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Alain Resnais, un seul film suffit

Ce n’est pas la peine de mentir : nous n’avons jamais été des fans du cinéma d’Alain Resnais. Il aimait Marguerite Duras et Raymond Roussel, ce qui est rédhibitoire surtout pour Roussel, l’écrivain préféré de ceux qui n’aiment pas écrire, ou n’y arrivent pas. Sans compter ses films à succès, qui jouaient sur les deux tableaux de la fausse audace formelle et de la pêche au grand public. Bref, le beurre et l’argent du beurre pour satisfaire ceux que Debord appelaient « les petits agents spécialisés dans les divers emplois de ces «services» dont le système productif actuel a si impérieusement besoin: gestion, contrôle, entretien, recherche, enseignement, propagande, amusement et pseudo-critique. » On connaît la chanson, n’est-ce pas, qu’on fume ou pas…

Et pourtant, pourtant, Resnais a réalisé un des films qui figurent très haut dans notre panthéon intime. Il s’agit de Je t’aime, je t’aime. Film un peu maudit qui aurait pu avoir la palme au festival de Cannes en 68 dont on sait que le déroulement fut perturbé par d’autres événements. Il nous semble que le scénario de ce cher Jacques Sternberg y est sans doute pour beaucoup mais enfin, il n’empêche que Je t’aime, je t’aime, film de science-fiction sentimentale, dans sa façon de traiter la perte amoureuse, la violence tendre du temps qui ne se remonte pas mais, à proprement parler, nous remonte pour mieux nous engloutir, reste ce chef d’oeuvre qui nous met les larmes aux yeux, à chaque fois.

Bref, un seul film suffit.

Marine Le Pen à Elbeuf, ville hors du temps

marine le pen elbeuf

Marine Le Pen à Elbeuf, vendredi 28 février, salle de La Rigole, c’est un peu le général commentant l’offensive en direct du champ de bataille. Le Nord-Pas-de-Calais est pris ou en voie de l’être, la Normandie – la Haute puis la Basse – tombera à son tour. Pourquoi attendre plus longtemps, d’ailleurs, la pomme normande est, semble-t-il, arrivée à bonne maturation sociologique pour le pressoir frontiste. « Le département a fait la démonstration de sa capacité d’intégration locale », déclare, en termes moins fruticoles, la présidente du Front national. Le parti frontiste devrait présenter vingt-et-une listes en Seine-Maritime aux élections municipales des 23 et 30 mars prochains, notamment à Elbeuf, une ville de 17 000 habitants aux indicateurs socio-économiques alarmants.

C’est Nicolas Bay, 36 ans et déjà un long engagement nationaliste, mégrétiste repenti, promu porte-parole de la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2012, qui, sous les couleurs du Rassemblement Bleu Marine, seul parti d’opposition en lice, en l’absence de l’UMP, défiera le maire sortant, Djoudé Merabet, élu en 2008. Chef-lieu de canton aux mains des socialistes depuis trente ans, Elbeuf est au cœur de la « fabiusie », soit la quatrième circonscription de Seine-Maritime, fief de l’actuel ministre des Affaires étrangères, qui y a été réélu député au premier tour il y a deux ans.

Détresse sociale, soif et faim de dignité : c’est là généralement que le Front national de Marine Le Pen arrive et propose ses solutions pour enrayer les carences de toutes sortes. Les résultats d’Elbeuf dans les derniers scrutins peuvent en effet être perçus comme encourageants par le FN : à la présidentielle de 2012, la candidate frontiste est arrivée deuxième au premier tour avec plus de 18% des voix, très loin cependant derrière François Hollande. De même, Nicolas Bay, dans la 4e circonscription de Seine-Maritime, avait pris la deuxième place aux législatives, obtenant, là également, un peu plus de 18% des voix, devançant nettement le candidat UMP. Première leçon : il y a donc des « territoires » que l’UMP juge définitivement perdus.

« Partout mais pas ici, les jeunes ils vont pas rester tranquilles, oh la la ! », s’agite une habitante du Puchot. « Son programme, c’est pas acceptable. On peut pas dire ce qu’elle dit, c’est quand même eux qui ont fait tout ça », dit-elle en indiquant du bras les immeubles du Puchot plongés dans la pénombre du soir. « Eux », ce sont les immigrés africains et maghrébins. « Le problème, c’est les Sénégalais, renchérit-t-elle. On a démoli des tours, élargi la zone d’habitation, mais on a mis les Sénégalais au même endroit, dans les mêmes immeubles. Ça crée des problèmes. Il aurait fallu les répartir. »

C’est avec un discours bien plus pragmatique que Nicolas Bay se présente. Lors d’une conférence de presse, il a annoncé vouloir alléger la fiscalité locale, armer les policiers municipaux, examiner « au cas par cas toutes les subventions » et diminuer les dépenses de communication de la mairie. Les jeunes de la cité n’ont pas bougé- le déploiement d’une cinquantaine de CRS y est sans doute pour quelque chose. Marc, le gérant d’un bar-tabac-PMU situé rue des Martyrs, la rue centrale d’Elbeuf, en partie incendiée par les Allemands en 1940, reconstruite après la guerre, l’avait prédit deux heures plus tôt : « Avec les jeunes, il ne va rien se passer. »

Marc, c’est l’un des visages d’Elbeuf, en l’occurrence asiatique – cette « apparence » n’est chez lui peut-être déjà plus une « origine », à peine une « visibilité ». Sa femme, blanche, enceinte, travaille dans le café à ses côtés. « Avant j’habitais Paris, explique le cafetier. Je suis venu ici il y a quatre ans. C’est plus tranquille. Si c’était pas tranquille, je ne serais pas resté. Je dirais même qu’on se fait chier, mais dans le bon sens du terme », précise-t-il en souriant.

Qui connaît Elbeuf ? Coupée des axes autoroutiers et ferroviaires par la Seine, la ville pâtit de son relatif isolement géographique. Les HLM du Puchot, construits dans les années 1960, ont été pour partie détruits, pour l’autre réhabilités de fond en comble durant la décennie écoulée. Si, dans l’ensemble, Elbeuf a une certaine allure, compte une salle de spectacles, le Cirque-théâtre, et un cinéma multiplex, Le Grand Mercure, elle se cherche un avenir économique. Son passé parle encore trop pour elle. Le drap d’Elbeuf était réputé en France et à l’étranger. L’activité de la draperie, aujourd’hui disparue, y avait pris racine au XVe siècle. Le secteur du textile périclita après la Seconde Guerre mondiale, mais entre-temps, Renault à Cléon et Rhône-Poulenc à Saint-Aubin-Lès-Elbeuf fournirent des dizaines de milliers d’emplois d’ouvriers et de cadres, ce qui permit une timide mixité sociale. Puis les chaînes de production ralentirent et certaines s’arrêtèrent. Depuis, c’est la dèche la plus complète. Le taux de chômage à Elbeuf atteint 21,9% (chiffres Insee, année 2009), le double de la moyenne nationale. La part des foyers fiscaux imposables ne dépasse pas 39%, alors que la moyenne française se situe aux alentours de 53%. Elbeuf ne vit donc que grâce aux aides des pouvoirs publics, au rythme des reclassements précaires, des stages et des formations.

David est une exception. Il a la chance d’avoir un boulot, qui plus est en CDI. Issu d’un milieu ouvrier, ce jeune homme de 29 ans habite Caudebec, à côté d’Elbeuf, et occupe un emploi dans une usine de cartonnage à Saint-Etienne du Rouvray, près de Rouen. Sa compagne attend un enfant. « Je touche 1600 euros nets par mois, dit-il. L’année dernière j’ai payé plus d’impôts que le montant de mon salaire mensuel. Je serais peut-être mieux au RSA. Aujourd’hui, en France, soit il faut être super-riche, soit super-pauvre. » David vote à gauche, or il est « totalement dégoûté ». « Je m’attendais à ce que la vie soit meilleure. » D’après ce qu’il a entendu dire, le gouvernement s’apprêterait à réintroduire la vignette automobile, ce qui entamerait un peu plus encore son maigre pouvoir d’achat. Il a eu l’occasion, dit-il, de lire le programme du Front national. Il y était question de relever le SMIC de 200 euros, croit-il se souvenir. « Ça relève de l’utopie, c’est pas faisable », tranche-t-il.

Les socialistes au pouvoir ont beaucoup « déçu », l’humeur est morose. C’est la pause. Annick, Muriel, Sylvie et Mounira prennent l’air et pour certaines fument une cigarette sous le porche d’un bâtiment administratif, à l’abri de la pluie. Toutes au RSA, elles suivent, depuis le 2 décembre de l’année dernière et jusqu’au 3 avril, une formation dite de « valorisation des capacités seniors », délivrée par le CECOP, le Centre de communication professionnelle. « Ils nous boostent pour qu’on reprenne confiance en nous », résume Annick, 62 ans, mère de trois enfants qu’elle a élevés « toute seule » et qui a travaillé « les trois quarts de [sa] vie », dans la manutention et la restauration, à Elbeuf. « Dans mon temps, se rappelle-t-elle, on passait d’une usine à l’autre sans problème. » Il lui manque 1,5 point pour avoir droit à une retraite décente. Si elle arrêtait tout maintenant, elle toucherait 393 euros par mois. Pas plus. Annick en veut à la mairie, dont elle espérait « un stage » et qui n’a rien pu lui offrir de la sorte. Elle était autrefois impliquée dans la vie locale, avait contribué à créer une antenne des Restos du cœur à Caudebec-Lès-Elbeuf. Elle espérait faire de même à Elbeuf mais « la mairie n’a pas voulu ». « J’ai hâte de partir, confie-t-elle. On n’est pas aidés. Moralement c’est atroce. »

Plus jeune, Muriel était « maquettiste PAO (production assistée par ordinateur) ». « Quand j’ai eu ma fille, il y a vingt-deux ans, j’ai arrêté de travailler. Quand j’ai voulu reprendre, on a dit de moi que j’étais « obsolète », raconte-t-elle. Je me suis retrouvée en usine. J’ai travaillé comme aide à domicile. J’espère rentrer en formation GRETA (Groupements d’établissements) pour être reconnue comme auxiliaire de vie. » Sylvie, elle, a passé dix ans dans la grande distribution, chez Leclerc. Elle a fait ensuite une formation GRETA pour retrouver du travail, dans le domaine de l’aide à la personne. Elle a passé un examen au Grand-Quevilly, lui permettant de faire valoir des compétences dans l’animation. Elle doit prochainement effectuer un stage d’animatrice auprès des jeunes enfants, « juste une semaine », à l’Amicale laïque de Cléon.

« Vas-y, Mounira, c’est à toi », disent les trois femmes à celle qui n’a pas encore parlé : « Je suis d’origine algérienne, explique-t-elle. J’ai travaillé pendant quatorze ans dans le textile, au contrôle qualité, à Biskra. Je me suis aussi occupée de l’encaissement des loyers HLM. En 2004, je suis arrivée en France, à Lille, comme touriste. J’ai rencontré un compagnon. Ça fait dix ans que je n’ai pas travaillé, je suis inscrite au Pôle Emploi depuis 2012. » Du 17 au 22 février, Mounira a effectué un stage d’hôtesse de caisse à Carrefour Market. Un second est prévu, du 17 au 22 mars.

C’est vendredi, jour de grande prière musulmane. Il y a vingt ans encore, l’islam n’y était pas visible. Si, à Elbeuf, on apercevait de temps à autre des femmes d’un certain âge porter le haïk blanc traditionnel algérien et des chibanis en gandoura de laine marron, nulle fille, nulle mère de la deuxième génération ne revêtait le voile et nul fils n’enfilait de kamis, ce vêtement moyen-oriental popularisé au début des années 1990 par le prédicateur vedette du Front islamique du salut, l’Algérien Ali Ben Hadj. Tout cela a bien changé, des commerces de kebabs ont ouvert à Elbeuf, et la référence islamique, elle, connaît un incroyable « revival » chez les « musulmans de naissance » comme chez les convertis.

Portant barbe et djellaba, il sort de la mosquée et ne souhaite pas donner son nom de l’état-civil. Abdelazim est le prénom religieux qu’il s’est choisi lors de sa conversion, il y a quatre ans. « Ma djellaba et les jeunes en kamis que vous voyez, c’est parce que c’est vendredi, le reste de la semaine, eux et moi on s’habille normalement », dit-il. Telles les diatribes de Dieudonné, le discours d’Abdelazim est dirigé contre le « système ». Tout et tous y passent. « Quand on avait un roi, on savait contre qui manifester, maintenant qu’on est en République, contre qui ?, interroge-t-il, cherchant l’approbation de son interlocuteur. Avec la IIIe République, tous les francs-maçons sont passés au pouvoir. Djoudé (le prénom du maire d’Elbeuf), il mange la politique de son parti (le PS). Moi, je viens plutôt de l’extrême gauche. La seule fois où j’ai voté à droite c’était en 2002, pour Chirac et contre Le Pen. Il faut savoir que ceux qui, comme moi, ont voté pour Hollande, ils n’ont pas voté pour le mariage gay ou la théorie du genre. Nous, on sait ce que c’est, un homme et une femme. » L’affaire Dieudonné permet à Abdelazim de ramasser son propos : « Ça prouve bien qu’il y a trois trucs qui gouvernent la France : l’homosexualité, Israël – et pas les juifs, je fais la différence –, les patrons. » Tout cela est dit sur le ton de l’évidence, sans passion aucune.

On avait tort de penser qu’Elbeuf vivotait à l’écart du monde. Elle en partage les mêmes peurs et les mêmes outrances. La même humanité aussi.

 

*Photo : DR.

Ukraine : Une bonne nouvelle pour Poutine

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Nous avons vu les résidences de Ianoukovitch et du procureur général, Chponka, et nous avons pensé à Ceaucescu, ou à je ne sais quel dictateur africain. En fait, il suffit de voir comment un « nouveau Russe » (plus si nouveau que ça) se conduit à Paris, ou comment certains spectateurs invités par la Russie se conduisaient à la première d' »Eugène Onéguine » à Bobigny, pour ne pas être trop étonné. Dégoûté, oui, évidemment, parce qu’on n’arrive pas à s’y faire, mais, étonné — non. Ce n’est pas seulement la corruption qui est dégoûtante, c’est cette espèce de mauvais goût, cette obscénité — j’allais dire « cette obésité » — des lavabos, ou bien du zoo privé. « Je peux, je prends », c’est la méthode, et, cette méthode, c’est la méthode au pouvoir en Ukraine, comme en Russie, puisque Ianoukovitch n’est qu’un sous-fifre, comparé à ses maîtres de Moscou.

Dire que je me réjouis du retour de Timochenko serait pourtant mentir. Qu’on élimine une dictature corrompue ne signifie pas, on l’a vu plus d’une fois dans l’histoire, qu’on instaure une démocratie, même si les gens la veulent, la démocratie. Les documents américains publiés par Mediapart à propos d’elle me paraissent terribles, eux aussi. Mais peut-être qu’ils sont faux, je n’en sais rien. Et puis, il faut que je dise que le régime de Iouchtchenko, puis de Timochenko, a érigé des statues à celui qu’ils ont défini comme « l’idéal de l’esprit ukrainien », Stépan Bandera — un nationaliste qui s’est battu contre les Russes, oui, mais dont les partisans ont, pendant la guerre, participé à des massacres de la population juive, pourtant aussi « ukrainienne ». Et ils ont fait une statue à Roman Choukhévitch, qui, lui, était un vrai nazi. — Et, là encore, ce n’est pas parce que l’oppression stalinienne en Ukraine a été particulièrement atroce qu’il y avait une quelconque excuse à s’allier à Hitler — et c’est vrai que les famines ont provoqué des millions et des millions de morts. Je dis ça… je ne dis rien. Tout nationalisme a besoin de héros morts pour la patrie, parce que, la patrie, elle a toujours bon dos — c’est pour ça qu’elle existe. Mais, je ne sais pas, certains héros donnent la nausée.

Je ne parle pas du fait qu’il y ait des néo-nazis parmi les insurgés qui se sont battus contre les « berkouts » de Ianoukovitch. Il y en a, et, parmi eux, des gens qui considèrent qu’il faudra « soigner » ou mettre en prison tous les Ukrainiens qui refuseraient de parler « leur langue nationale », comme le demande Irina Farion, une députée… Je n’en parle pas davantage, parce que ces gens sont loin d’être majoritaires, et que les groupes fascistes sont, en général, un danger mortel dans toute l’Europe, et plus particulièrement en Europe de l’Est (qu’on pense à la Slovaquie, ou bien à la Hongrie). Le tout est de savoir comment ils seront combattus.

Les gens en Ukraine veulent l’Europe parce qu’on vit mieux chez nous que chez eux. Parce que, entre l’Europe et Loukachenko ou Poutine, le choix est vite fait. L’Europe qu’ils vont avoir (s’ils l’ont), ce ne sera pas seulement une protection contre la dictature, ce sera aussi une réforme économique drastique, une hausse du chômage, une crise financière (déjà en cours), bref — toutes sortes de choses sur lesquelles je ne veux pas me prononcer, parce que j’y connais rien, mais je ne pense pas que ce sera très joyeux. Je ne me fais pas d’illusion sur les bienfaits supposés du libéralisme. Cette Europe libérale, nous, en France, nous avons voté contre, et nous l’avons quand même.

Une dernière chose : les analystes politiques voient dans les événements qui viennent d’avoir lieu à Kiev une défaite de Poutine. Je pense qu’ils ont tort. C’est, au contraire, une grande victoire : d’abord, ce qui s’accélère, visiblement, c’est la partition de l’Ukraine, et, en tout cas, le retour de la Crimée dans la sphère russe (on voit sur youtube des « patriotes » de Crimée appeler aux armes, montrer en public comment on monte et on démonte une kalachnikov (c’est visiblement très facile), et demander « aux vrais hommes» de s’abstenir de boire pour défendre la patrie. Je n’invente pas, vous verrez le lien, si vous comprenez le russe. Les « hommes» se sont organisés en sections de combat. Et les femmes agitent des pancartes avec écrit dessus : « Poutine, aide-nous ! ». Comme ça, tôt ou tard, la Russie va récupérer son port sur la Mer Noire (un port perdu parce que Khrouchtchev avait rattaché la Crimée à l’Ukraine soviétique — je ne me souviens plus pourquoi).

Ensuite, va savoir ce que les gens penseront de l’Europe, aux prochaines élections — pas celles qui vont se tenir là, mais les suivantes. Les Ukrainiens ne sont pas sortis de l’auberge. Mais bon. Nous, notre démocratie non plus, n’est-ce pas, elle n’est pas arrivée par décret… Et nous, ici, nous sommes avec eux, quoiqu’on dise. Dans le même monde, et c’est maintenant qu’ils ont besoin que nous soyons présents.

 Cet article est reproduit avec l’aimable autorisation d’André Markowicz. Veuillez le retrouver sur sa page Facebook.

*Photo : Darko Vojinovic/AP/SIPA. AP21533795_000032.

Le kulturkampf des Identitaires

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On les dirait bourrins, ils se réclament pourtant de l’esthétique. Les Identitaires ont le vent en poupe, et cela, l’extrême gauche l’a compris. Cette dernière ayant laissé vacant le champ de la création contre-culturelle et du combat social, oublié largement la sémantique révolutionnaire trop « vieux jeu », le réseau identitaire s’est emparé de cette place en or.

Pour une fois, c’est un des leurs qui le reconnaît. L’essai que vient de signer Emmanuel Casajus, jeune sociologue  proche de l’extrême gauche, est doublement précieux : il analyse très strictement son objet d’étude tout en évitant le procès version Fourest, en même temps qu’il aborde la question sous l’angle le plus judicieux qui soit.  Le combat culturel, images et actions chez les Identitaires : on pourrait croire l’approche anecdotique, elle analyse pourtant les fondements du phénomène identitaire.

Pour cette extrême droite, « les images sont des points de références qui précédent et ordonnent l’action ». L’auteur a jalonné son essai de toutes les photographies savamment conçues par ces « fascistes 2.0 », des photos travaillées du code couleur (jaune et noir, toujours) jusqu’au titre qui les surmonte, le tout circulant dans la joyeuse liberté d’internet. Et en terme de création,  il y en a pour tous les goûts ; du détournement, du graphiquement génial, du vintage. Ce n’est plus Paris Plage mais « Paris rage ». C’est un cuir et des gants noirs titré « turn your revolt into style ».  L’auteur a passé plus d’un an en immersion dans ces images.

Un gimmick ? L’allure, forcément l’allure. Comme si leur pensée se devait d’être forcément sublime et pas seulement présentable. Le résultat : un mélange étrange de postures situs et de futurisme italien. Esprit de contestation, de subversion, volonté de réenclencher une contre-culture à un moment de l’histoire où les années 70 sont au musée. Les Identitaires  viendraient  après «  le  moment dialectique » de cette époque pour réaliser leur synthèse.

Oui mais. S’ils sont « fascinés par le concept d’avant-garde culturelle », ils n’en sont pas moins profondément réactionnaires. Leur création culturelle archéo-futuriste a quelque chose de bidon, puisque par essence elle ne peut s’installer dans la continuité de l’avant-gardisme à la Duchamp. De là leur effort pour se réapproprier le rock, la B.D, le graff, pratiques culturellement de gauche. Ils savent que la culture populaire les devancera toujours d’une main, d’une idée, « les jeunes de l’extrême droite actuelle créent donc de nouveaux codes, récupérant et négociants les codes anciens, exemple ; la croix celtique est représentée façon graffiti, légèrement inclinée ».

Les Identitaires se conçoivent comme le peuple abandonné, et c’est aux Apaches qu’ils s’identifient le plus souvent.  Comme eux, ils ont été décimés, arrachés à leur culture et remplacés par l’autre, ce maudit. Ils subissent trois attaques : celle du libertarien soixante-huitard, du capitaliste américain, et bien sûr, du musulman. Là encore, l’imagerie pour représenter l’ennemi est foisonnante et se rejoint dans un tout unifié ; le musulman « mange un kébab », soutenu par un « xénophile bobo écoutant du reggae », justifié par « un cadre trentenaire généralement divorcé ».  Le tout est de leur opposer leur propre idéal, « l’âme française et  européenne » que l’auteur considère ici comme « mythifiée », gonflée à la force d’une imagination nostalgique.

Ils s’abusent, ils décrètent qu’après quelques années passées au clan, il y a déjà de l‘histoire, du mythe. Ils entretiennent cette légende de l’homme blanc, carré dans sa vieille Aston Martin les cheveux  aux vents et  filant sur une route de campagne – le héros romantique nazi d’après-guerre. Et la baston, me direz-vous ? Pour Fight club, on attendra. L’auteur l’intègre bien évidemment au corpus culturel animant la sphère mais n’agite jamais le drapeau brun et ne parle pas d’éventuels pogroms. L’essentiel est ici : « les Identitaires croient au pouvoir performatif des images ». Le simple fait de les produire incline l’opinion, bouscule le politique, chasse l’ennemi. C’est comme écouter du Wagner après une dispute, essayez voir. C’est comme parler d’identité en temps de crise identitaire, cela peut très vite devenir moins esthétique… que bourrin !

Le combat culturel, images et actions chez les Identitaires, Emmanuel Casajus, L’Harmattan.

*Photo : KHANH RENAUD/SIPA. 00646939_000015.

Dans l’intimité de Rousseau et de Voltaire

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1. JAMES BOSWELL À MÔTIERS.

Empruntons l’identité de James Boswell pour observer les deux « monstres sacrés » du XVIIIe siècle : Rousseau et Voltaire. Boswell, fils d’un gentilhomme écossais, n’avait alors que 24 ans et, bien que balbutiant le français, il avait une espérance : celle d’être reçu par l’auteur de La Profession de foi du vicaire savoyard. Rousseau, condamné pour ses ouvrages et expulsé de Genève, s’était réfugié à Môtiers, dans le Val-de-Travers. Il avait, quand Boswell lui rendit visite en décembre 1764, 52 ans, souffrait d’un rétrécissement de l’urètre qui exigeait de pénibles sondages et vivait avec sa concubine, Thérèse Le Vasseur. Il jouissait de la nature alpestre, se promenait vêtu d’un éternel cafetan arménien et fuyait les importuns. Grâce à Boswell, qui notait toute conversation dès son retour à l’auberge, nous possédons une image très intime de Rousseau. Ce qui avait plaidé en sa faveur, c’était qu’il fût gentilhomme écossais. « Monsieur, lui dit Rousseau, votre pays est fait pour la liberté. J’aime vos coutumes.[access capability= »lire_inedits »] Nous nous sentons libres ensemble, vous et moi, en flânant ici sans parler. Mais deux Français ne peuvent faire cela. La France est d’ailleurs une nation méprisable. L’humanité me dégoûte. Je suis de bien meilleure humeur les jours où je suis resté seul que ceux où j’ai eu des visites. »  Les rencontres entre le jeune Boswell et Rousseau offraient un curieux spectacle. Rousseau, en proie à de violentes douleurs, avait hâte de se sonder. Aussi mesurait-il le temps dès l’arrivée de cet encombrant disciple : « Un quart d’heure !  », « Vingt minutes ! », suppliait Boswell qui, dès que Rousseau disait une phrase particulièrement émouvante, lui prenait les deux mains. Boswell s’enhardit jusqu’à demander à Rousseau de devenir son directeur de conscience. « Je ne le puis, lui répondit Rousseau, je ne peux répondre que de moi… et encore. Je souffre. J’ai besoin d’un pot de chambre à chaque instant. » Néanmoins, avant son départ, Rousseau invita Boswell pour un dîner frugal. Boswell en donne le menu, qui n’est pas si frugal : une soupe, deux viandes, un poisson, un dessert. Mais les propos furent dignes du philosophe : dès que Boswell devenait cérémonieux, Rousseau le rappelait à l’ordre. « Puis-je reprendre de ce plat ? » demandait Boswell. « N’avez-vous pas le bras assez long ? répondait Rousseau. Jouer le rôle de l’hôte est signe de vanité. Je veux que chacun soit son maître et que personne ne reçoive. » Tant de simplicité enchanta Boswell. Il s’attendait, dit-il, à trouver le grand Rousseau « sur un trône ». Au moment de se séparer, Rousseau prit Boswell dans ses bras et l’embrassa avec une évidente cordialité. « Vous m’avez montré beaucoup de bonté, dit Boswell. Mais je la méritais. » Excellent mot de la fin pour cette aimable comédie qui avait enchanté André Maurois

2. CETTE JOLIE PETITE CHOSE APPELÉE « ÂME ».

À Ferney, chez Voltaire, le décor était totalement différent. Un château, des valets de pied, des courtisans et, parfois, à l’improviste, Voltaire sortant de ses appartements en robe de chambre bleue ardoise et perruque à trois nœuds. Il accueillit le jeune Écossais avec une politesse toute mondaine et, lorsque ce dernier demanda à Voltaire s’il parlait encore anglais, il répondit : « Non, pour parler anglais, il faut mettre la langue entre ses dents et je n’ai plus de dents. » Aucune affinité de part et d’autre. Boswell se serait sans doute ennuyé si le père Adam, jésuite ami de Voltaire, n’avait détendu l’atmosphère. Le père Adam était le partenaire privilégié de Voltaire aux échecs. Et tous les jours, Boswell avait droit au même spectacle : l’affrontement entre le philosophe des Lumières et l’abbé qui célébrait la messe. Or, Voltaire ne supportait pas de perdre et le père Adam gagnait sans cesse. Voltaire se mettait à fredonner un affreux « tourloutoutou » et bombardait le jésuite avec les pièces du jeu qui s’ac- crochaient à la perruque de l’abbé, qui se réfugiait dans un placard. Voltaire hurlait alors : « Adam, ubi es ? » jusqu’à ce que le jésuite réapparaisse.  Quand on en vint à parler religion, sous l’œil malicieux du père Adam, le ton changea du tout au tout : Boswell et Voltaire s’affrontèrent. Le vieillard s’agita jusqu’à en trembler, puis cria : « Oh ! Je suis malade ; ma tête tourne… » Le père Adam, qui n’était pas dupe, détendit l’atmosphère en chantant les louanges de son ami, homme de bien, qui vénérait l’Être suprême même s’il ne croyait pas en l’immortalité de l’âme. Voltaire, à nouveau enjoué, précisa qu’il ne savait pas ce qu’était cette jolie chose appelée « âme », mais que, quoi qu’il en fût, son âme avait la plus haute considération pour celle de Boswell. Il ajouta que son esprit était en paix totale. Boswell fut ému par l’évidente sincérité de ce vieillard tout proche de la mort. Il songea, en quittant Voltaire pour retourner à Londres, qu’il n’était qu’un jeune homme et qu’il lui fallait trou- ver un destin. Boswell le trouva grâce à l’illustre docteur Johnson. C’est à lui qu’il dut de passer à la postérité avec sa Vie de Samuel Johnson, considérée comme le chef-d’œuvre de la biographie anglaise.

3. LE DICTATEUR DES LETTRES

C’est dans l’arrière-boutique d’un libraire de Great Russell Street que James Boswell fit la connaissance de l’illustre Samuel Johnson, auteur d’un Dictionnaire de la langue anglaise et, sans doute, la figure la plus curieuse du XVIIIe siècle anglais. « Johnson, écrit-il, fut sous des cieux anglais et puritains le Boileau et le de Maistre de son temps. » Il le décrit comme porté à la mélancolie qu’il combattait par l’étude, la prière et les conversations de taverne. Il guillotinait intellec- tuellement tous ses adversaires. James Boswell trouva en lui tout à la fois son Voltaire et son Rousseau. Pendant plus de vingt ans, il prit soin de relever fidèlement ses propos, ses anecdotes et ses jugements volontiers para- doxaux. Et c’est ainsi qu’il fit de ce dictateur des lettres un mythe. Adepte des tavernes, qui lui faisaient oublier ses accès de mélancolie, son indolence, sa misère et les quatre malheureuses femmes qu’il entre- tenait, Samuel Johnson avait trouvé, comme Sherlock Holmes, son docteur Watson. Dix ans après sa mort, en 1784, son jeune ami James Boswell lui offrit une part d’éternité. Son œuvre accomplie, le gentleman écossais mourut à son tour à l’âge de 55 ans, tué, comme il se plaisait à le dire, par la violence de ses plaisirs et son goût gargantuesque pour les actrices frelatées. Avec Samuel Johnson, il ne cachait pas que leur sport favori était de faire « ce qu’on voulait » avec des « Vénus de carrefour » dans les rues et les parcs de Londres. L’ambition de James Boswell était que son livre révélât plus complètement Samuel Johnson que ne l’avait jamais été aucun homme. Défi relevé et, jusqu’à présent, inégalé.[/access]

Au Mali, Erik Orsenna ne perd pas le Nord !

mali erik orsenna

Octobre 2012. Depuis des mois, fous de Dieu et rebelles touaregs ont pris le contrôle du nord du Mali qu’ils livrent à la barbarie. Nul ne sait encore que la France se prépare à intervenir et que bientôt la légion sautera sur Tombouctou.

Aux grands maux les grands remèdes : pour sauver le pays et bouter les islamistes hors du Sahel, il ne faut pas moins qu’une Jeanne d’Arc africaine. Sous la plume acérée d’Erik Orsenna, Madame Bâ fait son grand retour, au Mali et en librairie. Depuis près de dix ans, cette institutrice à la retraite, surveillante surnuméraire à la cantine de l’école Ferdinand-Buisson de Villiers-le-Bel coulait des jours tranquilles en France où elle était venue sauver son petit-fils Michel, repéré par des agents recruteurs du Paris Saint Germain. N’écoutant que son courage – et son incommensurable orgueil –  Marguerite Bâ prend l’avion pour Bamako. Elle a en effet trouvé une mission à la mesure de son talent : bouter les barbus hors du Mali, libérer les petites filles par l’école et émanciper les femmes en leur apprenant la contraception,  réguler le flot ininterrompu des naissances pour endiguer le fleuve impétueux de la jeunesse et assécher le vivier où puisent islamistes et trafiquants de tout poil !

Accompagné par son neveu Michel, qu’elle rebaptise Ismaël pour en faire le griot chargé de chanter ses exploits, la truculente Madame Bâ, bardée de certitudes et de convictions définitives, se lance  à corps perdu dans de trépidantes aventures qui la conduiront de Bamako à Tombouctou en passant par Dakar via un camp de réfugiés au Niger. C’est que Madame Bâ est un personnage hors du commun ! Les services de renseignements français n’en doutent pas, qui la recrutent pour mettre à profit ses facultés auditives inégalées. N’est-ce pas elle qui, percevant la première les bruits de l’attaque djihadiste sur Konna, avertira son officier traitant pour provoquer la vigoureuse riposte connue sous le nom d’opération Serval ? Elle en sera mal remerciée, François Hollande ayant l’outrecuidance de lui voler la vedette en venant se faire acclamer à Tombouctou le 2 février 2013 ! Le président de la République en sera quitte pour une leçon de géopolitique que lui assénera Madame Bâ dans l’avion qui les ramènera à Bamako…

Dans ce beau livre, Erik Orsenna nous offre  le récit jubilatoire de « la dangereuse et glorieuse campagne de Mme Bâ pour sauver le Mali ». Mais que l’on ne s’y trompe pas. Au-delà de la farce, c’est une formidable analyse de la situation malienne que propose Erik Orsenna dont l’amour et la connaissance du pays transparaissent à chaque page. Certes, l’auteur prend bien soin de s’appliquer à lui-même la règle première du métier de griot : l’effacement. « Celui qui a pour mission de raconter doit apprendre à devenir invisible. A aucun prix il ne doit troubler le cours des choses. »  Mais, convaincu que le Mali a avant tout besoin de vérité, il met en lumière, au moyen d’une série de petites piques, les travers de la société malienne : une armée qui  n’est pas faite pour défendre, encore moins pour attaquer, mais n’est que « le garage, le refuge, le salaire de ceux qui n’ont rien trouvé d’autre à faire ». Une police qui a pour principale occupation de racketter la population : Madame Bâ se voit ainsi sommée de payer une « taxe d’occupation exagérée de la chaussée publique », son derrière étant trop large pour lui permettre de monter sur un deux-roues ! Une croissance démographique galopante – plus de six enfants par femme en moyenne –  qui annihile tout espoir d’offrir un avenir à la jeunesse du pays.

 

La politique africaine de la France n’est pas davantage épargnée. Erik Orsenna rappelle fort à propos que l’intervention militaire en Libye a permis le retour au Mali de centaines de mercenaires touaregs avec armes et bagages : « La France n’avait accompli qu’une partie du travail, la plus facile. Quelques petites leçons de Sahara ne lui auraient pas été inutiles. Ainsi qu’un solide apprentissage de la modestie. Les déserts paraissent simples, parce qu’on les croit vides. Erreur. ». Il rappelle de même des vérités d’évidence que l’on semble ignorer dans les cénacles parisiens. Les Touaregs ne sont guère plus que quatre cent mille au Mali dont ils ne constituent qu’une partie de la population des régions nord. « Il faut que tu comprennes, Madame Bâ, fait-il dire au président déchu Amadou Toumani Touré, que ce sont eux qui font le plus de bruit car se sont eux qui aiment la guerre, le mouvement, les trafics. Mais dans le désert, ils ne sont qu’un sur dix. Les neuf autres sont peuls, songhaïs, maures … »

« Français, pauvres Français ! » se lamente notre héroïne qui estime qu’ils ne comprennent rien à la situation. Les Touaregs, indépendantistes du Mouvement de Libération de l’Azawad (MNLA), ou islamistes d’Ansar Dine, les djihadistes du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’ouest (MUJAO) ne sont-ils autre chose, nous dit-elle, que les «divers et mouvants accoutrements des mêmes gangsters habités par le même souci de s’enrichir au plus vite, par tous les moyens possible ? » On s’interroge alors à bon droit sur le refus opposé à l’armée malienne de reprendre Kidal et de désarmer les bandits en tout genre qui y prospèrent encore aujourd’hui… « Français, ô Français, pourquoi avez-vous décidé de laisser leurs armes aux voyous, se demande Madame Bâ ? Sauf à considérer que, dans cet immense territoire, seules des milices touarègues pourraient assurer un semblant de sécurité. Mais dites-moi, franchement, Français, ô Français, comment pourrez-vous garantir aux gendarmes un revenu au moins égal à celui que tirent les voleurs de leurs trafics ? »

On le voit, rien n’est encore réglé au Mali, et il est à craindre que Madame Bâ ait encore beaucoup à faire …

 

Mali, ô Mali, Erik Orsenna, Stock.

 

*Photo : STR/AP/SIPA.  AP21365456_000003.

 

Lemmy pour les dames

eddie constantine mignonne

En 2012, la presse n’a eu d’yeux que pour 007. L’anniversaire de Bond, James Bond, a été célébré jusqu’à la lie. On a frôlé le coma éthylique. Les bouchons de Bollinger n’en finissaient plus de sauter. Les James Bond girls défilaient sur les plateaux de télévision dans une ambiance comice agricole. On ravivait la flamme du souvenir à longueurs de colonnes. Les annonceurs étaient aux anges. Ce n’était plus Permis de tuer à l’affiche, mais Permis d’acheter. L’agent secret de sa Majesté avait une sacrée gueule de bois, nous avec. Il avait perdu de sa superbe. Ian Fleming n’aurait pas reconnu son personnage de fiction, jadis espion d’élite, aujourd’hui vendeur de biscuits.

En 2013, on aurait dû fêter une autre icône, un franco-américain, mauvais garçon, tête de pioche du cinéma des années 50/60. C’est en 1953 qu’Eddie Constantine endosse pour la première fois le costume élimé et les manières déplorables de Lemmy Caution, le héros créé par Peter Cheyney. Mais rien, pas un entrefilet, l’anonymat le plus complet. Assourdissant ! À Causeur, nous n’avons pas le devoir de mémoire sélectif. Nous avons aimé Eddie alias Lemmy pour les dames. Quand Bernard Borderie le choisit pour incarner cet incontrôlable agent du FBI dans La Môme vert-de-gris, première aventure d’une longue série qui ravira les baby-boomers en culotte courte, il lance un phénomène. Bonne pioche ! Eddie Constantine a tous les attributs du flic très spécial.

Les gamins de l’Après-guerre veulent du musclé, de l’ébouriffant, de l’insolent qu’un pantouflard commissaire Maigret est bien incapable de leur apporter, surtout à l’heure des premiers émois sexuels. Lemmy n’est pas un flic de bureau, on ne le voit pas taper de soporifiques rapports de police, par contre, il cogne fort sur ses adversaires. Il a même une prédisposition naturelle à se battre, à boire du whisky, à reluquer les jolies pépées, à rembarrer ses supérieurs et à faire rire le public par son sens de la répartie. Dans les cours de récréation, on imite sa façon de parler, cet accent amerloque à couper au couteau, sa façon de marcher aussi, épaules rentrées, dos vouté et puis, cette manière d’enfoncer son chapeau sur l’arrière du crâne d’un coup de pichenette. Il est terrible ce gars-là. Visage buriné, voix grave, sourire persifleur, toujours une blague à décocher, puits sans fond, il ne se sépare jamais de sa bouteille de pur malt, il est un croisement entre Humphrey Bogart et Frank Sinatra comme le définissait son fils, Lemmy Constantine, jazzman manouche de talent.

Eddie Constantine va rencontrer un succès phénoménal. Lui qui vivote comme chanteur dans les cabarets parisiens après avoir tenté sa chance à Hollywood, trouve sa revanche dans ces adaptations comiques de polars US. Il avait misé sur la chanson pour réussir et c’est ce cinéma foutraque qui mélange la comédie à l’action qui le rendra immensément populaire. Il avait coutume de dire que si son personnage de flic bagarreur faisait plaisir au public alors il n’avait aucune intention de devenir un acteur Shakespearien. Ironie du sort, après un passage chez Godard, il connut une renaissance cinématographique aux côtés de Fassbinder et Lars von Trier dans un registre plus « arts et essais » que « séries B ».

On est triste que le nom de cet acteur disparu le 25 février 1993 soit passé aux oubliettes de l’histoire du cinéma. L’éclat surfait d’un James Bond ne vaut pas sa prestation dilettante dans À toi de faire…mignonne, film sorti en 1963. C’était le temps où les coproductions franco-italiennes fleurissaient sur grand écran, ça ronronnait à merveille, dans la rue, les truands conduisaient d’imposantes Cadillac, les chauffeurs de taxi des 403 et 404, on appelait à la rescousse Henri Cogan pour les cascades, Hubert Deschamps et Noël Roquevert pour cet esprit tellement français, on apercevait ce très cher Dominique Zardi dans un énième rôle de barman et puis, il y avait toutes ces actrices en déshabillé de soie (Gaia Germani, Christiane Minazzoli, Elga Andersen, etc…). C’était prude, les jupes s’arrêtaient à mi-cuisse. C’était chouette, Lemmy se moquait de lui, de nous, le scénario tenait de bric et de broc, mais le plaisir était là. Inoubliable…

DVD – À toi de faire…mignonne de Bernard Borderie avec Eddie Constantine – Pathé Classique

Dessine-moi un licenciement

nicolas vial monde hollande

D’accord, ce n’est pas le scandale du siècle. Plutôt un scandale à bas bruit, semblable à ceux dont sont quotidiennement victimes des milliers de salariés, jetés sans ménagements après des décennies de bons et loyaux services. Le genre d’histoire dont la presse s’emparevolontiers pour dénoncer le manque d’humanité des entreprises. Et justement, ça se passe dans un journal, Le Monde en l’occurrence.  Le Monde, Nicolas Vial, dessinateur, peintre et illustrateur, y travaillait depuis 32 ans.[access capability= »lire_inedits »] En 1982, il était encore étudiant aux Beaux- Arts lorsque, tombant par hasard sur un dessin de Topor publié dans l’édition dominicale, il a su qu’il voulait faire ce métier-là, dans ce journal-là. Il a fait le siège du responsable des dessinateurs et l’aventure a commencé. Pigiste- salarié, c’est-à-dire collaborateur régulier, il croyait faire partie d’une famille. Beaucoup d’anciens évoquent avec tendresse ce garçon un peu lunaire qui apportait en vélo ses dessins à l’encre de Chine, où la précision du trait se conjugue avec la profusion des détails. Il a publié des dessins dans nombre de journaux, tout en produisant une œuvre de peinture abondante et saisissante, à défaut d’être très gaie. Peut-être Vial n’a-t-il pas vu que les temps et Le Monde changeaient. Confrontés à un environnement économique incertain, les journaux sont devenus des entreprises comme les autres, avec leurs services, leurs chefs, leur gestion de plus en plus rigoureuse. De nouvelles générations sont arrivées.

Depuis cinq ans, Vial  illustrait chaque semaine la double page de la rubrique « Débats Opinions », aujourd’hui dirigée par Nicolas Truong. Celui-ci n’ayant pas jugé utile de répondre, fût-ce par un refus, à plusieurs sollicitations, on ne pourra donner sa version de la rupture. D’après le dessinateur, leurs relations se sont tendues après la publication, en avril et mai 2013, de deux dessins plutôt vachards sur François Hollande. « Truong ne voulait pas de vagues », dit-il. Difficile de savoir si cette interprétation est juste. En tout cas, l’affaire était suffisamment sensible pour que David Kessler, conseiller du Président de la République, accepte de le recevoir et de s’intéresser à son cas. Vial affirme avoir été ensuite congédié de la rubrique par un simple coup de fil de la direction artistique. Après une collaboration chaotique avec d’autres rubriques, il a cessé de recevoir des commandes (et d’être payé) en octobre. Sans avoir reçu la moindre lettre ni obtenu le rendez-vous qu’il demandait à la direction. Laquelle s’est contentée de nous faire savoir, dans un mail lapidaire, que Vial n’avait pas été licencié. Peut-être, mais c’était bien imité.

On comprend que Natalie Nougayrède, qui venait d’être nommée à la tête du quotidien, ait eu d’autres chats à fouetter, d’autant qu’elle ne portait aucune responsabilité dans le conflit. Mais qu’un collaborateur d’aussi longue date soit remercié sans que qui que ce soit, en particulier son supérieur hiérarchique direct, prenne la peine de l’en informer ou de le recevoir témoigne d’une gestion humaine pour le moins cavalière. Il est probable que le Conseil des prud’hommes, qui a examiné l’affaire le 30 janvier, donnera raison au dessinateur. Reste un homme blessé, qui encaisse mal d’avoir été traité par le mépris. Et un journal qui a eu grand tort de se priver d’un tel talent.[/access]

Une semaine au royaume farfelu

morano pakistan australie

Nous venons de passer une semaine incroyable, au royaume farfelu – un monde où règne le n’importe-quoi et son corollaire le baroque moderne.

Au Pakistan, un ministre a avancé une solution novatrice pour pacifier le pays gangréné par le terrorisme : organiser une partie du cricket entre le gouvernement et les terroristes talibans. « Selon mes informations, les talibans adorent le cricket… Nous pourrions donc faire un match avec eux qui pourrait même être plus concluant que les pourparlers », a déclaré à la presse locale le ministre de l’Intérieur, Chaudhry Nisar ; avant d’ajouter que le cricket est « un sport qui propage la paix et l’harmonie ». Avec le plus grand sérieux du monde le porte-parole officiel des talibans, Shahidullah Shahid a rétorqué : « Le gouvernement veut détourner nos jeunes du jihad et de l’enseignement islamique par le cricket. Nous sommes vraiment contre le cricket, nous n’aimons pas ce sport ». Pour mémoire le cricket est un sport collectif d’origine britannique qui se joue avec une batte, servant à frapper une balle. (A ne pas confondre avec le croquet, qui se joue avec un maillet et une boule). Ne rions pas trop de la proposition pakistanaise ; les autorités n’ont pas précisé comment se jouerait ce match… les terroristes pourraient bien succomber à coups de battes sur la tête ! Ce qui ferait des images fascinantes pour la télévision…

Etats-Unis. Sans transition, nous apprenons que George Walker Bush  – le président que vous avez adoré détester – est devenu un… artiste peintre. Parfois le talent se transmet de génération en génération… parfois non. C’est exactement ce qui s’est passé chez les Bush. Comment un chef d’État dilettante a réussi à devenir un peintre amateur tout à fait médiocre (allez-vous demander)? Et bien c’est très simple : à cause de l’ennui. Les œuvres de l’ex-président républicain seront présentées prochainement à Dallas lors d’une exposition intitulée « L’art du leadership: la diplomatie personnelle d’un président ». Dans le même temps, la chaîne de télévision NBC diffuse des images de Bush devant certains de ses chefs d’œuvres picturaux. Essentiellement des portraits de caniches. Vivement qu’il donne au monde sa « Nature morte au bretzel », tant attendue. A suivre…

L’Australie est un immense pays entouré d’eau, qui a donné à l’humanité le chat marsupial à queue tachetée, le wombat commun et Nicole Kidman. L’Australie est aussi une terre riche en aventures époustouflantes. Ainsi nous apprenons cette semaine qu’une sculpture géante en forme de mangue (un monument de dix mètres de haut et de sept tonnes) a fait l’objet d’un vol absolument dantesque, à l’aide de grues et d’engins de chantiers, à Bowen – connue pour être la « capitale de la mangue », dans l’Etat du Queensland. Finalement « Big mango » a été retrouvée par les autorités. Le méfait farfelu était malheureusement l’œuvre d’une chaîne de fast-food en mal de publicité. On aurait préféré une bande d’étudiants un peu éméchés…

Toujours dans le domaine de l’art, nous apprenons qu’un individu audacieux a tenté de voler une œuvre de Bansky en attaquant au marteau-piqueur le mur d’un commerce de la Nouvelle-Orléans sur lequel elle se trouvait. Interpellé par des passants le larron a prétendu, avant d’être mis en fuite, avoir été commissionné par un musée pour récupérer ce pochoir du célèbre et mystérieux street-artist dont les œuvres atteignent déjà des prix astronomiques. Depuis le mur est gardé par un policier. C’est un peu normal. La tentation est grande d’investir dans la pierre…

*

Un clown ça va. C’est quand il y en a beaucoup qye ça pose des problèmes. Méditons cet adage populaire. Savez-vous que des « clowns activistes »© grenouillent parmi la population des opposants-punks-à-chiens qui militent à plein temps contre l’aéroport Notre-Dame-des-Landes ? C’est à l’occasion de la récente et ravageuse manif nantaise que les clowns sont sortis du bois. Dans un article fascinant le site Reporterre nous apprend que « Parmi les nombreuses composantes de la lutte, la BAC, Brigade activiste des clowns, joue sa partition ». Impressionnant. Les clowns pratiquent des activités, des « ateliers basés sur l’évocation d’émotions », ils portent des nez rouges, et sont profondément sinistres… « ‘Pour moi, c’est un état d’être’, résume Marion, 28 ans, pour qui le clown activisme a été vecteur vers l’engagement politique. »  Et tout cela est du plus grand sérieux. On ne badine pas avec le rire… « Armé de sa bienveillance le clown se donne notamment un rôle de médiateur auprès du public en le faisant interagir » Le clown tend à l’agent d’ambiance, à l’animateur citoyen, au grand frère, au médiateur du tri sélectif. « Cette force subversive de désobéissance – souligne Reporterre – permet de remettre en question l’autorité de façon conviviale. » J’aime à imaginer les éclats de rire sonores des promoteurs du projet, vraisemblablement terrifiés par cette révolution festive… L’article se termine par l’évocation d’une scène rituelle hallucinante, entre culte païen et quincaillerie raëlienne. « (dans la forêt) une grappe de clowns en cercle profite d’une éclaircie pour faire une session de percussion corporelle. Rejoints par d’autres, ils sont une vingtaine à psalmodier des séries de syllabes en se frappant le torse en rythme. » Secte. Secte. Secte. Secte.

Dans le même temps, l’immense Nadine Morano – espoir de l’UMP depuis… toujours – s’est distinguée en écrivant imprudemment sur les réseaux sociaux : « François Hollande aura mis deux ans à faire voter la loi Florange qui restera dans les anales (sic) de l’inutilité !« . C’est cul-cul. Voilà un message qui restera, lui, dans les annales.

 

Alain Resnais, un seul film suffit

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Ce n’est pas la peine de mentir : nous n’avons jamais été des fans du cinéma d’Alain Resnais. Il aimait Marguerite Duras et Raymond Roussel, ce qui est rédhibitoire surtout pour Roussel, l’écrivain préféré de ceux qui n’aiment pas écrire, ou n’y arrivent pas. Sans compter ses films à succès, qui jouaient sur les deux tableaux de la fausse audace formelle et de la pêche au grand public. Bref, le beurre et l’argent du beurre pour satisfaire ceux que Debord appelaient « les petits agents spécialisés dans les divers emplois de ces «services» dont le système productif actuel a si impérieusement besoin: gestion, contrôle, entretien, recherche, enseignement, propagande, amusement et pseudo-critique. » On connaît la chanson, n’est-ce pas, qu’on fume ou pas…

Et pourtant, pourtant, Resnais a réalisé un des films qui figurent très haut dans notre panthéon intime. Il s’agit de Je t’aime, je t’aime. Film un peu maudit qui aurait pu avoir la palme au festival de Cannes en 68 dont on sait que le déroulement fut perturbé par d’autres événements. Il nous semble que le scénario de ce cher Jacques Sternberg y est sans doute pour beaucoup mais enfin, il n’empêche que Je t’aime, je t’aime, film de science-fiction sentimentale, dans sa façon de traiter la perte amoureuse, la violence tendre du temps qui ne se remonte pas mais, à proprement parler, nous remonte pour mieux nous engloutir, reste ce chef d’oeuvre qui nous met les larmes aux yeux, à chaque fois.

Bref, un seul film suffit.

Marine Le Pen à Elbeuf, ville hors du temps

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marine le pen elbeuf

marine le pen elbeuf

Marine Le Pen à Elbeuf, vendredi 28 février, salle de La Rigole, c’est un peu le général commentant l’offensive en direct du champ de bataille. Le Nord-Pas-de-Calais est pris ou en voie de l’être, la Normandie – la Haute puis la Basse – tombera à son tour. Pourquoi attendre plus longtemps, d’ailleurs, la pomme normande est, semble-t-il, arrivée à bonne maturation sociologique pour le pressoir frontiste. « Le département a fait la démonstration de sa capacité d’intégration locale », déclare, en termes moins fruticoles, la présidente du Front national. Le parti frontiste devrait présenter vingt-et-une listes en Seine-Maritime aux élections municipales des 23 et 30 mars prochains, notamment à Elbeuf, une ville de 17 000 habitants aux indicateurs socio-économiques alarmants.

C’est Nicolas Bay, 36 ans et déjà un long engagement nationaliste, mégrétiste repenti, promu porte-parole de la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2012, qui, sous les couleurs du Rassemblement Bleu Marine, seul parti d’opposition en lice, en l’absence de l’UMP, défiera le maire sortant, Djoudé Merabet, élu en 2008. Chef-lieu de canton aux mains des socialistes depuis trente ans, Elbeuf est au cœur de la « fabiusie », soit la quatrième circonscription de Seine-Maritime, fief de l’actuel ministre des Affaires étrangères, qui y a été réélu député au premier tour il y a deux ans.

Détresse sociale, soif et faim de dignité : c’est là généralement que le Front national de Marine Le Pen arrive et propose ses solutions pour enrayer les carences de toutes sortes. Les résultats d’Elbeuf dans les derniers scrutins peuvent en effet être perçus comme encourageants par le FN : à la présidentielle de 2012, la candidate frontiste est arrivée deuxième au premier tour avec plus de 18% des voix, très loin cependant derrière François Hollande. De même, Nicolas Bay, dans la 4e circonscription de Seine-Maritime, avait pris la deuxième place aux législatives, obtenant, là également, un peu plus de 18% des voix, devançant nettement le candidat UMP. Première leçon : il y a donc des « territoires » que l’UMP juge définitivement perdus.

« Partout mais pas ici, les jeunes ils vont pas rester tranquilles, oh la la ! », s’agite une habitante du Puchot. « Son programme, c’est pas acceptable. On peut pas dire ce qu’elle dit, c’est quand même eux qui ont fait tout ça », dit-elle en indiquant du bras les immeubles du Puchot plongés dans la pénombre du soir. « Eux », ce sont les immigrés africains et maghrébins. « Le problème, c’est les Sénégalais, renchérit-t-elle. On a démoli des tours, élargi la zone d’habitation, mais on a mis les Sénégalais au même endroit, dans les mêmes immeubles. Ça crée des problèmes. Il aurait fallu les répartir. »

C’est avec un discours bien plus pragmatique que Nicolas Bay se présente. Lors d’une conférence de presse, il a annoncé vouloir alléger la fiscalité locale, armer les policiers municipaux, examiner « au cas par cas toutes les subventions » et diminuer les dépenses de communication de la mairie. Les jeunes de la cité n’ont pas bougé- le déploiement d’une cinquantaine de CRS y est sans doute pour quelque chose. Marc, le gérant d’un bar-tabac-PMU situé rue des Martyrs, la rue centrale d’Elbeuf, en partie incendiée par les Allemands en 1940, reconstruite après la guerre, l’avait prédit deux heures plus tôt : « Avec les jeunes, il ne va rien se passer. »

Marc, c’est l’un des visages d’Elbeuf, en l’occurrence asiatique – cette « apparence » n’est chez lui peut-être déjà plus une « origine », à peine une « visibilité ». Sa femme, blanche, enceinte, travaille dans le café à ses côtés. « Avant j’habitais Paris, explique le cafetier. Je suis venu ici il y a quatre ans. C’est plus tranquille. Si c’était pas tranquille, je ne serais pas resté. Je dirais même qu’on se fait chier, mais dans le bon sens du terme », précise-t-il en souriant.

Qui connaît Elbeuf ? Coupée des axes autoroutiers et ferroviaires par la Seine, la ville pâtit de son relatif isolement géographique. Les HLM du Puchot, construits dans les années 1960, ont été pour partie détruits, pour l’autre réhabilités de fond en comble durant la décennie écoulée. Si, dans l’ensemble, Elbeuf a une certaine allure, compte une salle de spectacles, le Cirque-théâtre, et un cinéma multiplex, Le Grand Mercure, elle se cherche un avenir économique. Son passé parle encore trop pour elle. Le drap d’Elbeuf était réputé en France et à l’étranger. L’activité de la draperie, aujourd’hui disparue, y avait pris racine au XVe siècle. Le secteur du textile périclita après la Seconde Guerre mondiale, mais entre-temps, Renault à Cléon et Rhône-Poulenc à Saint-Aubin-Lès-Elbeuf fournirent des dizaines de milliers d’emplois d’ouvriers et de cadres, ce qui permit une timide mixité sociale. Puis les chaînes de production ralentirent et certaines s’arrêtèrent. Depuis, c’est la dèche la plus complète. Le taux de chômage à Elbeuf atteint 21,9% (chiffres Insee, année 2009), le double de la moyenne nationale. La part des foyers fiscaux imposables ne dépasse pas 39%, alors que la moyenne française se situe aux alentours de 53%. Elbeuf ne vit donc que grâce aux aides des pouvoirs publics, au rythme des reclassements précaires, des stages et des formations.

David est une exception. Il a la chance d’avoir un boulot, qui plus est en CDI. Issu d’un milieu ouvrier, ce jeune homme de 29 ans habite Caudebec, à côté d’Elbeuf, et occupe un emploi dans une usine de cartonnage à Saint-Etienne du Rouvray, près de Rouen. Sa compagne attend un enfant. « Je touche 1600 euros nets par mois, dit-il. L’année dernière j’ai payé plus d’impôts que le montant de mon salaire mensuel. Je serais peut-être mieux au RSA. Aujourd’hui, en France, soit il faut être super-riche, soit super-pauvre. » David vote à gauche, or il est « totalement dégoûté ». « Je m’attendais à ce que la vie soit meilleure. » D’après ce qu’il a entendu dire, le gouvernement s’apprêterait à réintroduire la vignette automobile, ce qui entamerait un peu plus encore son maigre pouvoir d’achat. Il a eu l’occasion, dit-il, de lire le programme du Front national. Il y était question de relever le SMIC de 200 euros, croit-il se souvenir. « Ça relève de l’utopie, c’est pas faisable », tranche-t-il.

Les socialistes au pouvoir ont beaucoup « déçu », l’humeur est morose. C’est la pause. Annick, Muriel, Sylvie et Mounira prennent l’air et pour certaines fument une cigarette sous le porche d’un bâtiment administratif, à l’abri de la pluie. Toutes au RSA, elles suivent, depuis le 2 décembre de l’année dernière et jusqu’au 3 avril, une formation dite de « valorisation des capacités seniors », délivrée par le CECOP, le Centre de communication professionnelle. « Ils nous boostent pour qu’on reprenne confiance en nous », résume Annick, 62 ans, mère de trois enfants qu’elle a élevés « toute seule » et qui a travaillé « les trois quarts de [sa] vie », dans la manutention et la restauration, à Elbeuf. « Dans mon temps, se rappelle-t-elle, on passait d’une usine à l’autre sans problème. » Il lui manque 1,5 point pour avoir droit à une retraite décente. Si elle arrêtait tout maintenant, elle toucherait 393 euros par mois. Pas plus. Annick en veut à la mairie, dont elle espérait « un stage » et qui n’a rien pu lui offrir de la sorte. Elle était autrefois impliquée dans la vie locale, avait contribué à créer une antenne des Restos du cœur à Caudebec-Lès-Elbeuf. Elle espérait faire de même à Elbeuf mais « la mairie n’a pas voulu ». « J’ai hâte de partir, confie-t-elle. On n’est pas aidés. Moralement c’est atroce. »

Plus jeune, Muriel était « maquettiste PAO (production assistée par ordinateur) ». « Quand j’ai eu ma fille, il y a vingt-deux ans, j’ai arrêté de travailler. Quand j’ai voulu reprendre, on a dit de moi que j’étais « obsolète », raconte-t-elle. Je me suis retrouvée en usine. J’ai travaillé comme aide à domicile. J’espère rentrer en formation GRETA (Groupements d’établissements) pour être reconnue comme auxiliaire de vie. » Sylvie, elle, a passé dix ans dans la grande distribution, chez Leclerc. Elle a fait ensuite une formation GRETA pour retrouver du travail, dans le domaine de l’aide à la personne. Elle a passé un examen au Grand-Quevilly, lui permettant de faire valoir des compétences dans l’animation. Elle doit prochainement effectuer un stage d’animatrice auprès des jeunes enfants, « juste une semaine », à l’Amicale laïque de Cléon.

« Vas-y, Mounira, c’est à toi », disent les trois femmes à celle qui n’a pas encore parlé : « Je suis d’origine algérienne, explique-t-elle. J’ai travaillé pendant quatorze ans dans le textile, au contrôle qualité, à Biskra. Je me suis aussi occupée de l’encaissement des loyers HLM. En 2004, je suis arrivée en France, à Lille, comme touriste. J’ai rencontré un compagnon. Ça fait dix ans que je n’ai pas travaillé, je suis inscrite au Pôle Emploi depuis 2012. » Du 17 au 22 février, Mounira a effectué un stage d’hôtesse de caisse à Carrefour Market. Un second est prévu, du 17 au 22 mars.

C’est vendredi, jour de grande prière musulmane. Il y a vingt ans encore, l’islam n’y était pas visible. Si, à Elbeuf, on apercevait de temps à autre des femmes d’un certain âge porter le haïk blanc traditionnel algérien et des chibanis en gandoura de laine marron, nulle fille, nulle mère de la deuxième génération ne revêtait le voile et nul fils n’enfilait de kamis, ce vêtement moyen-oriental popularisé au début des années 1990 par le prédicateur vedette du Front islamique du salut, l’Algérien Ali Ben Hadj. Tout cela a bien changé, des commerces de kebabs ont ouvert à Elbeuf, et la référence islamique, elle, connaît un incroyable « revival » chez les « musulmans de naissance » comme chez les convertis.

Portant barbe et djellaba, il sort de la mosquée et ne souhaite pas donner son nom de l’état-civil. Abdelazim est le prénom religieux qu’il s’est choisi lors de sa conversion, il y a quatre ans. « Ma djellaba et les jeunes en kamis que vous voyez, c’est parce que c’est vendredi, le reste de la semaine, eux et moi on s’habille normalement », dit-il. Telles les diatribes de Dieudonné, le discours d’Abdelazim est dirigé contre le « système ». Tout et tous y passent. « Quand on avait un roi, on savait contre qui manifester, maintenant qu’on est en République, contre qui ?, interroge-t-il, cherchant l’approbation de son interlocuteur. Avec la IIIe République, tous les francs-maçons sont passés au pouvoir. Djoudé (le prénom du maire d’Elbeuf), il mange la politique de son parti (le PS). Moi, je viens plutôt de l’extrême gauche. La seule fois où j’ai voté à droite c’était en 2002, pour Chirac et contre Le Pen. Il faut savoir que ceux qui, comme moi, ont voté pour Hollande, ils n’ont pas voté pour le mariage gay ou la théorie du genre. Nous, on sait ce que c’est, un homme et une femme. » L’affaire Dieudonné permet à Abdelazim de ramasser son propos : « Ça prouve bien qu’il y a trois trucs qui gouvernent la France : l’homosexualité, Israël – et pas les juifs, je fais la différence –, les patrons. » Tout cela est dit sur le ton de l’évidence, sans passion aucune.

On avait tort de penser qu’Elbeuf vivotait à l’écart du monde. Elle en partage les mêmes peurs et les mêmes outrances. La même humanité aussi.

 

*Photo : DR.

Ukraine : Une bonne nouvelle pour Poutine

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ukraine poutine russie crimee

ukraine poutine russie crimee

Nous avons vu les résidences de Ianoukovitch et du procureur général, Chponka, et nous avons pensé à Ceaucescu, ou à je ne sais quel dictateur africain. En fait, il suffit de voir comment un « nouveau Russe » (plus si nouveau que ça) se conduit à Paris, ou comment certains spectateurs invités par la Russie se conduisaient à la première d' »Eugène Onéguine » à Bobigny, pour ne pas être trop étonné. Dégoûté, oui, évidemment, parce qu’on n’arrive pas à s’y faire, mais, étonné — non. Ce n’est pas seulement la corruption qui est dégoûtante, c’est cette espèce de mauvais goût, cette obscénité — j’allais dire « cette obésité » — des lavabos, ou bien du zoo privé. « Je peux, je prends », c’est la méthode, et, cette méthode, c’est la méthode au pouvoir en Ukraine, comme en Russie, puisque Ianoukovitch n’est qu’un sous-fifre, comparé à ses maîtres de Moscou.

Dire que je me réjouis du retour de Timochenko serait pourtant mentir. Qu’on élimine une dictature corrompue ne signifie pas, on l’a vu plus d’une fois dans l’histoire, qu’on instaure une démocratie, même si les gens la veulent, la démocratie. Les documents américains publiés par Mediapart à propos d’elle me paraissent terribles, eux aussi. Mais peut-être qu’ils sont faux, je n’en sais rien. Et puis, il faut que je dise que le régime de Iouchtchenko, puis de Timochenko, a érigé des statues à celui qu’ils ont défini comme « l’idéal de l’esprit ukrainien », Stépan Bandera — un nationaliste qui s’est battu contre les Russes, oui, mais dont les partisans ont, pendant la guerre, participé à des massacres de la population juive, pourtant aussi « ukrainienne ». Et ils ont fait une statue à Roman Choukhévitch, qui, lui, était un vrai nazi. — Et, là encore, ce n’est pas parce que l’oppression stalinienne en Ukraine a été particulièrement atroce qu’il y avait une quelconque excuse à s’allier à Hitler — et c’est vrai que les famines ont provoqué des millions et des millions de morts. Je dis ça… je ne dis rien. Tout nationalisme a besoin de héros morts pour la patrie, parce que, la patrie, elle a toujours bon dos — c’est pour ça qu’elle existe. Mais, je ne sais pas, certains héros donnent la nausée.

Je ne parle pas du fait qu’il y ait des néo-nazis parmi les insurgés qui se sont battus contre les « berkouts » de Ianoukovitch. Il y en a, et, parmi eux, des gens qui considèrent qu’il faudra « soigner » ou mettre en prison tous les Ukrainiens qui refuseraient de parler « leur langue nationale », comme le demande Irina Farion, une députée… Je n’en parle pas davantage, parce que ces gens sont loin d’être majoritaires, et que les groupes fascistes sont, en général, un danger mortel dans toute l’Europe, et plus particulièrement en Europe de l’Est (qu’on pense à la Slovaquie, ou bien à la Hongrie). Le tout est de savoir comment ils seront combattus.

Les gens en Ukraine veulent l’Europe parce qu’on vit mieux chez nous que chez eux. Parce que, entre l’Europe et Loukachenko ou Poutine, le choix est vite fait. L’Europe qu’ils vont avoir (s’ils l’ont), ce ne sera pas seulement une protection contre la dictature, ce sera aussi une réforme économique drastique, une hausse du chômage, une crise financière (déjà en cours), bref — toutes sortes de choses sur lesquelles je ne veux pas me prononcer, parce que j’y connais rien, mais je ne pense pas que ce sera très joyeux. Je ne me fais pas d’illusion sur les bienfaits supposés du libéralisme. Cette Europe libérale, nous, en France, nous avons voté contre, et nous l’avons quand même.

Une dernière chose : les analystes politiques voient dans les événements qui viennent d’avoir lieu à Kiev une défaite de Poutine. Je pense qu’ils ont tort. C’est, au contraire, une grande victoire : d’abord, ce qui s’accélère, visiblement, c’est la partition de l’Ukraine, et, en tout cas, le retour de la Crimée dans la sphère russe (on voit sur youtube des « patriotes » de Crimée appeler aux armes, montrer en public comment on monte et on démonte une kalachnikov (c’est visiblement très facile), et demander « aux vrais hommes» de s’abstenir de boire pour défendre la patrie. Je n’invente pas, vous verrez le lien, si vous comprenez le russe. Les « hommes» se sont organisés en sections de combat. Et les femmes agitent des pancartes avec écrit dessus : « Poutine, aide-nous ! ». Comme ça, tôt ou tard, la Russie va récupérer son port sur la Mer Noire (un port perdu parce que Khrouchtchev avait rattaché la Crimée à l’Ukraine soviétique — je ne me souviens plus pourquoi).

Ensuite, va savoir ce que les gens penseront de l’Europe, aux prochaines élections — pas celles qui vont se tenir là, mais les suivantes. Les Ukrainiens ne sont pas sortis de l’auberge. Mais bon. Nous, notre démocratie non plus, n’est-ce pas, elle n’est pas arrivée par décret… Et nous, ici, nous sommes avec eux, quoiqu’on dise. Dans le même monde, et c’est maintenant qu’ils ont besoin que nous soyons présents.

 Cet article est reproduit avec l’aimable autorisation d’André Markowicz. Veuillez le retrouver sur sa page Facebook.

*Photo : Darko Vojinovic/AP/SIPA. AP21533795_000032.

Le kulturkampf des Identitaires

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bloc identitaire casajus

bloc identitaire casajus

On les dirait bourrins, ils se réclament pourtant de l’esthétique. Les Identitaires ont le vent en poupe, et cela, l’extrême gauche l’a compris. Cette dernière ayant laissé vacant le champ de la création contre-culturelle et du combat social, oublié largement la sémantique révolutionnaire trop « vieux jeu », le réseau identitaire s’est emparé de cette place en or.

Pour une fois, c’est un des leurs qui le reconnaît. L’essai que vient de signer Emmanuel Casajus, jeune sociologue  proche de l’extrême gauche, est doublement précieux : il analyse très strictement son objet d’étude tout en évitant le procès version Fourest, en même temps qu’il aborde la question sous l’angle le plus judicieux qui soit.  Le combat culturel, images et actions chez les Identitaires : on pourrait croire l’approche anecdotique, elle analyse pourtant les fondements du phénomène identitaire.

Pour cette extrême droite, « les images sont des points de références qui précédent et ordonnent l’action ». L’auteur a jalonné son essai de toutes les photographies savamment conçues par ces « fascistes 2.0 », des photos travaillées du code couleur (jaune et noir, toujours) jusqu’au titre qui les surmonte, le tout circulant dans la joyeuse liberté d’internet. Et en terme de création,  il y en a pour tous les goûts ; du détournement, du graphiquement génial, du vintage. Ce n’est plus Paris Plage mais « Paris rage ». C’est un cuir et des gants noirs titré « turn your revolt into style ».  L’auteur a passé plus d’un an en immersion dans ces images.

Un gimmick ? L’allure, forcément l’allure. Comme si leur pensée se devait d’être forcément sublime et pas seulement présentable. Le résultat : un mélange étrange de postures situs et de futurisme italien. Esprit de contestation, de subversion, volonté de réenclencher une contre-culture à un moment de l’histoire où les années 70 sont au musée. Les Identitaires  viendraient  après «  le  moment dialectique » de cette époque pour réaliser leur synthèse.

Oui mais. S’ils sont « fascinés par le concept d’avant-garde culturelle », ils n’en sont pas moins profondément réactionnaires. Leur création culturelle archéo-futuriste a quelque chose de bidon, puisque par essence elle ne peut s’installer dans la continuité de l’avant-gardisme à la Duchamp. De là leur effort pour se réapproprier le rock, la B.D, le graff, pratiques culturellement de gauche. Ils savent que la culture populaire les devancera toujours d’une main, d’une idée, « les jeunes de l’extrême droite actuelle créent donc de nouveaux codes, récupérant et négociants les codes anciens, exemple ; la croix celtique est représentée façon graffiti, légèrement inclinée ».

Les Identitaires se conçoivent comme le peuple abandonné, et c’est aux Apaches qu’ils s’identifient le plus souvent.  Comme eux, ils ont été décimés, arrachés à leur culture et remplacés par l’autre, ce maudit. Ils subissent trois attaques : celle du libertarien soixante-huitard, du capitaliste américain, et bien sûr, du musulman. Là encore, l’imagerie pour représenter l’ennemi est foisonnante et se rejoint dans un tout unifié ; le musulman « mange un kébab », soutenu par un « xénophile bobo écoutant du reggae », justifié par « un cadre trentenaire généralement divorcé ».  Le tout est de leur opposer leur propre idéal, « l’âme française et  européenne » que l’auteur considère ici comme « mythifiée », gonflée à la force d’une imagination nostalgique.

Ils s’abusent, ils décrètent qu’après quelques années passées au clan, il y a déjà de l‘histoire, du mythe. Ils entretiennent cette légende de l’homme blanc, carré dans sa vieille Aston Martin les cheveux  aux vents et  filant sur une route de campagne – le héros romantique nazi d’après-guerre. Et la baston, me direz-vous ? Pour Fight club, on attendra. L’auteur l’intègre bien évidemment au corpus culturel animant la sphère mais n’agite jamais le drapeau brun et ne parle pas d’éventuels pogroms. L’essentiel est ici : « les Identitaires croient au pouvoir performatif des images ». Le simple fait de les produire incline l’opinion, bouscule le politique, chasse l’ennemi. C’est comme écouter du Wagner après une dispute, essayez voir. C’est comme parler d’identité en temps de crise identitaire, cela peut très vite devenir moins esthétique… que bourrin !

Le combat culturel, images et actions chez les Identitaires, Emmanuel Casajus, L’Harmattan.

*Photo : KHANH RENAUD/SIPA. 00646939_000015.

Dans l’intimité de Rousseau et de Voltaire

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rousseau voltaire jaccard

rousseau voltaire jaccard

1. JAMES BOSWELL À MÔTIERS.

Empruntons l’identité de James Boswell pour observer les deux « monstres sacrés » du XVIIIe siècle : Rousseau et Voltaire. Boswell, fils d’un gentilhomme écossais, n’avait alors que 24 ans et, bien que balbutiant le français, il avait une espérance : celle d’être reçu par l’auteur de La Profession de foi du vicaire savoyard. Rousseau, condamné pour ses ouvrages et expulsé de Genève, s’était réfugié à Môtiers, dans le Val-de-Travers. Il avait, quand Boswell lui rendit visite en décembre 1764, 52 ans, souffrait d’un rétrécissement de l’urètre qui exigeait de pénibles sondages et vivait avec sa concubine, Thérèse Le Vasseur. Il jouissait de la nature alpestre, se promenait vêtu d’un éternel cafetan arménien et fuyait les importuns. Grâce à Boswell, qui notait toute conversation dès son retour à l’auberge, nous possédons une image très intime de Rousseau. Ce qui avait plaidé en sa faveur, c’était qu’il fût gentilhomme écossais. « Monsieur, lui dit Rousseau, votre pays est fait pour la liberté. J’aime vos coutumes.[access capability= »lire_inedits »] Nous nous sentons libres ensemble, vous et moi, en flânant ici sans parler. Mais deux Français ne peuvent faire cela. La France est d’ailleurs une nation méprisable. L’humanité me dégoûte. Je suis de bien meilleure humeur les jours où je suis resté seul que ceux où j’ai eu des visites. »  Les rencontres entre le jeune Boswell et Rousseau offraient un curieux spectacle. Rousseau, en proie à de violentes douleurs, avait hâte de se sonder. Aussi mesurait-il le temps dès l’arrivée de cet encombrant disciple : « Un quart d’heure !  », « Vingt minutes ! », suppliait Boswell qui, dès que Rousseau disait une phrase particulièrement émouvante, lui prenait les deux mains. Boswell s’enhardit jusqu’à demander à Rousseau de devenir son directeur de conscience. « Je ne le puis, lui répondit Rousseau, je ne peux répondre que de moi… et encore. Je souffre. J’ai besoin d’un pot de chambre à chaque instant. » Néanmoins, avant son départ, Rousseau invita Boswell pour un dîner frugal. Boswell en donne le menu, qui n’est pas si frugal : une soupe, deux viandes, un poisson, un dessert. Mais les propos furent dignes du philosophe : dès que Boswell devenait cérémonieux, Rousseau le rappelait à l’ordre. « Puis-je reprendre de ce plat ? » demandait Boswell. « N’avez-vous pas le bras assez long ? répondait Rousseau. Jouer le rôle de l’hôte est signe de vanité. Je veux que chacun soit son maître et que personne ne reçoive. » Tant de simplicité enchanta Boswell. Il s’attendait, dit-il, à trouver le grand Rousseau « sur un trône ». Au moment de se séparer, Rousseau prit Boswell dans ses bras et l’embrassa avec une évidente cordialité. « Vous m’avez montré beaucoup de bonté, dit Boswell. Mais je la méritais. » Excellent mot de la fin pour cette aimable comédie qui avait enchanté André Maurois

2. CETTE JOLIE PETITE CHOSE APPELÉE « ÂME ».

À Ferney, chez Voltaire, le décor était totalement différent. Un château, des valets de pied, des courtisans et, parfois, à l’improviste, Voltaire sortant de ses appartements en robe de chambre bleue ardoise et perruque à trois nœuds. Il accueillit le jeune Écossais avec une politesse toute mondaine et, lorsque ce dernier demanda à Voltaire s’il parlait encore anglais, il répondit : « Non, pour parler anglais, il faut mettre la langue entre ses dents et je n’ai plus de dents. » Aucune affinité de part et d’autre. Boswell se serait sans doute ennuyé si le père Adam, jésuite ami de Voltaire, n’avait détendu l’atmosphère. Le père Adam était le partenaire privilégié de Voltaire aux échecs. Et tous les jours, Boswell avait droit au même spectacle : l’affrontement entre le philosophe des Lumières et l’abbé qui célébrait la messe. Or, Voltaire ne supportait pas de perdre et le père Adam gagnait sans cesse. Voltaire se mettait à fredonner un affreux « tourloutoutou » et bombardait le jésuite avec les pièces du jeu qui s’ac- crochaient à la perruque de l’abbé, qui se réfugiait dans un placard. Voltaire hurlait alors : « Adam, ubi es ? » jusqu’à ce que le jésuite réapparaisse.  Quand on en vint à parler religion, sous l’œil malicieux du père Adam, le ton changea du tout au tout : Boswell et Voltaire s’affrontèrent. Le vieillard s’agita jusqu’à en trembler, puis cria : « Oh ! Je suis malade ; ma tête tourne… » Le père Adam, qui n’était pas dupe, détendit l’atmosphère en chantant les louanges de son ami, homme de bien, qui vénérait l’Être suprême même s’il ne croyait pas en l’immortalité de l’âme. Voltaire, à nouveau enjoué, précisa qu’il ne savait pas ce qu’était cette jolie chose appelée « âme », mais que, quoi qu’il en fût, son âme avait la plus haute considération pour celle de Boswell. Il ajouta que son esprit était en paix totale. Boswell fut ému par l’évidente sincérité de ce vieillard tout proche de la mort. Il songea, en quittant Voltaire pour retourner à Londres, qu’il n’était qu’un jeune homme et qu’il lui fallait trou- ver un destin. Boswell le trouva grâce à l’illustre docteur Johnson. C’est à lui qu’il dut de passer à la postérité avec sa Vie de Samuel Johnson, considérée comme le chef-d’œuvre de la biographie anglaise.

3. LE DICTATEUR DES LETTRES

C’est dans l’arrière-boutique d’un libraire de Great Russell Street que James Boswell fit la connaissance de l’illustre Samuel Johnson, auteur d’un Dictionnaire de la langue anglaise et, sans doute, la figure la plus curieuse du XVIIIe siècle anglais. « Johnson, écrit-il, fut sous des cieux anglais et puritains le Boileau et le de Maistre de son temps. » Il le décrit comme porté à la mélancolie qu’il combattait par l’étude, la prière et les conversations de taverne. Il guillotinait intellec- tuellement tous ses adversaires. James Boswell trouva en lui tout à la fois son Voltaire et son Rousseau. Pendant plus de vingt ans, il prit soin de relever fidèlement ses propos, ses anecdotes et ses jugements volontiers para- doxaux. Et c’est ainsi qu’il fit de ce dictateur des lettres un mythe. Adepte des tavernes, qui lui faisaient oublier ses accès de mélancolie, son indolence, sa misère et les quatre malheureuses femmes qu’il entre- tenait, Samuel Johnson avait trouvé, comme Sherlock Holmes, son docteur Watson. Dix ans après sa mort, en 1784, son jeune ami James Boswell lui offrit une part d’éternité. Son œuvre accomplie, le gentleman écossais mourut à son tour à l’âge de 55 ans, tué, comme il se plaisait à le dire, par la violence de ses plaisirs et son goût gargantuesque pour les actrices frelatées. Avec Samuel Johnson, il ne cachait pas que leur sport favori était de faire « ce qu’on voulait » avec des « Vénus de carrefour » dans les rues et les parcs de Londres. L’ambition de James Boswell était que son livre révélât plus complètement Samuel Johnson que ne l’avait jamais été aucun homme. Défi relevé et, jusqu’à présent, inégalé.[/access]

Au Mali, Erik Orsenna ne perd pas le Nord !

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mali erik orsenna

mali erik orsenna

Octobre 2012. Depuis des mois, fous de Dieu et rebelles touaregs ont pris le contrôle du nord du Mali qu’ils livrent à la barbarie. Nul ne sait encore que la France se prépare à intervenir et que bientôt la légion sautera sur Tombouctou.

Aux grands maux les grands remèdes : pour sauver le pays et bouter les islamistes hors du Sahel, il ne faut pas moins qu’une Jeanne d’Arc africaine. Sous la plume acérée d’Erik Orsenna, Madame Bâ fait son grand retour, au Mali et en librairie. Depuis près de dix ans, cette institutrice à la retraite, surveillante surnuméraire à la cantine de l’école Ferdinand-Buisson de Villiers-le-Bel coulait des jours tranquilles en France où elle était venue sauver son petit-fils Michel, repéré par des agents recruteurs du Paris Saint Germain. N’écoutant que son courage – et son incommensurable orgueil –  Marguerite Bâ prend l’avion pour Bamako. Elle a en effet trouvé une mission à la mesure de son talent : bouter les barbus hors du Mali, libérer les petites filles par l’école et émanciper les femmes en leur apprenant la contraception,  réguler le flot ininterrompu des naissances pour endiguer le fleuve impétueux de la jeunesse et assécher le vivier où puisent islamistes et trafiquants de tout poil !

Accompagné par son neveu Michel, qu’elle rebaptise Ismaël pour en faire le griot chargé de chanter ses exploits, la truculente Madame Bâ, bardée de certitudes et de convictions définitives, se lance  à corps perdu dans de trépidantes aventures qui la conduiront de Bamako à Tombouctou en passant par Dakar via un camp de réfugiés au Niger. C’est que Madame Bâ est un personnage hors du commun ! Les services de renseignements français n’en doutent pas, qui la recrutent pour mettre à profit ses facultés auditives inégalées. N’est-ce pas elle qui, percevant la première les bruits de l’attaque djihadiste sur Konna, avertira son officier traitant pour provoquer la vigoureuse riposte connue sous le nom d’opération Serval ? Elle en sera mal remerciée, François Hollande ayant l’outrecuidance de lui voler la vedette en venant se faire acclamer à Tombouctou le 2 février 2013 ! Le président de la République en sera quitte pour une leçon de géopolitique que lui assénera Madame Bâ dans l’avion qui les ramènera à Bamako…

Dans ce beau livre, Erik Orsenna nous offre  le récit jubilatoire de « la dangereuse et glorieuse campagne de Mme Bâ pour sauver le Mali ». Mais que l’on ne s’y trompe pas. Au-delà de la farce, c’est une formidable analyse de la situation malienne que propose Erik Orsenna dont l’amour et la connaissance du pays transparaissent à chaque page. Certes, l’auteur prend bien soin de s’appliquer à lui-même la règle première du métier de griot : l’effacement. « Celui qui a pour mission de raconter doit apprendre à devenir invisible. A aucun prix il ne doit troubler le cours des choses. »  Mais, convaincu que le Mali a avant tout besoin de vérité, il met en lumière, au moyen d’une série de petites piques, les travers de la société malienne : une armée qui  n’est pas faite pour défendre, encore moins pour attaquer, mais n’est que « le garage, le refuge, le salaire de ceux qui n’ont rien trouvé d’autre à faire ». Une police qui a pour principale occupation de racketter la population : Madame Bâ se voit ainsi sommée de payer une « taxe d’occupation exagérée de la chaussée publique », son derrière étant trop large pour lui permettre de monter sur un deux-roues ! Une croissance démographique galopante – plus de six enfants par femme en moyenne –  qui annihile tout espoir d’offrir un avenir à la jeunesse du pays.

 

La politique africaine de la France n’est pas davantage épargnée. Erik Orsenna rappelle fort à propos que l’intervention militaire en Libye a permis le retour au Mali de centaines de mercenaires touaregs avec armes et bagages : « La France n’avait accompli qu’une partie du travail, la plus facile. Quelques petites leçons de Sahara ne lui auraient pas été inutiles. Ainsi qu’un solide apprentissage de la modestie. Les déserts paraissent simples, parce qu’on les croit vides. Erreur. ». Il rappelle de même des vérités d’évidence que l’on semble ignorer dans les cénacles parisiens. Les Touaregs ne sont guère plus que quatre cent mille au Mali dont ils ne constituent qu’une partie de la population des régions nord. « Il faut que tu comprennes, Madame Bâ, fait-il dire au président déchu Amadou Toumani Touré, que ce sont eux qui font le plus de bruit car se sont eux qui aiment la guerre, le mouvement, les trafics. Mais dans le désert, ils ne sont qu’un sur dix. Les neuf autres sont peuls, songhaïs, maures … »

« Français, pauvres Français ! » se lamente notre héroïne qui estime qu’ils ne comprennent rien à la situation. Les Touaregs, indépendantistes du Mouvement de Libération de l’Azawad (MNLA), ou islamistes d’Ansar Dine, les djihadistes du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’ouest (MUJAO) ne sont-ils autre chose, nous dit-elle, que les «divers et mouvants accoutrements des mêmes gangsters habités par le même souci de s’enrichir au plus vite, par tous les moyens possible ? » On s’interroge alors à bon droit sur le refus opposé à l’armée malienne de reprendre Kidal et de désarmer les bandits en tout genre qui y prospèrent encore aujourd’hui… « Français, ô Français, pourquoi avez-vous décidé de laisser leurs armes aux voyous, se demande Madame Bâ ? Sauf à considérer que, dans cet immense territoire, seules des milices touarègues pourraient assurer un semblant de sécurité. Mais dites-moi, franchement, Français, ô Français, comment pourrez-vous garantir aux gendarmes un revenu au moins égal à celui que tirent les voleurs de leurs trafics ? »

On le voit, rien n’est encore réglé au Mali, et il est à craindre que Madame Bâ ait encore beaucoup à faire …

 

Mali, ô Mali, Erik Orsenna, Stock.

 

*Photo : STR/AP/SIPA.  AP21365456_000003.

 

Lemmy pour les dames

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eddie constantine mignonne

eddie constantine mignonne

En 2012, la presse n’a eu d’yeux que pour 007. L’anniversaire de Bond, James Bond, a été célébré jusqu’à la lie. On a frôlé le coma éthylique. Les bouchons de Bollinger n’en finissaient plus de sauter. Les James Bond girls défilaient sur les plateaux de télévision dans une ambiance comice agricole. On ravivait la flamme du souvenir à longueurs de colonnes. Les annonceurs étaient aux anges. Ce n’était plus Permis de tuer à l’affiche, mais Permis d’acheter. L’agent secret de sa Majesté avait une sacrée gueule de bois, nous avec. Il avait perdu de sa superbe. Ian Fleming n’aurait pas reconnu son personnage de fiction, jadis espion d’élite, aujourd’hui vendeur de biscuits.

En 2013, on aurait dû fêter une autre icône, un franco-américain, mauvais garçon, tête de pioche du cinéma des années 50/60. C’est en 1953 qu’Eddie Constantine endosse pour la première fois le costume élimé et les manières déplorables de Lemmy Caution, le héros créé par Peter Cheyney. Mais rien, pas un entrefilet, l’anonymat le plus complet. Assourdissant ! À Causeur, nous n’avons pas le devoir de mémoire sélectif. Nous avons aimé Eddie alias Lemmy pour les dames. Quand Bernard Borderie le choisit pour incarner cet incontrôlable agent du FBI dans La Môme vert-de-gris, première aventure d’une longue série qui ravira les baby-boomers en culotte courte, il lance un phénomène. Bonne pioche ! Eddie Constantine a tous les attributs du flic très spécial.

Les gamins de l’Après-guerre veulent du musclé, de l’ébouriffant, de l’insolent qu’un pantouflard commissaire Maigret est bien incapable de leur apporter, surtout à l’heure des premiers émois sexuels. Lemmy n’est pas un flic de bureau, on ne le voit pas taper de soporifiques rapports de police, par contre, il cogne fort sur ses adversaires. Il a même une prédisposition naturelle à se battre, à boire du whisky, à reluquer les jolies pépées, à rembarrer ses supérieurs et à faire rire le public par son sens de la répartie. Dans les cours de récréation, on imite sa façon de parler, cet accent amerloque à couper au couteau, sa façon de marcher aussi, épaules rentrées, dos vouté et puis, cette manière d’enfoncer son chapeau sur l’arrière du crâne d’un coup de pichenette. Il est terrible ce gars-là. Visage buriné, voix grave, sourire persifleur, toujours une blague à décocher, puits sans fond, il ne se sépare jamais de sa bouteille de pur malt, il est un croisement entre Humphrey Bogart et Frank Sinatra comme le définissait son fils, Lemmy Constantine, jazzman manouche de talent.

Eddie Constantine va rencontrer un succès phénoménal. Lui qui vivote comme chanteur dans les cabarets parisiens après avoir tenté sa chance à Hollywood, trouve sa revanche dans ces adaptations comiques de polars US. Il avait misé sur la chanson pour réussir et c’est ce cinéma foutraque qui mélange la comédie à l’action qui le rendra immensément populaire. Il avait coutume de dire que si son personnage de flic bagarreur faisait plaisir au public alors il n’avait aucune intention de devenir un acteur Shakespearien. Ironie du sort, après un passage chez Godard, il connut une renaissance cinématographique aux côtés de Fassbinder et Lars von Trier dans un registre plus « arts et essais » que « séries B ».

On est triste que le nom de cet acteur disparu le 25 février 1993 soit passé aux oubliettes de l’histoire du cinéma. L’éclat surfait d’un James Bond ne vaut pas sa prestation dilettante dans À toi de faire…mignonne, film sorti en 1963. C’était le temps où les coproductions franco-italiennes fleurissaient sur grand écran, ça ronronnait à merveille, dans la rue, les truands conduisaient d’imposantes Cadillac, les chauffeurs de taxi des 403 et 404, on appelait à la rescousse Henri Cogan pour les cascades, Hubert Deschamps et Noël Roquevert pour cet esprit tellement français, on apercevait ce très cher Dominique Zardi dans un énième rôle de barman et puis, il y avait toutes ces actrices en déshabillé de soie (Gaia Germani, Christiane Minazzoli, Elga Andersen, etc…). C’était prude, les jupes s’arrêtaient à mi-cuisse. C’était chouette, Lemmy se moquait de lui, de nous, le scénario tenait de bric et de broc, mais le plaisir était là. Inoubliable…

DVD – À toi de faire…mignonne de Bernard Borderie avec Eddie Constantine – Pathé Classique

Dessine-moi un licenciement

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nicolas vial monde hollande

nicolas vial monde hollande

D’accord, ce n’est pas le scandale du siècle. Plutôt un scandale à bas bruit, semblable à ceux dont sont quotidiennement victimes des milliers de salariés, jetés sans ménagements après des décennies de bons et loyaux services. Le genre d’histoire dont la presse s’emparevolontiers pour dénoncer le manque d’humanité des entreprises. Et justement, ça se passe dans un journal, Le Monde en l’occurrence.  Le Monde, Nicolas Vial, dessinateur, peintre et illustrateur, y travaillait depuis 32 ans.[access capability= »lire_inedits »] En 1982, il était encore étudiant aux Beaux- Arts lorsque, tombant par hasard sur un dessin de Topor publié dans l’édition dominicale, il a su qu’il voulait faire ce métier-là, dans ce journal-là. Il a fait le siège du responsable des dessinateurs et l’aventure a commencé. Pigiste- salarié, c’est-à-dire collaborateur régulier, il croyait faire partie d’une famille. Beaucoup d’anciens évoquent avec tendresse ce garçon un peu lunaire qui apportait en vélo ses dessins à l’encre de Chine, où la précision du trait se conjugue avec la profusion des détails. Il a publié des dessins dans nombre de journaux, tout en produisant une œuvre de peinture abondante et saisissante, à défaut d’être très gaie. Peut-être Vial n’a-t-il pas vu que les temps et Le Monde changeaient. Confrontés à un environnement économique incertain, les journaux sont devenus des entreprises comme les autres, avec leurs services, leurs chefs, leur gestion de plus en plus rigoureuse. De nouvelles générations sont arrivées.

Depuis cinq ans, Vial  illustrait chaque semaine la double page de la rubrique « Débats Opinions », aujourd’hui dirigée par Nicolas Truong. Celui-ci n’ayant pas jugé utile de répondre, fût-ce par un refus, à plusieurs sollicitations, on ne pourra donner sa version de la rupture. D’après le dessinateur, leurs relations se sont tendues après la publication, en avril et mai 2013, de deux dessins plutôt vachards sur François Hollande. « Truong ne voulait pas de vagues », dit-il. Difficile de savoir si cette interprétation est juste. En tout cas, l’affaire était suffisamment sensible pour que David Kessler, conseiller du Président de la République, accepte de le recevoir et de s’intéresser à son cas. Vial affirme avoir été ensuite congédié de la rubrique par un simple coup de fil de la direction artistique. Après une collaboration chaotique avec d’autres rubriques, il a cessé de recevoir des commandes (et d’être payé) en octobre. Sans avoir reçu la moindre lettre ni obtenu le rendez-vous qu’il demandait à la direction. Laquelle s’est contentée de nous faire savoir, dans un mail lapidaire, que Vial n’avait pas été licencié. Peut-être, mais c’était bien imité.

On comprend que Natalie Nougayrède, qui venait d’être nommée à la tête du quotidien, ait eu d’autres chats à fouetter, d’autant qu’elle ne portait aucune responsabilité dans le conflit. Mais qu’un collaborateur d’aussi longue date soit remercié sans que qui que ce soit, en particulier son supérieur hiérarchique direct, prenne la peine de l’en informer ou de le recevoir témoigne d’une gestion humaine pour le moins cavalière. Il est probable que le Conseil des prud’hommes, qui a examiné l’affaire le 30 janvier, donnera raison au dessinateur. Reste un homme blessé, qui encaisse mal d’avoir été traité par le mépris. Et un journal qui a eu grand tort de se priver d’un tel talent.[/access]

Une semaine au royaume farfelu

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morano pakistan australie

morano pakistan australie

Nous venons de passer une semaine incroyable, au royaume farfelu – un monde où règne le n’importe-quoi et son corollaire le baroque moderne.

Au Pakistan, un ministre a avancé une solution novatrice pour pacifier le pays gangréné par le terrorisme : organiser une partie du cricket entre le gouvernement et les terroristes talibans. « Selon mes informations, les talibans adorent le cricket… Nous pourrions donc faire un match avec eux qui pourrait même être plus concluant que les pourparlers », a déclaré à la presse locale le ministre de l’Intérieur, Chaudhry Nisar ; avant d’ajouter que le cricket est « un sport qui propage la paix et l’harmonie ». Avec le plus grand sérieux du monde le porte-parole officiel des talibans, Shahidullah Shahid a rétorqué : « Le gouvernement veut détourner nos jeunes du jihad et de l’enseignement islamique par le cricket. Nous sommes vraiment contre le cricket, nous n’aimons pas ce sport ». Pour mémoire le cricket est un sport collectif d’origine britannique qui se joue avec une batte, servant à frapper une balle. (A ne pas confondre avec le croquet, qui se joue avec un maillet et une boule). Ne rions pas trop de la proposition pakistanaise ; les autorités n’ont pas précisé comment se jouerait ce match… les terroristes pourraient bien succomber à coups de battes sur la tête ! Ce qui ferait des images fascinantes pour la télévision…

Etats-Unis. Sans transition, nous apprenons que George Walker Bush  – le président que vous avez adoré détester – est devenu un… artiste peintre. Parfois le talent se transmet de génération en génération… parfois non. C’est exactement ce qui s’est passé chez les Bush. Comment un chef d’État dilettante a réussi à devenir un peintre amateur tout à fait médiocre (allez-vous demander)? Et bien c’est très simple : à cause de l’ennui. Les œuvres de l’ex-président républicain seront présentées prochainement à Dallas lors d’une exposition intitulée « L’art du leadership: la diplomatie personnelle d’un président ». Dans le même temps, la chaîne de télévision NBC diffuse des images de Bush devant certains de ses chefs d’œuvres picturaux. Essentiellement des portraits de caniches. Vivement qu’il donne au monde sa « Nature morte au bretzel », tant attendue. A suivre…

L’Australie est un immense pays entouré d’eau, qui a donné à l’humanité le chat marsupial à queue tachetée, le wombat commun et Nicole Kidman. L’Australie est aussi une terre riche en aventures époustouflantes. Ainsi nous apprenons cette semaine qu’une sculpture géante en forme de mangue (un monument de dix mètres de haut et de sept tonnes) a fait l’objet d’un vol absolument dantesque, à l’aide de grues et d’engins de chantiers, à Bowen – connue pour être la « capitale de la mangue », dans l’Etat du Queensland. Finalement « Big mango » a été retrouvée par les autorités. Le méfait farfelu était malheureusement l’œuvre d’une chaîne de fast-food en mal de publicité. On aurait préféré une bande d’étudiants un peu éméchés…

Toujours dans le domaine de l’art, nous apprenons qu’un individu audacieux a tenté de voler une œuvre de Bansky en attaquant au marteau-piqueur le mur d’un commerce de la Nouvelle-Orléans sur lequel elle se trouvait. Interpellé par des passants le larron a prétendu, avant d’être mis en fuite, avoir été commissionné par un musée pour récupérer ce pochoir du célèbre et mystérieux street-artist dont les œuvres atteignent déjà des prix astronomiques. Depuis le mur est gardé par un policier. C’est un peu normal. La tentation est grande d’investir dans la pierre…

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Un clown ça va. C’est quand il y en a beaucoup qye ça pose des problèmes. Méditons cet adage populaire. Savez-vous que des « clowns activistes »© grenouillent parmi la population des opposants-punks-à-chiens qui militent à plein temps contre l’aéroport Notre-Dame-des-Landes ? C’est à l’occasion de la récente et ravageuse manif nantaise que les clowns sont sortis du bois. Dans un article fascinant le site Reporterre nous apprend que « Parmi les nombreuses composantes de la lutte, la BAC, Brigade activiste des clowns, joue sa partition ». Impressionnant. Les clowns pratiquent des activités, des « ateliers basés sur l’évocation d’émotions », ils portent des nez rouges, et sont profondément sinistres… « ‘Pour moi, c’est un état d’être’, résume Marion, 28 ans, pour qui le clown activisme a été vecteur vers l’engagement politique. »  Et tout cela est du plus grand sérieux. On ne badine pas avec le rire… « Armé de sa bienveillance le clown se donne notamment un rôle de médiateur auprès du public en le faisant interagir » Le clown tend à l’agent d’ambiance, à l’animateur citoyen, au grand frère, au médiateur du tri sélectif. « Cette force subversive de désobéissance – souligne Reporterre – permet de remettre en question l’autorité de façon conviviale. » J’aime à imaginer les éclats de rire sonores des promoteurs du projet, vraisemblablement terrifiés par cette révolution festive… L’article se termine par l’évocation d’une scène rituelle hallucinante, entre culte païen et quincaillerie raëlienne. « (dans la forêt) une grappe de clowns en cercle profite d’une éclaircie pour faire une session de percussion corporelle. Rejoints par d’autres, ils sont une vingtaine à psalmodier des séries de syllabes en se frappant le torse en rythme. » Secte. Secte. Secte. Secte.

Dans le même temps, l’immense Nadine Morano – espoir de l’UMP depuis… toujours – s’est distinguée en écrivant imprudemment sur les réseaux sociaux : « François Hollande aura mis deux ans à faire voter la loi Florange qui restera dans les anales (sic) de l’inutilité !« . C’est cul-cul. Voilà un message qui restera, lui, dans les annales.