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Manif pour tous : Qui veut gagner sa carte d’identité?

anna leonarda manif pour tous

On se souvient de l’affaire Léonarda au mois d’octobre dernier et de l’émotion qu’elle avait suscité chez  les « droits-de-l’hommistes» français. La jeune kosovare sans-papiers, scolarisée en France depuis plusieurs années, fut alors interpellée lors d’une sortie scolaire pour être reconduite à la frontière. S’ensuivit une invraisemblable cacophonie : traité de vichyste et d’organisateur de rafles, entre autres gracieusetés, l’horrible Valls fut sommé de s’expliquer.

Difficile dans ces conditions de tension extrême de justifier le bien-fondé et la légalité de cette reconduite à la frontière. Surtout quand le Premier-Ministre, contre toute cohérence, exprime son souhait de garder la jeune fille,(immédiatement suivi par la première dame du moment, à qui personne ne demandait son avis).  La confusion est à son comble quand, dans une pitoyable attitude de repentance, Hollande propose pour clore le débat, qu’un accueil soit réservé à la jeune fille si elle souhaite revenir en France. Léonarda tranche alors avec mépris : c’est toute ma famille ou rien.

Autre département, autre loi ? Anna, jeune étudiante d’origine russe vit en France depuis dix ans. Elève de Khâgne dans les Yvelines, elle aspire à devenir française comme ses parents avant elle. Elle en fait part aux services d’immigration par une lettre dûment motivée. Naïvement peut-être, elle y mentionne son intérêt pour la vie politique française, qu’elle étaye par sa participation à des meetings et manifestations.

Dès lors, les choses se compliquent pour elle, comme elle l’explique dans un entretien accordé au Figaro tv le 5 mars. Lors de son entretien de naturalisation, les questions  auraient porté  plus sur son profil politique que sur sa motivation.  Va-t-elle à la messe, est-elle de droite ? Le nom de la Manif Pour Tous, s’il n’est jamais prononcé, plane sur l’entretien…

Et quand on lui demande ce qu’elle pense pouvoir apporter à la France, elle ne convainc pas. Mettre ses brillantes études au service d’un travail utile à la France n’est pas la bonne réponse. C’est alors que les deux fonctionnaires lui expliquent que son dossier ne présente pas d’intérêt pour la France.

Tiens, la France pratiquerait l’immigration choisie dans les Yvelines ?

Les policiers lui auraient alors suggéré comment se rendre utile à la France dans la plus grande discrétion. Elle devrait leur donner des renseignements sur ses amis de la Manif pour tous et aller à la prochaine manifestation de Veilleurs pour en rendre compte ensuite. En échange de quoi, les policiers présenteraient son dossier comme celui d’un entretien normal (sic). Perturbée, Anna passe outre les recommandations de secret et en parle à ses parents. Puis l’affaire parvient aux oreilles du maire-adjoint de Versailles.

On connaît la suite. Ces révélations embarrassent la Place Beauvau  qui diligente une enquête de l’Inspection Générale de la Police, afin de comprendre dans quelles conditions s’est déroulé l’entretien de naturalisation…

Que la police fasse du renseignement n’a rien de choquant dans l’absolu, c’est une de ses missions. Que les services d’immigration vérifient les motivations et l’envie de France de ses prétendants est plutôt rassurant. Ce qui est surprenant c’est la différence de traitement entre ces deux affaires :

Sans même s’arrêter sur le contexte d’intégration des deux jeunes filles et de leurs familles : il fallait garder Léonarda, au motif convaincant que c’était ignoble de l’expulser. On ne pouvait garder Anna[1. Anna obtiendra finalement sa naturalisation dans les semaines qui viennent.] au motif que son apport à la France était insuffisant -et qu’en outre elle représentait un courant de pensée haïssable… Si elle ne les avait refusés, Léonarda n’aurait eu que des droits, Anna n’avait que des devoirs.

Cela pose alors plusieurs questions : en dehors de l’indignation bon teint contre toute misère humaine,  quelle est la politique d’immigration de la France ? Par ailleurs, la notion d’utilité de l’immigrant est–elle à géométrie variable et soumise à appréciation d’une police « de la pensée » ?

*Photo : Le Figaro tv.

Ukraine, la guerre de mille ans

ukraine illustration tutu

Diabolisation des agents « fascistoïdes » de l’étranger à la télévision russe, sacralisation des héros spontanés de la liberté sur les chaînes européennes : le manichéisme est sans surprise, de même que l’émotion devant les morts, toujours utile aux idéologies. Mythifiées par l’instantanéité de l’information en continu, les images du Maïdan raniment la commotion de 1989 pour les uns, l’exaltation de 1789 pour les autres. Vu de Moscou, deux décennies et demie après la chute du Mur, les diplomaties de l’Ouest continue- raient leur guerre souterraine en vue de la dissolution définitive de l’Union soviétique. Vu de Paris, deux siècles et un quart après la prise de la Bastille, les peuples de l’Est manifesteraient non moins définitivement leur aspiration démocratique à intégrer l’Union européenne. Cet affrontement obligerait ainsi chacun à trancher, le temps d’un reportage, l’éternel dilemme entre l’éthique de responsabilité et de conviction. Cependant, l’Histoire ne se répète pas, elle se poursuit.[access capability= »lire_inedits »]

Qui veut comprendre l’actuelle crise ukrainienne doit remonter plus loin que l’époque contemporaine ou les temps modernes pour ressaisir le destin d’une nation mouvante dès ses origines et régulièrement empêchée depuis. L’Ukraine, comme l’indique la racine kraj, est une zone-frontière qui a pris la dimension d’un pays. Elle naît au IXe siècle avec la scission entre les deux Europe, occidentale et orientale, dont la dispute sur l’héritage de Rome, Athènes et Jérusalem, cause une ligne de fracture continentale courant de Riga à Split. C’est sur cette ligne que s’affronteront les missions carolingienne et byzantine, les Églises latine et grecque, les empires centraux et périphériques, ainsi que les diverses coalitions qui, à la suite de l’aventure napoléonienne, susciteront les deux guerres mondiales. C’est cette ligne que voudront éradiquer les totalitarismes nazi et communiste. C’est autour de cette ligne que s’agrégeront la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie avant de se désagréger face à l’impossibilité de la surmonter. Or, cette ligne traverse l’Ukraine en son centre, la désignant comme un champ crucial d’influence, la condamnant du même coup à l’instabilité et l’exposant au risque de la partition.

L’Histoire a voulu que l’Ukraine soit divisée par la ligne de fracture qui sépare, depuis le IXe siècle, les deux Europe, occidentale et orientale. Écartelée encore aujourd’hui entre l’Europe de Merkel et la Russie de Poutine, elle ne pourra éviter l’éclatement qu’à travers une solution fédérale.

Le mouvement de balancier est incessant au cours des siècles. L’adoption du christianisme venu de Constantinople, l’invasion tatare, la création d’une entité cosaque, l’incursion ottomane, l’annexion par la Russie font de Kiev un Orient ; l’occupation polonaise et lituanienne, le ralliement d’une partie du clergé à Rome, le romantisme révolutionnaire et la vitalité de minorités telles que, jadis, la communauté juive en font un Occident. Le rêve répété de l’in- dépendance, sans cesse miné à l’intérieur par des féodalités fragmentées ou des révoltes populaires, menacé à l’extérieur par des voisins prédateurs, cristallise ainsi un nationalisme exacerbé par la conscience d’un territoire accordéon et d’une identité composite, si ce n’est contradictoire.  Ce balancement détermine le partage entre l’Est et l’Ouest du pays qui, en leurs confins, forment respectivement un bastion orthodoxe, majoritairement russophone, autour de Donetsk, cité industrielle, et un bastion catholique de rite byzantin, purement ukrainophone, autour de Lviv, ville universitaire. Le contentieux se nourrit de mémoires antagoniques où alternent les conversions forcées et les coercitions linguistiques. Jusqu’aux pires tragédies sont ferments de discorde. Ainsi, de la terrible décennie 1933-1943, l’Est veut se souvenir qu’il a subi de plein fouet la grande famine organisée par Staline alors que l’Ouest veut oublier qu’il a fourni des troupes à Hitler. Ce clivage se retrouve dans la présente carte électorale, où le conservatisme tourné vers Moscou domine à l’Est et le progressisme tourné vers Bruxelles à l’Ouest. Il imprègne les autres régions, hante la capitale et en fait, comme en 2001, 2004, 2011, l’otage de forces centrifuges.

Le spectre rémanent de la division ne va pas sans provoquer, en retour, un fort consensus sur l’interdit du divorce. Comme le montrent les 90,5 % de « oui » lors du référendum de 1991 sur l’indépendance, il existe indéniablement un peuple ukrainien, légitimement fier de sa langue et de sa culture. Le problème tient plutôt à la forme de constitution politique qu’il s’est choisie, dans le droit-fil des réveils patriotiques du XIXe siècle, à savoir celle de l’État-nation. Or, l’Ukraine, longtemps brimée, n’a jamais accédé à l’universalité que par voie de médiation. Par le passé, la Russie a prévalu, de l’assomption tsariste du berceau de la chrétienté slave à l’octroi soviétique d’un siège à l’ONU, sans oublier l’écho donné aux arts et lettres ukrainiens. La renationalisation récente, cocasse si elle n’était pathétique, de Nicolas Gogol en Mykola Hohol marque le délitement d’un lien multi- séculaire désormais systématique- ment reconstruit en une vaste chronique de l’oppression. D’où la tentation de donner un coup de barre à l’op- posé, du côté de l’Europe, mais dans le but paradoxal de garantir l’avenir en renforçant le sentiment national.

S’instaure par là un double effet, dissymétrique, de miroir symbolique. La Russie de Poutine, pourtant moins anarchiquement arbitraire et corrompue que l’Ukraine en raison de la concentration autoritaire du pouvoir, autrement riche surtout, représente l’agonie. L’Europe de Merkel, qui est sans doute celle de l’État de droit et des droits de l’homme, mais plus sûrement encore celle de l’abondance, la survie − même si la Grèce, si proche, devrait incliner les Ukrainiens à la circonspection. Ces deux pôles sont avant tout des métaphores du déni, compréhensible, d’un intolérable présent. Lequel ? Celui d’un pays livré à la faillite économique, scindé en deux blocs électoraux soumis à l’arbitrage opportuniste du vote des Tatars de Crimée, régenté par des clans mafieux qui pillent les maigres ressources locales et se renvoient tour à tour dans les mêmes geôles au gré des mouvements fluctuants d’opinion, vidé de ses habitants devenus les premiers travailleurs clandestins bon marché de l’espace Schengen.   Au regard de ce sentiment d’asphyxie qui est la face cachée de tout revivalisme nationaliste, comment se distribueront demain les acteurs ? Comment l’intelligentsia de Kiev, la seule mouvance sincère, se débrouillera-t-elle des miliciens néonazis qui ont joué la stratégie de la tension pour empêcher un règlement concerté ? Comment les activistes du Maïdan, mêlant vétérans de l’Afghanistan, prêtres et rabbins engagés, fondamentalistes musulmans, théoriciennes féministes et militants gays, pourront-ils pérenniser l’union sacrée ? Comment savoir si l’appareil militaire et policier, également extrémiste et comploteur, qui a lâché Ianoukovitch, ne finira pas par lâcher son double inversé, Ioulia Timochenko ? Comment la solution d’une fédération ne s’imposera-t-elle pas afin de réduire le danger de la partition, quitte à incidemment la préparer ? Comment l’Union européenne qui a, en dehors de ses frontières, soutenu la rue contre la légalité, s’expliquera-t-elle de ce choix au sein de ses frontières ?  La seule certitude est que Poutine a anticipé ce revers en faisant basculer le centre de gravité de la diplomatie russe vers l’Asie et le Pacifique par le lancement, avec Pékin, de l’Eurasets, l’Union eurasiatique. Le projet peut paraître chimérique. Il semble néanmoins constituer un levier suffisant pour peser, à terme, sur Bruxelles, dont on verra la capacité à soutenir vrai- ment Kiev alors que toute l’attention de Washington se porte sur le Proche- Orient. Morale momentanée de l’histoire : mieux vaut préférer le dur réalisme que commandent les leçons de l’Histoire au lyrisme béat que propagent les médias.[/access]

*Photo: Soleil

Défense de Patrick Buisson

sarkozy buisson ecoutes

Étonnant Patrick Buisson : on croyait qu’il était très écouté de Nicolas Sarkozy, il semble désormais que l’inverse soit vrai aussi. Patrick Buisson a écouté, et beaucoup écouté Nicolas Sarkozy. Et d’autres, beaucoup d’autres, de l’entourage présidentiel. Mais, en ces temps de Carême, comment pourrait-on critiquer cette attention à la parole de son prochain qui est tout à fait conforme à l’idée que l’on se fait de Patrick Buisson, homme à la foi aussi rigoureuse que celle du  père Joseph ? Elle est devenue rare de nos jours, cette sollicitude, cette qualité d’écoute, et osons le mot, cette bonté.

On parle de centaines d’heures d’enregistrement. Quand même. Le premier souvenir qui remonte à l’esprit, quand on évoque un tel volume d’enregistrements, faite par un seul homme pour le profit d’un seul homme, c’est Richard Nixon. Richard Nixon et son célèbre magnétophone planqué dans le Bureau Ovale qu’il déclenchait discrètement dès qu’il le jugeait bon. Cela ne l’a pas aidé pour le Watergate, d’ailleurs, ces enregistrements, même si le FBI avait tenté de faire du nettoyage. Maintenant, on en viendrait presque à remercier Nixon de cette pratique un rien paranoïaque et machiavélique puisqu’on dispose de sources de première oreille sur l’histoire secrète des USA pendant ces années-là.

Et comme nous valons bien les Américains, il n’y avait pas de raison que nous ne fassions pas la même chose. Tout de même, des centaines d’heures sur le dernier quinquennat, on  n’allait pas laisser tout cela sombrer dans l’oubli. C’est peut-être ce que s’est dit Patrick Buisson quand il tripotait son dictaphone dans la poche de son costume. C’est sans doute ce que s’est dit aussi celui qui a laissé fuiter les enregistrements. Ce n’est pas très élégant, certes, de voler tout ça sur le disque dur de Patrick Buisson et de le livrer au public. Les journalistes malveillants, tous de gauche c’est bien connu, ont vite fait de monter en épingle tout ce qui peut nuire à un homme comme Patrick Buisson qui est très à droite, c’est bien connu aussi.

Je serais Patrick Buisson, je serais d’ailleurs furieux. On oublie trop souvent dans les commentaires médiatico-politiques de souligner que la première victime, c’est lui.  C’est non seulement un vol dont a été victime Patrick Buisson mais aussi un viol comme dirait un Henri Guaino, faussement traumatisé par ces révélations. Je dis faussement car ces révélations ne devraient pas en être pour lui puisque, sauf sénilité précoce, il doit très bien se souvenir de ce qu’il disait à Patrick Buisson étant donné qu’il parlait quotidiennement avec lui. On mesure ainsi toute la mauvaise foi d’Henri Guaino. Non, il faut défendre Patrick Buisson contre toute cette hypocrisie et invoquer, au choix, la peur d’une mémoire défaillante chez un homme si occupé qui voulait remettre en ordre ses notes le soir en réécoutant ce qui avait été dit dans la journée ou bien une volonté de s’inscrire dans la brillante lignée de ces mémorialistes qui furent aussi des conseillers du Prince : Platon et Denys de Syracuse,  Aristote et Alexandre le Grand, Philippe de Commynes et Louis XI, Alain Peyrefitte et De Gaulle,  Jacques Attali et Mitterrand, rayez les mentions inutiles. Pourquoi pas, après tout ? On dit Patrick Buisson féru d’histoire au point de diriger une chaîne de télévision  du même nom et l’on comprendrait qu’il ait voulu y laisser une trace, dans l’histoire, après avoir voulu y jouer un rôle.

Il y a juste un léger détail, c’est que Denys, Alexandre, Louis XI, De Gaulle et Mitterrand étaient au courant que Platon, Aristote, Philippe de Commynes, Alain Peyrefitte et Jacques Attali prenaient des notes pour d’éventuels futurs verbatim. C’est ballot que Patrick Buisson ait oublié de prévenir Nicolas Sarkozy parce que du coup on pourrait croire à de vilaines choses comme le désir de tout contrôler,  de faire pression, de manipuler et de se fabriquer une assurance tout risque pour l’avenir. Par exemple, si l’on devait être pris dans de vilaines affaires sur des budgets un poil abusif consacrés aux sondages élyséens.

Mais bon, le premier fautif reste tout de même Nicolas Sarkozy. Un homme que l’on disait si avisé de toutes les questions de communication, ne pas avoir compris que l’on vivait dans une société où tout le monde peut filmer tout le monde avec un simple téléphone, où l’homme est devenu un Big Brother pour l’homme, cela est désolant. Il n’y a plus, il n’y aura plus de parole privée, d’image privée, Nicolas Sarkozy aurait dû le savoir.  Interdit de se lâcher dans une soirée, désormais, sous peine de vous retrouver sur You Tube le lendemain en train de chanter L’Internationale avec un slip sur la tête. Alors, à plus forte raison sous les ors du pouvoir. Nicolas Sarkozy, du coup, doit se sentir un peu comme ces victimes de « revenge porn », mode venue des USA et qui consiste à publier sur le net des images ou des films des galipettes faites avec un ex ou une ex dont on veut se venger.

Mais bon, sur le plan politique, rien n’indiquait que Patrick Buisson et Nicolas Sarkozy aient rompu et que l’éventuel retour de l’ancien président ne se ferait pas sur une ligne aussi dure que celle de l’élection de 2012. Et puis allez savoir d’ailleurs, si Patrick Buisson est aussi à droite qu’on veut bien le dire. Moi, par exemple, pour l’instant, dans ces enregistrements, je n’ai pas entendu le mot race.

 *Photo : hto2008.

Patrick Buisson : une idée certaine de la France

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Jadis, le buisson ardent symbolisait Dieu, aujourd’hui Buisson symbolise le diable. La preuve par Sophie, journaliste de gauche – What else ? – qui lorgne sur mon iPhone. Le nom de Patrick Buisson apparaît sur l’écran, entraînant sur le visage de Sophie une mine dégoûtée : « Mais que fais-tu avec cet homme ? »   Et pourtant, Sophie sait que mon métier est en gros le même que le sien : interroger des hommes sur ce qu’ils font et pensent en français, on appelle cela une « interview », activité à laquelle on peut prendre goût, surtout si elle est pratiquée avec le diable, converser avec les anges, quoi de plus ennuyeux ! Mais le dégoût de Sophie résume finale- ment le travers que notre époque entretient vis-à-vis de la droite dure : condamner avant de comprendre. Depuis trente ans, cette attitude prédomine avec le succès que l’on sait. Ne pas écouter les arguments de ses représentants, et même ne pas les rencontrer de peur que ce soit contagieux, bref soigner sa gauche en se payant de grands qualificatifs – de « réactionnaire » à « fasciste » – lesquels permettent au journaliste d’évoquer son dégoût de leurs idées, plutôt que de les penser. En rencontrant Patrick Buisson, je suis parti du postulat inverse. Mon intention n’était pas de montrer la distance abyssale qui sépare cet homme d’un journaliste de gauche, mais de tenter un portait intellectuel. Ma méthode n’a pas consisté à m’intéresser à la psychologie du personnage et à ses frasques, mais à m’en tenir à un objet oublié qui continue pourtant de mener les hommes : son idéologie.[access capability= »lire_inedits »] C’est que cet homme occupe une place singulière dans notre vie politique. À droite, rares sont ceux qui ne l’ont pas consulté. Ils ne s’en vantent plus mais François Bayrou, Jean-Pierre Raffarin ou Alain Madelin ont recherché ses conseils. Parmi les jeunes de l’UMP, pratiquement tous ont sollicité son aide. Et à l’extérieur même de l’UMP, les hommes les plus inattendus, qu’ils s’appellent Jean-Christophe Cambadélis ou Jean-Luc Mélenchon, ont apprécié l’interlocuteur, à défaut de partager ses idées.  Comment expliquer une telle fascination ? Pour le savoir, il suffit d’avoir une conversation avec lui, dans le bureau qu’il occupe à TF1, en tant que dirigeant de la chaîne Histoire. L’homme a lu, et même à peu près tout lu. Il connaît les auteurs orthodoxes mais surtout les hétérodoxes, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, ceux de son camp comme ceux du camp d’en face. Il sait ce qu’il doit à Jean-Claude Michéa ou à Christophe Guilluy, peut marquer son désaccord sur les pages furtives que le philosophe Pierre Manent consacre à la peine de mort (dans La Raison des nations). À cet égard, peu d’hommes sont capables de mobiliser une telle culture historique et philosophique au service d’une lecture du présent politique.

Qui, avant Buisson ? Paul-Marie de la Gorce pour les gaullistes, Jacques Attali pour Mitterrand. Mais aujourd’hui, entre les universitaires qui ne s’intéressent plus à la politique et les politiques qui se désintéressent de l’intelligence, un homme comme Buisson est presque incontournable quand on aime les idées et la politique.   Cependant, une rencontre avec lui requiert une robuste préparation. L’homme a écrit, énormément écrit, sur un sujet étrange : la sexualité sous l’Occupation, une histoire en deux tomes. Ce n’est pas ce que vous aviez retenu de la période ? Lui, si, et pas forcément dans la perspective que vous imaginez. Car Patrick Buisson s’est d’abord intéressé au sort réservé aux femmes, et si cela ne relève pas des études de genre, cela pourrait s’en rapprocher. Bien sûr, ce n’est pas du Butler, mais ce n’est pas non plus du Boutin : sa vision n’est pas traditionnelle, on peut même affirmer qu’il « ose le féminisme ». Sur cette période comme sur les autres, la place dévolue aux femmes est l’une de ses préoccupations constantes. Aussi trouve-t-on sous sa plume une autre histoire de la Libération. Pourquoi les comités de Libération ont-ils jugé urgent, et juste, de tondre des femmes soupçonnées d’avoir frayé avec l’ennemi ? Parce que, ce faisant, les mâles se réappropriaient le corps des femmes, une façon de reconquérir cette nation que, par lâcheté et inconséquence, ils avaient abandonnée à l’ennemi. La France était déchirée ? Elle s’est réconciliée en humiliant ces femmes : là-dessus, tout le monde était d’accord, des communistes aux catholiques. Cette tonte de la honte marqua le retour de la société patriarcale, comme si, explique-t-il, « au moment où l’on nationalisait Renault, on renationalisait le corps des femmes, un bien collectif dont on ne pouvait user individuellement ».

Violemment hors d’âge Si l’on n’a pas lu Buisson avant de parler avec lui, ses dégagements surprennent. Comme ses références d’un autre siècle, d’un autre millénaire même : que vient faire la messe en latin au huitième étage de la tour TF1 ? Ce décalage contribue également à son pouvoir de séduction : l’homme est intempestif, violemment hors d’âge par rapport à ce que l’on a l’habitude d’entendre dans le milieu politique. Toute la ville veut être moderne ? Lui se pose comme le premier des antimodernes. La démocratie participative est à la mode ? Buisson réclame un « pouvoir qui sauve », un roi thaumaturge 2.0. Les politiques ont un rapport étroit avec la pensée Sciences Po, leur pluralisme va de Jean-Claude Casanova à Dominique Reynié. Lui mêle Joseph de Maistre, Bloy, Bernanos, Pasolini et Cioran.

À la pensée molle, Patrick Buisson oppose une équation folle. Elle peut se résumer en deux «ismes» qui pèsent chacun leur poids de parti pris, rappelant qu’avec lui, la grande aventure idéologique est de retour. Sa matrice mentale repose en effet sur deux postulats que les sciences sociales désignent sous le nom de « holisme » et d’« irrationalisme ».  Commençons par le holisme. Ce terme désigne une forme de pensée hostile à l’individu, à l’individu comme valeur mais aussi comme facteur explicatif de la société. Pour Patrick Buisson, la politique doit être obsédée par le collectif. Dès lors, il se situe aux antipodes d’une droite qui considère, à la suite de Margaret Thatcher, que la société n’existe pas, qu’il n’y a qu’une collection d’individus. La vision du réel que nourrit le conseiller de Nicolas Sarkozy consiste, au contraire, à reconnaître une existence autonome à la société, contre ceux qui la tiennent pour morcelée, animée par la lutte des classes, ou devant être abandonnée à des intérêts spécifiques. Voilà une position bien singulière pour un homme de droite, en contradiction avec la tradition orléaniste de libéralisme modéré, chère à l’Hexagone et incarnée par le triptyque « Montesquieu- Tocqueville-Aron ». Aucun de ces trois auteurs ne trouve grâce auprès de Patrick Buisson, il est facile de comprendre pourquoi. Montesquieu aime trop le formalisme, Tocqueville l’individu, et Aron l’immanence, pour intéresser Buisson.  Mais l’homme n’est pas unique- ment holiste. Cette perspective le conduit naturellement à tenter de saisir la société dans son ensemble, comme si les collectivités humaines possédaient une volonté, des désirs, en un mot, une essence. Dès lors, cette démarche se révèle profondément irrationaliste. Là aussi, ce parti pris jure dans son camp. Être à droite aujourd’hui, c’est se prévaloir d’être pragmatique, d’avoir troqué les utopies gauchisantes pour une rationalité pure et gestionnaire.

Finalement, quoi qu’elle en pense, même la droite s’est convertie à une lecture constructiviste de la société : elle sait bien qu’il n’y pas une nature humaine, mais des déterminismes sociaux des comportements humains. Toute la droite, ou presque, le sait… sauf Buisson : lui s’en tient à une conception mystique de la société. Corollaire de cette démarche hors d’âge : il est simultanément immunisé contre les démarches qui viseraient à réduire l’homme à la biologie ou à la position de classe. Autrement dit, sa pensée est incompatible avec le racisme biologisant autant qu’avec le marxisme. À ses yeux, la société a une nature, conséquence de la nature humaine, elle a un souffle, pratiquement un pneuma à respecter. Buisson, faut-il le préciser, n’est pas sartrien : pour lui, l’essence précède l’existence.

Buisson holiste et irrationaliste ! Mais pourquoi s’embarrasser de ces néologismes quand il paraît suffisant de le qualifier d’« homme d’extrême droite ». Pas sûr, d’ailleurs, que le qualificatif lui paraisse infamant : tout juste peut-il passer à ses yeux pour encombrant. Lui le récuse, se présentant sous l’étiquette sibylline d’« anarchiste conservateur ». Si vous lui dites que l’extrême droite a été son métier, lorsqu’il écrivait dans Minute, il vous rétorquera que sa culture, il l’a faite ailleurs et avant. Auprès des Hussards, et surtout en compagnie des deux Léo, Léo Malet et Léo Ferré. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, son engagement le conduit à lutter contre Marine Le Pen : le FN, c’est la boutique d’en face, ou d’à côté, mais c’est la boutique concurrente. Derrière le calcul, il y a aussi une conviction, inattendue comme Buisson a l’habitude d’en avoir. Le FN est désormais à ses yeux un parti de gauche ! L’entourage de Marine Le Pen ? Il est principalement composé d’anciens chevènementistes. Cette nouvelle équipe concocte un programme économique à base de justice sociale et de hausse réclamée du pouvoir d’achat. Certes, la préférence nationale demeure, mais à quoi bon préférer la nation si on l’abandonne au mariage gay et à l’avortement ? Du coup, aujourd’hui, Patrick Buisson est condamné à se distinguer de l’extrême droite officielle et contemporaine. Il faut dire que son extrême droite à lui est antérieure aux païens du FN, tout comme elle est antérieure aux pétainistes. Pour retrouver sa radicalité à lui, il faut remonter au père fondateur, également admiré par son propre père : Charles Maurras.

Maurras et Gramsci Pourquoi Maurras ? Pour sa pensée d’un pouvoir souverain, transcendant les intérêts catégoriels. D’où l’intérêt porté à l’auteur de La plus grande France par une génération de politiques, depuis de Gaulle jusqu’à Mitterrand. Maurras, c’est, selon lui, un destin tragique, celui d’un homme qui a combattu l’Allemagne pendant des décennies pour terminer jugé comme collaborateur à la Libération. Lorsque l’on évoque les propos antijuifs de Maurras, Patrick Buisson se cabre. D’abord parce que l’antisémitisme, assure-t-il, n’a jamais fait partie de sa culture, ni hier ni aujourd’hui ni jamais. Les diatribes antijuives de Maurras sont donc évidemment condamnables à ses yeux, mais il faut les distinguer de l’antisémitisme hitlérien, poli- tique et racial. Mais la judéophobie de Maurras n’a-t-elle pas préparé la société française à tolérer les lois raciales de Vichy ? Patrick Buisson sort de sa réserve : tout cela n’est pas son Maurras, son monde à lui est chrétien, il n’a jamais cru aux races : voilà pourquoi aujourd’hui encore, il développe une lecture pré-raciale ou post-raciale de la société.  Dans quelle atmosphère a-t-il été élevé ? Chez les Buisson, on vivait sa foi comme les chrétiens des catacombes. Pire : comme les chrétiens des années 1960. De cette époque, il conserve le sentiment inébranlable de sa différence : être classiquement d’extrême droite, comme le premier étudiant en droit venu, aurait dilué sa singularité. « J’étais un enfant croyant, explique-t-il aujourd’hui. J’avais la foi, mais je croyais aussi dans la mission de l’Église, première pour- voyeuse de lien social, dotée d’un rôle unique pour l’éducation des enfants et le secours des malades. Ma foi d’enfant s’est affirmée avec l’avènement de la société de consommation, ajoute-t-il, celle que fustigeait Pasolini. » Voilà pourquoi Patrick Buisson peut avoir emprunté des routes parallèles à celles des Le Pen sans avoir abouti au même endroit. Qu’on en juge : Algérie française, soutien à l’OAS, anticommunisme, sans oublier une manifestation contre l’entrée des chars soviétiques à Budapest. Patrick Buisson a également participé à « 68 », contre Mai-68. Tout cela aurait pu faire de lui un cadre du FN s’il n’avait nourri des ambitions plus grandes encore. Non pas remporter une élection – rêve de notable – mais ravir l’hégémonie culturelle à la gauche. La référence à Gramsci est assumée : connaître les armes de l’adversaire et les retourner contre lui.   Sûr de lui et dominateur, Buisson est persuadé qu’il dispose seul de la méthode pour faire gagner son camp.

Son projet, ce n’est ni le coup d’État ni le coup d’éclat, mais, dit-il, rendre le pouvoir au peuple. À ses yeux, la politique consiste désormais à empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. Ce vol de la légitimité démocratique a eu lieu parce que des minorités ont pris la place des citoyens. Les intérêts catégoriels triomphent. Leur but ? Écarter le peuple des décisions. La démocratie formelle a accouché d’un nouveau Léviathan, un cratos sans demos, un pouvoir sans peuple. Ne vont plus voter, explique-t-il, que les « clientèles » : dans l’isoloir, il y a de moins en moins de jeunes et de pauvres. Au fur et à mesure que la dépense publique augmentait, la participation aux élections diminuait. La preuve, pour Buisson, que le coût marginal de l’électeur n’a cessé d’augmenter. Dans cette ode à la légitimité populaire, on distingue l’argumentaire classique du populisme. Mais si l’on creuse un peu, cet appel au peuple est un appel à l’homogénéité du peuple. C’est fort de ce principe qu’il dénie toute légitimité aux minorités, depuis les minorités sexuelles jusqu’aux minorités religieuses, au premier rang desquelles se trouve l’islam.

Une « société multiculturelle est multiraciste, et donc multiconflictuelle », assène-t-il à la manière d’un théorème, un théorème démontré selon lui par les émeutes de 2005. Dès lors, puisque la diversité est par nature dangereuse, la poli- tique doit consister à fabriquer du semblable. Un thème traditionnel au sein de la pensée conservatrice française, chez Maurras comme chez les conservateurs de gauche, au premier rang desquels on trouve le sociologue Émile Durkheim. Des penseurs éloignés les uns des autres qui se retrouvent néanmoins sur un point : la morale collective, c’est ce qui façonne le lien social et construit de l’homogénéité. C’est autour de cette certitude que s’édifie le projet politique de Patrick Buisson. Cette quête de l’homogène a un ennemi absolu : le libéralisme. Patrick Buisson le récuse sous toutes ses formes, qu’il soit une école philosophique ou une construction économique. Là se trouve sa haine originelle. Pourquoi une telle détestation ? Parce que le libéralisme, c’est l’individu, donc l’anomie. Le libéralisme incarne à ses yeux le grand coupable : c’est lui qui est à l’origine du marché, de cette démocratie formelle tellement éloignée de la démocratie réelle qu’il appelle de ses vœux. Honnir le marché et ses dérivés, le « bougisme », le sans- frontiérisme, l’élite à l’étroit dans les frontières quand les pauvres n’ont plus qu’elles pour se protéger.  Évidemment, tout cela ne cadre pas avec le décor, lequel est, faut-il le rappeler, la tour TF1. Chez Bouygues, on ne reconnaît ni Marx ni Jésus : l’entreprise n’a pas encore officiellement abjuré le marché. Mais à l’entendre, Patrick Buisson juge sa présence au sein du groupe TF1 comme relevant de l’entrisme : être là où se trouve le pouvoir, à la télé ou à l’Élysée. Au risque d’être au cœur de la machine qu’il prétend combattre, au risque de servir le président qui incarne depuis des décennies l’argent-roi. « C’est vrai, concède-t-il, on ne peut pas être le candidat du CAC 40 et le président de tous les Français, ou bien encore le président du CAC 40 et le candidat du peuple français : c’est toute la contra- diction du sarkozysme. » Et la sienne par la même occasion. Comment se ranger du côté des Rolex en militant contre la « prolophobie » ? En imaginant lutter pour la restauration, la restauration d’une France éternelle, fût-elle cachée à l’origine derrière des Ray-Ban. « La droite devra bien finir par choisir entre la valeur et les valeurs », lâche-t-il. Comprenez : les valeurs éternelles. Car pour Patrick Buisson, la France est un bloc, son histoire ne se découpe pas. Dans son panthéon personnel, l’archevêque Denys Affre, qui œuvra auprès des ouvriers pari- siens et fut tué sur les barricades en 1848, côtoie Louis Rossel, officier fusillé pour avoir rejoint la Commune. On y croise également la rose et le réséda, le catholique et royaliste Honoré d’Estienne d’Orves et le communiste Gabriel Péri, tous deux fusillés au Mont-Valérien en 1941. On y rencontre enfin de Gaulle, mais aussi Salan.  Buisson ne choisit pas entre les morts parce qu’il a la passion de l’unité. En tant que conseiller du prince, son rêve est que le corps du souverain et celui du pays ne fassent plus qu’un. On gouverne d’abord par des symboles.

Certes, explique-t-il, les Français sont déchristianisés, mais le christianisme demeure notre référent identitaire. « Le paysage français, ce sont ces clochers, Mitterrand l’avait bien compris. Les catholiques pratiquants ont beau être peu nombreux, 4 % ou 5 % de la population, la sortie de la religion n’empêche pas la réactivation du christianisme non pas comme élément de croyance mais d’identité. » D’où les racines chrétiennes avec le discours de Latran jusqu’au discours du Puy-en- Velay, mais aussi des hommages rendus à des saints laïques, comme les résistants du plateau des Glières. Cette nation perçue comme un bloc, voilà un programme rêvé par l’historien ultraconservateur Ernest Kantorowicz, historien connu parmi nous pour l’expression des « deux corps du roi ». Cette expression est aussi souvent répétée qu’incomprise ; d’elle, on a retenu une vague conception duale du corps du souverain, partagé entre une enveloppe immortelle et une carcasse mortelle. Mais en réalité, cette conception débouche sur une vision organiciste de la société : un pays est un corps au sens littéral du terme, un corps qui se reflète dans le souverain. C’est ainsi que se réalise le miracle d’une société peuplée d’hommes différents, aboutissant néanmoins à une totalité homogène. Un rêve pour Patrick Buisson, un cauchemar pour ma camarade Sophie pour qui la modernité s’écrit « diversité ».  Cette conception est antimoderne ? Tant pis, Patrick Buisson assume ce regard empreint d’une nostalgie pour l’homogène, homogénéité réelle ou rêvée, passion pour une époque où la solidarité organique animait la France. Plutôt la nation mystique que l’état technocratique. Mais ce rêve se heurte à la réalité française et à celle de son héros, Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, Patrick Buisson ne cherche pas à nier que le corps physique de Nicolas Sarkozy fait entrave au corps symbolique qu’il était censé représenter, celui de la France. L’ancien président souffre de « l’incertitude des messages qu’il envoie » lance son ancien ou toujours conseiller. Mais Sarkozy, ajoute-t-il, est un pragmatique : il peut encore se distinguer du repoussoir absolu qui, pour Patrick Buisson, porte un nom : Jacques Chirac.  À ses yeux, Jacques Chirac fut un affaibli du symbole, le président du Plan cancer et de la Sécurité routière, comme si le président s’était trans- formé en un dieu mortel ou un messie impuissant. Chirac acheva son second mandat en abdiquant ses prérogatives régaliennes, au profit d’un gouverne- ment de nos problèmes quotidiens. L’impuissance publique a cherché à se refaire au profit d’une toute-puissance privée. Ce renoncement chiraquien mène en ligne droite, pour Patrick Buisson, au « mariage pour tous ». Sans surprise, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy se déclare hostile à cette réforme. S’il récuse toute homophobie en matière de statut des homosexuels, il est sur la ligne proustienne, « élus ou maudits », en tout cas dénués de toute forme d’institutionnalisation. Il s’agit encore d’un point de divergence avec le Front national, jugé bien tiède dans son opposition à cette mesure.

Mais là encore, la logique Buisson n’est pas évidente : car c’est au nom de l’homogène qu’il dénie aux homosexuels le droit de se marier. Son raisonnement est sinueux : le mariage seul ne suffit pas, si l’on veut aller au terme de cette logique en 2015 ou après, les couples homosexuels obtiendront à ses yeux le droit à la PMA et surtout à la GPA. C’est cette dernière mesure qui le dérange le plus, car on touche alors à la marchandisation du corps. Comme si l’on avait franchi une étape de plus dans la « prolophobie », explique-t-il : jadis on louait des bras, demain on louera des ventres. Et cette perspective est pour lui une preuve supplémentaire du caractère destructeur du libéralisme pour le lien social : impossible, selon lui, d’imaginer une libéralisation des mœurs qui ne conduirait pas mécanique- ment à la libéralisation du marché. Corollaire de cette conviction : ceux qui prétendent renforcer l’État-providence sont en réalité les agents inconscients de la déliaison sociale. D’où un double ennemi à double visage pour Patrick Buisson : une gauche libérée de la question sociale et une droite libérée de la question nationale, un ennemi qui ressemble fort à l’« UMPS »  décrié par le FN.

Aujourd’hui, le président de l’« UMPS », c’est François Hollande, lequel déconstruit le lien social de la même façon lorsqu’il promeut le mariage gay et lorsqu’il distribue des subsides. « Près de 80 % des emplois aidés se concentrent dans les banlieues. Si vous êtes au fin fond de la Lozère, vous n’aurez droit à rien, ou presque… C’est cela le clientélisme. » Paradoxalement, cet « UMPS » peut représenter, selon Patrick Buisson, une chance politique pour François Hollande s’il réalise une grande coalition qui rassemblerait la gauche social-démocrate et l’aile libérale de la droite, comprenant des hommes comme Alain Juppé ou Jean-Pierre Raffarin. Autre terme de l’alter- native : François Hollande peut choisir l’affrontement, dissoudre l’Assemblée, perdre les élections et nommer Jean-François Copé premier ministre.  Mais François Hollande ne consulte pas Patrick Buisson. C’est donc le projet de la droite en 2017 que ce dernier espère préempter. Avec une hypothèse qui passe comme étant à la fois la plus plau- sible et la plus risquée pour lui : un second tour Le Pen-Sarkozy. Mais s’il faut faire élire le candi- dat de l’UMP avec les voix de Sophie et des siens, pas sûr que la droitisation demeure la martingale. Une telle perspective laisse pourtant Patrick Buisson impavide. Ce qui a manqué à Nicolas Sarkozy pour se faire réélire, ce sont ces 2 millions de votes blancs, des voix provenant principalement des milieux popu- laires. La preuve que la question de l’identité nationale – autrement dit de l’immigration – doit être au cœur de la prochaine présidentielle. Le candidat de droite doit imposer ses vues sur ce thème, quel que soit son adversaire. Le système est en voie d’implosion, assure Patrick Buisson. La gauche a tenté de changer le peuplement de la France, cultivant un vote communautaire auprès des musulmans. Mais les récents événe- ments, notamment le « jour de retrait de l’école », leur refus du mariage gay, montre que le Parti socialiste rêve s’il croit pouvoir faire accep- ter une révolution anthropologique à cet électorat-là. Qu’adviendrait-il si les musulmans ne votaient plus à 90 % pour le Parti socialiste ? Et l’on imagine le visage de Sophie décou- vrant que le nouveau candidat de la diversité se nomme Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy. En refusant d’écouter Buisson, elle s’est épargné bien des cauchemars. Il ne lui reste plus qu’à lire Causeur…[/access]

La lingerie française, du rêve à la réalité

La lingerie française fait fantasmer les femmes de tous les pays du monde, moins leurs couturières. Vendredi, « Les Atelières » déposera le bilan après avoir tenté, pendant plus d’un an, de tenir le pari d’une corseterie haut de gamme 100% française. Les anciennes salariées de Lejaby, déjà sauvées en 2012 par la création de cette nouvelle enseigne « Les Atelières », ont bien du mal à croire en leur avenir. Difficile de suivre le mot d’ordre donné par le ministre à la marinière ? Les couturières ne sont pas les seules à l’affirmer. La production française n’arrive pas à affronter la concurrence étrangère.

les atelieres breve

 

« Les Atelières » dénoncent les banques, qui ont refusé de soutenir ce projet. « Dans notre pays, elles sont plus fortes que la République » s’exaspère  l’une des fondatrices, Murielle Pernin.

Mais les dessous féminins n’ont pas le monopole de la difficulté !  Le viril « slip français », qui a pourtant le vent en poupe, est lui aussi tendu comme un string, côté finance. Le jeune directeur de l’entreprise avoue « contourner le droit » afin de s’en sortir. Il cumule les stagiaires et les contrats pro pour éviter des « charges qui pèsent le double de ce que reçoit le salarié ». « C’est tout simplement impossible autrement », conclut-il.

On est loin de l’imaginaire romantique et sensuel qu’évoque, ailleurs,  une lingerie au nom français. En Russie,  quand les clientes touchent le soyeux linge au drapeau tricolore, elles  entendent, rougissantes, une voix mystérieuse leur susurrer des mots interdits. L’origine hexagonale est un gage de qualité enrobé d’une promesse de délice. Les marques locales l’ont si bien compris qu’elles donnent des noms français à leurs séries. La simple sonorité « à la française » transporte dans le secret de l’intimité. « Coquette » « Je suis », « Elle », « Mâtine » , sans oublier l’inassouvie « Encore »… sont autant d’invitations au plaisir menottées aux cintres de Moscou et d’ailleurs.

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« L’amour-toujours » ?  Hélas, le rêve s’arrête au paillasson de nos frontières. En France, la lingerie est déchirée;  pour de mauvaises raisons. Elle illustre le souffle court de l’artisanat français alors qu’elle promet des essoufflements plus heureux.

 

 

 

Causeur n°11 : bienvenue dans un monde sans passé

 Causeur n°11Transmettre ou déconstruire : nos élites ont choisi. Là où les pompiers pyromanes de Fahrenheit 451 brûlaient les livres pour éradiquer tout risque de dissidence s’appuyant sur le passé, nos contemporains se contentent de réécrire le présent à leur convenance. « Un monde sans passé : filiation, éducation, intégration » proclame ainsi en « une » le nouveau numéro de Causeur mis en vente aujourd’hui.

En ces ides de mars, Elisabeth Lévy poignarde l’amnésie de ce « Fahrenheit 2014 » dans son introduction : « Inutile de chercher à fuir. Le Parti de demain triomphe. De gré ou de force, vous entrerez dans l’avenir radieux » épuré des différences sexuelles, raciales, culturelles, et j’en passe. Les propagandistes de la révolution culturelle en cours ne s’appellent pas seulement Peillon et Vallaud-Belkacem, le système médiatique tout entier promouvant la déconstruction de l’éducation, de la famille et de l’intégration au nom de l’égalité. Tant en matière d’instruction que d’intégration, « il n’est plus question de tout faire pour que les derniers arrivés bénéficient pleinement de notre héritage commun, mais de répudier cet héritage pour ne pas froisser ceux que nous accueillons », résume notre directrice de la rédaction.

Ce n’est pas Nicolas Brenner qui dira le contraire. Jeune professeur d’histoire-géo, il nous emmène en immersion dans un lycée péri-urbain, où les « héritiers du néant » se frottent aux illusions lyriques du pédagogisme d’Etat. Les concepteurs des programmes officiels voudraient en effet appliquer les méthodes de l’idéologie managériale à l’école, « la responsabilité en moins »… Cela donne un récit pas piqué des hannetons !

Puisqu’on vous dit que le niveau monte… La preuve, dans certains établissements, il est de plus en plus difficile d’enseigner l’existence de monothéismes antérieurs à l’islam, comme nous le confie le philosophe Jean-Claude Milner, interviewé en ces pages. Dans un entretien roboratif quoique pas franchement rassurant, l’auteur du Juif de savoir en appelle à Sartre pour conjurer la conception passive de l’égalité aujourd’hui hégémonique : il n’est plus question de reconnaître les inégalités pour les combattre, mais de les nier purement et simplement, comme on rayerait d’un trait de plume le mot race de la Constitution ! Même constat pour André Markowicz, traducteur de Dostoïevski en français et en breton, qui a vu l’orthographe déserter les salles de classe à mesure que décroissaient les exigences des professeurs. Interrogé dans nos colonnes, Michel Field relativise le phénomène. Pour lui,  « chaque génération a le sentiment que celle qui la suit brade son savoir, son capital culturel ». Mais les compétences informatiques inédites des jeunes ne suffiront pas à nous consoler de cette rupture de transmission. Ceci étant, comme nous le rappelle Luc Rosenzweig, l’éducation, c’est un peu comme le tango : il faut être deux pour que ça marche. Si nos « grands-parents indignes » préfèrent barboter aux Baléares plutôt que d’initier leur descendance au tarot, ce n’est tout de même pas la faute des marmots ni celle, en vérité, des papys et mamys à qui l’Etat rêve de faire porter le chapeau.

Des préaux aux berceaux, il n’y a que quelques années. Et la grande lessiveuse est déjà largement à l’œuvre : du mariage pour tous à l’ABCD de l’égalité, la déconstruction sévit tous azimuts : le gouvernement fait feu sur les « stéréotypes liés au genre » et autres discriminations du fond des âges. Eugénie Bastié et le grand sociologue américain Christopher Lasch, mis au goût du jour par mes soins, vous donneront les clés pour comprendre la grande croisade anti-patriarcale en cours. Sans ruer dans les brancards à la moindre réformette, force est de constater avec le psychanalyste Jean-Pierre Winter qu’« il faudra plusieurs générations pour mesurer les effets des changements en cours ».

En plein dans l’actu, Patrick Buisson fait irruption dans notre séquence actualités. Son portrait idéologique signé Joseph Zeltman s’avère époustouflant d’acuité. L’antilibéralisme intégral de l’ancien conseiller élyséen inspire six pages très riches, agrémentées de citations et de confidences, sans fritures sur la ligne. Non moins brûlante, la crise ukrainienne nourrit l’inspiration de Jean-François Colosimo, qui replace les événements récents dans l’histoire millénaire d’une nation fracturée.

Puisqu’il faut bien revenir sur l’ « affaire », Elisabeth Lévy répond aux questions tranchantes d’Alain Finkielkraut au sujet de l’interview de Dieudonné parue dans notre numéro d’avril. Loin du ton courtois et civilisé de cet échange, certains censeurs ont cru bon devoir injurier notre journal et sa directrice. Dans son éditorial, Elisabeth Lévy précise notre ligne éditoriale et répond aux quelques calomnies propagées par ces « moutons flingueurs » pour lesquels la reductio ad hitlerum tient lieu de (non-)pensée.

Last but not least, pour détendre un peu l’atmosphère, n’oubliez pas nos pages culture, qui vous emmènent du cinéma de Rohmer à la féérie de Marlène Dietrich racontée par son dernier confident. Sans oublier la chronique gastronomique de Félix Groin, consacrée à la viande, et plus saignante que jamais. Faites la fine bouche, achetez Causeur !

     

Naguima

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naguima kazakhstan film

Êtes-vous en forme — mais alors, vraiment en forme ? Pas dépressifs pour un brin ? Vous êtes sûr ? Pas de 9mm à portée de main ? Pas de mélancolie qui traîne ? Parfait. Vous êtes donc apte à lire ce que je veux écrire sur Naguima, le dernier film de la réalisatrice Zhanna Issabayeva. C’est sublime (et je pèse mes mots), mais vous n’en sortez pas indemne.
De toute façon, c’est sorti dans huit salles en France — dont le Variétés à Marseille, si ! Pendant ce temps, Hunger Games se prélasse. Il en est même pour regarder la télévision.
Ce monde m’énerve.

Bref, il vous reste la bande-annonce… Connaissez-vous le Kazakhstan ? Et Almaty, sa principale et riante cité, sise dans une plaine, ô ma plaine, absolument rase et sans espoir ? C’est là que les Soviétiques menaient leurs expériences nucléaires — avec 5,7 habitants au km2, on les comprend. Et son président, le doux, l’ineffable Noursoultan Nazarbaïev, régulièrement réélu avec 95% des voix — stalinien un jour, stalinien toujours — depuis 1990 ? Cancer de la prostate en phase terminale, dit-on : il n’y aura donc pas que des nouvelles noires dans cette chronique.
Du Kazakhstan, j’ai entendu parler il y a quelques années, lorsque je fréquentais Patrick Maugein, un magnat du pétrole qui y développait des intérêts. D’ailleurs, dans Naguima, on croise régulièrement des pipe-lines. Dans la steppe, c’est même tout ce que l’on croise — et quelques autobus déglingués. Liges droites, angles aigus, croisements, désert et logements de fortune, prostitution, désespoir. Kazakhstan mon amour.
Et, vers la fin, une héroïne (le mot est rigoureusement impropre, mais je n’en ai pas d’autre) qui marche sur une route droite, en portant un bébé dans les bras. Si vous croyez y lire un quelconque espoir, c’est une erreur. La bande-annonce ne vous dit pas ce qui arrive au bébé, et je ne vous le dirai pas, de peur de gâcher votre déplaisir.

Née en 1968 à Almaty, diplômée de la faculté de journalisme de l’Université kazakh, Issabayeva a donc passé l’essentiel de sa vie sous domination soviétique, puis sous domination soviétisante. J’en connais qui en seraient heureux. Pas elle. Son film (qui a reçu le Lotus d’or du dernier festival du film asiatique de Deauville) est une pure merveille de neurasthénie. Et davantage même : lorsque vous prenez le temps de lire les critiques, bien rares sont ceux qui n’expriment pas un mouvement d’horreur. Au Kazakhstan, la Mongole n’est pas fière.
L’héroïne, donc, Naguima (Dina Tukubayeva, extraordinaire actrice, qui est arrivée à se faire une peau de pauvre, pustules comprises), parle peu — à qui parlerait-elle ? Le film parle très peu — les myopes qui ont oublié leur lunettes apprécieront de ne pas se crever les yeux à déchiffrer les sous-titres. Sa sœur d’adoption est enceinte jusqu’aux yeux — je vous rassure, ça se passera mal. Sa copine est une pute russe. Son employeur est une brute — il a cependant quinze secondes d’humanité, et je ne saurais trop louer Aidar Mukhametzhanov de parvenir, en quinze secondes, en un plan fixe, à effacer le masque d’un Gengis Khan épicier qu’il s’est composé et à laisser monter en surface quelque chose qui ressemble à une très brève empathie. Noursoultan Nazarbaïev aime s’entourer de stars étrangères, bien payées pour figurer à ses côtés. Ma foi, il a pourtant tout ce qu’il faut chez lui de gens de grand talent.

Plans fixes, d’ailleurs, tout au long du film — à deux exceptions près. Plans sublimes composés de lignes qui barrent tout espoir. Peu de mouvements, mais en vérité, on ne s’ennuie pas un instant (et j’ai l’ennui facile) tout au long des 77 mn du film. Pur bonheur de malheur.
Je ne suis pas bien sûr d’aller à Almaty pour mes prochaines vacances — c’est filmé durant l’été, ou ce qui y ressemble, en ce moment, il doit déjà y avoir un mètre de neige et faire un peu frisquet, mais même en été, dans le cœur de ces personnages, il fait un froid glacial. Orphelinats, abandon, recherche de la mère (qui la repoussera, on s’en doute : à ce que dit la cinéaste, l’idée du film lui est venue en apprenant que nombre d’orphelins cherchaient à savoir qui étaient leurs parents — comme ici, et je prédis à ceux qui ici font les mêmes recherches un avenir de même farine. Exploitation, sexploitation, solitude renforcée, camions qui passent, propriétaires qui se paient sur la bête, violence sans violence — la pire, peut-être —, naturalisme sans effets — nous ne sommes pas chez Zola, qui en aurait fait des tonnes, nous sommes dans l’au-delà de la misère et du misérabilisme.

Les acteurs auraient bien voulu, paraît-il, laisser parler leur savoir-faire et y mettre un peu de lyrisme, quelques larmes, bref, faire les acteurs. Issabayeva a au contraire exigé d’eux qu’ils gardent tout en dedans : c’est prodigieux de travail — prodigieux aussi de composition des plans, d’éclairages glauques, de bande-son — hors dialogues — d’une qualité remarquable, et, à la fin, comme dit une critique de Variety, « music is until the finale, when the traditional stringed instrument used virtually weeps » — ai-je tort d’entendre dans la phrase de Maggie Lee l’écho de « While my guitar gently weeps », ce merveilleux titre des Beatles, l’un des rares entièrement composées par George Harrison — une autre chanson pour les soirs de mélancolie accélérée ?
Bref, je ne sais pas où vous êtes, amis lecteurs, ni si vous êtes près de l’une des huit salles qui diffusent le film en France — avant même sa sortie au Kazakhstan, je sens que Nazarbaïev ne va pas aimer du tout. Moi, en tout cas, j’ai adoré — et comme de toutes les amours violentes, j’ai du mal à m’en remettre.

Il se passe tous les jours quelque chose à l’UMP

portrait buisson entretien

La France n’a jamais eu Président et gouvernement plus impopulaires mais c’est pourtant la droite classique qui explose sous nos yeux. En quelques jours, les affaires Copé et Buisson ont en effet mis le feu à l’UMP. Autre bizarrerie : c’est, pour l’essentiel, une presse plutôt classée à droite qui a fait le boulot. Ainsi, il y a une semaine, Le Point publiait une enquête sur les méthodes présumées de Jean-François Copé. Le président de l’UMP aurait favorisé certains de ses proches dans l’organisation d’événements pendant l’élection présidentielle. Jusqu’ici, cela ne casse pas trois pattes à un canard… Mais ces proches auraient surfacturé lesdits meetings, ce qui s’avère un peu plus gênant, d’autant que le Conseil constitutionnel a rejeté les comptes du candidat Sarkozy pour dépassement du plafond de dépenses autorisé. D’autres accusations, plus graves, concernant la vente d’immeubles nationaux à un investisseur qatari lié à des proches de Jean-François Copé alors que ce dernier occupait le ministère du budget, complètent le dossier d’accusation.

En réplique, le président de l’UMP a déposé plainte pour diffamation, expliquant qu’aucune preuve n’avait été apportée par le journal encore dirigé pour quelques jours par Franz-Olivier Giesbert, qu’il accuse d’organiser une chasse anti-Copé. Nous ne pouvons évidemment qu’attendre les décisions de la justice avant de nous prononcer définitivement sur ces affaires. Toutefois, nous observons d’une part que le premier cercle des sarkozystes a soutenu Copé comme la corde le pendu, certains silences, comme celui de la « sarkopéiste » Nadine Morano se révélant assourdissants. D’autre part, la journée de lundi, durant laquelle Copé a annulé au dernier moment un passage sur RMC-BFMTV[1. Il ne faut jamais annuler un passage chez Bourdin au dernier moment. Il déteste ça. Et en mesure de rétorsion, l’intervieweur invite… Franz-Olivier Giesbert.] pour faire une déclaration solennelle avec propositions de loi, mise sous scellés des comptes de l’UMP et tutti quanti. Pour mesurer l’étendue des dégâts, il fallait écouter Alexis Brézet, directeur du Figaro, souligner le ridicule de l’allocution du président de l’UMP. Si cette journée a été pensée par ses amis communicants de Bygmalion, on peut en déduire, au moins pour cette prestation, que la surfacturation est avérée dès le premier euro dépensé par Copé !

Alors que les éditorialistes se demandaient jusqu’à quand Copé pourrait se maintenir à la tête de l’UMP, Le Canard Enchaîné confirmait – pièces à l’appui – un autre scoop du Point, éventé il y a quelques semaines. Contrairement aux dénégations de Patrick Buisson, le conseiller de Nicolas Sarkozy enregistrait bien des conversations à l’Elysée pendant des réunions auxquelles participait notamment le Président de la République. Et le site Atlantico, lui aussi classé à droite, de mettre en ligne ce matin plusieurs extraits des fameuses conversations enregistrées par le conseiller. Cette fois-ci, le premier cercle sarkozyste a réagi, Brice Hortefeux et Henri Guaino dénonçant « la trahison » et le « viol » du secret présidentiel.

Quoi qu’il en soit, on peut déjà formuler quelques conclusions politiques. Le théoricien de la campagne identitaire de l’ex-président a d’ores et déjà terminé sa carrière de conseiller politique. Au-delà de sa personne, tous ses proches, comme Guillaume Peltier, pourraient subir des dommages collatéraux. Liée à l’affaire Copé, lequel  prêtait parfois son oreille à Buisson, le scandale des enregistrements porte un sacré coup à la stratégie buissonienne. Ses pourfendeurs, de Jean-Pierre Raffarin à NKM en passant par Alain Juppé et François Baroin, auront beau jeu de la disqualifier en brandissant les pratiques de son inspirateur. Et si Sarkozy revient en 2017, il ne pourra pas refaire la même campagne qu’en 2012. Cela tombe bien : depuis quelques temps, on parle d’un retour recentré. Et si, comme Marine Le Pen le prédit, l’ex-président ne revient pas, Alain Juppé pourrait (re)devenir, à 68 ans, le nouveau chef, ce qui ouvrirait un boulevard à droite à la présidente du FN.

Car si la fameuse stratégie de Buisson se trouve médiatiquement disqualifiée, elle reste peut-être la plus efficace pour contenir la poussée mariniste. Resterait alors une carte à jouer pour l’UMP, celle initiée l’automne dernier par François Fillon et moquée par le tout-Paris médiatique.

Fillon a toujours gardé des distances avec Buisson mais avait tenu à faire savoir qu’il était lui-même « beaucoup plus à droite qu’on ne le disait ». L’ancien Premier ministre avait même fait évoluer sa position par rapport au FN, semant le trouble parmi quelques amis. Qui sait si cette stratégie-là n’aura pas été plus habile qu’il n’y paraissait aux yeux des éditorialistes ? En se plaçant au centre de gravité[2. Fillon confirme encore ces derniers jours sa droitisation dans un entretien accordé à La Croix.] de la droite et en misant tout sur des primaires qui demeurent aujourd’hui la seule planche de salut pour que l’UMP accède au second tour dans trois ans, François Fillon n’est-il pas le seul adhérent de l’UMP à sortir vainqueur de cette séquence médiatique ?

Sollers le survivant

philippe sollers portrait

Vous n’aimez pas Philippe Sollers ? Cela arrive. Vous ne seriez pas les premiers. De grands esprits, avant vous, ont été ses ennemis féroces, souvent après des amitiés orageuses : Dominique de Roux, Jean-Edern Hallier et Philippe Muray pour ne citer que ceux qui furent ses exacts contemporains, ses pairs.

Mais c’était une autre époque, une époque de géants. Les détestations avaient du style. Lisez plutôt. De Roux ? « Parce qu’il exerce une autorité religieuse sur ses milices, Sollers qui a de la morgue s’enfonce applaudi dans le dérisoire et les entrechats comme le général Bokassa dans ses peines d’amour. » Jean-Edern ? « Nos conflits intellectuels étaient d’autant plus violents qu’ils n’étaient que les déguisements de nos ambitions nues – cette avidité insatiable, dont tout nous servait de prétexte. » Muray ? « Ce que veut Sollers, je le comprends enfin, je le savais depuis toujours, ce n’est pas être un grand écrivain, ça ne lui suffit pas. Ce qu’il veut, c’est être le dernier écrivain. » Et pourtant, une fois qu’on a laissé faire le temps, on s’aperçoit que ces quatre écrivains nous sont aussi indispensables les uns que les autres. Au fond, ils disent la même chose, ou presque.[access capability= »lire_inedits »]

Tous sont un peu, beaucoup, à la folie, réactionnaires. Tous ont compris que notre époque était détestable parce qu’elle déteste de plus en plus la littérature, la solitude, l’intimité, le secret, l’écart, les paysages choisis, les rencontres amoureuses, bref qu’elle est, cette époque, d’une incroyable lourdeur, pour reprendre les termes de Céline, leur grande admiration commune.

On peut désormais, dans nos bibliothèques, laisser le vivant côtoyer les morts sans crainte de vexer les fantômes des derniers. Sollers, qui aime autant la théologie que les bains de mer dans l’Atlantique, s’amuse peut-être que ces écrivains, qui ont en commun d’avoir joyeusement péché contre l’espérance, ne connaissent ni l’enfer ni même le purgatoire, mais se retrouvent tous au paradis de la postérité. Ce qui prouve que l’histoire littéraire tient aussi de la divine comédie.

Seulement voilà : Sollers, lui, vit encore. Ce n’est pas évident de survivre à ses ennemis, pour un écrivain. Les morts, on peut les relire sereinement alors qu’on ne fait que lire les vivants. Et puis Sollers n’a pas peu contribué à faire disparaître l’écrivain derrière le mondain, le lettré derrière l’intrigant, le subversif derrière le puissant : jamais à l’abri du livre de trop, de la répétition stérile, de l’autopastiche exténué, du dérapage sur les plateaux télé, des querelles de chapelles, des intrigues d’arrière-cuisine éditoriale, des engagements politiques absurdes ou ridicules entre Mao et Balladur.

Et, de fait, c’est sur Sollers, aujourd’hui, que se commet un petit livre acide, drôle et insolent comme le Tyrannicide de Giulio Minghini. Dans Tyrannicide, Minghini – excusez du peu – décide de faire assassiner Sollers par un écrivain frustré qui envoie une longue lettre haineuse à celui qui refuse obstinément de l’éditer. L’écrivain en question, professeur névrosé qui vit seul avec sa mère, n’admet pas que Sollers ait ignoré son roman indéfiniment remanié.

Tyrannicide est délicieusement ambigu. En effet, la folie de son narrateur, sa mégalomanie, ses lectures mal digérées discréditent a priori ses propos sur Sollers, et pourtant on ne peut s’empêcher de rire devant la cruauté du trait, voire de lui trouver parfois une certaine pertinence. « Mandarin égocentrique », « faux agitateur des lettres françaises », « subversif en pantoufles » sont parmi les qualificatifs les plus doux de Tyrannicide qui, au passage, taille aussi au hachoir les penseurs structuralistes qui firent longtemps le miel de Sollers : « Michel Foucault, l’historien pédéraste de la folie, Derrida, l’onaniste syllabique, ainsi que Lacan, bien entendu, le plus abscons et prétentieux des oracles modernes. » À la lecture de cette lettre psychotique, on se dit que seul un grand écrivain, paradoxalement, peut exercer cette fascination négative et s’offrir le luxe d’une haine de cette qualité-là.

On ne sait pas si, par ailleurs, Giulio Minghini lira le dernier roman de Sollers, Médium, mais il devrait. Médium est une réussite insolente après les deux ou trois derniers romans où l’on sentait comme un essoufflement, sinon plus. Peut-être parce que Sollers s’est enfin complètement libéré du souci, certes de plus en plus vague chez lui au cours des années, de raconter une histoire.

D’une certaine manière, mais une manière soyeuse, lumineuse, sensuelle, il renoue avec ses expériences formelles des années 1970, période H ou Lois, et transforme le roman en une suite de variations, ce qui ne surprendra pas chez un homme qui aura passé une bonne partie de sa vie à écouter Bach.

On est, dans Médium, à Venise ou à Versailles. On est dans l’hier de l’enfance ou l’aujourd’hui de la vieillesse qui vient. On vit dans un quartier excentré, on a ses habitudes avec une masseuse complaisante et une Lolita de trattoria. On chante le bonheur d’être au monde et d’avoir, comme le conseille Spinoza, su rendre « son corps apte au plus grand nombre d’actions afin d’avoir un esprit dont la plus grande partie est éternelle ». Il est beaucoup question de clefs, dans Médium, parce que Sollers cherche et trouve celle du Temps en relisant Saint-Simon, Proust, Voltaire, les poètes chinois.

Oui, on comprend que cela puisse agacer, cette extraordinaire aptitude au plaisir, au pas de côté, au rire, à la virtuosité poétique. Variation, oui, mais illumination aussi, comme chez Rimbaud, cet autre génie tutélaire sollersien. Intelligence de l’éternité, qui est la mer qui s’en va avec le soleil, intelligence du placement comme se place un sniper du sens : « À cet instant, j’ai trente ans, je suis à Venise, cet angle du soleil en sait long sur moi. » Et aptitude, toujours, malgré tout, malgré les cabales et complots de la République des lettres, à la critique du monde tel qu’il ne va pas. L’ennemi de cette joie qui demeure en lui, dans Médium, Sollers l’appelle la folie. Elle est généralisée, protéiforme, totalitaire : « La folie déteste l’oisiveté, la paresse, les fêtes qui ne sont pas de grands rassemblements de bruit. » Il faut donc d’urgence écrire un manuel de « contrefolie » avec des exercices pratiques que le lecteur découvrira et appliquera s’il le souhaite.

Notre préféré ? « Se laisser enfermer le soir, une fois par an, dans la basilique San Marco, à Venise. Dormir dans un coin, en attendant un tout autre matin. »[/access]

*Photo: BALTEL/SIPA. 00631462_000010

États-Unis, le Grand Satan des manuels scolaires

etats unis drapeau

« Le 11-Septembre, c’est une arnaque ! » À la sortie de ce collège de Noisy-le- Grand, dans le 93, les avis des élèves sont tranchés. À Nice, même son de cloche : « Le World Trade Center, c’est la CIA. » D’où viennent ces atterrantes certitudes ? D’internet évidemment, mais, plus surprenant – et plus inquiétant –, elles se nourrissent aussi des manuels scolaires.[access capability= »lire_inedits »]

Les thèmes, les légendes et les exercices proposés laissent souvent entrevoir une vision politique des événements radicalement critique vis-à-vis des États-Unis, décrits comme une hyperpuissance manipulatrice, menteuse et belliqueuse, prête à tout pour s’emparer des puits de pétrole du Proche-Orient : sans aller tout à fait jusqu’à l’anti- américanisme primaire, les livres conçus pour instruire les élèves laissent une large place au doute, contribuant aux ravages des théories du complot.   Les attentats et leurs conséquences faisant partie du programme surchargé de première – plus de cent cinquante ans d’Histoire ! – ne bénéficient pas du même traitement selon les éditeurs. Dans le manuel Magnard[1. Terminale S, Histoire-Géographie, programme 2012, éditions Magnard »], plutôt discret sur le sujet, « Le 11-Septembre et ses conséquences » est un  sous-chapitre concis d’un vague dossier intitulé « Les États-Unis face à leurs défis contemporains, 1991-2011 », qui insiste sur le caractère symbolique de la cible (les tours jumelles) et la personnalité belliqueuse de George Bush. Message subliminal : les États-Unis l’ont bien cherché ! En revanche, on trouve peu d’éléments sur le régime taliban et sur celui de Saddam Hussein – et pas un mot sur le gazage des Kurdes par ce dernier en 1988 (trois ans avant le début de la période couverte par ce chapitre). Belin consacre, pour sa part, deux doubles pages au sujet[2.« Programme 2012 Histoire Géographie TERM S, éditions Belin », pages 80, 81 82, 83 : « Le 11 septembre 2001 et ses conséquences » ; « La puissance remise en question (1989-2008) ».]. Ici, le récit insiste sur le déclin des États-Unis, tout en critiquant sévèrement l’hégémonie américaine, le 11-Septembre étant présenté comme le point culminant de la contestation de cette hégémonie. Les titres des paragraphes évoquent des tracts altermondialistes : « Répondre au 11-Septembre par la guerre » ; « Les ambitions américaines au Moyen- Orient » ; « Les USA tombent dans le piège » ou « Obama vers une Amérique post-impériale ? ». Les légendes des photos sont également mobilisées pour soutenir ces interprétations :

« Comme Pearl Harbor, qui marque le début de la Seconde Guerre mondiale, les attentats du 11 septembre 2001 doivent être considérés comme le début de la Quatrième Guerre mondiale (la Troisième étant la Guerre froide), peut-on lire sous la reproduction de la « une » de The Economist sur les attentats. « C’est un petit peu provocateur, concède Olivier Caruso, professeur au lycée Marc-Chagall de Reims, qui a participé à la rédaction de ce manuel. Il s’agit de susciter l’intérêt des élèves plutôt que de montrer les méchants islamistes et les gentils Américains. » C’est ce qu’il appelle l’« apprentissage de la complexité ». « Les élèves sont à même de comprendre que l’on retrouve la même dramaturgie que le 7 décembre 1941 [date de l’attaque de Pearl Harbor] », ajoute- t-il. Comprenez : le 11-Septembre fut un prétexte pour entrer en guerre au Proche-Orient.

Le 11-Septembre, un prétexte ? Le manuel Nathan[3. « Histoire 1re L,ES,S, programme 2011 éditions Nathan, collection Guillaume Le Quintrec »] joue, lui, à fond sur le « choc des civilisations ». La définition du salafisme donnée dans l’introduction du chapitre sur le 11-Septembre donne le ton : « L’islamisme ou le salafisme est une réaction à la colonisation européenne pour “réveiller la civilisation musulmane”. » S’agit-il de cultiver l’esprit critique des élèves en les invitant à ne pas prendre pour argent comptant tout ce qui est dit par les médias ou les institutions ? Peut-être, mais la pente qui conduit du scepticisme de bon aloi au relativisme obtus, voire au négationnisme délirant, est glissante, et certains n’hésitent pas à s’y engager. Michel Dupuis, professeur d’histoire dans le Nord, aime citer une phrase de l’historien américain Howard Zinn, devenu la vedette malgré lui des révisionnistes du 11-Septembre : « Les versions officielles des événements historiques devraient toujours être remises en question. » Le problème est que cette saine évidence conduit le professeur à asséner sa propre version en reprenant sans précaution l’idée que les attentats ont servi de prétexte à une série d’interventions au Moyen-Orient. Certes, ce point de vue n’est pas en soi illégitime. Encore faut-il qu’il soit présenté comme l’une des interprétations possibles. Faute de quoi, on imagine aisément la conclusion que peuvent en tirer des élèves déjà perméables aux lectures conspirationnistes : si les attentats ont servi de prétexte, n’ont-ils pas été perpétrés par ceux qui y avaient intérêt ?  Ce pas a presque été franchi, en 2013, par un professeur d’histoire au lycée professionnel Maxime- Belbou de Cagnes-sur-Mer, lors d’un cours sur la puissance américaine : « Le 11-Septembre, expliquait-il, est l’œuvre des lobbies de l’armement et de la finance », révélant une curieuse prédilection pour  les « thèses » de Thierry Meyssan. D’autres vont plus loin encore, utilisant leur statut et l’influence qu’il leur donne sur de jeunes esprits pour distiller leurs théories délétères. Aujourd’hui étudiante, Caroline Sue n’a pas oublié les diatribes de son prof d’histoire de terminale, il y a deux ans, au lycée D’Estienne- d’Orves de Nice, dénonçant avec virulence la version prétendument « officielle » du « 11/9 ». Et cette propagande ne se limite pas aux cours d’histoire. Dans le même établissement, poursuit-elle, « dans un cours sur les chutes, un prof de chimie réalisait des expériences miniatures qui contredisaient les hypothèses communément admises sur l’effondrement des tours jumelles. »  Qu’on ne croie pas, cependant, que l’hostilité à l’Amérique ne se manifeste que dans le traitement du 11-Septembre : l’anti- américanisme apparaît souvent comme une quasi-évidence, un point de vue implicite et naturel.  Ainsi, dès le collège, les élèves peuvent lire, dans un manuel de troisième édité par Magnard, que « polluer, c’est bon pour la santé des États-Unis ». En 2007, au cours d’un colloque, des professeurs allemands avaient pointé du doigt l’anti-américanisme des manuels scolaires français. Il est vrai que la résistance à l’hégémonie américaine est l’une des composantes de notre histoire et de notre culture politiques. On peut s’en réjouir ou s’en désoler. Mais quand cette humeur nationale est mobilisée au service de la réécriture de l’Histoire par ceux qui sont chargés de la transmettre, il y a péril en la demeure. L’École devrait enseigner l’art du doute et de la nuance, pas encourager les élèves à avaler tous les bobards susceptibles de les conforter dans leur vision binaire du monde. Ce n’est pas seulement la vérité académique qui est en jeu : en inculquant à nos jeunes la détestation de l’Amérique, on encourage finalement celle de la France.[/access]

*Photo: Oded Balilty/AP/SIPA. AP21084907_000010

Manif pour tous : Qui veut gagner sa carte d’identité?

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anna leonarda manif pour tous

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On se souvient de l’affaire Léonarda au mois d’octobre dernier et de l’émotion qu’elle avait suscité chez  les « droits-de-l’hommistes» français. La jeune kosovare sans-papiers, scolarisée en France depuis plusieurs années, fut alors interpellée lors d’une sortie scolaire pour être reconduite à la frontière. S’ensuivit une invraisemblable cacophonie : traité de vichyste et d’organisateur de rafles, entre autres gracieusetés, l’horrible Valls fut sommé de s’expliquer.

Difficile dans ces conditions de tension extrême de justifier le bien-fondé et la légalité de cette reconduite à la frontière. Surtout quand le Premier-Ministre, contre toute cohérence, exprime son souhait de garder la jeune fille,(immédiatement suivi par la première dame du moment, à qui personne ne demandait son avis).  La confusion est à son comble quand, dans une pitoyable attitude de repentance, Hollande propose pour clore le débat, qu’un accueil soit réservé à la jeune fille si elle souhaite revenir en France. Léonarda tranche alors avec mépris : c’est toute ma famille ou rien.

Autre département, autre loi ? Anna, jeune étudiante d’origine russe vit en France depuis dix ans. Elève de Khâgne dans les Yvelines, elle aspire à devenir française comme ses parents avant elle. Elle en fait part aux services d’immigration par une lettre dûment motivée. Naïvement peut-être, elle y mentionne son intérêt pour la vie politique française, qu’elle étaye par sa participation à des meetings et manifestations.

Dès lors, les choses se compliquent pour elle, comme elle l’explique dans un entretien accordé au Figaro tv le 5 mars. Lors de son entretien de naturalisation, les questions  auraient porté  plus sur son profil politique que sur sa motivation.  Va-t-elle à la messe, est-elle de droite ? Le nom de la Manif Pour Tous, s’il n’est jamais prononcé, plane sur l’entretien…

Et quand on lui demande ce qu’elle pense pouvoir apporter à la France, elle ne convainc pas. Mettre ses brillantes études au service d’un travail utile à la France n’est pas la bonne réponse. C’est alors que les deux fonctionnaires lui expliquent que son dossier ne présente pas d’intérêt pour la France.

Tiens, la France pratiquerait l’immigration choisie dans les Yvelines ?

Les policiers lui auraient alors suggéré comment se rendre utile à la France dans la plus grande discrétion. Elle devrait leur donner des renseignements sur ses amis de la Manif pour tous et aller à la prochaine manifestation de Veilleurs pour en rendre compte ensuite. En échange de quoi, les policiers présenteraient son dossier comme celui d’un entretien normal (sic). Perturbée, Anna passe outre les recommandations de secret et en parle à ses parents. Puis l’affaire parvient aux oreilles du maire-adjoint de Versailles.

On connaît la suite. Ces révélations embarrassent la Place Beauvau  qui diligente une enquête de l’Inspection Générale de la Police, afin de comprendre dans quelles conditions s’est déroulé l’entretien de naturalisation…

Que la police fasse du renseignement n’a rien de choquant dans l’absolu, c’est une de ses missions. Que les services d’immigration vérifient les motivations et l’envie de France de ses prétendants est plutôt rassurant. Ce qui est surprenant c’est la différence de traitement entre ces deux affaires :

Sans même s’arrêter sur le contexte d’intégration des deux jeunes filles et de leurs familles : il fallait garder Léonarda, au motif convaincant que c’était ignoble de l’expulser. On ne pouvait garder Anna[1. Anna obtiendra finalement sa naturalisation dans les semaines qui viennent.] au motif que son apport à la France était insuffisant -et qu’en outre elle représentait un courant de pensée haïssable… Si elle ne les avait refusés, Léonarda n’aurait eu que des droits, Anna n’avait que des devoirs.

Cela pose alors plusieurs questions : en dehors de l’indignation bon teint contre toute misère humaine,  quelle est la politique d’immigration de la France ? Par ailleurs, la notion d’utilité de l’immigrant est–elle à géométrie variable et soumise à appréciation d’une police « de la pensée » ?

*Photo : Le Figaro tv.

Ukraine, la guerre de mille ans

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ukraine illustration tutu

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Diabolisation des agents « fascistoïdes » de l’étranger à la télévision russe, sacralisation des héros spontanés de la liberté sur les chaînes européennes : le manichéisme est sans surprise, de même que l’émotion devant les morts, toujours utile aux idéologies. Mythifiées par l’instantanéité de l’information en continu, les images du Maïdan raniment la commotion de 1989 pour les uns, l’exaltation de 1789 pour les autres. Vu de Moscou, deux décennies et demie après la chute du Mur, les diplomaties de l’Ouest continue- raient leur guerre souterraine en vue de la dissolution définitive de l’Union soviétique. Vu de Paris, deux siècles et un quart après la prise de la Bastille, les peuples de l’Est manifesteraient non moins définitivement leur aspiration démocratique à intégrer l’Union européenne. Cet affrontement obligerait ainsi chacun à trancher, le temps d’un reportage, l’éternel dilemme entre l’éthique de responsabilité et de conviction. Cependant, l’Histoire ne se répète pas, elle se poursuit.[access capability= »lire_inedits »]

Qui veut comprendre l’actuelle crise ukrainienne doit remonter plus loin que l’époque contemporaine ou les temps modernes pour ressaisir le destin d’une nation mouvante dès ses origines et régulièrement empêchée depuis. L’Ukraine, comme l’indique la racine kraj, est une zone-frontière qui a pris la dimension d’un pays. Elle naît au IXe siècle avec la scission entre les deux Europe, occidentale et orientale, dont la dispute sur l’héritage de Rome, Athènes et Jérusalem, cause une ligne de fracture continentale courant de Riga à Split. C’est sur cette ligne que s’affronteront les missions carolingienne et byzantine, les Églises latine et grecque, les empires centraux et périphériques, ainsi que les diverses coalitions qui, à la suite de l’aventure napoléonienne, susciteront les deux guerres mondiales. C’est cette ligne que voudront éradiquer les totalitarismes nazi et communiste. C’est autour de cette ligne que s’agrégeront la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie avant de se désagréger face à l’impossibilité de la surmonter. Or, cette ligne traverse l’Ukraine en son centre, la désignant comme un champ crucial d’influence, la condamnant du même coup à l’instabilité et l’exposant au risque de la partition.

L’Histoire a voulu que l’Ukraine soit divisée par la ligne de fracture qui sépare, depuis le IXe siècle, les deux Europe, occidentale et orientale. Écartelée encore aujourd’hui entre l’Europe de Merkel et la Russie de Poutine, elle ne pourra éviter l’éclatement qu’à travers une solution fédérale.

Le mouvement de balancier est incessant au cours des siècles. L’adoption du christianisme venu de Constantinople, l’invasion tatare, la création d’une entité cosaque, l’incursion ottomane, l’annexion par la Russie font de Kiev un Orient ; l’occupation polonaise et lituanienne, le ralliement d’une partie du clergé à Rome, le romantisme révolutionnaire et la vitalité de minorités telles que, jadis, la communauté juive en font un Occident. Le rêve répété de l’in- dépendance, sans cesse miné à l’intérieur par des féodalités fragmentées ou des révoltes populaires, menacé à l’extérieur par des voisins prédateurs, cristallise ainsi un nationalisme exacerbé par la conscience d’un territoire accordéon et d’une identité composite, si ce n’est contradictoire.  Ce balancement détermine le partage entre l’Est et l’Ouest du pays qui, en leurs confins, forment respectivement un bastion orthodoxe, majoritairement russophone, autour de Donetsk, cité industrielle, et un bastion catholique de rite byzantin, purement ukrainophone, autour de Lviv, ville universitaire. Le contentieux se nourrit de mémoires antagoniques où alternent les conversions forcées et les coercitions linguistiques. Jusqu’aux pires tragédies sont ferments de discorde. Ainsi, de la terrible décennie 1933-1943, l’Est veut se souvenir qu’il a subi de plein fouet la grande famine organisée par Staline alors que l’Ouest veut oublier qu’il a fourni des troupes à Hitler. Ce clivage se retrouve dans la présente carte électorale, où le conservatisme tourné vers Moscou domine à l’Est et le progressisme tourné vers Bruxelles à l’Ouest. Il imprègne les autres régions, hante la capitale et en fait, comme en 2001, 2004, 2011, l’otage de forces centrifuges.

Le spectre rémanent de la division ne va pas sans provoquer, en retour, un fort consensus sur l’interdit du divorce. Comme le montrent les 90,5 % de « oui » lors du référendum de 1991 sur l’indépendance, il existe indéniablement un peuple ukrainien, légitimement fier de sa langue et de sa culture. Le problème tient plutôt à la forme de constitution politique qu’il s’est choisie, dans le droit-fil des réveils patriotiques du XIXe siècle, à savoir celle de l’État-nation. Or, l’Ukraine, longtemps brimée, n’a jamais accédé à l’universalité que par voie de médiation. Par le passé, la Russie a prévalu, de l’assomption tsariste du berceau de la chrétienté slave à l’octroi soviétique d’un siège à l’ONU, sans oublier l’écho donné aux arts et lettres ukrainiens. La renationalisation récente, cocasse si elle n’était pathétique, de Nicolas Gogol en Mykola Hohol marque le délitement d’un lien multi- séculaire désormais systématique- ment reconstruit en une vaste chronique de l’oppression. D’où la tentation de donner un coup de barre à l’op- posé, du côté de l’Europe, mais dans le but paradoxal de garantir l’avenir en renforçant le sentiment national.

S’instaure par là un double effet, dissymétrique, de miroir symbolique. La Russie de Poutine, pourtant moins anarchiquement arbitraire et corrompue que l’Ukraine en raison de la concentration autoritaire du pouvoir, autrement riche surtout, représente l’agonie. L’Europe de Merkel, qui est sans doute celle de l’État de droit et des droits de l’homme, mais plus sûrement encore celle de l’abondance, la survie − même si la Grèce, si proche, devrait incliner les Ukrainiens à la circonspection. Ces deux pôles sont avant tout des métaphores du déni, compréhensible, d’un intolérable présent. Lequel ? Celui d’un pays livré à la faillite économique, scindé en deux blocs électoraux soumis à l’arbitrage opportuniste du vote des Tatars de Crimée, régenté par des clans mafieux qui pillent les maigres ressources locales et se renvoient tour à tour dans les mêmes geôles au gré des mouvements fluctuants d’opinion, vidé de ses habitants devenus les premiers travailleurs clandestins bon marché de l’espace Schengen.   Au regard de ce sentiment d’asphyxie qui est la face cachée de tout revivalisme nationaliste, comment se distribueront demain les acteurs ? Comment l’intelligentsia de Kiev, la seule mouvance sincère, se débrouillera-t-elle des miliciens néonazis qui ont joué la stratégie de la tension pour empêcher un règlement concerté ? Comment les activistes du Maïdan, mêlant vétérans de l’Afghanistan, prêtres et rabbins engagés, fondamentalistes musulmans, théoriciennes féministes et militants gays, pourront-ils pérenniser l’union sacrée ? Comment savoir si l’appareil militaire et policier, également extrémiste et comploteur, qui a lâché Ianoukovitch, ne finira pas par lâcher son double inversé, Ioulia Timochenko ? Comment la solution d’une fédération ne s’imposera-t-elle pas afin de réduire le danger de la partition, quitte à incidemment la préparer ? Comment l’Union européenne qui a, en dehors de ses frontières, soutenu la rue contre la légalité, s’expliquera-t-elle de ce choix au sein de ses frontières ?  La seule certitude est que Poutine a anticipé ce revers en faisant basculer le centre de gravité de la diplomatie russe vers l’Asie et le Pacifique par le lancement, avec Pékin, de l’Eurasets, l’Union eurasiatique. Le projet peut paraître chimérique. Il semble néanmoins constituer un levier suffisant pour peser, à terme, sur Bruxelles, dont on verra la capacité à soutenir vrai- ment Kiev alors que toute l’attention de Washington se porte sur le Proche- Orient. Morale momentanée de l’histoire : mieux vaut préférer le dur réalisme que commandent les leçons de l’Histoire au lyrisme béat que propagent les médias.[/access]

*Photo: Soleil

Défense de Patrick Buisson

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sarkozy buisson ecoutes

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Étonnant Patrick Buisson : on croyait qu’il était très écouté de Nicolas Sarkozy, il semble désormais que l’inverse soit vrai aussi. Patrick Buisson a écouté, et beaucoup écouté Nicolas Sarkozy. Et d’autres, beaucoup d’autres, de l’entourage présidentiel. Mais, en ces temps de Carême, comment pourrait-on critiquer cette attention à la parole de son prochain qui est tout à fait conforme à l’idée que l’on se fait de Patrick Buisson, homme à la foi aussi rigoureuse que celle du  père Joseph ? Elle est devenue rare de nos jours, cette sollicitude, cette qualité d’écoute, et osons le mot, cette bonté.

On parle de centaines d’heures d’enregistrement. Quand même. Le premier souvenir qui remonte à l’esprit, quand on évoque un tel volume d’enregistrements, faite par un seul homme pour le profit d’un seul homme, c’est Richard Nixon. Richard Nixon et son célèbre magnétophone planqué dans le Bureau Ovale qu’il déclenchait discrètement dès qu’il le jugeait bon. Cela ne l’a pas aidé pour le Watergate, d’ailleurs, ces enregistrements, même si le FBI avait tenté de faire du nettoyage. Maintenant, on en viendrait presque à remercier Nixon de cette pratique un rien paranoïaque et machiavélique puisqu’on dispose de sources de première oreille sur l’histoire secrète des USA pendant ces années-là.

Et comme nous valons bien les Américains, il n’y avait pas de raison que nous ne fassions pas la même chose. Tout de même, des centaines d’heures sur le dernier quinquennat, on  n’allait pas laisser tout cela sombrer dans l’oubli. C’est peut-être ce que s’est dit Patrick Buisson quand il tripotait son dictaphone dans la poche de son costume. C’est sans doute ce que s’est dit aussi celui qui a laissé fuiter les enregistrements. Ce n’est pas très élégant, certes, de voler tout ça sur le disque dur de Patrick Buisson et de le livrer au public. Les journalistes malveillants, tous de gauche c’est bien connu, ont vite fait de monter en épingle tout ce qui peut nuire à un homme comme Patrick Buisson qui est très à droite, c’est bien connu aussi.

Je serais Patrick Buisson, je serais d’ailleurs furieux. On oublie trop souvent dans les commentaires médiatico-politiques de souligner que la première victime, c’est lui.  C’est non seulement un vol dont a été victime Patrick Buisson mais aussi un viol comme dirait un Henri Guaino, faussement traumatisé par ces révélations. Je dis faussement car ces révélations ne devraient pas en être pour lui puisque, sauf sénilité précoce, il doit très bien se souvenir de ce qu’il disait à Patrick Buisson étant donné qu’il parlait quotidiennement avec lui. On mesure ainsi toute la mauvaise foi d’Henri Guaino. Non, il faut défendre Patrick Buisson contre toute cette hypocrisie et invoquer, au choix, la peur d’une mémoire défaillante chez un homme si occupé qui voulait remettre en ordre ses notes le soir en réécoutant ce qui avait été dit dans la journée ou bien une volonté de s’inscrire dans la brillante lignée de ces mémorialistes qui furent aussi des conseillers du Prince : Platon et Denys de Syracuse,  Aristote et Alexandre le Grand, Philippe de Commynes et Louis XI, Alain Peyrefitte et De Gaulle,  Jacques Attali et Mitterrand, rayez les mentions inutiles. Pourquoi pas, après tout ? On dit Patrick Buisson féru d’histoire au point de diriger une chaîne de télévision  du même nom et l’on comprendrait qu’il ait voulu y laisser une trace, dans l’histoire, après avoir voulu y jouer un rôle.

Il y a juste un léger détail, c’est que Denys, Alexandre, Louis XI, De Gaulle et Mitterrand étaient au courant que Platon, Aristote, Philippe de Commynes, Alain Peyrefitte et Jacques Attali prenaient des notes pour d’éventuels futurs verbatim. C’est ballot que Patrick Buisson ait oublié de prévenir Nicolas Sarkozy parce que du coup on pourrait croire à de vilaines choses comme le désir de tout contrôler,  de faire pression, de manipuler et de se fabriquer une assurance tout risque pour l’avenir. Par exemple, si l’on devait être pris dans de vilaines affaires sur des budgets un poil abusif consacrés aux sondages élyséens.

Mais bon, le premier fautif reste tout de même Nicolas Sarkozy. Un homme que l’on disait si avisé de toutes les questions de communication, ne pas avoir compris que l’on vivait dans une société où tout le monde peut filmer tout le monde avec un simple téléphone, où l’homme est devenu un Big Brother pour l’homme, cela est désolant. Il n’y a plus, il n’y aura plus de parole privée, d’image privée, Nicolas Sarkozy aurait dû le savoir.  Interdit de se lâcher dans une soirée, désormais, sous peine de vous retrouver sur You Tube le lendemain en train de chanter L’Internationale avec un slip sur la tête. Alors, à plus forte raison sous les ors du pouvoir. Nicolas Sarkozy, du coup, doit se sentir un peu comme ces victimes de « revenge porn », mode venue des USA et qui consiste à publier sur le net des images ou des films des galipettes faites avec un ex ou une ex dont on veut se venger.

Mais bon, sur le plan politique, rien n’indiquait que Patrick Buisson et Nicolas Sarkozy aient rompu et que l’éventuel retour de l’ancien président ne se ferait pas sur une ligne aussi dure que celle de l’élection de 2012. Et puis allez savoir d’ailleurs, si Patrick Buisson est aussi à droite qu’on veut bien le dire. Moi, par exemple, pour l’instant, dans ces enregistrements, je n’ai pas entendu le mot race.

 *Photo : hto2008.

Patrick Buisson : une idée certaine de la France

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cope buisson fillon ump

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Jadis, le buisson ardent symbolisait Dieu, aujourd’hui Buisson symbolise le diable. La preuve par Sophie, journaliste de gauche – What else ? – qui lorgne sur mon iPhone. Le nom de Patrick Buisson apparaît sur l’écran, entraînant sur le visage de Sophie une mine dégoûtée : « Mais que fais-tu avec cet homme ? »   Et pourtant, Sophie sait que mon métier est en gros le même que le sien : interroger des hommes sur ce qu’ils font et pensent en français, on appelle cela une « interview », activité à laquelle on peut prendre goût, surtout si elle est pratiquée avec le diable, converser avec les anges, quoi de plus ennuyeux ! Mais le dégoût de Sophie résume finale- ment le travers que notre époque entretient vis-à-vis de la droite dure : condamner avant de comprendre. Depuis trente ans, cette attitude prédomine avec le succès que l’on sait. Ne pas écouter les arguments de ses représentants, et même ne pas les rencontrer de peur que ce soit contagieux, bref soigner sa gauche en se payant de grands qualificatifs – de « réactionnaire » à « fasciste » – lesquels permettent au journaliste d’évoquer son dégoût de leurs idées, plutôt que de les penser. En rencontrant Patrick Buisson, je suis parti du postulat inverse. Mon intention n’était pas de montrer la distance abyssale qui sépare cet homme d’un journaliste de gauche, mais de tenter un portait intellectuel. Ma méthode n’a pas consisté à m’intéresser à la psychologie du personnage et à ses frasques, mais à m’en tenir à un objet oublié qui continue pourtant de mener les hommes : son idéologie.[access capability= »lire_inedits »] C’est que cet homme occupe une place singulière dans notre vie politique. À droite, rares sont ceux qui ne l’ont pas consulté. Ils ne s’en vantent plus mais François Bayrou, Jean-Pierre Raffarin ou Alain Madelin ont recherché ses conseils. Parmi les jeunes de l’UMP, pratiquement tous ont sollicité son aide. Et à l’extérieur même de l’UMP, les hommes les plus inattendus, qu’ils s’appellent Jean-Christophe Cambadélis ou Jean-Luc Mélenchon, ont apprécié l’interlocuteur, à défaut de partager ses idées.  Comment expliquer une telle fascination ? Pour le savoir, il suffit d’avoir une conversation avec lui, dans le bureau qu’il occupe à TF1, en tant que dirigeant de la chaîne Histoire. L’homme a lu, et même à peu près tout lu. Il connaît les auteurs orthodoxes mais surtout les hétérodoxes, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, ceux de son camp comme ceux du camp d’en face. Il sait ce qu’il doit à Jean-Claude Michéa ou à Christophe Guilluy, peut marquer son désaccord sur les pages furtives que le philosophe Pierre Manent consacre à la peine de mort (dans La Raison des nations). À cet égard, peu d’hommes sont capables de mobiliser une telle culture historique et philosophique au service d’une lecture du présent politique.

Qui, avant Buisson ? Paul-Marie de la Gorce pour les gaullistes, Jacques Attali pour Mitterrand. Mais aujourd’hui, entre les universitaires qui ne s’intéressent plus à la politique et les politiques qui se désintéressent de l’intelligence, un homme comme Buisson est presque incontournable quand on aime les idées et la politique.   Cependant, une rencontre avec lui requiert une robuste préparation. L’homme a écrit, énormément écrit, sur un sujet étrange : la sexualité sous l’Occupation, une histoire en deux tomes. Ce n’est pas ce que vous aviez retenu de la période ? Lui, si, et pas forcément dans la perspective que vous imaginez. Car Patrick Buisson s’est d’abord intéressé au sort réservé aux femmes, et si cela ne relève pas des études de genre, cela pourrait s’en rapprocher. Bien sûr, ce n’est pas du Butler, mais ce n’est pas non plus du Boutin : sa vision n’est pas traditionnelle, on peut même affirmer qu’il « ose le féminisme ». Sur cette période comme sur les autres, la place dévolue aux femmes est l’une de ses préoccupations constantes. Aussi trouve-t-on sous sa plume une autre histoire de la Libération. Pourquoi les comités de Libération ont-ils jugé urgent, et juste, de tondre des femmes soupçonnées d’avoir frayé avec l’ennemi ? Parce que, ce faisant, les mâles se réappropriaient le corps des femmes, une façon de reconquérir cette nation que, par lâcheté et inconséquence, ils avaient abandonnée à l’ennemi. La France était déchirée ? Elle s’est réconciliée en humiliant ces femmes : là-dessus, tout le monde était d’accord, des communistes aux catholiques. Cette tonte de la honte marqua le retour de la société patriarcale, comme si, explique-t-il, « au moment où l’on nationalisait Renault, on renationalisait le corps des femmes, un bien collectif dont on ne pouvait user individuellement ».

Violemment hors d’âge Si l’on n’a pas lu Buisson avant de parler avec lui, ses dégagements surprennent. Comme ses références d’un autre siècle, d’un autre millénaire même : que vient faire la messe en latin au huitième étage de la tour TF1 ? Ce décalage contribue également à son pouvoir de séduction : l’homme est intempestif, violemment hors d’âge par rapport à ce que l’on a l’habitude d’entendre dans le milieu politique. Toute la ville veut être moderne ? Lui se pose comme le premier des antimodernes. La démocratie participative est à la mode ? Buisson réclame un « pouvoir qui sauve », un roi thaumaturge 2.0. Les politiques ont un rapport étroit avec la pensée Sciences Po, leur pluralisme va de Jean-Claude Casanova à Dominique Reynié. Lui mêle Joseph de Maistre, Bloy, Bernanos, Pasolini et Cioran.

À la pensée molle, Patrick Buisson oppose une équation folle. Elle peut se résumer en deux «ismes» qui pèsent chacun leur poids de parti pris, rappelant qu’avec lui, la grande aventure idéologique est de retour. Sa matrice mentale repose en effet sur deux postulats que les sciences sociales désignent sous le nom de « holisme » et d’« irrationalisme ».  Commençons par le holisme. Ce terme désigne une forme de pensée hostile à l’individu, à l’individu comme valeur mais aussi comme facteur explicatif de la société. Pour Patrick Buisson, la politique doit être obsédée par le collectif. Dès lors, il se situe aux antipodes d’une droite qui considère, à la suite de Margaret Thatcher, que la société n’existe pas, qu’il n’y a qu’une collection d’individus. La vision du réel que nourrit le conseiller de Nicolas Sarkozy consiste, au contraire, à reconnaître une existence autonome à la société, contre ceux qui la tiennent pour morcelée, animée par la lutte des classes, ou devant être abandonnée à des intérêts spécifiques. Voilà une position bien singulière pour un homme de droite, en contradiction avec la tradition orléaniste de libéralisme modéré, chère à l’Hexagone et incarnée par le triptyque « Montesquieu- Tocqueville-Aron ». Aucun de ces trois auteurs ne trouve grâce auprès de Patrick Buisson, il est facile de comprendre pourquoi. Montesquieu aime trop le formalisme, Tocqueville l’individu, et Aron l’immanence, pour intéresser Buisson.  Mais l’homme n’est pas unique- ment holiste. Cette perspective le conduit naturellement à tenter de saisir la société dans son ensemble, comme si les collectivités humaines possédaient une volonté, des désirs, en un mot, une essence. Dès lors, cette démarche se révèle profondément irrationaliste. Là aussi, ce parti pris jure dans son camp. Être à droite aujourd’hui, c’est se prévaloir d’être pragmatique, d’avoir troqué les utopies gauchisantes pour une rationalité pure et gestionnaire.

Finalement, quoi qu’elle en pense, même la droite s’est convertie à une lecture constructiviste de la société : elle sait bien qu’il n’y pas une nature humaine, mais des déterminismes sociaux des comportements humains. Toute la droite, ou presque, le sait… sauf Buisson : lui s’en tient à une conception mystique de la société. Corollaire de cette démarche hors d’âge : il est simultanément immunisé contre les démarches qui viseraient à réduire l’homme à la biologie ou à la position de classe. Autrement dit, sa pensée est incompatible avec le racisme biologisant autant qu’avec le marxisme. À ses yeux, la société a une nature, conséquence de la nature humaine, elle a un souffle, pratiquement un pneuma à respecter. Buisson, faut-il le préciser, n’est pas sartrien : pour lui, l’essence précède l’existence.

Buisson holiste et irrationaliste ! Mais pourquoi s’embarrasser de ces néologismes quand il paraît suffisant de le qualifier d’« homme d’extrême droite ». Pas sûr, d’ailleurs, que le qualificatif lui paraisse infamant : tout juste peut-il passer à ses yeux pour encombrant. Lui le récuse, se présentant sous l’étiquette sibylline d’« anarchiste conservateur ». Si vous lui dites que l’extrême droite a été son métier, lorsqu’il écrivait dans Minute, il vous rétorquera que sa culture, il l’a faite ailleurs et avant. Auprès des Hussards, et surtout en compagnie des deux Léo, Léo Malet et Léo Ferré. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, son engagement le conduit à lutter contre Marine Le Pen : le FN, c’est la boutique d’en face, ou d’à côté, mais c’est la boutique concurrente. Derrière le calcul, il y a aussi une conviction, inattendue comme Buisson a l’habitude d’en avoir. Le FN est désormais à ses yeux un parti de gauche ! L’entourage de Marine Le Pen ? Il est principalement composé d’anciens chevènementistes. Cette nouvelle équipe concocte un programme économique à base de justice sociale et de hausse réclamée du pouvoir d’achat. Certes, la préférence nationale demeure, mais à quoi bon préférer la nation si on l’abandonne au mariage gay et à l’avortement ? Du coup, aujourd’hui, Patrick Buisson est condamné à se distinguer de l’extrême droite officielle et contemporaine. Il faut dire que son extrême droite à lui est antérieure aux païens du FN, tout comme elle est antérieure aux pétainistes. Pour retrouver sa radicalité à lui, il faut remonter au père fondateur, également admiré par son propre père : Charles Maurras.

Maurras et Gramsci Pourquoi Maurras ? Pour sa pensée d’un pouvoir souverain, transcendant les intérêts catégoriels. D’où l’intérêt porté à l’auteur de La plus grande France par une génération de politiques, depuis de Gaulle jusqu’à Mitterrand. Maurras, c’est, selon lui, un destin tragique, celui d’un homme qui a combattu l’Allemagne pendant des décennies pour terminer jugé comme collaborateur à la Libération. Lorsque l’on évoque les propos antijuifs de Maurras, Patrick Buisson se cabre. D’abord parce que l’antisémitisme, assure-t-il, n’a jamais fait partie de sa culture, ni hier ni aujourd’hui ni jamais. Les diatribes antijuives de Maurras sont donc évidemment condamnables à ses yeux, mais il faut les distinguer de l’antisémitisme hitlérien, poli- tique et racial. Mais la judéophobie de Maurras n’a-t-elle pas préparé la société française à tolérer les lois raciales de Vichy ? Patrick Buisson sort de sa réserve : tout cela n’est pas son Maurras, son monde à lui est chrétien, il n’a jamais cru aux races : voilà pourquoi aujourd’hui encore, il développe une lecture pré-raciale ou post-raciale de la société.  Dans quelle atmosphère a-t-il été élevé ? Chez les Buisson, on vivait sa foi comme les chrétiens des catacombes. Pire : comme les chrétiens des années 1960. De cette époque, il conserve le sentiment inébranlable de sa différence : être classiquement d’extrême droite, comme le premier étudiant en droit venu, aurait dilué sa singularité. « J’étais un enfant croyant, explique-t-il aujourd’hui. J’avais la foi, mais je croyais aussi dans la mission de l’Église, première pour- voyeuse de lien social, dotée d’un rôle unique pour l’éducation des enfants et le secours des malades. Ma foi d’enfant s’est affirmée avec l’avènement de la société de consommation, ajoute-t-il, celle que fustigeait Pasolini. » Voilà pourquoi Patrick Buisson peut avoir emprunté des routes parallèles à celles des Le Pen sans avoir abouti au même endroit. Qu’on en juge : Algérie française, soutien à l’OAS, anticommunisme, sans oublier une manifestation contre l’entrée des chars soviétiques à Budapest. Patrick Buisson a également participé à « 68 », contre Mai-68. Tout cela aurait pu faire de lui un cadre du FN s’il n’avait nourri des ambitions plus grandes encore. Non pas remporter une élection – rêve de notable – mais ravir l’hégémonie culturelle à la gauche. La référence à Gramsci est assumée : connaître les armes de l’adversaire et les retourner contre lui.   Sûr de lui et dominateur, Buisson est persuadé qu’il dispose seul de la méthode pour faire gagner son camp.

Son projet, ce n’est ni le coup d’État ni le coup d’éclat, mais, dit-il, rendre le pouvoir au peuple. À ses yeux, la politique consiste désormais à empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. Ce vol de la légitimité démocratique a eu lieu parce que des minorités ont pris la place des citoyens. Les intérêts catégoriels triomphent. Leur but ? Écarter le peuple des décisions. La démocratie formelle a accouché d’un nouveau Léviathan, un cratos sans demos, un pouvoir sans peuple. Ne vont plus voter, explique-t-il, que les « clientèles » : dans l’isoloir, il y a de moins en moins de jeunes et de pauvres. Au fur et à mesure que la dépense publique augmentait, la participation aux élections diminuait. La preuve, pour Buisson, que le coût marginal de l’électeur n’a cessé d’augmenter. Dans cette ode à la légitimité populaire, on distingue l’argumentaire classique du populisme. Mais si l’on creuse un peu, cet appel au peuple est un appel à l’homogénéité du peuple. C’est fort de ce principe qu’il dénie toute légitimité aux minorités, depuis les minorités sexuelles jusqu’aux minorités religieuses, au premier rang desquelles se trouve l’islam.

Une « société multiculturelle est multiraciste, et donc multiconflictuelle », assène-t-il à la manière d’un théorème, un théorème démontré selon lui par les émeutes de 2005. Dès lors, puisque la diversité est par nature dangereuse, la poli- tique doit consister à fabriquer du semblable. Un thème traditionnel au sein de la pensée conservatrice française, chez Maurras comme chez les conservateurs de gauche, au premier rang desquels on trouve le sociologue Émile Durkheim. Des penseurs éloignés les uns des autres qui se retrouvent néanmoins sur un point : la morale collective, c’est ce qui façonne le lien social et construit de l’homogénéité. C’est autour de cette certitude que s’édifie le projet politique de Patrick Buisson. Cette quête de l’homogène a un ennemi absolu : le libéralisme. Patrick Buisson le récuse sous toutes ses formes, qu’il soit une école philosophique ou une construction économique. Là se trouve sa haine originelle. Pourquoi une telle détestation ? Parce que le libéralisme, c’est l’individu, donc l’anomie. Le libéralisme incarne à ses yeux le grand coupable : c’est lui qui est à l’origine du marché, de cette démocratie formelle tellement éloignée de la démocratie réelle qu’il appelle de ses vœux. Honnir le marché et ses dérivés, le « bougisme », le sans- frontiérisme, l’élite à l’étroit dans les frontières quand les pauvres n’ont plus qu’elles pour se protéger.  Évidemment, tout cela ne cadre pas avec le décor, lequel est, faut-il le rappeler, la tour TF1. Chez Bouygues, on ne reconnaît ni Marx ni Jésus : l’entreprise n’a pas encore officiellement abjuré le marché. Mais à l’entendre, Patrick Buisson juge sa présence au sein du groupe TF1 comme relevant de l’entrisme : être là où se trouve le pouvoir, à la télé ou à l’Élysée. Au risque d’être au cœur de la machine qu’il prétend combattre, au risque de servir le président qui incarne depuis des décennies l’argent-roi. « C’est vrai, concède-t-il, on ne peut pas être le candidat du CAC 40 et le président de tous les Français, ou bien encore le président du CAC 40 et le candidat du peuple français : c’est toute la contra- diction du sarkozysme. » Et la sienne par la même occasion. Comment se ranger du côté des Rolex en militant contre la « prolophobie » ? En imaginant lutter pour la restauration, la restauration d’une France éternelle, fût-elle cachée à l’origine derrière des Ray-Ban. « La droite devra bien finir par choisir entre la valeur et les valeurs », lâche-t-il. Comprenez : les valeurs éternelles. Car pour Patrick Buisson, la France est un bloc, son histoire ne se découpe pas. Dans son panthéon personnel, l’archevêque Denys Affre, qui œuvra auprès des ouvriers pari- siens et fut tué sur les barricades en 1848, côtoie Louis Rossel, officier fusillé pour avoir rejoint la Commune. On y croise également la rose et le réséda, le catholique et royaliste Honoré d’Estienne d’Orves et le communiste Gabriel Péri, tous deux fusillés au Mont-Valérien en 1941. On y rencontre enfin de Gaulle, mais aussi Salan.  Buisson ne choisit pas entre les morts parce qu’il a la passion de l’unité. En tant que conseiller du prince, son rêve est que le corps du souverain et celui du pays ne fassent plus qu’un. On gouverne d’abord par des symboles.

Certes, explique-t-il, les Français sont déchristianisés, mais le christianisme demeure notre référent identitaire. « Le paysage français, ce sont ces clochers, Mitterrand l’avait bien compris. Les catholiques pratiquants ont beau être peu nombreux, 4 % ou 5 % de la population, la sortie de la religion n’empêche pas la réactivation du christianisme non pas comme élément de croyance mais d’identité. » D’où les racines chrétiennes avec le discours de Latran jusqu’au discours du Puy-en- Velay, mais aussi des hommages rendus à des saints laïques, comme les résistants du plateau des Glières. Cette nation perçue comme un bloc, voilà un programme rêvé par l’historien ultraconservateur Ernest Kantorowicz, historien connu parmi nous pour l’expression des « deux corps du roi ». Cette expression est aussi souvent répétée qu’incomprise ; d’elle, on a retenu une vague conception duale du corps du souverain, partagé entre une enveloppe immortelle et une carcasse mortelle. Mais en réalité, cette conception débouche sur une vision organiciste de la société : un pays est un corps au sens littéral du terme, un corps qui se reflète dans le souverain. C’est ainsi que se réalise le miracle d’une société peuplée d’hommes différents, aboutissant néanmoins à une totalité homogène. Un rêve pour Patrick Buisson, un cauchemar pour ma camarade Sophie pour qui la modernité s’écrit « diversité ».  Cette conception est antimoderne ? Tant pis, Patrick Buisson assume ce regard empreint d’une nostalgie pour l’homogène, homogénéité réelle ou rêvée, passion pour une époque où la solidarité organique animait la France. Plutôt la nation mystique que l’état technocratique. Mais ce rêve se heurte à la réalité française et à celle de son héros, Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, Patrick Buisson ne cherche pas à nier que le corps physique de Nicolas Sarkozy fait entrave au corps symbolique qu’il était censé représenter, celui de la France. L’ancien président souffre de « l’incertitude des messages qu’il envoie » lance son ancien ou toujours conseiller. Mais Sarkozy, ajoute-t-il, est un pragmatique : il peut encore se distinguer du repoussoir absolu qui, pour Patrick Buisson, porte un nom : Jacques Chirac.  À ses yeux, Jacques Chirac fut un affaibli du symbole, le président du Plan cancer et de la Sécurité routière, comme si le président s’était trans- formé en un dieu mortel ou un messie impuissant. Chirac acheva son second mandat en abdiquant ses prérogatives régaliennes, au profit d’un gouverne- ment de nos problèmes quotidiens. L’impuissance publique a cherché à se refaire au profit d’une toute-puissance privée. Ce renoncement chiraquien mène en ligne droite, pour Patrick Buisson, au « mariage pour tous ». Sans surprise, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy se déclare hostile à cette réforme. S’il récuse toute homophobie en matière de statut des homosexuels, il est sur la ligne proustienne, « élus ou maudits », en tout cas dénués de toute forme d’institutionnalisation. Il s’agit encore d’un point de divergence avec le Front national, jugé bien tiède dans son opposition à cette mesure.

Mais là encore, la logique Buisson n’est pas évidente : car c’est au nom de l’homogène qu’il dénie aux homosexuels le droit de se marier. Son raisonnement est sinueux : le mariage seul ne suffit pas, si l’on veut aller au terme de cette logique en 2015 ou après, les couples homosexuels obtiendront à ses yeux le droit à la PMA et surtout à la GPA. C’est cette dernière mesure qui le dérange le plus, car on touche alors à la marchandisation du corps. Comme si l’on avait franchi une étape de plus dans la « prolophobie », explique-t-il : jadis on louait des bras, demain on louera des ventres. Et cette perspective est pour lui une preuve supplémentaire du caractère destructeur du libéralisme pour le lien social : impossible, selon lui, d’imaginer une libéralisation des mœurs qui ne conduirait pas mécanique- ment à la libéralisation du marché. Corollaire de cette conviction : ceux qui prétendent renforcer l’État-providence sont en réalité les agents inconscients de la déliaison sociale. D’où un double ennemi à double visage pour Patrick Buisson : une gauche libérée de la question sociale et une droite libérée de la question nationale, un ennemi qui ressemble fort à l’« UMPS »  décrié par le FN.

Aujourd’hui, le président de l’« UMPS », c’est François Hollande, lequel déconstruit le lien social de la même façon lorsqu’il promeut le mariage gay et lorsqu’il distribue des subsides. « Près de 80 % des emplois aidés se concentrent dans les banlieues. Si vous êtes au fin fond de la Lozère, vous n’aurez droit à rien, ou presque… C’est cela le clientélisme. » Paradoxalement, cet « UMPS » peut représenter, selon Patrick Buisson, une chance politique pour François Hollande s’il réalise une grande coalition qui rassemblerait la gauche social-démocrate et l’aile libérale de la droite, comprenant des hommes comme Alain Juppé ou Jean-Pierre Raffarin. Autre terme de l’alter- native : François Hollande peut choisir l’affrontement, dissoudre l’Assemblée, perdre les élections et nommer Jean-François Copé premier ministre.  Mais François Hollande ne consulte pas Patrick Buisson. C’est donc le projet de la droite en 2017 que ce dernier espère préempter. Avec une hypothèse qui passe comme étant à la fois la plus plau- sible et la plus risquée pour lui : un second tour Le Pen-Sarkozy. Mais s’il faut faire élire le candi- dat de l’UMP avec les voix de Sophie et des siens, pas sûr que la droitisation demeure la martingale. Une telle perspective laisse pourtant Patrick Buisson impavide. Ce qui a manqué à Nicolas Sarkozy pour se faire réélire, ce sont ces 2 millions de votes blancs, des voix provenant principalement des milieux popu- laires. La preuve que la question de l’identité nationale – autrement dit de l’immigration – doit être au cœur de la prochaine présidentielle. Le candidat de droite doit imposer ses vues sur ce thème, quel que soit son adversaire. Le système est en voie d’implosion, assure Patrick Buisson. La gauche a tenté de changer le peuplement de la France, cultivant un vote communautaire auprès des musulmans. Mais les récents événe- ments, notamment le « jour de retrait de l’école », leur refus du mariage gay, montre que le Parti socialiste rêve s’il croit pouvoir faire accep- ter une révolution anthropologique à cet électorat-là. Qu’adviendrait-il si les musulmans ne votaient plus à 90 % pour le Parti socialiste ? Et l’on imagine le visage de Sophie décou- vrant que le nouveau candidat de la diversité se nomme Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy. En refusant d’écouter Buisson, elle s’est épargné bien des cauchemars. Il ne lui reste plus qu’à lire Causeur…[/access]

La lingerie française, du rêve à la réalité

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les atelieres breve

La lingerie française fait fantasmer les femmes de tous les pays du monde, moins leurs couturières. Vendredi, « Les Atelières » déposera le bilan après avoir tenté, pendant plus d’un an, de tenir le pari d’une corseterie haut de gamme 100% française. Les anciennes salariées de Lejaby, déjà sauvées en 2012 par la création de cette nouvelle enseigne « Les Atelières », ont bien du mal à croire en leur avenir. Difficile de suivre le mot d’ordre donné par le ministre à la marinière ? Les couturières ne sont pas les seules à l’affirmer. La production française n’arrive pas à affronter la concurrence étrangère.

les atelieres breve

 

« Les Atelières » dénoncent les banques, qui ont refusé de soutenir ce projet. « Dans notre pays, elles sont plus fortes que la République » s’exaspère  l’une des fondatrices, Murielle Pernin.

Mais les dessous féminins n’ont pas le monopole de la difficulté !  Le viril « slip français », qui a pourtant le vent en poupe, est lui aussi tendu comme un string, côté finance. Le jeune directeur de l’entreprise avoue « contourner le droit » afin de s’en sortir. Il cumule les stagiaires et les contrats pro pour éviter des « charges qui pèsent le double de ce que reçoit le salarié ». « C’est tout simplement impossible autrement », conclut-il.

On est loin de l’imaginaire romantique et sensuel qu’évoque, ailleurs,  une lingerie au nom français. En Russie,  quand les clientes touchent le soyeux linge au drapeau tricolore, elles  entendent, rougissantes, une voix mystérieuse leur susurrer des mots interdits. L’origine hexagonale est un gage de qualité enrobé d’une promesse de délice. Les marques locales l’ont si bien compris qu’elles donnent des noms français à leurs séries. La simple sonorité « à la française » transporte dans le secret de l’intimité. « Coquette » « Je suis », « Elle », « Mâtine » , sans oublier l’inassouvie « Encore »… sont autant d’invitations au plaisir menottées aux cintres de Moscou et d’ailleurs.

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« L’amour-toujours » ?  Hélas, le rêve s’arrête au paillasson de nos frontières. En France, la lingerie est déchirée;  pour de mauvaises raisons. Elle illustre le souffle court de l’artisanat français alors qu’elle promet des essoufflements plus heureux.

 

 

 

Causeur n°11 : bienvenue dans un monde sans passé

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Causeur n°11

 Causeur n°11Transmettre ou déconstruire : nos élites ont choisi. Là où les pompiers pyromanes de Fahrenheit 451 brûlaient les livres pour éradiquer tout risque de dissidence s’appuyant sur le passé, nos contemporains se contentent de réécrire le présent à leur convenance. « Un monde sans passé : filiation, éducation, intégration » proclame ainsi en « une » le nouveau numéro de Causeur mis en vente aujourd’hui.

En ces ides de mars, Elisabeth Lévy poignarde l’amnésie de ce « Fahrenheit 2014 » dans son introduction : « Inutile de chercher à fuir. Le Parti de demain triomphe. De gré ou de force, vous entrerez dans l’avenir radieux » épuré des différences sexuelles, raciales, culturelles, et j’en passe. Les propagandistes de la révolution culturelle en cours ne s’appellent pas seulement Peillon et Vallaud-Belkacem, le système médiatique tout entier promouvant la déconstruction de l’éducation, de la famille et de l’intégration au nom de l’égalité. Tant en matière d’instruction que d’intégration, « il n’est plus question de tout faire pour que les derniers arrivés bénéficient pleinement de notre héritage commun, mais de répudier cet héritage pour ne pas froisser ceux que nous accueillons », résume notre directrice de la rédaction.

Ce n’est pas Nicolas Brenner qui dira le contraire. Jeune professeur d’histoire-géo, il nous emmène en immersion dans un lycée péri-urbain, où les « héritiers du néant » se frottent aux illusions lyriques du pédagogisme d’Etat. Les concepteurs des programmes officiels voudraient en effet appliquer les méthodes de l’idéologie managériale à l’école, « la responsabilité en moins »… Cela donne un récit pas piqué des hannetons !

Puisqu’on vous dit que le niveau monte… La preuve, dans certains établissements, il est de plus en plus difficile d’enseigner l’existence de monothéismes antérieurs à l’islam, comme nous le confie le philosophe Jean-Claude Milner, interviewé en ces pages. Dans un entretien roboratif quoique pas franchement rassurant, l’auteur du Juif de savoir en appelle à Sartre pour conjurer la conception passive de l’égalité aujourd’hui hégémonique : il n’est plus question de reconnaître les inégalités pour les combattre, mais de les nier purement et simplement, comme on rayerait d’un trait de plume le mot race de la Constitution ! Même constat pour André Markowicz, traducteur de Dostoïevski en français et en breton, qui a vu l’orthographe déserter les salles de classe à mesure que décroissaient les exigences des professeurs. Interrogé dans nos colonnes, Michel Field relativise le phénomène. Pour lui,  « chaque génération a le sentiment que celle qui la suit brade son savoir, son capital culturel ». Mais les compétences informatiques inédites des jeunes ne suffiront pas à nous consoler de cette rupture de transmission. Ceci étant, comme nous le rappelle Luc Rosenzweig, l’éducation, c’est un peu comme le tango : il faut être deux pour que ça marche. Si nos « grands-parents indignes » préfèrent barboter aux Baléares plutôt que d’initier leur descendance au tarot, ce n’est tout de même pas la faute des marmots ni celle, en vérité, des papys et mamys à qui l’Etat rêve de faire porter le chapeau.

Des préaux aux berceaux, il n’y a que quelques années. Et la grande lessiveuse est déjà largement à l’œuvre : du mariage pour tous à l’ABCD de l’égalité, la déconstruction sévit tous azimuts : le gouvernement fait feu sur les « stéréotypes liés au genre » et autres discriminations du fond des âges. Eugénie Bastié et le grand sociologue américain Christopher Lasch, mis au goût du jour par mes soins, vous donneront les clés pour comprendre la grande croisade anti-patriarcale en cours. Sans ruer dans les brancards à la moindre réformette, force est de constater avec le psychanalyste Jean-Pierre Winter qu’« il faudra plusieurs générations pour mesurer les effets des changements en cours ».

En plein dans l’actu, Patrick Buisson fait irruption dans notre séquence actualités. Son portrait idéologique signé Joseph Zeltman s’avère époustouflant d’acuité. L’antilibéralisme intégral de l’ancien conseiller élyséen inspire six pages très riches, agrémentées de citations et de confidences, sans fritures sur la ligne. Non moins brûlante, la crise ukrainienne nourrit l’inspiration de Jean-François Colosimo, qui replace les événements récents dans l’histoire millénaire d’une nation fracturée.

Puisqu’il faut bien revenir sur l’ « affaire », Elisabeth Lévy répond aux questions tranchantes d’Alain Finkielkraut au sujet de l’interview de Dieudonné parue dans notre numéro d’avril. Loin du ton courtois et civilisé de cet échange, certains censeurs ont cru bon devoir injurier notre journal et sa directrice. Dans son éditorial, Elisabeth Lévy précise notre ligne éditoriale et répond aux quelques calomnies propagées par ces « moutons flingueurs » pour lesquels la reductio ad hitlerum tient lieu de (non-)pensée.

Last but not least, pour détendre un peu l’atmosphère, n’oubliez pas nos pages culture, qui vous emmènent du cinéma de Rohmer à la féérie de Marlène Dietrich racontée par son dernier confident. Sans oublier la chronique gastronomique de Félix Groin, consacrée à la viande, et plus saignante que jamais. Faites la fine bouche, achetez Causeur !

     

Naguima

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naguima kazakhstan film

naguima kazakhstan film

Êtes-vous en forme — mais alors, vraiment en forme ? Pas dépressifs pour un brin ? Vous êtes sûr ? Pas de 9mm à portée de main ? Pas de mélancolie qui traîne ? Parfait. Vous êtes donc apte à lire ce que je veux écrire sur Naguima, le dernier film de la réalisatrice Zhanna Issabayeva. C’est sublime (et je pèse mes mots), mais vous n’en sortez pas indemne.
De toute façon, c’est sorti dans huit salles en France — dont le Variétés à Marseille, si ! Pendant ce temps, Hunger Games se prélasse. Il en est même pour regarder la télévision.
Ce monde m’énerve.

Bref, il vous reste la bande-annonce… Connaissez-vous le Kazakhstan ? Et Almaty, sa principale et riante cité, sise dans une plaine, ô ma plaine, absolument rase et sans espoir ? C’est là que les Soviétiques menaient leurs expériences nucléaires — avec 5,7 habitants au km2, on les comprend. Et son président, le doux, l’ineffable Noursoultan Nazarbaïev, régulièrement réélu avec 95% des voix — stalinien un jour, stalinien toujours — depuis 1990 ? Cancer de la prostate en phase terminale, dit-on : il n’y aura donc pas que des nouvelles noires dans cette chronique.
Du Kazakhstan, j’ai entendu parler il y a quelques années, lorsque je fréquentais Patrick Maugein, un magnat du pétrole qui y développait des intérêts. D’ailleurs, dans Naguima, on croise régulièrement des pipe-lines. Dans la steppe, c’est même tout ce que l’on croise — et quelques autobus déglingués. Liges droites, angles aigus, croisements, désert et logements de fortune, prostitution, désespoir. Kazakhstan mon amour.
Et, vers la fin, une héroïne (le mot est rigoureusement impropre, mais je n’en ai pas d’autre) qui marche sur une route droite, en portant un bébé dans les bras. Si vous croyez y lire un quelconque espoir, c’est une erreur. La bande-annonce ne vous dit pas ce qui arrive au bébé, et je ne vous le dirai pas, de peur de gâcher votre déplaisir.

Née en 1968 à Almaty, diplômée de la faculté de journalisme de l’Université kazakh, Issabayeva a donc passé l’essentiel de sa vie sous domination soviétique, puis sous domination soviétisante. J’en connais qui en seraient heureux. Pas elle. Son film (qui a reçu le Lotus d’or du dernier festival du film asiatique de Deauville) est une pure merveille de neurasthénie. Et davantage même : lorsque vous prenez le temps de lire les critiques, bien rares sont ceux qui n’expriment pas un mouvement d’horreur. Au Kazakhstan, la Mongole n’est pas fière.
L’héroïne, donc, Naguima (Dina Tukubayeva, extraordinaire actrice, qui est arrivée à se faire une peau de pauvre, pustules comprises), parle peu — à qui parlerait-elle ? Le film parle très peu — les myopes qui ont oublié leur lunettes apprécieront de ne pas se crever les yeux à déchiffrer les sous-titres. Sa sœur d’adoption est enceinte jusqu’aux yeux — je vous rassure, ça se passera mal. Sa copine est une pute russe. Son employeur est une brute — il a cependant quinze secondes d’humanité, et je ne saurais trop louer Aidar Mukhametzhanov de parvenir, en quinze secondes, en un plan fixe, à effacer le masque d’un Gengis Khan épicier qu’il s’est composé et à laisser monter en surface quelque chose qui ressemble à une très brève empathie. Noursoultan Nazarbaïev aime s’entourer de stars étrangères, bien payées pour figurer à ses côtés. Ma foi, il a pourtant tout ce qu’il faut chez lui de gens de grand talent.

Plans fixes, d’ailleurs, tout au long du film — à deux exceptions près. Plans sublimes composés de lignes qui barrent tout espoir. Peu de mouvements, mais en vérité, on ne s’ennuie pas un instant (et j’ai l’ennui facile) tout au long des 77 mn du film. Pur bonheur de malheur.
Je ne suis pas bien sûr d’aller à Almaty pour mes prochaines vacances — c’est filmé durant l’été, ou ce qui y ressemble, en ce moment, il doit déjà y avoir un mètre de neige et faire un peu frisquet, mais même en été, dans le cœur de ces personnages, il fait un froid glacial. Orphelinats, abandon, recherche de la mère (qui la repoussera, on s’en doute : à ce que dit la cinéaste, l’idée du film lui est venue en apprenant que nombre d’orphelins cherchaient à savoir qui étaient leurs parents — comme ici, et je prédis à ceux qui ici font les mêmes recherches un avenir de même farine. Exploitation, sexploitation, solitude renforcée, camions qui passent, propriétaires qui se paient sur la bête, violence sans violence — la pire, peut-être —, naturalisme sans effets — nous ne sommes pas chez Zola, qui en aurait fait des tonnes, nous sommes dans l’au-delà de la misère et du misérabilisme.

Les acteurs auraient bien voulu, paraît-il, laisser parler leur savoir-faire et y mettre un peu de lyrisme, quelques larmes, bref, faire les acteurs. Issabayeva a au contraire exigé d’eux qu’ils gardent tout en dedans : c’est prodigieux de travail — prodigieux aussi de composition des plans, d’éclairages glauques, de bande-son — hors dialogues — d’une qualité remarquable, et, à la fin, comme dit une critique de Variety, « music is until the finale, when the traditional stringed instrument used virtually weeps » — ai-je tort d’entendre dans la phrase de Maggie Lee l’écho de « While my guitar gently weeps », ce merveilleux titre des Beatles, l’un des rares entièrement composées par George Harrison — une autre chanson pour les soirs de mélancolie accélérée ?
Bref, je ne sais pas où vous êtes, amis lecteurs, ni si vous êtes près de l’une des huit salles qui diffusent le film en France — avant même sa sortie au Kazakhstan, je sens que Nazarbaïev ne va pas aimer du tout. Moi, en tout cas, j’ai adoré — et comme de toutes les amours violentes, j’ai du mal à m’en remettre.

Il se passe tous les jours quelque chose à l’UMP

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portrait buisson entretien

portrait buisson entretien

La France n’a jamais eu Président et gouvernement plus impopulaires mais c’est pourtant la droite classique qui explose sous nos yeux. En quelques jours, les affaires Copé et Buisson ont en effet mis le feu à l’UMP. Autre bizarrerie : c’est, pour l’essentiel, une presse plutôt classée à droite qui a fait le boulot. Ainsi, il y a une semaine, Le Point publiait une enquête sur les méthodes présumées de Jean-François Copé. Le président de l’UMP aurait favorisé certains de ses proches dans l’organisation d’événements pendant l’élection présidentielle. Jusqu’ici, cela ne casse pas trois pattes à un canard… Mais ces proches auraient surfacturé lesdits meetings, ce qui s’avère un peu plus gênant, d’autant que le Conseil constitutionnel a rejeté les comptes du candidat Sarkozy pour dépassement du plafond de dépenses autorisé. D’autres accusations, plus graves, concernant la vente d’immeubles nationaux à un investisseur qatari lié à des proches de Jean-François Copé alors que ce dernier occupait le ministère du budget, complètent le dossier d’accusation.

En réplique, le président de l’UMP a déposé plainte pour diffamation, expliquant qu’aucune preuve n’avait été apportée par le journal encore dirigé pour quelques jours par Franz-Olivier Giesbert, qu’il accuse d’organiser une chasse anti-Copé. Nous ne pouvons évidemment qu’attendre les décisions de la justice avant de nous prononcer définitivement sur ces affaires. Toutefois, nous observons d’une part que le premier cercle des sarkozystes a soutenu Copé comme la corde le pendu, certains silences, comme celui de la « sarkopéiste » Nadine Morano se révélant assourdissants. D’autre part, la journée de lundi, durant laquelle Copé a annulé au dernier moment un passage sur RMC-BFMTV[1. Il ne faut jamais annuler un passage chez Bourdin au dernier moment. Il déteste ça. Et en mesure de rétorsion, l’intervieweur invite… Franz-Olivier Giesbert.] pour faire une déclaration solennelle avec propositions de loi, mise sous scellés des comptes de l’UMP et tutti quanti. Pour mesurer l’étendue des dégâts, il fallait écouter Alexis Brézet, directeur du Figaro, souligner le ridicule de l’allocution du président de l’UMP. Si cette journée a été pensée par ses amis communicants de Bygmalion, on peut en déduire, au moins pour cette prestation, que la surfacturation est avérée dès le premier euro dépensé par Copé !

Alors que les éditorialistes se demandaient jusqu’à quand Copé pourrait se maintenir à la tête de l’UMP, Le Canard Enchaîné confirmait – pièces à l’appui – un autre scoop du Point, éventé il y a quelques semaines. Contrairement aux dénégations de Patrick Buisson, le conseiller de Nicolas Sarkozy enregistrait bien des conversations à l’Elysée pendant des réunions auxquelles participait notamment le Président de la République. Et le site Atlantico, lui aussi classé à droite, de mettre en ligne ce matin plusieurs extraits des fameuses conversations enregistrées par le conseiller. Cette fois-ci, le premier cercle sarkozyste a réagi, Brice Hortefeux et Henri Guaino dénonçant « la trahison » et le « viol » du secret présidentiel.

Quoi qu’il en soit, on peut déjà formuler quelques conclusions politiques. Le théoricien de la campagne identitaire de l’ex-président a d’ores et déjà terminé sa carrière de conseiller politique. Au-delà de sa personne, tous ses proches, comme Guillaume Peltier, pourraient subir des dommages collatéraux. Liée à l’affaire Copé, lequel  prêtait parfois son oreille à Buisson, le scandale des enregistrements porte un sacré coup à la stratégie buissonienne. Ses pourfendeurs, de Jean-Pierre Raffarin à NKM en passant par Alain Juppé et François Baroin, auront beau jeu de la disqualifier en brandissant les pratiques de son inspirateur. Et si Sarkozy revient en 2017, il ne pourra pas refaire la même campagne qu’en 2012. Cela tombe bien : depuis quelques temps, on parle d’un retour recentré. Et si, comme Marine Le Pen le prédit, l’ex-président ne revient pas, Alain Juppé pourrait (re)devenir, à 68 ans, le nouveau chef, ce qui ouvrirait un boulevard à droite à la présidente du FN.

Car si la fameuse stratégie de Buisson se trouve médiatiquement disqualifiée, elle reste peut-être la plus efficace pour contenir la poussée mariniste. Resterait alors une carte à jouer pour l’UMP, celle initiée l’automne dernier par François Fillon et moquée par le tout-Paris médiatique.

Fillon a toujours gardé des distances avec Buisson mais avait tenu à faire savoir qu’il était lui-même « beaucoup plus à droite qu’on ne le disait ». L’ancien Premier ministre avait même fait évoluer sa position par rapport au FN, semant le trouble parmi quelques amis. Qui sait si cette stratégie-là n’aura pas été plus habile qu’il n’y paraissait aux yeux des éditorialistes ? En se plaçant au centre de gravité[2. Fillon confirme encore ces derniers jours sa droitisation dans un entretien accordé à La Croix.] de la droite et en misant tout sur des primaires qui demeurent aujourd’hui la seule planche de salut pour que l’UMP accède au second tour dans trois ans, François Fillon n’est-il pas le seul adhérent de l’UMP à sortir vainqueur de cette séquence médiatique ?

Sollers le survivant

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philippe sollers portrait

philippe sollers portrait

Vous n’aimez pas Philippe Sollers ? Cela arrive. Vous ne seriez pas les premiers. De grands esprits, avant vous, ont été ses ennemis féroces, souvent après des amitiés orageuses : Dominique de Roux, Jean-Edern Hallier et Philippe Muray pour ne citer que ceux qui furent ses exacts contemporains, ses pairs.

Mais c’était une autre époque, une époque de géants. Les détestations avaient du style. Lisez plutôt. De Roux ? « Parce qu’il exerce une autorité religieuse sur ses milices, Sollers qui a de la morgue s’enfonce applaudi dans le dérisoire et les entrechats comme le général Bokassa dans ses peines d’amour. » Jean-Edern ? « Nos conflits intellectuels étaient d’autant plus violents qu’ils n’étaient que les déguisements de nos ambitions nues – cette avidité insatiable, dont tout nous servait de prétexte. » Muray ? « Ce que veut Sollers, je le comprends enfin, je le savais depuis toujours, ce n’est pas être un grand écrivain, ça ne lui suffit pas. Ce qu’il veut, c’est être le dernier écrivain. » Et pourtant, une fois qu’on a laissé faire le temps, on s’aperçoit que ces quatre écrivains nous sont aussi indispensables les uns que les autres. Au fond, ils disent la même chose, ou presque.[access capability= »lire_inedits »]

Tous sont un peu, beaucoup, à la folie, réactionnaires. Tous ont compris que notre époque était détestable parce qu’elle déteste de plus en plus la littérature, la solitude, l’intimité, le secret, l’écart, les paysages choisis, les rencontres amoureuses, bref qu’elle est, cette époque, d’une incroyable lourdeur, pour reprendre les termes de Céline, leur grande admiration commune.

On peut désormais, dans nos bibliothèques, laisser le vivant côtoyer les morts sans crainte de vexer les fantômes des derniers. Sollers, qui aime autant la théologie que les bains de mer dans l’Atlantique, s’amuse peut-être que ces écrivains, qui ont en commun d’avoir joyeusement péché contre l’espérance, ne connaissent ni l’enfer ni même le purgatoire, mais se retrouvent tous au paradis de la postérité. Ce qui prouve que l’histoire littéraire tient aussi de la divine comédie.

Seulement voilà : Sollers, lui, vit encore. Ce n’est pas évident de survivre à ses ennemis, pour un écrivain. Les morts, on peut les relire sereinement alors qu’on ne fait que lire les vivants. Et puis Sollers n’a pas peu contribué à faire disparaître l’écrivain derrière le mondain, le lettré derrière l’intrigant, le subversif derrière le puissant : jamais à l’abri du livre de trop, de la répétition stérile, de l’autopastiche exténué, du dérapage sur les plateaux télé, des querelles de chapelles, des intrigues d’arrière-cuisine éditoriale, des engagements politiques absurdes ou ridicules entre Mao et Balladur.

Et, de fait, c’est sur Sollers, aujourd’hui, que se commet un petit livre acide, drôle et insolent comme le Tyrannicide de Giulio Minghini. Dans Tyrannicide, Minghini – excusez du peu – décide de faire assassiner Sollers par un écrivain frustré qui envoie une longue lettre haineuse à celui qui refuse obstinément de l’éditer. L’écrivain en question, professeur névrosé qui vit seul avec sa mère, n’admet pas que Sollers ait ignoré son roman indéfiniment remanié.

Tyrannicide est délicieusement ambigu. En effet, la folie de son narrateur, sa mégalomanie, ses lectures mal digérées discréditent a priori ses propos sur Sollers, et pourtant on ne peut s’empêcher de rire devant la cruauté du trait, voire de lui trouver parfois une certaine pertinence. « Mandarin égocentrique », « faux agitateur des lettres françaises », « subversif en pantoufles » sont parmi les qualificatifs les plus doux de Tyrannicide qui, au passage, taille aussi au hachoir les penseurs structuralistes qui firent longtemps le miel de Sollers : « Michel Foucault, l’historien pédéraste de la folie, Derrida, l’onaniste syllabique, ainsi que Lacan, bien entendu, le plus abscons et prétentieux des oracles modernes. » À la lecture de cette lettre psychotique, on se dit que seul un grand écrivain, paradoxalement, peut exercer cette fascination négative et s’offrir le luxe d’une haine de cette qualité-là.

On ne sait pas si, par ailleurs, Giulio Minghini lira le dernier roman de Sollers, Médium, mais il devrait. Médium est une réussite insolente après les deux ou trois derniers romans où l’on sentait comme un essoufflement, sinon plus. Peut-être parce que Sollers s’est enfin complètement libéré du souci, certes de plus en plus vague chez lui au cours des années, de raconter une histoire.

D’une certaine manière, mais une manière soyeuse, lumineuse, sensuelle, il renoue avec ses expériences formelles des années 1970, période H ou Lois, et transforme le roman en une suite de variations, ce qui ne surprendra pas chez un homme qui aura passé une bonne partie de sa vie à écouter Bach.

On est, dans Médium, à Venise ou à Versailles. On est dans l’hier de l’enfance ou l’aujourd’hui de la vieillesse qui vient. On vit dans un quartier excentré, on a ses habitudes avec une masseuse complaisante et une Lolita de trattoria. On chante le bonheur d’être au monde et d’avoir, comme le conseille Spinoza, su rendre « son corps apte au plus grand nombre d’actions afin d’avoir un esprit dont la plus grande partie est éternelle ». Il est beaucoup question de clefs, dans Médium, parce que Sollers cherche et trouve celle du Temps en relisant Saint-Simon, Proust, Voltaire, les poètes chinois.

Oui, on comprend que cela puisse agacer, cette extraordinaire aptitude au plaisir, au pas de côté, au rire, à la virtuosité poétique. Variation, oui, mais illumination aussi, comme chez Rimbaud, cet autre génie tutélaire sollersien. Intelligence de l’éternité, qui est la mer qui s’en va avec le soleil, intelligence du placement comme se place un sniper du sens : « À cet instant, j’ai trente ans, je suis à Venise, cet angle du soleil en sait long sur moi. » Et aptitude, toujours, malgré tout, malgré les cabales et complots de la République des lettres, à la critique du monde tel qu’il ne va pas. L’ennemi de cette joie qui demeure en lui, dans Médium, Sollers l’appelle la folie. Elle est généralisée, protéiforme, totalitaire : « La folie déteste l’oisiveté, la paresse, les fêtes qui ne sont pas de grands rassemblements de bruit. » Il faut donc d’urgence écrire un manuel de « contrefolie » avec des exercices pratiques que le lecteur découvrira et appliquera s’il le souhaite.

Notre préféré ? « Se laisser enfermer le soir, une fois par an, dans la basilique San Marco, à Venise. Dormir dans un coin, en attendant un tout autre matin. »[/access]

*Photo: BALTEL/SIPA. 00631462_000010

États-Unis, le Grand Satan des manuels scolaires

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etats unis drapeau

etats unis drapeau

« Le 11-Septembre, c’est une arnaque ! » À la sortie de ce collège de Noisy-le- Grand, dans le 93, les avis des élèves sont tranchés. À Nice, même son de cloche : « Le World Trade Center, c’est la CIA. » D’où viennent ces atterrantes certitudes ? D’internet évidemment, mais, plus surprenant – et plus inquiétant –, elles se nourrissent aussi des manuels scolaires.[access capability= »lire_inedits »]

Les thèmes, les légendes et les exercices proposés laissent souvent entrevoir une vision politique des événements radicalement critique vis-à-vis des États-Unis, décrits comme une hyperpuissance manipulatrice, menteuse et belliqueuse, prête à tout pour s’emparer des puits de pétrole du Proche-Orient : sans aller tout à fait jusqu’à l’anti- américanisme primaire, les livres conçus pour instruire les élèves laissent une large place au doute, contribuant aux ravages des théories du complot.   Les attentats et leurs conséquences faisant partie du programme surchargé de première – plus de cent cinquante ans d’Histoire ! – ne bénéficient pas du même traitement selon les éditeurs. Dans le manuel Magnard[1. Terminale S, Histoire-Géographie, programme 2012, éditions Magnard »], plutôt discret sur le sujet, « Le 11-Septembre et ses conséquences » est un  sous-chapitre concis d’un vague dossier intitulé « Les États-Unis face à leurs défis contemporains, 1991-2011 », qui insiste sur le caractère symbolique de la cible (les tours jumelles) et la personnalité belliqueuse de George Bush. Message subliminal : les États-Unis l’ont bien cherché ! En revanche, on trouve peu d’éléments sur le régime taliban et sur celui de Saddam Hussein – et pas un mot sur le gazage des Kurdes par ce dernier en 1988 (trois ans avant le début de la période couverte par ce chapitre). Belin consacre, pour sa part, deux doubles pages au sujet[2.« Programme 2012 Histoire Géographie TERM S, éditions Belin », pages 80, 81 82, 83 : « Le 11 septembre 2001 et ses conséquences » ; « La puissance remise en question (1989-2008) ».]. Ici, le récit insiste sur le déclin des États-Unis, tout en critiquant sévèrement l’hégémonie américaine, le 11-Septembre étant présenté comme le point culminant de la contestation de cette hégémonie. Les titres des paragraphes évoquent des tracts altermondialistes : « Répondre au 11-Septembre par la guerre » ; « Les ambitions américaines au Moyen- Orient » ; « Les USA tombent dans le piège » ou « Obama vers une Amérique post-impériale ? ». Les légendes des photos sont également mobilisées pour soutenir ces interprétations :

« Comme Pearl Harbor, qui marque le début de la Seconde Guerre mondiale, les attentats du 11 septembre 2001 doivent être considérés comme le début de la Quatrième Guerre mondiale (la Troisième étant la Guerre froide), peut-on lire sous la reproduction de la « une » de The Economist sur les attentats. « C’est un petit peu provocateur, concède Olivier Caruso, professeur au lycée Marc-Chagall de Reims, qui a participé à la rédaction de ce manuel. Il s’agit de susciter l’intérêt des élèves plutôt que de montrer les méchants islamistes et les gentils Américains. » C’est ce qu’il appelle l’« apprentissage de la complexité ». « Les élèves sont à même de comprendre que l’on retrouve la même dramaturgie que le 7 décembre 1941 [date de l’attaque de Pearl Harbor] », ajoute- t-il. Comprenez : le 11-Septembre fut un prétexte pour entrer en guerre au Proche-Orient.

Le 11-Septembre, un prétexte ? Le manuel Nathan[3. « Histoire 1re L,ES,S, programme 2011 éditions Nathan, collection Guillaume Le Quintrec »] joue, lui, à fond sur le « choc des civilisations ». La définition du salafisme donnée dans l’introduction du chapitre sur le 11-Septembre donne le ton : « L’islamisme ou le salafisme est une réaction à la colonisation européenne pour “réveiller la civilisation musulmane”. » S’agit-il de cultiver l’esprit critique des élèves en les invitant à ne pas prendre pour argent comptant tout ce qui est dit par les médias ou les institutions ? Peut-être, mais la pente qui conduit du scepticisme de bon aloi au relativisme obtus, voire au négationnisme délirant, est glissante, et certains n’hésitent pas à s’y engager. Michel Dupuis, professeur d’histoire dans le Nord, aime citer une phrase de l’historien américain Howard Zinn, devenu la vedette malgré lui des révisionnistes du 11-Septembre : « Les versions officielles des événements historiques devraient toujours être remises en question. » Le problème est que cette saine évidence conduit le professeur à asséner sa propre version en reprenant sans précaution l’idée que les attentats ont servi de prétexte à une série d’interventions au Moyen-Orient. Certes, ce point de vue n’est pas en soi illégitime. Encore faut-il qu’il soit présenté comme l’une des interprétations possibles. Faute de quoi, on imagine aisément la conclusion que peuvent en tirer des élèves déjà perméables aux lectures conspirationnistes : si les attentats ont servi de prétexte, n’ont-ils pas été perpétrés par ceux qui y avaient intérêt ?  Ce pas a presque été franchi, en 2013, par un professeur d’histoire au lycée professionnel Maxime- Belbou de Cagnes-sur-Mer, lors d’un cours sur la puissance américaine : « Le 11-Septembre, expliquait-il, est l’œuvre des lobbies de l’armement et de la finance », révélant une curieuse prédilection pour  les « thèses » de Thierry Meyssan. D’autres vont plus loin encore, utilisant leur statut et l’influence qu’il leur donne sur de jeunes esprits pour distiller leurs théories délétères. Aujourd’hui étudiante, Caroline Sue n’a pas oublié les diatribes de son prof d’histoire de terminale, il y a deux ans, au lycée D’Estienne- d’Orves de Nice, dénonçant avec virulence la version prétendument « officielle » du « 11/9 ». Et cette propagande ne se limite pas aux cours d’histoire. Dans le même établissement, poursuit-elle, « dans un cours sur les chutes, un prof de chimie réalisait des expériences miniatures qui contredisaient les hypothèses communément admises sur l’effondrement des tours jumelles. »  Qu’on ne croie pas, cependant, que l’hostilité à l’Amérique ne se manifeste que dans le traitement du 11-Septembre : l’anti- américanisme apparaît souvent comme une quasi-évidence, un point de vue implicite et naturel.  Ainsi, dès le collège, les élèves peuvent lire, dans un manuel de troisième édité par Magnard, que « polluer, c’est bon pour la santé des États-Unis ». En 2007, au cours d’un colloque, des professeurs allemands avaient pointé du doigt l’anti-américanisme des manuels scolaires français. Il est vrai que la résistance à l’hégémonie américaine est l’une des composantes de notre histoire et de notre culture politiques. On peut s’en réjouir ou s’en désoler. Mais quand cette humeur nationale est mobilisée au service de la réécriture de l’Histoire par ceux qui sont chargés de la transmettre, il y a péril en la demeure. L’École devrait enseigner l’art du doute et de la nuance, pas encourager les élèves à avaler tous les bobards susceptibles de les conforter dans leur vision binaire du monde. Ce n’est pas seulement la vérité académique qui est en jeu : en inculquant à nos jeunes la détestation de l’Amérique, on encourage finalement celle de la France.[/access]

*Photo: Oded Balilty/AP/SIPA. AP21084907_000010