Nous avons vu les résidences de Ianoukovitch et du procureur général, Chponka, et nous avons pensé à Ceaucescu, ou à je ne sais quel dictateur africain. En fait, il suffit de voir comment un « nouveau Russe » (plus si nouveau que ça) se conduit à Paris, ou comment certains spectateurs invités par la Russie se conduisaient à la première d' »Eugène Onéguine » à Bobigny, pour ne pas être trop étonné. Dégoûté, oui, évidemment, parce qu’on n’arrive pas à s’y faire, mais, étonné — non. Ce n’est pas seulement la corruption qui est dégoûtante, c’est cette espèce de mauvais goût, cette obscénité — j’allais dire « cette obésité » — des lavabos, ou bien du zoo privé. « Je peux, je prends », c’est la méthode, et, cette méthode, c’est la méthode au pouvoir en Ukraine, comme en Russie, puisque Ianoukovitch n’est qu’un sous-fifre, comparé à ses maîtres de Moscou.

Dire que je me réjouis du retour de Timochenko serait pourtant mentir. Qu’on élimine une dictature corrompue ne signifie pas, on l’a vu plus d’une fois dans l’histoire, qu’on instaure une démocratie, même si les gens la veulent, la démocratie. Les documents américains publiés par Mediapart à propos d’elle me paraissent terribles, eux aussi. Mais peut-être qu’ils sont faux, je n’en sais rien. Et puis, il faut que je dise que le régime de Iouchtchenko, puis de Timochenko, a érigé des statues à celui qu’ils ont défini comme « l’idéal de l’esprit ukrainien », Stépan Bandera — un nationaliste qui s’est battu contre les Russes, oui, mais dont les partisans ont, pendant la guerre, participé à des massacres de la population juive, pourtant aussi « ukrainienne ». Et ils ont fait une statue à Roman Choukhévitch, qui, lui, était un vrai nazi. — Et, là encore, ce n’est pas parce que l’oppression stalinienne en Ukraine a été particulièrement atroce qu’il y avait une quelconque excuse à s’allier à Hitler — et c’est vrai que les famines ont provoqué des millions et des millions de morts. Je dis ça… je ne dis rien. Tout nationalisme a besoin de héros morts pour la patrie, parce que, la patrie, elle a toujours bon dos — c’est pour ça qu’elle existe. Mais, je ne sais pas, certains héros donnent la nausée.

Je ne parle pas du fait qu’il y ait des néo-nazis parmi les insurgés qui se sont battus contre les « berkouts » de Ianoukovitch. Il y en a, et, parmi eux, des gens qui considèrent qu’il faudra « soigner » ou mettre en prison tous les Ukrainiens qui refuseraient de parler « leur langue nationale », comme le demande Irina Farion, une députée… Je n’en parle pas davantage, parce que ces gens sont loin d’être majoritaires, et que les groupes fascistes sont, en général, un danger mortel dans toute l’Europe, et plus particulièrement en Europe de l’Est (qu’on pense à la Slovaquie, ou bien à la Hongrie). Le tout est de savoir comment ils seront combattus.

Les gens en Ukraine veulent l’Europe parce qu’on vit mieux chez nous que chez eux. Parce que, entre l’Europe et Loukachenko ou Poutine, le choix est vite fait. L’Europe qu’ils vont avoir (s’ils l’ont), ce ne sera pas seulement une protection contre la dictature, ce sera aussi une réforme économique drastique, une hausse du chômage, une crise financière (déjà en cours), bref — toutes sortes de choses sur lesquelles je ne veux pas me prononcer, parce que j’y connais rien, mais je ne pense pas que ce sera très joyeux. Je ne me fais pas d’illusion sur les bienfaits supposés du libéralisme. Cette Europe libérale, nous, en France, nous avons voté contre, et nous l’avons quand même.

Une dernière chose : les analystes politiques voient dans les événements qui viennent d’avoir lieu à Kiev une défaite de Poutine. Je pense qu’ils ont tort. C’est, au contraire, une grande victoire : d’abord, ce qui s’accélère, visiblement, c’est la partition de l’Ukraine, et, en tout cas, le retour de la Crimée dans la sphère russe (on voit sur youtube des « patriotes » de Crimée appeler aux armes, montrer en public comment on monte et on démonte une kalachnikov (c’est visiblement très facile), et demander « aux vrais hommes» de s’abstenir de boire pour défendre la patrie. Je n’invente pas, vous verrez le lien, si vous comprenez le russe. Les « hommes» se sont organisés en sections de combat. Et les femmes agitent des pancartes avec écrit dessus : « Poutine, aide-nous ! ». Comme ça, tôt ou tard, la Russie va récupérer son port sur la Mer Noire (un port perdu parce que Khrouchtchev avait rattaché la Crimée à l’Ukraine soviétique — je ne me souviens plus pourquoi).

Ensuite, va savoir ce que les gens penseront de l’Europe, aux prochaines élections — pas celles qui vont se tenir là, mais les suivantes. Les Ukrainiens ne sont pas sortis de l’auberge. Mais bon. Nous, notre démocratie non plus, n’est-ce pas, elle n’est pas arrivée par décret… Et nous, ici, nous sommes avec eux, quoiqu’on dise. Dans le même monde, et c’est maintenant qu’ils ont besoin que nous soyons présents.

 Cet article est reproduit avec l’aimable autorisation d’André Markowicz. Veuillez le retrouver sur sa page Facebook.

*Photo : Darko Vojinovic/AP/SIPA. AP21533795_000032.

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