On se souvient de l’affaire Léonarda au mois d’octobre dernier et de l’émotion qu’elle avait suscité chez  les « droits-de-l’hommistes» français. La jeune kosovare sans-papiers, scolarisée en France depuis plusieurs années, fut alors interpellée lors d’une sortie scolaire pour être reconduite à la frontière. S’ensuivit une invraisemblable cacophonie : traité de vichyste et d’organisateur de rafles, entre autres gracieusetés, l’horrible Valls fut sommé de s’expliquer.

Difficile dans ces conditions de tension extrême de justifier le bien-fondé et la légalité de cette reconduite à la frontière. Surtout quand le Premier-Ministre, contre toute cohérence, exprime son souhait de garder la jeune fille,(immédiatement suivi par la première dame du moment, à qui personne ne demandait son avis).  La confusion est à son comble quand, dans une pitoyable attitude de repentance, Hollande propose pour clore le débat, qu’un accueil soit réservé à la jeune fille si elle souhaite revenir en France. Léonarda tranche alors avec mépris : c’est toute ma famille ou rien.

Autre département, autre loi ? Anna, jeune étudiante d’origine russe vit en France depuis dix ans. Elève de Khâgne dans les Yvelines, elle aspire à devenir française comme ses parents avant elle. Elle en fait part aux services d’immigration par une lettre dûment motivée. Naïvement peut-être, elle y mentionne son intérêt pour la vie politique française, qu’elle étaye par sa participation à des meetings et manifestations.

Dès lors, les choses se compliquent pour elle, comme elle l’explique dans un entretien accordé au Figaro tv le 5 mars. Lors de son entretien de naturalisation, les questions  auraient porté  plus sur son profil politique que sur sa motivation.  Va-t-elle à la messe, est-elle de droite ? Le nom de la Manif Pour Tous, s’il n’est jamais prononcé, plane sur l’entretien…

Et quand on lui demande ce qu’elle pense pouvoir apporter à la France, elle ne convainc pas. Mettre ses brillantes études au service d’un travail utile à la France n’est pas la bonne réponse. C’est alors que les deux fonctionnaires lui expliquent que son dossier ne présente pas d’intérêt pour la France.

Tiens, la France pratiquerait l’immigration choisie dans les Yvelines ?

Les policiers lui auraient alors suggéré comment se rendre utile à la France dans la plus grande discrétion. Elle devrait leur donner des renseignements sur ses amis de la Manif pour tous et aller à la prochaine manifestation de Veilleurs pour en rendre compte ensuite. En échange de quoi, les policiers présenteraient son dossier comme celui d’un entretien normal (sic). Perturbée, Anna passe outre les recommandations de secret et en parle à ses parents. Puis l’affaire parvient aux oreilles du maire-adjoint de Versailles.

On connaît la suite. Ces révélations embarrassent la Place Beauvau  qui diligente une enquête de l’Inspection Générale de la Police, afin de comprendre dans quelles conditions s’est déroulé l’entretien de naturalisation…

Que la police fasse du renseignement n’a rien de choquant dans l’absolu, c’est une de ses missions. Que les services d’immigration vérifient les motivations et l’envie de France de ses prétendants est plutôt rassurant. Ce qui est surprenant c’est la différence de traitement entre ces deux affaires :

Sans même s’arrêter sur le contexte d’intégration des deux jeunes filles et de leurs familles : il fallait garder Léonarda, au motif convaincant que c’était ignoble de l’expulser. On ne pouvait garder Anna[1. Anna obtiendra finalement sa naturalisation dans les semaines qui viennent.] au motif que son apport à la France était insuffisant -et qu’en outre elle représentait un courant de pensée haïssable… Si elle ne les avait refusés, Léonarda n’aurait eu que des droits, Anna n’avait que des devoirs.

Cela pose alors plusieurs questions : en dehors de l’indignation bon teint contre toute misère humaine,  quelle est la politique d’immigration de la France ? Par ailleurs, la notion d’utilité de l’immigrant est–elle à géométrie variable et soumise à appréciation d’une police « de la pensée » ?

*Photo : Le Figaro tv.

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