« L’intervention russe en Crimée a des relents de guerre froide ». C’est la remarque qui ouvre une bonne partie des analyses consacrée à la crise de Crimée et je ne dérogerais donc pas à la règle en ouvrant cet article par le même constat. De toute façon, vue d’Europe de l’ouest, la politique russe a toujours un peu des relents de guerre froide, et ce depuis que la guerre froide est finie ! Si on allait chercher plus avant dans le temps, on se rendrait peut-être compte que les relations russo-européenne avaient comme un air de guerre froide avant la guerre froide. D’autres comparent aussi la politique de Poutine aux coups de force hitlériens des années 1930. En somme, pourrait-on remarquer, l’Europe, à force de vouloir croire en son avenir, avait fini par oublier qu’elle avait aussi une histoire ; une histoire qui n’est pas toujours prisonnière des manuels et des documentaires de l’INA mais qui peut aussi à l’occasion lui sauter à nouveau à la gorge et lui causer quelques suffocations. Ce n’était pas arrivé sur le continent depuis les guerres d’ex-Yougoslavie, et encore nous étions-nous empressés de ranger cette désagréable série de conflits, qui avaient tourné en ridicule la solidarité européenne, sur l’étagère de la fin de l’histoire, entre « turbulents Balkans » et « turbulences post-titistes ». Avec la Crimée, Poutine est venu rappeler aux Européens que la guerre froide a existé, mais aussi la Russie, l’antique conflit pour l’accès à la Mer noire, les rivalités incessantes autour de cet orient russo-européen et tout un tas d’autres choses que l’on croyait définitivement enfermées à double tour dans des placards d’archives poussiéreuses.

Quelle déception ! Alors que l’on craignait que la grande célébration internationale du sport et de l’olympisme soit gâchée par quelques terroristes ou fanatiques que « l’impressionnant dispositif de sécurité déployé à Sotchi par Vladimir Poutine » n’aurait pas dissuadé de venir se faire sauter en l’air à l’occasion, c’est l’organisateur lui-même, le pays hôte, le gros ours russe mal léché et vraisemblablement pas apprivoisé qui a tout fichu par terre en se servant même, selon toute vraisemblance, de la couverture offerte par ces Jeux Olympiques pour commencer à déployer les forces « pro-russes » qui tiennent aujourd’hui Simféropol. Il suffit de regarder une carte. Par voie de mer, de Sotchi à Sébastopol, il y a à peine un peu plus de 450 kilomètres. Dans le voisinage immédiat d’une des plus grandes bases maritimes russes, il n’a pas dû être très difficile d’acheminer quelques athlètes déterminés jusqu’en Crimée en se livrant à une forme de biathlon un peu plus militaire que sportive, d’autant plus discrètement que l’important dispositif de sécurité déployé à Sotchi permettait à Vladimir Poutine de positionner en toute discrétion les forces militaires qui se sont révélées parfaitement opérationnelles, de part et d’autre de la frontière, dès le début de la crise. C’est rageant mais il est fort possible que les Russes aient profité de la liesse générale pour glisser au nez et à la barbe de tout le monde quelques spetznaz – troupes paramilitaires russes -en Crimée. Pendant que la France réalisait son triplée historique en ski-cross, d’autres s’activaient dans l’ombre à faire tomber d’autres records de vitesse. Quand on pense qu’en janvier dernier, les Etats-Unis proposaient encore de bon cœur à leur nouvel allié de lui prêter un ou deux navires de guerre pour assurer la sécurité en Mer noire. Qu’elle semblait loin la guerre froide alors.

Si l’on s’intéresse d’ailleurs à la manière de procéder, on remarquera d’ailleurs que le surgissement soudain des fameux « soldats sans insignes » est une vieille technique employée par le KGB à chaque fois qu’il a été nécessaire de procéder à une opération de « normalisation » et de faire rentrer un pays frère dans le rang selon les bons principes de la doctrine Brejnev. On trouve notamment des descriptions tout à fait intéressantes de ces manœuvres de subversion, voire de coup d’Etat éclair, dans les fameux dossiers afghans qui, bien avant Bradley Manning et Edward Snowden, avaient permis à l’ex-agent du KGB, Vassili Mitrokhine, de provoquer un peu de remue-ménage dans le monde des services de renseignements[1. The Mitrokhine Archiv. The KGB in Europe and The West, Paris, Fayard,‎ 2000.]  Mitrokhine décrit la manière dont les agents du KGB ou les Forces Spéciales s’infiltraient préventivement dans un pays et recrutaient sur place très rapidement quelques supplétifs motivés pour former au moment idéal des forces « pro-soviétiques » et des manifestants qui interviennent au moment opportun ainsi que des renforts de troupes impossibles à identifier. Evidemment, ce genre de pratique est réprouvée par la convention de Genève but business is business.

La nouvelle « guerre froide » aujourd’hui déclenchée par Vladimir Poutine met au plus mal la cohérence diplomatique des occidentaux. En dépit des déclarations très matamoresques de John Kerry, les Etats-Unis semblent adopter une position plutôt attentiste derrière laquelle on croit discerner un certain embarras. Dans le cadre de l’adhésion de l’Ukraine au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP),  la Russie, les États-Unis et la Grande-Bretagne n’ont-ils pas signé, le 5 décembre 1994, plusieurs protocoles, appelés « mémorandum de Budapest », qui garantissaient l’intégrité du pays dans les termes suivants : « La Fédération de Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis réaffirment leur obligation de s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance de l’Ukraine, et qu’aucune de leurs armes ne sera jamais utilisée contre l’Ukraine, sauf en cas de légitime défense ou en conformité avec la charte des Nations unies. » Tout va bien puisque les soldats présents en Crimée sont des effectifs « pro-russes ». Tant que personnes ne les reconnaît effectivement comme des militaires russes, l’honneur est sauf. Vladimir Poutine n’a plus qu’à attendre un éventuel référendum sur l’autodétermination de la région de Crimée qui ne contreviendra pas aux traités internationaux et fera rentrer la Crimée dans son froid giron.

Quant à l’Ukraine, si le FMI peut pour le moment voler à son secours, qui peut dire si les Européens accepteront de lui venir en aide après avoir refusé cette aide pendant des mois à la Grèce, pourtant pays membre ? L’Allemagne a semble-t-il déjà marqué sa préférence en accueillant avec beaucoup de générosité l’ancienne dirigeante Ioula Timochenko, pas si injustement accusée de corruption, pour lui permettre de se soigner sur son territoire. Il faut dire qu’au contraire de François Hollande qui s’est montré parfaitement inexistant jusque-là, Angela Merkel a occupé le front diplomatique très tôt pour proposer une médiation à Vladimir Poutine. Le retour de la guerre froide, ce n’est pas forcément une mauvaise affaire pour tout le monde…

*Photo : Sergei Grits/AP/SIPA. AP21534858_000059.

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