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Europe : Laurent Wauquiez enfin lucide?

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Comme de nombreux hommes politiques européens de sa génération, Laurent Wauquiez a un souci avec son continent : il ne veut plus de ce « Meccano d’institutions illisible », ce Moloch que tout le monde s’évertue à « changer », je veux bien sûr parler de… « cette Europe-là ». L’ancien ministre des Affaires européennes a tourné casaque, lui qui reconnaît volontiers avoir embrassé la cause du fédéralisme européen comme substitut aux idéologies déclinantes, dans les années 90. Avec la publication de son essai Europe : il faut tout changer, il lui reste encore un peu de chemin à parcourir pour se départir complètement de ses amours de jeunesse.

Il est vrai qu’en vingt ans, les élargissements successifs, la libre circulation dans l’espace Schengen, une politique de la concurrence suicidaire, et d’innombrables directives tatillonnes ont conduit à un « enfer normatif ». Les institutions de l’UE, décrites comme des grenouilles qui veulent se faire plus grosses que le bœuf, usurpent le pouvoir au lieu de l’exercer, tandis que les nations entretiennent leur pré carré, chacune, à la Commission, ne représentant de facto que son propre intérêt. Bien sûr, cette absence de claire délimitation des compétences engendre l’impuissance. Vous ne trouverez nulle politique industrielle, nulle politique étrangère, en somme nulle expression d’un intérêt communautaire, dans « cette Europe-là ».

Du coup, ce sont les lobbys, et les institutions indépendantes telles que la Cour de justice européenne ou la BCE, qui prennent le dessus dans « cette Europe-là ». Faute de langue commune, « l’échange n’existe pas, pas plus que la confrontation des points de vue » ; l’UE est une tour de Babel, ô combien coûteuse, où le processus de décision, trop lent, est inadapté à la réactivité qu’exige la mondialisation. La solution de M. Wauquiez est de bon sens mais a l’inconvénient de prendre beaucoup de temps : il faut commencer par le début, à savoir « européaniser les débats nationaux ». Car découragés, n’ayant aucune prise sur le cours des choses, les hommes politiques européens s’y perdent eux-mêmes : « ce n’est pas aux fonctionnaires qu’il faut reprocher la techno-isation (sic) du Conseil, mais aux politiques eux-mêmes qui ont déserté le champ de bataille. » L’administration des choses remplace le gouvernement des hommes, et l’économie la politique. Résultat : l’Europe tourne en rond.

Le mal européen, selon le fils spirituel de Jacques Barrot, aurait un nom : « c’est l’élargissement ». Mais la paralysie institutionnelle masque mal la réalité de l’ordre politique européen : « cette Europe-là » n’est autre que l’Europe telle que les rapports de force entre Nations la dessinent. Et comme il le remarque si bien lui-même, l’intégration des pays de l’Est a déplacé le centre de gravité de l’Europe vers l’Allemagne. La responsabilité de l’Europe de l’Ouest dans les souffrances de l’Europe de l’Est n’est évoquée que pour mieux se délester de celle-ci ; mais l’Allemagne acceptera-t-elle jamais de se séparer de la Mitteleuropa, pour refaire une Europe des Six ? La réponse est : Nein. Il faut être bien naïf pour croire que le « carrefour » du début des années 90 aurait pu conduire à autre chose qu’à l’extension de l’UE au-delà de la ligne Oder-Neisse. Ce carrefour n’en était pas un, dès lors qu’on acceptait l’unité allemande.

En contrepartie, certes, la monnaie unique européenne devait ligoter l’Allemagne, lui ôtant l’atout du Deutsche Mark. Mais ce que Mitterrand n’avait pas compris, c’est que l’Allemagne, puissance structurellement dominante en Europe, retournerait l’euro en sa faveur. La France est désormais enfermée à double tour par l’euro, outil au service d’une Allemagne dominatrice. Voilà ce qu’il faudrait d’abord remettre en cause. C’est précisément ce que M. Wauquiez n’ose pas faire, devinant la rupture profonde que cela occasionnerait. Lorsque Chevènement sentait l’Empire renaître sous la forme d’un « saint Empire américano-germanique », il n’avait pas tout à fait tort. La réalité, c’est que présentement l’Europe n’est pas carolingienne, mais ottonienne. Et il n’y a pas d’autre Europe avec l’euro que « cette Europe-là », allemande.

En bon normalien, il se livre pourtant à un bel éloge de l’identité culturelle européenne, et de sa diversité, qu’on chercherait en vain dans les bureaux bruxellois ou sur nos billets de banque ! Il ne commet pas l’erreur d’oblitérer les apports grec, romain et chrétien à une culture européenne d’ailleurs essentiellement faite des cultures nationales qui la composent, et va jusqu’à assimiler l’Europe à la vertu d’équilibre, insinuant, un brin condescendant, que le reste de l’humanité est un joyeux désordre.

C’est que, selon M. Wauquiez, l’Europe doit marcher droit. Le député a définitivement une dent contre le Luxembourg de M. Juncker, par exemple. Ainsi raconte-t-il, avec tout le naturel du monde, cette scène hallucinante où, comme des caïds à la cour de récré, Mme Merkel et M. Sarkozy « avaient coincé Juncker dans un coin de la salle pour lui faire comprendre que la plaisanterie était finie ». Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Connaît pas. En revanche, c’est bien pour des considérations morales qu’il souhaite une Europe carolingienne sans ce minuscule pays, pourtant situé au cœur de la Lotharingie. Il n’apprécie pas dans ce pays son libéralisme excessif, tout en appelant de ses vœux « une France réformée et rajeunie » (entendre : remise d’aplomb par une cure de libéralisme). Cherchez l’erreur !

Celui qui qualifie de « funeste » la division entre l’UMP et l’UDI au Parlement européen est bien placé pour connaître la schizophrénie de nombre d’appareils politiques : « Le mal-être européen est aussi d’une certaine façon le mal-être de la politique dans chacun de nos pays », avoue-t-il à demi-mot. Dans ce livre opportun tant par ce qu’il professe que par le moment de sa publication, celui qui vise la présidence de l’UMP en 2015 critique la dictature du sondage, « trop pesante ». L’UE qui obtenait l’adhésion de deux tiers des Français il y a vingt ans, n’en récolte plus qu’un tiers ; l’opinion, soyez-en sûrs, il l’écoute.

Mais gare : à force d’entendre qu’« il faut changer cette Europe-là », le lecteur de Laurent Wauquiez pourrait se faire électeur des partis de droite, d’extrême droite, de gauche ou d’extrême gauche qui proposent une alternative à l’UMP…

*Photo : WITT/SIPA. 00665841_000003.

Passeport acheté, moutons engagés et sentiment d’antisémitisme

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passeport europe achat

Un passeport pour Nicosie

« Putain, putain, c’est vachement bien, on est tous des Européens ! », chantait le grand Arno dès 1981. C’est très beau, mais hélas faux : trop d’humains sur cette Terre n’ont pas le droit d’être européens. Pas encore : on finira sans doute par élargir l’Union au Maroc et à la Mongolie. En attendant cet avenir radieux, heureusement, l’Union est bonne fille : il existe toutes sortes de moyens légaux permettant à n’importe qui d’en devenir citoyen, sans être obligé de traverser la Manche à la nage, de jouer les réfugiés politiques syldaves ou de marner sur un chantier pendant cinq ans en espérant d’éventuelles régularisations puis naturalisations. Il existe une solution magique : l’argent. [access capability= »lire_inedits »]

Un journaliste du quotidien anglais The Telegraph s’est fait passer pour un riche Indien europhile désirant acquérir la nationalité bulgare. Il s’est adressé à Arlon Capital, une des nombreuses agences spécialisées dans ce genre de démarche ayant pignon sur rue à Sofia. La pleine citoyenneté et un passeport en bonne et due forme lui furent promis pour la somme de 150 000 livres (environ 180 000  euros). Jusqu’à présent, seule Malte proposait ce genre de deal, pour un tarif nettement plus coquet : 650 000 euros .

Pour les plus fauchés, il y a la citoyenneté low cost. Pas pour un passeport pur porc, mais presque : de nombreux pays attribuent automatiquement le statut envié de « résident permanent européen » à quiconque achète un bien immobilier chez eux. D’après Le Soir de Bruxelles, pour qui l’Union n’a aucun secret, les prix s’échelonnent entre 1,2 million d’euros au Royaume-Uni et 70 000 en Lettonie, l’affaire du siècle !

Le mode d’accession le plus cocasse à une nationalité européenne est à chercher beaucoup plus au sud. On se souvient qu’il y a un an, Chypre a été frappée par un séisme bancaire, suivi de peu par un « plan de sauvetage européen » qui mettait lourdement à contribution les détenteurs de gros comptes. Eh bien, à titre de compensation, quiconque a perdu plus de 3 millions dans l’affaire peut devenir citoyen chypriote. Quand on vous dit que l’Europe est bonne fille…

Marc Cohen

 

Moutons engagés

Grenoble est une ville iséroise connue pour son téléphérique urbain, son équipe de hockey sur glace, son fort de la Bastille même pas détruit par les sans-culottes et surtout pour Stendhal, inventeur du rouge et du noir. C’est pour toutes ces raisons – plus la majesté des paysages – qu’à l’occasion des récentes municipales, l’écologiste Éric Piolle a décidé de bouter le sortant socialiste et de devenir maire de la ville, avec la complicité des électeurs.

Sitôt élu à la surprise générale des sondeurs, il a sorti de sa besace en chanvre biodégradé un de ces projets qui marquera l’Histoire : le déploiement massif dans la ville de moutons chargés de l’entretien des espaces verts. Et il s’agit d’une expérimentation vouée  à « se développer à grande échelle ». L’AFP précise : « Installés à proximité d’une aire de promenade et d’un parcours d’accrobranche, les moutons appartiennent à une race rustique en voie de disparition (le mouton de Soay) qui s’adapte à tout type de terrain et se satisfait de faibles ressources en pâturage. »

Mais n’allez pas croire que ces sympathiques herbivores aient seulement une vocation utilitaire. Ce ne sont pas seulement des tondeuses sur pattes, mais aussi des semeurs d’idées : Éric Piolle veut non seulement que les moutons entretiennent les parcs et jardins, mais qu’ils changent la mentalité des citadins car, dit-il « tout ce qui contribue à ramener des animaux en ville est utile ». Qu’est-ce à dire?  Allons-nous bientôt voir veaux, vaches, cochons et lamas prendre le tram, siroter des Campari aux terrasses des cafés et faire la queue au McDo ? Non, pas exactement, mais l’une des ambitions avouées de la nouvelle équipe municipale est d’instaurer la collecte des ordures par… traction animale.

Tss-tss, Monsieur le Maire… On se prétend ami des bêtes et on ne pense qu’à les faire trimer! Espérons que, même en l’absence de convention collective ad hoc, les moutons paysagistes et les ânes éboueurs auront droit aux 35 heures. En attendant, si d’honnêtes quadrupèdes se mettent à piquer le boulot d’honnêtes travailleurs, on n’est pas rendu.

François-Xavier Ajavon

 

Sentiment d’antisémitisme

C’est un établissement comme on en compte quelques-uns à Paris, un établissement juif pour garçons qui prodigue un enseignement religieux et prépare ses élèves au baccalauréat. Ici, l’uniforme est de rigueur : chemise blanche et pantalon noir, les élèves portent kippa ou casquette et quelques-uns, plus rares, arborent des papillotes. Qui regarde à l’intérieur du bus ramenant les élèves chez eux devine sans peine de qui il s’agit. Rien que de très banal pour qui vit à Paris.

Mais il y a quelques mois, peu avant le sinistre « Jour de colère » et l’interdiction du spectacle de Dieudonné, aux abords d’un lycée « sensible » devant lequel passe le car sans problème depuis un an, les invectives ont commencé. Rien que de très banal en somme. Chamailleries d’enfant que l’âge viendra clore, car il s’agit ici de part et d’autre de gamins dont l’âge varie entre 12 et 16 ans. Un cran est franchi cependant quand les invectives virent à la quenelle et que, rapidement, ces quenelles se transforment en jets de pierres. La guerre des boutons cède place à l’Intifada. Sur recommandation de la police, le bus de l’établissement juif doit changer de trajet. Rien que de très banal pour qui vit en France depuis le début des années 2000. L’affaire pourrait cesser ici mais, moins d’un mois après que le bus a changé son itinéraire, il tombe dans une embuscade : une petite dizaine d’adolescents l’attendent à un carrefour et le bombardent de pierres rassemblées à cet effet, lesquelles s’avèrent suffisamment volumineuses pour briser l’une des vitres du véhicule. Plainte est déposée pour « mise en danger de la vie d’autrui et insultes racistes », mais il faudra faire jouer la haute hiérarchie de la police pour qu’elle soit enregistrée. Les policiers, fort sympathiques au demeurant et tout à fait compréhensifs d’après les dirigeants de l’établissement juif, ne voient étonnamment pas le rapport entre la religion des élèves et l’agression, ni matière à plainte quand les faits leurs sont rapportés. La car ne pouvant pas faire d’autres détours, il bénéficie désormais d’une escorte policière. Rien que de très banal…

Mystère du calendrier, on nous assure que les actes antisémites ont diminué : pas certain que les élèves du bus s’en soient aperçu, mais peut être ressentent-ils simplement un « sentiment » d’actes antisémites comme il y avait un « sentiment » d’insécurité. Rien que de très banal en somme pour qui vit en France…[/access]

Jacques de Guillebon

*Photo: REX40220095_000002.Rex Features/REX/SIPA

 

Assurance maladie, le Massachusetts en éclaireur ?

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Mortalité USA Santé

Alors que les Etats-Unis s’interrogent sur la politique publique à mener en matière d’assurance maladie, le New York Times s’est penché sur l’exemple du Massachusetts. Pour rappel, l’Etat de la baie a adopté dès 2006 une loi réformant profondément le système de santé en vigueur entre ses frontières. Cette révolution a marqué un tournant idéologique inédit dans l’histoire du pays de l’oncle Sam.

Traditionnellement, le système de couverture santé aux Etats-Unis fait la part belle aux organismes privés qui assurent seuls la protection sociale à des prix exorbitants. Cette facture réglée par les employeurs prive une grande partie des Américains d’une couverture efficiente, faute de travail, de ressources suffisantes, ou, triste ironie, d’un état de santé jugé trop instable.

Un examen rapide des chiffres de la longévité dans le monde depuis la Seconde guerre mondiale donne une idée des conséquences du système américain sur l’espérance de vie. Ainsi, les Américains nés avant 1950 vivaient en moyenne 68,6 ans, plus que les Français (67), les Espagnols (64.1) ou les Japonais (62.1). Mais les soixante dernières années ternissent ce beau bilan, les Américains n’ayant gagné qu’une décennie de vie, pendant que la plupart des pays occidentaux dépassaient la longévité des USA.
Las de ce constat, le Massachussetts oblige dès 2006 les assureurs à couvrir tout le monde, sans exclusion, et contraint ses citoyens à contracter une assurance maladie, si nécessaire avec le concours de l’Etat. Une protection libérale par consentement forcé, en quelque sorte, mis en avant par des exemples ultra-médiatiques à l’image de Charlie Henley, une patiente célèbre pour avoir fait partie des premiers bénéficiaires de cette mesure alors que son passé médical l’empêchait auparavant de contracter la moindre assurance.« Je ne serais sûrement plus de ce monde si j’avais été malade dans un autre Etat américain » tonnait-elle alors.

Connu pour ses positions avant-gardistes sur des sujets comme le mariage homosexuel ou la dépénalisation de la marijuana, le Massachussetts subit donc le regard scrutateur de l’opinion publique du reste du pays.
Les résultats qui apparaissent sous la loupe du New York Times s’appuient sur l’étude universitaire « Changes in Mortality After Massachusetts Health Care » publiée lundi. Ce document se penche sur le taux de mortalité –le nombre de morts pour 100 000 individus- entre 2001 et 2010, en déclin de 3% sur les quatre dernières années. Une baisse particulièrement tangible dans les régions de l’Etat où les plus pauvres anciennement non-assurés sont nombreux, alors que les plus aisés affichent un taux de mortalité stable.

Par ailleurs, les arguments qu’avancent les partisans des valeurs traditionnelles américaines, qui voudraient laisser agir sans la moindre régulation la main invisible, semblent balayés à l’épreuve des faits. Plus que l’amélioration de l’hygiène alimentaire ou la réduction du nombre de consommateurs de tabac, la réforme de l’assurance maladie engagée en 2006 a en effet accru l’espérance de vie au Massachussetts.
Une pierre dans le jardin des américains jaloux de leur liberté individuelle à l’excès, pour lesquels toute intrusion nationale dans l’économie porte la griffe de l’immonde bête socialiste. Fort de ces résultats, le président Obama, désavoué en 2009 au point de consentir à une réforme au rabais, pourrait espérer relancer son projet de premier mandat « Obama Care ». Un serpent de mer américain depuis Clinton. Ignorant ces éléments factuels, les défenseurs de la ligne traditionnelle du pays voient leur influence se réduire progressivement. Une trajectoire inversement proportionnelle à celle de la France, où l’obsession des économies a récemment suscité un rapport proposant de dérembourser les consultations avec plafonnement…

*Photo : www.CGPGrey.com.

Le socialisme municipal, sauce lyonnaise

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gerard collomb lyon

Vu de Paris, c’était plié, ou presque. Gérard Collomb avait, certes, réussi à sauver sa mairie de Lyon, au prix d’une fusion de ses listes avec celles des Verts, mais la défaite du PS dans nombre d’autres communes du Grand Lyon ne lui laissait que peu d’espoir, sur le papier, de conserver la présidence de la Communauté urbaine, qui doit accéder au statut de métropole[1. La future métropole lyonnaise doit récupérer les attributions du Conseil général pour l’aire métropolitaine de Lyon, forte de 1,3 million d’habitants, et dotée d’un budget de 2 milliards d’euros.] le 1er janvier 2015. Les deux blocs, le PS et ses alliés écologistes, communistes et divers gauche, et la droite UMP-UDI disposaient d’un potentiel de voix équivalent tournant autour de 70 des 162 sièges de l’assemblée communautaire, une vingtaine d’autres étant occupés par des maires ruraux sans étiquette, pour la plupart de sensibilité de centre-droit. En bonne logique, la majorité absolue de 82 voix aurait dû revenir au candidat unique de la droite à ce poste-clé, le sénateur maire d’Oullins François-Noël Buffet. L’affaire semblait d’autant plus mal partie pour Collomb que la petite dizaine de conseillers Front de gauche, menée par l’ex-socialiste lyonnaise Nathalie Perrin-Gilbert, tombeuse de la liste Collomb dans le 1er arrondissement de Lyon, avait annoncé qu’elle s’abstiendrait.[access capability= »lire_inedits »]

Or, le 16 avril, Gérard Collomb est triomphalement réélu président du Grand Lyon, dès le premier tour de scrutin, avec 92 voix contre 58 à Buffet, 2 au candidat du FN et 9 bulletins nuls, une voix s’étant portée sur le maire PS de Villeurbanne, Jean-Paul Bret, qui n’était pas candidat. Le vote étant secret, et les bulletins nuls étant revendiqués par le Front de gauche, on peut donc en déduire que le maire de Lyon n’a pas seulement séduit les « petits maires » du Val-de-Saône, mais aussi obtenu des suffrages venus de la droite. En effet, le rôle, en coulisse, de Michel Mercier, sénateur  et président UDI du Conseil général du Rhône et artisan, avec Collomb, de la création de la métropole lyonnaise, n’est pas tout à fait étranger à la piètre performance du candidat unique de la droite.

Le partage des territoires que les deux compères avaient effectué sur le département du Rhône garantissait à chacun un fief quasiment imprenable pour l’avenir : à Collomb les zones urbaines, acquises à la gauche pour autant que les bobos de Lyon-centre parviennent à garder dans leur orbite les cités populaires de la banlieue est, au centriste modéré Mercier les campagnes du Beaujolais, du bas-Dauphiné et des monts du Lyonnais. Ce n’est pas la stratégie parisienne de reconquête du pouvoir par une  droite bien à droite, telle qu’elle est conçue dans la cuisine de Jean-François Copé, qui allait perturber la subtile gastronomie politique rhodanienne : ici, on préfère Bocuse au fast-food. La tentative de Copé d’imposer l’un de ses séides, le député Georges Fenech, à la candidature UMP à la mairie de Lyon s’était d’ailleurs heurtée à la résistance de la droite locale, qui lui a préféré, lors de primaires ouvertes, l’inconnu (à Paris) Michel Havard, un filloniste centro-compatible…

Ce résultat n’est pas la conséquence d’une manœuvre de dernière minute, comme l’opération politicienne qui a permis à Martine Aubry d’empêcher le candidat UMP d’accéder à la tête de la Communauté urbaine de Lille. Ne pouvant espérer être reconduite à la suite de la perte, par le PS, de municipalités importantes de l’agglomération, elle a fait élire, avec les voix socialistes, le maire divers droite d’un village de 900 habitants pour diriger la future métropole nordiste, bien aidée en cela par la stupidité du candidat officiel de l’UMP, qui avait tenu les « petits maires » ruraux pour quantité  négligeable…

Cela fait maintenant plus d’une décennie que Gérard Collomb n’en fait qu’à sa tête dans le style social-libéral décomplexé : proximité affichée avec les grands patrons de sa région, choix d’un avocat d’affaires sarkozyste, Richard Brumm, comme responsable des finances de la ville de Lyon, neutralisation de la « gauche de la gauche » par débauchages individuels pour contrer les idéologues écolos et néo-marxistes. Il a été l’un des rares dirigeants socialistes à prendre ses distances avec l’activisme législatif sociétal du gouvernement Ayrault, pourtant impulsé par Najat Vallaud-Belkacem, née à la politique grâce à un certain Gérard Collomb, dont elle fut la chargée de mission à la mairie, avant de s’éloigner de son mentor.

Ces péripéties au sein d’un petit monde politique provincial  sont bien plus significatives d’un mouvement de fond de la société française que l’agitation croissante qui s’est emparée des appareils politiques nationaux, à droite comme à gauche.

Les barons locaux du PS, de l’UMP et de l’UDI ont déjà pris acte du fait que le tripartisme PS-droite républicaine-FN n’était pas un phénomène passager, mais le produit d’une restructuration durable du paysage politique français. Cette configuration était déjà celle de la IVe République, à la seule, mais notable, différence que le FN s’est substitué au PCF dans le rôle de parti pesant lourd électoralement, mais dont le positionnement le disqualifie comme partenaire d’une coalition gouvernementale, nationale ou locale. Ce paradigme, dont la déconstruction par François Mitterrand, au début des années 1970, a permis le retour de la gauche au pouvoir en 1981 sans qu’il fût nécessaire de toucher aux institutions de la Ve République, est de retour. Il appelle donc la convergence des « modérés » des deux rives, qui peuvent ainsi se dégager de l’emprise des doctrinaires d’extrême droite et d’extrême gauche. Pour l’instant, on bricole les nouvelles alliances en catimini, sur des territoires de plus en plus rebelles aux directives venues des centrales parisiennes. C’est à la lumière de ces événements qu’il faut comprendre la stratégie de Manuel Valls : sa fermeté face à la fronde de la gauche du PS ne fait qu’avancer le jour, qui ne devrait pas être très éloigné, où les réformes social-libérales souhaitées par lui (et Collomb) seront adoptées par le Parlement grâce aux voix de l’UDI et de quelques UMP style Michel Barnier ou Jean-Pierre Raffarin, probable prochain président du Sénat.  Ou alors ce sera la crise de régime.[/access]

*Photo: Pascal Fayolle/SIPA.00676934_000010

Alstom : le mythe Roosevelt

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roosevelt new deal

L’offre de l’américain General Electrics sur l’industriel français Alstom relance le débat chez les politiques et les intellectuels : il faut ab-so-lu-ment une politique industrielle en France et des grands travaux pour sortir de la crise économique. Les yeux mouillés d’émotion, on se retourne alors vers l’Âge d’Or : l’Amérique de Roosevelt. Il y a pourtant du neuf du côté des historiens pour remettre en cause ce récit.

La caste bavarde remet régulièrement en route la musique de Super Roosevelt chassant le méchant Hoover et sauvant les USA de la Grande Dépression des années 30 avec son New Deal, le tout sous les auspices du divin Keynes. Au premier abord, on peut difficilement le lui reprocher : cet air est joué dans les classes de terminale depuis trois générations. Mais ce disque est bien rayé. Aucun historien sérieux n’ose plus soutenir cette thèse, et même la version française de Wikipedia se refuse à ce conte pour enfants (c’est dire !).

Quand Roosevelt est élu en 1932. le programme des démocrates était dans la plus pure tradition de ce parti : dénoncer le gouvernement central, les déficits, les atteintes à la liberté des entrepreneurs et du commerce. Ainsi, Roosevelt n’eut de cesse pendant sa campagne de reprocher la fièvre dépensière de son adversaire, le président sortant Herbert Hoover.

La tâche était aisée. Hoover avait déjà été élu sur un programme interventionniste en 1929. Il avait augmenté les impôts et creusé le déficit budgétaire comme personne avant lui en temps de paix. Le budget fédéral doubla sous sa présidence, et il mena une politique de grands travaux, financée par la planche à billets. Le barrage Hoover sur le Colorado témoigne de ce keynésianisme avant l’heure. Il est piquant de noter que Roosevelt attaqua l’interventionnisme économique de son adversaire pendant la campagne présidentielle en l’accusant d’avoir « ajouté bureau sur bureau, commission sur commission, sur le dos du contribuable ».

Hoover avait trouvé la recette idéale pour fabriquer du chômage. En accord avec le patronat fin 1929, il assura le maintien du niveau des salaires, au moment même hélas où la quantité de monnaie en circulation diminuait et que les prix chutaient. Les entreprises se retrouvèrent donc étranglées entre
des recettes qui baissaient et des salaires réels qui augmentaient. Elles se mirent alors vers 1931 à réduire les salaires, puis à licencier, mais trop tard pour empêcher les faillites. En plus de restrictions sur l’immigration l’anti-libéralisme de Hoover se retrouve dans le célèbre et sinistre Smoot-Hawley Tariff Act de 1930. A sa demande le Congrès vota d’importantes mesures protectionnistes en faveur des producteurs agricoles, et des lobbys industriels en profitèrent pour obtenir des faveurs similaires. 3300 produits furent concernés par des hausses considérables de droits de douane, doublées souvent de barrières non tarifaires assez vicieuses. Outre les mesures de rétorsion dans le monde entier, son pire effet fut d’étrangler financièrement les pays débiteurs des USA. En effet, en tant que principal créancier des pays européens, les USA devaient acheter à ces pays un maximum de biens et services, ce qui leur fournissait les devises nécessaires au remboursement de leurs dettes.

On peut donc faire un sort à un mythe populaire : Hoover n’était pas le président inactif inspiré par le laissez-faire. Au contraire, son administration est bien intervenue pour endiguer la crise mais cet activisme a vraisemblablement aggravé les effets de la Grande Dépression, en particulier son refus d’accepter que les capitaux et les salaires retrouvent un niveau de marché.

Il serait bien plus difficile de retirer de nos têtes le préjugé selon lequel le New Deal a sauvé le capitalisme américain et a mis fin à la Grande Dépression. Le fait est que dans de nombreuses régions du monde, la dépression s’est achevée beaucoup plus tôt et beaucoup plus rapidement qu’aux USA. En Grande-Bretagne, la Grande Dépression était terminée en 1933 et le pays a même connu une forte croissance a partir de 1931. Aux Etats-Unis, à l’inverse, non seulement la Grande Dépression a duré plus d’une décennie mais elle a même empiré : en 1938 le taux de chômage était aussi élevé qu’en 1932.

Dès 1933, Roosevelt s’engage dans la voie de la cartellisation de l’économie, contre l’avis de Keynes consulté pour l’occasion. Son inspiration se trouve dans l’Italie de Mussolini[1.  Comme le prouve définitivement Wolfgang Schivelbusch dans Three New Deals : Reflections on Roosevelt’s America, Mussolini’s Italy and Hitler’s Germany, 1933-1939, Metropolitan Books, 2006.], où depuis 1925 banques, industries, agriculture et commerce sont forcés de s’entendre dans leurs organisations nationales pour durcir les conditions de la production et la limiter[2. Ce qui est en soi incompatible avec la croissance.], afin d’augmenter les prix et les salaires. La législation anti-trust fut suspendue, des codes professionnels (546!) minutieusement rédigés, avec une administration tatillonne chargée de les faire appliquer. Les syndicats furent priés de constituer des monopoles par firme, avec obligation pour les salariés d’y adhérer. Les employeurs du textile firent face à la hausse des coûts salariaux en intensifiant la mécanisation, avec pour principales victimes les Noirs, déjà durement éprouvés par la politique de Hoover et faiblement syndicalisés. Comme c’est toujours le cas aujourd’hui, la grande industrie s’accommoda fort bien du carcan des codes, au contraire des petites entreprises. Ce furent finalement les propriétaires d’une boucherie casher de Brooklyn qui eurent raison de la cartellisation devant la Cour Suprême en 1935. Syndicalistes et partisans plus radicaux de la planification s’étaient finalement joints à la détestation de ces lois absurdes qui, d’après Keynes encore, avait retardé la reprise et aggravé le chômage. Tordons le cou en passant au keynésianisme de Roosevelt : les années de New Deal ne connurent que des déficits modérés, sous la pression constante de Morgenthau et dans la pure tradition démocrate. Roosevelt refusa constamment de mettre en oeuvre la politique budgétaire que réclamaient Keynes et ses ardents disciples à Washington.

Reste donc la guerre, la belle Seconde guerre mondiale, qui aurait soi-disant permis d’en finir avec la dépression et aurait apporté le salut à l’économie. Mais par définition, le résultat de la production militaire n’est pas une vraie richesse: les guerres détruisent les biens au lieu d’en produire. Si on regarde de près les chiffres de l’économie américaine et que l’on met de côté les effets de la guerre[3. Comme le montre Robert Higgs dans Depression, War and Cold War, The Independent Institute, 2006.], on conclut que la Grande Dépression ne s’est pas achevée avant 1947 ou 1948. La guerre et ses déficits n’ont fait que cacher le faible niveau de création de richesse de l’activité économique américaine. La guerre fit au moins abandonner à Roosevelt la rhétorique anti-patrons qu’il cultivait depuis son élection. Sur ce point, les planificateurs n’ont rien appris de celui qu’il admirent tant.

*Photo : wiki commons.

À sanctions américaines, solutions russes

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poutine kerry sanctions ukraine

Même pas mal ! Le message envoyé par Vladimir Poutine était clair : aux journalistes qui l’interrogeaient sur les sanctions américano-européennes lors d’un déplacement à Minsk le 29 avril, le président russe avait répondu dédaigneusement que son «  gouvernement (…) a déjà proposé des mesures de représailles. » mais qu’il  ne pense pas en avoir besoin« … Depuis, il a, semble-t-il, changé d’avis.  

Ainsi, lundi 5 mai, Vladimir Poutine a signé une proposition de loi instituant un système de paiement national. Le texte, qui entrera en vigueur le 1er juillet,  a pour objectif de centraliser toutes les transactions ayant lieu sur le territoire national. Les échanges seront impérativement effectués en rouble et tous les systèmes de paiement étrangers tels que Visa ou Mastercard devront verser à la banque centrale russe une commission trimestrielle équivalant à 25% de leur chiffre d’affaire, c’est-à-dire l’intégralité de la marge de ces sociétés en Russie… Les sanctions américaines tombées en avril auraient finalement produit leur petit effet, sinon sur l’économie, au moins sur l’opinion publique.

Les Etats-Unis ont notamment bloqué les transferts d’argent transitant par leur pays à destination de trois banques russes : Russie Sobinbank, SMP bank, et Investkapitalbank. Leurs actionnaires figurant sur la liste noire établie par les Etats-Unis, les cartes des banques citées sont devenues inutilisables sur la terre de l’oncle Sam. Puis, les groupes Visa et Mastercard ont envoyé un courrier à leurs clients russes les avertissant que leurs services  risquaient d’être bloqués. Et ça n’a pas manqué. Cette mesure touche un grand nombre de citoyens russes et dépasse définitivement le premier cercle de Poutine. Plus de 95% sur 217 millions de cartes bancaires fabriquées en Russie dépendent des centres de paiement Visa et Mastercard.

La nouvelle loi votée permettra, a priori, de développer une sorte de  « Russian Express » qui s’imposera dans le marché intérieur, poussée par un patriotisme économique et un prix compétitif. Mais il serait intéressant de voir jusqu’à quelles frontières le réseau financier russe se développera et jusqu’où la manne russe jouira de son indépendance.

Surtout, derrière cette mesure de rétorsion, on devine les contours d’une disposition qui s’inscrit dans une politique au long terme : mieux contrôler les flux monétaires et, pourquoi pas, rendre plus difficile la fuite des capitaux dont souffre l’économie russe.

Finalement, Vladimir Poutine a peut-être dit vrai  : le gouvernement n’a pas grand-chose à faire des sanctions américaines qui n’atteignent vraiment que les expatriés. Mais il n’oubliera pas de remercier Kerry pour  lui avoir fourni le parfait prétexte à une plus grande concentration du pouvoir. Le chef du Kremlin, en fin stratège, a su retourner la situation à son avantage. Il a su récupérer la carte de crédit comme objet de représentation nationale. Car, comme le rappelle Kevin Limonier, chercheur à l’institut français de géopolitique, « des choses et des mots sont mobilisés pour mettre en scène la souveraineté de la Russie ».

*Photo : Sergei Karpukhin/AP/SIPA. AP21563930_000020.

Happy birthday to you, Mister President !

francois hollande regionales cantons

Après trois mois et demi d’un silence assourdissant, le Président de la République sort enfin du bois pour déballer son cadeau venu d’outre-Atlantique, d’Europe, du monde… d’ailleurs, en tout cas !

Quel chanceux ! : au moment de souffler les bougies d’un quinquennat qui laissera dans l’histoire autant de souvenir que son Premier Ministre, le « retournement » tant espéré arrive, papier à fleurs et rubans en prime. Sa première réaction est de l’offrir aux français en gage de sa bonne gestion.

C’est jour de fête,  le Président s’offre une radio. Sous le feu nourri des questions d’un Jean-Jacques Bourdin incisif, il reconnait que « Oui, l’impopularité est là » avant de constater le manque d’indulgence des français, qu’en grand Seigneur il ne leur reproche pas. Mais comme ces derniers ne lui font pas de cadeau, il se les fait lui-même en rappelant que le procès en amateurisme ne tient pas la route devant une gestion aussi brillante que celle de la crise de l’euro, de la réorientation de l’Europe sur le pacte de croissance, de l’intervention au Mali, en Centrafrique ou de la mise en garde du monde sur les exactions en Syrie, toutes à porter à son actif.

Dans un discours de campagne dont il a le secret, Hollande défait patiemment tous les reproches qui lui sont adressés, sur le plan personnel comme sur sa gestion du pays. Tout juste admet-il qu’il n’a pas assez communiqué sur la gravité de la situation … que lui ont laissée ses prédécesseurs. Et après avoir écarté la question concernant un deuxième mandat d’un « Comment voulez-vous, si j’ai échoué sur le chômage en 2017, que je puisse dire « j’ai la solution pour la suite ? », il nous rappelle projets et solutions miracles imaginées pour la suite de son quinquennat.

Comment voulez-vous, Monsieur le Président, qui avez échoué sur une grande partie des dossiers entamés, pouvoir dire,  « j’ai la solution pour les 3 années qui restent » et être entendu ?

On mesure le rempart infranchissable qui sépare cet homme de ses administrés, le degré phénoménal d’incompréhension –ou plutôt de surdité volontaire- qui affecte ses relations avec les français.  À la censure électorale du mois de mars, il oppose un nouveau mantra de l’accélération. « Nous devons aller encore plus vite parce que pour les Français, c’est insupportable, ils veulent des résultats ». Et de promettre, en affirmant –contre toute logique- aller dans le même sens que depuis le début de son mandat : « Nous allons même aller plus vite sur les impôts qui doivent baisser dès cette année en 2014 ». Que les français doivent recevoir, en Octobre, un avis d’imposition qui, une fois de plus, sera en hausse, importe peu !

Puis dans une relecture éclairée de son début de mandat, il rappelle : « si j’ai gagné les élections en 2012, ce n’est pas parce que j’avais un programme étincelant, c’est probablement parce que mon prédécesseur avait échoué ». Visionnaire !

Il affiche pour cette interview une détermination et un mental de champion… Soyons bon joueurs et souhaitons-lui, nous aussi, un cadeau qui lui soit utile, autant que le retournement. Souhaitons-lui une vision, un cap et une volonté d’agir pour récolter les fruits de ce « retournement » de la conjoncture mondiale. Souhaitons-lui surtout d’oublier cette maxime du Président Queuille qui pourrait être sienne : « il n’est pas de problème que le temps et l’absence de solution ne contribue à résoudre… »

Hollande-PS : la guerre tiède

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francois hollande municipales ps

Le massacre des Innocents. C’est ainsi que plusieurs élus socialistes ont vécu les élections municipales. Non seule- ment ils pensaient avoir bien mérité de la (petite) patrie qu’ils dirigeaient depuis 2008, mais leurs administrés le leur ont répété jusqu’à la veille du premier tour ! Tous ces messieurs- dames, souriants et accueillants, qui leur ont ouvert la porte de leur appartement étaient déjà en train de méditer leur coup : voter pour la droite ou rester à la maison. Pour une fois, ce sont les électeurs qui ont roulé les politiques dans la farine.  Entre les deux tours, ces élus locaux sidérés ayant enfin compris que leurs jours – politiques – étaient comptés ont eu droit à un peu de sincérité citoyenne. Paraphrasant la plus célèbre formule de rupture, les électeurs leur ont dit : « Ce n’est pas vous, c’est lui ! » ; « J’ai de la peine pour vous, vous êtes formidable, mais votre président l’est beaucoup moins. » Certains de ces naufragés de mars 2014 sont d’autant plus amers qu’ils ont vu venir la claque. Depuis l’automne, ils voient les nuages noirs se multiplier. Le gel du barème de l’impôt (mesure qui neutralise l’indexation du seuil de l’imposition), maintenu par la majorité socialiste en 2012, a explosé quinze mois plus tard comme un vieil obus de 1914-1918.  Dès le 18 septembre 2013, la manchette de L’Opinion annonce que « l’impôt sur le revenu frappe au moins 1,2 million de foyers supplémentaires cette année » et que « les classes populaires [sont] touchées de plein fouet ». Si on ajoute l’arrêt brutal de la consommation provoqué par ce coup de massue fiscale et ses effets dévastateurs sur les petites retraites, les petits commerces, les artisans et les TPE en général, on mesure mieux à quel point l’axe Élysée-Matignon- Bercy s’était éloigné du « peuple de gauche », voire du peuple tout court. Alors, aujourd’hui, dans les villes perdues par la gauche, on s’étonne de l’étonnement du gouvernement. Pour ceux qui ont essayé de tirer la sonnette d’alarme, qu’ils appar- tiennent à la « gauche populaire » ou à « l’aile gauche du PS », qu’ils aient signé la lettre des 100 « pour un contrat de majorité » ou « l’appel pour le “non” socialiste au Medef », la leçon à tirer est simple : il faut que la politique reprenne le pouvoir à la technocratie.[access capability= »lire_inedits »]

Or, la Constitution de la Ve République a justement été conçue pour empêcher les politiques de perturber la gestion de l’État et les parlementaires de déranger les dirigeants du pays. Sacrifier la représentativité et étouffer la dimension parlementaire de la démocratie française : telle est l’essence de la Ve, qui apparaît aujourd’hui comme un boulet. Cette monarchie présidentielle dépend trop des qualités d’un seul homme – et il peut arriver que ce soit un homme sans qualités. Si Hollande s’obstine à croire qu’il a raison envers et contre tous, personne ne pourra rien y faire pendant cinq ans. Ainsi, il y a rupture dans la continuité entre les citoyens et les gouvernants, en l’occurrence le gouvernant, continuité qui est au principe de la démocratie libérale.    Cependant, la colère et la frustration n’ont pas aveuglé les frondeurs du PS. La politique étant l’art du possible, ils ne tablent pas sur un changement de Constitution mais espèrent faire évoluer le système de l’intérieur. Pourquoi ne pas neutraliser le droit présidentiel de dissoudre l’Assemblée nationale ? Ils citent le précédent du conflit qui opposa McMahon et Gambetta en 1876-1877 : c’est à l’issue de cet affrontement que la IIIe République est devenue, malgré la lettre de sa Constitution, véritablement parlementaire. Reste à savoir qui jouera le rôle de Gambetta.

En attendant, l’affaiblissement du soleil élyséen se conjugue depuis peu au renforcement des astres de Matignon et de Solférino, pour éclairer d’un jour nouveau la constellation politique française. Ni Valls ni Cambadélis ne peuvent rester de simples exécutants des oukases présidentiels : il en va de leur avenir. Le nouveau premier secrétaire va main- tenir la stratégie de « l’autonomie solidaire » mise en place par son prédécesseur, mais il a l’intention d’en renverser les termes : contrairement à ce que faisait Harlem Désir, l’autonomie s’exercera désormais vis-à-vis du gouvernement tandis que la solidarité ira plutôt vers les électeurs, les militants et les élus…  L’objectif est donc de créer une situation dans laquelle l’exécutif sera de facto obligé de négocier avec les députés de la majorité afin que l’Assemblée cesse d’être une chambre d’enregistrement. Pour y parvenir, les députés socialistes, faute de pouvoir imposer une révision de la Constitution, doivent créer un rapport de force en faisant feu de tout bois. Désormais, chaque fois qu’un texte d’importance secondaire – certes courageux, les frondeurs ne sont pas téméraires – leur sera soumis, la centaine de députés qui a proposé un « contrat de majorité » à Manuel Valls s’emploiera à pourrir l’existence du gouvernement.  Pour ces parlementaires, la situation actuelle ressemble beaucoup à la guerre froide, le droit du président de dissoudre l’Assemblée étant l’équivalent de la dissuasion nucléaire. L’ennui, c’est qu’elle ne sert pas à grand-chose dans les conflits de basse intensité. Ce sera donc la guérilla plutôt que la guerre. Cependant, l’intensité des hostilités ne devrait pas nous tromper sur la gravité de la crise : de nouveau, la Seine coule entre deux légitimités égales et concurrentes, celle de l’Élysée et celle du Palais Bourbon.   Au-delà des bisbilles entre socialistes, la crise actuelle de la majorité pose clairement la question du régime politique et de son adaptation à l’époque. La soupape que constituait la possibilité d’une cohabitation a disparu avec le quinquennat qui a renforcé les pouvoirs du président, alors même qu’il est le maillon faible du système. Cherchez l’erreur.

Madame S.  fait ses comptes

Habitant à Nice, madame S., 79 ans, retraitée et veuve, fait partie des 1,2 million de foyers fiscaux français qui, à cause du gel de l’adaptation du seuil de l’impôt sur le revenu (décidé par le gouvernement Fillon et reconduit par celui d’Ayrault en 2012), sont mécaniquement devenus, à partir de 2013, imposables. Or, en accédant à ce statut, madame S. a perdu en même temps les exonérations dont elle bénéficiait, et dont la valeur dépasse largement la somme réclamée par le fisc.  En 2012, avec 13 911 euros déclarés au titre des revenus de 2011, elle n’était pas imposable et bénéficiait de la gratuité du transport public et d’une exonération de la redevance audiovisuelle. L’année suivante, elle a déclaré 14 100 euros, soit 189 euros supplémentaires. Cette augmentation minime de ses revenus lui a coûté 141 euros en impôt sur le revenu, 125 euros en redevance audiovisuelle, sommes auxquelles il faut ajouter 320 euros, prix d’un abonnement annuel pour le transport public dans sa ville : soit un total de 586 euros qui représente la moitié de ses revenus mensuels (1175 euros). Résultat : son revenu disponible a donc chuté de 397 euros. Rappelons que, dans la même période, le prix de l’électricité a augmenté de plus de 10 %.[/access]

*Image : Soleil.

Ce néo-féminisme qui ne veut plus des hommes

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Le collectif « Stop harcèlement de rue » occupe l’espace médiatique depuis quelques semaines. Mouvement pourtant assez confidentiel (il revendique un peu moins de 5800 « likes » sur les réseaux sociaux), l’une de ses représentantes s’est illustrée sur le plateau de Taddeï vendredi dernier.

Le projet du collectif tient en quelques mots, très « brandé » avec des « happenings » autour du thème « zone sans relous ». Une énième association à la communication bien rodée pleine de mots-valises, donc. Cette « première zone sans relou » rue de Lappe, près de Bastille – un quartier peu réputé pour sa pudibonderie- a produit l’effet escompté avec un ramdam médiatique disproportionné compte-tenu du peu d’envergure de la démarche. La rue est bouclée, interdite aux hommes dits « relous » qui, par exemple « commenteraient le physique [des femmes] plutôt que le complimenter » avec pour dessein « d’habiter l’espace public pareillement ».

Non sans rappeler les procédés employés jadis par certaines associations antiracistes, Héloïse Duché, la plus médiatique des fondatrices de l’association, défend chez Taddeï l’effacement de l’altérité (sexuelle) dans l’espace public. Il ne s’agit pas de bannir la drague stricto sensu, mais de l’encadrer sévèrement, suivant une série de directives, comme le commandement « tu donneras ton numéro plutôt que de le demander » dixit l’intervenante s’adressant à un co-débatteur.

On ne peut que s’émouvoir de ces nombreuses femmes se faisant régulièrement insulter au simple motif qu’elles refusent d’entrer dans le jeu lourdingue de certains dragueurs à l’idiotie crasse.

Mais difficile d’éviter une pointe de sarcasme en entendant le collectif parler de « combat mené ». Cette poussée de collectifs un peu mièvres est encouragée par les subventions que l’Etat accorde un peu légèrement à des dizaines d’associations coquilles-vides.
Ainsi, Héloïse Duché, perspicace, n’a pas manqué de rappeler que si de loi elle ne se préoccupait pas, une « intervention majeure » de la force publique était nécessaire pour « obtenir des subventions permettant la mise en place de bars et concerts sans relous ». Les publicitaires peuvent savourer, encore un effort et la drague ne sera plus qu’une affaire numérique.
Décréter plutôt que rééduquer, le collectif tombe dans l’écueil classique de ce type d’associations. Plutôt que de considérer la séduction dans l’espace public comme une réalité historique dégagée de tout rationalisme, il faudrait encore légiférer (au moins moralement) en établissant un contrat tacite entre l’homme et la femme. Lui proposant, elle disposant, cela va sans dire.

Cette contractualisation du désir, qui réduit la drague à un traité bipartite fait fi de la complexité des rapports humains. À vouloir débusquer avec paranoïa tous les dragueurs invétérés et autres maladroits de ce Monde, ces femmes finiront par gommer toute notion d’altérité physique, avec, entre autres conséquence, la possible mise à mort de la galanterie. J’ose donc crier : vive les relous !

Président par défaut : l’aveu vient de haut

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francois hollande vote etrangers

Pour fêter l’anniversaire de son élection, le président de la République est donc allé au feu des questions de Jean-Jacques Bourdin. Cela ne manquait pas de courage et on peut d’ailleurs se demander s’il n’a pas pris cette décision pour démontrer qu’il lui arrive de porter la culotte, au sein du nouveau couple exécutif.  François Hollande a donc dû batailler et fait montre d’un certain sens de l’esquive qui rappelait certains moments de sa campagne présidentielle.

La plupart des observateurs ont, à raison, commenté les déclarations de François Hollande sur la réforme territoriale et les reports d’élections que celle-ci pourrait entraîner. À moins que cela ne soit le report des élections qui motive l’accélération du calendrier de la réforme territoriale, pourtant fixé par le Premier ministre lors de sa déclaration de politique générale, comme le craint à juste titre l’opposition, qui réclame maintenant un référendum. Hier, dans ces colonnes, Régis de Castelnau n’a pas eu  tort de fustiger ce « camp du Bien qui ne s’encombre pas de morale républicaine ». Dans le même esprit, comme nous l’a soufflé Marc Cohen, exhumer le du droit de vote des étrangers aux élections locales, tout en reconnaissant ne pas avoir de majorité pour le faire voter, revient à un chiffon rouge à l’approche des élections européennes. Sachant qu’un score impressionnant y est promis au FN, la manœuvre de Hollande ressemble à ces petits coups politiciens que l’électeur aguerri voit venir à cinquante kilomètres.

Mais c’est une phrase prononcée tout au début de l’émission qui a retenu mon attention. Le Président de la République nous a effectivement gratifiés d’un aveu d’un fort beau gabarit en expliquant que s’il avait été élu, ce n’était pas pour son « programme étincelant » mais surtout parce que son prédécesseur avait échoué. Ainsi, François Hollande vient d’acter qu’il avait été élu par défaut. Ce coup d’essuie-glaces n’a certes rien d’original. D’abord, la mécanique du scrutin majoritaire à deux tours produit chez les électeurs le réflexe suivant : au premier tour, je choisis, au second, j’élimine. Ensuite, les échecs des gouvernements qui se succèdent depuis une trentaine d’années ont amplifié cette mécanique. Ainsi, en 1981, 1986, 1988, 1993, 1995, 1997, 2002 et 2012, les électeurs étaient davantage motivés par l’élimination de la majorité en place que par l’enthousiasme que leur inspirait ceux qu’ils désignèrent finalement. Seule l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 pourrait faire exception dans ce tableau, suscitant un véritable espoir dans le pays, encore que la perspective de voir Ségolène Royal entrer à l’Elysée n’a pas dû être indifférente au choix des électeurs.

Mais si le commentateur peut froidement faire ce constat, le fait pour l’heureux élu de reconnaître publiquement qu’il doit davantage son élection à l’échec de son prédécesseur est beaucoup plus rare. Cette lucidité est d’autant plus méritoire que nous nous souvenons encore des cris d’orfraie que suscita il y a quelques semaines l’intervention du député UMP Guillaume Larrivé dans l’hémicycle, déclarant que François Hollande avait été élu par défaut. Un procès en anti-républicanisme fut ainsi instruit, le député d’Auxerre étant accusé de remettre en cause la légitimité de l’élection du Président de la République. Jean-Marc Ayrault lui-même s’en était ému. Reconnaissons pourtant que Larrivé pensait faire bondir les députés de la majorité par sa jolie provocation à l’encontre du président Hollande. Si les socialistes avaient été moins conditionnés, il leur aurait été si facile de renvoyer ce chevau-léger du sarkozysme à ses chères études. « Ainsi, le Président aurait élu par défaut, Monsieur le député Larrivé ! Vous rendez vous compte du piètre compliment que vous faites au candidat que vous souteniez alors ? C’est donc par le seul mérite de la médiocrité de la candidature de Nicolas Sarkozy que François Hollande aurait été élu ? Je n’irais pas, pour ma part, jusque-là et je vous en laisse toute la responsabilité ! » Voilà une réponse qui aurait été plus habile, mais Ayrault est-il capable d’habileté ?

François Hollande n’a pas le choix. Il la joue modeste. D’où cet aveu mais aussi ses déclarations sur les conditions de sa prochaine candidature. Il se comporte désormais comme un petit poucet de la Coupe de France de football qui n’a «rien à perdre » et attend le « retournement » économique comme le Messie. Ayant douché les espoirs d’Emmanuel Todd qui avait fait le pari du « hollandisme révolutionnaire » et de Jacques Sapir, qui lui conseillait de nommer Jean-Pierre Chevènement à Matignon, le président normal n’a plus qu’à abattre sa dernière carte : l’attentisme.

*Photo : YAGHOBZADEH RAFAEL/SIPA. 00636390_000009. 

Europe : Laurent Wauquiez enfin lucide?

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laurent wauquiez europe

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Comme de nombreux hommes politiques européens de sa génération, Laurent Wauquiez a un souci avec son continent : il ne veut plus de ce « Meccano d’institutions illisible », ce Moloch que tout le monde s’évertue à « changer », je veux bien sûr parler de… « cette Europe-là ». L’ancien ministre des Affaires européennes a tourné casaque, lui qui reconnaît volontiers avoir embrassé la cause du fédéralisme européen comme substitut aux idéologies déclinantes, dans les années 90. Avec la publication de son essai Europe : il faut tout changer, il lui reste encore un peu de chemin à parcourir pour se départir complètement de ses amours de jeunesse.

Il est vrai qu’en vingt ans, les élargissements successifs, la libre circulation dans l’espace Schengen, une politique de la concurrence suicidaire, et d’innombrables directives tatillonnes ont conduit à un « enfer normatif ». Les institutions de l’UE, décrites comme des grenouilles qui veulent se faire plus grosses que le bœuf, usurpent le pouvoir au lieu de l’exercer, tandis que les nations entretiennent leur pré carré, chacune, à la Commission, ne représentant de facto que son propre intérêt. Bien sûr, cette absence de claire délimitation des compétences engendre l’impuissance. Vous ne trouverez nulle politique industrielle, nulle politique étrangère, en somme nulle expression d’un intérêt communautaire, dans « cette Europe-là ».

Du coup, ce sont les lobbys, et les institutions indépendantes telles que la Cour de justice européenne ou la BCE, qui prennent le dessus dans « cette Europe-là ». Faute de langue commune, « l’échange n’existe pas, pas plus que la confrontation des points de vue » ; l’UE est une tour de Babel, ô combien coûteuse, où le processus de décision, trop lent, est inadapté à la réactivité qu’exige la mondialisation. La solution de M. Wauquiez est de bon sens mais a l’inconvénient de prendre beaucoup de temps : il faut commencer par le début, à savoir « européaniser les débats nationaux ». Car découragés, n’ayant aucune prise sur le cours des choses, les hommes politiques européens s’y perdent eux-mêmes : « ce n’est pas aux fonctionnaires qu’il faut reprocher la techno-isation (sic) du Conseil, mais aux politiques eux-mêmes qui ont déserté le champ de bataille. » L’administration des choses remplace le gouvernement des hommes, et l’économie la politique. Résultat : l’Europe tourne en rond.

Le mal européen, selon le fils spirituel de Jacques Barrot, aurait un nom : « c’est l’élargissement ». Mais la paralysie institutionnelle masque mal la réalité de l’ordre politique européen : « cette Europe-là » n’est autre que l’Europe telle que les rapports de force entre Nations la dessinent. Et comme il le remarque si bien lui-même, l’intégration des pays de l’Est a déplacé le centre de gravité de l’Europe vers l’Allemagne. La responsabilité de l’Europe de l’Ouest dans les souffrances de l’Europe de l’Est n’est évoquée que pour mieux se délester de celle-ci ; mais l’Allemagne acceptera-t-elle jamais de se séparer de la Mitteleuropa, pour refaire une Europe des Six ? La réponse est : Nein. Il faut être bien naïf pour croire que le « carrefour » du début des années 90 aurait pu conduire à autre chose qu’à l’extension de l’UE au-delà de la ligne Oder-Neisse. Ce carrefour n’en était pas un, dès lors qu’on acceptait l’unité allemande.

En contrepartie, certes, la monnaie unique européenne devait ligoter l’Allemagne, lui ôtant l’atout du Deutsche Mark. Mais ce que Mitterrand n’avait pas compris, c’est que l’Allemagne, puissance structurellement dominante en Europe, retournerait l’euro en sa faveur. La France est désormais enfermée à double tour par l’euro, outil au service d’une Allemagne dominatrice. Voilà ce qu’il faudrait d’abord remettre en cause. C’est précisément ce que M. Wauquiez n’ose pas faire, devinant la rupture profonde que cela occasionnerait. Lorsque Chevènement sentait l’Empire renaître sous la forme d’un « saint Empire américano-germanique », il n’avait pas tout à fait tort. La réalité, c’est que présentement l’Europe n’est pas carolingienne, mais ottonienne. Et il n’y a pas d’autre Europe avec l’euro que « cette Europe-là », allemande.

En bon normalien, il se livre pourtant à un bel éloge de l’identité culturelle européenne, et de sa diversité, qu’on chercherait en vain dans les bureaux bruxellois ou sur nos billets de banque ! Il ne commet pas l’erreur d’oblitérer les apports grec, romain et chrétien à une culture européenne d’ailleurs essentiellement faite des cultures nationales qui la composent, et va jusqu’à assimiler l’Europe à la vertu d’équilibre, insinuant, un brin condescendant, que le reste de l’humanité est un joyeux désordre.

C’est que, selon M. Wauquiez, l’Europe doit marcher droit. Le député a définitivement une dent contre le Luxembourg de M. Juncker, par exemple. Ainsi raconte-t-il, avec tout le naturel du monde, cette scène hallucinante où, comme des caïds à la cour de récré, Mme Merkel et M. Sarkozy « avaient coincé Juncker dans un coin de la salle pour lui faire comprendre que la plaisanterie était finie ». Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Connaît pas. En revanche, c’est bien pour des considérations morales qu’il souhaite une Europe carolingienne sans ce minuscule pays, pourtant situé au cœur de la Lotharingie. Il n’apprécie pas dans ce pays son libéralisme excessif, tout en appelant de ses vœux « une France réformée et rajeunie » (entendre : remise d’aplomb par une cure de libéralisme). Cherchez l’erreur !

Celui qui qualifie de « funeste » la division entre l’UMP et l’UDI au Parlement européen est bien placé pour connaître la schizophrénie de nombre d’appareils politiques : « Le mal-être européen est aussi d’une certaine façon le mal-être de la politique dans chacun de nos pays », avoue-t-il à demi-mot. Dans ce livre opportun tant par ce qu’il professe que par le moment de sa publication, celui qui vise la présidence de l’UMP en 2015 critique la dictature du sondage, « trop pesante ». L’UE qui obtenait l’adhésion de deux tiers des Français il y a vingt ans, n’en récolte plus qu’un tiers ; l’opinion, soyez-en sûrs, il l’écoute.

Mais gare : à force d’entendre qu’« il faut changer cette Europe-là », le lecteur de Laurent Wauquiez pourrait se faire électeur des partis de droite, d’extrême droite, de gauche ou d’extrême gauche qui proposent une alternative à l’UMP…

*Photo : WITT/SIPA. 00665841_000003.

Passeport acheté, moutons engagés et sentiment d’antisémitisme

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Un passeport pour Nicosie

« Putain, putain, c’est vachement bien, on est tous des Européens ! », chantait le grand Arno dès 1981. C’est très beau, mais hélas faux : trop d’humains sur cette Terre n’ont pas le droit d’être européens. Pas encore : on finira sans doute par élargir l’Union au Maroc et à la Mongolie. En attendant cet avenir radieux, heureusement, l’Union est bonne fille : il existe toutes sortes de moyens légaux permettant à n’importe qui d’en devenir citoyen, sans être obligé de traverser la Manche à la nage, de jouer les réfugiés politiques syldaves ou de marner sur un chantier pendant cinq ans en espérant d’éventuelles régularisations puis naturalisations. Il existe une solution magique : l’argent. [access capability= »lire_inedits »]

Un journaliste du quotidien anglais The Telegraph s’est fait passer pour un riche Indien europhile désirant acquérir la nationalité bulgare. Il s’est adressé à Arlon Capital, une des nombreuses agences spécialisées dans ce genre de démarche ayant pignon sur rue à Sofia. La pleine citoyenneté et un passeport en bonne et due forme lui furent promis pour la somme de 150 000 livres (environ 180 000  euros). Jusqu’à présent, seule Malte proposait ce genre de deal, pour un tarif nettement plus coquet : 650 000 euros .

Pour les plus fauchés, il y a la citoyenneté low cost. Pas pour un passeport pur porc, mais presque : de nombreux pays attribuent automatiquement le statut envié de « résident permanent européen » à quiconque achète un bien immobilier chez eux. D’après Le Soir de Bruxelles, pour qui l’Union n’a aucun secret, les prix s’échelonnent entre 1,2 million d’euros au Royaume-Uni et 70 000 en Lettonie, l’affaire du siècle !

Le mode d’accession le plus cocasse à une nationalité européenne est à chercher beaucoup plus au sud. On se souvient qu’il y a un an, Chypre a été frappée par un séisme bancaire, suivi de peu par un « plan de sauvetage européen » qui mettait lourdement à contribution les détenteurs de gros comptes. Eh bien, à titre de compensation, quiconque a perdu plus de 3 millions dans l’affaire peut devenir citoyen chypriote. Quand on vous dit que l’Europe est bonne fille…

Marc Cohen

 

Moutons engagés

Grenoble est une ville iséroise connue pour son téléphérique urbain, son équipe de hockey sur glace, son fort de la Bastille même pas détruit par les sans-culottes et surtout pour Stendhal, inventeur du rouge et du noir. C’est pour toutes ces raisons – plus la majesté des paysages – qu’à l’occasion des récentes municipales, l’écologiste Éric Piolle a décidé de bouter le sortant socialiste et de devenir maire de la ville, avec la complicité des électeurs.

Sitôt élu à la surprise générale des sondeurs, il a sorti de sa besace en chanvre biodégradé un de ces projets qui marquera l’Histoire : le déploiement massif dans la ville de moutons chargés de l’entretien des espaces verts. Et il s’agit d’une expérimentation vouée  à « se développer à grande échelle ». L’AFP précise : « Installés à proximité d’une aire de promenade et d’un parcours d’accrobranche, les moutons appartiennent à une race rustique en voie de disparition (le mouton de Soay) qui s’adapte à tout type de terrain et se satisfait de faibles ressources en pâturage. »

Mais n’allez pas croire que ces sympathiques herbivores aient seulement une vocation utilitaire. Ce ne sont pas seulement des tondeuses sur pattes, mais aussi des semeurs d’idées : Éric Piolle veut non seulement que les moutons entretiennent les parcs et jardins, mais qu’ils changent la mentalité des citadins car, dit-il « tout ce qui contribue à ramener des animaux en ville est utile ». Qu’est-ce à dire?  Allons-nous bientôt voir veaux, vaches, cochons et lamas prendre le tram, siroter des Campari aux terrasses des cafés et faire la queue au McDo ? Non, pas exactement, mais l’une des ambitions avouées de la nouvelle équipe municipale est d’instaurer la collecte des ordures par… traction animale.

Tss-tss, Monsieur le Maire… On se prétend ami des bêtes et on ne pense qu’à les faire trimer! Espérons que, même en l’absence de convention collective ad hoc, les moutons paysagistes et les ânes éboueurs auront droit aux 35 heures. En attendant, si d’honnêtes quadrupèdes se mettent à piquer le boulot d’honnêtes travailleurs, on n’est pas rendu.

François-Xavier Ajavon

 

Sentiment d’antisémitisme

C’est un établissement comme on en compte quelques-uns à Paris, un établissement juif pour garçons qui prodigue un enseignement religieux et prépare ses élèves au baccalauréat. Ici, l’uniforme est de rigueur : chemise blanche et pantalon noir, les élèves portent kippa ou casquette et quelques-uns, plus rares, arborent des papillotes. Qui regarde à l’intérieur du bus ramenant les élèves chez eux devine sans peine de qui il s’agit. Rien que de très banal pour qui vit à Paris.

Mais il y a quelques mois, peu avant le sinistre « Jour de colère » et l’interdiction du spectacle de Dieudonné, aux abords d’un lycée « sensible » devant lequel passe le car sans problème depuis un an, les invectives ont commencé. Rien que de très banal en somme. Chamailleries d’enfant que l’âge viendra clore, car il s’agit ici de part et d’autre de gamins dont l’âge varie entre 12 et 16 ans. Un cran est franchi cependant quand les invectives virent à la quenelle et que, rapidement, ces quenelles se transforment en jets de pierres. La guerre des boutons cède place à l’Intifada. Sur recommandation de la police, le bus de l’établissement juif doit changer de trajet. Rien que de très banal pour qui vit en France depuis le début des années 2000. L’affaire pourrait cesser ici mais, moins d’un mois après que le bus a changé son itinéraire, il tombe dans une embuscade : une petite dizaine d’adolescents l’attendent à un carrefour et le bombardent de pierres rassemblées à cet effet, lesquelles s’avèrent suffisamment volumineuses pour briser l’une des vitres du véhicule. Plainte est déposée pour « mise en danger de la vie d’autrui et insultes racistes », mais il faudra faire jouer la haute hiérarchie de la police pour qu’elle soit enregistrée. Les policiers, fort sympathiques au demeurant et tout à fait compréhensifs d’après les dirigeants de l’établissement juif, ne voient étonnamment pas le rapport entre la religion des élèves et l’agression, ni matière à plainte quand les faits leurs sont rapportés. La car ne pouvant pas faire d’autres détours, il bénéficie désormais d’une escorte policière. Rien que de très banal…

Mystère du calendrier, on nous assure que les actes antisémites ont diminué : pas certain que les élèves du bus s’en soient aperçu, mais peut être ressentent-ils simplement un « sentiment » d’actes antisémites comme il y avait un « sentiment » d’insécurité. Rien que de très banal en somme pour qui vit en France…[/access]

Jacques de Guillebon

*Photo: REX40220095_000002.Rex Features/REX/SIPA

 

Assurance maladie, le Massachusetts en éclaireur ?

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Mortalité USA Santé

Mortalité USA Santé

Alors que les Etats-Unis s’interrogent sur la politique publique à mener en matière d’assurance maladie, le New York Times s’est penché sur l’exemple du Massachusetts. Pour rappel, l’Etat de la baie a adopté dès 2006 une loi réformant profondément le système de santé en vigueur entre ses frontières. Cette révolution a marqué un tournant idéologique inédit dans l’histoire du pays de l’oncle Sam.

Traditionnellement, le système de couverture santé aux Etats-Unis fait la part belle aux organismes privés qui assurent seuls la protection sociale à des prix exorbitants. Cette facture réglée par les employeurs prive une grande partie des Américains d’une couverture efficiente, faute de travail, de ressources suffisantes, ou, triste ironie, d’un état de santé jugé trop instable.

Un examen rapide des chiffres de la longévité dans le monde depuis la Seconde guerre mondiale donne une idée des conséquences du système américain sur l’espérance de vie. Ainsi, les Américains nés avant 1950 vivaient en moyenne 68,6 ans, plus que les Français (67), les Espagnols (64.1) ou les Japonais (62.1). Mais les soixante dernières années ternissent ce beau bilan, les Américains n’ayant gagné qu’une décennie de vie, pendant que la plupart des pays occidentaux dépassaient la longévité des USA.
Las de ce constat, le Massachussetts oblige dès 2006 les assureurs à couvrir tout le monde, sans exclusion, et contraint ses citoyens à contracter une assurance maladie, si nécessaire avec le concours de l’Etat. Une protection libérale par consentement forcé, en quelque sorte, mis en avant par des exemples ultra-médiatiques à l’image de Charlie Henley, une patiente célèbre pour avoir fait partie des premiers bénéficiaires de cette mesure alors que son passé médical l’empêchait auparavant de contracter la moindre assurance.« Je ne serais sûrement plus de ce monde si j’avais été malade dans un autre Etat américain » tonnait-elle alors.

Connu pour ses positions avant-gardistes sur des sujets comme le mariage homosexuel ou la dépénalisation de la marijuana, le Massachussetts subit donc le regard scrutateur de l’opinion publique du reste du pays.
Les résultats qui apparaissent sous la loupe du New York Times s’appuient sur l’étude universitaire « Changes in Mortality After Massachusetts Health Care » publiée lundi. Ce document se penche sur le taux de mortalité –le nombre de morts pour 100 000 individus- entre 2001 et 2010, en déclin de 3% sur les quatre dernières années. Une baisse particulièrement tangible dans les régions de l’Etat où les plus pauvres anciennement non-assurés sont nombreux, alors que les plus aisés affichent un taux de mortalité stable.

Par ailleurs, les arguments qu’avancent les partisans des valeurs traditionnelles américaines, qui voudraient laisser agir sans la moindre régulation la main invisible, semblent balayés à l’épreuve des faits. Plus que l’amélioration de l’hygiène alimentaire ou la réduction du nombre de consommateurs de tabac, la réforme de l’assurance maladie engagée en 2006 a en effet accru l’espérance de vie au Massachussetts.
Une pierre dans le jardin des américains jaloux de leur liberté individuelle à l’excès, pour lesquels toute intrusion nationale dans l’économie porte la griffe de l’immonde bête socialiste. Fort de ces résultats, le président Obama, désavoué en 2009 au point de consentir à une réforme au rabais, pourrait espérer relancer son projet de premier mandat « Obama Care ». Un serpent de mer américain depuis Clinton. Ignorant ces éléments factuels, les défenseurs de la ligne traditionnelle du pays voient leur influence se réduire progressivement. Une trajectoire inversement proportionnelle à celle de la France, où l’obsession des économies a récemment suscité un rapport proposant de dérembourser les consultations avec plafonnement…

*Photo : www.CGPGrey.com.

Le socialisme municipal, sauce lyonnaise

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gerard collomb lyon

gerard collomb lyon

Vu de Paris, c’était plié, ou presque. Gérard Collomb avait, certes, réussi à sauver sa mairie de Lyon, au prix d’une fusion de ses listes avec celles des Verts, mais la défaite du PS dans nombre d’autres communes du Grand Lyon ne lui laissait que peu d’espoir, sur le papier, de conserver la présidence de la Communauté urbaine, qui doit accéder au statut de métropole[1. La future métropole lyonnaise doit récupérer les attributions du Conseil général pour l’aire métropolitaine de Lyon, forte de 1,3 million d’habitants, et dotée d’un budget de 2 milliards d’euros.] le 1er janvier 2015. Les deux blocs, le PS et ses alliés écologistes, communistes et divers gauche, et la droite UMP-UDI disposaient d’un potentiel de voix équivalent tournant autour de 70 des 162 sièges de l’assemblée communautaire, une vingtaine d’autres étant occupés par des maires ruraux sans étiquette, pour la plupart de sensibilité de centre-droit. En bonne logique, la majorité absolue de 82 voix aurait dû revenir au candidat unique de la droite à ce poste-clé, le sénateur maire d’Oullins François-Noël Buffet. L’affaire semblait d’autant plus mal partie pour Collomb que la petite dizaine de conseillers Front de gauche, menée par l’ex-socialiste lyonnaise Nathalie Perrin-Gilbert, tombeuse de la liste Collomb dans le 1er arrondissement de Lyon, avait annoncé qu’elle s’abstiendrait.[access capability= »lire_inedits »]

Or, le 16 avril, Gérard Collomb est triomphalement réélu président du Grand Lyon, dès le premier tour de scrutin, avec 92 voix contre 58 à Buffet, 2 au candidat du FN et 9 bulletins nuls, une voix s’étant portée sur le maire PS de Villeurbanne, Jean-Paul Bret, qui n’était pas candidat. Le vote étant secret, et les bulletins nuls étant revendiqués par le Front de gauche, on peut donc en déduire que le maire de Lyon n’a pas seulement séduit les « petits maires » du Val-de-Saône, mais aussi obtenu des suffrages venus de la droite. En effet, le rôle, en coulisse, de Michel Mercier, sénateur  et président UDI du Conseil général du Rhône et artisan, avec Collomb, de la création de la métropole lyonnaise, n’est pas tout à fait étranger à la piètre performance du candidat unique de la droite.

Le partage des territoires que les deux compères avaient effectué sur le département du Rhône garantissait à chacun un fief quasiment imprenable pour l’avenir : à Collomb les zones urbaines, acquises à la gauche pour autant que les bobos de Lyon-centre parviennent à garder dans leur orbite les cités populaires de la banlieue est, au centriste modéré Mercier les campagnes du Beaujolais, du bas-Dauphiné et des monts du Lyonnais. Ce n’est pas la stratégie parisienne de reconquête du pouvoir par une  droite bien à droite, telle qu’elle est conçue dans la cuisine de Jean-François Copé, qui allait perturber la subtile gastronomie politique rhodanienne : ici, on préfère Bocuse au fast-food. La tentative de Copé d’imposer l’un de ses séides, le député Georges Fenech, à la candidature UMP à la mairie de Lyon s’était d’ailleurs heurtée à la résistance de la droite locale, qui lui a préféré, lors de primaires ouvertes, l’inconnu (à Paris) Michel Havard, un filloniste centro-compatible…

Ce résultat n’est pas la conséquence d’une manœuvre de dernière minute, comme l’opération politicienne qui a permis à Martine Aubry d’empêcher le candidat UMP d’accéder à la tête de la Communauté urbaine de Lille. Ne pouvant espérer être reconduite à la suite de la perte, par le PS, de municipalités importantes de l’agglomération, elle a fait élire, avec les voix socialistes, le maire divers droite d’un village de 900 habitants pour diriger la future métropole nordiste, bien aidée en cela par la stupidité du candidat officiel de l’UMP, qui avait tenu les « petits maires » ruraux pour quantité  négligeable…

Cela fait maintenant plus d’une décennie que Gérard Collomb n’en fait qu’à sa tête dans le style social-libéral décomplexé : proximité affichée avec les grands patrons de sa région, choix d’un avocat d’affaires sarkozyste, Richard Brumm, comme responsable des finances de la ville de Lyon, neutralisation de la « gauche de la gauche » par débauchages individuels pour contrer les idéologues écolos et néo-marxistes. Il a été l’un des rares dirigeants socialistes à prendre ses distances avec l’activisme législatif sociétal du gouvernement Ayrault, pourtant impulsé par Najat Vallaud-Belkacem, née à la politique grâce à un certain Gérard Collomb, dont elle fut la chargée de mission à la mairie, avant de s’éloigner de son mentor.

Ces péripéties au sein d’un petit monde politique provincial  sont bien plus significatives d’un mouvement de fond de la société française que l’agitation croissante qui s’est emparée des appareils politiques nationaux, à droite comme à gauche.

Les barons locaux du PS, de l’UMP et de l’UDI ont déjà pris acte du fait que le tripartisme PS-droite républicaine-FN n’était pas un phénomène passager, mais le produit d’une restructuration durable du paysage politique français. Cette configuration était déjà celle de la IVe République, à la seule, mais notable, différence que le FN s’est substitué au PCF dans le rôle de parti pesant lourd électoralement, mais dont le positionnement le disqualifie comme partenaire d’une coalition gouvernementale, nationale ou locale. Ce paradigme, dont la déconstruction par François Mitterrand, au début des années 1970, a permis le retour de la gauche au pouvoir en 1981 sans qu’il fût nécessaire de toucher aux institutions de la Ve République, est de retour. Il appelle donc la convergence des « modérés » des deux rives, qui peuvent ainsi se dégager de l’emprise des doctrinaires d’extrême droite et d’extrême gauche. Pour l’instant, on bricole les nouvelles alliances en catimini, sur des territoires de plus en plus rebelles aux directives venues des centrales parisiennes. C’est à la lumière de ces événements qu’il faut comprendre la stratégie de Manuel Valls : sa fermeté face à la fronde de la gauche du PS ne fait qu’avancer le jour, qui ne devrait pas être très éloigné, où les réformes social-libérales souhaitées par lui (et Collomb) seront adoptées par le Parlement grâce aux voix de l’UDI et de quelques UMP style Michel Barnier ou Jean-Pierre Raffarin, probable prochain président du Sénat.  Ou alors ce sera la crise de régime.[/access]

*Photo: Pascal Fayolle/SIPA.00676934_000010

Alstom : le mythe Roosevelt

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roosevelt new deal

roosevelt new deal

L’offre de l’américain General Electrics sur l’industriel français Alstom relance le débat chez les politiques et les intellectuels : il faut ab-so-lu-ment une politique industrielle en France et des grands travaux pour sortir de la crise économique. Les yeux mouillés d’émotion, on se retourne alors vers l’Âge d’Or : l’Amérique de Roosevelt. Il y a pourtant du neuf du côté des historiens pour remettre en cause ce récit.

La caste bavarde remet régulièrement en route la musique de Super Roosevelt chassant le méchant Hoover et sauvant les USA de la Grande Dépression des années 30 avec son New Deal, le tout sous les auspices du divin Keynes. Au premier abord, on peut difficilement le lui reprocher : cet air est joué dans les classes de terminale depuis trois générations. Mais ce disque est bien rayé. Aucun historien sérieux n’ose plus soutenir cette thèse, et même la version française de Wikipedia se refuse à ce conte pour enfants (c’est dire !).

Quand Roosevelt est élu en 1932. le programme des démocrates était dans la plus pure tradition de ce parti : dénoncer le gouvernement central, les déficits, les atteintes à la liberté des entrepreneurs et du commerce. Ainsi, Roosevelt n’eut de cesse pendant sa campagne de reprocher la fièvre dépensière de son adversaire, le président sortant Herbert Hoover.

La tâche était aisée. Hoover avait déjà été élu sur un programme interventionniste en 1929. Il avait augmenté les impôts et creusé le déficit budgétaire comme personne avant lui en temps de paix. Le budget fédéral doubla sous sa présidence, et il mena une politique de grands travaux, financée par la planche à billets. Le barrage Hoover sur le Colorado témoigne de ce keynésianisme avant l’heure. Il est piquant de noter que Roosevelt attaqua l’interventionnisme économique de son adversaire pendant la campagne présidentielle en l’accusant d’avoir « ajouté bureau sur bureau, commission sur commission, sur le dos du contribuable ».

Hoover avait trouvé la recette idéale pour fabriquer du chômage. En accord avec le patronat fin 1929, il assura le maintien du niveau des salaires, au moment même hélas où la quantité de monnaie en circulation diminuait et que les prix chutaient. Les entreprises se retrouvèrent donc étranglées entre
des recettes qui baissaient et des salaires réels qui augmentaient. Elles se mirent alors vers 1931 à réduire les salaires, puis à licencier, mais trop tard pour empêcher les faillites. En plus de restrictions sur l’immigration l’anti-libéralisme de Hoover se retrouve dans le célèbre et sinistre Smoot-Hawley Tariff Act de 1930. A sa demande le Congrès vota d’importantes mesures protectionnistes en faveur des producteurs agricoles, et des lobbys industriels en profitèrent pour obtenir des faveurs similaires. 3300 produits furent concernés par des hausses considérables de droits de douane, doublées souvent de barrières non tarifaires assez vicieuses. Outre les mesures de rétorsion dans le monde entier, son pire effet fut d’étrangler financièrement les pays débiteurs des USA. En effet, en tant que principal créancier des pays européens, les USA devaient acheter à ces pays un maximum de biens et services, ce qui leur fournissait les devises nécessaires au remboursement de leurs dettes.

On peut donc faire un sort à un mythe populaire : Hoover n’était pas le président inactif inspiré par le laissez-faire. Au contraire, son administration est bien intervenue pour endiguer la crise mais cet activisme a vraisemblablement aggravé les effets de la Grande Dépression, en particulier son refus d’accepter que les capitaux et les salaires retrouvent un niveau de marché.

Il serait bien plus difficile de retirer de nos têtes le préjugé selon lequel le New Deal a sauvé le capitalisme américain et a mis fin à la Grande Dépression. Le fait est que dans de nombreuses régions du monde, la dépression s’est achevée beaucoup plus tôt et beaucoup plus rapidement qu’aux USA. En Grande-Bretagne, la Grande Dépression était terminée en 1933 et le pays a même connu une forte croissance a partir de 1931. Aux Etats-Unis, à l’inverse, non seulement la Grande Dépression a duré plus d’une décennie mais elle a même empiré : en 1938 le taux de chômage était aussi élevé qu’en 1932.

Dès 1933, Roosevelt s’engage dans la voie de la cartellisation de l’économie, contre l’avis de Keynes consulté pour l’occasion. Son inspiration se trouve dans l’Italie de Mussolini[1.  Comme le prouve définitivement Wolfgang Schivelbusch dans Three New Deals : Reflections on Roosevelt’s America, Mussolini’s Italy and Hitler’s Germany, 1933-1939, Metropolitan Books, 2006.], où depuis 1925 banques, industries, agriculture et commerce sont forcés de s’entendre dans leurs organisations nationales pour durcir les conditions de la production et la limiter[2. Ce qui est en soi incompatible avec la croissance.], afin d’augmenter les prix et les salaires. La législation anti-trust fut suspendue, des codes professionnels (546!) minutieusement rédigés, avec une administration tatillonne chargée de les faire appliquer. Les syndicats furent priés de constituer des monopoles par firme, avec obligation pour les salariés d’y adhérer. Les employeurs du textile firent face à la hausse des coûts salariaux en intensifiant la mécanisation, avec pour principales victimes les Noirs, déjà durement éprouvés par la politique de Hoover et faiblement syndicalisés. Comme c’est toujours le cas aujourd’hui, la grande industrie s’accommoda fort bien du carcan des codes, au contraire des petites entreprises. Ce furent finalement les propriétaires d’une boucherie casher de Brooklyn qui eurent raison de la cartellisation devant la Cour Suprême en 1935. Syndicalistes et partisans plus radicaux de la planification s’étaient finalement joints à la détestation de ces lois absurdes qui, d’après Keynes encore, avait retardé la reprise et aggravé le chômage. Tordons le cou en passant au keynésianisme de Roosevelt : les années de New Deal ne connurent que des déficits modérés, sous la pression constante de Morgenthau et dans la pure tradition démocrate. Roosevelt refusa constamment de mettre en oeuvre la politique budgétaire que réclamaient Keynes et ses ardents disciples à Washington.

Reste donc la guerre, la belle Seconde guerre mondiale, qui aurait soi-disant permis d’en finir avec la dépression et aurait apporté le salut à l’économie. Mais par définition, le résultat de la production militaire n’est pas une vraie richesse: les guerres détruisent les biens au lieu d’en produire. Si on regarde de près les chiffres de l’économie américaine et que l’on met de côté les effets de la guerre[3. Comme le montre Robert Higgs dans Depression, War and Cold War, The Independent Institute, 2006.], on conclut que la Grande Dépression ne s’est pas achevée avant 1947 ou 1948. La guerre et ses déficits n’ont fait que cacher le faible niveau de création de richesse de l’activité économique américaine. La guerre fit au moins abandonner à Roosevelt la rhétorique anti-patrons qu’il cultivait depuis son élection. Sur ce point, les planificateurs n’ont rien appris de celui qu’il admirent tant.

*Photo : wiki commons.

À sanctions américaines, solutions russes

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poutine kerry sanctions ukraine

poutine kerry sanctions ukraine

Même pas mal ! Le message envoyé par Vladimir Poutine était clair : aux journalistes qui l’interrogeaient sur les sanctions américano-européennes lors d’un déplacement à Minsk le 29 avril, le président russe avait répondu dédaigneusement que son «  gouvernement (…) a déjà proposé des mesures de représailles. » mais qu’il  ne pense pas en avoir besoin« … Depuis, il a, semble-t-il, changé d’avis.  

Ainsi, lundi 5 mai, Vladimir Poutine a signé une proposition de loi instituant un système de paiement national. Le texte, qui entrera en vigueur le 1er juillet,  a pour objectif de centraliser toutes les transactions ayant lieu sur le territoire national. Les échanges seront impérativement effectués en rouble et tous les systèmes de paiement étrangers tels que Visa ou Mastercard devront verser à la banque centrale russe une commission trimestrielle équivalant à 25% de leur chiffre d’affaire, c’est-à-dire l’intégralité de la marge de ces sociétés en Russie… Les sanctions américaines tombées en avril auraient finalement produit leur petit effet, sinon sur l’économie, au moins sur l’opinion publique.

Les Etats-Unis ont notamment bloqué les transferts d’argent transitant par leur pays à destination de trois banques russes : Russie Sobinbank, SMP bank, et Investkapitalbank. Leurs actionnaires figurant sur la liste noire établie par les Etats-Unis, les cartes des banques citées sont devenues inutilisables sur la terre de l’oncle Sam. Puis, les groupes Visa et Mastercard ont envoyé un courrier à leurs clients russes les avertissant que leurs services  risquaient d’être bloqués. Et ça n’a pas manqué. Cette mesure touche un grand nombre de citoyens russes et dépasse définitivement le premier cercle de Poutine. Plus de 95% sur 217 millions de cartes bancaires fabriquées en Russie dépendent des centres de paiement Visa et Mastercard.

La nouvelle loi votée permettra, a priori, de développer une sorte de  « Russian Express » qui s’imposera dans le marché intérieur, poussée par un patriotisme économique et un prix compétitif. Mais il serait intéressant de voir jusqu’à quelles frontières le réseau financier russe se développera et jusqu’où la manne russe jouira de son indépendance.

Surtout, derrière cette mesure de rétorsion, on devine les contours d’une disposition qui s’inscrit dans une politique au long terme : mieux contrôler les flux monétaires et, pourquoi pas, rendre plus difficile la fuite des capitaux dont souffre l’économie russe.

Finalement, Vladimir Poutine a peut-être dit vrai  : le gouvernement n’a pas grand-chose à faire des sanctions américaines qui n’atteignent vraiment que les expatriés. Mais il n’oubliera pas de remercier Kerry pour  lui avoir fourni le parfait prétexte à une plus grande concentration du pouvoir. Le chef du Kremlin, en fin stratège, a su retourner la situation à son avantage. Il a su récupérer la carte de crédit comme objet de représentation nationale. Car, comme le rappelle Kevin Limonier, chercheur à l’institut français de géopolitique, « des choses et des mots sont mobilisés pour mettre en scène la souveraineté de la Russie ».

*Photo : Sergei Karpukhin/AP/SIPA. AP21563930_000020.

Happy birthday to you, Mister President !

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francois hollande regionales cantons

francois hollande regionales cantons

Après trois mois et demi d’un silence assourdissant, le Président de la République sort enfin du bois pour déballer son cadeau venu d’outre-Atlantique, d’Europe, du monde… d’ailleurs, en tout cas !

Quel chanceux ! : au moment de souffler les bougies d’un quinquennat qui laissera dans l’histoire autant de souvenir que son Premier Ministre, le « retournement » tant espéré arrive, papier à fleurs et rubans en prime. Sa première réaction est de l’offrir aux français en gage de sa bonne gestion.

C’est jour de fête,  le Président s’offre une radio. Sous le feu nourri des questions d’un Jean-Jacques Bourdin incisif, il reconnait que « Oui, l’impopularité est là » avant de constater le manque d’indulgence des français, qu’en grand Seigneur il ne leur reproche pas. Mais comme ces derniers ne lui font pas de cadeau, il se les fait lui-même en rappelant que le procès en amateurisme ne tient pas la route devant une gestion aussi brillante que celle de la crise de l’euro, de la réorientation de l’Europe sur le pacte de croissance, de l’intervention au Mali, en Centrafrique ou de la mise en garde du monde sur les exactions en Syrie, toutes à porter à son actif.

Dans un discours de campagne dont il a le secret, Hollande défait patiemment tous les reproches qui lui sont adressés, sur le plan personnel comme sur sa gestion du pays. Tout juste admet-il qu’il n’a pas assez communiqué sur la gravité de la situation … que lui ont laissée ses prédécesseurs. Et après avoir écarté la question concernant un deuxième mandat d’un « Comment voulez-vous, si j’ai échoué sur le chômage en 2017, que je puisse dire « j’ai la solution pour la suite ? », il nous rappelle projets et solutions miracles imaginées pour la suite de son quinquennat.

Comment voulez-vous, Monsieur le Président, qui avez échoué sur une grande partie des dossiers entamés, pouvoir dire,  « j’ai la solution pour les 3 années qui restent » et être entendu ?

On mesure le rempart infranchissable qui sépare cet homme de ses administrés, le degré phénoménal d’incompréhension –ou plutôt de surdité volontaire- qui affecte ses relations avec les français.  À la censure électorale du mois de mars, il oppose un nouveau mantra de l’accélération. « Nous devons aller encore plus vite parce que pour les Français, c’est insupportable, ils veulent des résultats ». Et de promettre, en affirmant –contre toute logique- aller dans le même sens que depuis le début de son mandat : « Nous allons même aller plus vite sur les impôts qui doivent baisser dès cette année en 2014 ». Que les français doivent recevoir, en Octobre, un avis d’imposition qui, une fois de plus, sera en hausse, importe peu !

Puis dans une relecture éclairée de son début de mandat, il rappelle : « si j’ai gagné les élections en 2012, ce n’est pas parce que j’avais un programme étincelant, c’est probablement parce que mon prédécesseur avait échoué ». Visionnaire !

Il affiche pour cette interview une détermination et un mental de champion… Soyons bon joueurs et souhaitons-lui, nous aussi, un cadeau qui lui soit utile, autant que le retournement. Souhaitons-lui une vision, un cap et une volonté d’agir pour récolter les fruits de ce « retournement » de la conjoncture mondiale. Souhaitons-lui surtout d’oublier cette maxime du Président Queuille qui pourrait être sienne : « il n’est pas de problème que le temps et l’absence de solution ne contribue à résoudre… »

Hollande-PS : la guerre tiède

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francois hollande municipales ps

francois hollande municipales ps

Le massacre des Innocents. C’est ainsi que plusieurs élus socialistes ont vécu les élections municipales. Non seule- ment ils pensaient avoir bien mérité de la (petite) patrie qu’ils dirigeaient depuis 2008, mais leurs administrés le leur ont répété jusqu’à la veille du premier tour ! Tous ces messieurs- dames, souriants et accueillants, qui leur ont ouvert la porte de leur appartement étaient déjà en train de méditer leur coup : voter pour la droite ou rester à la maison. Pour une fois, ce sont les électeurs qui ont roulé les politiques dans la farine.  Entre les deux tours, ces élus locaux sidérés ayant enfin compris que leurs jours – politiques – étaient comptés ont eu droit à un peu de sincérité citoyenne. Paraphrasant la plus célèbre formule de rupture, les électeurs leur ont dit : « Ce n’est pas vous, c’est lui ! » ; « J’ai de la peine pour vous, vous êtes formidable, mais votre président l’est beaucoup moins. » Certains de ces naufragés de mars 2014 sont d’autant plus amers qu’ils ont vu venir la claque. Depuis l’automne, ils voient les nuages noirs se multiplier. Le gel du barème de l’impôt (mesure qui neutralise l’indexation du seuil de l’imposition), maintenu par la majorité socialiste en 2012, a explosé quinze mois plus tard comme un vieil obus de 1914-1918.  Dès le 18 septembre 2013, la manchette de L’Opinion annonce que « l’impôt sur le revenu frappe au moins 1,2 million de foyers supplémentaires cette année » et que « les classes populaires [sont] touchées de plein fouet ». Si on ajoute l’arrêt brutal de la consommation provoqué par ce coup de massue fiscale et ses effets dévastateurs sur les petites retraites, les petits commerces, les artisans et les TPE en général, on mesure mieux à quel point l’axe Élysée-Matignon- Bercy s’était éloigné du « peuple de gauche », voire du peuple tout court. Alors, aujourd’hui, dans les villes perdues par la gauche, on s’étonne de l’étonnement du gouvernement. Pour ceux qui ont essayé de tirer la sonnette d’alarme, qu’ils appar- tiennent à la « gauche populaire » ou à « l’aile gauche du PS », qu’ils aient signé la lettre des 100 « pour un contrat de majorité » ou « l’appel pour le “non” socialiste au Medef », la leçon à tirer est simple : il faut que la politique reprenne le pouvoir à la technocratie.[access capability= »lire_inedits »]

Or, la Constitution de la Ve République a justement été conçue pour empêcher les politiques de perturber la gestion de l’État et les parlementaires de déranger les dirigeants du pays. Sacrifier la représentativité et étouffer la dimension parlementaire de la démocratie française : telle est l’essence de la Ve, qui apparaît aujourd’hui comme un boulet. Cette monarchie présidentielle dépend trop des qualités d’un seul homme – et il peut arriver que ce soit un homme sans qualités. Si Hollande s’obstine à croire qu’il a raison envers et contre tous, personne ne pourra rien y faire pendant cinq ans. Ainsi, il y a rupture dans la continuité entre les citoyens et les gouvernants, en l’occurrence le gouvernant, continuité qui est au principe de la démocratie libérale.    Cependant, la colère et la frustration n’ont pas aveuglé les frondeurs du PS. La politique étant l’art du possible, ils ne tablent pas sur un changement de Constitution mais espèrent faire évoluer le système de l’intérieur. Pourquoi ne pas neutraliser le droit présidentiel de dissoudre l’Assemblée nationale ? Ils citent le précédent du conflit qui opposa McMahon et Gambetta en 1876-1877 : c’est à l’issue de cet affrontement que la IIIe République est devenue, malgré la lettre de sa Constitution, véritablement parlementaire. Reste à savoir qui jouera le rôle de Gambetta.

En attendant, l’affaiblissement du soleil élyséen se conjugue depuis peu au renforcement des astres de Matignon et de Solférino, pour éclairer d’un jour nouveau la constellation politique française. Ni Valls ni Cambadélis ne peuvent rester de simples exécutants des oukases présidentiels : il en va de leur avenir. Le nouveau premier secrétaire va main- tenir la stratégie de « l’autonomie solidaire » mise en place par son prédécesseur, mais il a l’intention d’en renverser les termes : contrairement à ce que faisait Harlem Désir, l’autonomie s’exercera désormais vis-à-vis du gouvernement tandis que la solidarité ira plutôt vers les électeurs, les militants et les élus…  L’objectif est donc de créer une situation dans laquelle l’exécutif sera de facto obligé de négocier avec les députés de la majorité afin que l’Assemblée cesse d’être une chambre d’enregistrement. Pour y parvenir, les députés socialistes, faute de pouvoir imposer une révision de la Constitution, doivent créer un rapport de force en faisant feu de tout bois. Désormais, chaque fois qu’un texte d’importance secondaire – certes courageux, les frondeurs ne sont pas téméraires – leur sera soumis, la centaine de députés qui a proposé un « contrat de majorité » à Manuel Valls s’emploiera à pourrir l’existence du gouvernement.  Pour ces parlementaires, la situation actuelle ressemble beaucoup à la guerre froide, le droit du président de dissoudre l’Assemblée étant l’équivalent de la dissuasion nucléaire. L’ennui, c’est qu’elle ne sert pas à grand-chose dans les conflits de basse intensité. Ce sera donc la guérilla plutôt que la guerre. Cependant, l’intensité des hostilités ne devrait pas nous tromper sur la gravité de la crise : de nouveau, la Seine coule entre deux légitimités égales et concurrentes, celle de l’Élysée et celle du Palais Bourbon.   Au-delà des bisbilles entre socialistes, la crise actuelle de la majorité pose clairement la question du régime politique et de son adaptation à l’époque. La soupape que constituait la possibilité d’une cohabitation a disparu avec le quinquennat qui a renforcé les pouvoirs du président, alors même qu’il est le maillon faible du système. Cherchez l’erreur.

Madame S.  fait ses comptes

Habitant à Nice, madame S., 79 ans, retraitée et veuve, fait partie des 1,2 million de foyers fiscaux français qui, à cause du gel de l’adaptation du seuil de l’impôt sur le revenu (décidé par le gouvernement Fillon et reconduit par celui d’Ayrault en 2012), sont mécaniquement devenus, à partir de 2013, imposables. Or, en accédant à ce statut, madame S. a perdu en même temps les exonérations dont elle bénéficiait, et dont la valeur dépasse largement la somme réclamée par le fisc.  En 2012, avec 13 911 euros déclarés au titre des revenus de 2011, elle n’était pas imposable et bénéficiait de la gratuité du transport public et d’une exonération de la redevance audiovisuelle. L’année suivante, elle a déclaré 14 100 euros, soit 189 euros supplémentaires. Cette augmentation minime de ses revenus lui a coûté 141 euros en impôt sur le revenu, 125 euros en redevance audiovisuelle, sommes auxquelles il faut ajouter 320 euros, prix d’un abonnement annuel pour le transport public dans sa ville : soit un total de 586 euros qui représente la moitié de ses revenus mensuels (1175 euros). Résultat : son revenu disponible a donc chuté de 397 euros. Rappelons que, dans la même période, le prix de l’électricité a augmenté de plus de 10 %.[/access]

*Image : Soleil.

Ce néo-féminisme qui ne veut plus des hommes

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Le collectif « Stop harcèlement de rue » occupe l’espace médiatique depuis quelques semaines. Mouvement pourtant assez confidentiel (il revendique un peu moins de 5800 « likes » sur les réseaux sociaux), l’une de ses représentantes s’est illustrée sur le plateau de Taddeï vendredi dernier.

Le projet du collectif tient en quelques mots, très « brandé » avec des « happenings » autour du thème « zone sans relous ». Une énième association à la communication bien rodée pleine de mots-valises, donc. Cette « première zone sans relou » rue de Lappe, près de Bastille – un quartier peu réputé pour sa pudibonderie- a produit l’effet escompté avec un ramdam médiatique disproportionné compte-tenu du peu d’envergure de la démarche. La rue est bouclée, interdite aux hommes dits « relous » qui, par exemple « commenteraient le physique [des femmes] plutôt que le complimenter » avec pour dessein « d’habiter l’espace public pareillement ».

Non sans rappeler les procédés employés jadis par certaines associations antiracistes, Héloïse Duché, la plus médiatique des fondatrices de l’association, défend chez Taddeï l’effacement de l’altérité (sexuelle) dans l’espace public. Il ne s’agit pas de bannir la drague stricto sensu, mais de l’encadrer sévèrement, suivant une série de directives, comme le commandement « tu donneras ton numéro plutôt que de le demander » dixit l’intervenante s’adressant à un co-débatteur.

On ne peut que s’émouvoir de ces nombreuses femmes se faisant régulièrement insulter au simple motif qu’elles refusent d’entrer dans le jeu lourdingue de certains dragueurs à l’idiotie crasse.

Mais difficile d’éviter une pointe de sarcasme en entendant le collectif parler de « combat mené ». Cette poussée de collectifs un peu mièvres est encouragée par les subventions que l’Etat accorde un peu légèrement à des dizaines d’associations coquilles-vides.
Ainsi, Héloïse Duché, perspicace, n’a pas manqué de rappeler que si de loi elle ne se préoccupait pas, une « intervention majeure » de la force publique était nécessaire pour « obtenir des subventions permettant la mise en place de bars et concerts sans relous ». Les publicitaires peuvent savourer, encore un effort et la drague ne sera plus qu’une affaire numérique.
Décréter plutôt que rééduquer, le collectif tombe dans l’écueil classique de ce type d’associations. Plutôt que de considérer la séduction dans l’espace public comme une réalité historique dégagée de tout rationalisme, il faudrait encore légiférer (au moins moralement) en établissant un contrat tacite entre l’homme et la femme. Lui proposant, elle disposant, cela va sans dire.

Cette contractualisation du désir, qui réduit la drague à un traité bipartite fait fi de la complexité des rapports humains. À vouloir débusquer avec paranoïa tous les dragueurs invétérés et autres maladroits de ce Monde, ces femmes finiront par gommer toute notion d’altérité physique, avec, entre autres conséquence, la possible mise à mort de la galanterie. J’ose donc crier : vive les relous !

Président par défaut : l’aveu vient de haut

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francois hollande vote etrangers

francois hollande vote etrangers

Pour fêter l’anniversaire de son élection, le président de la République est donc allé au feu des questions de Jean-Jacques Bourdin. Cela ne manquait pas de courage et on peut d’ailleurs se demander s’il n’a pas pris cette décision pour démontrer qu’il lui arrive de porter la culotte, au sein du nouveau couple exécutif.  François Hollande a donc dû batailler et fait montre d’un certain sens de l’esquive qui rappelait certains moments de sa campagne présidentielle.

La plupart des observateurs ont, à raison, commenté les déclarations de François Hollande sur la réforme territoriale et les reports d’élections que celle-ci pourrait entraîner. À moins que cela ne soit le report des élections qui motive l’accélération du calendrier de la réforme territoriale, pourtant fixé par le Premier ministre lors de sa déclaration de politique générale, comme le craint à juste titre l’opposition, qui réclame maintenant un référendum. Hier, dans ces colonnes, Régis de Castelnau n’a pas eu  tort de fustiger ce « camp du Bien qui ne s’encombre pas de morale républicaine ». Dans le même esprit, comme nous l’a soufflé Marc Cohen, exhumer le du droit de vote des étrangers aux élections locales, tout en reconnaissant ne pas avoir de majorité pour le faire voter, revient à un chiffon rouge à l’approche des élections européennes. Sachant qu’un score impressionnant y est promis au FN, la manœuvre de Hollande ressemble à ces petits coups politiciens que l’électeur aguerri voit venir à cinquante kilomètres.

Mais c’est une phrase prononcée tout au début de l’émission qui a retenu mon attention. Le Président de la République nous a effectivement gratifiés d’un aveu d’un fort beau gabarit en expliquant que s’il avait été élu, ce n’était pas pour son « programme étincelant » mais surtout parce que son prédécesseur avait échoué. Ainsi, François Hollande vient d’acter qu’il avait été élu par défaut. Ce coup d’essuie-glaces n’a certes rien d’original. D’abord, la mécanique du scrutin majoritaire à deux tours produit chez les électeurs le réflexe suivant : au premier tour, je choisis, au second, j’élimine. Ensuite, les échecs des gouvernements qui se succèdent depuis une trentaine d’années ont amplifié cette mécanique. Ainsi, en 1981, 1986, 1988, 1993, 1995, 1997, 2002 et 2012, les électeurs étaient davantage motivés par l’élimination de la majorité en place que par l’enthousiasme que leur inspirait ceux qu’ils désignèrent finalement. Seule l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 pourrait faire exception dans ce tableau, suscitant un véritable espoir dans le pays, encore que la perspective de voir Ségolène Royal entrer à l’Elysée n’a pas dû être indifférente au choix des électeurs.

Mais si le commentateur peut froidement faire ce constat, le fait pour l’heureux élu de reconnaître publiquement qu’il doit davantage son élection à l’échec de son prédécesseur est beaucoup plus rare. Cette lucidité est d’autant plus méritoire que nous nous souvenons encore des cris d’orfraie que suscita il y a quelques semaines l’intervention du député UMP Guillaume Larrivé dans l’hémicycle, déclarant que François Hollande avait été élu par défaut. Un procès en anti-républicanisme fut ainsi instruit, le député d’Auxerre étant accusé de remettre en cause la légitimité de l’élection du Président de la République. Jean-Marc Ayrault lui-même s’en était ému. Reconnaissons pourtant que Larrivé pensait faire bondir les députés de la majorité par sa jolie provocation à l’encontre du président Hollande. Si les socialistes avaient été moins conditionnés, il leur aurait été si facile de renvoyer ce chevau-léger du sarkozysme à ses chères études. « Ainsi, le Président aurait élu par défaut, Monsieur le député Larrivé ! Vous rendez vous compte du piètre compliment que vous faites au candidat que vous souteniez alors ? C’est donc par le seul mérite de la médiocrité de la candidature de Nicolas Sarkozy que François Hollande aurait été élu ? Je n’irais pas, pour ma part, jusque-là et je vous en laisse toute la responsabilité ! » Voilà une réponse qui aurait été plus habile, mais Ayrault est-il capable d’habileté ?

François Hollande n’a pas le choix. Il la joue modeste. D’où cet aveu mais aussi ses déclarations sur les conditions de sa prochaine candidature. Il se comporte désormais comme un petit poucet de la Coupe de France de football qui n’a «rien à perdre » et attend le « retournement » économique comme le Messie. Ayant douché les espoirs d’Emmanuel Todd qui avait fait le pari du « hollandisme révolutionnaire » et de Jacques Sapir, qui lui conseillait de nommer Jean-Pierre Chevènement à Matignon, le président normal n’a plus qu’à abattre sa dernière carte : l’attentisme.

*Photo : YAGHOBZADEH RAFAEL/SIPA. 00636390_000009.