On les dirait bourrins, ils se réclament pourtant de l’esthétique. Les Identitaires ont le vent en poupe, et cela, l’extrême gauche l’a compris. Cette dernière ayant laissé vacant le champ de la création contre-culturelle et du combat social, oublié largement la sémantique révolutionnaire trop « vieux jeu », le réseau identitaire s’est emparé de cette place en or.

Pour une fois, c’est un des leurs qui le reconnaît. L’essai que vient de signer Emmanuel Casajus, jeune sociologue  proche de l’extrême gauche, est doublement précieux : il analyse très strictement son objet d’étude tout en évitant le procès version Fourest, en même temps qu’il aborde la question sous l’angle le plus judicieux qui soit.  Le combat culturel, images et actions chez les Identitaires : on pourrait croire l’approche anecdotique, elle analyse pourtant les fondements du phénomène identitaire.

Pour cette extrême droite, « les images sont des points de références qui précédent et ordonnent l’action ». L’auteur a jalonné son essai de toutes les photographies savamment conçues par ces « fascistes 2.0 », des photos travaillées du code couleur (jaune et noir, toujours) jusqu’au titre qui les surmonte, le tout circulant dans la joyeuse liberté d’internet. Et en terme de création,  il y en a pour tous les goûts ; du détournement, du graphiquement génial, du vintage. Ce n’est plus Paris Plage mais « Paris rage ». C’est un cuir et des gants noirs titré « turn your revolt into style ».  L’auteur a passé plus d’un an en immersion dans ces images.

Un gimmick ? L’allure, forcément l’allure. Comme si leur pensée se devait d’être forcément sublime et pas seulement présentable. Le résultat : un mélange étrange de postures situs et de futurisme italien. Esprit de contestation, de subversion, volonté de réenclencher une contre-culture à un moment de l’histoire où les années 70 sont au musée. Les Identitaires  viendraient  après «  le  moment dialectique » de cette époque pour réaliser leur synthèse.

Oui mais. S’ils sont « fascinés par le concept d’avant-garde culturelle », ils n’en sont pas moins profondément réactionnaires. Leur création culturelle archéo-futuriste a quelque chose de bidon, puisque par essence elle ne peut s’installer dans la continuité de l’avant-gardisme à la Duchamp. De là leur effort pour se réapproprier le rock, la B.D, le graff, pratiques culturellement de gauche. Ils savent que la culture populaire les devancera toujours d’une main, d’une idée, « les jeunes de l’extrême droite actuelle créent donc de nouveaux codes, récupérant et négociants les codes anciens, exemple ; la croix celtique est représentée façon graffiti, légèrement inclinée ».

Les Identitaires se conçoivent comme le peuple abandonné, et c’est aux Apaches qu’ils s’identifient le plus souvent.  Comme eux, ils ont été décimés, arrachés à leur culture et remplacés par l’autre, ce maudit. Ils subissent trois attaques : celle du libertarien soixante-huitard, du capitaliste américain, et bien sûr, du musulman. Là encore, l’imagerie pour représenter l’ennemi est foisonnante et se rejoint dans un tout unifié ; le musulman « mange un kébab », soutenu par un « xénophile bobo écoutant du reggae », justifié par « un cadre trentenaire généralement divorcé ».  Le tout est de leur opposer leur propre idéal, « l’âme française et  européenne » que l’auteur considère ici comme « mythifiée », gonflée à la force d’une imagination nostalgique.

Ils s’abusent, ils décrètent qu’après quelques années passées au clan, il y a déjà de l‘histoire, du mythe. Ils entretiennent cette légende de l’homme blanc, carré dans sa vieille Aston Martin les cheveux  aux vents et  filant sur une route de campagne – le héros romantique nazi d’après-guerre. Et la baston, me direz-vous ? Pour Fight club, on attendra. L’auteur l’intègre bien évidemment au corpus culturel animant la sphère mais n’agite jamais le drapeau brun et ne parle pas d’éventuels pogroms. L’essentiel est ici : « les Identitaires croient au pouvoir performatif des images ». Le simple fait de les produire incline l’opinion, bouscule le politique, chasse l’ennemi. C’est comme écouter du Wagner après une dispute, essayez voir. C’est comme parler d’identité en temps de crise identitaire, cela peut très vite devenir moins esthétique… que bourrin !

Le combat culturel, images et actions chez les Identitaires, Emmanuel Casajus, L’Harmattan.

*Photo : KHANH RENAUD/SIPA. 00646939_000015.

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