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Carême : nous ne sommes rien, soyons fous!

Aujourd’hui, Mercredi des Cendres, commence le Carême. Je sais que tout le monde s’en fout, et que les religions minoritaires dans cette grande République font l’objet au mieux de l’indifférence, au pis des sarcasmes. Je ne doute pas que M. Delanoë, encore maire de Paris pour peu de temps, ne se fendra pas d’un communiqué digne de l’Aïd pour saluer les quelques morts-vivants, les zombies, comme dit plaisamment Emmanuel Todd, qui prient encore la Trinité. Manquerait plus qu’on replante Irminsul sur le Champ de Mars pour complaire aux vieux Saxons ou que Toutatis ait son temple décoré de gui dans la forêt des Carnutes aux frais du contribuable.

Non, rien ne viendra de l’Hôtel de Ville, entre la Tour Saint-Jacques et Saint-Gervais, encore moins de l’Elysée – de toute façon, les cendres, ça ne tient pas sur les casques de scooter. Médiocre humiliation en passant, le Jardin d’acclimatation organise pour ce mercredi de pénitence un Carnaval brésilien : « Alors tous à vos déguisements ! Optez par exemple pour les tenues des joueurs de foot de la « Seleçaõ », pour une tenue de capoeira ou encore une belle robe de samba ! » Sans doute pour respecter le décalage horaire et laisser l’immense communauté brésilienne de France rejoindre par l’esprit ses parents éloignés.

Mais après tout, la faute à qui si Paris ignore le Carême et Mardi gras ? Sans doute à la pusillanimité de son Eglise qui toute à son affaire de déritualisation totale et de modernisation à marche forcée préfère aux chahuts cycliques les réunions néoniques de salles paroissiales. Sans me vanter, pour citer le Président de Koch, il y a des années que je prêche dans le désert bitumineux de la Ville la réinvention d’un carnaval digne de ce nom. Oh non, pas dans le code couleur Manif pour Tous, rose bonbon et bleu ultramarin, non, un carnaval, un vrai, qui ridiculiserait enfin la Gay Pride et son ridicule attelage mi-marchand, mi-militant.

Jugez donc : les catholiques étant presque les derniers à conserver leurs rejetons monstrueux, on ferait défiler dans un chaos général mongoliens, pieds bots, femmes à barbe, hommes serpents, polyomélitiques, myopathes à roulettes et autres siamois squameux au son des chars sans Glorious et dans le fumet entêtant des saucisses gratuites. Une vraie Cocagne. Tout serait permis, de toute façon on aurait quarante jours pour réparer les vitrines des commerces saccagés et éteindre l’incendie des ministères. Nos seigneurs les évêques de Paris seraient décalottés, promenés en chemise nus pieds et la corde au cou. Il y aurait quelques dizaines de noyés dans la Seine et des touristes hollandais pendus au réverbère. La vraie vie, quoi, la bacchanale, la saturnale, la lupercale. Après, on pourrait commencer de prier.

Ukraine : Réalistes et indignés

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« L’intervention russe en Crimée a des relents de guerre froide ». C’est la remarque qui ouvre une bonne partie des analyses consacrée à la crise de Crimée et je ne dérogerais donc pas à la règle en ouvrant cet article par le même constat. De toute façon, vue d’Europe de l’ouest, la politique russe a toujours un peu des relents de guerre froide, et ce depuis que la guerre froide est finie ! Si on allait chercher plus avant dans le temps, on se rendrait peut-être compte que les relations russo-européenne avaient comme un air de guerre froide avant la guerre froide. D’autres comparent aussi la politique de Poutine aux coups de force hitlériens des années 1930. En somme, pourrait-on remarquer, l’Europe, à force de vouloir croire en son avenir, avait fini par oublier qu’elle avait aussi une histoire ; une histoire qui n’est pas toujours prisonnière des manuels et des documentaires de l’INA mais qui peut aussi à l’occasion lui sauter à nouveau à la gorge et lui causer quelques suffocations. Ce n’était pas arrivé sur le continent depuis les guerres d’ex-Yougoslavie, et encore nous étions-nous empressés de ranger cette désagréable série de conflits, qui avaient tourné en ridicule la solidarité européenne, sur l’étagère de la fin de l’histoire, entre « turbulents Balkans » et « turbulences post-titistes ». Avec la Crimée, Poutine est venu rappeler aux Européens que la guerre froide a existé, mais aussi la Russie, l’antique conflit pour l’accès à la Mer noire, les rivalités incessantes autour de cet orient russo-européen et tout un tas d’autres choses que l’on croyait définitivement enfermées à double tour dans des placards d’archives poussiéreuses.

Quelle déception ! Alors que l’on craignait que la grande célébration internationale du sport et de l’olympisme soit gâchée par quelques terroristes ou fanatiques que « l’impressionnant dispositif de sécurité déployé à Sotchi par Vladimir Poutine » n’aurait pas dissuadé de venir se faire sauter en l’air à l’occasion, c’est l’organisateur lui-même, le pays hôte, le gros ours russe mal léché et vraisemblablement pas apprivoisé qui a tout fichu par terre en se servant même, selon toute vraisemblance, de la couverture offerte par ces Jeux Olympiques pour commencer à déployer les forces « pro-russes » qui tiennent aujourd’hui Simféropol. Il suffit de regarder une carte. Par voie de mer, de Sotchi à Sébastopol, il y a à peine un peu plus de 450 kilomètres. Dans le voisinage immédiat d’une des plus grandes bases maritimes russes, il n’a pas dû être très difficile d’acheminer quelques athlètes déterminés jusqu’en Crimée en se livrant à une forme de biathlon un peu plus militaire que sportive, d’autant plus discrètement que l’important dispositif de sécurité déployé à Sotchi permettait à Vladimir Poutine de positionner en toute discrétion les forces militaires qui se sont révélées parfaitement opérationnelles, de part et d’autre de la frontière, dès le début de la crise. C’est rageant mais il est fort possible que les Russes aient profité de la liesse générale pour glisser au nez et à la barbe de tout le monde quelques spetznaz – troupes paramilitaires russes -en Crimée. Pendant que la France réalisait son triplée historique en ski-cross, d’autres s’activaient dans l’ombre à faire tomber d’autres records de vitesse. Quand on pense qu’en janvier dernier, les Etats-Unis proposaient encore de bon cœur à leur nouvel allié de lui prêter un ou deux navires de guerre pour assurer la sécurité en Mer noire. Qu’elle semblait loin la guerre froide alors.

Si l’on s’intéresse d’ailleurs à la manière de procéder, on remarquera d’ailleurs que le surgissement soudain des fameux « soldats sans insignes » est une vieille technique employée par le KGB à chaque fois qu’il a été nécessaire de procéder à une opération de « normalisation » et de faire rentrer un pays frère dans le rang selon les bons principes de la doctrine Brejnev. On trouve notamment des descriptions tout à fait intéressantes de ces manœuvres de subversion, voire de coup d’Etat éclair, dans les fameux dossiers afghans qui, bien avant Bradley Manning et Edward Snowden, avaient permis à l’ex-agent du KGB, Vassili Mitrokhine, de provoquer un peu de remue-ménage dans le monde des services de renseignements[1. The Mitrokhine Archiv. The KGB in Europe and The West, Paris, Fayard,‎ 2000.]  Mitrokhine décrit la manière dont les agents du KGB ou les Forces Spéciales s’infiltraient préventivement dans un pays et recrutaient sur place très rapidement quelques supplétifs motivés pour former au moment idéal des forces « pro-soviétiques » et des manifestants qui interviennent au moment opportun ainsi que des renforts de troupes impossibles à identifier. Evidemment, ce genre de pratique est réprouvée par la convention de Genève but business is business.

La nouvelle « guerre froide » aujourd’hui déclenchée par Vladimir Poutine met au plus mal la cohérence diplomatique des occidentaux. En dépit des déclarations très matamoresques de John Kerry, les Etats-Unis semblent adopter une position plutôt attentiste derrière laquelle on croit discerner un certain embarras. Dans le cadre de l’adhésion de l’Ukraine au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP),  la Russie, les États-Unis et la Grande-Bretagne n’ont-ils pas signé, le 5 décembre 1994, plusieurs protocoles, appelés « mémorandum de Budapest », qui garantissaient l’intégrité du pays dans les termes suivants : « La Fédération de Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis réaffirment leur obligation de s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance de l’Ukraine, et qu’aucune de leurs armes ne sera jamais utilisée contre l’Ukraine, sauf en cas de légitime défense ou en conformité avec la charte des Nations unies. » Tout va bien puisque les soldats présents en Crimée sont des effectifs « pro-russes ». Tant que personnes ne les reconnaît effectivement comme des militaires russes, l’honneur est sauf. Vladimir Poutine n’a plus qu’à attendre un éventuel référendum sur l’autodétermination de la région de Crimée qui ne contreviendra pas aux traités internationaux et fera rentrer la Crimée dans son froid giron.

Quant à l’Ukraine, si le FMI peut pour le moment voler à son secours, qui peut dire si les Européens accepteront de lui venir en aide après avoir refusé cette aide pendant des mois à la Grèce, pourtant pays membre ? L’Allemagne a semble-t-il déjà marqué sa préférence en accueillant avec beaucoup de générosité l’ancienne dirigeante Ioula Timochenko, pas si injustement accusée de corruption, pour lui permettre de se soigner sur son territoire. Il faut dire qu’au contraire de François Hollande qui s’est montré parfaitement inexistant jusque-là, Angela Merkel a occupé le front diplomatique très tôt pour proposer une médiation à Vladimir Poutine. Le retour de la guerre froide, ce n’est pas forcément une mauvaise affaire pour tout le monde…

*Photo : Sergei Grits/AP/SIPA. AP21534858_000059.

Corée du nord : L’entrouverture malgré Kim?

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Des études en Suisse pas si lointaines – Kim Jong-un avait 28 ans lorsqu’il succéda à son père, en 2011 –, une belle épouse avec laquelle il s’affichait, sa présence à un spectacle de variétés où apparaissaient Mickey et Donald : non, ce garçon ne pouvait être bien méchant.

En réalité, ces personnages de bande dessinée venus tout droit d’Amérique ne prouvaient pas que la Corée du Nord s’ouvrait à l’Occident, mais plutôt que Kim Jong-un était le chef incontesté du pays et qu’il ne verrait pas, lui, sa carrière mise en cause pour des futilités comme son frère aîné, écarté du pouvoir pour s’être fait bêtement reconnaître, quelque temps avant, à Tokyo où il comptait justement visiter Disneyland. Pourquoi alors se priver d’un pied de nez à ce frère qui, d’ailleurs, entre deux soirées dans les casinos de Macao, se moque ouvertement de la direction nord-coréenne ?[access capability= »lire_inedits »]

Le jeune espoir, en même temps qu’il manifestait son sens aigu de la famille en faisant bientôt exécuter un oncle, dont la lignée familiale n’était pas aussi brillante que celle de sa femme, soeur de Kim Jong-il, s’avérait un fidèle continuateur d’une tradition déjà ancienne, notamment illustrée par le coup de piolet enfoncé dans le crâne de Trotski sur ordre de Staline, ou les humiliations et l’enfermement de Liu Shaoqi par Mao. La Corée du Nord est issue du monde communiste et en a gardé les traits les plus significatifs : les purges, par exemple.

Au cas où nous l’aurions déjà oubliée, l’incroyable escalade de menaces proférées, au printemps 2013, par le petit prince récemment promu contre les États voisins, les bases américaines, le territoire même des États-Unis, nous rappelle – tout comme la récente exécution de son oncle, faux régent respecté et vraie scorie de la société, nous dit-on à Pyongyang – la violence endémique de l’État nord-coréen.

On peut même parler de barbarie. En novembre 2013, à Wusan, un port de la côte ouest de la Corée du Nord, dans un stade plein comme un oeuf, 80 et quelques personnes ont été publiquement exécutées. Leurs crimes ? La police avait trouvé sur elles ou dans leur appartement des DVD, des CD, des clefs USB contenant des images venues de Chine et de Corée du Sud. Violent, barbare, l’État n’est pas insensé pour autant. Il sait que les échos du monde extérieur, qui circulent de plus en plus sous le manteau en Corée du Nord, représentent un grand danger : celui de voir la population cesser de croire à la propagande officielle et d’adhérer au salmigondis communisto-nationaliste, l’idéologie du « juche[1. « Juche » ou « djoutché » : mot coréen qui renvoie à l’idée d’identité, de souveraineté, voire d’autosuffisance. Cette idéologie du « juche », imposée du temps de Kim Il-sung, au milieu des années 1970, allie le communisme et la mystique nationaliste dont le leader incarne la synthèse. Les autorités de Pyongyang ont fait de 1912, année de la naissance de Kim Il-sung, premier dirigeant de l’État, le début de « l’ère du juche ». Nous sommes donc en l’an 102 de cette heureuse ère nouvelle…]» qui a remplacé le marxisme-léninisme. L’unité idéologique vaut bien quelques exécutions…

La fermeture des frontières, une presse écrite aux mains du Parti unique, des postes de radio bloqués sur les seules stations autorisées, des gamins chantant dès leur plus jeune âge des éloges dithyrambiques du « Leader », 35 000 statues des Kim, père et fils : tout cela visait à convaincre une population captive qu’elle était au paradis et que le monde entier lui enviait ses magnifiques dirigeants. Mais aujourd’hui, les murs de la prison se fissurent. On peut comparer, et la comparaison est rarement à l’avantage de la Corée du Nord.

Pour comprendre cette timide « entrouverture », il faut remonter à la fin des années 1990. Un phénomène inouï advint alors en Corée du Nord : sans guerre, sans campagne délirante lancée par l’un de ses dirigeants – dans le genre du « Grand Bond en avant » en Chine, en 1962 –, le pays s’enfonça lentement mais sûrement dans la pire famine de la fin du xxe siècle. Elle provoqua au moins 500 000 morts, et peut-être bien plus. Malgré les efforts du Programme alimentaire mondial de l’ONU, malgré l’aide des « impérialistes » et de leurs « valets » de Séoul, les autorités furent dépassées. Le système de distribution rationnée de la nourriture s’effondra. Il ne restait plus à la population qu’à compter sur elle-même pour survivre.

C’est ce qu’elle fit, passant en contrebande vers la Chine des antiquités, des pièces de métal retirées des usines (la moitié ne fonctionnant plus, la chose était facile), des herbes médicinales, des vêtements coupés et cousus à la maison et bien d’autres choses encore. On vendait aussi sa force de travail, et on revenait après quelques mois avec de l’argent chinois (largement accepté en Corée du Nord depuis) ou du riz pour nourrir sa famille – et aussi avec des souvenirs éblouis sur le niveau de vie et même la liberté dont jouissait la Chine.

On cultivait aussi des légumes en douce, en dehors des fermes collectives, et malgré la pauvreté des sols et l’absence de moyens techniques, on en vint rapidement à produire de quoi alimenter des réseaux souterrains vers la Chine ou des vendeurs sur les marchés qui surgissaient ici ou là dans les villes coréennes. Sans doute, tout cela était illégal. Une couturière à domicile, un vendeur sur un marché non autorisé, a fortiori un contrebandier, risquaient gros. Mais la vie était dure aussi pour les policiers, les soldats ou les contrôleurs dans les trains. Aussi acceptaient-ils de fermer les yeux moyennant bakchich.

Les années ont passé. Les trafics ont continué. Ils se sont même amplifiés. Le petit capital amassé peut aujourd’hui servir à ouvrir un restaurant – officiellement d’État, bien sûr, en fait une entreprise privée – une société d’import-export de tissus ou de transport, voire d’extraction de minerais. Que font les fonctionnaires de l’État ? Rien, bien souvent : ils continuent de fermer les yeux tout en prélevant leur dîme au passage – et tout le monde est content. Le socialisme nord-coréen est préservé. La croissance reprend, faiblement, mais elle reprend. L’État touche finalement bien plus que ce qu’il toucherait si le système était respecté car la production et les bénéfices à ponctionner seraient moindres. Petit à petit, une élite « économique » s’est constituée, qui verrait d’un bon oeil l’abolition de la planification et de la collectivisation ainsi que l’officialisation du statut privé des entreprises qu’elle dirige de facto.

 L’avenir du pays n’est plus aux seules mains de l’État. La population n’est plus ce qu’elle était. Sa foi dans ses dirigeants et leur idéologie s’est beaucoup érodée. Même la peur a un peu reculé. Être appréhendé lors d’une tentative de franchissement de la frontière ne conduit plus en général à la mort ni au camp pour des années. Et si 85 malheureux ont payé cher, devant une foule invitée à crier sa haine, le regard qu’ils ont jeté sur la vie qu’on mène ailleurs, de nombreux témoignages révèlent que des gens se sont tirés de bien mauvais draps grâce à un cadeau glissé dans la main d’un agent de la Sécurité, lors d’un contrôle à domicile, par exemple.

Cependant, l’élite économique a de quoi être partagée sur l’ouverture qu’elle appelle de ses voeux. Qu’aurait-elle à gagner si – comme c’est probable en cas d’effondrement du Nord – la Corée du Sud organisait l’unité de la péninsule sous son égide ? Les patrons marginaux et mal armés du Nord pourraient-ils alors résister à la concurrence d’entreprises modernes et dynamiques ? Un autre facteur joue contre les perspectives de changement : la Chine veut bien d’une stabilisation de la péninsule coréenne, mais pas d’un effondrement du Nord, car elle ne tient guère à voir une Corée réunifiée et pro-américaine à ses frontières.

Les dirigeants actuels de la Corée du Nord restent partisans du statu quo qu’ils peuvent imposer grâce à un appareil de contrôle, de surveillance et de répression de premier ordre. Doté de moyens modernes – informatiques notamment – pourvoyeur de camps et de prisons (le nombre des premiers a baissé, mais celui des prisons a beaucoup augmenté), cet appareil répressif reste redoutable face à une population encore très dispersée, très atomisée par soixante ans de régime totalitaire. Il est capable de rappeler brutalement, comme il l’a fait à Wusan, qu’il tient encore les rênes. Ne rêvons pas : l’effondrement du régime nord-coréen n’est pas pour demain…[/access]

* Photo: Yonhap News/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31272588_000001

 

Pologne : Un passé qui ne passe pas

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Ida, qui vient de sortir sur les écrans, a été couronné au London Film Festival 2013. Pawel Pawlikowski,  réalisateur d’origine polonaise qui vit entre Londres et Paris, réalise avec Ida son premier long métrage sur sa terre natale qu’il a quittée en 1971. Ayant glané de nombreux prix en tant que documentariste, il s’est signalé par ses précédents longs métrages, Transit Palace/Last Resort (1998), My Summer of Love (2004), La Femme du Ve (2011), qui ont révélé au grand public des actrices jusque-là inconnues. Le teint translucide, le regard immobile dans un visage triangulaire, fossette au menton, Agata Trzebuchowska, qui interprète le rôle principal d‘Ida, donne une grâce émouvante à ce voyage sinistre dans la Pologne transie et misérable de 1962, avec ses plaines glacées et ses murs lézardés. Et son silence de mort.

Tourné dans un cadrage presque carré, Ida est une symphonie de gris sur le mutisme d’une génération au lendemain de la guerre et sur les crimes dont la Pologne a été le théâtre, confondant dans un même silence toutes les atrocités, celles de la guerre et celles du communisme. Certes, c’est un film sur le passé de la Pologne mais qui passe pratiquement sous silence l’antisémitisme polonais traditionnel, largement entretenu par l’Eglise comme chacun sait, dont le prestige paraît intact en ces années soixante. Or les deux personnages principaux sont juifs : Ida, une jeune novice de 18 ans, et sa tante Wanda la Rouge, redoutable procureur des sombres années staliniennes, dont le réalisme cynique illustre toute une époque. L’ange et le démon, les deux faces d’une même pièce. Autant dire qu’elles n’ont rien de juif à part la naissance et leur famille assassinée. Ce sont donc deux femmes qui nient ou ignorent leur identité et qui symbolisent, malgré tout, la population juive polonaise martyrisée par les Allemands et les Polonais (jusqu’en juillet 1946, le pogrom de Kielce).

Sœur Anna est une orpheline élevée au couvent. Quelques jours avant qu’elle ne prononce ses vœux, la mère supérieure intime à la jeune fille de rendre visite à sa tante Wanda, dont elle ignorait l’existence : « C’est ta seule famille. » Anna découvre alors Wanda (Agata Kulesza), ancien procureur communiste déchu, un personnage odieux qui connaît tous les secrets et sait faire parler les menteurs. Vodka, clopes et aventures sans lendemain, Wanda révèle à sa nièce sa véritable identité : « Ton vrai nom est Ida Lebenstein. Les sœurs ne te l’ont jamais dit ? Tu es donc une nonne juive ! »

Wanda décide d’accompagner la jeune fille qui veut dire une prière sur la tombe de ses parents assassinés dans les bois, derrière leur village. Pas si simple. Il n’y a pas de tombe et le voyage sera long avant qu’elles puissent enfouir les restes de leurs proches dans un cimetière juif visiblement à l’abandon. Face à l’horreur, Ida reprend le chemin du couvent, et on comprend sans peine qu’elle ne donne pas cher des plaisirs d’ici-bas. Désormais rattrapée par son terrible secret, Wanda s’effondre. Elle serre sa nièce dans ses bras avant de la déposer devant son couvent, son refuge : « Ta mère aurait aimé ce que tu es devenue. »

Étrange réflexion. C’est oublier un peu vite le comportement du Vatican après la guerre. En effet, l’histoire d’Ida paraît s’inspirer des nombreux témoignages sur les enfants cachés dans des institutions catholiques polonaises ou chez des particuliers par leurs parents ou des associations. Il est impossible d’en évaluer le nombre et de savoir combien ont survécu. Dans certains cas, l’Eglise a refusé de les rendre aux familles ou prétendait qu’ils étaient morts ou avaient disparu. Le refus était d’autant plus ferme si les enfants avaient été baptisés (on se souvient de l’affaire Finaly en France). Après leur avoir sauvé la vie, l’Eglise entendait sauver leur âme. Kidnapping, dirait-on aujourd’hui.

Loin de faire un film sur la mauvaise conscience de la Pologne des années soixante, Pawel Pawlikowski parle de l’impossible oubli, de la mémoire têtue, et de la mesquinerie humaine : la vengeance, la peur, la faim. Et des effets pervers d’une idéologie athée qui a dépouillé la commissaire au peuple de tout sentiment d’humanité, et de toute espérance de pardon et de rachat. Wanda n’oublie pas ses crimes commis légalement au nom du peuple — mais ce qui la torture, c’est la mort de son enfant assassiné. L’assassin qui se livre à un marchandage minable (« je vous dis où sont les corps mais je garde la maison »), souhaite seulement qu’on fiche la paix à son père agonisant. Et finalement, le film renvoie dos à dos les assassins des Juifs pendant la guerre et ceux qui ont trempé après la guerre dans les crimes staliniens.

« Les Juifs ont profité du communisme, » claironne-t-on dans certains milieux. Il y a eu des communistes parmi eux, certes, comme le rappelle Pawel Pawlikowski, car le communisme leur octroyait enfin les mêmes libertés qu’aux autres citoyens. Mais au regard du petit nombre de survivants juifs polonais après la guerre, la présence de ce procureur aux mains sanglantes paraît lourde de sens. Encore une fois, ce choix permet de renvoyer dos à dos victimes et bourreaux — thème aujourd’hui très en vogue quand il s’agit des Juifs.

Un euro trop fort dans une Europe trop faible

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L’année européenne 2014 a commencé par une controverse entre deux de nos seigneurs, Manuel Barroso et Mario Draghi. Au premier, qui avait  proclamé que la crise de la zone euro appartenait au passé, le second a rétorqué que la crise persistait au vu de la faible activité économique dans la zone. Il faut tenter d’élucider ce désaccord entre deux personnalités dévouées à la survie de la monnaie unique et au maintien de l’intégrité de la zone monétaire. Ce faisant, on expliquera comment l’euro a survécu. Barroso[1. Dont on omet de rappeler les responsabilités dans la conduite du Portugal avant qu’il n’accède, avec l’appui de Washington, à la présidence de la Commission européenne.][access capability= »lire_inedits »] prenait acte des conditions favorables du retour de l’Irlande sur le marché des emprunts publics. C’était la fin du bail out, la procédure de sauvetage qui avait maintenu le pays en survie grâce au concours massif – 68 milliards d’euros pour un pays de 4,5 millions d’habitants – des partenaires européens. Cette opération couronnée de succès s’était accompagnée d’une nouvelle amélioration des conditions d’emprunt de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal. Une nouvelle étape décisive semblait franchie dans le retour à la « confiance des marchés ». Cependant, si quelqu’un comprend le rôle des marchés dans les institutions européennes, c’est bien Mario Draghi, praticien formé chez Goldman Sachs[2. Mario Draghi a présidé Goldman Sachs Europe et a, à ce titre, organisé la première falsification des comptes grecs qui a permis l’entrée d’Athènes dans l’euro], et non Manuel Barroso, doctrinaire et propagandiste en chef du système européen. Il sait que la confiance est réversible – comme l’a révélé la crise de la zone euro – et que tout est suspendu à la reprise économique. Il sait par-dessus tout comment la zone euro a été maintenue, par des politiques dont il a été le grand décisionnaire.

Mario Draghi, chef du SAMU financier Quand il s’installe à la tête de la BCE, fin 2011, la situation semble sans remède. Le séisme de 2008 a révélé les écarts de capacité économique qui séparaient les pays de la zone, écarts que leur inclusion dans une monnaie unique avait eu pour effet de masquer. Les prêteurs internationaux et les agences de notation massacraient la cotation des emprunts publics et privés de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne et de l’Italie, les trois premiers ne pouvant plus emprunter, sauf à des taux prohibitifs. Tous s’en- fonçaient dans une récession profonde, assortie d’un chômage de masse. La priorité consistait à rétablir un financement minimal des États et des banques des pays en détresse en agissant à l’échelon de la Banque centrale puisque les marchés s’y refusaient. Mario Draghi s’y est employé suivant deux méthodes complémentaires. Il a d’abord, en deux adjudications, fin décembre 2011 et fin février 2012, octroyé 1000 milliards d’argent frais et quasiment gratuit aux banques de la zone, les banques des pays en détresse étant approvisionnées de la façon la plus massive[3. Quelque 400 banques sont venues aux guichets de Francfort.] . Chacun a relevé l’importance sans précédent de cette mesure. Mais la durée du crédit était, elle aussi, sans précédent. Trois ans ! Chose ignorée du profane, les banques centrales prêtent toujours à court terme : au plus quelques mois, sinon quelques semaines, quelques jours voire quelques heures. Cette pratique signifie qu’elles agissent sur la trésorerie du système de banques commerciales pour leur permettre de jouer leur rôle de financeurs de la sphère productive, mais en les contraignant en permanence à rechercher les bons emprunteurs et les bonnes affaires. Ce délai hors normes a été choisi par Mario Draghi sur la base d’un diagnostic simple et décisif : il faudra à peu près trois ans pour qu’apparaisse une vraie reprise en zone euro, avec le concours d’une Amérique convalescente et de pays émergents poursuivant leur rattrapage historique. Alors, les banques mises en difficulté par la défaillance d’in- nombrables emprunteurs pourront rentrer dans les fonds qu’elles ont prêtés, tandis qu’un climat de confiance s’établira, chez les consommateurs et les chefs d’entreprise, qui stimulera la demande globale. Mais le président de la BCE a aussi pris des mesures qui ont échappé à l’attention de nos distingués économistes. Il a certes racheté quelques centaines de milliards d’euros des dettes dont le marché ne voulait plus. Mais là n’est pas l’essentiel. Au-delà de l’opération massive de la fin 2011 et du début 2012, il a prodigué de nouveaux fonds aux banques des pays du Sud à l’occasion des adjudications hebdomadaires de la BCE. Autant la procédure est normale, voire banale, autant l’affectation de ces sommes s’écarte de la normalité. Mario Draghi s’est entendu avec les banquiers du Sud, spécialement les Italiens et les Espagnols, pour qu’ils souscrivent les emprunts nouveaux de leurs Trésors publics avec l’argent qu’il leur apportait. Il a ainsi organisé ainsi une décrue progressive des taux exigés par les États, donnant l’illusion d’une confiance apparente des « marchés » représentés en l’occurrence par Unicredit, Banco Popular, et leurs homologues d’Italie et d’Espagne ! Le joueur Draghi a gagné son premier pari, financier : celui d’empêcher la faillite des plus grands pays du Sud. Reste à savoir s’il gagnera son second pari, économique, celui de la reprise de l’activité et de l’emploi. Deux facteurs vont en décider.

La déflation des salaires au risque de la déflation des prix Les médias commis au réarmement moral des Européens ébranlés par la crise de la zone euro annoncent le redressement des pays les plus concernés, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne, voire l’Italie, mais pas encore la Grèce. Le chômage amorce un repli, de premiers signes de croissance se font jour. Et, par- dessus tout, ces pays rétablissent leurs comptes extérieurs. L’Irlande réconforte surtout par la baisse du chômage depuis plus d’un an, l’Espagne suscite l’admiration par le rétablissement de son commerce extérieur, alors qu’elle affichait, au plus haut de son boom économique, un déficit de 9 % du PIB (soit 180 milliards d’euros à l’échelon d’un pays comme la France).  Manquent cependant, dans ce tableau relativement encourageant, des éléments déterminants pour conclure à une amélioration d’ensemble.  Le premier concerne l’évolution du chômage. Les chiffres moins défavorables dissimulent ce fait qui atteste du fiasco en profondeur de l’expérience : les Grecs, les Irlandais, les Portugais, les Espagnols et même les Italiens émigrent. En 2012, seule année pour laquelle nous disposons de chiffres, 206 000 résidents espagnols, 120 000 portugais, 75 000 irlandais auraient quitté les pays où ils vivaient et, le plus souvent, travaillaient. Pour la France, cela correspondrait respectivement à 280 000, 700 000 et 1 million de départs. Gageons que le mouvement s’est poursuivi en 2013. Les pays du Sud accomplissent, à la faveur de la crise, un grand bond en arrière qui les fait renouer avec leur tradition d’émigration du XIXe siècle et du début du XXe.  Le deuxième a trait à la baisse des salaires. La déflation salariale a été le principal vecteur du rétablissement des comptes extérieurs. Elle a fait s’effondrer la consommation et, conjuguée à l’affaissement de l’investissement des entreprises, réduit la demande globale de biens d’importation. En même temps, elle a redonné aux entreprises la compétitivité en termes de prix qu’on leur a interdit de retrouver par la voie de la dévaluation monétaire. Les dévots du néolibéralisme s’en réjouissent, omettant de poser la question corollaire : comment repartira la consommation ? Car il est exclu que les baisses de salaires, allant de 12 % en Espagne à 25 % en Grèce, puissent laisser place à des augmentations dans l’avenir immédiat.

Le troisième est représenté par la situation des finances publiques. À l’exception de l’Italie, tous les pays du Sud subissent encore un déficit important qui gonfle mécaniquement le montant de leur dette[4. Hors zone euro, l’Angleterre vient de terminer son exercice budgétaire avec un déficit de près de 7 % du PIB.]. Et à moins que la reprise économique dépasse toutes les attentes, on ne voit guère de perspective de rééquilibrage. À ce stade, les deux points clés sont les évolutions futures des investissements des entreprises et des prix à la consommation. Il conviendrait que les entreprises s’équipent, qu’elles dépensent en recherche et en formation pour donner à la compétitivité des bases plus fermes que celles procurées par le massacre des salaires. Et il conviendrait que les prix ne baissent pas, dans le sillage de la déflation salariale. Pourquoi ? La déflation des prix pèse à la fois sur la profitabilité des entreprises et sur les comptes publics. La première s’amoindrit quand le chiffre d’affaires est comprimé par de faibles prix de vente, alors qu’il faut amortir les dépenses d’équipement antérieures et payer les intérêts dus. Les comptes publics, qui subissent une réduction mécanique des recettes de TVA et de l’impôt acquitté sur les bénéfices, sont sous l’objet d’une nouvelle menace : la remontée mécanique du montant de la dette publique et des intérêts dus dans le sillage de la déflation des prix. L’année 2014 sera décisive, dans un sens ou dans un autre, selon que la déflation salariale s’accompagnera ou non de la déflation des prix.

C’est le facteur le plus discret et le moins évoqué par les commentateurs. Entre 2000 et 2013, le Français a continué de consommer de façon presque régulière, y compris durant la période critique de crise. Il consomme aujourd’hui un quart de plus qu’à l’orée du nouveau siècle. Et il est le seul en Europe. Cette autre exception française est un phénomène multifactoriel : maintien des salaires à tout le moins, distribution sociale la plus généreuse du monde, taux de fécondité important et, sans doute, refus d’admettre que les temps ont changé et illusion que les séismes américain et européen vont être surmontés sans dommages irréversibles pour notre système national.

Quoi qu’il en soit, la consommation française contraste avec celle des autres grands pays de la zone : stagnation en Allemagne, baisse profonde en Italie, effondrement en Espagne à partir de 2007 après l’éclatement de la bulle locale. Et, de ce fait, elle a constitué le cran d’arrêt à l’extension de la spirale récessive au sein de la zone euro. Si pour une raison quel- conque – compression de la dépense sociale, pourtant prohibitive, réduction des salaires privés pour aligner notre compétitivité en termes de coût du travail, accentuation de l’épargne de précaution –, cette consommation s’était affaissée, l’activité de la zone euro aurait poursuivi sa chute au lieu de connaître une stabilisation[5. Nous tenons là aussi une part de l’explication du creusement du déficit commercial depuis 2003, dernier exercice équilibré de nos échanges].La grande menace. Il reste cependant difficile de croire à la renaissance économique, sociale et financière du système euro, quand bien même nous échapperions à la déflation et à une récidive de la crise du crédit, pour une raison qui devrait s’imposer à chacun. La monnaie unique est la monnaie la plus surévaluée au monde depuis que le franc suisse a été stabilisé et que le yen japonais a subi une dévaluation de l’ordre de 30 %. Lorsque l’euro frise la parité de 1,4 dollar, même les entreprises allemandes cessent de gagner de l’argent par leurs exportations en zone dollar. Que dire de leurs homologues de la zone monétaire, handicapées par cette surévaluation qui se maintient en dépit du bon sens. Comment se fait-il que l’euro soit à ce point surcoté alors que la zone reste dans un état de marasme ? Il n’y guère d’autre explication que le pari fait par les marchés financiers sur une germanisation de la zone. Soit à partir de l’hypothèse que le modèle allemand sera recopié au-delà des frontières de la République fédérale, soit à partir de celle d’une mutualisation des dettes publiques européennes sous sa garantie. Leur improbabilité n’empêche pas les marchés de continuer à les nourrir. Il faudrait, quoi qu’il en soit, une action délibérée de la BCE, analogue à celles conduites par ses homologues de Suisse et du Japon, pour ramener la monnaie unique vers une parité moins handicapante, de l’ordre de 1 euro pour 1,1 dollar. Il faut donc se demander pourquoi Mario Draghi, si zélé et si inventif pour sauver le crédit des économies de la zone, n’agit pas sur la parité monétaire. À Bruxelles comme à Francfort, on connaît la réponse. Angela Merkel a interdit au président de la BCE de mener une action correctrice sur le marché des changes. Dès lors, une autre question se pose. Que cherche Angela Merkel, que cherche la nouvelle Allemagne qui trône en majesté au sommet de l’édifice branlant de la zone euro ?[/access]

*Photo: Michael Probst/AP/SIPA.AP21519716_000001

Nougaro, dix ans déjà…

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Disparu le 4 mars 2004, le géant rose de Toulouse continue d’enchanter ses fans. Et ils sont chaque jour plus nombreux car il suffit d’avoir entendu une seule fois dans sa vie, le brésilien d’Arcole, le Don Quichotte des Skylines, le petit taureau agile matraquer les mots pour être à jamais conquis. La langue française explosait dans sa bouche. Il la triturait pour en extraire cette pulpe sanguine, ce swing entêtant, cette prose phosphorescente. Ecouter Nougaro, c’est retrouver ce compagnon de désespoir. De la pointe de son Bic, il noircissait nos nuits blanches. Vous n’oublierez pas de sitôt son écho féérique. Car ce pourfendeur d’humeurs, bête de scène, incarnait la Grande chanson française. Percussion du texte, tempo obsédant, recomposition des mots. La phrase de Nougaro se nourrissait d’elle-même. Elle filait sur les rives du Canal du Midi.

Elle était riche, nostalgique, vibrante, addictive. Il mettait KO son public, victime consentante. Il boxait le Littré, il cognait le Larousse, il secouait Le Petit Robert avec gourmandise. Faire sonner le français, le déhancher, lui inoculer cette note jazz et cette frénésie samba était un exploit que peu de chanteurs français ont réussi depuis. Ne parlons pas ici de la nouvelle scène qui à l’indigence des textes ajoute l’incurie musicale. Nougaro surclassait, tabassait ces faussaires. Dire que certains osent encore monter sur scène, on conseille à ces inconscients qui encombrent la bande FM de réécouter ou revoir Nougaro. Ne serait-ce que pour la leçon de diction, la présence théâtrale et cet art de la narration hérité de la chanson de geste.

Pour les dix ans de sa disparition, ce jongleur téméraire a droit à de nombreux témoignages d’amour, celui de son épouse, de sa fille, mais également celui de Christian Laborde, castagneur en chef, magnifique poète d’Oc et d’or. Laborde, frère d’esprit de Nougaro nous fait découvrir le parcours de l’artiste dans une déambulation jubilatoire. Tu verras, tu verras, ce Nougaro faisait chanter le français.

À lire, à entendre…

Claude Nougaro : le parcours du cœur battant  par Christian Laborde – Hors Collection

Claude Nougaro par Hélène Nougaro – Flammarion

J’entends encore l’écho de la voix de papaTémoignage de Théa Nougaro – Flammarion

Claude Nougaro : les mots de la vie par Marc Lemonier – City Editions

« L’amour sorcier » – coffret de 29 CD – Edition limitée – Mercury Records

 

De quelle droite suis-je le nom?

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Je suis de droite car je crois à l’unité, à la clarté et au préjugé. L’esprit critique me hérisse, le constructivisme me débecte, la prétention à être un adulte face à Dieu me donne des envies de bûcher. Par tempérament (et quand on est de droite, on est plus sensible au tempérament qu’à la raison), je préfère la table ronde à la table rase, l’abnégation à la révolte, l’ordre injuste au désordre encore plus injuste. J’accepte volontiers le devenir des choses et des êtres mais à la condition sine qua non que l’on n’abolisse jamais l’être. Je suis de droite parce que je pars de l’être et non du devoir ou du vouloir-être. Le seul vouloir qui vaille est le vouloir-vivre. Dieu nous l’a donné en même temps qu’il nous a donné la possibilité de le maîtriser. Dans l’Ancien Testament, Dieu nous donne la vie (avec la cruauté et le plaisir qui vont avec), dans le Nouveau, il nous donne l’amour (avec le pardon, la consolation et le salut qui vont avec). Je suis de droite parce que je préfère le moi à la collectivité mais que je ne prends pas la collectivité pour  moi.

Je suis de droite parce rien ne me paraît plus abjecte que l’ipséité, cette volonté prométhéenne de se construire de soi-même par soi-même– c’est-à-dire à partir de rien. Je suis de droite parce que je raisonne toujours à partir du déjà-là, du passé, de l’inné. Je suis de droite parce que je suis empiriste plus qu’idéaliste. Je peux adhérer au progrès, quoique de manière conjoncturelle, mais je refuse cette croyance contemporaine qui consiste à vouloir liquider le négatif. Le négatif, c’est ce qui permet de vivre et de penser – et accessoirement d’être heureux. Le bonheur consiste à accepter les limites du réel. Et si l’imagination est, comme l’orgasme, un don de Dieu, il ne faut pas prendre son slip pour une tasse à café comme aurait dit Pierre Dac. Dans mon système de valeurs, Prométhée mérite qu’on lui arrache son foie tous les jours et Ulysse est admirable de vouloir rentrer chez lui (et d’y massacrer tous les prétendants étrangers.) Et cela n’est en rien incompatible avec la réconciliation goethéenne de Dieu et du diable – sous condition évidemment que le diable fasse allégeance à Dieu comme la gauche devrait faire allégeance à la droite.

Car, encore une fois, la pensée de droite (ou « réactionnaire », ou « classique », ou « orthodoxe », comme on voudra) ne consiste pas à opposer les dogmes de la vraie religion à la raison, comme s’acharne à le faire la pensée de gauche, mais bien à les accorder. Je suis de droite bonaldienne parce ce que je crois qu’il y a un accord de toute éternité entre les dogmes de la religion et ceux de la raison – et une analogie en toutes choses, intelligibles, sensibles et organiques. Je suis de droite cratylienne car je ne crois pas au métalangage : les mots sont les choses, signifient les choses et non pas ce qu’on veut qu’elles signifient, comme le dit Humpty Dumpty dans Alice, et cité par ce sophiste classieux de Deleuze. Je suis de droite maistrienne parce que la révolution, autre que chrétienne, me semble le mal absolu. Je suis de droite libérale mais libéral modéré et ordonné, façon Pompidou, avec un bon frein colbertiste. Je suis de droite parce que je préfère la lumière des siècles au Siècle des Lumières. Je suis de droite parce que je considère que vont ensemble les Riches heures du duc de Berry, L’Angélus de Millet et L’Origine du monde de Courbet –  soient le soleil, le clocher et ces « moiteurs éternelles » dont parlait Muray. Je suis de droite solaire parce que la photosynthèse me semble être le premier et le dernier mot de la politique réelle, sinon de la vie. La seule politique qui vaille est celle qui entérine la coutume, coupe les branches mortes s’il y en a, nourrit et éclaire les vivantes.

La seule science qui vaille, d’ailleurs plus vitaliste que mécaniste, plus biologique que moléculaire, est celle qui s’agenouille d’abord et avant tout devant la rose sans pourquoi. La seule attitude morale qui vaille est celle qui consiste à ne pas  s’arracher de son histoire par volontarisme dégénéré.  On ne s’arrache pas à l’histoire pas plus que l’on ne s’arrache à son sexe. L’enracinement et la différence sexuelle sont les deux mamelles de la vraie humanité, car contrairement à ce que dit la théorie du genre, ma bête noire, autant que les handicapés qui prétendent qu’elle n’existe pas, on est homme et femme avant d’être être humain. On est de la terre, et de sa terre, avant d’être du monde ou de la planète mars.

Même si évidemment, les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, contrairement aux schtroumpfs anorexiques qui viennent de Pandora. « Ciel et terre », « Soleil et lune », « or et argent », « jour et nuit », « yang et ying », « air et terre », « feu et eau », « divinités célestes ou lumineuses et divinités chtoniennes ou nocturnes », « cru et cuit », « chasse et cueillette », « viande et végétal », « droite et gauche », « carré et rond »,  « ligne droite et ligne courbe », « saillant et creux », « dur et souple »,  « intensité et durée », «forme et matière », « transmission et incarnation », « abstrait et concret », « conceptuel et charnel », « activité et passivité », « public et privé », « politique et économie »,  « orientation spatiale et orientation temporelle », « présent comme rappel du passé et présent comme promesse du futur », « culture et nature », « objectivité et subjectivité », « raison et émotion », « pouvoir et puissance », « théorie et pratique », « domination et médiation »,  « conflit et dialogue », « autorité et conciliation », « classicisme et romantisme », « dispersion et sélection », « institution et coutume », « action et parole », « relation aux objets et relation aux êtres », extérieur et intérieur », « extension et concentration », «  transcendance et immanence », « faire devenir et laisser être », « lois et mœurs », « maîtrise et communication », « continu et discontinu », « unité et multiplicité », etc, etc,  sont autant de façons, et comme le rappelle Alain de Benoist, de dire « HOMME ET FEMME » (sinon « mort et vie », ça, c’est de moi.)

Les complications et les inversions existent et elles sont (presque) toutes bandantes. Il faut les reconnaître, les assumer,  les aimer, les vivre, mais ne surtout pas les institutionnaliser. Si la théorie du genre n’était qu’une esthétique, j’en serais avec joie. Le problème est qu’elle se veut une éthique – donc, lance-flammes. On peut dire d’un homme qu’il est féminin et d’une femme qu’elle est masculine à la condition qu’on reconnaisse que « féminin » vient de femme et que « masculin » vient d’homme. Parce que le corps est notre destin, le sol notre salut, la liberté la possibilité accordée par Dieu de comprendre notre nécessité. On ne dit pas « je pense » comme Descartes mais « ça pense en moi » comme Schopenhauer, Nietzsche, Lacan ou Deleuze. Quoiqu’il faut bien se garder de penser avec ce dernier, esprit aussi brillant que boiteux, cette aberration totale que fut « le corps sans organes ». Le corps sans organes, ça n’existe pas. C’est une contradiction comme une roue carrée ou deux plus deux qui feraient cinq. Sur ce point, Deleuze trahit odieusement Nietzsche et son sens de la terre, et en a pour quelques siècles de purgatoire. Je suis de droite parce que je suis plein d’indulgence pour les boiteux mais plein de férocité pour les esprits boiteux. Je suis de droite enfin parce que je ne suis pas idéologique et parce qu’il n’y a pas d’idéologie de droite.

Celui qui ne like pas ce statut est désormais mon ennemi.

 

*Image : Charles Baudelaire (wikicommons).

Bethlehem sans enfants du Bon Dieu

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Si votre religion est faite sur les causes et les responsabilités dans l’interminable conflit israélo-palestinien, et qu’il vous serait pénible, voire insupportable, de voir vaciller vos convictions, n’allez pas voir Bethlehem, le film écrit et réalisé par Yuval Adler, avec la collaboration, pour le scénario, du journaliste arabe israélien Ali Waked.

Bethlehem, localité palestinienne à un jet de pierre de Jérusalem, sert de titre et de décor à un film haletant, centré sur les rapports intenses, complexes et ambigus entre Razi, un agent du Shabak, la sécurité militaire israélienne, et son informateur Sanfur, un adolescent palestinien entraîné malgré lui dans le cycle tragique de la terreur et  de la contre-terreur pendant la seconde Intifada.

Sanfur, en arabe, est la dénomination des Schtroumpfs, les petits hommes bleus créés par le dessinateur belge Peyo, un sobriquet qui le place dans le monde incertain entre l’enfance et l’âge adulte. En temps de paix, il occuperait tranquillement la place assignée à l’espiègle benjamin des familles nombreuses,  couvé par ses parents et choyé par ses aînés.

Il a été recruté par les services israéliens, car son frère est l’un des dirigeant de la brigade des martyrs d’Al-Aqsa, la branche du Fatah en charge de perpétrer des attentats suicides en Israël. Ce n’est pourtant pas un traître ordinaire, agissant par vengeance ou par vénalité. On apprendra, au cours du film, la raison de son entrée en collaboration avec l’ennemi sioniste, élément supplémentaire de la tragédie, que l’on s’en voudrait de révéler au futur spectateur, pour ne pas gâcher le suspens. Razi, son agent traitant depuis plus de deux ans, a fini par entretenir des rapports quasi-paternels avec lui, au grand dam de son chef qui le met en garde contre l’irruption des sentiments dans le travail : «  Quand une pute commence à jouir, il y a quelque chose qui cloche !», s’inquiète le chef, quand il se rend compte que, pour Razi, Sanfur n’est pas seulement « Esaü» nom de code de l’informateur dans l’ordinateur du Shabak, que l’on exploite sans états d’âmes.

Pour liquider Ibrahim, le frère de Sanfur organisateur d’un attentat suicide meurtrier à Jérusalem,  on met en marche la machine antiterroriste israélienne, implacable et sophistiquée, dont Razi est un rouage essentiel. En face, se trouve le nœud de vipère de la « résistance », où s’affrontent les dirigeants corrompus de l’Autorité palestinienne, les combattants de l’ombre du Fatah, et ceux du Hamas, personne ne faisant de cadeaux à personne, et allant même jusqu’à se disputer la dépouille du « martyr » pour l’annexer à son récit patriotique. C’est cette vision réaliste des opprimés officiels, fondée sur la parfaite connaissance du journaliste Ali Waked des arcanes de la société palestinienne, qui a provoqué une réaction de rejet de ce film par la quasi-totalité de la critique française, à la notable exception d’un journaliste du Monde, Frank Nouchi, dont le compte rendu plutôt élogieux du film fut immédiatement contredit par son collègue Jacques Mandelbaum, ce dernier estimant «  outrageusement négative » la vision donnée par Adler et Waked des acteurs palestiniens de la lutte armée contre Israël. Mandelbaum, qui ne passe pas pour un expert de ce conflit, appuie son exécution du film sur des considérations esthétiques (c’est, selon lui, de la mauvaise télé), pour inciter le public à la bouder. Voilà comment on maquille un parti-pris idéologique en critique prétendument objective.

Ne vous laissez pas leurrer par la cabale des dévots parisiens ! Bethlehem est un film époustouflant, dont personne ne ressort indemne, ni les Israéliens, ni les Palestiniens, ni les spectateurs.

Démocratie en petits comités

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Connaissez-vous la « conférence citoyenne » ? C’est un groupe composé d’illustres inconnus, 18 quidams nommés en toute opacité par le Comité consultatif national d’éthique. En décembre 2013, il a « assumé » l’euthanasie, rencontrant ainsi un succès médiatique bien supérieur à sa légitimité. Ses membres parlent au nom des Français, même s’ils n’ont jamais été élus. Ils sont vos « supercitoyens ». Vous connaissez certainement, en revanche, l’existence, sinon les membres, des « groupes de travail thématiques » invités par Jean-Marc Ayrault à faire des propositions pour refonder la politique de l’intégration. Ces groupes, dont la composition n’a fait l’objet d’aucun débat, comprenaient évidemment des fonctionnaires (réquisitionnés d’office), mais aussi des membres associatifs, des personnalités de la société civile, des citoyens « éclairés ». Ce sont eux qui ont pondu le rapport-choc qui ne proposait rien de moins, sous l’appellation « inclusion », que la remise en cause de deux siècles de modèle républicain.  L’euthanasie, l’intégration : ces deux bombes lâchées dans le débat public ont-elles été concoctées par un groupe parlementaire ? Non. [access capability= »lire_inedits »] Pas non plus par une inspection quelconque issue des grands corps de l’État, un Haut-Conseil ou même une « autorité administrative indépendante », invention déjà fort contestable. Elles sont le fruit d’un « diagnostic partagé » issu de la quatrième génération de machines à produire des rapports : les groupes de « parties prenantes », dernier avatar des « concertations citoyennes ». Une « partie prenante » est un acteur, individuel ou collectif (groupe ou organisation), dont les intérêts peuvent être affectés positivement ou négativement par une décision ou un projet. En clair, ce terme fumeux permet d’ouvrir les portes de la réflexion publique à à peu près n’importe qui se sentant impliqué.

Observons les observatoires… C’est Tony Blair qui a – sinon inventé – donné de la visibilité au concept avec sa stakeholder society, ou « société de parties prenantes », qui n’est pas sans évoquer la « France des droits et des devoirs » de l’UMP. Seulement, de cet ensemble, le PS n’a conservé que le pouvoir conféré à des acteurs- citoyens en les soustrayant à toute obligation. La « partie prenante » a tous les droits : émission d’idées, représentation, tribune médiatique. Et aucun compte à rendre – aucune accountability pour reprendre un terme britannique. À la différence de l’expert ou du technocrate, bien connus (et honnis comme tels) de la population, la « partie prenante » n’a passé aucun concours, ne justifie d’aucun diplôme et ne procède d’aucune nomination en conseil des ministres.  Cette curieuse méthode d’action politique n’est pas, loin s’en faut, limitée aux deux exemples récents et médiatiques. Sous diverses formes et appellations, la gauche adore lancer ces comités Théodule et autres cercles de réflexion méconnus : rappelez-vous la « Conférence de consensus pour la prévention de la récidive » (sic) de Christiane Taubira, ou encore la « Conférence nationale sur la transition énergétique », qui a accouché d’une « Commission nationale de la transition écologique », forte d’une centaine de « parties prenantes ». Et comme cela ne suffisait pas, telle une macro-bactérie dans une boîte de Petri, cette dernière s’est divisée en « comités de suivi » de différents sous-sujets. Chaque jour, la République inaugure ainsi un nouveau joujou participatif. Alors que le gouverne- ment a commis, il y a moins d’un an, un « Haut-Conseil des finances publiques », sorte de protubérance de la Cour des comptes, François Hollande a annoncé, lors de sa conférence de presse, la création d’un « Conseil stratégique de la dépense publique ». Mentionnons quelques-uns des « observatoires » qui pullulent : Observatoire de la laïcité, de la gestion publique locale (placé auprès du flambant neuf « Haut-Conseil des territoires »), sans oublier le petit dernier, l’Observatoire des « contreparties » (des baisses de charges consenties aux entreprises), « auquel le Parlement sera associé » (Merci !).  Cette obsession de la concertation permanente est le symptôme d’une très grave crise de la démocratie représentative. Car, pendant qu’on multiplie et démultiplie les instances de réflexion illégitimes, que fait le Parlement ? Où est le Parlement ? Nulle part. Lorsque l’on consent à l’« associer », il n’est qu’une « partie prenante » parmi d’autres. Les Français pensent que l’État est partout, mais ces excroissances qui prolifèrent sur un os sans graisse, ne produisant que de la paperasserie et de la bureaucratie, n’ont rien à voir avec l’État.

Bienvenue dans la « post-démocratie », non plus technocratique, mais « néo-associative ».  Les instances de décision légalement élues, progressivement privées de leurs compétences et de leurs moyens, « tournent dans le vide ». C’est le cas des maires, à qui l’on a progressivement ôté tous les pouvoirs municipaux, désormais confiés à des instances supra-communales opaques. C’est le cas des députés, qu’on occupe à longueur de journée avec des colloques, des rapports et des jeux de rôle stériles paralysés par la rigidité des votes partisans, pendant que 80 % de la législation se fait à Bruxelles. C’est le cas du gouvernement, qui mène un État sans moyens.  Dans ces conditions, où se trouve le pouvoir ? Au milieu d’un magma d’instances opaques et para-administratives, ouvertes aux lobbies issus du privé ou du monde associatif. Ne nous y trompons pas : il s’agit bien d’une régression démocratique. Lorsque le citoyen ne peut plus suivre le cheminement de l’action publique, devenue illisible en se diffractant à travers des centaines de groupes, qui est gagnant ? Tous ceux qui barbotent dans cette gigantesque « mise en réseau » peuvent ainsi, de façon visible ou non, encadrer et orienter le débat. Or, ils sont choisis au sommet, discrétionnaire- ment, voire arbitrairement. Rappelons que le président Hollande a coupé les vivres au Haut-Conseil à l’intégration, partisan d’une laïcité ferme, et changé 22 des 39 membres du Conseil consultatif national d’éthique.  Cette post-démocratie en réseau a son vocabulaire propre, qui permet de sublimer la fin de l’État. Ce sont les « états généraux », préférés aux « Grenelle » (de droite), qui consistent à « mettre tout le monde dans une même salle », mais sans que nul Mirabeau risque d’y faire éclater une révolution. C’est le fameux « pacte », accommodé à toutes les sauces, sauf à celle des droits et devoirs. Qu’un pacte sans engage- ment n’ait aucun sens n’empêche pas la gauche de proposer des « pactes sociaux », des « pactes pour l’emploi », des « pactes de compétitivité ». Ironie sémantique qui croit faire moderne en ressuscitant le terme de Faust.  Ce que les « amis » des « parties prenantes » appellent pudiquement « mise en synergie » consiste à relier horizontalement les intérêts particuliers que l’on a dispersés façon puzzle. Où est l’intérêt général ? Où est la vision ? Où est la démocratie représentative ? Paralysés et volatilisés.  Il est grand temps de reprendre le secret du feu volé par ces usurpateurs. Ce feu couve sous le mot « citoyen », préempté par des officines idéologiques. En son nom, le nouveau clergé de la démocratie participative délivre un message biaisé : le citoyen n’est pas le petit soldat d’un intérêt catégoriel, mais le premier actionnaire de l’intérêt général.  Citoyens, on vous vole vos mots, votre représentation, et votre République : indignez-vous ![/access]

*Photo: Soleil

Ukraine et tutti quanti

ukraine revolution europe

La France adore les révolutions — chez les autres. Depuis que nous avons, estimons-nous, donné l’exemple aux autres avec la prise de la Bastille, nous nous sommes abstenus : les Trois Glorieuses passent à l’as (et puis, hein, une révolution de trois jours, ça ne fait pas sérieux), 1848 s’est ridiculisée dans un chapitre fameux de l’Education sentimentale, et nous avons réprimé la Commune, qui avait toutes ses chances, en tant que révolution crédible, en gros, demi-gros et détail. Inutile de parler de Mai 68 — s’il n’y avait pas encore tant d’enfants du baby-papy-boom encore en vie, qui s’en souviendrait ?
Oui, nous pensons avoir fourni le modèle (peu importe que les Anglais de Cromwell et les Américains de Washington nous aient devancés, on étudie — un peu — leurs aventures en Quatrième, c’est loin tout ça, et puis, des Anglo-Saxons révolutionnaires, ça fait ricaner un peu), et nous aimons le retrouver, de temps en temps, chez les autres. Nous sommes friands de printemps arabes, en Tunisie, Egypte ou Libye, nous y participons même en passant, nous incitons volontiers les émeutiers à remplacer un dictateur infréquentable par une dictature religieuse répugnante, nous avons été à deux doigts de nous ridiculiser en Syrie, et aujourd’hui, nous applaudissons le renversement, en Ukraine, d’un régime légal — quoi qu’on en pense — par une émeute largement inspirée par des groupes (le parti antisémite Svoboda, ou, mieux encore, les milices ultra-nationalistes du Prayvi Sektor, qui campent aux carrefours et assurent la sécurité des bâtiments officiels) qui, à en croire l’envoyée spéciale de Marianne cette semaine, surfent sur leur succès en distribuant gracieusement Mein Kampf et Les Protocoles des Sages de Sion à une population enthousiaste. Que fait donc Bernard-Henri Lévy.

Et les télés de s’apitoyer sur le sort de la minorité musulmane de Crimée, les Tatars, qui en 42-45 ont largement collaboré avec les Nazis — comme nombre de Musulmans un peu partout dans le monde, à commencer par le grand mufti de Jérusalem.
Les démocraties occidentales s’enflamment pour l’Ukraine — à qui, si jamais les pro-européens triomphaient là-bas, la CEE proposera un régime amaigrissant pire que celui imposé aux Grecs. Ce qui nous permettra de remplacer les plombiers polonais sous-alimentés par des mafieux ukrainiens affamés.
Parce que notre enthousiasme pour les révolutions s’arrête vite. Nous laissons les Tunisiens s’arranger avec les salafistes, nous abandonnons les Egyptiens aux Frères musulmans, et nous regardons de loin les clans libyens s’entretuer. Quant aux Syriens, peu de (bonnes) nouvelles ces derniers temps. Notre empathie s’arrête aux portes de la politique-spectacle.

Pendant ce temps, Poutine annexe la Crimée et l’est ukrainien (qui ont toujours été plus ou moins russes, jusqu’à ce que Khrouchtchev les ristourne à l’Ukraine — à ceci près que Sébastopol est resté un port militaire russe, avec l’accord de l’Ukraine). Obama se fâche au téléphone (admirables bras de chemise retroussés sur sa détermination), et Hollande agite ses petits bras, au lieu de profiter de l’occasion pour opérer un renversement d’alliances qui rappellerait le De Gaulle de la grande époque, quand nous n’étions pas les caniches de l’OTAN et des USA. C’est loin tout ça.
À moins que Notre Président n’envisage, comme en Syrie, d’y aller tout seul. Il devrait relire L’Auberge de l’Ange-Gardien, de la mère Ségur née Rostopchine. Si l’Orient est compliqué et les Balkans mortels, vous me direz des nouvelles du Caucase.

Or, en politique, toute gesticulation non suivie d’effet est un aveu d’impuissance. Et c’est comme en amour : quand on ne peut pas, mieux vaut parler d’autre chose.
En fait, cette appétence pour les révolutions dissimule mal notre incapacité à en faire une. On peut toujours affirmer, comme Le Monde à propos d’une enquête récente, que les jeunes Français sont à deux doigts d’une insurrection, encore faudrait-il que le foot se mette en grève et que TF1 fasse faillite. Nous nous gargarisons de 14 juillet, mais nous élisons le plus consensuel des capitaines de pédalos. Le pays tout entier est désormais en façade, le verbe haut et le muscle mou. « Révolution » fut un fait, puis une idée. C’est désormais un mot, appliqué ici à des mutations dans le domaine du prêt-à-porter, et là-bas à des événements que nous n’avons su ni prévoir, ni analyser. Mais pour nous gargariser avec ce mot plein d’azur dans le haut et de sang dans le bas, comme disait Hugo, là, nous sommes imbattables.

 

*Photo : Sergei Chuzavkov/AP/SIPA. AP21533883_000002.

 

Carême : nous ne sommes rien, soyons fous!

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Aujourd’hui, Mercredi des Cendres, commence le Carême. Je sais que tout le monde s’en fout, et que les religions minoritaires dans cette grande République font l’objet au mieux de l’indifférence, au pis des sarcasmes. Je ne doute pas que M. Delanoë, encore maire de Paris pour peu de temps, ne se fendra pas d’un communiqué digne de l’Aïd pour saluer les quelques morts-vivants, les zombies, comme dit plaisamment Emmanuel Todd, qui prient encore la Trinité. Manquerait plus qu’on replante Irminsul sur le Champ de Mars pour complaire aux vieux Saxons ou que Toutatis ait son temple décoré de gui dans la forêt des Carnutes aux frais du contribuable.

Non, rien ne viendra de l’Hôtel de Ville, entre la Tour Saint-Jacques et Saint-Gervais, encore moins de l’Elysée – de toute façon, les cendres, ça ne tient pas sur les casques de scooter. Médiocre humiliation en passant, le Jardin d’acclimatation organise pour ce mercredi de pénitence un Carnaval brésilien : « Alors tous à vos déguisements ! Optez par exemple pour les tenues des joueurs de foot de la « Seleçaõ », pour une tenue de capoeira ou encore une belle robe de samba ! » Sans doute pour respecter le décalage horaire et laisser l’immense communauté brésilienne de France rejoindre par l’esprit ses parents éloignés.

Mais après tout, la faute à qui si Paris ignore le Carême et Mardi gras ? Sans doute à la pusillanimité de son Eglise qui toute à son affaire de déritualisation totale et de modernisation à marche forcée préfère aux chahuts cycliques les réunions néoniques de salles paroissiales. Sans me vanter, pour citer le Président de Koch, il y a des années que je prêche dans le désert bitumineux de la Ville la réinvention d’un carnaval digne de ce nom. Oh non, pas dans le code couleur Manif pour Tous, rose bonbon et bleu ultramarin, non, un carnaval, un vrai, qui ridiculiserait enfin la Gay Pride et son ridicule attelage mi-marchand, mi-militant.

Jugez donc : les catholiques étant presque les derniers à conserver leurs rejetons monstrueux, on ferait défiler dans un chaos général mongoliens, pieds bots, femmes à barbe, hommes serpents, polyomélitiques, myopathes à roulettes et autres siamois squameux au son des chars sans Glorious et dans le fumet entêtant des saucisses gratuites. Une vraie Cocagne. Tout serait permis, de toute façon on aurait quarante jours pour réparer les vitrines des commerces saccagés et éteindre l’incendie des ministères. Nos seigneurs les évêques de Paris seraient décalottés, promenés en chemise nus pieds et la corde au cou. Il y aurait quelques dizaines de noyés dans la Seine et des touristes hollandais pendus au réverbère. La vraie vie, quoi, la bacchanale, la saturnale, la lupercale. Après, on pourrait commencer de prier.

Ukraine : Réalistes et indignés

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poutine crimee ukraine merkel hollande

poutine crimee ukraine merkel hollande

« L’intervention russe en Crimée a des relents de guerre froide ». C’est la remarque qui ouvre une bonne partie des analyses consacrée à la crise de Crimée et je ne dérogerais donc pas à la règle en ouvrant cet article par le même constat. De toute façon, vue d’Europe de l’ouest, la politique russe a toujours un peu des relents de guerre froide, et ce depuis que la guerre froide est finie ! Si on allait chercher plus avant dans le temps, on se rendrait peut-être compte que les relations russo-européenne avaient comme un air de guerre froide avant la guerre froide. D’autres comparent aussi la politique de Poutine aux coups de force hitlériens des années 1930. En somme, pourrait-on remarquer, l’Europe, à force de vouloir croire en son avenir, avait fini par oublier qu’elle avait aussi une histoire ; une histoire qui n’est pas toujours prisonnière des manuels et des documentaires de l’INA mais qui peut aussi à l’occasion lui sauter à nouveau à la gorge et lui causer quelques suffocations. Ce n’était pas arrivé sur le continent depuis les guerres d’ex-Yougoslavie, et encore nous étions-nous empressés de ranger cette désagréable série de conflits, qui avaient tourné en ridicule la solidarité européenne, sur l’étagère de la fin de l’histoire, entre « turbulents Balkans » et « turbulences post-titistes ». Avec la Crimée, Poutine est venu rappeler aux Européens que la guerre froide a existé, mais aussi la Russie, l’antique conflit pour l’accès à la Mer noire, les rivalités incessantes autour de cet orient russo-européen et tout un tas d’autres choses que l’on croyait définitivement enfermées à double tour dans des placards d’archives poussiéreuses.

Quelle déception ! Alors que l’on craignait que la grande célébration internationale du sport et de l’olympisme soit gâchée par quelques terroristes ou fanatiques que « l’impressionnant dispositif de sécurité déployé à Sotchi par Vladimir Poutine » n’aurait pas dissuadé de venir se faire sauter en l’air à l’occasion, c’est l’organisateur lui-même, le pays hôte, le gros ours russe mal léché et vraisemblablement pas apprivoisé qui a tout fichu par terre en se servant même, selon toute vraisemblance, de la couverture offerte par ces Jeux Olympiques pour commencer à déployer les forces « pro-russes » qui tiennent aujourd’hui Simféropol. Il suffit de regarder une carte. Par voie de mer, de Sotchi à Sébastopol, il y a à peine un peu plus de 450 kilomètres. Dans le voisinage immédiat d’une des plus grandes bases maritimes russes, il n’a pas dû être très difficile d’acheminer quelques athlètes déterminés jusqu’en Crimée en se livrant à une forme de biathlon un peu plus militaire que sportive, d’autant plus discrètement que l’important dispositif de sécurité déployé à Sotchi permettait à Vladimir Poutine de positionner en toute discrétion les forces militaires qui se sont révélées parfaitement opérationnelles, de part et d’autre de la frontière, dès le début de la crise. C’est rageant mais il est fort possible que les Russes aient profité de la liesse générale pour glisser au nez et à la barbe de tout le monde quelques spetznaz – troupes paramilitaires russes -en Crimée. Pendant que la France réalisait son triplée historique en ski-cross, d’autres s’activaient dans l’ombre à faire tomber d’autres records de vitesse. Quand on pense qu’en janvier dernier, les Etats-Unis proposaient encore de bon cœur à leur nouvel allié de lui prêter un ou deux navires de guerre pour assurer la sécurité en Mer noire. Qu’elle semblait loin la guerre froide alors.

Si l’on s’intéresse d’ailleurs à la manière de procéder, on remarquera d’ailleurs que le surgissement soudain des fameux « soldats sans insignes » est une vieille technique employée par le KGB à chaque fois qu’il a été nécessaire de procéder à une opération de « normalisation » et de faire rentrer un pays frère dans le rang selon les bons principes de la doctrine Brejnev. On trouve notamment des descriptions tout à fait intéressantes de ces manœuvres de subversion, voire de coup d’Etat éclair, dans les fameux dossiers afghans qui, bien avant Bradley Manning et Edward Snowden, avaient permis à l’ex-agent du KGB, Vassili Mitrokhine, de provoquer un peu de remue-ménage dans le monde des services de renseignements[1. The Mitrokhine Archiv. The KGB in Europe and The West, Paris, Fayard,‎ 2000.]  Mitrokhine décrit la manière dont les agents du KGB ou les Forces Spéciales s’infiltraient préventivement dans un pays et recrutaient sur place très rapidement quelques supplétifs motivés pour former au moment idéal des forces « pro-soviétiques » et des manifestants qui interviennent au moment opportun ainsi que des renforts de troupes impossibles à identifier. Evidemment, ce genre de pratique est réprouvée par la convention de Genève but business is business.

La nouvelle « guerre froide » aujourd’hui déclenchée par Vladimir Poutine met au plus mal la cohérence diplomatique des occidentaux. En dépit des déclarations très matamoresques de John Kerry, les Etats-Unis semblent adopter une position plutôt attentiste derrière laquelle on croit discerner un certain embarras. Dans le cadre de l’adhésion de l’Ukraine au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP),  la Russie, les États-Unis et la Grande-Bretagne n’ont-ils pas signé, le 5 décembre 1994, plusieurs protocoles, appelés « mémorandum de Budapest », qui garantissaient l’intégrité du pays dans les termes suivants : « La Fédération de Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis réaffirment leur obligation de s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance de l’Ukraine, et qu’aucune de leurs armes ne sera jamais utilisée contre l’Ukraine, sauf en cas de légitime défense ou en conformité avec la charte des Nations unies. » Tout va bien puisque les soldats présents en Crimée sont des effectifs « pro-russes ». Tant que personnes ne les reconnaît effectivement comme des militaires russes, l’honneur est sauf. Vladimir Poutine n’a plus qu’à attendre un éventuel référendum sur l’autodétermination de la région de Crimée qui ne contreviendra pas aux traités internationaux et fera rentrer la Crimée dans son froid giron.

Quant à l’Ukraine, si le FMI peut pour le moment voler à son secours, qui peut dire si les Européens accepteront de lui venir en aide après avoir refusé cette aide pendant des mois à la Grèce, pourtant pays membre ? L’Allemagne a semble-t-il déjà marqué sa préférence en accueillant avec beaucoup de générosité l’ancienne dirigeante Ioula Timochenko, pas si injustement accusée de corruption, pour lui permettre de se soigner sur son territoire. Il faut dire qu’au contraire de François Hollande qui s’est montré parfaitement inexistant jusque-là, Angela Merkel a occupé le front diplomatique très tôt pour proposer une médiation à Vladimir Poutine. Le retour de la guerre froide, ce n’est pas forcément une mauvaise affaire pour tout le monde…

*Photo : Sergei Grits/AP/SIPA. AP21534858_000059.

Corée du nord : L’entrouverture malgré Kim?

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kim jong un

kim jong un

Des études en Suisse pas si lointaines – Kim Jong-un avait 28 ans lorsqu’il succéda à son père, en 2011 –, une belle épouse avec laquelle il s’affichait, sa présence à un spectacle de variétés où apparaissaient Mickey et Donald : non, ce garçon ne pouvait être bien méchant.

En réalité, ces personnages de bande dessinée venus tout droit d’Amérique ne prouvaient pas que la Corée du Nord s’ouvrait à l’Occident, mais plutôt que Kim Jong-un était le chef incontesté du pays et qu’il ne verrait pas, lui, sa carrière mise en cause pour des futilités comme son frère aîné, écarté du pouvoir pour s’être fait bêtement reconnaître, quelque temps avant, à Tokyo où il comptait justement visiter Disneyland. Pourquoi alors se priver d’un pied de nez à ce frère qui, d’ailleurs, entre deux soirées dans les casinos de Macao, se moque ouvertement de la direction nord-coréenne ?[access capability= »lire_inedits »]

Le jeune espoir, en même temps qu’il manifestait son sens aigu de la famille en faisant bientôt exécuter un oncle, dont la lignée familiale n’était pas aussi brillante que celle de sa femme, soeur de Kim Jong-il, s’avérait un fidèle continuateur d’une tradition déjà ancienne, notamment illustrée par le coup de piolet enfoncé dans le crâne de Trotski sur ordre de Staline, ou les humiliations et l’enfermement de Liu Shaoqi par Mao. La Corée du Nord est issue du monde communiste et en a gardé les traits les plus significatifs : les purges, par exemple.

Au cas où nous l’aurions déjà oubliée, l’incroyable escalade de menaces proférées, au printemps 2013, par le petit prince récemment promu contre les États voisins, les bases américaines, le territoire même des États-Unis, nous rappelle – tout comme la récente exécution de son oncle, faux régent respecté et vraie scorie de la société, nous dit-on à Pyongyang – la violence endémique de l’État nord-coréen.

On peut même parler de barbarie. En novembre 2013, à Wusan, un port de la côte ouest de la Corée du Nord, dans un stade plein comme un oeuf, 80 et quelques personnes ont été publiquement exécutées. Leurs crimes ? La police avait trouvé sur elles ou dans leur appartement des DVD, des CD, des clefs USB contenant des images venues de Chine et de Corée du Sud. Violent, barbare, l’État n’est pas insensé pour autant. Il sait que les échos du monde extérieur, qui circulent de plus en plus sous le manteau en Corée du Nord, représentent un grand danger : celui de voir la population cesser de croire à la propagande officielle et d’adhérer au salmigondis communisto-nationaliste, l’idéologie du « juche[1. « Juche » ou « djoutché » : mot coréen qui renvoie à l’idée d’identité, de souveraineté, voire d’autosuffisance. Cette idéologie du « juche », imposée du temps de Kim Il-sung, au milieu des années 1970, allie le communisme et la mystique nationaliste dont le leader incarne la synthèse. Les autorités de Pyongyang ont fait de 1912, année de la naissance de Kim Il-sung, premier dirigeant de l’État, le début de « l’ère du juche ». Nous sommes donc en l’an 102 de cette heureuse ère nouvelle…]» qui a remplacé le marxisme-léninisme. L’unité idéologique vaut bien quelques exécutions…

La fermeture des frontières, une presse écrite aux mains du Parti unique, des postes de radio bloqués sur les seules stations autorisées, des gamins chantant dès leur plus jeune âge des éloges dithyrambiques du « Leader », 35 000 statues des Kim, père et fils : tout cela visait à convaincre une population captive qu’elle était au paradis et que le monde entier lui enviait ses magnifiques dirigeants. Mais aujourd’hui, les murs de la prison se fissurent. On peut comparer, et la comparaison est rarement à l’avantage de la Corée du Nord.

Pour comprendre cette timide « entrouverture », il faut remonter à la fin des années 1990. Un phénomène inouï advint alors en Corée du Nord : sans guerre, sans campagne délirante lancée par l’un de ses dirigeants – dans le genre du « Grand Bond en avant » en Chine, en 1962 –, le pays s’enfonça lentement mais sûrement dans la pire famine de la fin du xxe siècle. Elle provoqua au moins 500 000 morts, et peut-être bien plus. Malgré les efforts du Programme alimentaire mondial de l’ONU, malgré l’aide des « impérialistes » et de leurs « valets » de Séoul, les autorités furent dépassées. Le système de distribution rationnée de la nourriture s’effondra. Il ne restait plus à la population qu’à compter sur elle-même pour survivre.

C’est ce qu’elle fit, passant en contrebande vers la Chine des antiquités, des pièces de métal retirées des usines (la moitié ne fonctionnant plus, la chose était facile), des herbes médicinales, des vêtements coupés et cousus à la maison et bien d’autres choses encore. On vendait aussi sa force de travail, et on revenait après quelques mois avec de l’argent chinois (largement accepté en Corée du Nord depuis) ou du riz pour nourrir sa famille – et aussi avec des souvenirs éblouis sur le niveau de vie et même la liberté dont jouissait la Chine.

On cultivait aussi des légumes en douce, en dehors des fermes collectives, et malgré la pauvreté des sols et l’absence de moyens techniques, on en vint rapidement à produire de quoi alimenter des réseaux souterrains vers la Chine ou des vendeurs sur les marchés qui surgissaient ici ou là dans les villes coréennes. Sans doute, tout cela était illégal. Une couturière à domicile, un vendeur sur un marché non autorisé, a fortiori un contrebandier, risquaient gros. Mais la vie était dure aussi pour les policiers, les soldats ou les contrôleurs dans les trains. Aussi acceptaient-ils de fermer les yeux moyennant bakchich.

Les années ont passé. Les trafics ont continué. Ils se sont même amplifiés. Le petit capital amassé peut aujourd’hui servir à ouvrir un restaurant – officiellement d’État, bien sûr, en fait une entreprise privée – une société d’import-export de tissus ou de transport, voire d’extraction de minerais. Que font les fonctionnaires de l’État ? Rien, bien souvent : ils continuent de fermer les yeux tout en prélevant leur dîme au passage – et tout le monde est content. Le socialisme nord-coréen est préservé. La croissance reprend, faiblement, mais elle reprend. L’État touche finalement bien plus que ce qu’il toucherait si le système était respecté car la production et les bénéfices à ponctionner seraient moindres. Petit à petit, une élite « économique » s’est constituée, qui verrait d’un bon oeil l’abolition de la planification et de la collectivisation ainsi que l’officialisation du statut privé des entreprises qu’elle dirige de facto.

 L’avenir du pays n’est plus aux seules mains de l’État. La population n’est plus ce qu’elle était. Sa foi dans ses dirigeants et leur idéologie s’est beaucoup érodée. Même la peur a un peu reculé. Être appréhendé lors d’une tentative de franchissement de la frontière ne conduit plus en général à la mort ni au camp pour des années. Et si 85 malheureux ont payé cher, devant une foule invitée à crier sa haine, le regard qu’ils ont jeté sur la vie qu’on mène ailleurs, de nombreux témoignages révèlent que des gens se sont tirés de bien mauvais draps grâce à un cadeau glissé dans la main d’un agent de la Sécurité, lors d’un contrôle à domicile, par exemple.

Cependant, l’élite économique a de quoi être partagée sur l’ouverture qu’elle appelle de ses voeux. Qu’aurait-elle à gagner si – comme c’est probable en cas d’effondrement du Nord – la Corée du Sud organisait l’unité de la péninsule sous son égide ? Les patrons marginaux et mal armés du Nord pourraient-ils alors résister à la concurrence d’entreprises modernes et dynamiques ? Un autre facteur joue contre les perspectives de changement : la Chine veut bien d’une stabilisation de la péninsule coréenne, mais pas d’un effondrement du Nord, car elle ne tient guère à voir une Corée réunifiée et pro-américaine à ses frontières.

Les dirigeants actuels de la Corée du Nord restent partisans du statu quo qu’ils peuvent imposer grâce à un appareil de contrôle, de surveillance et de répression de premier ordre. Doté de moyens modernes – informatiques notamment – pourvoyeur de camps et de prisons (le nombre des premiers a baissé, mais celui des prisons a beaucoup augmenté), cet appareil répressif reste redoutable face à une population encore très dispersée, très atomisée par soixante ans de régime totalitaire. Il est capable de rappeler brutalement, comme il l’a fait à Wusan, qu’il tient encore les rênes. Ne rêvons pas : l’effondrement du régime nord-coréen n’est pas pour demain…[/access]

* Photo: Yonhap News/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31272588_000001

 

Pologne : Un passé qui ne passe pas

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ida pologne film

ida pologne film

Ida, qui vient de sortir sur les écrans, a été couronné au London Film Festival 2013. Pawel Pawlikowski,  réalisateur d’origine polonaise qui vit entre Londres et Paris, réalise avec Ida son premier long métrage sur sa terre natale qu’il a quittée en 1971. Ayant glané de nombreux prix en tant que documentariste, il s’est signalé par ses précédents longs métrages, Transit Palace/Last Resort (1998), My Summer of Love (2004), La Femme du Ve (2011), qui ont révélé au grand public des actrices jusque-là inconnues. Le teint translucide, le regard immobile dans un visage triangulaire, fossette au menton, Agata Trzebuchowska, qui interprète le rôle principal d‘Ida, donne une grâce émouvante à ce voyage sinistre dans la Pologne transie et misérable de 1962, avec ses plaines glacées et ses murs lézardés. Et son silence de mort.

Tourné dans un cadrage presque carré, Ida est une symphonie de gris sur le mutisme d’une génération au lendemain de la guerre et sur les crimes dont la Pologne a été le théâtre, confondant dans un même silence toutes les atrocités, celles de la guerre et celles du communisme. Certes, c’est un film sur le passé de la Pologne mais qui passe pratiquement sous silence l’antisémitisme polonais traditionnel, largement entretenu par l’Eglise comme chacun sait, dont le prestige paraît intact en ces années soixante. Or les deux personnages principaux sont juifs : Ida, une jeune novice de 18 ans, et sa tante Wanda la Rouge, redoutable procureur des sombres années staliniennes, dont le réalisme cynique illustre toute une époque. L’ange et le démon, les deux faces d’une même pièce. Autant dire qu’elles n’ont rien de juif à part la naissance et leur famille assassinée. Ce sont donc deux femmes qui nient ou ignorent leur identité et qui symbolisent, malgré tout, la population juive polonaise martyrisée par les Allemands et les Polonais (jusqu’en juillet 1946, le pogrom de Kielce).

Sœur Anna est une orpheline élevée au couvent. Quelques jours avant qu’elle ne prononce ses vœux, la mère supérieure intime à la jeune fille de rendre visite à sa tante Wanda, dont elle ignorait l’existence : « C’est ta seule famille. » Anna découvre alors Wanda (Agata Kulesza), ancien procureur communiste déchu, un personnage odieux qui connaît tous les secrets et sait faire parler les menteurs. Vodka, clopes et aventures sans lendemain, Wanda révèle à sa nièce sa véritable identité : « Ton vrai nom est Ida Lebenstein. Les sœurs ne te l’ont jamais dit ? Tu es donc une nonne juive ! »

Wanda décide d’accompagner la jeune fille qui veut dire une prière sur la tombe de ses parents assassinés dans les bois, derrière leur village. Pas si simple. Il n’y a pas de tombe et le voyage sera long avant qu’elles puissent enfouir les restes de leurs proches dans un cimetière juif visiblement à l’abandon. Face à l’horreur, Ida reprend le chemin du couvent, et on comprend sans peine qu’elle ne donne pas cher des plaisirs d’ici-bas. Désormais rattrapée par son terrible secret, Wanda s’effondre. Elle serre sa nièce dans ses bras avant de la déposer devant son couvent, son refuge : « Ta mère aurait aimé ce que tu es devenue. »

Étrange réflexion. C’est oublier un peu vite le comportement du Vatican après la guerre. En effet, l’histoire d’Ida paraît s’inspirer des nombreux témoignages sur les enfants cachés dans des institutions catholiques polonaises ou chez des particuliers par leurs parents ou des associations. Il est impossible d’en évaluer le nombre et de savoir combien ont survécu. Dans certains cas, l’Eglise a refusé de les rendre aux familles ou prétendait qu’ils étaient morts ou avaient disparu. Le refus était d’autant plus ferme si les enfants avaient été baptisés (on se souvient de l’affaire Finaly en France). Après leur avoir sauvé la vie, l’Eglise entendait sauver leur âme. Kidnapping, dirait-on aujourd’hui.

Loin de faire un film sur la mauvaise conscience de la Pologne des années soixante, Pawel Pawlikowski parle de l’impossible oubli, de la mémoire têtue, et de la mesquinerie humaine : la vengeance, la peur, la faim. Et des effets pervers d’une idéologie athée qui a dépouillé la commissaire au peuple de tout sentiment d’humanité, et de toute espérance de pardon et de rachat. Wanda n’oublie pas ses crimes commis légalement au nom du peuple — mais ce qui la torture, c’est la mort de son enfant assassiné. L’assassin qui se livre à un marchandage minable (« je vous dis où sont les corps mais je garde la maison »), souhaite seulement qu’on fiche la paix à son père agonisant. Et finalement, le film renvoie dos à dos les assassins des Juifs pendant la guerre et ceux qui ont trempé après la guerre dans les crimes staliniens.

« Les Juifs ont profité du communisme, » claironne-t-on dans certains milieux. Il y a eu des communistes parmi eux, certes, comme le rappelle Pawel Pawlikowski, car le communisme leur octroyait enfin les mêmes libertés qu’aux autres citoyens. Mais au regard du petit nombre de survivants juifs polonais après la guerre, la présence de ce procureur aux mains sanglantes paraît lourde de sens. Encore une fois, ce choix permet de renvoyer dos à dos victimes et bourreaux — thème aujourd’hui très en vogue quand il s’agit des Juifs.

Un euro trop fort dans une Europe trop faible

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mario draghi bce

mario draghi bce

L’année européenne 2014 a commencé par une controverse entre deux de nos seigneurs, Manuel Barroso et Mario Draghi. Au premier, qui avait  proclamé que la crise de la zone euro appartenait au passé, le second a rétorqué que la crise persistait au vu de la faible activité économique dans la zone. Il faut tenter d’élucider ce désaccord entre deux personnalités dévouées à la survie de la monnaie unique et au maintien de l’intégrité de la zone monétaire. Ce faisant, on expliquera comment l’euro a survécu. Barroso[1. Dont on omet de rappeler les responsabilités dans la conduite du Portugal avant qu’il n’accède, avec l’appui de Washington, à la présidence de la Commission européenne.][access capability= »lire_inedits »] prenait acte des conditions favorables du retour de l’Irlande sur le marché des emprunts publics. C’était la fin du bail out, la procédure de sauvetage qui avait maintenu le pays en survie grâce au concours massif – 68 milliards d’euros pour un pays de 4,5 millions d’habitants – des partenaires européens. Cette opération couronnée de succès s’était accompagnée d’une nouvelle amélioration des conditions d’emprunt de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal. Une nouvelle étape décisive semblait franchie dans le retour à la « confiance des marchés ». Cependant, si quelqu’un comprend le rôle des marchés dans les institutions européennes, c’est bien Mario Draghi, praticien formé chez Goldman Sachs[2. Mario Draghi a présidé Goldman Sachs Europe et a, à ce titre, organisé la première falsification des comptes grecs qui a permis l’entrée d’Athènes dans l’euro], et non Manuel Barroso, doctrinaire et propagandiste en chef du système européen. Il sait que la confiance est réversible – comme l’a révélé la crise de la zone euro – et que tout est suspendu à la reprise économique. Il sait par-dessus tout comment la zone euro a été maintenue, par des politiques dont il a été le grand décisionnaire.

Mario Draghi, chef du SAMU financier Quand il s’installe à la tête de la BCE, fin 2011, la situation semble sans remède. Le séisme de 2008 a révélé les écarts de capacité économique qui séparaient les pays de la zone, écarts que leur inclusion dans une monnaie unique avait eu pour effet de masquer. Les prêteurs internationaux et les agences de notation massacraient la cotation des emprunts publics et privés de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne et de l’Italie, les trois premiers ne pouvant plus emprunter, sauf à des taux prohibitifs. Tous s’en- fonçaient dans une récession profonde, assortie d’un chômage de masse. La priorité consistait à rétablir un financement minimal des États et des banques des pays en détresse en agissant à l’échelon de la Banque centrale puisque les marchés s’y refusaient. Mario Draghi s’y est employé suivant deux méthodes complémentaires. Il a d’abord, en deux adjudications, fin décembre 2011 et fin février 2012, octroyé 1000 milliards d’argent frais et quasiment gratuit aux banques de la zone, les banques des pays en détresse étant approvisionnées de la façon la plus massive[3. Quelque 400 banques sont venues aux guichets de Francfort.] . Chacun a relevé l’importance sans précédent de cette mesure. Mais la durée du crédit était, elle aussi, sans précédent. Trois ans ! Chose ignorée du profane, les banques centrales prêtent toujours à court terme : au plus quelques mois, sinon quelques semaines, quelques jours voire quelques heures. Cette pratique signifie qu’elles agissent sur la trésorerie du système de banques commerciales pour leur permettre de jouer leur rôle de financeurs de la sphère productive, mais en les contraignant en permanence à rechercher les bons emprunteurs et les bonnes affaires. Ce délai hors normes a été choisi par Mario Draghi sur la base d’un diagnostic simple et décisif : il faudra à peu près trois ans pour qu’apparaisse une vraie reprise en zone euro, avec le concours d’une Amérique convalescente et de pays émergents poursuivant leur rattrapage historique. Alors, les banques mises en difficulté par la défaillance d’in- nombrables emprunteurs pourront rentrer dans les fonds qu’elles ont prêtés, tandis qu’un climat de confiance s’établira, chez les consommateurs et les chefs d’entreprise, qui stimulera la demande globale. Mais le président de la BCE a aussi pris des mesures qui ont échappé à l’attention de nos distingués économistes. Il a certes racheté quelques centaines de milliards d’euros des dettes dont le marché ne voulait plus. Mais là n’est pas l’essentiel. Au-delà de l’opération massive de la fin 2011 et du début 2012, il a prodigué de nouveaux fonds aux banques des pays du Sud à l’occasion des adjudications hebdomadaires de la BCE. Autant la procédure est normale, voire banale, autant l’affectation de ces sommes s’écarte de la normalité. Mario Draghi s’est entendu avec les banquiers du Sud, spécialement les Italiens et les Espagnols, pour qu’ils souscrivent les emprunts nouveaux de leurs Trésors publics avec l’argent qu’il leur apportait. Il a ainsi organisé ainsi une décrue progressive des taux exigés par les États, donnant l’illusion d’une confiance apparente des « marchés » représentés en l’occurrence par Unicredit, Banco Popular, et leurs homologues d’Italie et d’Espagne ! Le joueur Draghi a gagné son premier pari, financier : celui d’empêcher la faillite des plus grands pays du Sud. Reste à savoir s’il gagnera son second pari, économique, celui de la reprise de l’activité et de l’emploi. Deux facteurs vont en décider.

La déflation des salaires au risque de la déflation des prix Les médias commis au réarmement moral des Européens ébranlés par la crise de la zone euro annoncent le redressement des pays les plus concernés, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne, voire l’Italie, mais pas encore la Grèce. Le chômage amorce un repli, de premiers signes de croissance se font jour. Et, par- dessus tout, ces pays rétablissent leurs comptes extérieurs. L’Irlande réconforte surtout par la baisse du chômage depuis plus d’un an, l’Espagne suscite l’admiration par le rétablissement de son commerce extérieur, alors qu’elle affichait, au plus haut de son boom économique, un déficit de 9 % du PIB (soit 180 milliards d’euros à l’échelon d’un pays comme la France).  Manquent cependant, dans ce tableau relativement encourageant, des éléments déterminants pour conclure à une amélioration d’ensemble.  Le premier concerne l’évolution du chômage. Les chiffres moins défavorables dissimulent ce fait qui atteste du fiasco en profondeur de l’expérience : les Grecs, les Irlandais, les Portugais, les Espagnols et même les Italiens émigrent. En 2012, seule année pour laquelle nous disposons de chiffres, 206 000 résidents espagnols, 120 000 portugais, 75 000 irlandais auraient quitté les pays où ils vivaient et, le plus souvent, travaillaient. Pour la France, cela correspondrait respectivement à 280 000, 700 000 et 1 million de départs. Gageons que le mouvement s’est poursuivi en 2013. Les pays du Sud accomplissent, à la faveur de la crise, un grand bond en arrière qui les fait renouer avec leur tradition d’émigration du XIXe siècle et du début du XXe.  Le deuxième a trait à la baisse des salaires. La déflation salariale a été le principal vecteur du rétablissement des comptes extérieurs. Elle a fait s’effondrer la consommation et, conjuguée à l’affaissement de l’investissement des entreprises, réduit la demande globale de biens d’importation. En même temps, elle a redonné aux entreprises la compétitivité en termes de prix qu’on leur a interdit de retrouver par la voie de la dévaluation monétaire. Les dévots du néolibéralisme s’en réjouissent, omettant de poser la question corollaire : comment repartira la consommation ? Car il est exclu que les baisses de salaires, allant de 12 % en Espagne à 25 % en Grèce, puissent laisser place à des augmentations dans l’avenir immédiat.

Le troisième est représenté par la situation des finances publiques. À l’exception de l’Italie, tous les pays du Sud subissent encore un déficit important qui gonfle mécaniquement le montant de leur dette[4. Hors zone euro, l’Angleterre vient de terminer son exercice budgétaire avec un déficit de près de 7 % du PIB.]. Et à moins que la reprise économique dépasse toutes les attentes, on ne voit guère de perspective de rééquilibrage. À ce stade, les deux points clés sont les évolutions futures des investissements des entreprises et des prix à la consommation. Il conviendrait que les entreprises s’équipent, qu’elles dépensent en recherche et en formation pour donner à la compétitivité des bases plus fermes que celles procurées par le massacre des salaires. Et il conviendrait que les prix ne baissent pas, dans le sillage de la déflation salariale. Pourquoi ? La déflation des prix pèse à la fois sur la profitabilité des entreprises et sur les comptes publics. La première s’amoindrit quand le chiffre d’affaires est comprimé par de faibles prix de vente, alors qu’il faut amortir les dépenses d’équipement antérieures et payer les intérêts dus. Les comptes publics, qui subissent une réduction mécanique des recettes de TVA et de l’impôt acquitté sur les bénéfices, sont sous l’objet d’une nouvelle menace : la remontée mécanique du montant de la dette publique et des intérêts dus dans le sillage de la déflation des prix. L’année 2014 sera décisive, dans un sens ou dans un autre, selon que la déflation salariale s’accompagnera ou non de la déflation des prix.

C’est le facteur le plus discret et le moins évoqué par les commentateurs. Entre 2000 et 2013, le Français a continué de consommer de façon presque régulière, y compris durant la période critique de crise. Il consomme aujourd’hui un quart de plus qu’à l’orée du nouveau siècle. Et il est le seul en Europe. Cette autre exception française est un phénomène multifactoriel : maintien des salaires à tout le moins, distribution sociale la plus généreuse du monde, taux de fécondité important et, sans doute, refus d’admettre que les temps ont changé et illusion que les séismes américain et européen vont être surmontés sans dommages irréversibles pour notre système national.

Quoi qu’il en soit, la consommation française contraste avec celle des autres grands pays de la zone : stagnation en Allemagne, baisse profonde en Italie, effondrement en Espagne à partir de 2007 après l’éclatement de la bulle locale. Et, de ce fait, elle a constitué le cran d’arrêt à l’extension de la spirale récessive au sein de la zone euro. Si pour une raison quel- conque – compression de la dépense sociale, pourtant prohibitive, réduction des salaires privés pour aligner notre compétitivité en termes de coût du travail, accentuation de l’épargne de précaution –, cette consommation s’était affaissée, l’activité de la zone euro aurait poursuivi sa chute au lieu de connaître une stabilisation[5. Nous tenons là aussi une part de l’explication du creusement du déficit commercial depuis 2003, dernier exercice équilibré de nos échanges].La grande menace. Il reste cependant difficile de croire à la renaissance économique, sociale et financière du système euro, quand bien même nous échapperions à la déflation et à une récidive de la crise du crédit, pour une raison qui devrait s’imposer à chacun. La monnaie unique est la monnaie la plus surévaluée au monde depuis que le franc suisse a été stabilisé et que le yen japonais a subi une dévaluation de l’ordre de 30 %. Lorsque l’euro frise la parité de 1,4 dollar, même les entreprises allemandes cessent de gagner de l’argent par leurs exportations en zone dollar. Que dire de leurs homologues de la zone monétaire, handicapées par cette surévaluation qui se maintient en dépit du bon sens. Comment se fait-il que l’euro soit à ce point surcoté alors que la zone reste dans un état de marasme ? Il n’y guère d’autre explication que le pari fait par les marchés financiers sur une germanisation de la zone. Soit à partir de l’hypothèse que le modèle allemand sera recopié au-delà des frontières de la République fédérale, soit à partir de celle d’une mutualisation des dettes publiques européennes sous sa garantie. Leur improbabilité n’empêche pas les marchés de continuer à les nourrir. Il faudrait, quoi qu’il en soit, une action délibérée de la BCE, analogue à celles conduites par ses homologues de Suisse et du Japon, pour ramener la monnaie unique vers une parité moins handicapante, de l’ordre de 1 euro pour 1,1 dollar. Il faut donc se demander pourquoi Mario Draghi, si zélé et si inventif pour sauver le crédit des économies de la zone, n’agit pas sur la parité monétaire. À Bruxelles comme à Francfort, on connaît la réponse. Angela Merkel a interdit au président de la BCE de mener une action correctrice sur le marché des changes. Dès lors, une autre question se pose. Que cherche Angela Merkel, que cherche la nouvelle Allemagne qui trône en majesté au sommet de l’édifice branlant de la zone euro ?[/access]

*Photo: Michael Probst/AP/SIPA.AP21519716_000001

Nougaro, dix ans déjà…

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Disparu le 4 mars 2004, le géant rose de Toulouse continue d’enchanter ses fans. Et ils sont chaque jour plus nombreux car il suffit d’avoir entendu une seule fois dans sa vie, le brésilien d’Arcole, le Don Quichotte des Skylines, le petit taureau agile matraquer les mots pour être à jamais conquis. La langue française explosait dans sa bouche. Il la triturait pour en extraire cette pulpe sanguine, ce swing entêtant, cette prose phosphorescente. Ecouter Nougaro, c’est retrouver ce compagnon de désespoir. De la pointe de son Bic, il noircissait nos nuits blanches. Vous n’oublierez pas de sitôt son écho féérique. Car ce pourfendeur d’humeurs, bête de scène, incarnait la Grande chanson française. Percussion du texte, tempo obsédant, recomposition des mots. La phrase de Nougaro se nourrissait d’elle-même. Elle filait sur les rives du Canal du Midi.

Elle était riche, nostalgique, vibrante, addictive. Il mettait KO son public, victime consentante. Il boxait le Littré, il cognait le Larousse, il secouait Le Petit Robert avec gourmandise. Faire sonner le français, le déhancher, lui inoculer cette note jazz et cette frénésie samba était un exploit que peu de chanteurs français ont réussi depuis. Ne parlons pas ici de la nouvelle scène qui à l’indigence des textes ajoute l’incurie musicale. Nougaro surclassait, tabassait ces faussaires. Dire que certains osent encore monter sur scène, on conseille à ces inconscients qui encombrent la bande FM de réécouter ou revoir Nougaro. Ne serait-ce que pour la leçon de diction, la présence théâtrale et cet art de la narration hérité de la chanson de geste.

Pour les dix ans de sa disparition, ce jongleur téméraire a droit à de nombreux témoignages d’amour, celui de son épouse, de sa fille, mais également celui de Christian Laborde, castagneur en chef, magnifique poète d’Oc et d’or. Laborde, frère d’esprit de Nougaro nous fait découvrir le parcours de l’artiste dans une déambulation jubilatoire. Tu verras, tu verras, ce Nougaro faisait chanter le français.

À lire, à entendre…

Claude Nougaro : le parcours du cœur battant  par Christian Laborde – Hors Collection

Claude Nougaro par Hélène Nougaro – Flammarion

J’entends encore l’écho de la voix de papaTémoignage de Théa Nougaro – Flammarion

Claude Nougaro : les mots de la vie par Marc Lemonier – City Editions

« L’amour sorcier » – coffret de 29 CD – Edition limitée – Mercury Records

 

De quelle droite suis-je le nom?

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droite gauche baudelaire

droite gauche baudelaire

Je suis de droite car je crois à l’unité, à la clarté et au préjugé. L’esprit critique me hérisse, le constructivisme me débecte, la prétention à être un adulte face à Dieu me donne des envies de bûcher. Par tempérament (et quand on est de droite, on est plus sensible au tempérament qu’à la raison), je préfère la table ronde à la table rase, l’abnégation à la révolte, l’ordre injuste au désordre encore plus injuste. J’accepte volontiers le devenir des choses et des êtres mais à la condition sine qua non que l’on n’abolisse jamais l’être. Je suis de droite parce que je pars de l’être et non du devoir ou du vouloir-être. Le seul vouloir qui vaille est le vouloir-vivre. Dieu nous l’a donné en même temps qu’il nous a donné la possibilité de le maîtriser. Dans l’Ancien Testament, Dieu nous donne la vie (avec la cruauté et le plaisir qui vont avec), dans le Nouveau, il nous donne l’amour (avec le pardon, la consolation et le salut qui vont avec). Je suis de droite parce que je préfère le moi à la collectivité mais que je ne prends pas la collectivité pour  moi.

Je suis de droite parce rien ne me paraît plus abjecte que l’ipséité, cette volonté prométhéenne de se construire de soi-même par soi-même– c’est-à-dire à partir de rien. Je suis de droite parce que je raisonne toujours à partir du déjà-là, du passé, de l’inné. Je suis de droite parce que je suis empiriste plus qu’idéaliste. Je peux adhérer au progrès, quoique de manière conjoncturelle, mais je refuse cette croyance contemporaine qui consiste à vouloir liquider le négatif. Le négatif, c’est ce qui permet de vivre et de penser – et accessoirement d’être heureux. Le bonheur consiste à accepter les limites du réel. Et si l’imagination est, comme l’orgasme, un don de Dieu, il ne faut pas prendre son slip pour une tasse à café comme aurait dit Pierre Dac. Dans mon système de valeurs, Prométhée mérite qu’on lui arrache son foie tous les jours et Ulysse est admirable de vouloir rentrer chez lui (et d’y massacrer tous les prétendants étrangers.) Et cela n’est en rien incompatible avec la réconciliation goethéenne de Dieu et du diable – sous condition évidemment que le diable fasse allégeance à Dieu comme la gauche devrait faire allégeance à la droite.

Car, encore une fois, la pensée de droite (ou « réactionnaire », ou « classique », ou « orthodoxe », comme on voudra) ne consiste pas à opposer les dogmes de la vraie religion à la raison, comme s’acharne à le faire la pensée de gauche, mais bien à les accorder. Je suis de droite bonaldienne parce ce que je crois qu’il y a un accord de toute éternité entre les dogmes de la religion et ceux de la raison – et une analogie en toutes choses, intelligibles, sensibles et organiques. Je suis de droite cratylienne car je ne crois pas au métalangage : les mots sont les choses, signifient les choses et non pas ce qu’on veut qu’elles signifient, comme le dit Humpty Dumpty dans Alice, et cité par ce sophiste classieux de Deleuze. Je suis de droite maistrienne parce que la révolution, autre que chrétienne, me semble le mal absolu. Je suis de droite libérale mais libéral modéré et ordonné, façon Pompidou, avec un bon frein colbertiste. Je suis de droite parce que je préfère la lumière des siècles au Siècle des Lumières. Je suis de droite parce que je considère que vont ensemble les Riches heures du duc de Berry, L’Angélus de Millet et L’Origine du monde de Courbet –  soient le soleil, le clocher et ces « moiteurs éternelles » dont parlait Muray. Je suis de droite solaire parce que la photosynthèse me semble être le premier et le dernier mot de la politique réelle, sinon de la vie. La seule politique qui vaille est celle qui entérine la coutume, coupe les branches mortes s’il y en a, nourrit et éclaire les vivantes.

La seule science qui vaille, d’ailleurs plus vitaliste que mécaniste, plus biologique que moléculaire, est celle qui s’agenouille d’abord et avant tout devant la rose sans pourquoi. La seule attitude morale qui vaille est celle qui consiste à ne pas  s’arracher de son histoire par volontarisme dégénéré.  On ne s’arrache pas à l’histoire pas plus que l’on ne s’arrache à son sexe. L’enracinement et la différence sexuelle sont les deux mamelles de la vraie humanité, car contrairement à ce que dit la théorie du genre, ma bête noire, autant que les handicapés qui prétendent qu’elle n’existe pas, on est homme et femme avant d’être être humain. On est de la terre, et de sa terre, avant d’être du monde ou de la planète mars.

Même si évidemment, les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, contrairement aux schtroumpfs anorexiques qui viennent de Pandora. « Ciel et terre », « Soleil et lune », « or et argent », « jour et nuit », « yang et ying », « air et terre », « feu et eau », « divinités célestes ou lumineuses et divinités chtoniennes ou nocturnes », « cru et cuit », « chasse et cueillette », « viande et végétal », « droite et gauche », « carré et rond »,  « ligne droite et ligne courbe », « saillant et creux », « dur et souple »,  « intensité et durée », «forme et matière », « transmission et incarnation », « abstrait et concret », « conceptuel et charnel », « activité et passivité », « public et privé », « politique et économie »,  « orientation spatiale et orientation temporelle », « présent comme rappel du passé et présent comme promesse du futur », « culture et nature », « objectivité et subjectivité », « raison et émotion », « pouvoir et puissance », « théorie et pratique », « domination et médiation »,  « conflit et dialogue », « autorité et conciliation », « classicisme et romantisme », « dispersion et sélection », « institution et coutume », « action et parole », « relation aux objets et relation aux êtres », extérieur et intérieur », « extension et concentration », «  transcendance et immanence », « faire devenir et laisser être », « lois et mœurs », « maîtrise et communication », « continu et discontinu », « unité et multiplicité », etc, etc,  sont autant de façons, et comme le rappelle Alain de Benoist, de dire « HOMME ET FEMME » (sinon « mort et vie », ça, c’est de moi.)

Les complications et les inversions existent et elles sont (presque) toutes bandantes. Il faut les reconnaître, les assumer,  les aimer, les vivre, mais ne surtout pas les institutionnaliser. Si la théorie du genre n’était qu’une esthétique, j’en serais avec joie. Le problème est qu’elle se veut une éthique – donc, lance-flammes. On peut dire d’un homme qu’il est féminin et d’une femme qu’elle est masculine à la condition qu’on reconnaisse que « féminin » vient de femme et que « masculin » vient d’homme. Parce que le corps est notre destin, le sol notre salut, la liberté la possibilité accordée par Dieu de comprendre notre nécessité. On ne dit pas « je pense » comme Descartes mais « ça pense en moi » comme Schopenhauer, Nietzsche, Lacan ou Deleuze. Quoiqu’il faut bien se garder de penser avec ce dernier, esprit aussi brillant que boiteux, cette aberration totale que fut « le corps sans organes ». Le corps sans organes, ça n’existe pas. C’est une contradiction comme une roue carrée ou deux plus deux qui feraient cinq. Sur ce point, Deleuze trahit odieusement Nietzsche et son sens de la terre, et en a pour quelques siècles de purgatoire. Je suis de droite parce que je suis plein d’indulgence pour les boiteux mais plein de férocité pour les esprits boiteux. Je suis de droite enfin parce que je ne suis pas idéologique et parce qu’il n’y a pas d’idéologie de droite.

Celui qui ne like pas ce statut est désormais mon ennemi.

 

*Image : Charles Baudelaire (wikicommons).

Bethlehem sans enfants du Bon Dieu

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bethlehem israel palestine

bethlehem israel palestine

Si votre religion est faite sur les causes et les responsabilités dans l’interminable conflit israélo-palestinien, et qu’il vous serait pénible, voire insupportable, de voir vaciller vos convictions, n’allez pas voir Bethlehem, le film écrit et réalisé par Yuval Adler, avec la collaboration, pour le scénario, du journaliste arabe israélien Ali Waked.

Bethlehem, localité palestinienne à un jet de pierre de Jérusalem, sert de titre et de décor à un film haletant, centré sur les rapports intenses, complexes et ambigus entre Razi, un agent du Shabak, la sécurité militaire israélienne, et son informateur Sanfur, un adolescent palestinien entraîné malgré lui dans le cycle tragique de la terreur et  de la contre-terreur pendant la seconde Intifada.

Sanfur, en arabe, est la dénomination des Schtroumpfs, les petits hommes bleus créés par le dessinateur belge Peyo, un sobriquet qui le place dans le monde incertain entre l’enfance et l’âge adulte. En temps de paix, il occuperait tranquillement la place assignée à l’espiègle benjamin des familles nombreuses,  couvé par ses parents et choyé par ses aînés.

Il a été recruté par les services israéliens, car son frère est l’un des dirigeant de la brigade des martyrs d’Al-Aqsa, la branche du Fatah en charge de perpétrer des attentats suicides en Israël. Ce n’est pourtant pas un traître ordinaire, agissant par vengeance ou par vénalité. On apprendra, au cours du film, la raison de son entrée en collaboration avec l’ennemi sioniste, élément supplémentaire de la tragédie, que l’on s’en voudrait de révéler au futur spectateur, pour ne pas gâcher le suspens. Razi, son agent traitant depuis plus de deux ans, a fini par entretenir des rapports quasi-paternels avec lui, au grand dam de son chef qui le met en garde contre l’irruption des sentiments dans le travail : «  Quand une pute commence à jouir, il y a quelque chose qui cloche !», s’inquiète le chef, quand il se rend compte que, pour Razi, Sanfur n’est pas seulement « Esaü» nom de code de l’informateur dans l’ordinateur du Shabak, que l’on exploite sans états d’âmes.

Pour liquider Ibrahim, le frère de Sanfur organisateur d’un attentat suicide meurtrier à Jérusalem,  on met en marche la machine antiterroriste israélienne, implacable et sophistiquée, dont Razi est un rouage essentiel. En face, se trouve le nœud de vipère de la « résistance », où s’affrontent les dirigeants corrompus de l’Autorité palestinienne, les combattants de l’ombre du Fatah, et ceux du Hamas, personne ne faisant de cadeaux à personne, et allant même jusqu’à se disputer la dépouille du « martyr » pour l’annexer à son récit patriotique. C’est cette vision réaliste des opprimés officiels, fondée sur la parfaite connaissance du journaliste Ali Waked des arcanes de la société palestinienne, qui a provoqué une réaction de rejet de ce film par la quasi-totalité de la critique française, à la notable exception d’un journaliste du Monde, Frank Nouchi, dont le compte rendu plutôt élogieux du film fut immédiatement contredit par son collègue Jacques Mandelbaum, ce dernier estimant «  outrageusement négative » la vision donnée par Adler et Waked des acteurs palestiniens de la lutte armée contre Israël. Mandelbaum, qui ne passe pas pour un expert de ce conflit, appuie son exécution du film sur des considérations esthétiques (c’est, selon lui, de la mauvaise télé), pour inciter le public à la bouder. Voilà comment on maquille un parti-pris idéologique en critique prétendument objective.

Ne vous laissez pas leurrer par la cabale des dévots parisiens ! Bethlehem est un film époustouflant, dont personne ne ressort indemne, ni les Israéliens, ni les Palestiniens, ni les spectateurs.

Démocratie en petits comités

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comite democratie aubert

comite democratie aubert

Connaissez-vous la « conférence citoyenne » ? C’est un groupe composé d’illustres inconnus, 18 quidams nommés en toute opacité par le Comité consultatif national d’éthique. En décembre 2013, il a « assumé » l’euthanasie, rencontrant ainsi un succès médiatique bien supérieur à sa légitimité. Ses membres parlent au nom des Français, même s’ils n’ont jamais été élus. Ils sont vos « supercitoyens ». Vous connaissez certainement, en revanche, l’existence, sinon les membres, des « groupes de travail thématiques » invités par Jean-Marc Ayrault à faire des propositions pour refonder la politique de l’intégration. Ces groupes, dont la composition n’a fait l’objet d’aucun débat, comprenaient évidemment des fonctionnaires (réquisitionnés d’office), mais aussi des membres associatifs, des personnalités de la société civile, des citoyens « éclairés ». Ce sont eux qui ont pondu le rapport-choc qui ne proposait rien de moins, sous l’appellation « inclusion », que la remise en cause de deux siècles de modèle républicain.  L’euthanasie, l’intégration : ces deux bombes lâchées dans le débat public ont-elles été concoctées par un groupe parlementaire ? Non. [access capability= »lire_inedits »] Pas non plus par une inspection quelconque issue des grands corps de l’État, un Haut-Conseil ou même une « autorité administrative indépendante », invention déjà fort contestable. Elles sont le fruit d’un « diagnostic partagé » issu de la quatrième génération de machines à produire des rapports : les groupes de « parties prenantes », dernier avatar des « concertations citoyennes ». Une « partie prenante » est un acteur, individuel ou collectif (groupe ou organisation), dont les intérêts peuvent être affectés positivement ou négativement par une décision ou un projet. En clair, ce terme fumeux permet d’ouvrir les portes de la réflexion publique à à peu près n’importe qui se sentant impliqué.

Observons les observatoires… C’est Tony Blair qui a – sinon inventé – donné de la visibilité au concept avec sa stakeholder society, ou « société de parties prenantes », qui n’est pas sans évoquer la « France des droits et des devoirs » de l’UMP. Seulement, de cet ensemble, le PS n’a conservé que le pouvoir conféré à des acteurs- citoyens en les soustrayant à toute obligation. La « partie prenante » a tous les droits : émission d’idées, représentation, tribune médiatique. Et aucun compte à rendre – aucune accountability pour reprendre un terme britannique. À la différence de l’expert ou du technocrate, bien connus (et honnis comme tels) de la population, la « partie prenante » n’a passé aucun concours, ne justifie d’aucun diplôme et ne procède d’aucune nomination en conseil des ministres.  Cette curieuse méthode d’action politique n’est pas, loin s’en faut, limitée aux deux exemples récents et médiatiques. Sous diverses formes et appellations, la gauche adore lancer ces comités Théodule et autres cercles de réflexion méconnus : rappelez-vous la « Conférence de consensus pour la prévention de la récidive » (sic) de Christiane Taubira, ou encore la « Conférence nationale sur la transition énergétique », qui a accouché d’une « Commission nationale de la transition écologique », forte d’une centaine de « parties prenantes ». Et comme cela ne suffisait pas, telle une macro-bactérie dans une boîte de Petri, cette dernière s’est divisée en « comités de suivi » de différents sous-sujets. Chaque jour, la République inaugure ainsi un nouveau joujou participatif. Alors que le gouverne- ment a commis, il y a moins d’un an, un « Haut-Conseil des finances publiques », sorte de protubérance de la Cour des comptes, François Hollande a annoncé, lors de sa conférence de presse, la création d’un « Conseil stratégique de la dépense publique ». Mentionnons quelques-uns des « observatoires » qui pullulent : Observatoire de la laïcité, de la gestion publique locale (placé auprès du flambant neuf « Haut-Conseil des territoires »), sans oublier le petit dernier, l’Observatoire des « contreparties » (des baisses de charges consenties aux entreprises), « auquel le Parlement sera associé » (Merci !).  Cette obsession de la concertation permanente est le symptôme d’une très grave crise de la démocratie représentative. Car, pendant qu’on multiplie et démultiplie les instances de réflexion illégitimes, que fait le Parlement ? Où est le Parlement ? Nulle part. Lorsque l’on consent à l’« associer », il n’est qu’une « partie prenante » parmi d’autres. Les Français pensent que l’État est partout, mais ces excroissances qui prolifèrent sur un os sans graisse, ne produisant que de la paperasserie et de la bureaucratie, n’ont rien à voir avec l’État.

Bienvenue dans la « post-démocratie », non plus technocratique, mais « néo-associative ».  Les instances de décision légalement élues, progressivement privées de leurs compétences et de leurs moyens, « tournent dans le vide ». C’est le cas des maires, à qui l’on a progressivement ôté tous les pouvoirs municipaux, désormais confiés à des instances supra-communales opaques. C’est le cas des députés, qu’on occupe à longueur de journée avec des colloques, des rapports et des jeux de rôle stériles paralysés par la rigidité des votes partisans, pendant que 80 % de la législation se fait à Bruxelles. C’est le cas du gouvernement, qui mène un État sans moyens.  Dans ces conditions, où se trouve le pouvoir ? Au milieu d’un magma d’instances opaques et para-administratives, ouvertes aux lobbies issus du privé ou du monde associatif. Ne nous y trompons pas : il s’agit bien d’une régression démocratique. Lorsque le citoyen ne peut plus suivre le cheminement de l’action publique, devenue illisible en se diffractant à travers des centaines de groupes, qui est gagnant ? Tous ceux qui barbotent dans cette gigantesque « mise en réseau » peuvent ainsi, de façon visible ou non, encadrer et orienter le débat. Or, ils sont choisis au sommet, discrétionnaire- ment, voire arbitrairement. Rappelons que le président Hollande a coupé les vivres au Haut-Conseil à l’intégration, partisan d’une laïcité ferme, et changé 22 des 39 membres du Conseil consultatif national d’éthique.  Cette post-démocratie en réseau a son vocabulaire propre, qui permet de sublimer la fin de l’État. Ce sont les « états généraux », préférés aux « Grenelle » (de droite), qui consistent à « mettre tout le monde dans une même salle », mais sans que nul Mirabeau risque d’y faire éclater une révolution. C’est le fameux « pacte », accommodé à toutes les sauces, sauf à celle des droits et devoirs. Qu’un pacte sans engage- ment n’ait aucun sens n’empêche pas la gauche de proposer des « pactes sociaux », des « pactes pour l’emploi », des « pactes de compétitivité ». Ironie sémantique qui croit faire moderne en ressuscitant le terme de Faust.  Ce que les « amis » des « parties prenantes » appellent pudiquement « mise en synergie » consiste à relier horizontalement les intérêts particuliers que l’on a dispersés façon puzzle. Où est l’intérêt général ? Où est la vision ? Où est la démocratie représentative ? Paralysés et volatilisés.  Il est grand temps de reprendre le secret du feu volé par ces usurpateurs. Ce feu couve sous le mot « citoyen », préempté par des officines idéologiques. En son nom, le nouveau clergé de la démocratie participative délivre un message biaisé : le citoyen n’est pas le petit soldat d’un intérêt catégoriel, mais le premier actionnaire de l’intérêt général.  Citoyens, on vous vole vos mots, votre représentation, et votre République : indignez-vous ![/access]

*Photo: Soleil

Ukraine et tutti quanti

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ukraine revolution europe

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La France adore les révolutions — chez les autres. Depuis que nous avons, estimons-nous, donné l’exemple aux autres avec la prise de la Bastille, nous nous sommes abstenus : les Trois Glorieuses passent à l’as (et puis, hein, une révolution de trois jours, ça ne fait pas sérieux), 1848 s’est ridiculisée dans un chapitre fameux de l’Education sentimentale, et nous avons réprimé la Commune, qui avait toutes ses chances, en tant que révolution crédible, en gros, demi-gros et détail. Inutile de parler de Mai 68 — s’il n’y avait pas encore tant d’enfants du baby-papy-boom encore en vie, qui s’en souviendrait ?
Oui, nous pensons avoir fourni le modèle (peu importe que les Anglais de Cromwell et les Américains de Washington nous aient devancés, on étudie — un peu — leurs aventures en Quatrième, c’est loin tout ça, et puis, des Anglo-Saxons révolutionnaires, ça fait ricaner un peu), et nous aimons le retrouver, de temps en temps, chez les autres. Nous sommes friands de printemps arabes, en Tunisie, Egypte ou Libye, nous y participons même en passant, nous incitons volontiers les émeutiers à remplacer un dictateur infréquentable par une dictature religieuse répugnante, nous avons été à deux doigts de nous ridiculiser en Syrie, et aujourd’hui, nous applaudissons le renversement, en Ukraine, d’un régime légal — quoi qu’on en pense — par une émeute largement inspirée par des groupes (le parti antisémite Svoboda, ou, mieux encore, les milices ultra-nationalistes du Prayvi Sektor, qui campent aux carrefours et assurent la sécurité des bâtiments officiels) qui, à en croire l’envoyée spéciale de Marianne cette semaine, surfent sur leur succès en distribuant gracieusement Mein Kampf et Les Protocoles des Sages de Sion à une population enthousiaste. Que fait donc Bernard-Henri Lévy.

Et les télés de s’apitoyer sur le sort de la minorité musulmane de Crimée, les Tatars, qui en 42-45 ont largement collaboré avec les Nazis — comme nombre de Musulmans un peu partout dans le monde, à commencer par le grand mufti de Jérusalem.
Les démocraties occidentales s’enflamment pour l’Ukraine — à qui, si jamais les pro-européens triomphaient là-bas, la CEE proposera un régime amaigrissant pire que celui imposé aux Grecs. Ce qui nous permettra de remplacer les plombiers polonais sous-alimentés par des mafieux ukrainiens affamés.
Parce que notre enthousiasme pour les révolutions s’arrête vite. Nous laissons les Tunisiens s’arranger avec les salafistes, nous abandonnons les Egyptiens aux Frères musulmans, et nous regardons de loin les clans libyens s’entretuer. Quant aux Syriens, peu de (bonnes) nouvelles ces derniers temps. Notre empathie s’arrête aux portes de la politique-spectacle.

Pendant ce temps, Poutine annexe la Crimée et l’est ukrainien (qui ont toujours été plus ou moins russes, jusqu’à ce que Khrouchtchev les ristourne à l’Ukraine — à ceci près que Sébastopol est resté un port militaire russe, avec l’accord de l’Ukraine). Obama se fâche au téléphone (admirables bras de chemise retroussés sur sa détermination), et Hollande agite ses petits bras, au lieu de profiter de l’occasion pour opérer un renversement d’alliances qui rappellerait le De Gaulle de la grande époque, quand nous n’étions pas les caniches de l’OTAN et des USA. C’est loin tout ça.
À moins que Notre Président n’envisage, comme en Syrie, d’y aller tout seul. Il devrait relire L’Auberge de l’Ange-Gardien, de la mère Ségur née Rostopchine. Si l’Orient est compliqué et les Balkans mortels, vous me direz des nouvelles du Caucase.

Or, en politique, toute gesticulation non suivie d’effet est un aveu d’impuissance. Et c’est comme en amour : quand on ne peut pas, mieux vaut parler d’autre chose.
En fait, cette appétence pour les révolutions dissimule mal notre incapacité à en faire une. On peut toujours affirmer, comme Le Monde à propos d’une enquête récente, que les jeunes Français sont à deux doigts d’une insurrection, encore faudrait-il que le foot se mette en grève et que TF1 fasse faillite. Nous nous gargarisons de 14 juillet, mais nous élisons le plus consensuel des capitaines de pédalos. Le pays tout entier est désormais en façade, le verbe haut et le muscle mou. « Révolution » fut un fait, puis une idée. C’est désormais un mot, appliqué ici à des mutations dans le domaine du prêt-à-porter, et là-bas à des événements que nous n’avons su ni prévoir, ni analyser. Mais pour nous gargariser avec ce mot plein d’azur dans le haut et de sang dans le bas, comme disait Hugo, là, nous sommes imbattables.

 

*Photo : Sergei Chuzavkov/AP/SIPA. AP21533883_000002.