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Patrick Buisson : une idée certaine de la France

Patrick Buisson : une idée certaine de la France

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Jadis, le buisson ardent symbolisait Dieu, aujourd’hui Buisson symbolise le diable. La preuve par Sophie, journaliste de gauche – What else ? – qui lorgne sur mon iPhone. Le nom de Patrick Buisson apparaît sur l’écran, entraînant sur le visage de Sophie une mine dégoûtée : « Mais que fais-tu avec cet homme ? »   Et pourtant, Sophie sait que mon métier est en gros le même que le sien : interroger des hommes sur ce qu’ils font et pensent en français, on appelle cela une « interview », activité à laquelle on peut prendre goût, surtout si elle est pratiquée avec le diable, converser avec les anges, quoi de plus ennuyeux ! Mais le dégoût de Sophie résume finale- ment le travers que notre époque entretient vis-à-vis de la droite dure : condamner avant de comprendre. Depuis trente ans, cette attitude prédomine avec le succès que l’on sait. Ne pas écouter les arguments de ses représentants, et même ne pas les rencontrer de peur que ce soit contagieux, bref soigner sa gauche en se payant de grands qualificatifs – de « réactionnaire » à « fasciste » – lesquels permettent au journaliste d’évoquer son dégoût de leurs idées, plutôt que de les penser. En rencontrant Patrick Buisson, je suis parti du postulat inverse. Mon intention n’était pas de montrer la distance abyssale qui sépare cet homme d’un journaliste de gauche, mais de tenter un portait intellectuel. Ma méthode n’a pas consisté à m’intéresser à la psychologie du personnage et à ses frasques, mais à m’en tenir à un objet oublié qui continue pourtant de mener les hommes : son idéologie.[access capability=”lire_inedits”] C’est que cet homme occupe une place singulière dans notre vie politique. À droite, rares sont ceux qui ne l’ont pas consulté. Ils ne s’en vantent plus mais François Bayrou, Jean-Pierre Raffarin ou Alain Madelin ont recherché ses conseils. Parmi les jeunes de l’UMP, pratiquement tous ont sollicité son aide. Et à l’extérieur même de l’UMP, les hommes les plus inattendus, qu’ils s’appellent Jean-Christophe Cambadélis ou Jean-Luc Mélenchon, ont apprécié l’interlocuteur, à défaut de partager ses idées.  Comment expliquer une telle fascination ? Pour le savoir, il suffit d’avoir une conversation avec lui, dans le bureau qu’il occupe à TF1, en tant que dirigeant de la chaîne Histoire. L’homme a lu, et même à peu près tout lu. Il connaît les auteurs orthodoxes mais surtout les hétérodoxes, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, ceux de son camp comme ceux du camp d’en face. Il sait ce qu’il doit à Jean-Claude Michéa ou à Christophe Guilluy, peut marquer son désaccord sur les pages furtives que le philosophe Pierre Manent consacre à la peine de mort (dans La Raison des nations). À cet égard, peu d’hommes sont capables de mobiliser une telle culture historique et philosophique au service d’une lecture du présent politique.

Qui, avant Buisson ? Paul-Marie de la Gorce pour les gaullistes, Jacques Attali pour Mitterrand. Mais aujourd’hui, entre les universitaires qui ne s’intéressent plus à la politique et les politiques qui se désintéressent de l’intelligence, un homme comme Buisson est presque incontournable quand on aime les idées et la politique.   Cependant, une rencontre avec lui requiert une robuste préparation. L’homme a écrit, énormément écrit, sur un sujet étrange : la sexualité sous l’Occupation, une histoire en deux tomes. Ce n’est pas ce que vous aviez retenu de la période ? Lui, si, et pas forcément dans la perspective que vous imaginez. Car Patrick Buisson s’est d’abord intéressé au sort réservé aux femmes, et si cela ne relève pas des études de genre, cela pourrait s’en rapprocher. Bien sûr, ce n’est pas du Butler, mais ce n’est pas non plus du Boutin : sa vision n’est pas traditionnelle, on peut même affirmer qu’il « ose le féminisme ». Sur cette période comme sur les autres, la place dévolue aux femmes est l’une de ses préoccupations constantes. Aussi trouve-t-on sous sa plume une autre histoire de la Libération. Pourquoi les comités de Libération ont-ils jugé urgent, et juste, de tondre des femmes soupçonnées d’avoir frayé avec l’ennemi ? Parce que, ce faisant, les mâles se réappropriaient le corps des femmes, une façon de reconquérir cette nation que, par lâcheté et inconséquence, ils avaient abandonnée à l’ennemi. La France était déchirée ? Elle s’est réconciliée en humiliant ces femmes : là-dessus, tout le monde était d’accord, des communistes aux catholiques. Cette tonte de la honte marqua le retour de la société patriarcale, comme si, explique-t-il, « au moment où l’on nationalisait Renault, on renationalisait le corps des femmes, un bien collectif dont on ne pouvait user individuellement ».

Violemment hors d’âge Si l’on n’a pas lu Buisson avant de parler avec lui, ses dégagements surprennent. Comme ses références d’un autre siècle, d’un autre millénaire même : que vient faire la messe en latin au huitième étage de la tour TF1 ? Ce décalage contribue également à son pouvoir de séduction : l’homme est intempestif, violemment hors d’âge par rapport à ce que l’on a l’habitude d’entendre dans le milieu politique. Toute la ville veut être moderne ? Lui se pose comme le premier des antimodernes. La démocratie participative est à la mode ? Buisson réclame un « pouvoir qui sauve », un roi thaumaturge 2.0. Les politiques ont un rapport étroit avec la pensée Sciences Po, leur pluralisme va de Jean-Claude Casanova à Dominique Reynié. Lui mêle Joseph de Maistre, Bloy, Bernanos, Pasolini et Cioran.

À la pensée molle, Patrick Buisson oppose une équation folle. Elle peut se résumer en deux «ismes» qui pèsent chacun leur poids de parti pris, rappelant qu’avec lui, la grande aventure idéologique est de retour. Sa matrice mentale repose en effet sur deux postulats que les sciences sociales désignent sous le nom de « holisme » et d’« irrationalisme ».  Commençons par le holisme. Ce terme désigne une forme de pensée hostile à l’individu, à l’individu comme valeur mais aussi comme facteur explicatif de la société. Pour Patrick Buisson, la politique doit être obsédée par le collectif. Dès lors, il se situe aux antipodes d’une droite qui considère, à la suite de Margaret Thatcher, que la société n’existe pas, qu’il n’y a qu’une collection d’individus. La vision du réel que nourrit le conseiller de Nicolas Sarkozy consiste, au contraire, à reconnaître une existence autonome à la société, contre ceux qui la tiennent pour morcelée, animée par la lutte des classes, ou devant être abandonnée à des intérêts spécifiques. Voilà une position bien singulière pour un homme de droite, en contradiction avec la tradition orléaniste de libéralisme modéré, chère à l’Hexagone et incarnée par le triptyque « Montesquieu- Tocqueville-Aron ». Aucun de ces trois auteurs ne trouve grâce auprès de Patrick Buisson, il est facile de comprendre pourquoi. Montesquieu aime trop le formalisme, Tocqueville l’individu, et Aron l’immanence, pour intéresser Buisson.  Mais l’homme n’est pas unique- ment holiste. Cette perspective le conduit naturellement à tenter de saisir la société dans son ensemble, comme si les collectivités humaines possédaient une volonté, des désirs, en un mot, une essence. Dès lors, cette démarche se révèle profondément irrationaliste. Là aussi, ce parti pris jure dans son camp. Être à droite aujourd’hui, c’est se prévaloir d’être pragmatique, d’avoir troqué les utopies gauchisantes pour une rationalité pure et gestionnaire.

Finalement, quoi qu’elle en pense, même la droite s’est convertie à une lecture constructiviste de la société : elle sait bien qu’il n’y pas une nature humaine, mais des déterminismes sociaux des comportements humains. Toute la droite, ou presque, le sait… sauf Buisson : lui s’en tient à une conception mystique de la société. Corollaire de cette démarche hors d’âge : il est simultanément immunisé contre les démarches qui viseraient à réduire l’homme à la biologie ou à la position de classe. Autrement dit, sa pensée est incompatible avec le racisme biologisant autant qu’avec le marxisme. À ses yeux, la société a une nature, conséquence de la nature humaine, elle a un souffle, pratiquement un pneuma à respecter. Buisson, faut-il le préciser, n’est pas sartrien : pour lui, l’essence précède l’existence.

Buisson holiste et irrationaliste ! Mais pourquoi s’embarrasser de ces néologismes quand il paraît suffisant de le qualifier d’« homme d’extrême droite ». Pas sûr, d’ailleurs, que le qualificatif lui paraisse infamant : tout juste peut-il passer à ses yeux pour encombrant. Lui le récuse, se présentant sous l’étiquette sibylline d’« anarchiste conservateur ». Si vous lui dites que l’extrême droite a été son métier, lorsqu’il écrivait dans Minute, il vous rétorquera que sa culture, il l’a faite ailleurs et avant. Auprès des Hussards, et surtout en compagnie des deux Léo, Léo Malet et Léo Ferré. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, son engagement le conduit à lutter contre Marine Le Pen : le FN, c’est la boutique d’en face, ou d’à côté, mais c’est la boutique concurrente. Derrière le calcul, il y a aussi une conviction, inattendue comme Buisson a l’habitude d’en avoir. Le FN est désormais à ses yeux un parti de gauche ! L’entourage de Marine Le Pen ? Il est principalement composé d’anciens chevènementistes. Cette nouvelle équipe concocte un programme économique à base de justice sociale et de hausse réclamée du pouvoir d’achat. Certes, la préférence nationale demeure, mais à quoi bon préférer la nation si on l’abandonne au mariage gay et à l’avortement ? Du coup, aujourd’hui, Patrick Buisson est condamné à se distinguer de l’extrême droite officielle et contemporaine. Il faut dire que son extrême droite à lui est antérieure aux païens du FN, tout comme elle est antérieure aux pétainistes. Pour retrouver sa radicalité à lui, il faut remonter au père fondateur, également admiré par son propre père : Charles Maurras.

Maurras et Gramsci Pourquoi Maurras ? Pour sa pensée d’un pouvoir souverain, transcendant les intérêts catégoriels. D’où l’intérêt porté à l’auteur de La plus grande France par une génération de politiques, depuis de Gaulle jusqu’à Mitterrand. Maurras, c’est, selon lui, un destin tragique, celui d’un homme qui a combattu l’Allemagne pendant des décennies pour terminer jugé comme collaborateur à la Libération. Lorsque l’on évoque les propos antijuifs de Maurras, Patrick Buisson se cabre. D’abord parce que l’antisémitisme, assure-t-il, n’a jamais fait partie de sa culture, ni hier ni aujourd’hui ni jamais. Les diatribes antijuives de Maurras sont donc évidemment condamnables à ses yeux, mais il faut les distinguer de l’antisémitisme hitlérien, poli- tique et racial. Mais la judéophobie de Maurras n’a-t-elle pas préparé la société française à tolérer les lois raciales de Vichy ? Patrick Buisson sort de sa réserve : tout cela n’est pas son Maurras, son monde à lui est chrétien, il n’a jamais cru aux races : voilà pourquoi aujourd’hui encore, il développe une lecture pré-raciale ou post-raciale de la société.  Dans quelle atmosphère a-t-il été élevé ? Chez les Buisson, on vivait sa foi comme les chrétiens des catacombes. Pire : comme les chrétiens des années 1960. De cette époque, il conserve le sentiment inébranlable de sa différence : être classiquement d’extrême droite, comme le premier étudiant en droit venu, aurait dilué sa singularité. « J’étais un enfant croyant, explique-t-il aujourd’hui. J’avais la foi, mais je croyais aussi dans la mission de l’Église, première pour- voyeuse de lien social, dotée d’un rôle unique pour l’éducation des enfants et le secours des malades. Ma foi d’enfant s’est affirmée avec l’avènement de la société de consommation, ajoute-t-il, celle que fustigeait Pasolini. » Voilà pourquoi Patrick Buisson peut avoir emprunté des routes parallèles à celles des Le Pen sans avoir abouti au même endroit. Qu’on en juge : Algérie française, soutien à l’OAS, anticommunisme, sans oublier une manifestation contre l’entrée des chars soviétiques à Budapest. Patrick Buisson a également participé à « 68 », contre Mai-68. Tout cela aurait pu faire de lui un cadre du FN s’il n’avait nourri des ambitions plus grandes encore. Non pas remporter une élection – rêve de notable – mais ravir l’hégémonie culturelle à la gauche. La référence à Gramsci est assumée : connaître les armes de l’adversaire et les retourner contre lui.   Sûr de lui et dominateur, Buisson est persuadé qu’il dispose seul de la méthode pour faire gagner son camp.

Son projet, ce n’est ni le coup d’État ni le coup d’éclat, mais, dit-il, rendre le pouvoir au peuple. À ses yeux, la politique consiste désormais à empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. Ce vol de la légitimité démocratique a eu lieu parce que des minorités ont pris la place des citoyens. Les intérêts catégoriels triomphent. Leur but ? Écarter le peuple des décisions. La démocratie formelle a accouché d’un nouveau Léviathan, un cratos sans demos, un pouvoir sans peuple. Ne vont plus voter, explique-t-il, que les « clientèles » : dans l’isoloir, il y a de moins en moins de jeunes et de pauvres. Au fur et à mesure que la dépense publique augmentait, la participation aux élections diminuait. La preuve, pour Buisson, que le coût marginal de l’électeur n’a cessé d’augmenter. Dans cette ode à la légitimité populaire, on distingue l’argumentaire classique du populisme. Mais si l’on creuse un peu, cet appel au peuple est un appel à l’homogénéité du peuple. C’est fort de ce principe qu’il dénie toute légitimité aux minorités, depuis les minorités sexuelles jusqu’aux minorités religieuses, au premier rang desquelles se trouve l’islam.

Une « société multiculturelle est multiraciste, et donc multiconflictuelle », assène-t-il à la manière d’un théorème, un théorème démontré selon lui par les émeutes de 2005. Dès lors, puisque la diversité est par nature dangereuse, la poli- tique doit consister à fabriquer du semblable. Un thème traditionnel au sein de la pensée conservatrice française, chez Maurras comme chez les conservateurs de gauche, au premier rang desquels on trouve le sociologue Émile Durkheim. Des penseurs éloignés les uns des autres qui se retrouvent néanmoins sur un point : la morale collective, c’est ce qui façonne le lien social et construit de l’homogénéité. C’est autour de cette certitude que s’édifie le projet politique de Patrick Buisson. Cette quête de l’homogène a un ennemi absolu : le libéralisme. Patrick Buisson le récuse sous toutes ses formes, qu’il soit une école philosophique ou une construction économique. Là se trouve sa haine originelle. Pourquoi une telle détestation ? Parce que le libéralisme, c’est l’individu, donc l’anomie. Le libéralisme incarne à ses yeux le grand coupable : c’est lui qui est à l’origine du marché, de cette démocratie formelle tellement éloignée de la démocratie réelle qu’il appelle de ses vœux. Honnir le marché et ses dérivés, le « bougisme », le sans- frontiérisme, l’élite à l’étroit dans les frontières quand les pauvres n’ont plus qu’elles pour se protéger.  Évidemment, tout cela ne cadre pas avec le décor, lequel est, faut-il le rappeler, la tour TF1. Chez Bouygues, on ne reconnaît ni Marx ni Jésus : l’entreprise n’a pas encore officiellement abjuré le marché. Mais à l’entendre, Patrick Buisson juge sa présence au sein du groupe TF1 comme relevant de l’entrisme : être là où se trouve le pouvoir, à la télé ou à l’Élysée. Au risque d’être au cœur de la machine qu’il prétend combattre, au risque de servir le président qui incarne depuis des décennies l’argent-roi. « C’est vrai, concède-t-il, on ne peut pas être le candidat du CAC 40 et le président de tous les Français, ou bien encore le président du CAC 40 et le candidat du peuple français : c’est toute la contra- diction du sarkozysme. » Et la sienne par la même occasion. Comment se ranger du côté des Rolex en militant contre la « prolophobie » ? En imaginant lutter pour la restauration, la restauration d’une France éternelle, fût-elle cachée à l’origine derrière des Ray-Ban. « La droite devra bien finir par choisir entre la valeur et les valeurs », lâche-t-il. Comprenez : les valeurs éternelles. Car pour Patrick Buisson, la France est un bloc, son histoire ne se découpe pas. Dans son panthéon personnel, l’archevêque Denys Affre, qui œuvra auprès des ouvriers pari- siens et fut tué sur les barricades en 1848, côtoie Louis Rossel, officier fusillé pour avoir rejoint la Commune. On y croise également la rose et le réséda, le catholique et royaliste Honoré d’Estienne d’Orves et le communiste Gabriel Péri, tous deux fusillés au Mont-Valérien en 1941. On y rencontre enfin de Gaulle, mais aussi Salan.  Buisson ne choisit pas entre les morts parce qu’il a la passion de l’unité. En tant que conseiller du prince, son rêve est que le corps du souverain et celui du pays ne fassent plus qu’un. On gouverne d’abord par des symboles.

Certes, explique-t-il, les Français sont déchristianisés, mais le christianisme demeure notre référent identitaire. « Le paysage français, ce sont ces clochers, Mitterrand l’avait bien compris. Les catholiques pratiquants ont beau être peu nombreux, 4 % ou 5 % de la population, la sortie de la religion n’empêche pas la réactivation du christianisme non pas comme élément de croyance mais d’identité. » D’où les racines chrétiennes avec le discours de Latran jusqu’au discours du Puy-en- Velay, mais aussi des hommages rendus à des saints laïques, comme les résistants du plateau des Glières. Cette nation perçue comme un bloc, voilà un programme rêvé par l’historien ultraconservateur Ernest Kantorowicz, historien connu parmi nous pour l’expression des « deux corps du roi ». Cette expression est aussi souvent répétée qu’incomprise ; d’elle, on a retenu une vague conception duale du corps du souverain, partagé entre une enveloppe immortelle et une carcasse mortelle. Mais en réalité, cette conception débouche sur une vision organiciste de la société : un pays est un corps au sens littéral du terme, un corps qui se reflète dans le souverain. C’est ainsi que se réalise le miracle d’une société peuplée d’hommes différents, aboutissant néanmoins à une totalité homogène. Un rêve pour Patrick Buisson, un cauchemar pour ma camarade Sophie pour qui la modernité s’écrit « diversité ».  Cette conception est antimoderne ? Tant pis, Patrick Buisson assume ce regard empreint d’une nostalgie pour l’homogène, homogénéité réelle ou rêvée, passion pour une époque où la solidarité organique animait la France. Plutôt la nation mystique que l’état technocratique. Mais ce rêve se heurte à la réalité française et à celle de son héros, Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, Patrick Buisson ne cherche pas à nier que le corps physique de Nicolas Sarkozy fait entrave au corps symbolique qu’il était censé représenter, celui de la France. L’ancien président souffre de « l’incertitude des messages qu’il envoie » lance son ancien ou toujours conseiller. Mais Sarkozy, ajoute-t-il, est un pragmatique : il peut encore se distinguer du repoussoir absolu qui, pour Patrick Buisson, porte un nom : Jacques Chirac.  À ses yeux, Jacques Chirac fut un affaibli du symbole, le président du Plan cancer et de la Sécurité routière, comme si le président s’était trans- formé en un dieu mortel ou un messie impuissant. Chirac acheva son second mandat en abdiquant ses prérogatives régaliennes, au profit d’un gouverne- ment de nos problèmes quotidiens. L’impuissance publique a cherché à se refaire au profit d’une toute-puissance privée. Ce renoncement chiraquien mène en ligne droite, pour Patrick Buisson, au « mariage pour tous ». Sans surprise, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy se déclare hostile à cette réforme. S’il récuse toute homophobie en matière de statut des homosexuels, il est sur la ligne proustienne, « élus ou maudits », en tout cas dénués de toute forme d’institutionnalisation. Il s’agit encore d’un point de divergence avec le Front national, jugé bien tiède dans son opposition à cette mesure.

Mais là encore, la logique Buisson n’est pas évidente : car c’est au nom de l’homogène qu’il dénie aux homosexuels le droit de se marier. Son raisonnement est sinueux : le mariage seul ne suffit pas, si l’on veut aller au terme de cette logique en 2015 ou après, les couples homosexuels obtiendront à ses yeux le droit à la PMA et surtout à la GPA. C’est cette dernière mesure qui le dérange le plus, car on touche alors à la marchandisation du corps. Comme si l’on avait franchi une étape de plus dans la « prolophobie », explique-t-il : jadis on louait des bras, demain on louera des ventres. Et cette perspective est pour lui une preuve supplémentaire du caractère destructeur du libéralisme pour le lien social : impossible, selon lui, d’imaginer une libéralisation des mœurs qui ne conduirait pas mécanique- ment à la libéralisation du marché. Corollaire de cette conviction : ceux qui prétendent renforcer l’État-providence sont en réalité les agents inconscients de la déliaison sociale. D’où un double ennemi à double visage pour Patrick Buisson : une gauche libérée de la question sociale et une droite libérée de la question nationale, un ennemi qui ressemble fort à l’« UMPS »  décrié par le FN.

Aujourd’hui, le président de l’« UMPS », c’est François Hollande, lequel déconstruit le lien social de la même façon lorsqu’il promeut le mariage gay et lorsqu’il distribue des subsides. « Près de 80 % des emplois aidés se concentrent dans les banlieues. Si vous êtes au fin fond de la Lozère, vous n’aurez droit à rien, ou presque… C’est cela le clientélisme. » Paradoxalement, cet « UMPS » peut représenter, selon Patrick Buisson, une chance politique pour François Hollande s’il réalise une grande coalition qui rassemblerait la gauche social-démocrate et l’aile libérale de la droite, comprenant des hommes comme Alain Juppé ou Jean-Pierre Raffarin. Autre terme de l’alter- native : François Hollande peut choisir l’affrontement, dissoudre l’Assemblée, perdre les élections et nommer Jean-François Copé premier ministre.  Mais François Hollande ne consulte pas Patrick Buisson. C’est donc le projet de la droite en 2017 que ce dernier espère préempter. Avec une hypothèse qui passe comme étant à la fois la plus plau- sible et la plus risquée pour lui : un second tour Le Pen-Sarkozy. Mais s’il faut faire élire le candi- dat de l’UMP avec les voix de Sophie et des siens, pas sûr que la droitisation demeure la martingale. Une telle perspective laisse pourtant Patrick Buisson impavide. Ce qui a manqué à Nicolas Sarkozy pour se faire réélire, ce sont ces 2 millions de votes blancs, des voix provenant principalement des milieux popu- laires. La preuve que la question de l’identité nationale – autrement dit de l’immigration – doit être au cœur de la prochaine présidentielle. Le candidat de droite doit imposer ses vues sur ce thème, quel que soit son adversaire. Le système est en voie d’implosion, assure Patrick Buisson. La gauche a tenté de changer le peuplement de la France, cultivant un vote communautaire auprès des musulmans. Mais les récents événe- ments, notamment le « jour de retrait de l’école », leur refus du mariage gay, montre que le Parti socialiste rêve s’il croit pouvoir faire accep- ter une révolution anthropologique à cet électorat-là. Qu’adviendrait-il si les musulmans ne votaient plus à 90 % pour le Parti socialiste ? Et l’on imagine le visage de Sophie décou- vrant que le nouveau candidat de la diversité se nomme Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy. En refusant d’écouter Buisson, elle s’est épargné bien des cauchemars. Il ne lui reste plus qu’à lire Causeur…[/access]

Mars 2014 #11

Article extrait du Magazine Causeur


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