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Lemmy pour les dames

Lemmy pour les dames

eddie constantine mignonne

En 2012, la presse n’a eu d’yeux que pour 007. L’anniversaire de Bond, James Bond, a été célébré jusqu’à la lie. On a frôlé le coma éthylique. Les bouchons de Bollinger n’en finissaient plus de sauter. Les James Bond girls défilaient sur les plateaux de télévision dans une ambiance comice agricole. On ravivait la flamme du souvenir à longueurs de colonnes. Les annonceurs étaient aux anges. Ce n’était plus Permis de tuer à l’affiche, mais Permis d’acheter. L’agent secret de sa Majesté avait une sacrée gueule de bois, nous avec. Il avait perdu de sa superbe. Ian Fleming n’aurait pas reconnu son personnage de fiction, jadis espion d’élite, aujourd’hui vendeur de biscuits.

En 2013, on aurait dû fêter une autre icône, un franco-américain, mauvais garçon, tête de pioche du cinéma des années 50/60. C’est en 1953 qu’Eddie Constantine endosse pour la première fois le costume élimé et les manières déplorables de Lemmy Caution, le héros créé par Peter Cheyney. Mais rien, pas un entrefilet, l’anonymat le plus complet. Assourdissant ! À Causeur, nous n’avons pas le devoir de mémoire sélectif. Nous avons aimé Eddie alias Lemmy pour les dames. Quand Bernard Borderie le choisit pour incarner cet incontrôlable agent du FBI dans La Môme vert-de-gris, première aventure d’une longue série qui ravira les baby-boomers en culotte courte, il lance un phénomène. Bonne pioche ! Eddie Constantine a tous les attributs du flic très spécial.

Les gamins de l’Après-guerre veulent du musclé, de l’ébouriffant, de l’insolent qu’un pantouflard commissaire Maigret est bien incapable de leur apporter, surtout à l’heure des premiers émois sexuels. Lemmy n’est pas un flic de bureau, on ne le voit pas taper de soporifiques rapports de police, par contre, il cogne fort sur ses adversaires. Il a même une prédisposition naturelle à se battre, à boire du whisky, à reluquer les jolies pépées, à rembarrer ses supérieurs et à faire rire le public par son sens de la répartie. Dans les cours de récréation, on imite sa façon de parler, cet accent amerloque à couper au couteau, sa façon de marcher aussi, épaules rentrées, dos vouté et puis, cette manière d’enfoncer son chapeau sur l’arrière du crâne d’un coup de pichenette. Il est terrible ce gars-là. Visage buriné, voix grave, sourire persifleur, toujours une blague à décocher, puits sans fond, il ne se sépare jamais de sa bouteille de pur malt, il est un croisement entre Humphrey Bogart et Frank Sinatra comme le définissait son fils, Lemmy Constantine, jazzman manouche de talent.

Eddie Constantine va rencontrer un succès phénoménal. Lui qui vivote comme chanteur dans les cabarets parisiens après avoir tenté sa chance à Hollywood, trouve sa revanche dans ces adaptations comiques de polars US. Il avait misé sur la chanson pour réussir et c’est ce cinéma foutraque qui mélange la comédie à l’action qui le rendra immensément populaire. Il avait coutume de dire que si son personnage de flic bagarreur faisait plaisir au public alors il n’avait aucune intention de devenir un acteur Shakespearien. Ironie du sort, après un passage chez Godard, il connut une renaissance cinématographique aux côtés de Fassbinder et Lars von Trier dans un registre plus « arts et essais » que « séries B ».

On est triste que le nom de cet acteur disparu le 25 février 1993 soit passé aux oubliettes de l’histoire du cinéma. L’éclat surfait d’un James Bond ne vaut pas sa prestation dilettante dans À toi de faire…mignonne, film sorti en 1963. C’était le temps où les coproductions franco-italiennes fleurissaient sur grand écran, ça ronronnait à merveille, dans la rue, les truands conduisaient d’imposantes Cadillac, les chauffeurs de taxi des 403 et 404, on appelait à la rescousse Henri Cogan pour les cascades, Hubert Deschamps et Noël Roquevert pour cet esprit tellement français, on apercevait ce très cher Dominique Zardi dans un énième rôle de barman et puis, il y avait toutes ces actrices en déshabillé de soie (Gaia Germani, Christiane Minazzoli, Elga Andersen, etc…). C’était prude, les jupes s’arrêtaient à mi-cuisse. C’était chouette, Lemmy se moquait de lui, de nous, le scénario tenait de bric et de broc, mais le plaisir était là. Inoubliable…

DVD – À toi de faire…mignonne de Bernard Borderie avec Eddie Constantine – Pathé Classique


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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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