Ida, qui vient de sortir sur les écrans, a été couronné au London Film Festival 2013. Pawel Pawlikowski,  réalisateur d’origine polonaise qui vit entre Londres et Paris, réalise avec Ida son premier long métrage sur sa terre natale qu’il a quittée en 1971. Ayant glané de nombreux prix en tant que documentariste, il s’est signalé par ses précédents longs métrages, Transit Palace/Last Resort (1998), My Summer of Love (2004), La Femme du Ve (2011), qui ont révélé au grand public des actrices jusque-là inconnues. Le teint translucide, le regard immobile dans un visage triangulaire, fossette au menton, Agata Trzebuchowska, qui interprète le rôle principal d‘Ida, donne une grâce émouvante à ce voyage sinistre dans la Pologne transie et misérable de 1962, avec ses plaines glacées et ses murs lézardés. Et son silence de mort.

Tourné dans un cadrage presque carré, Ida est une symphonie de gris sur le mutisme d’une génération au lendemain de la guerre et sur les crimes dont la Pologne a été le théâtre, confondant dans un même silence toutes les atrocités, celles de la guerre et celles du communisme. Certes, c’est un film sur le passé de la Pologne mais qui passe pratiquement sous silence l’antisémitisme polonais traditionnel, largement entretenu par l’Eglise comme chacun sait, dont le prestige paraît intact en ces années soixante. Or les deux personnages principaux sont juifs : Ida, une jeune novice de 18 ans, et sa tante Wanda la Rouge, redoutable procureur des sombres années staliniennes, dont le réalisme cynique illustre toute une époque. L’ange et le démon, les deux faces d’une même pièce. Autant dire qu’elles n’ont rien de juif à part la naissance et leur famille assassinée. Ce sont donc deux femmes qui nient ou ignorent leur identité et qui symbolisent, malgré tout, la population juive polonaise martyrisée par les Allemands et les Polonais (jusqu’en juillet 1946, le pogrom de Kielce).

Sœur Anna est une orpheline élevée au couvent. Quelques jours avant qu’elle ne prononce ses vœux, la mère supérieure intime à la jeune fille de rendre visite à sa tante Wanda, dont elle ignorait l’existence : « C’est ta seule famille. » Anna découvre alors Wanda (Agata Kulesza), ancien procureur communiste déchu, un personnage odieux qui connaît tous les secrets et sait faire parler les menteurs. Vodka, clopes et aventures sans lendemain, Wanda révèle à sa nièce sa véritable identité : « Ton vrai nom est Ida Lebenstein. Les sœurs ne te l’ont jamais dit ? Tu es donc une nonne juive ! »

Wanda décide d’accompagner la jeune fille qui veut dire une prière sur la tombe de ses parents assassinés dans les bois, derrière leur village. Pas si simple. Il n’y a pas de tombe et le voyage sera long avant qu’elles puissent enfouir les restes de leurs proches dans un cimetière juif visiblement à l’abandon. Face à l’horreur, Ida reprend le chemin du couvent, et on comprend sans peine qu’elle ne donne pas cher des plaisirs d’ici-bas. Désormais rattrapée par son terrible secret, Wanda s’effondre. Elle serre sa nièce dans ses bras avant de la déposer devant son couvent, son refuge : « Ta mère aurait aimé ce que tu es devenue. »

Étrange réflexion. C’est oublier un peu vite le comportement du Vatican après la guerre. En effet, l’histoire d’Ida paraît s’inspirer des nombreux témoignages sur les enfants cachés dans des institutions catholiques polonaises ou chez des particuliers par leurs parents ou des associations. Il est impossible d’en évaluer le nombre et de savoir combien ont survécu. Dans certains cas, l’Eglise a refusé de les rendre aux familles ou prétendait qu’ils étaient morts ou avaient disparu. Le refus était d’autant plus ferme si les enfants avaient été baptisés (on se souvient de l’affaire Finaly en France). Après leur avoir sauvé la vie, l’Eglise entendait sauver leur âme. Kidnapping, dirait-on aujourd’hui.

Loin de faire un film sur la mauvaise conscience de la Pologne des années soixante, Pawel Pawlikowski parle de l’impossible oubli, de la mémoire têtue, et de la mesquinerie humaine : la vengeance, la peur, la faim. Et des effets pervers d’une idéologie athée qui a dépouillé la commissaire au peuple de tout sentiment d’humanité, et de toute espérance de pardon et de rachat. Wanda n’oublie pas ses crimes commis légalement au nom du peuple — mais ce qui la torture, c’est la mort de son enfant assassiné. L’assassin qui se livre à un marchandage minable (« je vous dis où sont les corps mais je garde la maison »), souhaite seulement qu’on fiche la paix à son père agonisant. Et finalement, le film renvoie dos à dos les assassins des Juifs pendant la guerre et ceux qui ont trempé après la guerre dans les crimes staliniens.

« Les Juifs ont profité du communisme, » claironne-t-on dans certains milieux. Il y a eu des communistes parmi eux, certes, comme le rappelle Pawel Pawlikowski, car le communisme leur octroyait enfin les mêmes libertés qu’aux autres citoyens. Mais au regard du petit nombre de survivants juifs polonais après la guerre, la présence de ce procureur aux mains sanglantes paraît lourde de sens. Encore une fois, ce choix permet de renvoyer dos à dos victimes et bourreaux — thème aujourd’hui très en vogue quand il s’agit des Juifs.

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