’arrogance de Bill Clinton au Kosovo, notamment face à son homologue russe, Boris Eltsine.
Barack Obama, qui est probablement un des présidents américains les plus intelligents et les plus cultivés depuis Nixon, s’inscrit dans la même démarche weberienne que son illustre prédécesseur. Celle d’une politique réaliste qui sépare l’éthique de conviction individuelle de l’éthique de responsabilité collective de l’Homme d’Etat. Seul le froid calcul des conséquences détermine si l’action à mener est morale ou non. Le calcul en Syrie étant clairement négatif, Barack Obama freine autant que possible les ardeurs du Congrès, lui même sous pression des différents lobbies interventionnistes.
Cette approche conséquentialiste est à l’opposé de celle de G. W. Bush. Ce dernier, guidé par ses émotions et ses croyances, n’hésitait pas à partir en croisade un peu partout au Moyen-Orient. A rebours de cette politique à courte vue, Obama a initié un « reset » des relations américano-russe, pour briser une coalition possible entre Pékin et Moscou. Il a voulu réaffirmer l’alliance avec le Japon, les Philippines, l’Australie et le Vietnam par « un mouvement de pivot » vers le Pacifique de l’armée américaine. Un renforcement de l’encerclement naval de la Chine mené tout en maintenant un dialogue avec Pékin en Corée du Nord ou à Taïwan.
Au cours des printemps arabes, certains ont dit que l’Amérique d’Obama a été honteusement passive, à la remorque de la France et du Royaume-Uni en Libye et aujourd’hui en Syrie. D’autres ont déploré que le Département d’Etat ait semblé également indifférent au règlement du conflit israélo-palestinien. Une indifférence qui, en réalité, est une forme de prudence dont les nations européennes feraient bien de s’inspirer y compris en Iran ou Obama cherche à tout prix une solution politique. Au Pakistan, la diplomatie américaine est plus méfiante que sous la présidence du général Musharraf mais elle n’hésite pas à négocier avec les talibans lorsque c’est nécessaire.
Si la diplomatie très soft d’Obama est davantage axée sur le département d’État et la CIA que sur le Pentagone elle n’est donc pas pour autant plus pacifique qu’une autre. Elle est seulement plus habile et plus efficace. Obama a renoncé à déployer ses troupes un peu partout dans le monde, mais il n’a pas pour autant renoncé à la sécurité des américains et à la domination de l’Amérique sur le monde. Quitte à placer ses grandes oreilles aux quatre coins de la toile planétaire et à mettre sur écoute l’humanité entière.

*Photo : Barack Obama.

Politique pénale : pour un consensus républicain

andre vallini ps insecurite

Causeur. D’une manière générale, quelle est votre vision du rôle de la prison ?
André Vallini[1. Avocat de profession, André Vallini est sénateur et président du Conseil général de l’Isère. En 2006, il a remarquablement présidé la commission parlementaire sur  l’affaire d’Outreau (avec son rapporteur l’UMP Philippe Houillon). Il était en charge de la justice dans la campagne Hollande.].Le premier rôle de la prison, c’est de protéger la société contre celui qui est considéré comme dangereux et qu’il faut mettre hors d’état de nuire. La privation de liberté a aussi une fonction punitive que je ne veux pas minorer. La punition est nécessaire. Mais elle doit aussi être un temps utile où on prépare le détenu à sa vie d’après. En effet, si les délinquants, a fortiori les criminels, doivent être punis aussi sévèrement que nécessaire, encore faut-il que leur mise à l’écart puisse les conduire sur le chemin de la rédemption, ou pour rester laïque, de la réintégration dans la société.
Dans la réforme en cours de préparation, la prison aura-t-elle toujours les missions que vous lui assignez ?
Si nous voulons être compris des quartiers populaires et des banlieues, où se trouvent les premières victimes de la délinquance, nous devons tenir un discours très clair : aucun délit, même le moins grave, ne doit échapper à une sanction car le facteur majeur de la récidive est, nous le savons tous, le sentiment d’impunité. Pour autant, l’enfermement n’est pas toujours la punition la plus efficace, notamment pour les primo-délinquants. Ne vaut-il pas mieux leur demander de réparer leur faute ? Les travaux d’intérêt général ne sont à cet égard pas assez développés.
Cette position tranche avec l’irénisme d’une partie de la gauche et des médias qui présentent volontiers les voyous comme des victimes…[access capability= »lire_inedits »]
Je le dis tout net : l’opinion publique en a assez qu’on lui explique pourquoi des délinquants sont devenus délinquants. Certes, la délinquance a des facteurs économiques, sociologiques ou sociaux : chômage de masse, précarité, échec scolaire, économie souterraine, urbanisme dégradé. Et nous devons les prendre en compte pour traiter les racines du mal et pas uniquement ses symptômes. Mais face à l’électorat, notamment populaire, si vous relativisez la responsabilité des délinquants, vous donnez le sentiment que vous cherchez à les excuser.
Cela signifie-t-il qu’il faille mentir au peuple ?
Au contraire, il faut avoir un discours de vérité pour rappeler qu’à conditions de vie équivalentes, avec les mêmes problèmes dans les mêmes quartiers, les uns deviennent délinquants, d’autres non. Certains se lèvent tôt, prennent le bus (quand il existe) pour aller travailler et être payés au SMIC, pendant que d’autres se lèvent à midi, traînent toute la journée, et le soir trafiquent de la drogue pour gagner en une soirée ce que celui qui s’est levé à 6 heures va gagner en un mois…
Ce qui nous amène à la question très sensible de la Justice des mineurs. Vous avez appelé le Président de la République à revenir aux principes de l’ordonnance de 1945, mais le mineur de 2013 est-il le même que celui de 1945 ?
Nicolas Sarkozy disait : « Un adolescent aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui de 1945, ne serait-ce que physiquement, il est beaucoup plus grand. » Ce critère de la différence de taille est stupide et, si je suis d’accord avec Nicolas Sarkozy pour dire que les adolescents ont changé, c’est dans le sens inverse de ce qu’il prétend. Ceux d’aujourd’hui sont confrontés à des risques bien plus grands que ceux des années 1950 : ils sont exposés du matin au soir – et parfois du soir au matin – à des images de violence, de sexe, et d’argent-roi. À quoi il faut ajouter les défaillances de l’Éducation nationale et la crise de la cellule familiale : du coup, ceux qui devraient leur inculquer des repères ne sont pas toujours au rendez-vous. C’est pourquoi les principes protecteurs de l’ordonnance de 1945 doivent être maintenus : primauté de l’éducatif sur le répressif, juridiction spécialisée, atténuation de la peine.
Croyez-vous vraiment que cet « humanisme » est efficace face à des jeunes caïds, capables de violence gratuite et privés de tout repère, comme vous l’avez souligné ?
Les « jeunes caïds » dont vous parlez doivent être pris en charge, dans des structures spécialisées dotées d’un encadrement strict comme les centres éducatifs fermés, qui donnent souvent de bons résultats, ou les établissements pénitentiaires pour mineurs. Cela nécessite beaucoup de moyens, mais c’est la seule façon de les remettre sur le droit chemin.
Y a-t-il une vision de gauche et une vision de droite de la Justice ?
Si le clivage droite/gauche est pertinent sur les questions fiscales ou sociales, en matière pénale, en revanche, nous devrions être d’accord puisque nous avons le même objectif : la sécurité des Français. Une approche dépassionnée de ces questions, sans idéologie du côté de la gauche ni démagogie du côté de la droite, pourrait faire émerger un consensus républicain en faveur d’une politique pénale à la fois efficace et respectueuse des principes fondamentaux. À condition de renoncer aux postures qui donnent bonne conscience aux uns, et aux impostures qui rapportent des voix aux autres.
Pendant la campagne de François Hollande, vous étiez chargé des questions de Justice et de laïcité. Qu’avez-vous pensé de l’arrêt de la Cour de cassation sur Baby Loup ?
La Cour de cassation a mis en lumière une lacune juridique : il faut donc modifier la législation. Quand la loi sur la burqa a été présentée à l’Assemblée, j’ai beaucoup réfléchi avant, finalement, de refuser de la voter. Aujourd’hui, je le regrette. À vouloir être trop démocrate, j’en oubliais d’être d’abord républicain. Certains principes, comme la laïcité ou l’égalité des hommes et des femmes, font partie de notre corpus à la fois constitutionnel et culturel. Si on veut vivre en France, on doit se conformer à ces principes.[/access]

*Photo : Parti socialiste. 

Mosco, his girlfriend and his cat

La presse anglaise étonnera toujours le monde. Voilà que le  Sunday Time et le Daily Mail ont expliqué à leurs lecteurs que Pierre Moscovici avait complètement changé d’image de notre côté de la Manche, grâce à sa charmante compagne et son chat. Ces deux journaux britanniques décrivent un homme terne, ennuyeux -pour ne pas dire chiant- qui, par la grâce d’une rencontre avec une jeune femme, serait aujourd’hui un homme très en vue, accédant à une notoriété et une popularité étonnantes. Reconnaissons que cette information extraordinaire n’était pas parvenue jusqu’à nous. En lisant ces articles, je me suis rappelé d’un autre papier, paru il y a quelques semaines dans L’Est Républicain, consacré à la fiancée de notre ministre des Finances. Député de Montbéliard, ce dernier avait fait sa rencontre au Stade Bonal, antre du FC Sochaux, ce qui rend ce couple très sympathique aux yeux de votre serviteur. Chercheuse en philo, franc-comtoise et supportrice du FCSM, Marie-Charline Pacquot présente en effet des qualités incontestables. Et dans l’ER, justement, elle avait décidé de livrer un peu de son quotidien avec son ministre de compagnon, de trente ans son aîné. Outre leur passion commune pour la littérature dont Pierre peut parler à sa dulcinée jusqu’au bout de la nuit, un autre personnage émerge dans ce récit, le chat Hamlet. C’est ce félin distingué, dont le nom rappelle l’un des plus illustres  personnages de la littérature anglaise, qui aurait donc révolutionné l’image de Pierre Moscovici, l’arrachant à son destin de « Juppé de Montbé ». Par quel mystère les sujets de Sa Majesté ont-ils appris avant nous que Pierre et Marie-Charline, flanqués de Hamlet, pouvaient désormais légitimement disputer à Victoria et David Beckham le titre de couple le plus glamour du monde occidental, ouvrant à notre grand argentier les portes de l’Elysée dans un avenir plus proche qu’on ne le croit habituellement ? Ce mystère, je ne suis pas parvenu à le percer. Que celle ou celui qui est en possession d’informations en la matière[1. Agents de la NSA compris.] écrive à la rédaction de Causeur, qui me transmettra. 

NSA : L’Europe est moins victime que coupable

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« Comme d’habitude, nous ne ferons rien ». Cette phrase de Claude Cheysson, ministre des Affaires Étrangères de François Mitterrand au moment de l’instauration de l’état de guerre en Pologne en décembre 1981 pourrait tout à fait être prononcée aujourd’hui par les dirigeants européens, malgré le chœur d’indignation hypocrite entendu à la suite des dernières révélations d’Edward Snowden, relatives à l’espionnage de l’Union Européenne et de ses pays membres mis en place par les États-Unis.
Comment peut-on jouer les étonnés ? Depuis près de soixante-dix ans, l’Occident s’en est remis à la puissance américaine et à son parapluie. La construction européenne a accouché d’un nain stratégique, incapable de protéger ce qui lui reste de puissance économique. François Hollande, aussi crédible avec ses coups de menton que lorsqu’il annonce la baisse du chômage ? Manuel Barroso dont la fermeté vis-à-vis des États-Unis trouvera ses limites dans les discussions (déjà entamées) pour trouver son golden point de chute après son départ de la Commission ? Daniel Cohn-Bendit qui a goûté à tous les râteliers, mais avec une constante, se faire le fourrier de la « concurrence libre et non faussée » ? David Cameron, dernier représentant d’une dynastie des toy poodles de la Maison Blanche ? Bien sûr, qu’ils savaient, ou en tout cas s’en doutaient. Leurs protestations surjouées sont à peu près aussi crédibles que les promesses d’éclaircissements du Grand Frère Obama. Nonobstant leurs drastiques lois antitabac, les États-Unis nous enfumeront, et tout continuera comme avant. Il y a plusieurs raisons à cela.
Tout d’abord parce qu’éthique et politique font chambre à part depuis toujours et pour assez longtemps encore. Tant pis pour les doux rêves d’Edward Snowden. Voilà comment il a expliqué son geste,  dans une interview au Guardian : « Je ne veux pas vivre dans une société qui fait ce genre de choses. Je ne veux pas vivre dans un monde où tout ce que je fais et dit est enregistré. Ce n’est pas une chose avec laquelle je veux vivre ou que je veux supporter.  (…) Mon seul but est d’informer le public sur ce qui a été fait en son nom et ce qui est fait contre lui. » Cette belle appréciation morale se fracasse sur les réalités géopolitiques et géostratégiques. Qui peut sérieusement contester aux États-Unis le choix de mettre en place les outils destinés à préserver leur prééminence voire leur hégémonie ? De toute façon, ils l’ont toujours fait. Le réalisme, voire le cynisme font en général bon ménage avec la direction d’un État, avec la raison d’État. On peut sourire, lorsque l’on voit Obama aller se recueillir dans la cellule de Robben Island, en se rappelant que les USA, comme d’ailleurs  la France, ont longtemps soutenu l’apartheid. Il n’y avait pas que Jean-Marie Le Pen pour qualifier Mandela de terroriste, n’est-ce pas Mme Thatcher? À cette époque, les plus sûrs alliés de Mandela et de l’ANC étaient l’Union soviétique et Cuba…  Mais il y aura du monde aux obsèques de Madiba, beaucoup de monde.
Alors, je n’aimerais pas être à la place d’Edgar Snowden. Le sort des «lanceurs d’alerte » n’est en général pas enviable. Souvenons-nous de ces déserteurs de la Wehrmacht qui  avaient traversé les lignes le 21 juin 1941 pour prévenir l’URSS de l’agression imminente et que Staline avait fait fusiller comme provocateurs. La plupart des Américains considèrent Snowden comme un traître. Il a beaucoup d’amis  proclamés aujourd’hui de par le monde. Les rangs seront peut-être plus clairsemés demain.
Ensuite, puisque les protestations indignées seront à l’évidence sans effet, que faudrait-il faire? Malheureusement, rien, c’est  désormais trop tard.  Depuis plus de quinze ans, les États-Unis ont mis en place un système mondial de surveillance et de contrôle généralisé.  Ils se sont dotés, en bons réalistes, des moyens des cyberguerres qui s’annoncent. Les Russes et les Chinois, font probablement la même chose, mais pas avec les mêmes moyens.
«Ce système politico-industriel, technoscientifique et médiatique américain a mis en place depuis quinze ans un dispositif de prise de pouvoir qui se comporte aujourd’hui comme une Bastille imprenable »[1. Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin. Article publié sur Facebook le 11 juin 2013]. Celui-ci reposerait, d’après les spécialistes, sur deux fondements.
D’abord, la mise en mémoire globale, dans le centre de l’Utah géré par la NSA, de toutes les données  « ciblées » recueillies par des systèmes d’espionnage mis en place depuis des années. Mais aussi, l’ensemble des informations personnelles et économiques qui circulent dans les réseaux numériques mises par les milliards d’utilisateurs de l’Internet. Les informations  peuvent être piratées, mais, elles sont en général fournies par tous les grands opérateurs Facebook, Skype, Google, qui sont tous américains…
Ensuite, «les bases de données ainsi mémorisées sont dorénavant lues et analysées, non par des opérateurs humains qui en seraient incapables, mais par des programmes logiciels développés à partir de milliards de dollars de contrats par des entreprises de haute technologie spécialisées dans la recherche et le contrôle. »[2. Ibid.] Voilà le Big Brother, le vrai.
Et bien sûr, tout ceci au service de la république impériale, sur le terrain de la guerre économique ou sur d’autres champs d’affrontements. Avec le terrorisme pour parapluie.
Riposter, changer le rapport de force? Avons-nous les milliards et la volonté politique?
À l’époque de la guerre froide, la France s’était dotée de la force de frappe. Travail commencé par la IVe République et terminé par de Gaulle. Pour lutter, l’Europe d’aujourd’hui (à 28),  dispose de l’austérité, de l’euro et de Manuel Barroso. Cela risque de faire un peu juste.  Reste la méthode Cohn-Bendit : « si les Américains continuent, il faudra aller en justice… ». Voilà la solution ! Merci Dany !
La naïveté ou le moralisme n’empêchant pas le panache, on terminera par un petit salut à Julian Assange, Bradley Mannings et Edward Snowden. En leur souhaitant sincèrement bonne chance.

*Photo : European Council.

Il n’y a pas de justice people, Jean-Pierre Raffarin !

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jean pierre raffarin

Même quand Jean-Pierre Raffarin m’énerve, je l’aime bien.
Ancien Premier ministre, il se laisse aller parfois à un peu de vérité et délivre, mine de rien, des messages qui ne sont pas toujours dénués de sens.
Quand, par exemple, il déclare que « Sarkozy nourrit son énergie de l’antisarkozysme« , qu’Anne Hidalgo « est à fond alors que NKM a encore beaucoup de réserves » et qu’il a cette intuition que la politique de Nicolas Sarkozy était plus appréciée que sa personne alors que c’est l’inverse pour François Hollande, il me semble qu’il fait preuve de lucidité et qu’il échappe aux banalités sentencieuses proférées parfois quand il répugne à s’engager (Le Parisien).
Depuis quelque temps, Jean-Pierre Raffarin s’obstine, sans doute parce que la formule lui a plu et qu’il y tient, à dénoncer « la peopolisation de la justice » et « l’orchestration » des affaires.
Il énonce très précisément ceci quand il est questionné « sur ces politiques beaucoup cités dans des affaires judiciaires, Tapie, Guéant, Cahuzac, Sarkozy » : « Ce spectacle judiciaire est affligeant et démobilisant. Il occupe toute la scène nationale… Je vois bien la manœuvre qui consiste à salir tout le monde. On est dans une peopolisation de la justice, et tout est orchestré comme un spectacle« .
Cette salve va plaire évidemment à tous ceux qui soupçonnent la justice d’inventer les affaires qu’elle poursuit et d’être responsable du bruit médiatique qui entoure certaines d’entre elles.
Surtout, elle aurait ce pouvoir inouï d’imposer son rythme à l’univers politique et d’extraire de son carquois, à son gré, selon un tempo qui lui serait propre, des flèches à l’encontre de la gauche ou de la droite ou même, pire, destinées à combattre un seul camp et à protéger l’autre. Elle aurait de l’emprise sur le cours du temps et saurait faire se téléscoper miraculeusement les avancées judiciaires et les aléas politiques !
Qu’un reproche aussi absurde puisse naître dans le cerveau d’un responsable politique d’expérience montre à quel point la justice peut susciter de fantasmes et se voir prêter une influence redoutable et une capacité d’initiative hors du commun. Pour une institution qui n’est qu’une autorité, c’est beaucoup d’honneur !
Ce qui est mal compris, et parfois mal analysé, est l’impression qui est donnée depuis le mois de mai 2012. Tout ce qui est survenu sur le plan judiciaire, dans l’espace public et médiatique à partir de l’élection de François Hollande, à l’exception des turpitudes de Jérôme Cahuzac, n’a pas trouvé sa source au cours de ces derniers douze mois mais dans le quinquennat précédent.
Ce qui laisse croire à Jean-Pierre Raffarin, et sans doute à d’autres, que la justice « orchestre » ou « peopolise » résulte de l’avancement concomitant de plusieurs procédures « sensibles », à leur accélération technique qui tient probablement à une plus grande liberté laissée aux juges d’instruction.
D’ailleurs, penchons-nous sur cette expression de « peopolisation » qu’affectionne l’ancien premier ministre de Jacques Chirac.
Je n’imagine pas un instant qu’il puisse faire le grief aux magistrats instructeurs les plus en vue à cause de la nature de leurs dossiers de s’abandonner à la vanité médiatique alors que tout démontre au contraire qu’aussi bien à Paris qu’à Bordeaux, les plus réputés comme les moins connus cultivent une discrétion exemplaire qui paradoxalement leur a parfois été reprochée. On les déteste bavards et extravertis mais on ne les souhaite pas non plus murés.
Si on veut bien faire preuve de bonne foi et donc tenter de mieux appréhender les ressorts de la justice dans ses rapports avec les médias et les pouvoirs, il faut accepter que la peopolisation arrive souvent de manière indirecte et fortuite.
Elle est créée par les politiques qui par exemple s’en prennent aux juges plus que par ceux-ci qui n’en peuvent mais. Henri Guaino, notamment, a beaucoup fait, et tristement, pour la peopolisation en insultant Jean-Michel Gentil à plusieurs reprises et de la sorte il a évidemment placé ce magistrat au centre d’un débat public auquel, député, il était le seul à aspirer.
Je pourrais multiplier les exemples pour faire valoir que la sérénité légitimement exigée des juges n’est le plus souvent troublée que par les immixtions intempestives, au-delà de l’exercice normal de l’information, du contrôle, des voies de recours et de la vigilance citoyenne, de journalistes, d’avocats, de politiques et de citoyens plus soucieux de mettre le feu que de favoriser une administration tranquille de la justice.
Quant à ces personnalités citées qui « seraient salies » parce que « la manœuvre serait de salir tout le monde », cette assertion n’a pas l’ombre d’un fondement.
Qu’il y ait toujours eu, dans le domaine pénal, une justice plus spectaculaire que l’autre pour plusieurs motifs, notamment celui de la qualité des mis en cause, est une évidence et cette banalité explique aussi pourquoi naturellement la lumière rejaillit sur tel magistrat plutôt que sur tel autre. Que les médias s’attachent tout particulièrement à ces dossiers relève également d’un constat facile à opérer quotidiennement.
D’une part, ces procédures ne sont pas nées de rien et se rapportent à des données qui sont parvenues au niveau judiciaire grâce aux mécanismes de l’Etat de droit. Les magistrats recueillent en aval ce qui en amont a été accompli, fomenté ou soupçonné. Ils n’inventent pas, ils récoltent, instruisent puis jugent.
D’autre part, à côté de ces péripéties judiciairement et médiatiquement éclatantes – il y en a eu beaucoup ces dernières semaines -, existe une autre justice discrète, compétente, efficace je l’espère, qui accomplit sa tâche. Ce n’est pas parce qu’on ne parle pas d’elle et qu’on n’écrit pas sur les dossiers qu’elle traite qu’elle ne constitue pas un énorme et très utile contrepoids à la justice people inévitable et qui apparemment avance à bride abattue.
Que Jean-Pierre Raffarin veuille bien se lasser de ce concept parce qu’il est faux et ne correspond à rien de concret.
Il avait déjà, à propos de Nicolas Sarkozy, souligné qu’il fallait « arrêter la chasse ». C’était la même idée et la même erreur.
La justice n’invente pas le gibier. Elle s’occupe de lui, éventuellement le poursuit quand il s’est égaré ou qu’on l’a traîné sur ses terres.
Belle mission sans orchestration ni peopolisation.

*Photo : UMP. 

Damas n’est pas Bagdad

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irak syrie assad

Au fil des mois, le visage du conflit syrien se métamorphose à un rythme effrayant. Comment qualifier une guerre qui a fait au moins cent mille morts en deux ans, et qui déverse des flots de réfugiés dans toute la région, comme une hémorragie incoercible ?
Au milieu de ce concert d’incertitudes, une chose est sûre : comparer cet affrontement armé aux printemps arabes n’a plus aucun sens puisqu’il ne s’agit plus d’une révolution mais d’une guerre civile. On pourrait certes lire la situation syrienne à l’aune des événements qu’a connu l’Irak sous Saddam Hussein : un dictateur baasiste, une minorité religieuse qui accapare le pouvoir, une influence étrangère (Iran, Hezbollah, Qatar, Turquie), l’utilisation d’armes chimiques contre la population civile, des attentats… et des palabres  sans fin du Conseil de sécurité de l’ONU.
Ceci dit, sur bien des points, le conflit syrien se distingue de l’histoire irakienne récente.  D’élément déstabilisateur, l’Iran est devenu soutien du pouvoir en place contre une grande partie de la population. Quant aux attentats et aux enlèvements, ils sont moins la conséquence d’opérations dirigées de l’étranger que les effets collatéraux du pourrissement d’un affrontement politique. Autre différence, le dictateur syrien regagne du terrain là où Saddam Hussein avait été écrasé par les troupes américaines en quelques semaines au printemps 2003.
C’est donc à travers un miroir déformant que la partie syrienne reflète la situation irakienne passée. Ce conflit hybride essaime malheureusement dans toute la région comme si un virus ciblait dans chaque pays les points névralgiques. Au Liban, cela ravive les rancœurs historiques et oblige les partis politiques à poser la question du rôle joué par le Hezbollah  et les salafistes comme relais d’acteurs étrangers.
En Turquie, l’ingérence du gouvernement dans cette crise fait l’objet de vives critiques, ce qui fragilise la position d’Erdogan comme acteur régional incontournable (sans parler de la contestation sociale grandissante…).  À Bagdad, le conflit syrien engendre une recrudescence d’attentats perpétrés par des terroristes libres de circuler entre les deux pays. De l’autre côté du Golan, en Israël, le virus syrien a de fait rouvert la frontière et place le pays dans une situation surréaliste d’aide aux réfugiés syriens. Le seul pays apparemment épargné par la contamination semble la Jordanie mais elle risque de se transformer en un immense camp de réfugiés une fois encore. L’équilibre politique et social de chaque Etat de la région  se trouve donc menacé par les effets  d’un conflit externe.
Face à ce cataclysme à bas bruit, les réponses de la communauté internationale – si tant est que cette notion ait un sens – semblent bien timorées. Les solutions habituelles ne fonctionneront pas dans ce conflit d’un nouveau genre. Il faudrait faire preuve d’imagination et d’audace, autant dire que distribuer des traitements contre les effets du gaz sarin n’en est pas la meilleure illustration. Pis, le moindre début d’accord entre la Russie et les pays occidentaux achoppe sur la question du maintien au pouvoir de Bachar Al-Assad, entraînant le report de la conférence Genève-2 aux calendes grecques ! Contre tous les pronostics, l’ultime mutation de la guerre syrienne pourrait bien contribuer à maintenir le pouvoir actuel en place pour de longues années. Avis aux diplomates : il serait fort utile d’intégrer cette éventualité aux négociations diplomatiques sous peine de voir la Syrie et ses voisins se transformer progressivement en un immense champ de ruines…

*Photo : FreedomHouse2.

Où va la liberté d’expression ?

liberte expression justice

« Un droit que l’on n’exerce pas est un droit qui meurt. Une liberté dont on oublie le prix est une liberté en péril » Benoîte Groult (Ainsi soit-elle)
Il y a une aggravation des atteintes à la liberté d’expression. Un homme s’est élevé contre une exposition humainement controversée au musée du Jeu de Paume. Il y téléphone puis envoie un mail pour manifester sa désapprobation. Dès le lendemain, il est convoqué par la police criminelle, mis en garde à vue, son appartement est perquisitionné ! La garde à vue, devant l’absence de dossier, est levée dans la journée.
Donc envoyer un mail de réprobation serait devenu un délit. Que le musée porte plainte lorsqu’il est menacé est normal mais qu’il alerte les forces de l’ordre pour délit d’opinion, cela s’appelait autrefois dénonciation calomnieuse. D’autant que le mail incriminé ne semble comporter aucune menace physique. Dès lors, comment la police fut-elle avertie ? Il n’y a que deux solutions : soit les autorités françaises agissent comme l’administration américaine et pirate tout le monde, soit le musée fait de la délation. La garde à vue ayant été rapidement levée, j’ai la faiblesse de croire que la police a été instrumentalisée par l’apparence de sérieux d’un musée, et n’a pas analysé les pièces car elle n’a pas pu même imaginer cette dérive. Il reste à espérer qu’elle a porté l’affaire devant le parquet et que celui-ci ne la glissera pas sous ses plinthes…
Bien sûr, il y a la question controversée de la partie « death » de l’exposition présentant en résistants des membres d’organisations paramilitaires violentes  qui s’étaient fait exploser au milieu de passants anonymes dans des bus, des restaurants, des lieux publics. Qu’il y a-t-il de commun avec ces attitudes meurtrières et la guerre de Jean Moulin et les résistants qui, eux, n’avaient pour objectifs que les objectifs militaires d’un ordre assassin prédateur de la liberté d’expression ? Et voilà qu’une philosophe de l’art veut à tout prix cautionner cette assimilation et, ignorant le sort les victimes, couvre le terrorisme à défaut d’en faire l’apologie. Pas d’interrogation pour les foyers des victimes. Finalement, il se trouve que la liberté d’expression n’est pas ici, mais vient de là où ces photos ont été faites, là où les visiteurs de l’exposition savent qui sont les sinistres personnages vedettes de cette artiste arabe israélienne… Une consigne ministérielle enjoignant à apporter l’information manquante n’a pas été respectée. Jeu de paume, jeu de vilain : tout juste y trouve-t-on une note précisant que les légendes sont de l’artiste… une belle façon de se dégager de toute responsabilité.
À Paris, on n’inquiète pas les néo-apologistes irrespectueux des circulaires étatiques, on met en garde à vue les indignés… pardon, ceux qui manifestent leur désapprobation. Le seul martyr mort en opération est la liberté d’expression assassinée au nom d’une prétendue liberté d’expression. Les oignons pleurent-ils aussi quand on les coupe ?
Ceci intervient dans un climat pour le moins curieux autour de la liberté d’expression et de la défense des valeurs de la démocratie. Et le phénomène n’est pas nouveau. En matière de valeurs abandonnées : les Darfouris laissés aux fureurs d’un président poursuivi par la Cour Pénale Internationale, les Tibétains oubliés, les Syriens progressivement englués dans une situation de peste ou de choléra par les tergiversations occidentales, les Touaregs démocrates du MNLA sacrifiés au dogme de l’intangibilité des frontières héritées du colonialisme, colonialisme qu’au demeurant nous haïssons, etc… Le monde est plein du silence brisé par les cris des suppliciés. Laissons en paix les tyrans et les massacreurs, commerçons.
Pour la liberté d’expression, les affaires deviennent nombreuses. Impossible de défendre la laïcité de la crèche Baby Loup installée dans « les quartiers », la justice ayant annulé le licenciement d’une employée qui décide de porter le voile. Un jeune manifestant, Nicolas, pour lequel je n’ai pas de sympathie particulière et parce qu’il se lève contre un projet gouvernemental et refuse, sans violence, la dispersion et un prélèvement ADN, est arrêté puis condamné à deux mois ferme! Des manifestations non autorisées sont légion, des casseurs ne sont pas appréhendés ou condamnés avec sursis voire relaxés. En Tunisie, les Femen sont libérées, en France Nicolas est enfermé.
Sur la contestation d’un reportage pour le moins douteux d’événements qui auraient aboutis à la mort du jeune Al-Dura au carrefour de Netzarim, au terme d’un incroyable marathon judiciaire de treize ans, la Cour de cassation, contre l’avis de son avocat général, « annule la relaxe de Karsenty au motif que la cour d’appel n’avait pas à demander les rushs du reportage, car il appartient au prévenu d’apporter les preuves de sa bonne foi en vertu de ce qu’il savait au moment des accusations proférées ». On ne peut donc demander à ce que la justice s’éclaire… Mais on dit que le cabinet conseil de France Télévisions est celui du compagnon de la Garde des Sceaux, cela fait désordre.
Un nouveau jugement condamne donc Philippe Karsenty pour diffamation à l’encontre de France Télévisions et son reporter (qui n’avait pas plus de preuves dans son reportage puisqu’absent des lieux). La condamnation n’infirme en rien les propos de Karsenty : la télévision publique allemande ARD en 2002 et 2009 affirmait la manipulation, des journalistes indiscutables à la vision des fameux rushs n’ont vu ni agonie insupportable de l’enfant ni marque de sang… les quinze balles alléguées dans le corps devaient être cautérisantes, hémostatiques.
Et il y a l’affaire du « mur des cons » (photos de personnalités politiques, intellectuelles ou journalistiques dites de droite) découvert par hasard et révélée par un journaliste d’abord anonyme. Au Syndicat de la magistrature (SM), on juge avant de juger. L’information est publiée et immédiatement le Syndicat national des journalistes (SNJ) apporte son soutien syndicaliste au SM sans se soucier ni du devoir ni de la liberté d’information… Les faits devraient être très tus. La présidente du SM, Françoise Martres, évoque une action de potaches. Notre liberté dépend donc des jeux de membres potaches d’un syndicat qui avait appelé à voter Hollande au second tour. Mais le scandale est là, la Garde des Sceaux (toujours la même) saisit le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qui se déclare incompétent… Evidemment. Il renvoie les uns et les autres à leurs responsabilités. Que croyez-vous qu’il arriva devant ce dévoiement ? Le SNJ-CGT obtient de la direction de France 3 que Clément Weill-Raynal soit entendu par une commission de discipline. Pourtant, aucun des représentants siégeant au sein de ce tribunal d’exception n’a voté pour une mise à pied. La chaîne a interdit de travail celui qui accomplit sa mission d’informer. De fait, celui-là était fondé à diffuser discrètement l’information hors son employeur qui fut le dernier média à la révéler… Il n’y eut à l’annonce de la sanction aucune indignation, le SM a discrètement fait disparaitre son « mur des cons ». Circulez, il n’y a rien à voir et rien à dire.
Dans ces conditions, rien d’étonnant qu’une manifestation contre l’exposition au Jeu de Paume soit, pour « cause de menaces », reportée du 16 au 30 juin.
Il n’est pas pensable que nos responsables élus et ministres aient une tentation despotique, ils ont juste la certitude de détenir la vérité. Mais toutes les tyrannies ont eu cette certitude. La crainte du risque d’un subreptice glissement à la pensée unique par défaut de valeurs et de volonté, par l’abandon du raisonnable est saine, le doute est un courage.

*Photo : brianjmatis.

Le destin final de toute économie liberticide

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Le plus surprenant pour moi, lors de mon dernier séjour à Lausanne, fut de me retrouver dans ma chambre d’hôtel en compagnie d’Ayn Rand. Non pas de son cadavre en putréfaction – elle est décédée en 1982 – mais d’un extrait de son essai : The Capitalism, The Unknow Ideal. Il n’y a guère qu’en Suisse que la direction d’un Palace se soucie de la culture économique de ses hôtes…. Je lus donc scrupuleusement le chapitre qui m’était destiné : « Le destin final de toute économie liberticide » et le résumai en l’actualisant.
Ayn Rand évoque Colbert, le principal conseiller de Louis XIV, souvent désigné comme l’un des premiers étatistes modernes. Il était convaincu que la régulation gouvernementale pouvait engendrer la prospérité nationale. Le résultat fut plus que discutable. Colbert n’était pas plus un ennemi des affaires que ne l’est notre gouvernement actuel. Il interrogea un groupe d’industriels sur ce que l’État pouvait faire de mieux pour l’économie de la France. Un industriel nommé Legendre lui répondit : «  Laissez-nous faire ! «  Il lui expliqua que l’  » aide  » gouvernementale au monde du travail est aussi désastreuse que la persécution politique et que la seule manière pour un gouvernement d’être utile à la prospérité de tous est de ne pas s’en mêler. Ayn Rand ne pouvait qu’approuver cet homme soutenant qu’il n’y a pas de différence dans le destin final de toutes les économies liberticides, quelles que soient les justifications du liberticide. Pour une raison évidente : l’intelligence humaine ne fonctionne pas sous la contrainte. Une arme braquée sur la tempe tue toute initiative.
Je songeai avant de m’endormir que François Hollande, s’il ne voulait pas laisser une trace identique à celle de Colbert dans l’Histoire, serait bien avisé de prendre en compte le point de vue d’un Legendre des temps modernes, s’il en est un, qui pourrait lui donner le même conseil immortel en un seul mot :  » Dérégulez !  » Mais je songeais aussi que ce serait peine perdue, car il n’y a qu’une seule chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est l’esclavage, surtout si on parvient à les convaincre que c’est au nom de la justice et du respect de leurs droits que l’État va resserrer son étau fiscal, administratif et judiciaire. À la manière de Colbert, manière qu’il définissait lui-même ainsi non sans humour : « L’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. » Reconnaissons à François Hollande l’art d’être passé maître dans cet exercice périlleux.

La gauche naïve, c’est fini!

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Causeur. Outre vos mandats électifs, vous êtes depuis longtemps le spécialiste « Justice » du PS – et un candidat naturel au poste de garde des Sceaux.  Que vous a inspiré l’affaire du « mur des cons » ?
André Vallini[1. Avocat de profession, André Vallini est sénateur et président du Conseil général de l’Isère. En 2006, il a remarquablement présidé la commission parlementaire sur  l’affaire d’Outreau (avec son rapporteur l’UMP Philippe HOuillon). Il était en charge de la justice dans la campagne Hollande.]. Audiard aurait répondu que c’est une « affaire à la con »… Plus sérieusement, il faut rappeler que, dans un local syndical, les militants peuvent dire ce qu’ils ont envie de dire et afficher ce qu’ils souhaitent afficher. Certes, pour des magistrats, il y a des façons plus judicieuses de s’exprimer, mais c’est leur liberté ! Ce qui m’a choqué, en fait, c’est la présence de photos de parents dont les enfants ont été violés et assassinés. Ces parents ont certes des positions tranchées qui vont à l’encontre de celles du Syndicat de la magistrature (SM), mais c’est aussi leur liberté et je pense que le Syndicat aurait pu leur exprimer ses regrets. Cela dit, avec 30% des voix lors des élections professionnelles, le SM est loin d’être majoritaire. Et si ses adhérents ont le droit de revendiquer leurs opinions politiques, nous devons faire confiance à leur éthique pour rendre la justice en toute impartialité.

Justement, on dirait que, pour eux, ceux qui ne partagent pas leurs opinions sont des salauds, des cons, ou les deux. Or, cette conception binaire du monde reste celle d’une partie de la gauche….
La gauche a, c’est vrai, souvent tendance à « diaboliser » ses adversaires. Sur le mariage gay, on aurait évité beaucoup de dérapages en respectant les opposants de bonne foi, sans chercher à les ridiculiser, ce qui ne pouvait qu’aboutir à les radicaliser.
Revenons à nos juges et à leur pouvoir. Il est difficile de ne pas penser que le juge Gentil voulait « se faire » Sarkozy…
En l’occurrence, le juge Gentil travaille sur le dossier Bettencourt avec deux autres magistrats. Et en admettant même qu’il ait voulu « se faire »  Sarkozy, comme vous dites, il eut fallu que ses deux collègues fussent dans le même état d’esprit. J’ajoute que l’ancien président a pu user des voies de recours, car au-dessus du juge d’instruction, il y a la chambre de l’instruction de la cour d’appel. En fait, il est très difficile pour un magistrat d’« abattre » un homme politique si le dossier est vide. Et heureusement ![access capability= »lire_inedits »]
Sauf que la chambre de l’instruction invalide très rarement les décisions des juges. Si on en croit Me Kiejman (voir page 50), elle devrait être réformée…
Il faut effectivement lui donner les moyens de consacrer le temps nécessaire aux dossiers, pour éviter qu’elle ne soit qu’une chambre d’enregistrement, comme ce fut le cas dans l’affaire d’Outreau.
La gauche dénonce volontiers les entraves à l’indépendance de la Justice. François Hollande, pour sa part, a déclaré : « Je veux une Justice indépendante, mais pas trop. » Est-ce une bonne formule ?
D’abord, concernant l’indépendance, on pense surtout aux affaires politico-judiciaires, qui défrayent la chronique mais ne représentent qu’une partie marginale de l’activité judiciaire. Ensuite, il faut toujours distinguer les magistrats du siège, qui jugent, de ceux du parquet, qui poursuivent. Les premiers sont statutairement indépendants et inamovibles et personne, sauf de manière ponctuelle et marginale, ne songe à remettre en cause leur indépendance.
Mais c’est l’indépendance du parquet qui est l’objet de toutes les polémiques…
Depuis la Révolution française, le pouvoir a toujours essayé de mettre son nez dans le fonctionnement de la Justice par le biais du parquet. C’est seulement en 1997 que le gouvernement Jospin s’est interdit de donner au parquet des instructions individuelles de nature à dévier, entraver ou ralentir le cours de la Justice. Cette pratique vertueuse était inscrite dans la loi « chancellerie-parquet » dont je fus le rapporteur à l’Assemblée nationale en 1998. Mais Jacques Chirac l’a bloquée car il n’était pas certain de pouvoir faire adopter la révision constitutionnelle nécessaire.
Faut-il, aujourd’hui, remettre cet ouvrage de la gauche sur le métier ?
La loi qui est en discussion interdira les instructions individuelles mais permettra au ministre de la Justice de donner des directives de politique pénale aux magistrats. Chaque procureur devra rendre compte de leur application et, chaque année, le ministre de la Justice devra faire de même devant le Parlement. La République, une et indivisible, doit être administrée, y compris sur le plan pénal, par le gouvernement sous le contrôle du Parlement.
Est-ce une position majoritaire ?
J’espère que oui, même si certains magistrats rêvent d’un parquet totalement livré à lui-même et, qu’à l’inverse, chez les politiques, il y a sans doute des nostalgiques d’un parquet aux ordres…
Le soupçon de politisation n’est pas le seul ingrédient de l’insatisfaction des citoyens. Beaucoup pensent que leur Justice ne les protège pas contre la délinquance et le crime. Pensez-vous qu’il existe un problème de sécurité ou qu’il s’agit simplement d’un « sentiment d’insécurité » ?
Le « sentiment d’insécurité », c’est ce qu’invoquait la gauche il y a vingt ans ! C’est ce que je faisais moi-même en 1993, pendant la campagne pour les législatives, alors que, dans toutes mes réunions, les gens me parlaient de « sécurité ». Ce déni du réel est aujourd’hui révolu : dans une société de plus en plus violente qui génère des problèmes croissants d’insécurité, la gauche doit être d’une clarté et d’une fermeté totales.
Dans ce cas, pourquoi ne pas donner aussi des directives aux juges du siège par le biais des peines-planchers ?
Je sais bien que, dans notre pays, on révère publiquement Montesquieu tout en admirant secrètement Napoléon, mais la séparation des pouvoirs est un principe intangible sur lequel il faut être intransigeant.
Je vous rappelle que les peines-planchers ont été approuvées par le Conseil constitutionnel…
Elles n’ont été approuvées que grâce à la possibilité d’y déroger inscrite dans la loi. Pour autant, les magistrats du siège ont vécu cette réforme comme une marque de défiance et une volonté de limiter leur marge d’appréciation. De fait, quand ils refusent d’appliquer la peine-plancher, les juges doivent motiver ce choix, ce qui alourdit leur travail. Mieux vaut leur faire confiance pour apprécier au cas par cas la peine que mérite celui qui leur est présenté.
Il n’est pas certain que l’opinion apprécie ce signal, alors que seule une faible proportion des délinquants doit répondre de ses actes, qu’une proportion encore plus faible est condamnée, et que nombre de condamnés n’effectuent même pas leur peine !
Il y a, c’est vrai, un « paquet » de 80 000 peines non exécutées. Cet engorgement pose un vrai problème de crédibilité à l’institution judiciaire et alimente le sentiment d’impunité des voyous qui révolte les citoyens honnêtes. À juste titre ![/access]

Faut-il dépoussiérer l’ENA ?

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ena loiseau ecole du pouvoir

ena loiseau ecole du pouvoir

Coup de balai dans l’énarchie « L’ENA prépare sa révolution » annonce carrément Le Figaro étudiant  en titre d’une interview exclusive de Nathalie Loiseau, la nouvelle directrice d’école. Pour cette « diplomate littéraire et féministe », il n’est plus question de coller à l’étiquette galvaudée de l’énarque aux dents longues, affamé de prestige et dévoré d’ambition, formaté et arriviste, celle d’une «école du pouvoir »[1. Du nom de la série d’Arte retraçant l’épopée de quelques membres anonymisés de la promotion Voltaire.], à l’image de la trop célèbre promotion Voltaire. Las. Faute d’expurger le vénal arrivisme des âmes, on veut « dépoussiérer » l’institution, dixit Loiseau. Il faut la « moderniser » pour qu’elle puisse former des « collaborateurs » efficaces et performants. Bref, face à l’énarchophobie montante, édulcorer un peu plus l’école, afin qu’elle devienne une école de commerce parmi d’autres.
Mais le recours à l’idéologie managériale pour révolutionner l’administration n’est pas une idée neuve : Jacques Mandrin – pseudonyme collectif de Jean-Pierre Chevènement, Didier Motchane et Alain Gomez – en parlait déjà en 1967 dans L’Énarchie ou les Mandarins de la société bourgeoise : « Cessant de se vouloir missionnaire d’un service public dont il délaisse le discours au profit de la rhétorique moderniste du « management », l’énarque est souvent devenu et souhaite parfois devenir un cadre comme beaucoup d’autres.»  Ce reniement des racines jacobines, s’il était donc déjà en germe dès les années 60, se veut aujourd’hui de plus en plus décomplexé. Le « paradis d’Allah des fonctionnaires »  (Mandrin) manque de plus en plus de raison d’être. À mesure que la mystique planificatrice de la raison d’Etat, invoquée par les fondateurs, qu’ils s’appellent De Gaulle, Thorez ou Debré, perd son sens, c’est le monde de l’entreprise qui devient le nouveau totem de la fabrique à mandarins.
À cet égard, il est éclairant de lire le bilan 2012 du jury de l’ENA, où le changement de cap est assumé avec une franchise presque déconcertante : « renonçant définitivement aux questions de culture générale, nous avons décidé d’évaluer », entre autres « aptitudes managériales » : la « résistance au stress » des candidats, leur aptitude au « leadership » et  leur « sens de l’innovation ». Au diable les humanités forcément poussiéreuses, ne parlons même pas du  savoir-faire qui n’a jamais été un critère pour diriger ses semblables : ce qui compte aujourd’hui, c’est le « savoir-être ». Un spécialiste des ressources humaines a même été intégré au jury, pour repérer avec l’œil infaillible du chasseur de têtes les futurs « managers publics ». Après tout, l’Etat, c’est comme une grosse entreprise, non ? Néanmoins, histoire de se distinguer d’HEC, on accordera également de l’importance au « devoir de loyauté sans complaisance ni servilité et une adhésion profonde à la déontologie des fonctionnaires » dont on cherche vainement la substance.
Mandrin écrivait déjà « plus qu’une école, l’ENA est un concours », Loiseau le dit carrément : ce n’est « plus un examen mais un recrutement », et l’on recherche des « têtes bien faites plutôt que bien pleines ». Pour les sélectionner, on remplace désormais la culture générale par des « mises en situations » afin de tester  « la valeur et la loyauté des candidats » : « Vous êtes stagiaire dans une ambassade. Un soir, vous êtes conviés à un dîner important avec des hauts représentants. À votre table, vous êtes assis à côté de la femme d’un ambassadeur qui vous fait du pied pendant le dîner. Que faites-vous ? » N’en doutons pas, pour savoir réagir dans ces cas-là, un coaching en self-control est bien plus utile que la lecture de La Princesse de Clèves !
Mais, attention, les membres du jury sont lucides, et ils déplorent- avec une nuance de fatalisme – le manque de candidats « issus de la diversité » (sociale, ethnique ?), ainsi que le « taux (désespérément bas) de féminisation »( 28.75%). Malgré des efforts acharnés d’ouverture, les promotions sont incurablement gangrénées par des légions de têtards blancs à lunette.
Sous la pluie d’une double critique, l’école de la haute administration essuie des feux croisés. D’un côté, la gauche culturelle pétrie de bourdieuseries lui reproche de fabriquer une élite d’héritiers bourgeois, qui, forts de leur triple capital économique, social et culturel, passent directement des grands lycées parisiens aux couloirs des ministères, en passant par la case IEP. De l’autre, la droite libérale déplore le bureaucratisme d’une institution désespérément hexagonale qui ne prépare pas suffisamment les futurs cadres aux enjeux de la mondialisation.
Comme le relevait Jean-Claude Michéa dans L’enseignement de l’ignorance (Climats, 1999), cette double critique épouse les intérêts du capitalisme libéral et de la culture de marché, véritable ruban de Moebius dont les deux faces, entrepreneuriale et égalitariste, produisent des managers délestés de tout héritage. Vieille rengaine que celle qui reproche à l’ENA d’être « une vieille idée scoute » arrimée à une conception poussiéreuse de l’intérêt général. Si seulement c’était vrai…

*Photo : L’école du Pouvoir, Arte.

Écoutes : C’est fini, Obama gentil…

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barack obama snowden

barack obama snowden

Alors que Barack Obama enchaîne à Berlin et Soweto les discours sur les grandes conquêtes des droits de l’Homme, l’Europe découvre avec stupéfaction que son allié le plus proche profite de ses installations otaniennes pour l’espionner et mieux la diviser. José Manuel Barroso, Herman van Rompuy et Catherine Ashton ne semblent toujours pas y croire et n’ont pas réagi.  Deux ans après l’affaire WikiLeaks et quelques mois après la manipulation de l’attentat de Benghazi, la rocambolesque cavale d’Edward Snowden, quelque part entre Moscou, Cuba et Quito, vient faire un peu plus la lumière sur la diplomatie Obama. Une politique étrangère tout en contraste avec la décennie Bush de l’après 11 septembre.
Après les deux mandats de Georges W. Bush, intellectuels, journalistes et diplomates européens ont accueilli la présidence Obama comme on attend le messie. Il est vrai que la guerre en Irak avait tenu une place importante, tant dans la campagne américaine que dans l’opinion européenne. Et Obama avait promis le retrait des troupes.
Ce qui fut chose faite. D’abord en Irak, et finalement en Afghanistan. Obama le pacifiste, le prix Nobel de la Paix a tenu ses promesses. L’Amérique guerrière et belliqueuse se retire, elle renoue avec le multilatéralisme des années Clinton…
Ce serait toutefois oublier que la fermeture maintes et maintes fois annoncée du centre pénitentiaire off-shore de Guantanamo perdure et nargue les lecteurs du Monde Diplomatique comme ceux du Courrier international. Lesquels croyaient peut-être passer de l’ombre à la lumière le 4 novembre 2008. Une ombre au tableau qui se cumule avec un emploi massif des drones en Somalie, au Yémen, au Pakistan, au Soudan… A faire rosir de jalousie Condoleeza Rice. Une manière de faire la guerre, certes un peu lâche, mais bien plus redoutable que les coûteux programmes de nation-building et de démocratisation civilisatrice des années Bush.
Aussi l’image d’un Président Obama indécis, faible et pacifiste, que l’on dépeint volontiers ici et là, est troublée. Peut être parce que notre cerveau est formaté par la dichotomie un peu niaise faucon/colombe qui se superpose à l’opposition républicain/démocrate dans bon nombre de commentaires sur la politique américaine. Une fable animalière avec, du côté des méchants, les faucons unilatéraux Georges W. Bush, Donald Rumsfeld et Dick Cheney. Autrement dit les républicains et les néoconservateurs. Et du côté des gentils, les pacifistes multilatéraux Barack Obama, Joe Biden et Hillary Clinton, en gros le camp démocrate. Un manichéisme que l’on aime dénoncer en Amérique mais finalement si français… Dans cette fable, pas de place pour Colin Powell, Robert Gates ou Susan Rice.
Ce manichéisme à la peau dure, résiste aux faits les plus évidents de l’Histoire. Jimmy Carter, avec son redoutable conseiller Zbigniew Bzrezinski, a souvent symbolisé le pacifisme béat alors qu’il a entamé une nouvelle ère de glaciation américano-soviétique et mis fin à la détente patiemment construite à la fin des années 60 par l’équipe républicaine de Richard Nixon et Henry Kissinger.  De même la prudence de la diplomatie de Bush père, y compris en Irak, a contrasté avec l’arrogance de Bill Clinton au Kosovo, notamment face à son homologue russe, Boris Eltsine.
Barack Obama, qui est probablement un des présidents américains les plus intelligents et les plus cultivés depuis Nixon, s’inscrit dans la même démarche weberienne que son illustre prédécesseur. Celle d’une politique réaliste qui sépare l’éthique de conviction individuelle de l’éthique de responsabilité collective de l’Homme d’Etat. Seul le froid calcul des conséquences détermine si l’action à mener est morale ou non. Le calcul en Syrie étant clairement négatif, Barack Obama freine autant que possible les ardeurs du Congrès, lui même sous pression des différents lobbies interventionnistes.
Cette approche conséquentialiste est à l’opposé de celle de G. W. Bush. Ce dernier, guidé par ses émotions et ses croyances, n’hésitait pas à partir en croisade un peu partout au Moyen-Orient. A rebours de cette politique à courte vue, Obama a initié un « reset » des relations américano-russe, pour briser une coalition possible entre Pékin et Moscou. Il a voulu réaffirmer l’alliance avec le Japon, les Philippines, l’Australie et le Vietnam par « un mouvement de pivot » vers le Pacifique de l’armée américaine. Un renforcement de l’encerclement naval de la Chine mené tout en maintenant un dialogue avec Pékin en Corée du Nord ou à Taïwan.
Au cours des printemps arabes, certains ont dit que l’Amérique d’Obama a été honteusement passive, à la remorque de la France et du Royaume-Uni en Libye et aujourd’hui en Syrie. D’autres ont déploré que le Département d’Etat ait semblé également indifférent au règlement du conflit israélo-palestinien. Une indifférence qui, en réalité, est une forme de prudence dont les nations européennes feraient bien de s’inspirer y compris en Iran ou Obama cherche à tout prix une solution politique. Au Pakistan, la diplomatie américaine est plus méfiante que sous la présidence du général Musharraf mais elle n’hésite pas à négocier avec les talibans lorsque c’est nécessaire.
Si la diplomatie très soft d’Obama est davantage axée sur le département d’État et la CIA que sur le Pentagone elle n’est donc pas pour autant plus pacifique qu’une autre. Elle est seulement plus habile et plus efficace. Obama a renoncé à déployer ses troupes un peu partout dans le monde, mais il n’a pas pour autant renoncé à la sécurité des américains et à la domination de l’Amérique sur le monde. Quitte à placer ses grandes oreilles aux quatre coins de la toile planétaire et à mettre sur écoute l’humanité entière.

*Photo : Barack Obama.

Politique pénale : pour un consensus républicain

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andre vallini ps insecurite

andre vallini ps insecurite

Causeur. D’une manière générale, quelle est votre vision du rôle de la prison ?
André Vallini[1. Avocat de profession, André Vallini est sénateur et président du Conseil général de l’Isère. En 2006, il a remarquablement présidé la commission parlementaire sur  l’affaire d’Outreau (avec son rapporteur l’UMP Philippe Houillon). Il était en charge de la justice dans la campagne Hollande.].Le premier rôle de la prison, c’est de protéger la société contre celui qui est considéré comme dangereux et qu’il faut mettre hors d’état de nuire. La privation de liberté a aussi une fonction punitive que je ne veux pas minorer. La punition est nécessaire. Mais elle doit aussi être un temps utile où on prépare le détenu à sa vie d’après. En effet, si les délinquants, a fortiori les criminels, doivent être punis aussi sévèrement que nécessaire, encore faut-il que leur mise à l’écart puisse les conduire sur le chemin de la rédemption, ou pour rester laïque, de la réintégration dans la société.
Dans la réforme en cours de préparation, la prison aura-t-elle toujours les missions que vous lui assignez ?
Si nous voulons être compris des quartiers populaires et des banlieues, où se trouvent les premières victimes de la délinquance, nous devons tenir un discours très clair : aucun délit, même le moins grave, ne doit échapper à une sanction car le facteur majeur de la récidive est, nous le savons tous, le sentiment d’impunité. Pour autant, l’enfermement n’est pas toujours la punition la plus efficace, notamment pour les primo-délinquants. Ne vaut-il pas mieux leur demander de réparer leur faute ? Les travaux d’intérêt général ne sont à cet égard pas assez développés.
Cette position tranche avec l’irénisme d’une partie de la gauche et des médias qui présentent volontiers les voyous comme des victimes…[access capability= »lire_inedits »]
Je le dis tout net : l’opinion publique en a assez qu’on lui explique pourquoi des délinquants sont devenus délinquants. Certes, la délinquance a des facteurs économiques, sociologiques ou sociaux : chômage de masse, précarité, échec scolaire, économie souterraine, urbanisme dégradé. Et nous devons les prendre en compte pour traiter les racines du mal et pas uniquement ses symptômes. Mais face à l’électorat, notamment populaire, si vous relativisez la responsabilité des délinquants, vous donnez le sentiment que vous cherchez à les excuser.
Cela signifie-t-il qu’il faille mentir au peuple ?
Au contraire, il faut avoir un discours de vérité pour rappeler qu’à conditions de vie équivalentes, avec les mêmes problèmes dans les mêmes quartiers, les uns deviennent délinquants, d’autres non. Certains se lèvent tôt, prennent le bus (quand il existe) pour aller travailler et être payés au SMIC, pendant que d’autres se lèvent à midi, traînent toute la journée, et le soir trafiquent de la drogue pour gagner en une soirée ce que celui qui s’est levé à 6 heures va gagner en un mois…
Ce qui nous amène à la question très sensible de la Justice des mineurs. Vous avez appelé le Président de la République à revenir aux principes de l’ordonnance de 1945, mais le mineur de 2013 est-il le même que celui de 1945 ?
Nicolas Sarkozy disait : « Un adolescent aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui de 1945, ne serait-ce que physiquement, il est beaucoup plus grand. » Ce critère de la différence de taille est stupide et, si je suis d’accord avec Nicolas Sarkozy pour dire que les adolescents ont changé, c’est dans le sens inverse de ce qu’il prétend. Ceux d’aujourd’hui sont confrontés à des risques bien plus grands que ceux des années 1950 : ils sont exposés du matin au soir – et parfois du soir au matin – à des images de violence, de sexe, et d’argent-roi. À quoi il faut ajouter les défaillances de l’Éducation nationale et la crise de la cellule familiale : du coup, ceux qui devraient leur inculquer des repères ne sont pas toujours au rendez-vous. C’est pourquoi les principes protecteurs de l’ordonnance de 1945 doivent être maintenus : primauté de l’éducatif sur le répressif, juridiction spécialisée, atténuation de la peine.
Croyez-vous vraiment que cet « humanisme » est efficace face à des jeunes caïds, capables de violence gratuite et privés de tout repère, comme vous l’avez souligné ?
Les « jeunes caïds » dont vous parlez doivent être pris en charge, dans des structures spécialisées dotées d’un encadrement strict comme les centres éducatifs fermés, qui donnent souvent de bons résultats, ou les établissements pénitentiaires pour mineurs. Cela nécessite beaucoup de moyens, mais c’est la seule façon de les remettre sur le droit chemin.
Y a-t-il une vision de gauche et une vision de droite de la Justice ?
Si le clivage droite/gauche est pertinent sur les questions fiscales ou sociales, en matière pénale, en revanche, nous devrions être d’accord puisque nous avons le même objectif : la sécurité des Français. Une approche dépassionnée de ces questions, sans idéologie du côté de la gauche ni démagogie du côté de la droite, pourrait faire émerger un consensus républicain en faveur d’une politique pénale à la fois efficace et respectueuse des principes fondamentaux. À condition de renoncer aux postures qui donnent bonne conscience aux uns, et aux impostures qui rapportent des voix aux autres.
Pendant la campagne de François Hollande, vous étiez chargé des questions de Justice et de laïcité. Qu’avez-vous pensé de l’arrêt de la Cour de cassation sur Baby Loup ?
La Cour de cassation a mis en lumière une lacune juridique : il faut donc modifier la législation. Quand la loi sur la burqa a été présentée à l’Assemblée, j’ai beaucoup réfléchi avant, finalement, de refuser de la voter. Aujourd’hui, je le regrette. À vouloir être trop démocrate, j’en oubliais d’être d’abord républicain. Certains principes, comme la laïcité ou l’égalité des hommes et des femmes, font partie de notre corpus à la fois constitutionnel et culturel. Si on veut vivre en France, on doit se conformer à ces principes.[/access]

*Photo : Parti socialiste. 

Mosco, his girlfriend and his cat

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La presse anglaise étonnera toujours le monde. Voilà que le  Sunday Time et le Daily Mail ont expliqué à leurs lecteurs que Pierre Moscovici avait complètement changé d’image de notre côté de la Manche, grâce à sa charmante compagne et son chat. Ces deux journaux britanniques décrivent un homme terne, ennuyeux -pour ne pas dire chiant- qui, par la grâce d’une rencontre avec une jeune femme, serait aujourd’hui un homme très en vue, accédant à une notoriété et une popularité étonnantes. Reconnaissons que cette information extraordinaire n’était pas parvenue jusqu’à nous. En lisant ces articles, je me suis rappelé d’un autre papier, paru il y a quelques semaines dans L’Est Républicain, consacré à la fiancée de notre ministre des Finances. Député de Montbéliard, ce dernier avait fait sa rencontre au Stade Bonal, antre du FC Sochaux, ce qui rend ce couple très sympathique aux yeux de votre serviteur. Chercheuse en philo, franc-comtoise et supportrice du FCSM, Marie-Charline Pacquot présente en effet des qualités incontestables. Et dans l’ER, justement, elle avait décidé de livrer un peu de son quotidien avec son ministre de compagnon, de trente ans son aîné. Outre leur passion commune pour la littérature dont Pierre peut parler à sa dulcinée jusqu’au bout de la nuit, un autre personnage émerge dans ce récit, le chat Hamlet. C’est ce félin distingué, dont le nom rappelle l’un des plus illustres  personnages de la littérature anglaise, qui aurait donc révolutionné l’image de Pierre Moscovici, l’arrachant à son destin de « Juppé de Montbé ». Par quel mystère les sujets de Sa Majesté ont-ils appris avant nous que Pierre et Marie-Charline, flanqués de Hamlet, pouvaient désormais légitimement disputer à Victoria et David Beckham le titre de couple le plus glamour du monde occidental, ouvrant à notre grand argentier les portes de l’Elysée dans un avenir plus proche qu’on ne le croit habituellement ? Ce mystère, je ne suis pas parvenu à le percer. Que celle ou celui qui est en possession d’informations en la matière[1. Agents de la NSA compris.] écrive à la rédaction de Causeur, qui me transmettra. 

NSA : L’Europe est moins victime que coupable

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snowden nsa ue

snowden nsa ue

« Comme d’habitude, nous ne ferons rien ». Cette phrase de Claude Cheysson, ministre des Affaires Étrangères de François Mitterrand au moment de l’instauration de l’état de guerre en Pologne en décembre 1981 pourrait tout à fait être prononcée aujourd’hui par les dirigeants européens, malgré le chœur d’indignation hypocrite entendu à la suite des dernières révélations d’Edward Snowden, relatives à l’espionnage de l’Union Européenne et de ses pays membres mis en place par les États-Unis.
Comment peut-on jouer les étonnés ? Depuis près de soixante-dix ans, l’Occident s’en est remis à la puissance américaine et à son parapluie. La construction européenne a accouché d’un nain stratégique, incapable de protéger ce qui lui reste de puissance économique. François Hollande, aussi crédible avec ses coups de menton que lorsqu’il annonce la baisse du chômage ? Manuel Barroso dont la fermeté vis-à-vis des États-Unis trouvera ses limites dans les discussions (déjà entamées) pour trouver son golden point de chute après son départ de la Commission ? Daniel Cohn-Bendit qui a goûté à tous les râteliers, mais avec une constante, se faire le fourrier de la « concurrence libre et non faussée » ? David Cameron, dernier représentant d’une dynastie des toy poodles de la Maison Blanche ? Bien sûr, qu’ils savaient, ou en tout cas s’en doutaient. Leurs protestations surjouées sont à peu près aussi crédibles que les promesses d’éclaircissements du Grand Frère Obama. Nonobstant leurs drastiques lois antitabac, les États-Unis nous enfumeront, et tout continuera comme avant. Il y a plusieurs raisons à cela.
Tout d’abord parce qu’éthique et politique font chambre à part depuis toujours et pour assez longtemps encore. Tant pis pour les doux rêves d’Edward Snowden. Voilà comment il a expliqué son geste,  dans une interview au Guardian : « Je ne veux pas vivre dans une société qui fait ce genre de choses. Je ne veux pas vivre dans un monde où tout ce que je fais et dit est enregistré. Ce n’est pas une chose avec laquelle je veux vivre ou que je veux supporter.  (…) Mon seul but est d’informer le public sur ce qui a été fait en son nom et ce qui est fait contre lui. » Cette belle appréciation morale se fracasse sur les réalités géopolitiques et géostratégiques. Qui peut sérieusement contester aux États-Unis le choix de mettre en place les outils destinés à préserver leur prééminence voire leur hégémonie ? De toute façon, ils l’ont toujours fait. Le réalisme, voire le cynisme font en général bon ménage avec la direction d’un État, avec la raison d’État. On peut sourire, lorsque l’on voit Obama aller se recueillir dans la cellule de Robben Island, en se rappelant que les USA, comme d’ailleurs  la France, ont longtemps soutenu l’apartheid. Il n’y avait pas que Jean-Marie Le Pen pour qualifier Mandela de terroriste, n’est-ce pas Mme Thatcher? À cette époque, les plus sûrs alliés de Mandela et de l’ANC étaient l’Union soviétique et Cuba…  Mais il y aura du monde aux obsèques de Madiba, beaucoup de monde.
Alors, je n’aimerais pas être à la place d’Edgar Snowden. Le sort des «lanceurs d’alerte » n’est en général pas enviable. Souvenons-nous de ces déserteurs de la Wehrmacht qui  avaient traversé les lignes le 21 juin 1941 pour prévenir l’URSS de l’agression imminente et que Staline avait fait fusiller comme provocateurs. La plupart des Américains considèrent Snowden comme un traître. Il a beaucoup d’amis  proclamés aujourd’hui de par le monde. Les rangs seront peut-être plus clairsemés demain.
Ensuite, puisque les protestations indignées seront à l’évidence sans effet, que faudrait-il faire? Malheureusement, rien, c’est  désormais trop tard.  Depuis plus de quinze ans, les États-Unis ont mis en place un système mondial de surveillance et de contrôle généralisé.  Ils se sont dotés, en bons réalistes, des moyens des cyberguerres qui s’annoncent. Les Russes et les Chinois, font probablement la même chose, mais pas avec les mêmes moyens.
«Ce système politico-industriel, technoscientifique et médiatique américain a mis en place depuis quinze ans un dispositif de prise de pouvoir qui se comporte aujourd’hui comme une Bastille imprenable »[1. Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin. Article publié sur Facebook le 11 juin 2013]. Celui-ci reposerait, d’après les spécialistes, sur deux fondements.
D’abord, la mise en mémoire globale, dans le centre de l’Utah géré par la NSA, de toutes les données  « ciblées » recueillies par des systèmes d’espionnage mis en place depuis des années. Mais aussi, l’ensemble des informations personnelles et économiques qui circulent dans les réseaux numériques mises par les milliards d’utilisateurs de l’Internet. Les informations  peuvent être piratées, mais, elles sont en général fournies par tous les grands opérateurs Facebook, Skype, Google, qui sont tous américains…
Ensuite, «les bases de données ainsi mémorisées sont dorénavant lues et analysées, non par des opérateurs humains qui en seraient incapables, mais par des programmes logiciels développés à partir de milliards de dollars de contrats par des entreprises de haute technologie spécialisées dans la recherche et le contrôle. »[2. Ibid.] Voilà le Big Brother, le vrai.
Et bien sûr, tout ceci au service de la république impériale, sur le terrain de la guerre économique ou sur d’autres champs d’affrontements. Avec le terrorisme pour parapluie.
Riposter, changer le rapport de force? Avons-nous les milliards et la volonté politique?
À l’époque de la guerre froide, la France s’était dotée de la force de frappe. Travail commencé par la IVe République et terminé par de Gaulle. Pour lutter, l’Europe d’aujourd’hui (à 28),  dispose de l’austérité, de l’euro et de Manuel Barroso. Cela risque de faire un peu juste.  Reste la méthode Cohn-Bendit : « si les Américains continuent, il faudra aller en justice… ». Voilà la solution ! Merci Dany !
La naïveté ou le moralisme n’empêchant pas le panache, on terminera par un petit salut à Julian Assange, Bradley Mannings et Edward Snowden. En leur souhaitant sincèrement bonne chance.

*Photo : European Council.

Il n’y a pas de justice people, Jean-Pierre Raffarin !

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jean pierre raffarin

jean pierre raffarin

Même quand Jean-Pierre Raffarin m’énerve, je l’aime bien.
Ancien Premier ministre, il se laisse aller parfois à un peu de vérité et délivre, mine de rien, des messages qui ne sont pas toujours dénués de sens.
Quand, par exemple, il déclare que « Sarkozy nourrit son énergie de l’antisarkozysme« , qu’Anne Hidalgo « est à fond alors que NKM a encore beaucoup de réserves » et qu’il a cette intuition que la politique de Nicolas Sarkozy était plus appréciée que sa personne alors que c’est l’inverse pour François Hollande, il me semble qu’il fait preuve de lucidité et qu’il échappe aux banalités sentencieuses proférées parfois quand il répugne à s’engager (Le Parisien).
Depuis quelque temps, Jean-Pierre Raffarin s’obstine, sans doute parce que la formule lui a plu et qu’il y tient, à dénoncer « la peopolisation de la justice » et « l’orchestration » des affaires.
Il énonce très précisément ceci quand il est questionné « sur ces politiques beaucoup cités dans des affaires judiciaires, Tapie, Guéant, Cahuzac, Sarkozy » : « Ce spectacle judiciaire est affligeant et démobilisant. Il occupe toute la scène nationale… Je vois bien la manœuvre qui consiste à salir tout le monde. On est dans une peopolisation de la justice, et tout est orchestré comme un spectacle« .
Cette salve va plaire évidemment à tous ceux qui soupçonnent la justice d’inventer les affaires qu’elle poursuit et d’être responsable du bruit médiatique qui entoure certaines d’entre elles.
Surtout, elle aurait ce pouvoir inouï d’imposer son rythme à l’univers politique et d’extraire de son carquois, à son gré, selon un tempo qui lui serait propre, des flèches à l’encontre de la gauche ou de la droite ou même, pire, destinées à combattre un seul camp et à protéger l’autre. Elle aurait de l’emprise sur le cours du temps et saurait faire se téléscoper miraculeusement les avancées judiciaires et les aléas politiques !
Qu’un reproche aussi absurde puisse naître dans le cerveau d’un responsable politique d’expérience montre à quel point la justice peut susciter de fantasmes et se voir prêter une influence redoutable et une capacité d’initiative hors du commun. Pour une institution qui n’est qu’une autorité, c’est beaucoup d’honneur !
Ce qui est mal compris, et parfois mal analysé, est l’impression qui est donnée depuis le mois de mai 2012. Tout ce qui est survenu sur le plan judiciaire, dans l’espace public et médiatique à partir de l’élection de François Hollande, à l’exception des turpitudes de Jérôme Cahuzac, n’a pas trouvé sa source au cours de ces derniers douze mois mais dans le quinquennat précédent.
Ce qui laisse croire à Jean-Pierre Raffarin, et sans doute à d’autres, que la justice « orchestre » ou « peopolise » résulte de l’avancement concomitant de plusieurs procédures « sensibles », à leur accélération technique qui tient probablement à une plus grande liberté laissée aux juges d’instruction.
D’ailleurs, penchons-nous sur cette expression de « peopolisation » qu’affectionne l’ancien premier ministre de Jacques Chirac.
Je n’imagine pas un instant qu’il puisse faire le grief aux magistrats instructeurs les plus en vue à cause de la nature de leurs dossiers de s’abandonner à la vanité médiatique alors que tout démontre au contraire qu’aussi bien à Paris qu’à Bordeaux, les plus réputés comme les moins connus cultivent une discrétion exemplaire qui paradoxalement leur a parfois été reprochée. On les déteste bavards et extravertis mais on ne les souhaite pas non plus murés.
Si on veut bien faire preuve de bonne foi et donc tenter de mieux appréhender les ressorts de la justice dans ses rapports avec les médias et les pouvoirs, il faut accepter que la peopolisation arrive souvent de manière indirecte et fortuite.
Elle est créée par les politiques qui par exemple s’en prennent aux juges plus que par ceux-ci qui n’en peuvent mais. Henri Guaino, notamment, a beaucoup fait, et tristement, pour la peopolisation en insultant Jean-Michel Gentil à plusieurs reprises et de la sorte il a évidemment placé ce magistrat au centre d’un débat public auquel, député, il était le seul à aspirer.
Je pourrais multiplier les exemples pour faire valoir que la sérénité légitimement exigée des juges n’est le plus souvent troublée que par les immixtions intempestives, au-delà de l’exercice normal de l’information, du contrôle, des voies de recours et de la vigilance citoyenne, de journalistes, d’avocats, de politiques et de citoyens plus soucieux de mettre le feu que de favoriser une administration tranquille de la justice.
Quant à ces personnalités citées qui « seraient salies » parce que « la manœuvre serait de salir tout le monde », cette assertion n’a pas l’ombre d’un fondement.
Qu’il y ait toujours eu, dans le domaine pénal, une justice plus spectaculaire que l’autre pour plusieurs motifs, notamment celui de la qualité des mis en cause, est une évidence et cette banalité explique aussi pourquoi naturellement la lumière rejaillit sur tel magistrat plutôt que sur tel autre. Que les médias s’attachent tout particulièrement à ces dossiers relève également d’un constat facile à opérer quotidiennement.
D’une part, ces procédures ne sont pas nées de rien et se rapportent à des données qui sont parvenues au niveau judiciaire grâce aux mécanismes de l’Etat de droit. Les magistrats recueillent en aval ce qui en amont a été accompli, fomenté ou soupçonné. Ils n’inventent pas, ils récoltent, instruisent puis jugent.
D’autre part, à côté de ces péripéties judiciairement et médiatiquement éclatantes – il y en a eu beaucoup ces dernières semaines -, existe une autre justice discrète, compétente, efficace je l’espère, qui accomplit sa tâche. Ce n’est pas parce qu’on ne parle pas d’elle et qu’on n’écrit pas sur les dossiers qu’elle traite qu’elle ne constitue pas un énorme et très utile contrepoids à la justice people inévitable et qui apparemment avance à bride abattue.
Que Jean-Pierre Raffarin veuille bien se lasser de ce concept parce qu’il est faux et ne correspond à rien de concret.
Il avait déjà, à propos de Nicolas Sarkozy, souligné qu’il fallait « arrêter la chasse ». C’était la même idée et la même erreur.
La justice n’invente pas le gibier. Elle s’occupe de lui, éventuellement le poursuit quand il s’est égaré ou qu’on l’a traîné sur ses terres.
Belle mission sans orchestration ni peopolisation.

*Photo : UMP. 

Damas n’est pas Bagdad

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irak syrie assad

irak syrie assad

Au fil des mois, le visage du conflit syrien se métamorphose à un rythme effrayant. Comment qualifier une guerre qui a fait au moins cent mille morts en deux ans, et qui déverse des flots de réfugiés dans toute la région, comme une hémorragie incoercible ?
Au milieu de ce concert d’incertitudes, une chose est sûre : comparer cet affrontement armé aux printemps arabes n’a plus aucun sens puisqu’il ne s’agit plus d’une révolution mais d’une guerre civile. On pourrait certes lire la situation syrienne à l’aune des événements qu’a connu l’Irak sous Saddam Hussein : un dictateur baasiste, une minorité religieuse qui accapare le pouvoir, une influence étrangère (Iran, Hezbollah, Qatar, Turquie), l’utilisation d’armes chimiques contre la population civile, des attentats… et des palabres  sans fin du Conseil de sécurité de l’ONU.
Ceci dit, sur bien des points, le conflit syrien se distingue de l’histoire irakienne récente.  D’élément déstabilisateur, l’Iran est devenu soutien du pouvoir en place contre une grande partie de la population. Quant aux attentats et aux enlèvements, ils sont moins la conséquence d’opérations dirigées de l’étranger que les effets collatéraux du pourrissement d’un affrontement politique. Autre différence, le dictateur syrien regagne du terrain là où Saddam Hussein avait été écrasé par les troupes américaines en quelques semaines au printemps 2003.
C’est donc à travers un miroir déformant que la partie syrienne reflète la situation irakienne passée. Ce conflit hybride essaime malheureusement dans toute la région comme si un virus ciblait dans chaque pays les points névralgiques. Au Liban, cela ravive les rancœurs historiques et oblige les partis politiques à poser la question du rôle joué par le Hezbollah  et les salafistes comme relais d’acteurs étrangers.
En Turquie, l’ingérence du gouvernement dans cette crise fait l’objet de vives critiques, ce qui fragilise la position d’Erdogan comme acteur régional incontournable (sans parler de la contestation sociale grandissante…).  À Bagdad, le conflit syrien engendre une recrudescence d’attentats perpétrés par des terroristes libres de circuler entre les deux pays. De l’autre côté du Golan, en Israël, le virus syrien a de fait rouvert la frontière et place le pays dans une situation surréaliste d’aide aux réfugiés syriens. Le seul pays apparemment épargné par la contamination semble la Jordanie mais elle risque de se transformer en un immense camp de réfugiés une fois encore. L’équilibre politique et social de chaque Etat de la région  se trouve donc menacé par les effets  d’un conflit externe.
Face à ce cataclysme à bas bruit, les réponses de la communauté internationale – si tant est que cette notion ait un sens – semblent bien timorées. Les solutions habituelles ne fonctionneront pas dans ce conflit d’un nouveau genre. Il faudrait faire preuve d’imagination et d’audace, autant dire que distribuer des traitements contre les effets du gaz sarin n’en est pas la meilleure illustration. Pis, le moindre début d’accord entre la Russie et les pays occidentaux achoppe sur la question du maintien au pouvoir de Bachar Al-Assad, entraînant le report de la conférence Genève-2 aux calendes grecques ! Contre tous les pronostics, l’ultime mutation de la guerre syrienne pourrait bien contribuer à maintenir le pouvoir actuel en place pour de longues années. Avis aux diplomates : il serait fort utile d’intégrer cette éventualité aux négociations diplomatiques sous peine de voir la Syrie et ses voisins se transformer progressivement en un immense champ de ruines…

*Photo : FreedomHouse2.

Où va la liberté d’expression ?

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liberte expression justice

liberte expression justice

« Un droit que l’on n’exerce pas est un droit qui meurt. Une liberté dont on oublie le prix est une liberté en péril » Benoîte Groult (Ainsi soit-elle)
Il y a une aggravation des atteintes à la liberté d’expression. Un homme s’est élevé contre une exposition humainement controversée au musée du Jeu de Paume. Il y téléphone puis envoie un mail pour manifester sa désapprobation. Dès le lendemain, il est convoqué par la police criminelle, mis en garde à vue, son appartement est perquisitionné ! La garde à vue, devant l’absence de dossier, est levée dans la journée.
Donc envoyer un mail de réprobation serait devenu un délit. Que le musée porte plainte lorsqu’il est menacé est normal mais qu’il alerte les forces de l’ordre pour délit d’opinion, cela s’appelait autrefois dénonciation calomnieuse. D’autant que le mail incriminé ne semble comporter aucune menace physique. Dès lors, comment la police fut-elle avertie ? Il n’y a que deux solutions : soit les autorités françaises agissent comme l’administration américaine et pirate tout le monde, soit le musée fait de la délation. La garde à vue ayant été rapidement levée, j’ai la faiblesse de croire que la police a été instrumentalisée par l’apparence de sérieux d’un musée, et n’a pas analysé les pièces car elle n’a pas pu même imaginer cette dérive. Il reste à espérer qu’elle a porté l’affaire devant le parquet et que celui-ci ne la glissera pas sous ses plinthes…
Bien sûr, il y a la question controversée de la partie « death » de l’exposition présentant en résistants des membres d’organisations paramilitaires violentes  qui s’étaient fait exploser au milieu de passants anonymes dans des bus, des restaurants, des lieux publics. Qu’il y a-t-il de commun avec ces attitudes meurtrières et la guerre de Jean Moulin et les résistants qui, eux, n’avaient pour objectifs que les objectifs militaires d’un ordre assassin prédateur de la liberté d’expression ? Et voilà qu’une philosophe de l’art veut à tout prix cautionner cette assimilation et, ignorant le sort les victimes, couvre le terrorisme à défaut d’en faire l’apologie. Pas d’interrogation pour les foyers des victimes. Finalement, il se trouve que la liberté d’expression n’est pas ici, mais vient de là où ces photos ont été faites, là où les visiteurs de l’exposition savent qui sont les sinistres personnages vedettes de cette artiste arabe israélienne… Une consigne ministérielle enjoignant à apporter l’information manquante n’a pas été respectée. Jeu de paume, jeu de vilain : tout juste y trouve-t-on une note précisant que les légendes sont de l’artiste… une belle façon de se dégager de toute responsabilité.
À Paris, on n’inquiète pas les néo-apologistes irrespectueux des circulaires étatiques, on met en garde à vue les indignés… pardon, ceux qui manifestent leur désapprobation. Le seul martyr mort en opération est la liberté d’expression assassinée au nom d’une prétendue liberté d’expression. Les oignons pleurent-ils aussi quand on les coupe ?
Ceci intervient dans un climat pour le moins curieux autour de la liberté d’expression et de la défense des valeurs de la démocratie. Et le phénomène n’est pas nouveau. En matière de valeurs abandonnées : les Darfouris laissés aux fureurs d’un président poursuivi par la Cour Pénale Internationale, les Tibétains oubliés, les Syriens progressivement englués dans une situation de peste ou de choléra par les tergiversations occidentales, les Touaregs démocrates du MNLA sacrifiés au dogme de l’intangibilité des frontières héritées du colonialisme, colonialisme qu’au demeurant nous haïssons, etc… Le monde est plein du silence brisé par les cris des suppliciés. Laissons en paix les tyrans et les massacreurs, commerçons.
Pour la liberté d’expression, les affaires deviennent nombreuses. Impossible de défendre la laïcité de la crèche Baby Loup installée dans « les quartiers », la justice ayant annulé le licenciement d’une employée qui décide de porter le voile. Un jeune manifestant, Nicolas, pour lequel je n’ai pas de sympathie particulière et parce qu’il se lève contre un projet gouvernemental et refuse, sans violence, la dispersion et un prélèvement ADN, est arrêté puis condamné à deux mois ferme! Des manifestations non autorisées sont légion, des casseurs ne sont pas appréhendés ou condamnés avec sursis voire relaxés. En Tunisie, les Femen sont libérées, en France Nicolas est enfermé.
Sur la contestation d’un reportage pour le moins douteux d’événements qui auraient aboutis à la mort du jeune Al-Dura au carrefour de Netzarim, au terme d’un incroyable marathon judiciaire de treize ans, la Cour de cassation, contre l’avis de son avocat général, « annule la relaxe de Karsenty au motif que la cour d’appel n’avait pas à demander les rushs du reportage, car il appartient au prévenu d’apporter les preuves de sa bonne foi en vertu de ce qu’il savait au moment des accusations proférées ». On ne peut donc demander à ce que la justice s’éclaire… Mais on dit que le cabinet conseil de France Télévisions est celui du compagnon de la Garde des Sceaux, cela fait désordre.
Un nouveau jugement condamne donc Philippe Karsenty pour diffamation à l’encontre de France Télévisions et son reporter (qui n’avait pas plus de preuves dans son reportage puisqu’absent des lieux). La condamnation n’infirme en rien les propos de Karsenty : la télévision publique allemande ARD en 2002 et 2009 affirmait la manipulation, des journalistes indiscutables à la vision des fameux rushs n’ont vu ni agonie insupportable de l’enfant ni marque de sang… les quinze balles alléguées dans le corps devaient être cautérisantes, hémostatiques.
Et il y a l’affaire du « mur des cons » (photos de personnalités politiques, intellectuelles ou journalistiques dites de droite) découvert par hasard et révélée par un journaliste d’abord anonyme. Au Syndicat de la magistrature (SM), on juge avant de juger. L’information est publiée et immédiatement le Syndicat national des journalistes (SNJ) apporte son soutien syndicaliste au SM sans se soucier ni du devoir ni de la liberté d’information… Les faits devraient être très tus. La présidente du SM, Françoise Martres, évoque une action de potaches. Notre liberté dépend donc des jeux de membres potaches d’un syndicat qui avait appelé à voter Hollande au second tour. Mais le scandale est là, la Garde des Sceaux (toujours la même) saisit le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qui se déclare incompétent… Evidemment. Il renvoie les uns et les autres à leurs responsabilités. Que croyez-vous qu’il arriva devant ce dévoiement ? Le SNJ-CGT obtient de la direction de France 3 que Clément Weill-Raynal soit entendu par une commission de discipline. Pourtant, aucun des représentants siégeant au sein de ce tribunal d’exception n’a voté pour une mise à pied. La chaîne a interdit de travail celui qui accomplit sa mission d’informer. De fait, celui-là était fondé à diffuser discrètement l’information hors son employeur qui fut le dernier média à la révéler… Il n’y eut à l’annonce de la sanction aucune indignation, le SM a discrètement fait disparaitre son « mur des cons ». Circulez, il n’y a rien à voir et rien à dire.
Dans ces conditions, rien d’étonnant qu’une manifestation contre l’exposition au Jeu de Paume soit, pour « cause de menaces », reportée du 16 au 30 juin.
Il n’est pas pensable que nos responsables élus et ministres aient une tentation despotique, ils ont juste la certitude de détenir la vérité. Mais toutes les tyrannies ont eu cette certitude. La crainte du risque d’un subreptice glissement à la pensée unique par défaut de valeurs et de volonté, par l’abandon du raisonnable est saine, le doute est un courage.

*Photo : brianjmatis.

Le destin final de toute économie liberticide

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Le plus surprenant pour moi, lors de mon dernier séjour à Lausanne, fut de me retrouver dans ma chambre d’hôtel en compagnie d’Ayn Rand. Non pas de son cadavre en putréfaction – elle est décédée en 1982 – mais d’un extrait de son essai : The Capitalism, The Unknow Ideal. Il n’y a guère qu’en Suisse que la direction d’un Palace se soucie de la culture économique de ses hôtes…. Je lus donc scrupuleusement le chapitre qui m’était destiné : « Le destin final de toute économie liberticide » et le résumai en l’actualisant.
Ayn Rand évoque Colbert, le principal conseiller de Louis XIV, souvent désigné comme l’un des premiers étatistes modernes. Il était convaincu que la régulation gouvernementale pouvait engendrer la prospérité nationale. Le résultat fut plus que discutable. Colbert n’était pas plus un ennemi des affaires que ne l’est notre gouvernement actuel. Il interrogea un groupe d’industriels sur ce que l’État pouvait faire de mieux pour l’économie de la France. Un industriel nommé Legendre lui répondit : «  Laissez-nous faire ! «  Il lui expliqua que l’  » aide  » gouvernementale au monde du travail est aussi désastreuse que la persécution politique et que la seule manière pour un gouvernement d’être utile à la prospérité de tous est de ne pas s’en mêler. Ayn Rand ne pouvait qu’approuver cet homme soutenant qu’il n’y a pas de différence dans le destin final de toutes les économies liberticides, quelles que soient les justifications du liberticide. Pour une raison évidente : l’intelligence humaine ne fonctionne pas sous la contrainte. Une arme braquée sur la tempe tue toute initiative.
Je songeai avant de m’endormir que François Hollande, s’il ne voulait pas laisser une trace identique à celle de Colbert dans l’Histoire, serait bien avisé de prendre en compte le point de vue d’un Legendre des temps modernes, s’il en est un, qui pourrait lui donner le même conseil immortel en un seul mot :  » Dérégulez !  » Mais je songeais aussi que ce serait peine perdue, car il n’y a qu’une seule chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est l’esclavage, surtout si on parvient à les convaincre que c’est au nom de la justice et du respect de leurs droits que l’État va resserrer son étau fiscal, administratif et judiciaire. À la manière de Colbert, manière qu’il définissait lui-même ainsi non sans humour : « L’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. » Reconnaissons à François Hollande l’art d’être passé maître dans cet exercice périlleux.

La gauche naïve, c’est fini!

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vallini-justice-ps

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Causeur. Outre vos mandats électifs, vous êtes depuis longtemps le spécialiste « Justice » du PS – et un candidat naturel au poste de garde des Sceaux.  Que vous a inspiré l’affaire du « mur des cons » ?
André Vallini[1. Avocat de profession, André Vallini est sénateur et président du Conseil général de l’Isère. En 2006, il a remarquablement présidé la commission parlementaire sur  l’affaire d’Outreau (avec son rapporteur l’UMP Philippe HOuillon). Il était en charge de la justice dans la campagne Hollande.]. Audiard aurait répondu que c’est une « affaire à la con »… Plus sérieusement, il faut rappeler que, dans un local syndical, les militants peuvent dire ce qu’ils ont envie de dire et afficher ce qu’ils souhaitent afficher. Certes, pour des magistrats, il y a des façons plus judicieuses de s’exprimer, mais c’est leur liberté ! Ce qui m’a choqué, en fait, c’est la présence de photos de parents dont les enfants ont été violés et assassinés. Ces parents ont certes des positions tranchées qui vont à l’encontre de celles du Syndicat de la magistrature (SM), mais c’est aussi leur liberté et je pense que le Syndicat aurait pu leur exprimer ses regrets. Cela dit, avec 30% des voix lors des élections professionnelles, le SM est loin d’être majoritaire. Et si ses adhérents ont le droit de revendiquer leurs opinions politiques, nous devons faire confiance à leur éthique pour rendre la justice en toute impartialité.

Justement, on dirait que, pour eux, ceux qui ne partagent pas leurs opinions sont des salauds, des cons, ou les deux. Or, cette conception binaire du monde reste celle d’une partie de la gauche….
La gauche a, c’est vrai, souvent tendance à « diaboliser » ses adversaires. Sur le mariage gay, on aurait évité beaucoup de dérapages en respectant les opposants de bonne foi, sans chercher à les ridiculiser, ce qui ne pouvait qu’aboutir à les radicaliser.
Revenons à nos juges et à leur pouvoir. Il est difficile de ne pas penser que le juge Gentil voulait « se faire » Sarkozy…
En l’occurrence, le juge Gentil travaille sur le dossier Bettencourt avec deux autres magistrats. Et en admettant même qu’il ait voulu « se faire »  Sarkozy, comme vous dites, il eut fallu que ses deux collègues fussent dans le même état d’esprit. J’ajoute que l’ancien président a pu user des voies de recours, car au-dessus du juge d’instruction, il y a la chambre de l’instruction de la cour d’appel. En fait, il est très difficile pour un magistrat d’« abattre » un homme politique si le dossier est vide. Et heureusement ![access capability= »lire_inedits »]
Sauf que la chambre de l’instruction invalide très rarement les décisions des juges. Si on en croit Me Kiejman (voir page 50), elle devrait être réformée…
Il faut effectivement lui donner les moyens de consacrer le temps nécessaire aux dossiers, pour éviter qu’elle ne soit qu’une chambre d’enregistrement, comme ce fut le cas dans l’affaire d’Outreau.
La gauche dénonce volontiers les entraves à l’indépendance de la Justice. François Hollande, pour sa part, a déclaré : « Je veux une Justice indépendante, mais pas trop. » Est-ce une bonne formule ?
D’abord, concernant l’indépendance, on pense surtout aux affaires politico-judiciaires, qui défrayent la chronique mais ne représentent qu’une partie marginale de l’activité judiciaire. Ensuite, il faut toujours distinguer les magistrats du siège, qui jugent, de ceux du parquet, qui poursuivent. Les premiers sont statutairement indépendants et inamovibles et personne, sauf de manière ponctuelle et marginale, ne songe à remettre en cause leur indépendance.
Mais c’est l’indépendance du parquet qui est l’objet de toutes les polémiques…
Depuis la Révolution française, le pouvoir a toujours essayé de mettre son nez dans le fonctionnement de la Justice par le biais du parquet. C’est seulement en 1997 que le gouvernement Jospin s’est interdit de donner au parquet des instructions individuelles de nature à dévier, entraver ou ralentir le cours de la Justice. Cette pratique vertueuse était inscrite dans la loi « chancellerie-parquet » dont je fus le rapporteur à l’Assemblée nationale en 1998. Mais Jacques Chirac l’a bloquée car il n’était pas certain de pouvoir faire adopter la révision constitutionnelle nécessaire.
Faut-il, aujourd’hui, remettre cet ouvrage de la gauche sur le métier ?
La loi qui est en discussion interdira les instructions individuelles mais permettra au ministre de la Justice de donner des directives de politique pénale aux magistrats. Chaque procureur devra rendre compte de leur application et, chaque année, le ministre de la Justice devra faire de même devant le Parlement. La République, une et indivisible, doit être administrée, y compris sur le plan pénal, par le gouvernement sous le contrôle du Parlement.
Est-ce une position majoritaire ?
J’espère que oui, même si certains magistrats rêvent d’un parquet totalement livré à lui-même et, qu’à l’inverse, chez les politiques, il y a sans doute des nostalgiques d’un parquet aux ordres…
Le soupçon de politisation n’est pas le seul ingrédient de l’insatisfaction des citoyens. Beaucoup pensent que leur Justice ne les protège pas contre la délinquance et le crime. Pensez-vous qu’il existe un problème de sécurité ou qu’il s’agit simplement d’un « sentiment d’insécurité » ?
Le « sentiment d’insécurité », c’est ce qu’invoquait la gauche il y a vingt ans ! C’est ce que je faisais moi-même en 1993, pendant la campagne pour les législatives, alors que, dans toutes mes réunions, les gens me parlaient de « sécurité ». Ce déni du réel est aujourd’hui révolu : dans une société de plus en plus violente qui génère des problèmes croissants d’insécurité, la gauche doit être d’une clarté et d’une fermeté totales.
Dans ce cas, pourquoi ne pas donner aussi des directives aux juges du siège par le biais des peines-planchers ?
Je sais bien que, dans notre pays, on révère publiquement Montesquieu tout en admirant secrètement Napoléon, mais la séparation des pouvoirs est un principe intangible sur lequel il faut être intransigeant.
Je vous rappelle que les peines-planchers ont été approuvées par le Conseil constitutionnel…
Elles n’ont été approuvées que grâce à la possibilité d’y déroger inscrite dans la loi. Pour autant, les magistrats du siège ont vécu cette réforme comme une marque de défiance et une volonté de limiter leur marge d’appréciation. De fait, quand ils refusent d’appliquer la peine-plancher, les juges doivent motiver ce choix, ce qui alourdit leur travail. Mieux vaut leur faire confiance pour apprécier au cas par cas la peine que mérite celui qui leur est présenté.
Il n’est pas certain que l’opinion apprécie ce signal, alors que seule une faible proportion des délinquants doit répondre de ses actes, qu’une proportion encore plus faible est condamnée, et que nombre de condamnés n’effectuent même pas leur peine !
Il y a, c’est vrai, un « paquet » de 80 000 peines non exécutées. Cet engorgement pose un vrai problème de crédibilité à l’institution judiciaire et alimente le sentiment d’impunité des voyous qui révolte les citoyens honnêtes. À juste titre ![/access]