Clairvoyance manifeste
Ils étaient barbus, avec une mise légèrement démodée. On a peu remarqué ces deux journalistes allemands parmi les 600 qui s’étaient fait accréditer pour la conférence de presse du président Hollande, le 14 janvier 2014. On a sans doute eu tort car ils ont assez bien analysé ensuite, dans un long papier écrit à quatre mains et intitulé curieusement Manifeste du Parti communiste, ce qui s’est joué quand le Président annonça son « pacte de responsabilité ». Le Président avait été élu sous l’étiquette socialiste, mais l’était-il encore, justement, socialiste ? Tout le monde en doutait, sauf nos deux Allemands issus de la « gauche de la gauche », comme on dit aujourd’hui. Pour eux, ce président était socialiste, pleinement socialiste, car le socialiste représente « une partie de la bourgeoisie qui cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise ». Alors que la presse cherchait à lui faire avouer qu’il était « social-démocrate », nos deux compères commentaient ces arguties en remarquant que « le socialisme bourgeois n’atteint son expression adéquate que lorsqu’il devient une simple figure de rhétorique ».
Mais ils ne se sont pas arrêtés là dans l’exégèse des propos présidentiels. Écoutant attentivement le chef de l’État souhaiter que le « pacte de responsabilité » soit « équilibré » et que la finance soit « contributive », ils en ont déduit que « ce socialisme n’entend aucunement l’abolition du régime de production bourgeois, laquelle n’est possible que par la révolution, mais uniquement la réalisation de réformes administratives sur la base même de la production bourgeoise, réformes qui, par conséquent, ne changent rien aux rapports du Capital et du Salariat et ne font, tout au plus, que diminuer pour la bourgeoisie les frais de sa domination et alléger le budget de l’État ». Et, quand le Président a conclu, un brin messianique : « Une politique de gauche, c’est une politique qui permet d’avoir un espoir en l’avenir », nos deux Allemands ont laissé percer un léger mauvais esprit : « La bourgeoisie, comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes. Le socialisme bourgeois systématise plus ou moins à fond cette représentation consolante. Lorsqu’il somme le prolétariat de réaliser ses systèmes et d’entrer dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait que l’inviter, au fond, à s’en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de la conception haineuse qu’il s’en fait. »
Un vrai socialiste sait bien que, si les pauvres n’aiment pas les riches, c’est uniquement par ressenti- ment. Karl Marx et Friedrich Engels ont quand même bu un coup avant de quitter l’Élysée.
*Photo : Jon Santa Cruz / Rex Fe/REX/SIPA. REX40115709_000044.
La vraie French Touch? Les Dogs!
Le 8 février dernier, j’allais découvrir le nouveau line up de Deluxe, vétérans du pub-rock normand, au Ti-Cap, un rade à République. Tout allait très bien et le deuxième set se terminait comme d’habitude à coup de reprises, «Gloria», tout ça… Mon oreille est alors attirée par une intro de guitare bien tendue. «Teenage Head» des Flamin Groovies ? Euh non, c’est pas ça. C’est… ? Bon sang bien sûr : «Too Much Class For The Neighbourhood» des Dogs !
Les Dogs… En troisième, nous étions trois copains à écouter du rock. Nous vivions à Caen, encore un désert musical pour quelques mois et avions donc l’oreille qui tirait vers la Haute Normandie. D’autant que l’un des copains en question était le cousin de Mino Quertier, le batteur havrais de Little Bob Story et l’autre celui du rouennais Dominique Laboubée, guitariste-chanteur des Dogs. Je ne dis pas sa fierté à nous rapporter des exemplaires de leur premier 45 tours, publié en ce début d’année 1978 par un disquaire local.
«No Way / 19 / Charlie Was A Good Boy» était la transcription à la Rickenbacker d’une décharge électrique. Un truc au son aigrelet et au rythme infernal qui vous donnait l’impression que ces jeunes gens s’étaient électrocutés en l’enregistrant. Si l’on ajoute à çà une pochette en noir et blanc avec des branleurs posant genre négligé-chic (avec cravates et cheveux visiblement fraichement coupés) c’était tout simplement parfait.
Les Dogs étaient, dès 1974, un des tous premiers rock bands vraiment dangereux, à tourner. En juillet, un certain «Trashy Phil» publie un long courrier à leur gloire dans les colonnes de Rock & Folk. Ce sera le premier article d’une longue série pour l’inénarable Philippe Manoeuvre, très loin encore de parader en wayfarer dans le jury de «La Nouvelle Star».
En 1980, je retrouve les Dogs en concert à la MJC d’Hérouville Saint Clair. C’est la tournée suivant la sortie de leur deuxième album, Walking Shadows, une oeuvre sombre influencée par les Stooges. Mais, il faut le reconnaître, les Dogs en concert, c’est un peu ennuyeux : beaucoup de bruit et peu de mouvement, à part Dominique qui se passe négligemment la main dans les cheveux entre deux accords. Ils se font voler la vedette par les Lords, leur support band. Pas rancunier, Hugues, le bassiste, porte le chanteur des Lords, pas peu fier, sur ses épaules.
En 1982, ils recrutent un deuxième guitariste, le sémillant Antoine (futur Wampas et Tony Truant), un gamin qui saute partout et fait le show. Ils signent aussi chez Epic et disposent de budgets leur permettant de travailler avec des moyens sérieux, employant en particulier Tony Platt (ingénieur du son de Marley, AC/DC…) puis Vic Maile (producteur de Motörhead, Doctor Feelgood). En résultent deux chefs d’oeuvres : Too Much Class For the Neighbourhood et Legendary Lovers.
Il y aussi deux singles en français, Secrets et Mon Coeur Bat Encore, qui sonnent comme des regrets car les textes sont impeccables, alors que les Dogs se sont toujours refusés à explorer cette voie… Et puis c’est la fin de contrat, la collaboration avec Marc Zermati, les tournées à l’étranger, les remaniements dans le personnel… Un look et un son beaucoup plus (trop) stérotypés néo-sixties. Je décroche.
En 2002, Dominique Laboubée décède brutalement lors d’une tournée aux Etats Unis. Allait-il devenir «The Most Forgotten French Boy» comme dans sa chanson ?
Eh bien non. Il est repris (y compris par les improbables Sid et les Vicieux) et une place de Rouen porte son nom depuis 2006. Et puis il y a le bouquin : Too Much Class. Ecrit par sa soeur, Catherine, par ailleurs historienne et spécialiste des biographies. Effectivement c’est une somme : 320 pages de récit de l’épopée des Dogs, entrelardé d’articles de presse et d’une très riche iconographie, principalement en noir et blanc comme il se doit.
Il ne s’agit certes pas d’une oeuvre littéraire ni d’un travail de critique, mais d’un déroulé systématique et chronologique de l’histoire du groupe. Ce qui n’empêche pas une sensibilité certaine, en particulier dans les chapitres du début, situant le contexte familial. Peu de sensibilité sociale chez les Dogs : tout était dans le style. Son punk, mélodies subtiles et chant distancié. L’excellent Philippe Garnier qui n’est jamais indulgent mais sait aussi reconnaître le talent notait «une reprise fracassante et élégante de «Midnight to six man» – bien la première fois qu’on joue un morceau des Pretty Things tout en restant élégant».
Car l’élégance restera finalement la touche des Dogs. Elégance des mélodies, élégance des postures et élégance de vêtements qui savaient être référencés tout en évitant les clichés «sixties» trop évidents. Les Dogs firent même les mannequins pour Serge Krüger, qui finança en retour une tournée au Japon.
Le bien nommé ouvrage de Catherine Laboubée s’adresse, par son volume et sa précision, à un public qui a eu l’occasion de voir et d’entendre les Dogs. Il ne sera pas déçu, trouvant ici une rétrospective tout à fait exhaustive de la carrière du groupe. Aux kids, on conseillera de chercher «Algomania» sur Youtube (extrait du film «la Brune et Moi»). Ça les changera de Tryo ou de la Chanson du Dimanche. Et, qui sait…
D’amour et de raison
La tempérante est de retour. Claude Habib a toujours le don de nous surprendre par les voies tranquilles de son raisonnement et sa plume aimablement distanciée. On savait déjà que l’indignation n’était pas son fort, ce qu’elle confirme aujourd’hui avec ce plaidoyer en faveur de la vie à deux, un bref « précis de l’attachement » dénué de tout jugement à l’encontre de ceux qui le rejettent. À l’heure des batailles rangées sur la famille (préférez « tribu »), la liberté du conjoint (préférez « partenaire »), liberté furieusement invoquée à tout bout de champ comme le sésame obligatoire de l’épanouissement face à l’enfermement supposé du modèle traditionnel, cet ouvrage tombe à point nommé. Court, enlevé, dégraissé de toute coquetterie, c’est un bijou à mettre entre toutes les mains, jeunes pacsés, vieux mariés, hétéros et homos, célibataires endurcis ou involontaires : il donnera à chacun l’occasion de réfléchir à ses choix de vie. Qu’est-ce qu’un couple ? Décide-t-on d’en former un ? Comment – mais surtout pourquoi – pour qu’il dure ?[access capability= »lire_inedits »] Nuit-il à la liberté, à l’égalité ? De vraies questions, auxquelles Claude Habib s’attelle de sa voix limpide et élégante, dans ce style presque Grand Siècle dont nous avons perdu l’honnête simplicité. Tels ces médecins de famille qui, pour comprendre l’origine de votre mal, vous déshabillent et vous auscultent entièrement, et comme les moralistes qui débarrassent les motivations profondes de leur gangue d’amour-propre et d’orgueil, elle interroge les comportements : l’infidélité et l’inconstance, voyons, voyons, que dissimulent-elles ? Avons-nous réelle- ment envie d’intimité, et en connaissons-nous les règles ? Que ressentons-nous lorsque nous choisissons de rester ou de rompre ?
Précisons que le couple est envisagé sous son angle minimal, dans son plus simple appareil, et qu’il sera à peine question des enfants, selon une logique qui prévalait jadis : le couple précédait la famille, et la famille ne définissait pas le couple. En chemin, nous passerons, bien sûr, par l’épineuse étape des revendications féministes. Claude Habib a déjà subi les foudres de certaines d’entre elles, pour avoir raconté l’histoire de ce différentialisme hexagonal dans Galanterie française1. À ses yeux, différence et complémentarité ne sont pas synonymes d’inégalité, et la vie à deux peut en devenir l’éclatante démonstration. Et elle enfonce gaiement le clou : « Les déclarations publiques en faveur de l’égalité cachent souvent des pratiques privées de complémentarité. » En vérité, comme lorsque les mœurs prévalent encore sur la loi, tout est affaire de ressenti et de dosage. Impossible de définir le couple abstraitement et unilatéralement. « Être aimé, c’est inspirer, disait Valéry, rendre l’autre inventif, producteur de prévenance, d’images, de superstition, de violence. » En d’autres termes, sortir de soi-même. L’amour n’est sans doute pas le meilleur ami de l’individualisme moderne et post-moderne. Ce qui amène à poser une autre question stimulante : l’amour conjugal, et a fortiori constant, qui exige cet oubli de soi, la volonté de s’y tenir et ce dépassement de l’élan des débuts, est-il envisageable à l’heure de la satisfaction immédiate des désirs successifs ? Oui, répond la philosophe, qui lit dans la vie à deux l’expérience courante du « souci d’autrui ». Comme aurait dit Cocteau, l’amour n’existe pas, seules les preuves d’amour existent.
Ambition modeste, mais sublime. « Ne prends pas froid » ; « Je t’ai fait ton dessert préféré » ; « As-tu bien mis ton réveil ? » : ces attentions à l’existence de l’autre sont l’évidence du couple. Le seront-elles toujours ? Car « si l’on place la liberté au-dessus de tous les biens, il devient illégitime de rendre un autre bien obligatoire ». Cette vie de couple nous est donc proposée comme un pari pascalien, audacieux quand Claude Habib fait l’éloge de l’ennui, bouleversant quand elle évoque la mort et le deuil de l’aimé(e). Car Claude Habib, c’est à la fois l’anti-Barthes et l’anti-magazine féminin : pas de digression linguistico-psychologisante à coups de pseudo-lapsus fort habiles dont l’âge d’or des sciences humaines nous a abreuvés, et pas non plus de réponses convenues dont notre époque est friande, à mi-chemin de la mauvaise foi et de la vulgarité des slogans schizophrènes, « Allez au combat, les filles ! » succédant à « Tous les plans cul pour le garder ». Bien au contraire. À l’image de ces remèdes d’antan dont on sait qu’ils sont efficaces, mais modestes et sans promesses de miracle, Le Goût de la vie commune est à coup sûr condamné à irriter les extrémistes de tous les bords.[/access]
Claude Habib, Le goût de la vie commune, Flammarion.
Européennes : de la concurrence en vue pour l’UMP ?
Certes, les municipales n’ont pas encore passé, mais ça remue déjà dans le landerneau Manif pour tous à propos des européennes. D’un côté, Christine Boutin, qui décidément s’extrême-droitise (ou s’ultra-droitise plutôt, comme dit Tugdual Denis, et il s’y connaît, dans L’Express de cette semaine), en investissant comme tête de liste pour le sud-ouest Jean-Claude Martinez, ancien élu Front national, ou en fricotant avec Farida Belghoul et autres Alain Escada, lance ses listes « Force vie ». De l’autre, on susurre que l’ancien ministre de la défense Charles Millon, à la ville mari de la philosophe Chantal Delsol, serait sur les starting-blocks pour s’attaquer à la circonscription du sud-est, sous ses propres couleurs.
Une liste résolument entée sur les valeurs défendues par le mouvement de contestation du « mariage pour tous » et taillée à la mesure de l’homme politique, dans sa région, Rhône-Alpes, où l’ancien président demeure extrêmement populaire. Une liste pour le moment solitaire mais qui pourrait trouver un écho dans les autres grandes régions électorales, avec des figures comme Philippe de Villiers dans l’ouest. Bref, une grande réunion de cette droite personnaliste, chrétienne et localiste qui, ayant peiné à exister depuis vingt ans face au rouleau-compresseur du jacobinisme RPR-UMP, tente de trouver dans le grand réveil de la rue catholique l’occasion de remettre sa politique originale sur le métier.
Journée de la femme : rouge à lèvres pour tous!
D’accord, un coup de gueule contre la Sainte Gonzesse – autrement appelée Journée internationale des droits des femmes – c’est un peu convenu. Voire ultra-consensuel. Si journalistes et politiques prennent l’affaire très au sérieux, dans la vraie vie, la journée de la femme, c’est comme la Saint Valentin : tout le monde trouve ça ridicule, et même, s’agissant des principales intéressées, en tout cas de la plupart d’entre elles, un brin humiliant. Et puis chez nous, c’est 365 jours par an. Pas un seul ne se passe sans qu’une association ne s’indigne, statistiques à l’appui, de la trop faible proportion de femmes en politique, dans les entreprises, parmi les pêcheurs à la ligne, sur les terrains de foot ou dans l’armée. Sans oublier les médias, front principal de la guerre contre l’ordre patriarcal.
Un collectif de femmes journalistes appelé « Prenons la une » recense donc consciencieusement les preuves du sexisme dans les médias, sommant le CSA de faire en sorte que, sur les plateaux de télé, 50 % des experts soient des expertes. La parité doit régner partout – partout sauf dans les couples, bien entendu. Il faudra aussi veiller à ce que les médias véhiculent une juste représentation des femmes. Certes, mais c’est quoi une juste représentation des femmes ? Maman, putain, bimbo, intello ?
On rappellera une fois de plus que les femmes, dans notre pays, subissent des atrocités telles que des regards concupiscents, des compliments sur une partie ou une autre de leur plastique, des plaisanteries grivoises, voire une drague en bonne et due forme. Un véritable calvaire.
On n’échappera pas non plus à la photo de notre Président, sans Présidente, mais entouré de femmes, à l’invitation de la ministre en charge du beau sexe, Najat Vallaud-Belkacem, sa chouchoute à en croire les gazettes – c’est pas un peu sexiste chouchoute ?
Après tout, on dira que ces célébrations rituelles, si elles ne servent à rien, ne font de mal à personne. Je trouve un peu désagréable que l’on me dépeigne en victime, mais admettons.
En revanche, toutes les femmes devraient se révolter contre l’opération « mettez du rouge » organisée sur internet et les réseaux sociaux pour lutter contre les violences faites aux femmes. Des hommes célèbres et anonymes sont invités à poster leur portrait avec les lèvres maquillées, accompagné de cette déclaration : «Je suis un homme. Si une femme se fait agresser devant moi, je m’engage à prendre sa défense» – ça messieurs, c’est la moindre des choses. Vous pouvez aller voir, Jacques Dutronc, Patrick Poivre d’Arvor, Patrick Bruel, Vincent Cassel et David Pujadas se sont déjà prêtés au jeu.
En somme, pour nous faire savoir qu’ils sont des gentlemen, ces messieurs doivent nous piquer nos rouges à lèvres, allez comprendre. Il faudra nous expliquer le rapport avec la violence masculine. En attendant, si notre cadeau, pour le 8 mars, est que les hommes deviennent des femmes, il y a urgence : mesdemoiselles, mesdames, exigeons la suppression immédiate de la Journée de la femme. Aux armes citoyennes !
*Photo : mettez du rouge !
Europe : Le bistouri de Coralie
Coralie Delaume, qui a naguère officié sur Causeur, avait mis en sommeil son blog « L’Arène nue ». Mais elle n’avait pas perdu le goût de l’écriture. Elle s’était mis en tête d’enfanter un projet plus ambitieux encore. Le bébé est arrivé dans les librairies hier. Europe, les Etats désunis (Michalon), se révèle à la fois pédagogique, cinglant et malicieux. Une synthèse furieusement engagée dans un sens que nous approuvons.
Ce livre est une autopsie. L’autopsie de l’idée européenne telle que l’avait imaginée Jean Monnet, ce père fondateur que François Mitterrand a envoyé au Panthéon et qui ne méritait certainement pas cet honneur. Cette idée-là, celle de « l’Europe à petits pas », est bien aujourd’hui un cadavre, chose que certains européistes fervents reconnaissent. Armée de son bistouri, Coralie en pratique donc l’autopsie, et elle la commente, parfois avec l’humour noir dont font preuve les médecins légistes des séries télévisées. Les trois organes principaux du corps sont expertisés. La Commission européenne, d’abord, « bastion du techno-atlantisme », prévue par Monnet pour se substituer aux Etats fauteurs de guerre, a le monopole de l’initiative législative, négocie les traités de libre-échange, souvent dans le plus grand secret, comme c’est le cas de l’actuel Traité transatlantique, et met aujourd’hui sous tutelle les budgets nationaux. La seconde, c’est la Banque Centrale européenne qui gère, avec l’indépendance que lui garantissent les traités, une monnaie unique qui circule dans une zone non optimale. Coralie Delaume en explique la genèse et rejoint les économistes de plus en plus nombreux qui reconnaissent aujourd’hui qu’au lieu de faire converger les économies de la zone, l’euro a largement contribué à les faire diverger. La Cour de Justice de Luxembourg, enfin, symbole et sommet de cette « Europe des juristes », qui, « comme tout bon marabout, diseur de bonne aventure ou psychothérapeute, bluffe. C’est en tout cas ce qu’elle fit dans les années soixante pour inventer puis imposer ces deux grands principes du droit européen que sont « l’effet direct » […] d’une part et sa primauté sur le droit national d’autre part ».
Comme toute chevénementiste qui se respecte, Coralie Delaume détaille les tenants et aboutissants de la politique allemande pour comprendre l’Union européenne actuelle. Très inspirée par Jean-Michel Quatrepoint ou Patrick Artus, l’auteur décrit une Allemagne hésitante sur la conduite à tenir, dans une configuration dont elle sort gagnante mais dont elle répugne à assumer le leadership. Décidément, dans cette Europe aux « vents divergents », s’il y a un gagnant germain, il y a beaucoup de perdants. Les fameux PIIGS dont tous, à l’exception de l’Irlande, ont en commun de vivre leur misère au soleil, subissent les plans d’austérité qu’exigent les exigés par les institutions européennes, le FMI (qui se met parfois à regretter) et Berlin. Avec des conséquences incalculables sur leur équilibre politique.
Et la France dans tout ça ? Notre pays se montre de plus en plus méfiant à l’égard de l’UE, et on le comprend. Volée lors de l’adoption du traité de Lisbonne en 2008, la souveraineté du peuple français, qui avait refusé le même texte trois ans auparavant par referendum, ne se remet toujours pas de ce traumatisme.
Aussi agréable à lire sur le papier que sur l’écran, Coralie Delaume offre, à trois mois des élections européennes, un bel outil à tous ceux qui souhaitent éclairer leur lanterne avant de prendre une décision dans l’isoloir.
Europe, les Etats désunis, Coralie Delaume, Michalon, 2014.
*Photo : luispabon.
Liberté de conscience et Mariage pour tous
Lundi 24 février 2014, treize maires ont déposé à la Cour européenne des droits de l’homme une requête dénonçant la violation par le Conseil constitutionnel du droit à un procès équitable. Pour mémoire, le 18 octobre 2013, le Conseil constitutionnel avait jugé que l’absence de clause de conscience des maires qui refusaient de célébrer le mariage de personnes de même sexe, passibles de sanctions pénales (5 ans d’emprisonnement et 75.000 € d’amende) et disciplinaires (allant jusqu’à la révocation) était conforme à la Constitution. La conciliation entre l’application de la loi Taubira et le droit des maires à la liberté de conscience serait pourtant facile à réaliser puisque les préfets ont le pouvoir de remplacer les maires, mais le ministre de l’Intérieur s’y oppose lorsqu’il s’agit du mariage. Plusieurs maires qui ont fait une demande en ce sens au préfet font actuellement l’objet de procédures devant le juge administratif.
La décision du Conseil constitutionnel pose un problème de fond en ce que que les maires se trouvent ainsi privés d’un des droits les plus fondamentaux de l’homme, la liberté de conscience. Comme le Conseil d’Etat doit encore se prononcer sur ce point – après les électionsmunicipales – la requête présentée à la Cour européenne ne l’aborde pas : elle concerne uniquement la procédure suivie par le Conseil constitutionnel, contestée par les maires car il n’a pas respecté les règles, en particulier son propre règlement intérieur et les principes fondamentaux du droit.
Alors que les requérants disposent habituellement de trois semaines pour rédiger leurs premières observations et d’un délai similaire pour répondre aux observations du gouvernement, le Conseil a fixé aux requérants un délai de neuf jours dans cette affaire. Devant les protestations des requérants, le Conseil leur a magnanimement octroyé un week-end supplémentaire, repoussant le délai au lundi à midi, soit douze jours. Il leur a ensuite accordé quatre jours pour répondre aux observations du gouvernement. Ces délais, abrégés sans motif, étaient si courts qu’ils ont privé les requérants du temps nécessaire à la rédaction de leurs arguments.
D’autre part, alors que le règlement intérieur permettait à toute personne directement concernée de présenter des observations dans la limite de trois semaines, le Conseil constitutionnel a sans aucune explication divisé par deux ce délai, afin de décourager les éventuels intervenants. Or, un mois après, le 22 novembre 2013, le Conseil constitutionnel a modifié son règlement intérieur pour camoufler ce vice de procédure.
Plusieurs maires objecteurs de conscience sous menace de sanctions, dont certains font déjà l’objet de procédures, avaient malgré tout décidé de présenter des observations. Le Conseil constitutionnel les a écartées en affirmant que ces maires n’étaient pas directement concernés, ce qui était manifestement faux. Ce rejet était un moyen commode pour éviter de répondre à leurs nouveaux arguments, qui pouvaient être gênants. En effet, les maires non seulement rappelaient les règles protégeant la liberté de conscience et d’expression, mais ils dénonçaient aussi la violation du règlement intérieur du Conseil constitutionnel et surtout ils affirmaient que celui-ci ne constituait pas une juridiction impartiale, pour des raisons à la fois personnelles et structurelles.
Sur le plan personnel, plusieurs des membres du Conseil constitutionnel, en particulier son président, avaient fait connaître, avant l’adoption de la loi et dans les jours précédant l’audience, leur soutien à la loi Taubira et leur refus de principe de la juger inconstitutionnelle. Ils auraient donc dû s’abstenir de siéger. Les maires demandaient expressément la récusation du président du Conseil constitutionnel. Sur le plan structurel, le Conseil siège toujours en formation plénière, si bien que les mêmes membres examinent la loi a priori avant sa promulgation et a posteriori lors de la question prioritaire de constitutionnalité. Les mêmes juges avaient déjà statué sur la loi en cause, ils n’étaient donc pas impartiaux. La Cour européenne des droits de l’homme est très stricte sur cette question d’impartialité structurelle.
Les enjeux de cette affaire dépassent largement la stricte question de la procédure. Des élus sont sanctionnés en raison de leurs convictions politiques, ce qui est absolument contraire aux principes démocratiques. Compte tenu de la proximité des élections municipales, le déni par le Conseil constitutionnel du droit à la liberté de conscience des maires a pour effet, voire pour but, de dissuader ceux qui ne partagent pas la position de l’actuel gouvernement de se présenter aux élections, ce qui pose un sérieux problème de pluralisme.
*Photo : POUZET/SIPA. 00665812_000002.
Ukraine : Les nazis, ces grands démocrates
On a beaucoup glosé sur les nazis ukrainiens qui ont contribué à renverser le tigre en papier Ianoukovitch. Les plus rationalistes d’entre nous croient rêver en entendant Vladimir Poutine dénoncer des « néo-fascistes antisémites » pendant que Bernard Henri-Lévy porte aux nues les libéraux alliés de l’Occident place Maïdan. On a beau avoir conscience de vivre dans un monde renversé, cette coalition euro-libéro-facho nous met cul par-dessus tête.
Difficile de juger in abstracto lorsqu’on crie au loup nazi tous les quatre matins dans notre République de France. Il n’empêche, en dehors de tout parti pris poutinien, les faits sont têtus : Secteur droit et Svoboda (« Liberté ») rassemblent une bonne partie des opposants ukrainiens qui ont pris le pouvoir à Kiev. Secteur droit, la roue solaire sur ses boucliers, affiche clairement la couleur : il faut « nettoyer » ou « éliminer » les Russes de Crimée, région où ils sont majoritaires. D’un coup d’un seul, les justifications du Kremlin à la protection de la Crimée prennent tout leur sens : protéger les populations russes de ces zigs n’est sans doute pas du luxe. Imprécations, esthétique crypto-nazie, appels à la déportation ou au meurtre, SD ne fait pas vraiment dans la dentelle…
Mais que dire de son rival et néanmoins proche partenaire Svoboda, réputé moins extrémiste ? Ce parti identitaire, qui entend également remettre la main sur la Crimée, n’avance pas franchement masqué. Ses membres montrent une nostalgie certaine pour ce qu’ils estiment être les heures les plus glorieuses de l’histoire ukrainienne. Comprenez les années 1940 durant lesquelles, alliés du Reich hitlérien, les nervis du nationaliste ukrainien Stepan Bandera constituaient la division SS-Galicie pour faire la nique aux troupes soviétiques de l’Oncle Jo. Les vétérans de cette petite unité combattante ne s’y trompent d’ailleurs pas : en mai 2010, ils ont décerné une croix d’or à Oleh Tiahnybok, le chef charismatique de Svoboda. Vous me direz, le port d’insignes militaires est un loisir comme un autre… Mais leurs excentricités folklos ne s’arrêtent pas là : à la nuit tombée, bombers, Doc et symboles SS ponctuent les défilés des gros bras de Svoboda.
Le cocasse, c’est que ces musclés – nettement moins affables que ceux du Club Dorothée – se piquent aussi de penser, flanqués de Yurii Mykhal’chyshyn, la petite trentaine, député et ancien candidat à la mairie de Lvov. En 2005, ce petit prodige, qui se rêve en intellectuel organique de l’extrême droite ukrainienne, avait créé le « Joseph Goebbels Political Research center » pour régénérer la pensée « nationale-socialiste » ukrainienne. N’allez surtout pas croire qu’il s’agit d’un énième nazillon négationniste : Mykhal’chyshyn admet l’existence de la Shoah comme… « l’un des épisodes les plus éclatants de la civilisation européenne » qui « réchauffe le cœur des Palestiniens, lesquels espèrent qu’il se reproduise » (sic). Dans le lobby pro-Maïdan de Paris, il ne s’est pour l’instant pas trouvé grand monde pour juger ce discours « nauséabond »…
Causeur et les moutons-flingueurs
Notre premier mouvement, c’est de hausser les épaules et de laisser courir. Et souvent, d’éclater de rire tant les imprécations haineuses de quelque agité du clavier qui voit en Causeur un nid de nazis – ou peut-être « seulement » de collabos – sont délirantes. Pourquoi perdre une énergie et un temps également précieux à répondre à d’improbables plumitifs qui croient se faire un nom au soleil en proférant des calomnies où la sottise le dispute à la malveillance satisfaite ? On finit par céder à la tentation de voir, dans ces hommages de la vertu au vice, la preuve éclatante de notre utilité. De plus, dans l’aimable climat de soupçon et de délation qui règne dans la corpo- ration des journalistes, pas un jour ne se passe sans qu’un imbécile à carte de presse réclame la tête d’un confrère qui a l’impudence de ne pas penser comme il faut, c’est-à-dire comme lui. Que Frédéric Taddeï soit toujours et, espère-t-on, durablement aux commandes de « Ce soir (ou jamais) ! », que Zemmour, Rioufol et quelques autres, dont votre servante, aient le droit à la parole (tout comme leurs innombrables contradicteurs) donne des boutons à ces moutons-flingueurs[1. Que Marc Cohen soit béni pour cette heureuse trouvaille.], on ne va pas pleurer – nous aussi, nous avons nos petits plaisirs. Personne ne leur a jamais dit, à ces pauvrets, que l’on pouvait être en désaccord avec quelqu’un sans souhaiter qu’il soit réduit au silence. C’est que le désaccord suppose un langage commun, celui de la raison – argument contre argument. Oui, mais pour argumenter, il faudrait lire, ou écouter, quand il est si gratifiant de dénoncer ou d’insulter. Et le point commun à tous les dresseurs de listes noires, c’est qu’ils se gardent bien de lire ceux qu’ils condamnent, de crainte, sans doute, d’être contaminés, ou encore de voir leurs rassurants préjugés influencés par leur jugement. Alors, on les laisse dire que Causeur est une « revue d’extrême droite », un « journal de fachos » ou une secte de mangeurs d’enfants. De toute façon, ils ne le liront pas et ils en sont fiers. Mais voilà, au Moyen Âge numérique, une calomnie répétée mille fois finit par devenir une vérité. Tous ceux qui ne nous connaissent pas peuvent, de bonne foi, se laisser abuser, comme cette marchande de journaux qui s’est étranglée quand une habituée lui a demandé Causeur.
Et puis, quand le patron du Nouvel Obs consacre son grand édito à aligner trois confrères[2. En l’occurrence, Ivan Rioufol, Éric Zemmour et moi-même. « Je suis épouvanté », Laurent Joffrin, Le Nouvel Observateur, 20 février 2014.], gracieusement placés par ses soins sous le patronage d’Adrien Marquet et Marcel Déat, socialistes passés à la Collaboration, on se dit que tous les coups ne devraient pas être permis. Il faut noter que, cette semaine-là, la « une » de l’Observateur – sur les djihadistes français – était à peu près identique à celle du Figaro Magazine, présumé organe de la « droite dure ». On comprend que l’hebdo de la gauche à grande conscience ait besoin de s’inventer des fascistes pour faire oublier cette coupable convergence. Dérisoires bisbilles de journalistes, s’énervent certains. Mais aussi mensonges attentatoires à notre honneur – en l’occurrence, en interviewant Dieudonné, nous l’aurions promu comme « penseur » : c’est bien connu, à Causeur, on adore les antisémites. Et puis, il y a nos amis-de-gauche, qui nous lisent et savent ce qu’il en est, mais s’inquiètent de ce qu’ils entendent dans les dîners en ville. Peut-être même qu’à la longue, il leur arrive de douter, qui sait. En tout cas, d’après eux, si d’honnêtes gens peuvent se faire avoir par ces accusations grotesques, c’est aussi parce qu’on ne sait pas où nous classer, que notre identité est floue, notre image brouillée – brouillonne ? –, sans parler de nos « unes » décrétées intempestives. Bref, notre ligne n’est pas claire. Nos ennemis nous offrent l’occasion de la clarifier. Saisissons-la – ils pourront toujours nous intenter un procès en narcissisme. L’ennui, c’est qu’il est presque impossible de répondre à des assertions qui se réfèrent rarement à un texte ou à un propos particulier, sinon de manière malhonnête, manipulatoire et malveillante. Lorsque nous avons interviewé Marine Le Pen (l’un de nos crimes les plus anciens), les perroquets se sont déchaînés sur le mode « Je vous l’avais bien dit ! », sans pouvoir citer une seule phrase susceptible d’étayer notre inculpation de complaisance. Depuis, elle est abondamment interrogée par la bonne presse et invitée jusque sur le plateau du « Grand Journal » – ce qui paraît parfaite- ment légitime, s’agissant de la dirigeante d’un parti légal recueillant les suffrages de 20 % des électeurs. Dans Causeur, ce serait, au mieux, de la provoc’ à fins mercantiles ? Admettons-le, dans un monde où l’on s’honore de ne pas parler à ses contradicteurs, notre pluralisme revendiqué peut faire désordre. Causeur est un journal d’opinions, au pluriel. Et, de ce fait, un aimable foutoir où des monarchistes devisent avec des communistes, et des athées avec des cathos. Des Européens fervents s’y empaillent avec des souverainistes farouches, des libéraux exaltés y ferraillent contre des étatistes déchaînés. On peut y être d’humeur combattante ou désabusée, cynique ou joyeuse.
Bizarrement, les amoureux de la diversité ne prisent guère ce mélange des genres, qui doit compliquer l’établissement des listes noires. Ils adorent l’impertinence à condition que pas une tête ne dépasse. Notre goût pour les rencontres improbables ne signifie certainement pas que toutes les opinions se vaillent à nos yeux, ni qu’elles y aient toutes droit de cité – nous avons nos limites, pas seulement celles de la loi. Mais si ça va mieux en le disant, disons-le : Causeur n’est pas un journal d’extrême droite. Croit-on vraiment que Marcel Gauchet, Pierre Manent, Pascal Bruckner, mais encore Pascal Blanchard, Ruwen Ogien, Jérôme Guedj ou Najat Vallaud- Belkacem se seraient commis dans un journal d’extrême droite ? Ceux qui tiennent leurs fiches à jour observeront qu’un des auteurs-maison, en l’occurrence Cyril Bennasar, a expliqué dans nos colonnes pourquoi il s’était décidé à voter FN. Ses raisons, qui n’étaient nullement scandaleuses, auraient pu instruire des observateurs désireux de comprendre l’inexorable montée du FN. Je pense pour ma part qu’il se trompe ; devrais-je le bannir pour cela ? Devrais-je congédier Renaud Camus et d’autres amis, au motif qu’ils me font parfois hoqueter ? Si l’on interdit l’expression de toute idée susceptible de nous faire sursauter, donc de nous inviter à la controverse, on finira par s’ennuyer à périr. N’ayez crainte, nous continuerons à vous faire sursauter. Non que ce soit notre objectif : il se trouve que les idées convenues sont rarement stimulantes. Si nous ne sommes pas d’extrême droite, peut-être sommes-nous une « revue de droite », comme l’affirme l’Obs, sans doute par excès d’amabilité ? Même pas. Il y a parmi nous des gens de droite et de gauche et peut-être même y a-t-il de la droite et de la gauche en chacun de nous. Vous voyez bien, chef, que c’est pas clair ! Concédons, si on y tient, une sensibilité commune que les surgés de l’époque désignent comme « réac », si cela veut dire que nous ne tenons pas tout changement pour un progrès et que nous sommes collectivement attachés à des choses aussi désuètes que la tenue de la langue (non, ça ne veut pas dire que nous tenons notre langue). Nos détracteurs ont de la chance : leur morale de pacotille leur fournit une vision agréablement simplifiée du monde.
Ce que nous avons en partage, à Causeur, c’est le souci de la complexité. Cela nous oblige à avancer sur une crête étroite pour « tenir les deux bouts de la chaîne », comme on disait autrefois. Autrement dit, nous sommes condamnés à lutter en permanence sur deux fronts. Au pays de Voltaire et de Balzac, il devrait être possible de penser en même temps que la diabolisation de Marine Le Pen est stupide et inopérante, et que ses idées, ou certaines d’entre elles, doivent être combattues ; que Dieudonné est antisémite et que l’interdiction de son spectacle n’était peut-être pas une solution ; qu’il est légitime d’être favorable au « mariage pour tous » et tout aussi légitime de s’y opposer ; que les musulmans français sont aussi français que vous et moi et que certaines expressions de l’islam posent problème à la République ; que le politiquement correct nous étouffe et que le politiquement incorrect nous égare ; que l’euro est un échec et que son explosion incontrôlée serait un désastre. Un peu de dialectique ne nuit pas. Alors oui, il est possible que notre ligne ne soit pas claire, et même qu’elle consiste à ne pas être claire. Pour être clairs, il faudrait que nous nous adonnions au confort de la pensée binaire, au petit jeu des bons et des méchants. Et ça, nous ne le ferons pas, même pour apaiser les frayeurs de Laurent Joffrin[3. Lequel m’a drôlement fait remarquer, dans un échange plus aigre que doux, que, contrairement à ce que son titre suggérait, il précisait dans l’article qu’il n’était pas encore épouvanté, juste inquiet.]. Nous continuerons à parier sur l’intelligence des lecteurs et garderons l’espoir de convaincre ceux qui ne le sont pas encore (lecteurs). Au fait, chef, on fait quoi avec tous ceux qui ne savent pas lire ?
Cet article en accès libre est extrait du numéro de mars de Causeur. Pour l’acheter ou vous abonner, cliquez ici.
*Photo : gelle.dk
Clairvoyance manifeste
Ils étaient barbus, avec une mise légèrement démodée. On a peu remarqué ces deux journalistes allemands parmi les 600 qui s’étaient fait accréditer pour la conférence de presse du président Hollande, le 14 janvier 2014. On a sans doute eu tort car ils ont assez bien analysé ensuite, dans un long papier écrit à quatre mains et intitulé curieusement Manifeste du Parti communiste, ce qui s’est joué quand le Président annonça son « pacte de responsabilité ». Le Président avait été élu sous l’étiquette socialiste, mais l’était-il encore, justement, socialiste ? Tout le monde en doutait, sauf nos deux Allemands issus de la « gauche de la gauche », comme on dit aujourd’hui. Pour eux, ce président était socialiste, pleinement socialiste, car le socialiste représente « une partie de la bourgeoisie qui cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise ». Alors que la presse cherchait à lui faire avouer qu’il était « social-démocrate », nos deux compères commentaient ces arguties en remarquant que « le socialisme bourgeois n’atteint son expression adéquate que lorsqu’il devient une simple figure de rhétorique ».
Mais ils ne se sont pas arrêtés là dans l’exégèse des propos présidentiels. Écoutant attentivement le chef de l’État souhaiter que le « pacte de responsabilité » soit « équilibré » et que la finance soit « contributive », ils en ont déduit que « ce socialisme n’entend aucunement l’abolition du régime de production bourgeois, laquelle n’est possible que par la révolution, mais uniquement la réalisation de réformes administratives sur la base même de la production bourgeoise, réformes qui, par conséquent, ne changent rien aux rapports du Capital et du Salariat et ne font, tout au plus, que diminuer pour la bourgeoisie les frais de sa domination et alléger le budget de l’État ». Et, quand le Président a conclu, un brin messianique : « Une politique de gauche, c’est une politique qui permet d’avoir un espoir en l’avenir », nos deux Allemands ont laissé percer un léger mauvais esprit : « La bourgeoisie, comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes. Le socialisme bourgeois systématise plus ou moins à fond cette représentation consolante. Lorsqu’il somme le prolétariat de réaliser ses systèmes et d’entrer dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait que l’inviter, au fond, à s’en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de la conception haineuse qu’il s’en fait. »
Un vrai socialiste sait bien que, si les pauvres n’aiment pas les riches, c’est uniquement par ressenti- ment. Karl Marx et Friedrich Engels ont quand même bu un coup avant de quitter l’Élysée.
*Photo : Jon Santa Cruz / Rex Fe/REX/SIPA. REX40115709_000044.
La vraie French Touch? Les Dogs!
Le 8 février dernier, j’allais découvrir le nouveau line up de Deluxe, vétérans du pub-rock normand, au Ti-Cap, un rade à République. Tout allait très bien et le deuxième set se terminait comme d’habitude à coup de reprises, «Gloria», tout ça… Mon oreille est alors attirée par une intro de guitare bien tendue. «Teenage Head» des Flamin Groovies ? Euh non, c’est pas ça. C’est… ? Bon sang bien sûr : «Too Much Class For The Neighbourhood» des Dogs !
Les Dogs… En troisième, nous étions trois copains à écouter du rock. Nous vivions à Caen, encore un désert musical pour quelques mois et avions donc l’oreille qui tirait vers la Haute Normandie. D’autant que l’un des copains en question était le cousin de Mino Quertier, le batteur havrais de Little Bob Story et l’autre celui du rouennais Dominique Laboubée, guitariste-chanteur des Dogs. Je ne dis pas sa fierté à nous rapporter des exemplaires de leur premier 45 tours, publié en ce début d’année 1978 par un disquaire local.
«No Way / 19 / Charlie Was A Good Boy» était la transcription à la Rickenbacker d’une décharge électrique. Un truc au son aigrelet et au rythme infernal qui vous donnait l’impression que ces jeunes gens s’étaient électrocutés en l’enregistrant. Si l’on ajoute à çà une pochette en noir et blanc avec des branleurs posant genre négligé-chic (avec cravates et cheveux visiblement fraichement coupés) c’était tout simplement parfait.
Les Dogs étaient, dès 1974, un des tous premiers rock bands vraiment dangereux, à tourner. En juillet, un certain «Trashy Phil» publie un long courrier à leur gloire dans les colonnes de Rock & Folk. Ce sera le premier article d’une longue série pour l’inénarable Philippe Manoeuvre, très loin encore de parader en wayfarer dans le jury de «La Nouvelle Star».
En 1980, je retrouve les Dogs en concert à la MJC d’Hérouville Saint Clair. C’est la tournée suivant la sortie de leur deuxième album, Walking Shadows, une oeuvre sombre influencée par les Stooges. Mais, il faut le reconnaître, les Dogs en concert, c’est un peu ennuyeux : beaucoup de bruit et peu de mouvement, à part Dominique qui se passe négligemment la main dans les cheveux entre deux accords. Ils se font voler la vedette par les Lords, leur support band. Pas rancunier, Hugues, le bassiste, porte le chanteur des Lords, pas peu fier, sur ses épaules.
En 1982, ils recrutent un deuxième guitariste, le sémillant Antoine (futur Wampas et Tony Truant), un gamin qui saute partout et fait le show. Ils signent aussi chez Epic et disposent de budgets leur permettant de travailler avec des moyens sérieux, employant en particulier Tony Platt (ingénieur du son de Marley, AC/DC…) puis Vic Maile (producteur de Motörhead, Doctor Feelgood). En résultent deux chefs d’oeuvres : Too Much Class For the Neighbourhood et Legendary Lovers.
Il y aussi deux singles en français, Secrets et Mon Coeur Bat Encore, qui sonnent comme des regrets car les textes sont impeccables, alors que les Dogs se sont toujours refusés à explorer cette voie… Et puis c’est la fin de contrat, la collaboration avec Marc Zermati, les tournées à l’étranger, les remaniements dans le personnel… Un look et un son beaucoup plus (trop) stérotypés néo-sixties. Je décroche.
En 2002, Dominique Laboubée décède brutalement lors d’une tournée aux Etats Unis. Allait-il devenir «The Most Forgotten French Boy» comme dans sa chanson ?
Eh bien non. Il est repris (y compris par les improbables Sid et les Vicieux) et une place de Rouen porte son nom depuis 2006. Et puis il y a le bouquin : Too Much Class. Ecrit par sa soeur, Catherine, par ailleurs historienne et spécialiste des biographies. Effectivement c’est une somme : 320 pages de récit de l’épopée des Dogs, entrelardé d’articles de presse et d’une très riche iconographie, principalement en noir et blanc comme il se doit.
Il ne s’agit certes pas d’une oeuvre littéraire ni d’un travail de critique, mais d’un déroulé systématique et chronologique de l’histoire du groupe. Ce qui n’empêche pas une sensibilité certaine, en particulier dans les chapitres du début, situant le contexte familial. Peu de sensibilité sociale chez les Dogs : tout était dans le style. Son punk, mélodies subtiles et chant distancié. L’excellent Philippe Garnier qui n’est jamais indulgent mais sait aussi reconnaître le talent notait «une reprise fracassante et élégante de «Midnight to six man» – bien la première fois qu’on joue un morceau des Pretty Things tout en restant élégant».
Car l’élégance restera finalement la touche des Dogs. Elégance des mélodies, élégance des postures et élégance de vêtements qui savaient être référencés tout en évitant les clichés «sixties» trop évidents. Les Dogs firent même les mannequins pour Serge Krüger, qui finança en retour une tournée au Japon.
Le bien nommé ouvrage de Catherine Laboubée s’adresse, par son volume et sa précision, à un public qui a eu l’occasion de voir et d’entendre les Dogs. Il ne sera pas déçu, trouvant ici une rétrospective tout à fait exhaustive de la carrière du groupe. Aux kids, on conseillera de chercher «Algomania» sur Youtube (extrait du film «la Brune et Moi»). Ça les changera de Tryo ou de la Chanson du Dimanche. Et, qui sait…
D’amour et de raison
La tempérante est de retour. Claude Habib a toujours le don de nous surprendre par les voies tranquilles de son raisonnement et sa plume aimablement distanciée. On savait déjà que l’indignation n’était pas son fort, ce qu’elle confirme aujourd’hui avec ce plaidoyer en faveur de la vie à deux, un bref « précis de l’attachement » dénué de tout jugement à l’encontre de ceux qui le rejettent. À l’heure des batailles rangées sur la famille (préférez « tribu »), la liberté du conjoint (préférez « partenaire »), liberté furieusement invoquée à tout bout de champ comme le sésame obligatoire de l’épanouissement face à l’enfermement supposé du modèle traditionnel, cet ouvrage tombe à point nommé. Court, enlevé, dégraissé de toute coquetterie, c’est un bijou à mettre entre toutes les mains, jeunes pacsés, vieux mariés, hétéros et homos, célibataires endurcis ou involontaires : il donnera à chacun l’occasion de réfléchir à ses choix de vie. Qu’est-ce qu’un couple ? Décide-t-on d’en former un ? Comment – mais surtout pourquoi – pour qu’il dure ?[access capability= »lire_inedits »] Nuit-il à la liberté, à l’égalité ? De vraies questions, auxquelles Claude Habib s’attelle de sa voix limpide et élégante, dans ce style presque Grand Siècle dont nous avons perdu l’honnête simplicité. Tels ces médecins de famille qui, pour comprendre l’origine de votre mal, vous déshabillent et vous auscultent entièrement, et comme les moralistes qui débarrassent les motivations profondes de leur gangue d’amour-propre et d’orgueil, elle interroge les comportements : l’infidélité et l’inconstance, voyons, voyons, que dissimulent-elles ? Avons-nous réelle- ment envie d’intimité, et en connaissons-nous les règles ? Que ressentons-nous lorsque nous choisissons de rester ou de rompre ?
Précisons que le couple est envisagé sous son angle minimal, dans son plus simple appareil, et qu’il sera à peine question des enfants, selon une logique qui prévalait jadis : le couple précédait la famille, et la famille ne définissait pas le couple. En chemin, nous passerons, bien sûr, par l’épineuse étape des revendications féministes. Claude Habib a déjà subi les foudres de certaines d’entre elles, pour avoir raconté l’histoire de ce différentialisme hexagonal dans Galanterie française1. À ses yeux, différence et complémentarité ne sont pas synonymes d’inégalité, et la vie à deux peut en devenir l’éclatante démonstration. Et elle enfonce gaiement le clou : « Les déclarations publiques en faveur de l’égalité cachent souvent des pratiques privées de complémentarité. » En vérité, comme lorsque les mœurs prévalent encore sur la loi, tout est affaire de ressenti et de dosage. Impossible de définir le couple abstraitement et unilatéralement. « Être aimé, c’est inspirer, disait Valéry, rendre l’autre inventif, producteur de prévenance, d’images, de superstition, de violence. » En d’autres termes, sortir de soi-même. L’amour n’est sans doute pas le meilleur ami de l’individualisme moderne et post-moderne. Ce qui amène à poser une autre question stimulante : l’amour conjugal, et a fortiori constant, qui exige cet oubli de soi, la volonté de s’y tenir et ce dépassement de l’élan des débuts, est-il envisageable à l’heure de la satisfaction immédiate des désirs successifs ? Oui, répond la philosophe, qui lit dans la vie à deux l’expérience courante du « souci d’autrui ». Comme aurait dit Cocteau, l’amour n’existe pas, seules les preuves d’amour existent.
Ambition modeste, mais sublime. « Ne prends pas froid » ; « Je t’ai fait ton dessert préféré » ; « As-tu bien mis ton réveil ? » : ces attentions à l’existence de l’autre sont l’évidence du couple. Le seront-elles toujours ? Car « si l’on place la liberté au-dessus de tous les biens, il devient illégitime de rendre un autre bien obligatoire ». Cette vie de couple nous est donc proposée comme un pari pascalien, audacieux quand Claude Habib fait l’éloge de l’ennui, bouleversant quand elle évoque la mort et le deuil de l’aimé(e). Car Claude Habib, c’est à la fois l’anti-Barthes et l’anti-magazine féminin : pas de digression linguistico-psychologisante à coups de pseudo-lapsus fort habiles dont l’âge d’or des sciences humaines nous a abreuvés, et pas non plus de réponses convenues dont notre époque est friande, à mi-chemin de la mauvaise foi et de la vulgarité des slogans schizophrènes, « Allez au combat, les filles ! » succédant à « Tous les plans cul pour le garder ». Bien au contraire. À l’image de ces remèdes d’antan dont on sait qu’ils sont efficaces, mais modestes et sans promesses de miracle, Le Goût de la vie commune est à coup sûr condamné à irriter les extrémistes de tous les bords.[/access]
Claude Habib, Le goût de la vie commune, Flammarion.
Européennes : de la concurrence en vue pour l’UMP ?
Certes, les municipales n’ont pas encore passé, mais ça remue déjà dans le landerneau Manif pour tous à propos des européennes. D’un côté, Christine Boutin, qui décidément s’extrême-droitise (ou s’ultra-droitise plutôt, comme dit Tugdual Denis, et il s’y connaît, dans L’Express de cette semaine), en investissant comme tête de liste pour le sud-ouest Jean-Claude Martinez, ancien élu Front national, ou en fricotant avec Farida Belghoul et autres Alain Escada, lance ses listes « Force vie ». De l’autre, on susurre que l’ancien ministre de la défense Charles Millon, à la ville mari de la philosophe Chantal Delsol, serait sur les starting-blocks pour s’attaquer à la circonscription du sud-est, sous ses propres couleurs.
Une liste résolument entée sur les valeurs défendues par le mouvement de contestation du « mariage pour tous » et taillée à la mesure de l’homme politique, dans sa région, Rhône-Alpes, où l’ancien président demeure extrêmement populaire. Une liste pour le moment solitaire mais qui pourrait trouver un écho dans les autres grandes régions électorales, avec des figures comme Philippe de Villiers dans l’ouest. Bref, une grande réunion de cette droite personnaliste, chrétienne et localiste qui, ayant peiné à exister depuis vingt ans face au rouleau-compresseur du jacobinisme RPR-UMP, tente de trouver dans le grand réveil de la rue catholique l’occasion de remettre sa politique originale sur le métier.
Journée de la femme : rouge à lèvres pour tous!
D’accord, un coup de gueule contre la Sainte Gonzesse – autrement appelée Journée internationale des droits des femmes – c’est un peu convenu. Voire ultra-consensuel. Si journalistes et politiques prennent l’affaire très au sérieux, dans la vraie vie, la journée de la femme, c’est comme la Saint Valentin : tout le monde trouve ça ridicule, et même, s’agissant des principales intéressées, en tout cas de la plupart d’entre elles, un brin humiliant. Et puis chez nous, c’est 365 jours par an. Pas un seul ne se passe sans qu’une association ne s’indigne, statistiques à l’appui, de la trop faible proportion de femmes en politique, dans les entreprises, parmi les pêcheurs à la ligne, sur les terrains de foot ou dans l’armée. Sans oublier les médias, front principal de la guerre contre l’ordre patriarcal.
Un collectif de femmes journalistes appelé « Prenons la une » recense donc consciencieusement les preuves du sexisme dans les médias, sommant le CSA de faire en sorte que, sur les plateaux de télé, 50 % des experts soient des expertes. La parité doit régner partout – partout sauf dans les couples, bien entendu. Il faudra aussi veiller à ce que les médias véhiculent une juste représentation des femmes. Certes, mais c’est quoi une juste représentation des femmes ? Maman, putain, bimbo, intello ?
On rappellera une fois de plus que les femmes, dans notre pays, subissent des atrocités telles que des regards concupiscents, des compliments sur une partie ou une autre de leur plastique, des plaisanteries grivoises, voire une drague en bonne et due forme. Un véritable calvaire.
On n’échappera pas non plus à la photo de notre Président, sans Présidente, mais entouré de femmes, à l’invitation de la ministre en charge du beau sexe, Najat Vallaud-Belkacem, sa chouchoute à en croire les gazettes – c’est pas un peu sexiste chouchoute ?
Après tout, on dira que ces célébrations rituelles, si elles ne servent à rien, ne font de mal à personne. Je trouve un peu désagréable que l’on me dépeigne en victime, mais admettons.
En revanche, toutes les femmes devraient se révolter contre l’opération « mettez du rouge » organisée sur internet et les réseaux sociaux pour lutter contre les violences faites aux femmes. Des hommes célèbres et anonymes sont invités à poster leur portrait avec les lèvres maquillées, accompagné de cette déclaration : «Je suis un homme. Si une femme se fait agresser devant moi, je m’engage à prendre sa défense» – ça messieurs, c’est la moindre des choses. Vous pouvez aller voir, Jacques Dutronc, Patrick Poivre d’Arvor, Patrick Bruel, Vincent Cassel et David Pujadas se sont déjà prêtés au jeu.
En somme, pour nous faire savoir qu’ils sont des gentlemen, ces messieurs doivent nous piquer nos rouges à lèvres, allez comprendre. Il faudra nous expliquer le rapport avec la violence masculine. En attendant, si notre cadeau, pour le 8 mars, est que les hommes deviennent des femmes, il y a urgence : mesdemoiselles, mesdames, exigeons la suppression immédiate de la Journée de la femme. Aux armes citoyennes !
*Photo : mettez du rouge !
Europe : Le bistouri de Coralie
Coralie Delaume, qui a naguère officié sur Causeur, avait mis en sommeil son blog « L’Arène nue ». Mais elle n’avait pas perdu le goût de l’écriture. Elle s’était mis en tête d’enfanter un projet plus ambitieux encore. Le bébé est arrivé dans les librairies hier. Europe, les Etats désunis (Michalon), se révèle à la fois pédagogique, cinglant et malicieux. Une synthèse furieusement engagée dans un sens que nous approuvons.
Ce livre est une autopsie. L’autopsie de l’idée européenne telle que l’avait imaginée Jean Monnet, ce père fondateur que François Mitterrand a envoyé au Panthéon et qui ne méritait certainement pas cet honneur. Cette idée-là, celle de « l’Europe à petits pas », est bien aujourd’hui un cadavre, chose que certains européistes fervents reconnaissent. Armée de son bistouri, Coralie en pratique donc l’autopsie, et elle la commente, parfois avec l’humour noir dont font preuve les médecins légistes des séries télévisées. Les trois organes principaux du corps sont expertisés. La Commission européenne, d’abord, « bastion du techno-atlantisme », prévue par Monnet pour se substituer aux Etats fauteurs de guerre, a le monopole de l’initiative législative, négocie les traités de libre-échange, souvent dans le plus grand secret, comme c’est le cas de l’actuel Traité transatlantique, et met aujourd’hui sous tutelle les budgets nationaux. La seconde, c’est la Banque Centrale européenne qui gère, avec l’indépendance que lui garantissent les traités, une monnaie unique qui circule dans une zone non optimale. Coralie Delaume en explique la genèse et rejoint les économistes de plus en plus nombreux qui reconnaissent aujourd’hui qu’au lieu de faire converger les économies de la zone, l’euro a largement contribué à les faire diverger. La Cour de Justice de Luxembourg, enfin, symbole et sommet de cette « Europe des juristes », qui, « comme tout bon marabout, diseur de bonne aventure ou psychothérapeute, bluffe. C’est en tout cas ce qu’elle fit dans les années soixante pour inventer puis imposer ces deux grands principes du droit européen que sont « l’effet direct » […] d’une part et sa primauté sur le droit national d’autre part ».
Comme toute chevénementiste qui se respecte, Coralie Delaume détaille les tenants et aboutissants de la politique allemande pour comprendre l’Union européenne actuelle. Très inspirée par Jean-Michel Quatrepoint ou Patrick Artus, l’auteur décrit une Allemagne hésitante sur la conduite à tenir, dans une configuration dont elle sort gagnante mais dont elle répugne à assumer le leadership. Décidément, dans cette Europe aux « vents divergents », s’il y a un gagnant germain, il y a beaucoup de perdants. Les fameux PIIGS dont tous, à l’exception de l’Irlande, ont en commun de vivre leur misère au soleil, subissent les plans d’austérité qu’exigent les exigés par les institutions européennes, le FMI (qui se met parfois à regretter) et Berlin. Avec des conséquences incalculables sur leur équilibre politique.
Et la France dans tout ça ? Notre pays se montre de plus en plus méfiant à l’égard de l’UE, et on le comprend. Volée lors de l’adoption du traité de Lisbonne en 2008, la souveraineté du peuple français, qui avait refusé le même texte trois ans auparavant par referendum, ne se remet toujours pas de ce traumatisme.
Aussi agréable à lire sur le papier que sur l’écran, Coralie Delaume offre, à trois mois des élections européennes, un bel outil à tous ceux qui souhaitent éclairer leur lanterne avant de prendre une décision dans l’isoloir.
Europe, les Etats désunis, Coralie Delaume, Michalon, 2014.
*Photo : luispabon.
Liberté de conscience et Mariage pour tous
Lundi 24 février 2014, treize maires ont déposé à la Cour européenne des droits de l’homme une requête dénonçant la violation par le Conseil constitutionnel du droit à un procès équitable. Pour mémoire, le 18 octobre 2013, le Conseil constitutionnel avait jugé que l’absence de clause de conscience des maires qui refusaient de célébrer le mariage de personnes de même sexe, passibles de sanctions pénales (5 ans d’emprisonnement et 75.000 € d’amende) et disciplinaires (allant jusqu’à la révocation) était conforme à la Constitution. La conciliation entre l’application de la loi Taubira et le droit des maires à la liberté de conscience serait pourtant facile à réaliser puisque les préfets ont le pouvoir de remplacer les maires, mais le ministre de l’Intérieur s’y oppose lorsqu’il s’agit du mariage. Plusieurs maires qui ont fait une demande en ce sens au préfet font actuellement l’objet de procédures devant le juge administratif.
La décision du Conseil constitutionnel pose un problème de fond en ce que que les maires se trouvent ainsi privés d’un des droits les plus fondamentaux de l’homme, la liberté de conscience. Comme le Conseil d’Etat doit encore se prononcer sur ce point – après les électionsmunicipales – la requête présentée à la Cour européenne ne l’aborde pas : elle concerne uniquement la procédure suivie par le Conseil constitutionnel, contestée par les maires car il n’a pas respecté les règles, en particulier son propre règlement intérieur et les principes fondamentaux du droit.
Alors que les requérants disposent habituellement de trois semaines pour rédiger leurs premières observations et d’un délai similaire pour répondre aux observations du gouvernement, le Conseil a fixé aux requérants un délai de neuf jours dans cette affaire. Devant les protestations des requérants, le Conseil leur a magnanimement octroyé un week-end supplémentaire, repoussant le délai au lundi à midi, soit douze jours. Il leur a ensuite accordé quatre jours pour répondre aux observations du gouvernement. Ces délais, abrégés sans motif, étaient si courts qu’ils ont privé les requérants du temps nécessaire à la rédaction de leurs arguments.
D’autre part, alors que le règlement intérieur permettait à toute personne directement concernée de présenter des observations dans la limite de trois semaines, le Conseil constitutionnel a sans aucune explication divisé par deux ce délai, afin de décourager les éventuels intervenants. Or, un mois après, le 22 novembre 2013, le Conseil constitutionnel a modifié son règlement intérieur pour camoufler ce vice de procédure.
Plusieurs maires objecteurs de conscience sous menace de sanctions, dont certains font déjà l’objet de procédures, avaient malgré tout décidé de présenter des observations. Le Conseil constitutionnel les a écartées en affirmant que ces maires n’étaient pas directement concernés, ce qui était manifestement faux. Ce rejet était un moyen commode pour éviter de répondre à leurs nouveaux arguments, qui pouvaient être gênants. En effet, les maires non seulement rappelaient les règles protégeant la liberté de conscience et d’expression, mais ils dénonçaient aussi la violation du règlement intérieur du Conseil constitutionnel et surtout ils affirmaient que celui-ci ne constituait pas une juridiction impartiale, pour des raisons à la fois personnelles et structurelles.
Sur le plan personnel, plusieurs des membres du Conseil constitutionnel, en particulier son président, avaient fait connaître, avant l’adoption de la loi et dans les jours précédant l’audience, leur soutien à la loi Taubira et leur refus de principe de la juger inconstitutionnelle. Ils auraient donc dû s’abstenir de siéger. Les maires demandaient expressément la récusation du président du Conseil constitutionnel. Sur le plan structurel, le Conseil siège toujours en formation plénière, si bien que les mêmes membres examinent la loi a priori avant sa promulgation et a posteriori lors de la question prioritaire de constitutionnalité. Les mêmes juges avaient déjà statué sur la loi en cause, ils n’étaient donc pas impartiaux. La Cour européenne des droits de l’homme est très stricte sur cette question d’impartialité structurelle.
Les enjeux de cette affaire dépassent largement la stricte question de la procédure. Des élus sont sanctionnés en raison de leurs convictions politiques, ce qui est absolument contraire aux principes démocratiques. Compte tenu de la proximité des élections municipales, le déni par le Conseil constitutionnel du droit à la liberté de conscience des maires a pour effet, voire pour but, de dissuader ceux qui ne partagent pas la position de l’actuel gouvernement de se présenter aux élections, ce qui pose un sérieux problème de pluralisme.
*Photo : POUZET/SIPA. 00665812_000002.
Ukraine : Les nazis, ces grands démocrates
On a beaucoup glosé sur les nazis ukrainiens qui ont contribué à renverser le tigre en papier Ianoukovitch. Les plus rationalistes d’entre nous croient rêver en entendant Vladimir Poutine dénoncer des « néo-fascistes antisémites » pendant que Bernard Henri-Lévy porte aux nues les libéraux alliés de l’Occident place Maïdan. On a beau avoir conscience de vivre dans un monde renversé, cette coalition euro-libéro-facho nous met cul par-dessus tête.
Difficile de juger in abstracto lorsqu’on crie au loup nazi tous les quatre matins dans notre République de France. Il n’empêche, en dehors de tout parti pris poutinien, les faits sont têtus : Secteur droit et Svoboda (« Liberté ») rassemblent une bonne partie des opposants ukrainiens qui ont pris le pouvoir à Kiev. Secteur droit, la roue solaire sur ses boucliers, affiche clairement la couleur : il faut « nettoyer » ou « éliminer » les Russes de Crimée, région où ils sont majoritaires. D’un coup d’un seul, les justifications du Kremlin à la protection de la Crimée prennent tout leur sens : protéger les populations russes de ces zigs n’est sans doute pas du luxe. Imprécations, esthétique crypto-nazie, appels à la déportation ou au meurtre, SD ne fait pas vraiment dans la dentelle…
Mais que dire de son rival et néanmoins proche partenaire Svoboda, réputé moins extrémiste ? Ce parti identitaire, qui entend également remettre la main sur la Crimée, n’avance pas franchement masqué. Ses membres montrent une nostalgie certaine pour ce qu’ils estiment être les heures les plus glorieuses de l’histoire ukrainienne. Comprenez les années 1940 durant lesquelles, alliés du Reich hitlérien, les nervis du nationaliste ukrainien Stepan Bandera constituaient la division SS-Galicie pour faire la nique aux troupes soviétiques de l’Oncle Jo. Les vétérans de cette petite unité combattante ne s’y trompent d’ailleurs pas : en mai 2010, ils ont décerné une croix d’or à Oleh Tiahnybok, le chef charismatique de Svoboda. Vous me direz, le port d’insignes militaires est un loisir comme un autre… Mais leurs excentricités folklos ne s’arrêtent pas là : à la nuit tombée, bombers, Doc et symboles SS ponctuent les défilés des gros bras de Svoboda.
Le cocasse, c’est que ces musclés – nettement moins affables que ceux du Club Dorothée – se piquent aussi de penser, flanqués de Yurii Mykhal’chyshyn, la petite trentaine, député et ancien candidat à la mairie de Lvov. En 2005, ce petit prodige, qui se rêve en intellectuel organique de l’extrême droite ukrainienne, avait créé le « Joseph Goebbels Political Research center » pour régénérer la pensée « nationale-socialiste » ukrainienne. N’allez surtout pas croire qu’il s’agit d’un énième nazillon négationniste : Mykhal’chyshyn admet l’existence de la Shoah comme… « l’un des épisodes les plus éclatants de la civilisation européenne » qui « réchauffe le cœur des Palestiniens, lesquels espèrent qu’il se reproduise » (sic). Dans le lobby pro-Maïdan de Paris, il ne s’est pour l’instant pas trouvé grand monde pour juger ce discours « nauséabond »…
Causeur et les moutons-flingueurs
Notre premier mouvement, c’est de hausser les épaules et de laisser courir. Et souvent, d’éclater de rire tant les imprécations haineuses de quelque agité du clavier qui voit en Causeur un nid de nazis – ou peut-être « seulement » de collabos – sont délirantes. Pourquoi perdre une énergie et un temps également précieux à répondre à d’improbables plumitifs qui croient se faire un nom au soleil en proférant des calomnies où la sottise le dispute à la malveillance satisfaite ? On finit par céder à la tentation de voir, dans ces hommages de la vertu au vice, la preuve éclatante de notre utilité. De plus, dans l’aimable climat de soupçon et de délation qui règne dans la corpo- ration des journalistes, pas un jour ne se passe sans qu’un imbécile à carte de presse réclame la tête d’un confrère qui a l’impudence de ne pas penser comme il faut, c’est-à-dire comme lui. Que Frédéric Taddeï soit toujours et, espère-t-on, durablement aux commandes de « Ce soir (ou jamais) ! », que Zemmour, Rioufol et quelques autres, dont votre servante, aient le droit à la parole (tout comme leurs innombrables contradicteurs) donne des boutons à ces moutons-flingueurs[1. Que Marc Cohen soit béni pour cette heureuse trouvaille.], on ne va pas pleurer – nous aussi, nous avons nos petits plaisirs. Personne ne leur a jamais dit, à ces pauvrets, que l’on pouvait être en désaccord avec quelqu’un sans souhaiter qu’il soit réduit au silence. C’est que le désaccord suppose un langage commun, celui de la raison – argument contre argument. Oui, mais pour argumenter, il faudrait lire, ou écouter, quand il est si gratifiant de dénoncer ou d’insulter. Et le point commun à tous les dresseurs de listes noires, c’est qu’ils se gardent bien de lire ceux qu’ils condamnent, de crainte, sans doute, d’être contaminés, ou encore de voir leurs rassurants préjugés influencés par leur jugement. Alors, on les laisse dire que Causeur est une « revue d’extrême droite », un « journal de fachos » ou une secte de mangeurs d’enfants. De toute façon, ils ne le liront pas et ils en sont fiers. Mais voilà, au Moyen Âge numérique, une calomnie répétée mille fois finit par devenir une vérité. Tous ceux qui ne nous connaissent pas peuvent, de bonne foi, se laisser abuser, comme cette marchande de journaux qui s’est étranglée quand une habituée lui a demandé Causeur.
Et puis, quand le patron du Nouvel Obs consacre son grand édito à aligner trois confrères[2. En l’occurrence, Ivan Rioufol, Éric Zemmour et moi-même. « Je suis épouvanté », Laurent Joffrin, Le Nouvel Observateur, 20 février 2014.], gracieusement placés par ses soins sous le patronage d’Adrien Marquet et Marcel Déat, socialistes passés à la Collaboration, on se dit que tous les coups ne devraient pas être permis. Il faut noter que, cette semaine-là, la « une » de l’Observateur – sur les djihadistes français – était à peu près identique à celle du Figaro Magazine, présumé organe de la « droite dure ». On comprend que l’hebdo de la gauche à grande conscience ait besoin de s’inventer des fascistes pour faire oublier cette coupable convergence. Dérisoires bisbilles de journalistes, s’énervent certains. Mais aussi mensonges attentatoires à notre honneur – en l’occurrence, en interviewant Dieudonné, nous l’aurions promu comme « penseur » : c’est bien connu, à Causeur, on adore les antisémites. Et puis, il y a nos amis-de-gauche, qui nous lisent et savent ce qu’il en est, mais s’inquiètent de ce qu’ils entendent dans les dîners en ville. Peut-être même qu’à la longue, il leur arrive de douter, qui sait. En tout cas, d’après eux, si d’honnêtes gens peuvent se faire avoir par ces accusations grotesques, c’est aussi parce qu’on ne sait pas où nous classer, que notre identité est floue, notre image brouillée – brouillonne ? –, sans parler de nos « unes » décrétées intempestives. Bref, notre ligne n’est pas claire. Nos ennemis nous offrent l’occasion de la clarifier. Saisissons-la – ils pourront toujours nous intenter un procès en narcissisme. L’ennui, c’est qu’il est presque impossible de répondre à des assertions qui se réfèrent rarement à un texte ou à un propos particulier, sinon de manière malhonnête, manipulatoire et malveillante. Lorsque nous avons interviewé Marine Le Pen (l’un de nos crimes les plus anciens), les perroquets se sont déchaînés sur le mode « Je vous l’avais bien dit ! », sans pouvoir citer une seule phrase susceptible d’étayer notre inculpation de complaisance. Depuis, elle est abondamment interrogée par la bonne presse et invitée jusque sur le plateau du « Grand Journal » – ce qui paraît parfaite- ment légitime, s’agissant de la dirigeante d’un parti légal recueillant les suffrages de 20 % des électeurs. Dans Causeur, ce serait, au mieux, de la provoc’ à fins mercantiles ? Admettons-le, dans un monde où l’on s’honore de ne pas parler à ses contradicteurs, notre pluralisme revendiqué peut faire désordre. Causeur est un journal d’opinions, au pluriel. Et, de ce fait, un aimable foutoir où des monarchistes devisent avec des communistes, et des athées avec des cathos. Des Européens fervents s’y empaillent avec des souverainistes farouches, des libéraux exaltés y ferraillent contre des étatistes déchaînés. On peut y être d’humeur combattante ou désabusée, cynique ou joyeuse.
Bizarrement, les amoureux de la diversité ne prisent guère ce mélange des genres, qui doit compliquer l’établissement des listes noires. Ils adorent l’impertinence à condition que pas une tête ne dépasse. Notre goût pour les rencontres improbables ne signifie certainement pas que toutes les opinions se vaillent à nos yeux, ni qu’elles y aient toutes droit de cité – nous avons nos limites, pas seulement celles de la loi. Mais si ça va mieux en le disant, disons-le : Causeur n’est pas un journal d’extrême droite. Croit-on vraiment que Marcel Gauchet, Pierre Manent, Pascal Bruckner, mais encore Pascal Blanchard, Ruwen Ogien, Jérôme Guedj ou Najat Vallaud- Belkacem se seraient commis dans un journal d’extrême droite ? Ceux qui tiennent leurs fiches à jour observeront qu’un des auteurs-maison, en l’occurrence Cyril Bennasar, a expliqué dans nos colonnes pourquoi il s’était décidé à voter FN. Ses raisons, qui n’étaient nullement scandaleuses, auraient pu instruire des observateurs désireux de comprendre l’inexorable montée du FN. Je pense pour ma part qu’il se trompe ; devrais-je le bannir pour cela ? Devrais-je congédier Renaud Camus et d’autres amis, au motif qu’ils me font parfois hoqueter ? Si l’on interdit l’expression de toute idée susceptible de nous faire sursauter, donc de nous inviter à la controverse, on finira par s’ennuyer à périr. N’ayez crainte, nous continuerons à vous faire sursauter. Non que ce soit notre objectif : il se trouve que les idées convenues sont rarement stimulantes. Si nous ne sommes pas d’extrême droite, peut-être sommes-nous une « revue de droite », comme l’affirme l’Obs, sans doute par excès d’amabilité ? Même pas. Il y a parmi nous des gens de droite et de gauche et peut-être même y a-t-il de la droite et de la gauche en chacun de nous. Vous voyez bien, chef, que c’est pas clair ! Concédons, si on y tient, une sensibilité commune que les surgés de l’époque désignent comme « réac », si cela veut dire que nous ne tenons pas tout changement pour un progrès et que nous sommes collectivement attachés à des choses aussi désuètes que la tenue de la langue (non, ça ne veut pas dire que nous tenons notre langue). Nos détracteurs ont de la chance : leur morale de pacotille leur fournit une vision agréablement simplifiée du monde.
Ce que nous avons en partage, à Causeur, c’est le souci de la complexité. Cela nous oblige à avancer sur une crête étroite pour « tenir les deux bouts de la chaîne », comme on disait autrefois. Autrement dit, nous sommes condamnés à lutter en permanence sur deux fronts. Au pays de Voltaire et de Balzac, il devrait être possible de penser en même temps que la diabolisation de Marine Le Pen est stupide et inopérante, et que ses idées, ou certaines d’entre elles, doivent être combattues ; que Dieudonné est antisémite et que l’interdiction de son spectacle n’était peut-être pas une solution ; qu’il est légitime d’être favorable au « mariage pour tous » et tout aussi légitime de s’y opposer ; que les musulmans français sont aussi français que vous et moi et que certaines expressions de l’islam posent problème à la République ; que le politiquement correct nous étouffe et que le politiquement incorrect nous égare ; que l’euro est un échec et que son explosion incontrôlée serait un désastre. Un peu de dialectique ne nuit pas. Alors oui, il est possible que notre ligne ne soit pas claire, et même qu’elle consiste à ne pas être claire. Pour être clairs, il faudrait que nous nous adonnions au confort de la pensée binaire, au petit jeu des bons et des méchants. Et ça, nous ne le ferons pas, même pour apaiser les frayeurs de Laurent Joffrin[3. Lequel m’a drôlement fait remarquer, dans un échange plus aigre que doux, que, contrairement à ce que son titre suggérait, il précisait dans l’article qu’il n’était pas encore épouvanté, juste inquiet.]. Nous continuerons à parier sur l’intelligence des lecteurs et garderons l’espoir de convaincre ceux qui ne le sont pas encore (lecteurs). Au fait, chef, on fait quoi avec tous ceux qui ne savent pas lire ?
Cet article en accès libre est extrait du numéro de mars de Causeur. Pour l’acheter ou vous abonner, cliquez ici.
*Photo : gelle.dk


