Au marché Hatikva, un vendeur de shawarma est boycotté pour avoir annoncé qu’il abandonnait Netanyahou au profit de Gadi Eizenkot. À l’approche du scrutin du 27 octobre, cette petite histoire éclaire une grande question. Comment changer de gouvernement lorsque le vote est aussi une fidélité familiale, sociale et culturelle ?
Or Ohana tient un stand de shawarma à l’entrée du marché Hatikva, à Tel-Aviv (Hatikva signifie « espoir » en hébreu, comme le titre de l’hymne national). Un jour, un journaliste en mission de micro-trottoir passe dans ce lieu considéré par les rédactions comme « authentique » et l’interroge sur son vote aux prochaines élections. Sans trop réfléchir, Ohana répond qu’il a voté Likoud toute sa vie, mais que, depuis le 7-Octobre, il estime que le pays a besoin de changement. Cette fois, il choisira Gadi Eizenkot, principale figure du bloc de l’opposition. Il aurait probablement oublié cet échange si, le lendemain de la diffusion de la vidéo, le ciel ne lui était pas tombé sur la tête. Selon son témoignage publié par Haaretz, ses ventes chutent de 70 % en une journée. Ses sandwichs généreusement garnis de poulet, de dinde ou de veau, avec une préférence du patron pour le mélange des trois, sont soudain boudés. Les insultes et les menaces affluent, des habitués appellent au boycott. Puis l’histoire prend un autre tour. Des dizaines de personnes viennent spécialement manger chez lui pour le soutenir. Les broches continuent de tourner dans le même sens, mais acheter un shawarma en a pris un autre.
Fidélités et blessures
Ce micro-évènement ne résume pas Israël mais il révèle cependant une difficulté centrale de ces élections. Pour une partie des électeurs, quitter Netanyahou signifie davantage que sanctionner un bilan. Pour eux cela est vécu comme une défection, une rupture avec les siens. Ohana voulait changer de Premier ministre. Certains lui ont répondu qu’il avait changé de famille et l’ont ostracisé, mettant en péril sa capacité de nourrir sa famille.
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Hatikva appartient à cette autre Tel-Aviv que l’image internationale de la ville laisse hors champ. Au sud-est, loin des plages et de l’univers des start-ups, ce quartier populaire s’est constitué dans les années 1930 autour de travailleurs yéménites. Des familles irakiennes et d’autres populations juives orientales ont ensuite participé à son histoire. Le marché, ses commerces alimentaires et ses sociabilités de voisinage portent cette empreinte. Il ne faut pourtant confondre ni les vendeurs avec tous les habitants, ni le quartier actuel avec une photographie de ses fondateurs.
Quant à M. Ohana, comme le lieu où se trouve son commerce, il est presque la caricature du soutien inconditionnel à Netanyahou et au Likoud. Son nom évoque le judaïsme marocain (et non irlandais…) et fait entendre cette autre histoire israélienne. Celle des familles venues du Maroc, de Tunisie, d’Irak ou du Yémen, et de leurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Regroupées sous le terme de « mizrahim », les populations juives originaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient n’ont pourtant ni les mêmes parcours ni une opinion politique commune.
Leurs aînés venaient de sociétés souvent arabophones, parfois aussi berbérophones, où la religion structurait le calendrier, la vie familiale et les appartenances collectives. Ils y avaient été des minorités juives, avec des expériences très différentes selon les pays et les époques. Cet héritage ne fournit aucune explication automatique de leur vote. Il aide en revanche à comprendre pourquoi, dans certaines familles, la tradition représente bien davantage qu’un ensemble de rituelles et obligations religieuses.
On peut respecter le repas du vendredi soir, fréquenter la synagogue pour les grandes fêtes, demander la bénédiction d’un rabbin et vivre sans observer toutes les prescriptions. C’est l’univers des masortim, les juifs traditionalistes. La religion y est aussi une langue familiale et une manière de rester fidèle aux parents et aux aïeux. Une campagne qui présente les traditions comme des survivances embarrassantes risque donc d’être perçue comme un jugement porté sur ceux qui les ont transmises. La gauche israélienne en a fait l’amère expérience plus d’une fois depuis 1977.
À cette fidélité s’ajoutent une mémoire et un imaginaire forgés par l’intégration à la société israélienne. L’État des premières décennies, dominé par des élites travaillistes largement ashkénazes et majoritairement athées, a accueilli les nouveaux immigrants tout en prétendant les transformer. Les camps de transit, les logements précaires, l’orientation vers les périphéries sont des expériences partagées par d’autres groupes. La dévalorisation de leurs cultures leur était en revanche propre, et elle a laissé des blessures durables. L’intégration fut réelle, et bien démontrée, mais le sentiment d’avoir été traités comme des citoyens de seconde catégorie l’était tout autant.
Ces expériences produisaient des ressentiments transformés en carburant politique. La victoire de Menahem Begin en 1977 en est la traduction. Cet homme, né en Europe orientale, Polonais jusqu’au baise main, n’avait pas besoin d’être ni marocain ni yéménite pour identifier le nœud de l’affaire – le lien avec la tradition et la synagogue – et reconnaître la dignité de ceux auxquels il s’adressait. Son parti, le Likoud leur a offert une place dans le récit national. Dans certaines familles, voter pour lui est devenu une partie des traditions et un marqueur identitaire fort. Netanyahou, aussi ashkénaze que Begin, a hérité de cette fidélité et l’a structurée. Il peut apparaître comme le défenseur des électeurs contre les milieux qui les jugent, même lorsque sa propre trajectoire le situe loin de leur condition sociale et leurs croyances. Les attaques contre lui sont alors reçues comme des attaques contre eux et plus ses adversaires méprisent les « bibistes », plus ils renforcent ce lien.
Querelles israéliennes
Cela permet aussi de comprendre un paradoxe apparent. Des électeurs sépharades peuvent soutenir une coalition comprenant des ultraorthodoxes ashkénazes, alors que des discriminations envers les séfarades ont été documentées dans leurs établissements scolaires, plus généralement dans leurs quartiers de résidence, et jusqu’à leurs stratégies matrimoniales.
C’est que toutes les humiliations ne sont pas ressenties de la même manière. L’exclusion pratiquée par un milieu religieux peut être combattue à l’intérieur d’un univers dont on reconnaît la légitimité. Le mépris attribué aux anciennes élites laïques semble, lui, disqualifier cet univers tout entier.
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Le 7-Octobre introduit dans cette histoire toute une série des questions susceptible de défier cette logique : qui a protégé les familles ? Qui a failli ? Qui doit rendre des comptes ? Dans son témoignage à Haaretz, M. Ohana situe précisément là son changement de position. Son histoire suggère que le souvenir des humiliations passées peut rencontrer une exigence plus immédiate, celle de ne pas subir une nouvelle catastrophe.
Une autre question touche directement les familles qui ont porté la guerre. Qui doit servir ? Les exemptions des ultraorthodoxes ne relèvent plus seulement d’une controverse sur la place de la religion dans l’État. Pour les réservistes, leurs conjoints et leurs employeurs, elles posent la question du partage du fardeau et des sacrifices. Pour Ohana en particulier, la question est aussi de savoir qui financera la guerre et le manque à gagner structurel que représente le statut spécial des ultraorthodoxes. Que fera-t-il si l’alourdissement de la fiscalité rogne le pouvoir d’achat de ses clients et si le crédit se resserre ? Respecter la Torah et les traditions ne suffisent plus pour rallier la troupe.
Au marché Hatikva comme presque partout en Israël, à quelques jours du scrutin, ces débats prennent une forme intime. Ohana ne prétend pas avoir de réponse à toutes les questions. Il a simplement décidé que sa fidélité passée ne pouvait plus déterminer son vote à venir. La violence des réactions montre à quel point cette décision se vit comme une trahison. La solidarité qu’il a reçue montre qu’elle demeure possible. Et c’est peut-être là, aussi, l’un des enjeux du scrutin. Les Israéliens peuvent-ils juger leurs dirigeants sans avoir à renier leurs parents, leur quartier, leurs traditions ? Un électeur peut-il vouloir changer de gouvernement tout en restant parmi les siens ? Peut-on débattre, une pita à la main ?
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