Dans l’euphorie des années qui ont suivi la chute du mur de Berlin en 1989, les opinions publiques occidentales se sont prises à rêver non seulement à un monde sans Pacte de Varsovie, mais également sans OTAN. La réponse cependant assez rapidement apportée par la montée en puissance de nouvelles menaces et par les guerres d’ex-Yougoslovie fut un « NON » sans équivoque. Dans l’Europe de l’après-guerre froide, l’OTAN était de toute façon appelé à continuer à jouer un grand rôle, puisque les Européens se révélaient toujours incapables de jouer le leur. La mise en place de la Politique Européenne de Sécurité Commune (PESC), relancée par la signature du traité de Maastricht en 1992, eut néanmoins pour charge d’effacer cette fâcheuse impression. L’initiative franco-britannique du sommet de Saint-Malo en 1998, symbolisant l’effort collectif pour doter l’Europe d’une capacité de défense commune, peut être considérée comme l’acte de naissance de la PESC, devenue Politique Européenne de Défense et de Sécurité Commune (PeSDC) avec le traité de Lisbonne en 2007. La réalité politique et le contexte stratégique condamnaient cependant une fois de plus cette Europe de la défense à un rôle de second plan, ou à l’exercice d’un « soft power » diplomatique, symbolisé notamment par la mise en place de la Politique Européenne de Voisinage à partir de 2004, ou aux opérations de police et de lutte anti-terroriste auxquelles semble condamné cet embryon de défense européenne.

Les deux récentes crises centrafricaine et ukrainienne illustrent parfaitement cette répartition des rôles. À l’occasion de la crise violente qui a éclaté en République Centrafricaine, la France a pris l’initiative de démarrer, en décembre 2013, l’opération Sangaris. De l’autre côté de l’Atlantique, les Etats-Unis seraient très admiratifs de l’action française en République Centrafricaine, également saluée au Royaume-Uni. Cela n’enlève rien à l’isolement des Français sur le plan militaire dans cette affaire. Comme au temps de l’opération au Mali, les Français ont reçu de vagues et belles promesses de soutien logistique qui tardent à se concrétiser, et ce n’est pas l’envoi de six officiers hongrois qui risque pour le moment de beaucoup peser dans la balance. Ces difficultés à déterminer une politique de défense véritablement européenne peuvent cependant s’expliquer par le fait que, même si la PESDC a pour tâche d’établir un cadre d’action collectif et de définir des moyens concrets – 60000 hommes placés sous commandement européen – elle ne parvient pas malheureusement à outrepasser les divergences des systèmes politiques qui déterminent l’emploi des forces armées. L’envoi de militaires allemands à l’étranger est ainsi tout à la fois du ressort du ministère de la défense et du Bundestag tandis que le premier ministre britannique doit obtenir l’accord de la chambre des communes pour expédier des soldats britanniques sur le sol étranger. En réalité, au sein de ses partenaires européens, la France fait figure d’exception en remettant, sur le plan militaire, tout pouvoir de décision au président et à lui seul. Sous certaines conditions, les Italiens peuvent procéder de même, mais cette manière de faire est tellement tombée en désuétude que la décision finale revient en réalité toujours au parlement.

Ceci explique que la France puisse être destinée à jouer les « gendarmes de l’Afrique » dans des opérations dite de « basse intensité », comme c’est le cas en Centrafrique et comme ce fut le cas au Mali. A l’heure actuelle, l’armée française est déployée dans le cadre de près d’une vingtaine d’opérations à travers le monde, tandis que le Royaume-Uni, qui possède théoriquement autant de moyens de projection, participe à trois fois moins d’opérations.  Le problème pour la France étant que les opérations de « basse intensité » peuvent se transformer en terribles guêpiers quand il s’agit de participer au maintien de l’ordre dans un pays tel que la Centrafrique en proie à des troubles que certains observateurs qualifient même, à tort ou à raison, de « pré-génocidaires ». Un scénario à la rwandaise est une idée que l’Etat-Major français souhaiterait ne même pas avoir à considérer…

La crise ukrainienne illustre un autre degré d’opérabilité de l’Union Européenne qui découle directement de la mission de « soft power » assignée par tradition diplomatique à la politique de défense européenne qui devient de fait politique d’arbitrage. En la matière, la dépendance de l’UE vis-à-vis de l’OTAN explique bien évidemment la nervosité des Russes qui savent pertinemment que, depuis les années 1990 et les premières vagues d’adhésion des anciens « pays satellites », les processus d’intégration à l’Union Européenne sont étroitement liés à l’intégration dans l’OTAN. Le cas de la Géorgie a montré d’ailleurs que la Russie était prête à défendre jalousement son pré carré vis-à-vis des ambitions occidentales et européennes. Dans le cas de l’Ukraine, l’issue de la crise actuelle fait planer la menace d’une scission de la Crimée, à soixante pour cent russophone, qui serait largement encouragée par la Russie. Si ces craintes devaient s’avérer fondées et si l’Ukraine devait se trouver confrontée aux menaces de sécession de l’est du pays, ce qui n’a évidemment rien de certain mais ce qui reste malgré tout une hypothèse envisageable, cela entraînerait une crise grave aux frontières de l’Union Européenne qui, dans le pire des cas, ne pourrait que s’en remettre aux capacité de dissuasion de l’OTAN, dont les instances dirigeantes seraient d’ailleurs sans doute bien embarrassées d’intervenir dans un contexte aussi périlleux.

La relative impuissance de l’UE à la fois raillée dans les termes que l’on connaît par Victoria Nuland et illustrée sur le continent africain par le rôle encore assez solitaire de la France met une fois de plus cruellement en lumière le déficit de représentativité des institutions européennes. Démocratie sans « demos », sans peuple, tout autant que sans « kratè », sans pouvoir, l’Union Européenne, sur le plan diplomatique et politique, « règne mais ne gouverne pas », pour plagier le mot de Paul Valéry[1. Paul Valéry. Mauvaises pensées et autres. Gallimard. 1943.] . « Si l’Etat est fort, il nous écrase, s’il est faible, nous périssons », écrivait-il par ailleurs dans Regard sur le monde actuel. Ce cruel aphorisme illustre aujourd’hui plus que jamais  la situation de cette Europe, empire sans volonté et puissance sans moyens.

 *Photo : HARTMANN CHRISTIAN/SIPA. 00507845_000006.

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