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Ukraine : Crimée châtiment

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UKRAINE UE CRIMEE

« Hypothèse envisageable » il y a vingt-quatre heures, la sécession de la Crimée est en train de devenir une réalité. Reste à savoir si cela aurait quelques chances d’amener l’Europe au seuil d’une nouvelle guerre de Crimée : une hypothèse incertaine qui redevient envisageable.

La Crimée semble sur la voie d’une russification accélérée et la Russie pourrait bien emprunter le sentier de la guerre. Pas celui d’une nouvelle guerre de Crimée, on l’espère, ou alors, cent ans après le début de la guerre de 1914-1918, les rivalités à l’est de l’Europe nous vaudraient un conflit d’envergure continentale. Non, c’est plutôt le chemin d’une nouvelle crise à la géorgienne que pourrait être tentée de prendre la Russie. La Crimée, après tout, faisait partie de la République socialiste fédérative soviétique de Russie avant d’être intégrée, en 1954, dans le giron de la République socialiste soviétique d’Ukraine ; en 1991, elle est restée rattachée à l’Ukraine indépendante, tout en étant en majorité russophone, mais avec le statut de république autonome. La Crimée, c’est Sébastopol bien sûr, le plus grand port de guerre de la flotte russe sur la Mer noire. Un de ces accès maritimes dont la défense farouche guide la politique russe depuis bien avant la guerre froide, comme la dernière guerre de Crimée l’avait montré. La Crimée c’est aussi Yalta, le symbole de l’ordre soviétique établi en Europe de l’est par Staline. Il n’est pas sûr que les Russes regardent tout cela s’en aller vers la radieuse maison Europe avec la bénédiction des Etats-Unis. Pour Vladimir Poutine, ce serait un camouflet politique qui pourrait bien lui coûter sa place.

Au lieu de rester inactif, Poutine peut au contraire s’appuyer, comme dans le cas de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud, sur des minorités russophones et pro-russes, qui se disent prêtes à en découdre « avec les fascistes de Kiev ». Il peut également compter sur la présence de forces militaires russes sur le pied de guerre, en Crimée et à la frontière ukrainienne. En dépit des avertissements de Washington à l’adresse de Poutine, il n’est pas sûr que les Etats-Unis prennent le risque de s’immiscer dans un conflit entre la Russie et l’un de ses anciens satellites, dont l’état des finances publiques lui fait réclamer 35 milliards d’aide d’urgence au FMI. Comme cela a été le cas pour la Géorgie en 2008, Vladimir Poutine peut tout simplement mettre en avant, très cyniquement et très ironiquement, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », pour soutenir la sécession de la Crimée. Et, comme en 2008, les occidentaux seront peut-être être condamnés à rester spectateur d’un conflit dans lequel il serait inconscient d’intervenir.

Il faut s’arrêter un moment sur l’illusion européenne selon laquelle les sacro-saints principes du droit-de-l’hommistes conduisent les relations internationales. Il fut un temps où l’on vantait la vertu des cœurs purs combattant pour la Révolution orange, avant de s’apercevoir qu’ils prenaient la porte quelques années plus tard, non pas tant chassés par le pouvoir russe que par les Ukrainiens, lassés de la corruption de ses nouveaux dirigeants. Il fut un temps où un intellectuel de renom expliquait à la télévision : «It will be very difficult now to make blowjobs to dictators » et parait de vertus une intervention qui avait pour résultat de déstabiliser durablement toute une région du monde. Aujourd’hui, les mêmes ont cru bon de réduire la crise politique ukrainienne à une opposition simple entre un pouvoir répressif d’un côté, et de vaillants combattants de la liberté de l’autre, avant peut-être, de s’apercevoir que les réalités géopolitiques ont la vie plus dure que les grands principes aussi généreux que schématiques.

Décidément, la réalité est complexe. Nul ne sait quelle sera la position du gouvernement urkrainien face aux menaces séparatistes en Crimée. Si l’Ukraine, avec ses 603 000 km2, ses 45 millions d’habitants et son million de réservistes, n’est pas la Géorgie, il est néanmoins douteux que Kiev choisisse la voie militaire en cas de séparation effective de la Crimée. Le nouveau pouvoir ukrainien est encore incertain et confronté à une situation économique qui lui donne peu de marges de manœuvre.

À défaut de laisser parler les grands principes ou les armes, c’est plutôt le chéquier qui aura le dernier mot. Impuissants à intervenir, Américains et Européens pourraient s’employer à colmater les brèches du navire économique ukrainien en prenant acte de la stratégie sécessionniste russe. Les Occidentaux tenteraient alors de convaincre le nouveau pouvoir ukrainien que la Crimée, ce n’est pas si bien que ça et que les plages de Yalta sont finalement très surfaites ! Cela permettrait au moins d’assurer un statu quo plus ou moins satisfaisant pour tout le monde en évitant de prendre le chemin d’une nouvelle guerre de Crimée. On n’est plus au XIXe siècle après tout.

*Photo :  Polehenko Oleksandr /ENPO/SIPA. 00677225_000003.

Éloge du travailleur détaché

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Les socialistes continuent de mentir. Alors que l’actualité internationale se révèle particulièrement chargée avec l’Ukraine et son désordre nouveau, les députés soutenant la politique de Jean-Marc Ayrault ont encore une fois prouvé leur conservatisme frileux en matière de progrès social. Presque en catimini, le 25 février, ils ont fait passer une loi renforçant la réglementation sur les travailleurs détachés au grand dam de Bruxelles et de la Commission européenne, ces grands amis de la liberté.

Vraiment, nous ne les comprenons pas, ces prétendus sociaux-libéraux qui ont fait mine d’applaudir au virage de François Hollande et à son pacte de responsabilité. Ou nous ne comprenons plutôt que trop leur l’hypocrisie qui est devenue un vrai mode de fonctionnement. Sous le prétexte fallacieux de lutter contre un imaginaire dumping social, ils compliquent de réglementations oiseuses un statut qui annonçait pourtant un âge nouveau. Disons-le tout net, nous sommes à fond pour les travailleurs détachés. Nous voudrions en voir partout, tout le temps. Le travail détaché, c’est la santé, la liberté et osons cette idée un peu démodée, c’est l’émancipation. Pour un rien, nous suggérerions à ces pionniers un nouveau mot d’ordre internationaliste : Travailleurs détachés de tous les pays, unissez-vous !

Ne jouons pas sur les mots. Qu’est-ce qu’un travailleur détaché ? Le contraire d’un travailleur attaché. L’archétype du travailleur attaché, à moins que les choses ne veuillent plus rien dire, c’est l’esclave. D’ailleurs, le symbole du travail attaché, n’est-ce pas le travail à la chaîne ? Encore une fois, les mots eux, comme la terre, ne mentent pas. De fait, le travailleur attaché n’est pas libre de ses mouvements, il est entravé et à la merci d’un maître qui l’empêche d’aller voir ailleurs, voire qui l’empêche de ne plus travailler du tout et de se promener les mains dans les poches en sifflotant avec le sourire narquois et agaçant de celui qui touche des indemnités somptuaires à ne rien faire. D’ailleurs, les syndicats le reconnaissent eux-mêmes et comme on le sait de toute éternité dans ces milieux-là, le travailleur attaché ne peut plus compter que sur la CFDT car seule la CFDT a toujours accepté, justement, de négocier le poids des chaînes. C’est dire son malheur, au travailleur attaché.
Plus généralement, en détachant le travailleur, on lui apprend le plaisir aristocratique du dilettantisme, de l’intermittence, du nomadisme, du cosmopolitisme élégant. Le travailleur détaché, c’est un genre de Paul Morand avec un bleu de travail qui parlerait le français avec un accent roumain ou portugais. Et le travailleur détaché apprend l’ouverture à l’autre dans ce qu’il a de meilleur, comme les grands chantiers du BTP plus mélangés et colorés qu’une réception d’ambassade.

Être travailleur détaché, c’est un vrai bonheur car on cesse de confondre son travail avec la vie, on entretient avec lui une distance heureuse, on est capable de comprendre enfin l’éloge de la paresse de Paul Lafargue : « Une étrange folie possède la classe ouvrière des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. »

Le travailleur détaché, s’il poursuit cette ascèse de détachement, arrivera en effet à un stade supérieur de compréhension du monde. Ce n’est pas lui qui se suicidera pour cause de management par la terreur dans une grande entreprise de télécommunication, dans un technocentre de l’industrie automobile ou qui s’immolera par le feu devant Pôle Emploi sous prétexte qu’on ne trouve rien à lui faire faire. Quelle vulgarité, quand on y songe, quel manque d’imagination ! Le travailleur détaché est au-dessus de ces contingences, il travaille quand il veut, comme il veut, avec le contrat de travail qu’il veut et dans la législation du pays qu’il veut.

Contrairement au travailleur attaché, et donc attaché démesurément à son travail, le travailleur détaché ne sombrera jamais dans l’excès du workalcoholism. L’histoire nous enseigne que les pires workalcoholics furent les nazis. C’étaient de vrais bourreaux de travail qui finissaient par perdre le contact avec la réalité, symptôme bien connu chez tous les dictateurs qui n’ont plus de vie en dehors du bureau et de la réalisation de leurs objectifs chiffrés. S’ensuivent chez ces gens-là, on le sait, de terribles crises de burn out qui se traduisent par des conduites irrationnelles dangereuses pour eux-mêmes et leur entourage : toxicomanie, guerre mondiale, massacre de masse, etc.

Non seulement le travail détaché est une nécessité économique mais c’est surtout une nécessité démocratique et éthique. Le modèle ultime du travailleur détaché, c’est le retraité. Il est définitivement détaché, même, le retraité. Mais comme il est désormais impossible de financer les retraites, il reste le travail détaché qui permettra aux jeunes générations de goûter cette liberté totale et cette merveilleuse disponibilité au monde qui fit le bonheur de leurs grands-parents. Ce qui ne sera que justice.

*Photo : WEBER ANITA/SIPA.00122281_000001.

Affaire Dieudonné : le Conseil d’État fossoyeur des libertés

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Avec les trois ordonnances « Dieudonné » rendues les 9, 10 et 11 janvier, le juge des référés du Conseil d’État a fait preuve d’une célérité inhabituelle – et bienvenue. Que le juge administratif imite le référé d’heure à heure du juge judiciaire, rien à redire. Ces ordonnances, d’autre part, ont été, soit saluées comme si elles avaient sauvé la République menacée par un « comique », soit dénoncées aux cris de « C’est Voltaire qu’on assassine ! ». Peut- être a-t-on, dans ce climat enfiévré, oublié des questions pourtant fondamentales. Est-il légitime qu’un homme seul, aussi éminente soit sa fonction et insoupçonnable sa probité, puisse trancher dans l’urgence un litige touchant à une liberté publique fondamentale ? La procédure a-t-elle été conforme à l’esprit de notre droit en vertu duquel tout litige, même dans l’urgence, est soumis à un double degré de juridiction et à un examen au fond, plus serein, en formation collégiale ?[access capability= »lire_inedits »]

Le juge judiciaire des référés, qui statue seul en règle générale, est le juge de l’évidence, du provisoire, de l’absence de contestation sérieuse. Il ne tranche rien sur le fond. Son ordonnance est susceptible d’appel devant le premier président de la cour d’appel, lequel peut être à son tour censuré par la Cour de cassation. Les ordonnances Dieudonné ont révélé le régime particulier de la justice administrative. Le « référé-liberté », comme le « référé-suspension» du tribunal administratif ne sont susceptibles de recours que devant le Conseil d’État, équivalent, pour l’ordre administratif, de la Cour de cassation pour l’ordre judiciaire, ce qui revient à court-circuiter la cour administrative d’appel. De plus, le recours est examiné par un juge unique du Conseil d’État, et non par un collège de neuf juges. Et ce juge peut être soit le président de la section du contentieux (en l’espèce, Bernard Stirn), soit un conseiller d’État délégué par lui.

Dans le cas Dieudonné, le président Stirn s’est auto- saisi des deux premières ordonnances (Nantes, puis Tours) puis a désigné son adjoint, le président Arrighi de Casanova, pour la troisième (Orléans). En somme, une affaire hautement sensible est tranchée, dans l’urgence par les deux personnages placés au sommet de la hiérarchie du contentieux administratif français ! Ne trouverait-on pas incongru qu’un référé du tribunal d’instance de Guéret soit directement porté devant le premier président de la Cour de cassation ?

En réalité, cette procédure, légale mais baroque et dévoyée, met à mal le jeu des recours sereins au fond, transformant une question d’évidence en jurisprudence définitive, s’imposant à toutes les juridictions inférieures. On imagine mal, en effet, les juges du fond qui auront à examiner l’affaire censurer les deux plus hauts juges du Conseil d’État !

Or, ces trois ordonnances opèrent une nette inflexion de la jurisprudence sur les atteintes à la liberté d’expression au nom de l’ordre public, dite « jurisprudence Benjamin » (1933). La motivation de l’interdiction, par le fait que le spectacle menacerait à titre préventif l’ordre public par sa mise en cause de la « dignité humaine » et de la « cohésion nationale », est suffisamment inhabituelle pour mériter d’être débattue. Il est d’autant plus urgent d’y réfléchir que la République n’est pas menacée seulement par des saltimbanques. Lorsqu’un ministre, en l’occurrence, Najat Vallaud-Belkacem, déclare que « toutes les tentatives de remise en cause se heurteront à la poigne de l’État de droit », on se demande sous quelle latitude se trouve ce régime musclé.[/access]

*Photo: CHAUVEAU NICOLAS/SIPA.00526757_000024

«Sarkozy ? Pour moi, c’est l’idéal !»

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Marine Le Pen était donc de passage à Montbéliard mercredi en fin d’après-midi pour soutenir la liste du FN aux élections municipales. Dans cette ville « caricaturale de l’UMPS », elle y a tenu  une conférence de presse à laquelle j’ai participé.

« La Franche-Comté, c’est la sœur jumelle de ma région », a-t-elle expliqué à la presse et aux militants, énumérant quelques points communs avec le Nord-Pas-de-Calais. On pourrait ajouter que la tête de liste locale et patronne du FN franc-comtois,Sophie Montel, ressemble à Marine Le Pen comme une sœur jumelle. Grande, blonde, d’un an sa cadette, elle partage son verbe offensif, à la diction près.

Il se pourrait bien que les électeurs de Montbéliard créent la surprise le 30 mars prochain alors que la presse nationale ne cite jamais leur ville parmi les possibles prises de guerre du parti frontiste, pointant plutôt des villes du Sud-Est, du Pas-de-Calais voire Forbach, guignée par Florian Philippot. Des municipalités, Marine Le Pen souhaite en prendre quelques-unes, « pressée de montrer aux Français que le FN peut faire ses preuves », et aspire à faire élire de nombreux conseillers municipaux d’opposition parmi les 500 listes qu’elle espère bien déposer avant le 6 mars prochain. Son modèle, le bassin minier du Pas-de-Calais, n’étonnera personne : « Au début, il n’y avait qu’une liste : Hénin-Beaumont. Aujourd’hui, il n’y a qu’une seule ville du bassin minier où nous n’avons pas de liste ». L’objectif qu’elle fixe à son parti est d’accomplir les mêmes progrès dans dix ans, cette fois-ci à l’échelle de tout le pays.

Marine Le Pen n’a pas pour autant oublié les élections européennes du 25 mai prochain. Dans le Grand Est, son stratège Philippot conduira une liste dont les autres candidats ne seront désignés qu’après les élections municipales, histoire de recaser les perdants. La présidente du FN espère bien arriver en tête dans la circonscription Est mais aussi sur le plan national. Ambition qui m’a inspiré une question : « une première place de votre parti aux européennes ne vous nuirait-elle pas en précipitant le retour de Nicolas Sarkozy ? ». Je ne résiste pas au plaisir de reproduire le verbatim complet de sa réponse : « Je l’attends !  Ses espérances de retour ne sont pas si considérables que ça ! Pour quelqu’un qui a été président de la République, il y a 60% des sympathisants de son propre mouvement qui souhaitent qu’il soit candidat ; ce n’est pas énorme ! Moi, j’ai toujours pensé qu’il ne reviendrait pas. J’ai parié quelques bouteilles, je vais peut-être les perdre (rires), c’est le principe du pari. Mais je ne rêve que d’une chose, c’est qu’il revienne ».

Je me permets alors d’insister :  « vous ne préféreriez pas Juppé ? Cela vous donnerait davantage d’espace ! ». En guise de réponse, elle en rajoute une couche :  « Non, non, le meilleur candidat pour moi, c’est Nicolas Sarkozy. D’abord, parce qu’entre 2007 et 2012, c’est quand même grâce à lui que nous avons pu renaître de nos cendres, tel le Sphinx. Donc, je suis très contente de le revoir. En plus, à chaque fois que je le revois, je retrouve tous ses défauts que les Français ont dû oublier parce qu’il a la sympathie des morts. Les types, ils sont morts et on les trouve vachement sympas. Et puis en fait, quand on le revoit on se souvient pourquoi on ne pouvait plus, pourquoi on n’y arrivait plus. Quand j’ai vu le reportage de D8[1. Diffusé le 5 novembre 2013], je me disais : je me souviens pourquoi je ne supportais plus. Et je pense que les Français auront la même démarche. Il a vraiment cette manière de faire, ces défauts qui sont insupportables et d’autant plus insupportables que la crise s’est aggravée. Nicolas Sarkozy qui revient, avec la personnalité qui est la sienne, avec toute la liste ses conférences à 100 000 euros, pour moi c’est l’idéal. Si j’en avais un à choisir, je choisirais celui-là. Mais je ne suis pas sûre que ce soit moi qui décide. »

Marine Le Pen bluffe-t-elle ? Je n’en ai pas eu l’impression, tant sa sortie m’a paru spontanée. Se trompe-t-elle ? Oui et non. Les arguments sur la personnalité de Nicolas Sarkozy ne manquent évidemment pas de force. Les défauts personnels de l’ancien président ont incontestablement joué dans une France plus conservatrice que le résultat du second tour de l’élection présidentielle ne le laisse entrevoir. Mais, malgré tous ses défauts, l’ex-président était parvenu à inquiéter François Hollande jusqu’au dernier jour de la campagne, réalisant in fine un score supérieur aux prédictions des sondeurs. Bilan des courses : si certains traits de caractère peuvent déplaire, le vote tient généralement du réflexe politique, peu importe la sympathie ou l’antipathie qu’inspire le candidat. Qu’on le veuille ou non, Nicolas Sarkozy reste un combattant beaucoup plus aguerri que François Fillon et Alain Juppé. Tout dépend  aussi du positionnement qu’adopterait l’ex-président en cas de  nouvelle candidature. Sur la même ligne droitière qu’en 2012 ou plus centriste comme les gazettes s’en font l’écho ces dernières semaines ? Cette donnée aurait une grande influence sur l’espace laissé à la candidate du FN.

Reste que les propos de Marine Le Pen, dont les yeux pétillaient lorsqu’elle évoquait Sarkozy, m’ ont convaincu d’une chose : si cette confrontation a lieu, on ne risque pas de s’ennuyer.

 

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00635578_000035.

Ukraine/ Centrafrique : l’UE impuissante

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Dans l’euphorie des années qui ont suivi la chute du mur de Berlin en 1989, les opinions publiques occidentales se sont prises à rêver non seulement à un monde sans Pacte de Varsovie, mais également sans OTAN. La réponse cependant assez rapidement apportée par la montée en puissance de nouvelles menaces et par les guerres d’ex-Yougoslovie fut un « NON » sans équivoque. Dans l’Europe de l’après-guerre froide, l’OTAN était de toute façon appelé à continuer à jouer un grand rôle, puisque les Européens se révélaient toujours incapables de jouer le leur. La mise en place de la Politique Européenne de Sécurité Commune (PESC), relancée par la signature du traité de Maastricht en 1992, eut néanmoins pour charge d’effacer cette fâcheuse impression. L’initiative franco-britannique du sommet de Saint-Malo en 1998, symbolisant l’effort collectif pour doter l’Europe d’une capacité de défense commune, peut être considérée comme l’acte de naissance de la PESC, devenue Politique Européenne de Défense et de Sécurité Commune (PeSDC) avec le traité de Lisbonne en 2007. La réalité politique et le contexte stratégique condamnaient cependant une fois de plus cette Europe de la défense à un rôle de second plan, ou à l’exercice d’un « soft power » diplomatique, symbolisé notamment par la mise en place de la Politique Européenne de Voisinage à partir de 2004, ou aux opérations de police et de lutte anti-terroriste auxquelles semble condamné cet embryon de défense européenne.

Les deux récentes crises centrafricaine et ukrainienne illustrent parfaitement cette répartition des rôles. À l’occasion de la crise violente qui a éclaté en République Centrafricaine, la France a pris l’initiative de démarrer, en décembre 2013, l’opération Sangaris. De l’autre côté de l’Atlantique, les Etats-Unis seraient très admiratifs de l’action française en République Centrafricaine, également saluée au Royaume-Uni. Cela n’enlève rien à l’isolement des Français sur le plan militaire dans cette affaire. Comme au temps de l’opération au Mali, les Français ont reçu de vagues et belles promesses de soutien logistique qui tardent à se concrétiser, et ce n’est pas l’envoi de six officiers hongrois qui risque pour le moment de beaucoup peser dans la balance. Ces difficultés à déterminer une politique de défense véritablement européenne peuvent cependant s’expliquer par le fait que, même si la PESDC a pour tâche d’établir un cadre d’action collectif et de définir des moyens concrets – 60000 hommes placés sous commandement européen – elle ne parvient pas malheureusement à outrepasser les divergences des systèmes politiques qui déterminent l’emploi des forces armées. L’envoi de militaires allemands à l’étranger est ainsi tout à la fois du ressort du ministère de la défense et du Bundestag tandis que le premier ministre britannique doit obtenir l’accord de la chambre des communes pour expédier des soldats britanniques sur le sol étranger. En réalité, au sein de ses partenaires européens, la France fait figure d’exception en remettant, sur le plan militaire, tout pouvoir de décision au président et à lui seul. Sous certaines conditions, les Italiens peuvent procéder de même, mais cette manière de faire est tellement tombée en désuétude que la décision finale revient en réalité toujours au parlement.

Ceci explique que la France puisse être destinée à jouer les « gendarmes de l’Afrique » dans des opérations dite de « basse intensité », comme c’est le cas en Centrafrique et comme ce fut le cas au Mali. A l’heure actuelle, l’armée française est déployée dans le cadre de près d’une vingtaine d’opérations à travers le monde, tandis que le Royaume-Uni, qui possède théoriquement autant de moyens de projection, participe à trois fois moins d’opérations.  Le problème pour la France étant que les opérations de « basse intensité » peuvent se transformer en terribles guêpiers quand il s’agit de participer au maintien de l’ordre dans un pays tel que la Centrafrique en proie à des troubles que certains observateurs qualifient même, à tort ou à raison, de « pré-génocidaires ». Un scénario à la rwandaise est une idée que l’Etat-Major français souhaiterait ne même pas avoir à considérer…

La crise ukrainienne illustre un autre degré d’opérabilité de l’Union Européenne qui découle directement de la mission de « soft power » assignée par tradition diplomatique à la politique de défense européenne qui devient de fait politique d’arbitrage. En la matière, la dépendance de l’UE vis-à-vis de l’OTAN explique bien évidemment la nervosité des Russes qui savent pertinemment que, depuis les années 1990 et les premières vagues d’adhésion des anciens « pays satellites », les processus d’intégration à l’Union Européenne sont étroitement liés à l’intégration dans l’OTAN. Le cas de la Géorgie a montré d’ailleurs que la Russie était prête à défendre jalousement son pré carré vis-à-vis des ambitions occidentales et européennes. Dans le cas de l’Ukraine, l’issue de la crise actuelle fait planer la menace d’une scission de la Crimée, à soixante pour cent russophone, qui serait largement encouragée par la Russie. Si ces craintes devaient s’avérer fondées et si l’Ukraine devait se trouver confrontée aux menaces de sécession de l’est du pays, ce qui n’a évidemment rien de certain mais ce qui reste malgré tout une hypothèse envisageable, cela entraînerait une crise grave aux frontières de l’Union Européenne qui, dans le pire des cas, ne pourrait que s’en remettre aux capacité de dissuasion de l’OTAN, dont les instances dirigeantes seraient d’ailleurs sans doute bien embarrassées d’intervenir dans un contexte aussi périlleux.

La relative impuissance de l’UE à la fois raillée dans les termes que l’on connaît par Victoria Nuland et illustrée sur le continent africain par le rôle encore assez solitaire de la France met une fois de plus cruellement en lumière le déficit de représentativité des institutions européennes. Démocratie sans « demos », sans peuple, tout autant que sans « kratè », sans pouvoir, l’Union Européenne, sur le plan diplomatique et politique, « règne mais ne gouverne pas », pour plagier le mot de Paul Valéry[1. Paul Valéry. Mauvaises pensées et autres. Gallimard. 1943.] . « Si l’Etat est fort, il nous écrase, s’il est faible, nous périssons », écrivait-il par ailleurs dans Regard sur le monde actuel. Ce cruel aphorisme illustre aujourd’hui plus que jamais  la situation de cette Europe, empire sans volonté et puissance sans moyens.

 *Photo : HARTMANN CHRISTIAN/SIPA. 00507845_000006.

Affaire Dieudonné : le Conseil d’État garde-fou des libertés

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Au début du XXe siècle, le pétomane de la salle Gangloff, rue de la Gaîté, un dénommé Laurent, natif de Beaucaire, drainait à ses spectacles des foules assez considérables qui s’amusaient de l’usage inhabituel qu’il faisait de lui-même. Il faut imaginer la surprise de son public s’il s’était mis, entre deux vents, à débiter les Protocoles des sages de Sion et à vouer divers journalistes au pogrom. Nous en sommes là.

L’ordonnance par laquelle le président de la section du contentieux a, le 10 janvier 2014, annulé le jugement du tribunal administratif de Nantes annulant l’arrêté du préfet interdisant au « comique » Dieudonné de se produire le soir même dans cette ville a suscité un certain émoi chez les juristes. Je tiens cet émoi pour injustifié, quant à la procédure et au fond. On a pu s’étonner d’abord qu’une question aussi importante, relative à la liberté d’expression, ait été jugée si vite
et selon la procédure du référé. Mais avant que celle-ci n’existe, le spectacle aurait été interdit, aucune procédure ne permettant de paralyser en temps utile l’arrêté préfectoral.

Sur le fond, l’ordonnance s’inscrit pleinement dans la tradition française, attestée par une jurisprudence ancienne selon laquelle la liberté d’expression n’est ni générale ni absolue. Elle peut être limitée en cas de désordres possibles (c’est l’atteinte « matérielle » à l’ordre public de la célèbre « décision Benjamin » du 19 mai 1933) ou lorsque la dignité de la personne humaine paraît compromise (c’est l’atteinte « immatérielle » à l’ordre public relevée par la « décision commune de Morsang » du 27 octobre 1995 dans l’affaire du lancer de nains). L’essentiel est ici affaire d’appréciation. On a pu lire qu’il n’était pas sûr que Dieudonné allait reproduire ses propos antisémites. Mais outre qu’il était raison- nable de le craindre, comme le relève l’ordonnance, sur la base des condamnations pénales antérieures, rien dans la jurisprudence n’imposait ici le caractère de certitude, qui d’ailleurs n’existe jamais dans les atteintes à l’ordre public « matériel », puisqu’une échauffourée non plus ne peut pas être réputée certaine avant qu’elle ne se produise.

Au-delà de l’appréciation raisonnable à laquelle le juge s’est livré, on doit lui reconnaître une conscience aiguë des enjeux du droit. Celui-ci n’est pas une forme vide. Ce n’est pas seulement que les libertés qu’il garantit soient limitées par les grands principes, comme on le croit trop souvent. C’est qu’elles sont ordonnées à une fin supérieure que le juge a pour mission de faire respecter, et qui a trait au progrès politique et moral sans l’espoir au moins duquel il n’est pas d’institutions. C’est la raison pour laquelle la référence que fait l’ordonnance au préambule de 1946 est hautement significative, désignant l’origine du système de droit tout entier et justifiant la volonté qu’il soit, sur cette question de l’unité de la nature humaine sans distinction d’origine, effectif. Je ne suis pas si sûr que la Cour européenne des droits de l’homme, si elle est saisie, en jugera différemment, et pour les mêmes raisons.

*Photo : JPDN/SIPA. 00583638_000004.

Algérie : Le dernier round de Bouteflika

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C’est dans une atmosphère de fin de règne que l’élection présidentielle devrait se dérouler le 17 avril en Algérie. En campagne à Oran, le premier ministre Abdelmalek Sellal a annoncé samedi, sans rire, la candidature de Abdelaziz Bouteflika, 77 ans en mars, au pouvoir depuis 1999 : « La décision de Bouteflika de se porter candidat a été prise sur l’insistance du peuple et à l’issue d’une profonde réflexion. » Un signe qui ne trompe pas, c’est son frère de vingt ans son cadet, véritable éminence grise du pouvoir, Saïd Bouteflika, qui a déposé son dossier de candidature.

« Ma génération a fait son temps » avait pourtant déclaré lors de son dernier discours public en mai 2012 le président algérien. Les faits lui ont donné raison car depuis, l’agenda du président algérien est avant tout médical. Entre accident vasculaire cérébral et convalescence à Paris, seuls quelques rendez-vous lui sont imposés par un entourage omniprésent. Lequel a décidé de ne pas respecter sa volonté, puisque le président convalescent devra se représenter pour un quatrième mandat de cinq ans. Les marionnettistes qui se disputent les fils de cette présidence de septuagénaires croulants ne sont pas près de lâcher leur jouet.

Mais, en dépit des apparences, le changement de génération annoncé a eu lieu. Seulement, il s’est fait au sein de la fratrie Bouteflika. Comme si la démocratie algérienne hésitait entre la gérontocratie soviétique des années Andropov-Tchernenko et la transition cubaine des frères Castro. S’il finit son quatrième quinquennat, Bouteflika aura 82 ans. Le patron des services (DRS) Mohamed Mediène 79 ans, tout comme le chef d’état-major et vice-ministre de la Défense le général Ahmed Gaïd Salah. En coulisses ou dans la presse, les appareils de l’Etat profond cachés derrière leurs vieillards respectifs se livrent une guerre féroce: la DRS, le FLN et l’état-major sont à couteaux tirés. C’est sans doute leur incapacité à désigner un candidat commun qui les a poussés à ne pas trancher la question de la succession Boutef’. En attendant, la génération de la guerre d’indépendance reste désespérément aux manettes.

Le clan Bouteflika cherche aussi à se protéger des scandales de corruptionsrévélés par les câbles de WikiLeaks relayés par El Pais. Des enquêtes sur les concessions agricoles, sur l’autoroute Est-Ouest et surtout sur Sonatrach, la compagnie pétrolière nationale et véritable vache laitière de l’État algérien sont en cours. Pour Bernard Bajolet, actuel DGSE et alors ambassadeur à Alger « La corruption, qui remonte jusqu’aux frères de Bouteflika [Saïd et Abdallah], a atteint un nouveau sommet et interfère dans le développement économique ». Bref, pour les Bouteflika, la meilleure façon de maîtriser le processus judiciaire, c’est quand même de rester au pouvoir.

Anticipant le verrouillage de l’élection qui s’annonce (en 2009 déjà, Bouteflika avait été élu au premier tour avec 90% des voix), le Mouvement social pour la paix, parti issu des Frères musulmans, longtemps allié du FLN, a appelé au boycott. De même que le RCD, un parti d’opposition laïc kabyle. Quant au principal syndicat gouvernemental, il a de plus en plus de mal à tenir ses troupes, isolant encore davantage l’Etat-FLN. En Égypte et en Tunisie, les reports de succession à la tête du pouvoir ont eu des conséquences redoutables pour les dictateurs Ben Ali et Moubarak. La corruption  et les luttes d’appareil conjuguées au refus d’intégrer la mouvance islamiste, tout cela a composé un cocktail détonnant. Et redonné une certaine virginité aux barbus.

*Photo : Saïd et Abdelaziz Bouteflika. AP/SIPA. AP21507670_000003.

Contredire avec Taddéï ou interdire avec Caron ?

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Contredire avec Taddéï ou interdire avec Caron  : c’est, en effet, la question. Sur un plan anecdotique, elle est d’actualité puisque Natacha Polony a décidé de quitter au mois de juin ONPC et qu’elle va donc laisser le champ libre à Aymeric Caron.

À moins que Laurent Ruquier ne la remplace par une personnalité qui montrera encore davantage, par contraste, les faiblesses, les banalités ennuyeusement partiales et bêtement progressistes d’Aymeric Caron. Celui-ci n’en revient pas d’avoir ce rôle qui oblige à passer par lui si on est curieux d’écouter les propos du principal invité du samedi soir. Malgré les rires lassants de Laurent Ruquier qui devrait laisser les autres apprécier la portée de ses plaisanteries au lieu de toujours s’en esclaffer par avance.

Sur le fond, Frédéric Taddéï parvenant à garder son calme s’est expliqué une nouvelle fois sur sa conception du débat, ce qu’impliquait, selon lui, la liberté d’expression et sa déontologie de journaliste, qui le conduisait à faire connaître la pensée et les écrits des autres ; sans que lui-même évidemment puisse être assimilé aux positions parfois peu convenues, voire provocatrices de certains de ceux qu’il avait conviés pour traiter de telle ou telle problématique particulière.

C’est le sujet choisi qui rendait nécessaire, au nom du pluralisme intellectuel, la présence de certaines personnalités, aussi peu consensuelles qu’elles soient, et non pas l’appétence immodérée et partiale qu’aurait éprouvée Frédéric Taddéï pour des personnes minoritaires et réprouvées en général par tout ce que notre monde médiatique et politique compte comme parfaits beaux esprits. Donc qu’on entend et voit partout, auxquels on ne coupe pas la parole et qui donnent à chaque émission une touche d’ennui distingué.

En face de Natacha Polony qui faisait ce qu’elle pouvait pour instiller un peu de finesse et d’esprit dans les interrogations et d’Aymeric Caron qui en ahanant s’efforçait de planter de piètres banderilles à l’encontre d’un Taddéï maître de soi et du jeu, une problématique centrale est apparue, si on veut bien éliminer deux joutes périphériques.

On sentait bien que ce n’était pas assez pour Caron d’entendre Taddéï faire part de son peu de sympathie pour les thèses et les provocations de Soral et de Dieudonné parce qu’il se serait retrouvé fort dépourvu dans le procès qu’il cherchait à lui intenter. Il exigeait, par un diktat aussi simpliste que lui-même, que Taddéï, jamais, au grand jamais, ne pût trouver de l’intérêt à ce soufre et à « ces délires » comme il les nommait. À cet ultimatum, Taddéï a échappé avec élégance et Caron est resté coi.

La contextualisation prétendue nécessaire, pour mieux déchiffrer et critiquer les échanges, aussi a donné à rire. Caroline Fourest, qu’on citait et qui avait joué un rôle honteux contre Taddéï, avait déjà dû en rabattre avec les dix minutes que, selon elle, Taddéï aurait octroyées à Hitler dans un débat. Devant l’indignation soulevée par cette bassesse, ces minutes avaient été réduites à six puis à cinq. Encore un peu de temps, et Hitler aurait disparu.

Facile de deviner ce qui se niche au cœur de ce désir superfétatoire d’explication ! Rien de moins que l’infantilisation du citoyen, l’insertion de l’auditeur et du téléspectateur dans un processus préréglé où des panneaux démonstratifs et impérieux viendront par avance départager les bons et les méchants, les salauds et les héros pour qu’à aucun moment on ne puisse être tenté de rendre la vie complexe, de la soupeser dans sa plénitude, ses ambiguïtés et son infinie richesse, la nuit et le jour ne se faisant pas d’ombre mais s’enrichissant l’une et l’autre, par opposition.

On n’a pas besoin d’une démocratie qui se contenterait de nous tracer une route à sens unique avec un code univoque. Et qui nous les imposerait.

Le dialogue entre Taddéï et Caron ne mettait pas aux prises deux conceptions de la morale. Taddéï était sans doute plus indigné que Caron face à certaines aberrations de la parole et de l’écrit puisqu’il n’adoptait pas une posture théâtrale à leur sujet. Son désaccord allait de soi.

Il ne concernait que la manière de traiter ces indésirables et ces trublions. Pour Caron, il s’agissait de les effacer, de les exclure, de ne jamais les inviter même sur des thèmes où leur apport aurait été fondamental. Ils étaient à condamner par principe. D’une certaine manière, le journaliste s’arrogeait droit de vie ou de mort médiatique sur eux et le droit de grâce ne pouvait exister que si quelques kamikazes de la pensée protestaient.

Interdits par Aymeric Caron.

Ou contredits si on suivait la pente de Frédéric Taddéï.

Pour celui-ci, pas d’ostracisme ni d’injonction. Il est le serviteur de l’intensité intellectuelle consubstantielle à tout débat authentique. Ceux qui viennent échanger n’ignorent pas qu’ils pourront tout dire, tout se dire jusqu’à cette limite que la loi impose : au-delà on n’est plus dans la liberté mais dans l’infraction.

Pas une fois, les émissions de Taddéï n’ont dérapé et ne l’ont obligé à intervenir rudement ou même à expulser. Face à la pensée perverse ou fausse, il y aura des paroles qui la contrediront et qui, grâce à cette démarche, donneront son prix à l’émission. Et priveront le mensonge ou l’absurdité de l’aura d’avoir été étouffés.

Une démocratie comblée grâce à la liberté consacrée.

Une démocratie respectée grâce au pluralisme organisé. Le bien, le mal, l’affrontement, la vérité.

Peut-on hésiter un seul instant entre le couperet honteux et peureux de Caron et l’ouverture intelligente et libre de Taddéï ?

Les bovins se rebiffent

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mille vache colere« Tout le monde bouge son boule » ordonne la chanson qui accompagne les étranges manifestants. Une trentaine de vaches tachetées chante et se trémousse  sur le rythme disco de leur tube entraînant (pour continuer la lecture sur cette musique, cliquez ici)

Les passants du Salon de l’agriculture s’arrêtent, étonnés, et regardent défiler ce groupe de vaches masquées. Elles deviennent le centre de l’attention du hall dans lequel elles défilent, fières, la truffe en l’air.

Le « collectif des mille vaches »  gambadait hier, mardi, au salon agricole afin de sensibiliser visiteurs et politiques sur le projet  de la ferme « usine » mené par l’entrepreneur Michel Ramery, dans la Somme. L’idée de l’industriel est de concentrer un millier de vaches dans un même local pour rentabiliser au mieux la production. Le lisier de ce bataillon laitier serait lui-même récupéré et « méthaniser » afin de générer du gaz, par la suite commercialisé.

« Quoi qu’est-ce j’entends ? Tu veux que je vive en usine ? Mais moi j’suis une vache, j’suis pas une machine ! », meugle en cadence le chœur bovin.

L’orchestre produit un effet bœuf. Une maman, poussette et enfants à  la main, s’est joint au cortège débridé. « C’est vraiment très sympathique ! Même si je ne sais pas vraiment de quoi ils parlent ». Les citoyens ne connaissent pas tous le plan industriel de la Somme. Mais les réactions ne manquent pas : « Mille vaches ? Mais c’est beaucoup trop ! Ils sont fous ! ».

Le ton léger de la revendication bovine, chapeauté par la confédération  paysanne, amuse autant le public que ses acteurs qui se sont aussi souvent mobilisés contre l’aéroport des Landes. Certains ont même gardé leur pin’s sous leur pelage noir. « C’est gentil et ludique ici, ça nous change des barricades de Nantes » souffle une vache nommée Pierre-Alain, aux beaux pis roses. Certains groupes présents sont en effet des abonnés de la contestation passive et citoyenne. Outre Novissen et L214, le Collectif des désobéissants milite contre le nucléaire et soutient la cause palestinienne. « Et maintenant les vaches ! » rigole Rémi, représentant des désobéissants. « Nous nous décrivons comme des clowns activistes ». Le ton est décidément posé. L’ancien directeur du site d’exposition de la porte de Versailles est ravi : « Vous dansez ? », conclut-il.

Dans le hall 7, tous ne broutent pas de cette herbe-là. La jeunesse agricole laisse entendre un autre son de cloche : « C’est le système qui veut ça, on est bien obligé de le suivre » explique Anthony, éleveur d’une vingtaine d’années en  Rhônes-Alpes, depuis son stand du CNJA. « Si les pays de l’Est le font et  pas nous,  c’est la mort de l’agriculture française », renchérit son collègue d’Isère, Emmanuel. Un peu plus loin, les étudiants d’Agro Paris-tech , souhaitent avoir le choix : « On n’a pas le droit d’interdire à des gens qui veulent produire plus de le faire. Chacun choisit son modèle. »

« Trop de formations agricoles font la promotion de l’agro-business » précise, comme en réponse, le porte-parole de la confédération paysanne, Laurent Pinatel. « On n’apprend  pas aux jeunes à cultiver autrement. Il faut changer de moule ! » Les paroles de la chanson du jour reviennent en écho : «un truc sympa, un truc agricole, qui pourrait faire école ».

Le troupeau animé, sous ses airs forains, interpellent les politiques sur le projet. « L’ancien ministre de l’agriculture, Bruno Le Maire, s’est prononcé contre. Hollande a confirmé que la ferme litigieuse s’apparentait à une usine, mais après ? », questionne Laurent Pinatel, dépité. « Si on gagne le procès mené contre eux, ce ne sera que grâce à des vices de procédure ». Et pour cause, en ce jour, aucune loi ne limite la production laitière à grande échelle.

Tour de piste final, les manifestants ruminent leur aigreur et reprennent le refrain, une dernière fois, hauts les cœurs : « Mais c’est quoi ce boordel ? C’est juste industriel. Tu veux m’méthaniser, et donc me faire chiiier ».

vache sortie salon*Photo: DR.

Dieudonné : Bouffon, qui t’a fait roi?

dieudonne humour ardisson

Savez-vous qu’entre Louis XIV et Dieudonné M’Bala M’Bala, il existe un point commun ? La tardive naissance du roi, attribuée à la générosité du ciel (peut-être, en fait, à Mazarin) après moult fausses couches de sa mère Anne d’Autriche et malgré la faible puissance sexuelle de son père Louis XIII, fit qu’on le surnomma « Louis Dieudonné ». Le fruit d’une sorte de miracle. L’origine du prénom de l’humoriste iconoclaste tient très probablement à d’autres raisons. Mais pour ce dernier, qui passe auprès d’aucuns pour le roi du rire, nul doute que son prénom l’ait poussé à se vouloir le meilleur. Une sorte de miracle, lui aussi. Le théâtre de la Main d’or serait son Versailles. De là viendraient la superbe du personnage, l’audace de ses transgressions, son charisme bizarre, et finalement son succès. C’est du moins une explication.

Mais il existe entre eux une différence majeure. Au temps de Louis XIV, l’antisémitisme, au sens racial du terme, n’existait pas. On reprochait aux juifs d’être ce qu’ils faisaient, pas de faire ce qu’ils étaient.[access capability= »lire_inedits »] D’être des usuriers, par exemple, parce qu’ils prêtaient à des taux d’usure. Pas de prêter à des taux d’usure par une abjection congénitale. C’est ce qui dresse une limite infinie entre les cruautés de l’opprobre et les passions génocidaires. Entre l’inhumanité d’un crime et un crime contre l’humanité.

Loin de moi l’idée d’accuser l’humoriste d’adorer les chambres à gaz. J’évoque un penchant, rien de plus. La comparaison avec le Grand Siècle fournit cependant l’occasion de remarquer que, s’il avait vécu à l’époque de Louis XIV, Dieudonné aurait eu à pâtir sauvagement de ses saillies. Non pas contre les juifs, mais contre l’État, contre le ministre de l’Intérieur notamment. Quand Bussy-Rabutin, le cousin de Madame de Sévigné, se permit de charrier le monarque dans un petit livre qu’il destinait à ses amis et qui fut publié malgré lui, il se retrouva promptement condamné à l’exil dans sa province. En cas de lèse-majesté, on risquait la roue. Un sacrilège : rire du Roi-Soleil, c’était le bafouer à mort. On ne moque pas impunément le père autocratique.

Plus qu’amuser, ils font s’esclaffer Le père ayant perdu chez nous sa figure d’autocrate, le président de la République, et plus généralement les représentants de l’État, l’ayant perdue aussi, les humoristes d’aujourd’hui, lorsqu’ils se mêlent de politique, ont pour immense privilège de jouir d’une liberté quasi absolue. Ils y vont fort, pourtant. Et ils font masse, les Dieudonné, les Stéphane Guillon, les Didier Porte, les Nicolas Canteloup, les Anne Roumanoff, les Laurent Gerra, les Jacques Mailhot etc., etc. (les mentionner tous remplirait la place entière de cet article). Mieux : quand on les sanctionne d’une manière ou d’une autre, comme Guillon ou Porte, en les privant du micro par lequel ils piétinent les éminences qui leur déplaisent, leur éviction les hisse sur le pavois. On parle d’eux, on les défend, on les encense. Plus le pouvoir fronce les sourcils, plus leur prestige s’accroît. Ce qui prétend les abattre les élève. Leurs satires les auréolent. Les histrions se métamorphosent en idoles, les bouffons sont devenus les rois : renversement du haut en bas, chute du up au down, en conformité avec Internet et le mouvement de l’hyper-démocratie où chacun se croit, se pense, se veut détenteur des vérités ultimes. Up, down : les humoristes sont réputés artistes, catégorie ouverte aux quatre vents.

Un statut conventionnel qui permet n’importe quoi, n’importe comment. Une arnaque sémantique. Desproges, moquant apparemment les juifs, les taquinait et, les taquinant, condamnait les antisémites parce qu’il avait de l’esprit. Devos jouant sur les mots faisait montre de pertinence. Coluche, sans faire preuve d’esprit, rendait cocasses, en virtuose, des situations ordinaires. À leur façon c’étaient des poètes, à coup sûr des artistes. Sauf exception, les humoristes actuels n’ont aucune poésie et pas du tout d’esprit, mais de l’humour quand ils en ont, ce qui arrive. Plus qu’amuser, ils font s’esclaffer. Un Ruquier vaut en la matière tous les modèles. Cet homme est un gosier hilare. Il ne rit pas, il éclate au sens propre. À chaque blague, même les plus nulles, il se gondole. Est-il stupide ? Au contraire, c’est du vif-argent. Simplement, comme il reçoit des comiques, il leur manifeste son soutien par des tressaillements pavloviens. Cet agité des zygomatiques est un hôte parfait.

De quoi rient donc nos gais lurons ? Et pourquoi font- ils rire ? Une remarque de Finkielkraut ouvre la voie : « Si ce qui atteste la maturité d’une époque, c’est sa résistance à l’idolâtrie, alors il faut dire que la nôtre est retombée en enfance, ou plus exactement, en adolescence. » De fait, cette société éblouie par d’innombrables stars, avide de prosternation devant les lucioles qui brillent au firmament de l’éphémère, ricane à jets continus. Pour se bidonner, tout fait ventre. Le jeunisme constituant sa marque déposée, elle batifole en shorts et jupettes dans les blagues où pointent les références aux fonctions basses, sous la ceinture, friande d’histoires de fèces, de mictions réussies. Sus au génital ! Elle s’y roule, elle s’y vautre. Pas même du grivois, trop allusif, mais du vulgaire bien dense. Bigard, ce graveleux sympathique, fait se tordre l’Hexagone. Ce qui ne l’a d’ailleurs pas empêché d’aller baiser à Rome l’anneau du pape. Quand les Femen miment dans l’église de la Madeleine l’avortement de Jésus avec un morceau de foie de veau, on a le revers de la même médaille.

Effondrement du sacré, avec pour effets le prosaïsme à poil dur, le refus du sérieux, le déni du tragique. Règne du ludique, du gras. Triomphe du cool, du tutoiement. Joie infantile de la provocation. Plaisir de la connivence entre boutonneux. Jouissance bécasse de la parodie. Inflation de caricatures à gros traits, fusains bâclés, fiel sans fin ni raison. On pouffe, on « tacle ». La simplicité valorisée par les « Guignols » dans l’ambiance basique de Canal+, où le divertissement et la politique se mélangent, illustre cette simplification généralisée des questions de fond que favorise l’image télévisuelle. Talk-shows qui papotent en se poilant. Vidéosphère qui conjugue le goût pour la rigolade et l’engouement pour les jeux. Comme par hasard, la littérature enfantine réduit désormais le langage à sa plus plate expression, verbes systématiquement au présent, lexique rétréci. L’exigence littéraire s’épuise : on avait Mauriac, on a Marc Lévy[1. Voir Le livre et l’éditeur, Éric Vigne, éd. Klincksieck, 2008, remarquable analyse de la marchandisation, par le passage du haut vers le bas, de l’amont à l’aval, en matière de production littéraire.].

À la place de Sartre : Arthur. Au lieu de se creuser les méninges, on se tape sur les cuisses. C’est plus reposant. Il convient de faciliter la compréhension, ce qui appauvrit la pensée tout en rassurant. Ainsi font les humoristes : ils rapetissent. Rire tout le temps de tout abolit le complexe. Abaissement trivial de la fonction critique. En parallèle, l’École se délite. Rien de fortuit dans la coïncidence. La force des mots s’étiole, les drames de l’Histoire se liquéfient, on tourne l’horreur en dérision, on se croit libres, on se marre. Si réellement la France décline, cet affaissement en témoigne.

La politique ayant, à l’instar des enseignants et des policiers, largement perdu de son autorité, elle en conserve encore assez pour qu’on ridiculise ceux qui s’y engagent. On se rappelle Thierry Ardisson, interrogeant Michel Rocard : « Sucer, c’est tromper ? » Le vil exprime le vain. Car Rocard a répondu et, en cela, il est aussi coupable qu’Ardisson de ce qui nous arrive. Si les bouffons sont rois, c’est que les rois acceptent d’être bouffons.

La langue de bois des politiciens ôte à leurs propos presque toute efficience. Presque : ils en gardent juste assez pour qu’on s’en gausse. Ils ne croient plus à ce qu’ils disent, les humoristes le révèlent. Ceux-ci se moquent davantage d’un comédien comme Copé que d’un convaincu comme Chevènement. Aux paroles fausses répond le sarcasme. Pour une bonne part, cette déréalisation du champ politique, concomitante à celle des mots, s’explique par la perte de souveraineté de la nation, par sa perte de substance. Plus de frontières, plus de cadre, plus de sol ferme, plus de bien commun, plus d’idéal : au lieu de quoi, un sentiment d’impuissance. L’Europe est notre horizon, mais c’est un horizon abstrait. Alors les humoristes, ces pourfendeurs à manivelle, ces Voltaire au petit pied, ces Jarry en toc, mettent sur le même plan les acteurs, les chanteurs, les gens de la télé, les politiciens. Dans ce terrain vague du rigolo, plus rien n’a d’importance. C’est un jeu. On se divertit. Pipi- caca, fadaises, imitateurs à foison, béance du jugement, foire du vide. « Vanitas vanitatum », dit l’Écclésiaste.[/access]

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21521251_000001.

Ukraine : Crimée châtiment

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UKRAINE UE CRIMEE

UKRAINE UE CRIMEE

« Hypothèse envisageable » il y a vingt-quatre heures, la sécession de la Crimée est en train de devenir une réalité. Reste à savoir si cela aurait quelques chances d’amener l’Europe au seuil d’une nouvelle guerre de Crimée : une hypothèse incertaine qui redevient envisageable.

La Crimée semble sur la voie d’une russification accélérée et la Russie pourrait bien emprunter le sentier de la guerre. Pas celui d’une nouvelle guerre de Crimée, on l’espère, ou alors, cent ans après le début de la guerre de 1914-1918, les rivalités à l’est de l’Europe nous vaudraient un conflit d’envergure continentale. Non, c’est plutôt le chemin d’une nouvelle crise à la géorgienne que pourrait être tentée de prendre la Russie. La Crimée, après tout, faisait partie de la République socialiste fédérative soviétique de Russie avant d’être intégrée, en 1954, dans le giron de la République socialiste soviétique d’Ukraine ; en 1991, elle est restée rattachée à l’Ukraine indépendante, tout en étant en majorité russophone, mais avec le statut de république autonome. La Crimée, c’est Sébastopol bien sûr, le plus grand port de guerre de la flotte russe sur la Mer noire. Un de ces accès maritimes dont la défense farouche guide la politique russe depuis bien avant la guerre froide, comme la dernière guerre de Crimée l’avait montré. La Crimée c’est aussi Yalta, le symbole de l’ordre soviétique établi en Europe de l’est par Staline. Il n’est pas sûr que les Russes regardent tout cela s’en aller vers la radieuse maison Europe avec la bénédiction des Etats-Unis. Pour Vladimir Poutine, ce serait un camouflet politique qui pourrait bien lui coûter sa place.

Au lieu de rester inactif, Poutine peut au contraire s’appuyer, comme dans le cas de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud, sur des minorités russophones et pro-russes, qui se disent prêtes à en découdre « avec les fascistes de Kiev ». Il peut également compter sur la présence de forces militaires russes sur le pied de guerre, en Crimée et à la frontière ukrainienne. En dépit des avertissements de Washington à l’adresse de Poutine, il n’est pas sûr que les Etats-Unis prennent le risque de s’immiscer dans un conflit entre la Russie et l’un de ses anciens satellites, dont l’état des finances publiques lui fait réclamer 35 milliards d’aide d’urgence au FMI. Comme cela a été le cas pour la Géorgie en 2008, Vladimir Poutine peut tout simplement mettre en avant, très cyniquement et très ironiquement, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », pour soutenir la sécession de la Crimée. Et, comme en 2008, les occidentaux seront peut-être être condamnés à rester spectateur d’un conflit dans lequel il serait inconscient d’intervenir.

Il faut s’arrêter un moment sur l’illusion européenne selon laquelle les sacro-saints principes du droit-de-l’hommistes conduisent les relations internationales. Il fut un temps où l’on vantait la vertu des cœurs purs combattant pour la Révolution orange, avant de s’apercevoir qu’ils prenaient la porte quelques années plus tard, non pas tant chassés par le pouvoir russe que par les Ukrainiens, lassés de la corruption de ses nouveaux dirigeants. Il fut un temps où un intellectuel de renom expliquait à la télévision : «It will be very difficult now to make blowjobs to dictators » et parait de vertus une intervention qui avait pour résultat de déstabiliser durablement toute une région du monde. Aujourd’hui, les mêmes ont cru bon de réduire la crise politique ukrainienne à une opposition simple entre un pouvoir répressif d’un côté, et de vaillants combattants de la liberté de l’autre, avant peut-être, de s’apercevoir que les réalités géopolitiques ont la vie plus dure que les grands principes aussi généreux que schématiques.

Décidément, la réalité est complexe. Nul ne sait quelle sera la position du gouvernement urkrainien face aux menaces séparatistes en Crimée. Si l’Ukraine, avec ses 603 000 km2, ses 45 millions d’habitants et son million de réservistes, n’est pas la Géorgie, il est néanmoins douteux que Kiev choisisse la voie militaire en cas de séparation effective de la Crimée. Le nouveau pouvoir ukrainien est encore incertain et confronté à une situation économique qui lui donne peu de marges de manœuvre.

À défaut de laisser parler les grands principes ou les armes, c’est plutôt le chéquier qui aura le dernier mot. Impuissants à intervenir, Américains et Européens pourraient s’employer à colmater les brèches du navire économique ukrainien en prenant acte de la stratégie sécessionniste russe. Les Occidentaux tenteraient alors de convaincre le nouveau pouvoir ukrainien que la Crimée, ce n’est pas si bien que ça et que les plages de Yalta sont finalement très surfaites ! Cela permettrait au moins d’assurer un statu quo plus ou moins satisfaisant pour tout le monde en évitant de prendre le chemin d’une nouvelle guerre de Crimée. On n’est plus au XIXe siècle après tout.

*Photo :  Polehenko Oleksandr /ENPO/SIPA. 00677225_000003.

Éloge du travailleur détaché

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travailleur detache retraite

travailleur detache retraite

Les socialistes continuent de mentir. Alors que l’actualité internationale se révèle particulièrement chargée avec l’Ukraine et son désordre nouveau, les députés soutenant la politique de Jean-Marc Ayrault ont encore une fois prouvé leur conservatisme frileux en matière de progrès social. Presque en catimini, le 25 février, ils ont fait passer une loi renforçant la réglementation sur les travailleurs détachés au grand dam de Bruxelles et de la Commission européenne, ces grands amis de la liberté.

Vraiment, nous ne les comprenons pas, ces prétendus sociaux-libéraux qui ont fait mine d’applaudir au virage de François Hollande et à son pacte de responsabilité. Ou nous ne comprenons plutôt que trop leur l’hypocrisie qui est devenue un vrai mode de fonctionnement. Sous le prétexte fallacieux de lutter contre un imaginaire dumping social, ils compliquent de réglementations oiseuses un statut qui annonçait pourtant un âge nouveau. Disons-le tout net, nous sommes à fond pour les travailleurs détachés. Nous voudrions en voir partout, tout le temps. Le travail détaché, c’est la santé, la liberté et osons cette idée un peu démodée, c’est l’émancipation. Pour un rien, nous suggérerions à ces pionniers un nouveau mot d’ordre internationaliste : Travailleurs détachés de tous les pays, unissez-vous !

Ne jouons pas sur les mots. Qu’est-ce qu’un travailleur détaché ? Le contraire d’un travailleur attaché. L’archétype du travailleur attaché, à moins que les choses ne veuillent plus rien dire, c’est l’esclave. D’ailleurs, le symbole du travail attaché, n’est-ce pas le travail à la chaîne ? Encore une fois, les mots eux, comme la terre, ne mentent pas. De fait, le travailleur attaché n’est pas libre de ses mouvements, il est entravé et à la merci d’un maître qui l’empêche d’aller voir ailleurs, voire qui l’empêche de ne plus travailler du tout et de se promener les mains dans les poches en sifflotant avec le sourire narquois et agaçant de celui qui touche des indemnités somptuaires à ne rien faire. D’ailleurs, les syndicats le reconnaissent eux-mêmes et comme on le sait de toute éternité dans ces milieux-là, le travailleur attaché ne peut plus compter que sur la CFDT car seule la CFDT a toujours accepté, justement, de négocier le poids des chaînes. C’est dire son malheur, au travailleur attaché.
Plus généralement, en détachant le travailleur, on lui apprend le plaisir aristocratique du dilettantisme, de l’intermittence, du nomadisme, du cosmopolitisme élégant. Le travailleur détaché, c’est un genre de Paul Morand avec un bleu de travail qui parlerait le français avec un accent roumain ou portugais. Et le travailleur détaché apprend l’ouverture à l’autre dans ce qu’il a de meilleur, comme les grands chantiers du BTP plus mélangés et colorés qu’une réception d’ambassade.

Être travailleur détaché, c’est un vrai bonheur car on cesse de confondre son travail avec la vie, on entretient avec lui une distance heureuse, on est capable de comprendre enfin l’éloge de la paresse de Paul Lafargue : « Une étrange folie possède la classe ouvrière des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. »

Le travailleur détaché, s’il poursuit cette ascèse de détachement, arrivera en effet à un stade supérieur de compréhension du monde. Ce n’est pas lui qui se suicidera pour cause de management par la terreur dans une grande entreprise de télécommunication, dans un technocentre de l’industrie automobile ou qui s’immolera par le feu devant Pôle Emploi sous prétexte qu’on ne trouve rien à lui faire faire. Quelle vulgarité, quand on y songe, quel manque d’imagination ! Le travailleur détaché est au-dessus de ces contingences, il travaille quand il veut, comme il veut, avec le contrat de travail qu’il veut et dans la législation du pays qu’il veut.

Contrairement au travailleur attaché, et donc attaché démesurément à son travail, le travailleur détaché ne sombrera jamais dans l’excès du workalcoholism. L’histoire nous enseigne que les pires workalcoholics furent les nazis. C’étaient de vrais bourreaux de travail qui finissaient par perdre le contact avec la réalité, symptôme bien connu chez tous les dictateurs qui n’ont plus de vie en dehors du bureau et de la réalisation de leurs objectifs chiffrés. S’ensuivent chez ces gens-là, on le sait, de terribles crises de burn out qui se traduisent par des conduites irrationnelles dangereuses pour eux-mêmes et leur entourage : toxicomanie, guerre mondiale, massacre de masse, etc.

Non seulement le travail détaché est une nécessité économique mais c’est surtout une nécessité démocratique et éthique. Le modèle ultime du travailleur détaché, c’est le retraité. Il est définitivement détaché, même, le retraité. Mais comme il est désormais impossible de financer les retraites, il reste le travail détaché qui permettra aux jeunes générations de goûter cette liberté totale et cette merveilleuse disponibilité au monde qui fit le bonheur de leurs grands-parents. Ce qui ne sera que justice.

*Photo : WEBER ANITA/SIPA.00122281_000001.

Affaire Dieudonné : le Conseil d’État fossoyeur des libertés

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conseil etat dieudonne

conseil etat dieudonne

Avec les trois ordonnances « Dieudonné » rendues les 9, 10 et 11 janvier, le juge des référés du Conseil d’État a fait preuve d’une célérité inhabituelle – et bienvenue. Que le juge administratif imite le référé d’heure à heure du juge judiciaire, rien à redire. Ces ordonnances, d’autre part, ont été, soit saluées comme si elles avaient sauvé la République menacée par un « comique », soit dénoncées aux cris de « C’est Voltaire qu’on assassine ! ». Peut- être a-t-on, dans ce climat enfiévré, oublié des questions pourtant fondamentales. Est-il légitime qu’un homme seul, aussi éminente soit sa fonction et insoupçonnable sa probité, puisse trancher dans l’urgence un litige touchant à une liberté publique fondamentale ? La procédure a-t-elle été conforme à l’esprit de notre droit en vertu duquel tout litige, même dans l’urgence, est soumis à un double degré de juridiction et à un examen au fond, plus serein, en formation collégiale ?[access capability= »lire_inedits »]

Le juge judiciaire des référés, qui statue seul en règle générale, est le juge de l’évidence, du provisoire, de l’absence de contestation sérieuse. Il ne tranche rien sur le fond. Son ordonnance est susceptible d’appel devant le premier président de la cour d’appel, lequel peut être à son tour censuré par la Cour de cassation. Les ordonnances Dieudonné ont révélé le régime particulier de la justice administrative. Le « référé-liberté », comme le « référé-suspension» du tribunal administratif ne sont susceptibles de recours que devant le Conseil d’État, équivalent, pour l’ordre administratif, de la Cour de cassation pour l’ordre judiciaire, ce qui revient à court-circuiter la cour administrative d’appel. De plus, le recours est examiné par un juge unique du Conseil d’État, et non par un collège de neuf juges. Et ce juge peut être soit le président de la section du contentieux (en l’espèce, Bernard Stirn), soit un conseiller d’État délégué par lui.

Dans le cas Dieudonné, le président Stirn s’est auto- saisi des deux premières ordonnances (Nantes, puis Tours) puis a désigné son adjoint, le président Arrighi de Casanova, pour la troisième (Orléans). En somme, une affaire hautement sensible est tranchée, dans l’urgence par les deux personnages placés au sommet de la hiérarchie du contentieux administratif français ! Ne trouverait-on pas incongru qu’un référé du tribunal d’instance de Guéret soit directement porté devant le premier président de la Cour de cassation ?

En réalité, cette procédure, légale mais baroque et dévoyée, met à mal le jeu des recours sereins au fond, transformant une question d’évidence en jurisprudence définitive, s’imposant à toutes les juridictions inférieures. On imagine mal, en effet, les juges du fond qui auront à examiner l’affaire censurer les deux plus hauts juges du Conseil d’État !

Or, ces trois ordonnances opèrent une nette inflexion de la jurisprudence sur les atteintes à la liberté d’expression au nom de l’ordre public, dite « jurisprudence Benjamin » (1933). La motivation de l’interdiction, par le fait que le spectacle menacerait à titre préventif l’ordre public par sa mise en cause de la « dignité humaine » et de la « cohésion nationale », est suffisamment inhabituelle pour mériter d’être débattue. Il est d’autant plus urgent d’y réfléchir que la République n’est pas menacée seulement par des saltimbanques. Lorsqu’un ministre, en l’occurrence, Najat Vallaud-Belkacem, déclare que « toutes les tentatives de remise en cause se heurteront à la poigne de l’État de droit », on se demande sous quelle latitude se trouve ce régime musclé.[/access]

*Photo: CHAUVEAU NICOLAS/SIPA.00526757_000024

«Sarkozy ? Pour moi, c’est l’idéal !»

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marine pen sarkozy

marine pen sarkozy

Marine Le Pen était donc de passage à Montbéliard mercredi en fin d’après-midi pour soutenir la liste du FN aux élections municipales. Dans cette ville « caricaturale de l’UMPS », elle y a tenu  une conférence de presse à laquelle j’ai participé.

« La Franche-Comté, c’est la sœur jumelle de ma région », a-t-elle expliqué à la presse et aux militants, énumérant quelques points communs avec le Nord-Pas-de-Calais. On pourrait ajouter que la tête de liste locale et patronne du FN franc-comtois,Sophie Montel, ressemble à Marine Le Pen comme une sœur jumelle. Grande, blonde, d’un an sa cadette, elle partage son verbe offensif, à la diction près.

Il se pourrait bien que les électeurs de Montbéliard créent la surprise le 30 mars prochain alors que la presse nationale ne cite jamais leur ville parmi les possibles prises de guerre du parti frontiste, pointant plutôt des villes du Sud-Est, du Pas-de-Calais voire Forbach, guignée par Florian Philippot. Des municipalités, Marine Le Pen souhaite en prendre quelques-unes, « pressée de montrer aux Français que le FN peut faire ses preuves », et aspire à faire élire de nombreux conseillers municipaux d’opposition parmi les 500 listes qu’elle espère bien déposer avant le 6 mars prochain. Son modèle, le bassin minier du Pas-de-Calais, n’étonnera personne : « Au début, il n’y avait qu’une liste : Hénin-Beaumont. Aujourd’hui, il n’y a qu’une seule ville du bassin minier où nous n’avons pas de liste ». L’objectif qu’elle fixe à son parti est d’accomplir les mêmes progrès dans dix ans, cette fois-ci à l’échelle de tout le pays.

Marine Le Pen n’a pas pour autant oublié les élections européennes du 25 mai prochain. Dans le Grand Est, son stratège Philippot conduira une liste dont les autres candidats ne seront désignés qu’après les élections municipales, histoire de recaser les perdants. La présidente du FN espère bien arriver en tête dans la circonscription Est mais aussi sur le plan national. Ambition qui m’a inspiré une question : « une première place de votre parti aux européennes ne vous nuirait-elle pas en précipitant le retour de Nicolas Sarkozy ? ». Je ne résiste pas au plaisir de reproduire le verbatim complet de sa réponse : « Je l’attends !  Ses espérances de retour ne sont pas si considérables que ça ! Pour quelqu’un qui a été président de la République, il y a 60% des sympathisants de son propre mouvement qui souhaitent qu’il soit candidat ; ce n’est pas énorme ! Moi, j’ai toujours pensé qu’il ne reviendrait pas. J’ai parié quelques bouteilles, je vais peut-être les perdre (rires), c’est le principe du pari. Mais je ne rêve que d’une chose, c’est qu’il revienne ».

Je me permets alors d’insister :  « vous ne préféreriez pas Juppé ? Cela vous donnerait davantage d’espace ! ». En guise de réponse, elle en rajoute une couche :  « Non, non, le meilleur candidat pour moi, c’est Nicolas Sarkozy. D’abord, parce qu’entre 2007 et 2012, c’est quand même grâce à lui que nous avons pu renaître de nos cendres, tel le Sphinx. Donc, je suis très contente de le revoir. En plus, à chaque fois que je le revois, je retrouve tous ses défauts que les Français ont dû oublier parce qu’il a la sympathie des morts. Les types, ils sont morts et on les trouve vachement sympas. Et puis en fait, quand on le revoit on se souvient pourquoi on ne pouvait plus, pourquoi on n’y arrivait plus. Quand j’ai vu le reportage de D8[1. Diffusé le 5 novembre 2013], je me disais : je me souviens pourquoi je ne supportais plus. Et je pense que les Français auront la même démarche. Il a vraiment cette manière de faire, ces défauts qui sont insupportables et d’autant plus insupportables que la crise s’est aggravée. Nicolas Sarkozy qui revient, avec la personnalité qui est la sienne, avec toute la liste ses conférences à 100 000 euros, pour moi c’est l’idéal. Si j’en avais un à choisir, je choisirais celui-là. Mais je ne suis pas sûre que ce soit moi qui décide. »

Marine Le Pen bluffe-t-elle ? Je n’en ai pas eu l’impression, tant sa sortie m’a paru spontanée. Se trompe-t-elle ? Oui et non. Les arguments sur la personnalité de Nicolas Sarkozy ne manquent évidemment pas de force. Les défauts personnels de l’ancien président ont incontestablement joué dans une France plus conservatrice que le résultat du second tour de l’élection présidentielle ne le laisse entrevoir. Mais, malgré tous ses défauts, l’ex-président était parvenu à inquiéter François Hollande jusqu’au dernier jour de la campagne, réalisant in fine un score supérieur aux prédictions des sondeurs. Bilan des courses : si certains traits de caractère peuvent déplaire, le vote tient généralement du réflexe politique, peu importe la sympathie ou l’antipathie qu’inspire le candidat. Qu’on le veuille ou non, Nicolas Sarkozy reste un combattant beaucoup plus aguerri que François Fillon et Alain Juppé. Tout dépend  aussi du positionnement qu’adopterait l’ex-président en cas de  nouvelle candidature. Sur la même ligne droitière qu’en 2012 ou plus centriste comme les gazettes s’en font l’écho ces dernières semaines ? Cette donnée aurait une grande influence sur l’espace laissé à la candidate du FN.

Reste que les propos de Marine Le Pen, dont les yeux pétillaient lorsqu’elle évoquait Sarkozy, m’ ont convaincu d’une chose : si cette confrontation a lieu, on ne risque pas de s’ennuyer.

 

*Photo : REVELLI-BEAUMONT/SIPA. 00635578_000035.

Ukraine/ Centrafrique : l’UE impuissante

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ukraine ue centrafrique

ukraine ue centrafrique

Dans l’euphorie des années qui ont suivi la chute du mur de Berlin en 1989, les opinions publiques occidentales se sont prises à rêver non seulement à un monde sans Pacte de Varsovie, mais également sans OTAN. La réponse cependant assez rapidement apportée par la montée en puissance de nouvelles menaces et par les guerres d’ex-Yougoslovie fut un « NON » sans équivoque. Dans l’Europe de l’après-guerre froide, l’OTAN était de toute façon appelé à continuer à jouer un grand rôle, puisque les Européens se révélaient toujours incapables de jouer le leur. La mise en place de la Politique Européenne de Sécurité Commune (PESC), relancée par la signature du traité de Maastricht en 1992, eut néanmoins pour charge d’effacer cette fâcheuse impression. L’initiative franco-britannique du sommet de Saint-Malo en 1998, symbolisant l’effort collectif pour doter l’Europe d’une capacité de défense commune, peut être considérée comme l’acte de naissance de la PESC, devenue Politique Européenne de Défense et de Sécurité Commune (PeSDC) avec le traité de Lisbonne en 2007. La réalité politique et le contexte stratégique condamnaient cependant une fois de plus cette Europe de la défense à un rôle de second plan, ou à l’exercice d’un « soft power » diplomatique, symbolisé notamment par la mise en place de la Politique Européenne de Voisinage à partir de 2004, ou aux opérations de police et de lutte anti-terroriste auxquelles semble condamné cet embryon de défense européenne.

Les deux récentes crises centrafricaine et ukrainienne illustrent parfaitement cette répartition des rôles. À l’occasion de la crise violente qui a éclaté en République Centrafricaine, la France a pris l’initiative de démarrer, en décembre 2013, l’opération Sangaris. De l’autre côté de l’Atlantique, les Etats-Unis seraient très admiratifs de l’action française en République Centrafricaine, également saluée au Royaume-Uni. Cela n’enlève rien à l’isolement des Français sur le plan militaire dans cette affaire. Comme au temps de l’opération au Mali, les Français ont reçu de vagues et belles promesses de soutien logistique qui tardent à se concrétiser, et ce n’est pas l’envoi de six officiers hongrois qui risque pour le moment de beaucoup peser dans la balance. Ces difficultés à déterminer une politique de défense véritablement européenne peuvent cependant s’expliquer par le fait que, même si la PESDC a pour tâche d’établir un cadre d’action collectif et de définir des moyens concrets – 60000 hommes placés sous commandement européen – elle ne parvient pas malheureusement à outrepasser les divergences des systèmes politiques qui déterminent l’emploi des forces armées. L’envoi de militaires allemands à l’étranger est ainsi tout à la fois du ressort du ministère de la défense et du Bundestag tandis que le premier ministre britannique doit obtenir l’accord de la chambre des communes pour expédier des soldats britanniques sur le sol étranger. En réalité, au sein de ses partenaires européens, la France fait figure d’exception en remettant, sur le plan militaire, tout pouvoir de décision au président et à lui seul. Sous certaines conditions, les Italiens peuvent procéder de même, mais cette manière de faire est tellement tombée en désuétude que la décision finale revient en réalité toujours au parlement.

Ceci explique que la France puisse être destinée à jouer les « gendarmes de l’Afrique » dans des opérations dite de « basse intensité », comme c’est le cas en Centrafrique et comme ce fut le cas au Mali. A l’heure actuelle, l’armée française est déployée dans le cadre de près d’une vingtaine d’opérations à travers le monde, tandis que le Royaume-Uni, qui possède théoriquement autant de moyens de projection, participe à trois fois moins d’opérations.  Le problème pour la France étant que les opérations de « basse intensité » peuvent se transformer en terribles guêpiers quand il s’agit de participer au maintien de l’ordre dans un pays tel que la Centrafrique en proie à des troubles que certains observateurs qualifient même, à tort ou à raison, de « pré-génocidaires ». Un scénario à la rwandaise est une idée que l’Etat-Major français souhaiterait ne même pas avoir à considérer…

La crise ukrainienne illustre un autre degré d’opérabilité de l’Union Européenne qui découle directement de la mission de « soft power » assignée par tradition diplomatique à la politique de défense européenne qui devient de fait politique d’arbitrage. En la matière, la dépendance de l’UE vis-à-vis de l’OTAN explique bien évidemment la nervosité des Russes qui savent pertinemment que, depuis les années 1990 et les premières vagues d’adhésion des anciens « pays satellites », les processus d’intégration à l’Union Européenne sont étroitement liés à l’intégration dans l’OTAN. Le cas de la Géorgie a montré d’ailleurs que la Russie était prête à défendre jalousement son pré carré vis-à-vis des ambitions occidentales et européennes. Dans le cas de l’Ukraine, l’issue de la crise actuelle fait planer la menace d’une scission de la Crimée, à soixante pour cent russophone, qui serait largement encouragée par la Russie. Si ces craintes devaient s’avérer fondées et si l’Ukraine devait se trouver confrontée aux menaces de sécession de l’est du pays, ce qui n’a évidemment rien de certain mais ce qui reste malgré tout une hypothèse envisageable, cela entraînerait une crise grave aux frontières de l’Union Européenne qui, dans le pire des cas, ne pourrait que s’en remettre aux capacité de dissuasion de l’OTAN, dont les instances dirigeantes seraient d’ailleurs sans doute bien embarrassées d’intervenir dans un contexte aussi périlleux.

La relative impuissance de l’UE à la fois raillée dans les termes que l’on connaît par Victoria Nuland et illustrée sur le continent africain par le rôle encore assez solitaire de la France met une fois de plus cruellement en lumière le déficit de représentativité des institutions européennes. Démocratie sans « demos », sans peuple, tout autant que sans « kratè », sans pouvoir, l’Union Européenne, sur le plan diplomatique et politique, « règne mais ne gouverne pas », pour plagier le mot de Paul Valéry[1. Paul Valéry. Mauvaises pensées et autres. Gallimard. 1943.] . « Si l’Etat est fort, il nous écrase, s’il est faible, nous périssons », écrivait-il par ailleurs dans Regard sur le monde actuel. Ce cruel aphorisme illustre aujourd’hui plus que jamais  la situation de cette Europe, empire sans volonté et puissance sans moyens.

 *Photo : HARTMANN CHRISTIAN/SIPA. 00507845_000006.

Affaire Dieudonné : le Conseil d’État garde-fou des libertés

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dieudonne conseil etat

dieudonne conseil etat

Au début du XXe siècle, le pétomane de la salle Gangloff, rue de la Gaîté, un dénommé Laurent, natif de Beaucaire, drainait à ses spectacles des foules assez considérables qui s’amusaient de l’usage inhabituel qu’il faisait de lui-même. Il faut imaginer la surprise de son public s’il s’était mis, entre deux vents, à débiter les Protocoles des sages de Sion et à vouer divers journalistes au pogrom. Nous en sommes là.

L’ordonnance par laquelle le président de la section du contentieux a, le 10 janvier 2014, annulé le jugement du tribunal administratif de Nantes annulant l’arrêté du préfet interdisant au « comique » Dieudonné de se produire le soir même dans cette ville a suscité un certain émoi chez les juristes. Je tiens cet émoi pour injustifié, quant à la procédure et au fond. On a pu s’étonner d’abord qu’une question aussi importante, relative à la liberté d’expression, ait été jugée si vite
et selon la procédure du référé. Mais avant que celle-ci n’existe, le spectacle aurait été interdit, aucune procédure ne permettant de paralyser en temps utile l’arrêté préfectoral.

Sur le fond, l’ordonnance s’inscrit pleinement dans la tradition française, attestée par une jurisprudence ancienne selon laquelle la liberté d’expression n’est ni générale ni absolue. Elle peut être limitée en cas de désordres possibles (c’est l’atteinte « matérielle » à l’ordre public de la célèbre « décision Benjamin » du 19 mai 1933) ou lorsque la dignité de la personne humaine paraît compromise (c’est l’atteinte « immatérielle » à l’ordre public relevée par la « décision commune de Morsang » du 27 octobre 1995 dans l’affaire du lancer de nains). L’essentiel est ici affaire d’appréciation. On a pu lire qu’il n’était pas sûr que Dieudonné allait reproduire ses propos antisémites. Mais outre qu’il était raison- nable de le craindre, comme le relève l’ordonnance, sur la base des condamnations pénales antérieures, rien dans la jurisprudence n’imposait ici le caractère de certitude, qui d’ailleurs n’existe jamais dans les atteintes à l’ordre public « matériel », puisqu’une échauffourée non plus ne peut pas être réputée certaine avant qu’elle ne se produise.

Au-delà de l’appréciation raisonnable à laquelle le juge s’est livré, on doit lui reconnaître une conscience aiguë des enjeux du droit. Celui-ci n’est pas une forme vide. Ce n’est pas seulement que les libertés qu’il garantit soient limitées par les grands principes, comme on le croit trop souvent. C’est qu’elles sont ordonnées à une fin supérieure que le juge a pour mission de faire respecter, et qui a trait au progrès politique et moral sans l’espoir au moins duquel il n’est pas d’institutions. C’est la raison pour laquelle la référence que fait l’ordonnance au préambule de 1946 est hautement significative, désignant l’origine du système de droit tout entier et justifiant la volonté qu’il soit, sur cette question de l’unité de la nature humaine sans distinction d’origine, effectif. Je ne suis pas si sûr que la Cour européenne des droits de l’homme, si elle est saisie, en jugera différemment, et pour les mêmes raisons.

*Photo : JPDN/SIPA. 00583638_000004.

Algérie : Le dernier round de Bouteflika

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algerie said bouteflika

algerie said bouteflika

C’est dans une atmosphère de fin de règne que l’élection présidentielle devrait se dérouler le 17 avril en Algérie. En campagne à Oran, le premier ministre Abdelmalek Sellal a annoncé samedi, sans rire, la candidature de Abdelaziz Bouteflika, 77 ans en mars, au pouvoir depuis 1999 : « La décision de Bouteflika de se porter candidat a été prise sur l’insistance du peuple et à l’issue d’une profonde réflexion. » Un signe qui ne trompe pas, c’est son frère de vingt ans son cadet, véritable éminence grise du pouvoir, Saïd Bouteflika, qui a déposé son dossier de candidature.

« Ma génération a fait son temps » avait pourtant déclaré lors de son dernier discours public en mai 2012 le président algérien. Les faits lui ont donné raison car depuis, l’agenda du président algérien est avant tout médical. Entre accident vasculaire cérébral et convalescence à Paris, seuls quelques rendez-vous lui sont imposés par un entourage omniprésent. Lequel a décidé de ne pas respecter sa volonté, puisque le président convalescent devra se représenter pour un quatrième mandat de cinq ans. Les marionnettistes qui se disputent les fils de cette présidence de septuagénaires croulants ne sont pas près de lâcher leur jouet.

Mais, en dépit des apparences, le changement de génération annoncé a eu lieu. Seulement, il s’est fait au sein de la fratrie Bouteflika. Comme si la démocratie algérienne hésitait entre la gérontocratie soviétique des années Andropov-Tchernenko et la transition cubaine des frères Castro. S’il finit son quatrième quinquennat, Bouteflika aura 82 ans. Le patron des services (DRS) Mohamed Mediène 79 ans, tout comme le chef d’état-major et vice-ministre de la Défense le général Ahmed Gaïd Salah. En coulisses ou dans la presse, les appareils de l’Etat profond cachés derrière leurs vieillards respectifs se livrent une guerre féroce: la DRS, le FLN et l’état-major sont à couteaux tirés. C’est sans doute leur incapacité à désigner un candidat commun qui les a poussés à ne pas trancher la question de la succession Boutef’. En attendant, la génération de la guerre d’indépendance reste désespérément aux manettes.

Le clan Bouteflika cherche aussi à se protéger des scandales de corruptionsrévélés par les câbles de WikiLeaks relayés par El Pais. Des enquêtes sur les concessions agricoles, sur l’autoroute Est-Ouest et surtout sur Sonatrach, la compagnie pétrolière nationale et véritable vache laitière de l’État algérien sont en cours. Pour Bernard Bajolet, actuel DGSE et alors ambassadeur à Alger « La corruption, qui remonte jusqu’aux frères de Bouteflika [Saïd et Abdallah], a atteint un nouveau sommet et interfère dans le développement économique ». Bref, pour les Bouteflika, la meilleure façon de maîtriser le processus judiciaire, c’est quand même de rester au pouvoir.

Anticipant le verrouillage de l’élection qui s’annonce (en 2009 déjà, Bouteflika avait été élu au premier tour avec 90% des voix), le Mouvement social pour la paix, parti issu des Frères musulmans, longtemps allié du FLN, a appelé au boycott. De même que le RCD, un parti d’opposition laïc kabyle. Quant au principal syndicat gouvernemental, il a de plus en plus de mal à tenir ses troupes, isolant encore davantage l’Etat-FLN. En Égypte et en Tunisie, les reports de succession à la tête du pouvoir ont eu des conséquences redoutables pour les dictateurs Ben Ali et Moubarak. La corruption  et les luttes d’appareil conjuguées au refus d’intégrer la mouvance islamiste, tout cela a composé un cocktail détonnant. Et redonné une certaine virginité aux barbus.

*Photo : Saïd et Abdelaziz Bouteflika. AP/SIPA. AP21507670_000003.

Contredire avec Taddéï ou interdire avec Caron ?

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taddei caron ruquier

taddei caron ruquier

Contredire avec Taddéï ou interdire avec Caron  : c’est, en effet, la question. Sur un plan anecdotique, elle est d’actualité puisque Natacha Polony a décidé de quitter au mois de juin ONPC et qu’elle va donc laisser le champ libre à Aymeric Caron.

À moins que Laurent Ruquier ne la remplace par une personnalité qui montrera encore davantage, par contraste, les faiblesses, les banalités ennuyeusement partiales et bêtement progressistes d’Aymeric Caron. Celui-ci n’en revient pas d’avoir ce rôle qui oblige à passer par lui si on est curieux d’écouter les propos du principal invité du samedi soir. Malgré les rires lassants de Laurent Ruquier qui devrait laisser les autres apprécier la portée de ses plaisanteries au lieu de toujours s’en esclaffer par avance.

Sur le fond, Frédéric Taddéï parvenant à garder son calme s’est expliqué une nouvelle fois sur sa conception du débat, ce qu’impliquait, selon lui, la liberté d’expression et sa déontologie de journaliste, qui le conduisait à faire connaître la pensée et les écrits des autres ; sans que lui-même évidemment puisse être assimilé aux positions parfois peu convenues, voire provocatrices de certains de ceux qu’il avait conviés pour traiter de telle ou telle problématique particulière.

C’est le sujet choisi qui rendait nécessaire, au nom du pluralisme intellectuel, la présence de certaines personnalités, aussi peu consensuelles qu’elles soient, et non pas l’appétence immodérée et partiale qu’aurait éprouvée Frédéric Taddéï pour des personnes minoritaires et réprouvées en général par tout ce que notre monde médiatique et politique compte comme parfaits beaux esprits. Donc qu’on entend et voit partout, auxquels on ne coupe pas la parole et qui donnent à chaque émission une touche d’ennui distingué.

En face de Natacha Polony qui faisait ce qu’elle pouvait pour instiller un peu de finesse et d’esprit dans les interrogations et d’Aymeric Caron qui en ahanant s’efforçait de planter de piètres banderilles à l’encontre d’un Taddéï maître de soi et du jeu, une problématique centrale est apparue, si on veut bien éliminer deux joutes périphériques.

On sentait bien que ce n’était pas assez pour Caron d’entendre Taddéï faire part de son peu de sympathie pour les thèses et les provocations de Soral et de Dieudonné parce qu’il se serait retrouvé fort dépourvu dans le procès qu’il cherchait à lui intenter. Il exigeait, par un diktat aussi simpliste que lui-même, que Taddéï, jamais, au grand jamais, ne pût trouver de l’intérêt à ce soufre et à « ces délires » comme il les nommait. À cet ultimatum, Taddéï a échappé avec élégance et Caron est resté coi.

La contextualisation prétendue nécessaire, pour mieux déchiffrer et critiquer les échanges, aussi a donné à rire. Caroline Fourest, qu’on citait et qui avait joué un rôle honteux contre Taddéï, avait déjà dû en rabattre avec les dix minutes que, selon elle, Taddéï aurait octroyées à Hitler dans un débat. Devant l’indignation soulevée par cette bassesse, ces minutes avaient été réduites à six puis à cinq. Encore un peu de temps, et Hitler aurait disparu.

Facile de deviner ce qui se niche au cœur de ce désir superfétatoire d’explication ! Rien de moins que l’infantilisation du citoyen, l’insertion de l’auditeur et du téléspectateur dans un processus préréglé où des panneaux démonstratifs et impérieux viendront par avance départager les bons et les méchants, les salauds et les héros pour qu’à aucun moment on ne puisse être tenté de rendre la vie complexe, de la soupeser dans sa plénitude, ses ambiguïtés et son infinie richesse, la nuit et le jour ne se faisant pas d’ombre mais s’enrichissant l’une et l’autre, par opposition.

On n’a pas besoin d’une démocratie qui se contenterait de nous tracer une route à sens unique avec un code univoque. Et qui nous les imposerait.

Le dialogue entre Taddéï et Caron ne mettait pas aux prises deux conceptions de la morale. Taddéï était sans doute plus indigné que Caron face à certaines aberrations de la parole et de l’écrit puisqu’il n’adoptait pas une posture théâtrale à leur sujet. Son désaccord allait de soi.

Il ne concernait que la manière de traiter ces indésirables et ces trublions. Pour Caron, il s’agissait de les effacer, de les exclure, de ne jamais les inviter même sur des thèmes où leur apport aurait été fondamental. Ils étaient à condamner par principe. D’une certaine manière, le journaliste s’arrogeait droit de vie ou de mort médiatique sur eux et le droit de grâce ne pouvait exister que si quelques kamikazes de la pensée protestaient.

Interdits par Aymeric Caron.

Ou contredits si on suivait la pente de Frédéric Taddéï.

Pour celui-ci, pas d’ostracisme ni d’injonction. Il est le serviteur de l’intensité intellectuelle consubstantielle à tout débat authentique. Ceux qui viennent échanger n’ignorent pas qu’ils pourront tout dire, tout se dire jusqu’à cette limite que la loi impose : au-delà on n’est plus dans la liberté mais dans l’infraction.

Pas une fois, les émissions de Taddéï n’ont dérapé et ne l’ont obligé à intervenir rudement ou même à expulser. Face à la pensée perverse ou fausse, il y aura des paroles qui la contrediront et qui, grâce à cette démarche, donneront son prix à l’émission. Et priveront le mensonge ou l’absurdité de l’aura d’avoir été étouffés.

Une démocratie comblée grâce à la liberté consacrée.

Une démocratie respectée grâce au pluralisme organisé. Le bien, le mal, l’affrontement, la vérité.

Peut-on hésiter un seul instant entre le couperet honteux et peureux de Caron et l’ouverture intelligente et libre de Taddéï ?

Les bovins se rebiffent

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clip vache musique

mille vache colere« Tout le monde bouge son boule » ordonne la chanson qui accompagne les étranges manifestants. Une trentaine de vaches tachetées chante et se trémousse  sur le rythme disco de leur tube entraînant (pour continuer la lecture sur cette musique, cliquez ici)

Les passants du Salon de l’agriculture s’arrêtent, étonnés, et regardent défiler ce groupe de vaches masquées. Elles deviennent le centre de l’attention du hall dans lequel elles défilent, fières, la truffe en l’air.

Le « collectif des mille vaches »  gambadait hier, mardi, au salon agricole afin de sensibiliser visiteurs et politiques sur le projet  de la ferme « usine » mené par l’entrepreneur Michel Ramery, dans la Somme. L’idée de l’industriel est de concentrer un millier de vaches dans un même local pour rentabiliser au mieux la production. Le lisier de ce bataillon laitier serait lui-même récupéré et « méthaniser » afin de générer du gaz, par la suite commercialisé.

« Quoi qu’est-ce j’entends ? Tu veux que je vive en usine ? Mais moi j’suis une vache, j’suis pas une machine ! », meugle en cadence le chœur bovin.

L’orchestre produit un effet bœuf. Une maman, poussette et enfants à  la main, s’est joint au cortège débridé. « C’est vraiment très sympathique ! Même si je ne sais pas vraiment de quoi ils parlent ». Les citoyens ne connaissent pas tous le plan industriel de la Somme. Mais les réactions ne manquent pas : « Mille vaches ? Mais c’est beaucoup trop ! Ils sont fous ! ».

Le ton léger de la revendication bovine, chapeauté par la confédération  paysanne, amuse autant le public que ses acteurs qui se sont aussi souvent mobilisés contre l’aéroport des Landes. Certains ont même gardé leur pin’s sous leur pelage noir. « C’est gentil et ludique ici, ça nous change des barricades de Nantes » souffle une vache nommée Pierre-Alain, aux beaux pis roses. Certains groupes présents sont en effet des abonnés de la contestation passive et citoyenne. Outre Novissen et L214, le Collectif des désobéissants milite contre le nucléaire et soutient la cause palestinienne. « Et maintenant les vaches ! » rigole Rémi, représentant des désobéissants. « Nous nous décrivons comme des clowns activistes ». Le ton est décidément posé. L’ancien directeur du site d’exposition de la porte de Versailles est ravi : « Vous dansez ? », conclut-il.

Dans le hall 7, tous ne broutent pas de cette herbe-là. La jeunesse agricole laisse entendre un autre son de cloche : « C’est le système qui veut ça, on est bien obligé de le suivre » explique Anthony, éleveur d’une vingtaine d’années en  Rhônes-Alpes, depuis son stand du CNJA. « Si les pays de l’Est le font et  pas nous,  c’est la mort de l’agriculture française », renchérit son collègue d’Isère, Emmanuel. Un peu plus loin, les étudiants d’Agro Paris-tech , souhaitent avoir le choix : « On n’a pas le droit d’interdire à des gens qui veulent produire plus de le faire. Chacun choisit son modèle. »

« Trop de formations agricoles font la promotion de l’agro-business » précise, comme en réponse, le porte-parole de la confédération paysanne, Laurent Pinatel. « On n’apprend  pas aux jeunes à cultiver autrement. Il faut changer de moule ! » Les paroles de la chanson du jour reviennent en écho : «un truc sympa, un truc agricole, qui pourrait faire école ».

Le troupeau animé, sous ses airs forains, interpellent les politiques sur le projet. « L’ancien ministre de l’agriculture, Bruno Le Maire, s’est prononcé contre. Hollande a confirmé que la ferme litigieuse s’apparentait à une usine, mais après ? », questionne Laurent Pinatel, dépité. « Si on gagne le procès mené contre eux, ce ne sera que grâce à des vices de procédure ». Et pour cause, en ce jour, aucune loi ne limite la production laitière à grande échelle.

Tour de piste final, les manifestants ruminent leur aigreur et reprennent le refrain, une dernière fois, hauts les cœurs : « Mais c’est quoi ce boordel ? C’est juste industriel. Tu veux m’méthaniser, et donc me faire chiiier ».

vache sortie salon*Photo: DR.

Dieudonné : Bouffon, qui t’a fait roi?

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dieudonne humour ardisson

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Savez-vous qu’entre Louis XIV et Dieudonné M’Bala M’Bala, il existe un point commun ? La tardive naissance du roi, attribuée à la générosité du ciel (peut-être, en fait, à Mazarin) après moult fausses couches de sa mère Anne d’Autriche et malgré la faible puissance sexuelle de son père Louis XIII, fit qu’on le surnomma « Louis Dieudonné ». Le fruit d’une sorte de miracle. L’origine du prénom de l’humoriste iconoclaste tient très probablement à d’autres raisons. Mais pour ce dernier, qui passe auprès d’aucuns pour le roi du rire, nul doute que son prénom l’ait poussé à se vouloir le meilleur. Une sorte de miracle, lui aussi. Le théâtre de la Main d’or serait son Versailles. De là viendraient la superbe du personnage, l’audace de ses transgressions, son charisme bizarre, et finalement son succès. C’est du moins une explication.

Mais il existe entre eux une différence majeure. Au temps de Louis XIV, l’antisémitisme, au sens racial du terme, n’existait pas. On reprochait aux juifs d’être ce qu’ils faisaient, pas de faire ce qu’ils étaient.[access capability= »lire_inedits »] D’être des usuriers, par exemple, parce qu’ils prêtaient à des taux d’usure. Pas de prêter à des taux d’usure par une abjection congénitale. C’est ce qui dresse une limite infinie entre les cruautés de l’opprobre et les passions génocidaires. Entre l’inhumanité d’un crime et un crime contre l’humanité.

Loin de moi l’idée d’accuser l’humoriste d’adorer les chambres à gaz. J’évoque un penchant, rien de plus. La comparaison avec le Grand Siècle fournit cependant l’occasion de remarquer que, s’il avait vécu à l’époque de Louis XIV, Dieudonné aurait eu à pâtir sauvagement de ses saillies. Non pas contre les juifs, mais contre l’État, contre le ministre de l’Intérieur notamment. Quand Bussy-Rabutin, le cousin de Madame de Sévigné, se permit de charrier le monarque dans un petit livre qu’il destinait à ses amis et qui fut publié malgré lui, il se retrouva promptement condamné à l’exil dans sa province. En cas de lèse-majesté, on risquait la roue. Un sacrilège : rire du Roi-Soleil, c’était le bafouer à mort. On ne moque pas impunément le père autocratique.

Plus qu’amuser, ils font s’esclaffer Le père ayant perdu chez nous sa figure d’autocrate, le président de la République, et plus généralement les représentants de l’État, l’ayant perdue aussi, les humoristes d’aujourd’hui, lorsqu’ils se mêlent de politique, ont pour immense privilège de jouir d’une liberté quasi absolue. Ils y vont fort, pourtant. Et ils font masse, les Dieudonné, les Stéphane Guillon, les Didier Porte, les Nicolas Canteloup, les Anne Roumanoff, les Laurent Gerra, les Jacques Mailhot etc., etc. (les mentionner tous remplirait la place entière de cet article). Mieux : quand on les sanctionne d’une manière ou d’une autre, comme Guillon ou Porte, en les privant du micro par lequel ils piétinent les éminences qui leur déplaisent, leur éviction les hisse sur le pavois. On parle d’eux, on les défend, on les encense. Plus le pouvoir fronce les sourcils, plus leur prestige s’accroît. Ce qui prétend les abattre les élève. Leurs satires les auréolent. Les histrions se métamorphosent en idoles, les bouffons sont devenus les rois : renversement du haut en bas, chute du up au down, en conformité avec Internet et le mouvement de l’hyper-démocratie où chacun se croit, se pense, se veut détenteur des vérités ultimes. Up, down : les humoristes sont réputés artistes, catégorie ouverte aux quatre vents.

Un statut conventionnel qui permet n’importe quoi, n’importe comment. Une arnaque sémantique. Desproges, moquant apparemment les juifs, les taquinait et, les taquinant, condamnait les antisémites parce qu’il avait de l’esprit. Devos jouant sur les mots faisait montre de pertinence. Coluche, sans faire preuve d’esprit, rendait cocasses, en virtuose, des situations ordinaires. À leur façon c’étaient des poètes, à coup sûr des artistes. Sauf exception, les humoristes actuels n’ont aucune poésie et pas du tout d’esprit, mais de l’humour quand ils en ont, ce qui arrive. Plus qu’amuser, ils font s’esclaffer. Un Ruquier vaut en la matière tous les modèles. Cet homme est un gosier hilare. Il ne rit pas, il éclate au sens propre. À chaque blague, même les plus nulles, il se gondole. Est-il stupide ? Au contraire, c’est du vif-argent. Simplement, comme il reçoit des comiques, il leur manifeste son soutien par des tressaillements pavloviens. Cet agité des zygomatiques est un hôte parfait.

De quoi rient donc nos gais lurons ? Et pourquoi font- ils rire ? Une remarque de Finkielkraut ouvre la voie : « Si ce qui atteste la maturité d’une époque, c’est sa résistance à l’idolâtrie, alors il faut dire que la nôtre est retombée en enfance, ou plus exactement, en adolescence. » De fait, cette société éblouie par d’innombrables stars, avide de prosternation devant les lucioles qui brillent au firmament de l’éphémère, ricane à jets continus. Pour se bidonner, tout fait ventre. Le jeunisme constituant sa marque déposée, elle batifole en shorts et jupettes dans les blagues où pointent les références aux fonctions basses, sous la ceinture, friande d’histoires de fèces, de mictions réussies. Sus au génital ! Elle s’y roule, elle s’y vautre. Pas même du grivois, trop allusif, mais du vulgaire bien dense. Bigard, ce graveleux sympathique, fait se tordre l’Hexagone. Ce qui ne l’a d’ailleurs pas empêché d’aller baiser à Rome l’anneau du pape. Quand les Femen miment dans l’église de la Madeleine l’avortement de Jésus avec un morceau de foie de veau, on a le revers de la même médaille.

Effondrement du sacré, avec pour effets le prosaïsme à poil dur, le refus du sérieux, le déni du tragique. Règne du ludique, du gras. Triomphe du cool, du tutoiement. Joie infantile de la provocation. Plaisir de la connivence entre boutonneux. Jouissance bécasse de la parodie. Inflation de caricatures à gros traits, fusains bâclés, fiel sans fin ni raison. On pouffe, on « tacle ». La simplicité valorisée par les « Guignols » dans l’ambiance basique de Canal+, où le divertissement et la politique se mélangent, illustre cette simplification généralisée des questions de fond que favorise l’image télévisuelle. Talk-shows qui papotent en se poilant. Vidéosphère qui conjugue le goût pour la rigolade et l’engouement pour les jeux. Comme par hasard, la littérature enfantine réduit désormais le langage à sa plus plate expression, verbes systématiquement au présent, lexique rétréci. L’exigence littéraire s’épuise : on avait Mauriac, on a Marc Lévy[1. Voir Le livre et l’éditeur, Éric Vigne, éd. Klincksieck, 2008, remarquable analyse de la marchandisation, par le passage du haut vers le bas, de l’amont à l’aval, en matière de production littéraire.].

À la place de Sartre : Arthur. Au lieu de se creuser les méninges, on se tape sur les cuisses. C’est plus reposant. Il convient de faciliter la compréhension, ce qui appauvrit la pensée tout en rassurant. Ainsi font les humoristes : ils rapetissent. Rire tout le temps de tout abolit le complexe. Abaissement trivial de la fonction critique. En parallèle, l’École se délite. Rien de fortuit dans la coïncidence. La force des mots s’étiole, les drames de l’Histoire se liquéfient, on tourne l’horreur en dérision, on se croit libres, on se marre. Si réellement la France décline, cet affaissement en témoigne.

La politique ayant, à l’instar des enseignants et des policiers, largement perdu de son autorité, elle en conserve encore assez pour qu’on ridiculise ceux qui s’y engagent. On se rappelle Thierry Ardisson, interrogeant Michel Rocard : « Sucer, c’est tromper ? » Le vil exprime le vain. Car Rocard a répondu et, en cela, il est aussi coupable qu’Ardisson de ce qui nous arrive. Si les bouffons sont rois, c’est que les rois acceptent d’être bouffons.

La langue de bois des politiciens ôte à leurs propos presque toute efficience. Presque : ils en gardent juste assez pour qu’on s’en gausse. Ils ne croient plus à ce qu’ils disent, les humoristes le révèlent. Ceux-ci se moquent davantage d’un comédien comme Copé que d’un convaincu comme Chevènement. Aux paroles fausses répond le sarcasme. Pour une bonne part, cette déréalisation du champ politique, concomitante à celle des mots, s’explique par la perte de souveraineté de la nation, par sa perte de substance. Plus de frontières, plus de cadre, plus de sol ferme, plus de bien commun, plus d’idéal : au lieu de quoi, un sentiment d’impuissance. L’Europe est notre horizon, mais c’est un horizon abstrait. Alors les humoristes, ces pourfendeurs à manivelle, ces Voltaire au petit pied, ces Jarry en toc, mettent sur le même plan les acteurs, les chanteurs, les gens de la télé, les politiciens. Dans ce terrain vague du rigolo, plus rien n’a d’importance. C’est un jeu. On se divertit. Pipi- caca, fadaises, imitateurs à foison, béance du jugement, foire du vide. « Vanitas vanitatum », dit l’Écclésiaste.[/access]

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21521251_000001.