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Sollers le survivant

Sollers le survivant

philippe sollers portrait

Vous n’aimez pas Philippe Sollers ? Cela arrive. Vous ne seriez pas les premiers. De grands esprits, avant vous, ont été ses ennemis féroces, souvent après des amitiés orageuses : Dominique de Roux, Jean-Edern Hallier et Philippe Muray pour ne citer que ceux qui furent ses exacts contemporains, ses pairs.

Mais c’était une autre époque, une époque de géants. Les détestations avaient du style. Lisez plutôt. De Roux ? « Parce qu’il exerce une autorité religieuse sur ses milices, Sollers qui a de la morgue s’enfonce applaudi dans le dérisoire et les entrechats comme le général Bokassa dans ses peines d’amour. » Jean-Edern ? « Nos conflits intellectuels étaient d’autant plus violents qu’ils n’étaient que les déguisements de nos ambitions nues – cette avidité insatiable, dont tout nous servait de prétexte. » Muray ? « Ce que veut Sollers, je le comprends enfin, je le savais depuis toujours, ce n’est pas être un grand écrivain, ça ne lui suffit pas. Ce qu’il veut, c’est être le dernier écrivain. » Et pourtant, une fois qu’on a laissé faire le temps, on s’aperçoit que ces quatre écrivains nous sont aussi indispensables les uns que les autres. Au fond, ils disent la même chose, ou presque.[access capability=”lire_inedits”]

Tous sont un peu, beaucoup, à la folie, réactionnaires. Tous ont compris que notre époque était détestable parce qu’elle déteste de plus en plus la littérature, la solitude, l’intimité, le secret, l’écart, les paysages choisis, les rencontres amoureuses, bref qu’elle est, cette époque, d’une incroyable lourdeur, pour reprendre les termes de Céline, leur grande admiration commune.

On peut désormais, dans nos bibliothèques, laisser le vivant côtoyer les morts sans crainte de vexer les fantômes des derniers. Sollers, qui aime autant la théologie que les bains de mer dans l’Atlantique, s’amuse peut-être que ces écrivains, qui ont en commun d’avoir joyeusement péché contre l’espérance, ne connaissent ni l’enfer ni même le purgatoire, mais se retrouvent tous au paradis de la postérité. Ce qui prouve que l’histoire littéraire tient aussi de la divine comédie.

Seulement voilà : Sollers, lui, vit encore. Ce n’est pas évident de survivre à ses ennemis, pour un écrivain. Les morts, on peut les relire sereinement alors qu’on ne fait que lire les vivants. Et puis Sollers n’a pas peu contribué à faire disparaître l’écrivain derrière le mondain, le lettré derrière l’intrigant, le subversif derrière le puissant : jamais à l’abri du livre de trop, de la répétition stérile, de l’autopastiche exténué, du dérapage sur les plateaux télé, des querelles de chapelles, des intrigues d’arrière-cuisine éditoriale, des engagements politiques absurdes ou ridicules entre Mao et Balladur.

Et, de fait, c’est sur Sollers, aujourd’hui, que se commet un petit livre acide, drôle et insolent comme le Tyrannicide de Giulio Minghini. Dans Tyrannicide, Minghini – excusez du peu – décide de faire assassiner Sollers par un écrivain frustré qui envoie une longue lettre haineuse à celui qui refuse obstinément de l’éditer. L’écrivain en question, professeur névrosé qui vit seul avec sa mère, n’admet pas que Sollers ait ignoré son roman indéfiniment remanié.

Tyrannicide est délicieusement ambigu. En effet, la folie de son narrateur, sa mégalomanie, ses lectures mal digérées discréditent a priori ses propos sur Sollers, et pourtant on ne peut s’empêcher de rire devant la cruauté du trait, voire de lui trouver parfois une certaine pertinence. « Mandarin égocentrique », « faux agitateur des lettres françaises », « subversif en pantoufles » sont parmi les qualificatifs les plus doux de Tyrannicide qui, au passage, taille aussi au hachoir les penseurs structuralistes qui firent longtemps le miel de Sollers : « Michel Foucault, l’historien pédéraste de la folie, Derrida, l’onaniste syllabique, ainsi que Lacan, bien entendu, le plus abscons et prétentieux des oracles modernes. » À la lecture de cette lettre psychotique, on se dit que seul un grand écrivain, paradoxalement, peut exercer cette fascination négative et s’offrir le luxe d’une haine de cette qualité-là.

On ne sait pas si, par ailleurs, Giulio Minghini lira le dernier roman de Sollers, Médium, mais il devrait. Médium est une réussite insolente après les deux ou trois derniers romans où l’on sentait comme un essoufflement, sinon plus. Peut-être parce que Sollers s’est enfin complètement libéré du souci, certes de plus en plus vague chez lui au cours des années, de raconter une histoire.

D’une certaine manière, mais une manière soyeuse, lumineuse, sensuelle, il renoue avec ses expériences formelles des années 1970, période H ou Lois, et transforme le roman en une suite de variations, ce qui ne surprendra pas chez un homme qui aura passé une bonne partie de sa vie à écouter Bach.

On est, dans Médium, à Venise ou à Versailles. On est dans l’hier de l’enfance ou l’aujourd’hui de la vieillesse qui vient. On vit dans un quartier excentré, on a ses habitudes avec une masseuse complaisante et une Lolita de trattoria. On chante le bonheur d’être au monde et d’avoir, comme le conseille Spinoza, su rendre « son corps apte au plus grand nombre d’actions afin d’avoir un esprit dont la plus grande partie est éternelle ». Il est beaucoup question de clefs, dans Médium, parce que Sollers cherche et trouve celle du Temps en relisant Saint-Simon, Proust, Voltaire, les poètes chinois.

Oui, on comprend que cela puisse agacer, cette extraordinaire aptitude au plaisir, au pas de côté, au rire, à la virtuosité poétique. Variation, oui, mais illumination aussi, comme chez Rimbaud, cet autre génie tutélaire sollersien. Intelligence de l’éternité, qui est la mer qui s’en va avec le soleil, intelligence du placement comme se place un sniper du sens : « À cet instant, j’ai trente ans, je suis à Venise, cet angle du soleil en sait long sur moi. » Et aptitude, toujours, malgré tout, malgré les cabales et complots de la République des lettres, à la critique du monde tel qu’il ne va pas. L’ennemi de cette joie qui demeure en lui, dans Médium, Sollers l’appelle la folie. Elle est généralisée, protéiforme, totalitaire : « La folie déteste l’oisiveté, la paresse, les fêtes qui ne sont pas de grands rassemblements de bruit. » Il faut donc d’urgence écrire un manuel de « contrefolie » avec des exercices pratiques que le lecteur découvrira et appliquera s’il le souhaite.

Notre préféré ? « Se laisser enfermer le soir, une fois par an, dans la basilique San Marco, à Venise. Dormir dans un coin, en attendant un tout autre matin. »[/access]

*Photo: BALTEL/SIPA. 00631462_000010

Février 2014 #10

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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