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Apportez-moi la tête d’Alfredo Sarkozy

nicolas sarkozy tournaire

Tout commence le 19 avril 2013 : ce jour-là, le parquet de Paris ouvre une information judiciaire pour corruption. On confie l’enquête aux juges Serge Tournaire et René Grouman ; elle n’est pas mince, puisqu’elle implique Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux et Claude Guéant, et qu’elle s’intéresse à l’éventuelle contribution financière de Mouammar Kadhafi en faveur de Nicolas Sarkozy  lors de la campagne présidentielle de 2007. Commencent alors, sur décision des magistrats, les interceptions téléphoniques relatives à M. Sarkozy, à ses deux anciens ministres de l’Intérieur, ainsi qu’à leurs proches.

On sait aujourd’hui que Patrick Buisson enregistrait le président de la République, dans l’exercice de sa fonction, à l’insu de celui-ci. À l’aide de son arme d’accumulation massive dissimulée dans sa poche-revolver, il saisissait le moindre soupir, la petite lassitude, le dernier adieu de pas-de-porte. Mais on ignorait qu’un fonctionnaire anonyme enregistrait les conversations du justiciable Sarkozy, les oreilles greffées sur son téléphone portable. Comment est-on arrivé à cette extrémité ?

Il ne faut ni s’étonner, ni, surtout, se scandaliser qu’un juge ait placé sur écoute Nicolas Sarkozy, naguère président de la République, après qu’il a retrouvé sa condition culturelle de citoyen français, dès lors que ce juge peut légitimement penser, dans le cadre d’une enquête, qu’il est impliqué dans un trafic d’influence (présumé). Néanmoins la France, démocratie délicieusement féodale, se méfie des manières brutales de ces cow-boys américains, de leur réalisme protestant, de leur recherche volontariste de la vérité. Les américains remercient Dieu de les avoir créés, les Français lui savent gré d’avoir créé la France, et de leur avoir laissé le soin de s’inventer eux-mêmes. Nous avons de l’indulgence pour les excès, voire les méfaits de nos Excellences ; nous voulons oublier leurs faiblesses plutôt que de les en accabler. Ces hommes, que nous avons placés si haut, nous n’aimons pas contribuer à leur chute, qui nous entraînerait avec elle…

Qui a décidé, d’écouter non pas le citoyen Sarkozy, mais le justiciable Sarkozy ? Le juge Tournaire jouit d’une réputation flatteuse. On le dit indépendant, solide, froid, alors qu’on imaginait un homme blafard, jamais repu de suspicion cafarde, éprouvant une joie mauvaise à espionner les conversations entre Nicolas Sarkozy et son avocat. Un tel juge, dans son droit, est redoutable. Mais alors, s’il est de gauche et/ou par surcroît membre d’un syndicat historiquement hostile à Nicolas Sarkozy, il se sent investi d’une mission quasi-civilisatrice. Pour lui, chasser Sarkozy, le harceler, le traquer, relève du devoir national. Il trouvera auprès des socialistes de pouvoir la parole zélée des politiciens aux abois, prêts à toutes les flatteries. Il pourra compter sur le soutien actif de Libération, quotidien en voie de désertification rapide, chantre de la Gauche morale. Au reste, ce quotidien a publié une photographie inquiétante de Nicolas Sarkozy, avec ce titre : « Le Parrain ». Eric Decouty, excellent journaliste d’investigation par ailleurs, y signe un éditorial en forme de réquisitoire, dénonçant une « clique d’affidés », au seul service d’une manière de mafieux uniquement occupé de ses intérêts, sollicitant les services de personnages influents, de grande vénalité, qu’ils récompensaient par des places et des prébendes. M. Decouty conclut son réquisitoire par un vibrant hommage à « une justice indépendante dans une démocratie où l’Etat de droit est à nouveau respecté ». Il paraît que François Mitterrand se fait répéter cette phrase par des anges plusieurs fois par jour, et qu’il ne se lasse pas d’en rire…

Christophe Regnard, de l’USM (Union syndicale des magistrats) était l’invité de RTL le 7 mars. Il narra par le menu la genèse de l’affaire, évoquant l’article 100 du code de procédure pénal, et la liberté laissée au juge d’écouter les conversations entre un particulier et son avocat. Excellent dans ce répertoire, il donna un impeccable récital, puis profitant d’une question, il plaça son contre-ut :

« Mettre deux ex-ministres et un ancien président sous écoutes, cela ne vous paraît-il pas disproportionné ?

– On ne s’étonne pas quand il s’agit de quelqu’un, qu’on soupçonne de trafic de stupéfiant ou d’actes de terrorisme, mais qui n’[est pas un VIP] ».

À la fin de l’envoi, M. Regnard touche ! Il faut que le public soit conscient du caractère exceptionnel des mesures prises, parfaitement accordées à l’importance des fautes, dont on soupçonne M. Sarkozy de s’être rendu coupable. Cette fois, « il padrone » don Sarkoleone, est dans la nasse : des petits juges courageux, déterminés, libres de toute contrainte, protégés par une hiérarchie aimable, par un ministre affectueux, par l’ensemble d’un gouvernement attendri, feront tomber l’incarnation du Mal ! Mme Taubira ne savait rien, M. Valls ignorait tout, M. Ayrault, comme à son habitude, « inexistait », et M. Hollande, coiffé de son casque, regardait ailleurs.

Nos gouvernants attendent-ils de la justice, qui n’a pas osé s’attaquer à Mitterrand et a raté Chirac, se venge sur Sarkozy, lequel ne se comporta pas mieux avec elle qu’avec les autres représentants de l’État ? Verra-t-on quelque jour le petit Nicolas, en slip, menotté, extrait sans ménagement d’une cave de la villa Montmorency, pâle, ahuri, le visage mangé par une barbe de prophète, à la manière  de Joaquin Guzman, baron de la drogue, surnommé « Le trapu » en raison de sa petite taille, interpellé récemment au Mexique, après une longue cavale ?

Les juges français, dont l’histoire n’est pas si glorieuse, sableront-ils alors le champagne de la victoire et de la revanche ? Nombre d’entre eux espèrent abattre les cloisons qui les séparent des simples et modestes justiciables, alors qu’ils furent peu nombreux  pour s’offusquer devant le mur des cons !

 

N.B : Le titre de cet article fait bien sûr référence à Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia,  film de Sam Peckinpah avec l’impeccable Warren Oates.

*Photo : BRUNO BEBERT/SIPA. 00678460_000026.

«Nous sommes tous des Suisses allemands!»

immigration identitaires camus

Derrière la banderole « Islam, ras-le-bol ! », déroulée sur toute sa longueur par les militants de Riposte laïque, l’assistance clairsemée se laisse gagner par l’exaltation. « À Lyon, les musulmans ont bousillé les cloches de l’église Saint-Jean parce que, soi-disant, leur son dérangeait la prière ! », lance un homme d’une soixantaine d’années avant de préciser au journaliste qui l’interroge, « Eh oui, je vote Front national et je ne m’en cache pas ! Je suis même recensé par les renseignements généraux ! »  À l’heure du rendez-vous annoncé par les organisateurs -les mouvements Bloc identitaire et Résistance républicaine – le cortège de la manifestation réclamant un référendum sur l’immigration peine à se structurer. Comme pour contredire un des slogans scandés ultérieurement par les manifestants, « La jeunesse en première ligne ! », la moyenne d’âge de la majeure partie des participants au rassemblement correspond à celle du départ à la retraite. « Les grands médias nous ignorent. Sinon il faut regarder CNN pour savoir un peu ce qui se passe ! », me dit-on. En effet, la principale information relayée par les médias le soir de l’événement, dimanche dernier, renseignait sur la spectaculaire hausse des températures dans l’Hexagone.  Le temps estival expliquerait-il le succès médiocre de la manifestation : environ 700 personnes selon un des policiers des CRS déployées à l’occasion ? Ou faudrait-il plutôt en voir la cause dans la nébulosité des revendications ?

Si la récente votation suisse au sujet de l’immigration a servi d’inspiration aux initiateurs de la manifestation parisienne, la restauration des quotas d’immigrés pour laquelle ont opté les Suisses ne leurs semble pas du tout satisfaisante. Présent et acclamé, Renaud Camus, dont la théorie du « grand remplacement » du peuple français « de souche » par les peuples venus d’ailleurs, notamment du Maghreb et d’Afrique, continue à nourrir les esprits des « Identitaires », affermit sa position. Avec l’éloquence qui lui est propre, l’écrivain et supporteur assumé de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2012, déclare : « Je m’oppose à l’immigration choisie et à l’immigration tout court, sans être pour autant un islamophobe. Il ne me plairait pas non plus, si je devais devenir  animiste ou bouddhiste ». A la question de savoir comment régler le problème des immigrés, clandestins ou pas, déjà présent sur le sol français, Renaud Camus rétorque sur le ton d’une évidence : « Qu’ils rentrent chez eux ! ». Reste à savoir quels arguments ingénieux il faudrait avancer pour convaincre des gens qui ont risqué leur vie et se sont endettés au-delà du raisonnable pour venir en France, de rentrer « chez eux » et de préférence en payant de leur poche leur billet d’avion de retour.

Dans sa feuille de route pour « la politique d’identité et de remigration », le Bloc identitaire préconise « la mise en place d’un Fonds d’Aide au Retour associé au lancement d’une campagne de sensibilisation pour inciter les immigrés à rentrer chez eux ». Avec quel argent alimenter ledit Fonds demeure un mystère. Fabrice Robert, jeune et dynamique président du Bloc, cite les exemples de la Belgique et de l’Angleterre où des mesures allant dans ce sens ont été établies par les gouvernements. « Il suffirait de réinjecter l’argent des dépenses qui sont générées par l’immigration au profit de la remigration », argumente-il. En outre, comme le précise un militant de Riposte laïque, apprenant que je suis polonaise, en premier lieu il s’agirait de renvoyer « chez eux » les immigrés extra-européens et de confession musulmane parce que les plus inadaptés aux valeurs de la République. Cela allégerait-il de beaucoup la facture ? Pas certain car c’est cette population qui constitue, d’après les documents émis par les initiateurs du rassemblement, 80% de tous les immigrés résidant en France. Peu importe, l’idée est là. De même que la revendication concernant l’organisation d’un référendum sur l’immigration, bien que l’intitulé de la question référendaire auxquelles seraient censés répondre les Français demande encore un rien de réflexion. « Pas compliqué !- se hasarde courageusement une femme portant un drapeau bleu-blanc-rouge- Le France doit-elle être islamisée, oui ou non ? ». Je ne suis pas experte mais cela m’étonnerait que le Conseil constitutionnel valide une telle formulation…

De la place Denfert-Rochereau jusqu’à la place d’Italie, le cortège avance aux cris de « Nous sommes tous des Suisses allemands ! », rendant ainsi hommage à la partie alémanique de la Suisse laquelle, contrairement à la partie romande, a répondu « oui » à la question référendaire : « Acceptez-vous l’initiative populaire contre l’immigration de masse? ». Le président du Bloc identitaire verrait d’un bon œil qu’une question similaire émerge du débat public qu’il espère susciter en France au sujet de l’immigration, pour être in fine, posée lors d’un éventuel référendum.

Aussi sensées et légitimes qu’elles puissent paraître sur certains points, les interrogations des manifestants risquent aussi de surprendre. « Si demain les musulmans deviennent majoritaires dans la police, que va-t-il se passer ? », entend-on depuis la tribune improvisée sur une plate-forme amovible, « Les juges musulmans dans les Tribunaux de la République appliqueront-ils la charia ? ». De là, toutes les hypothèses semblent plausibles à commencer par celle de la disparition pure et simple des Français. « L’immigration tue aujourd’hui en France ! », s’exclame au micro Fabrice Robert, évoquant Antoine, un jeune homme poignardé la nuit du réveillon pour s’être opposé à une bande d’origine étrangère qui tentait de voler le sac de sa compagne. Puis, une fois n’est pas coutume, sur l’estrade on cite Brecht : « Ceux qui se battent peuvent perdre. Ceux qui ne se battent pas ont déjà tout perdu ! ». Le rassemblement applaudit en attendant la lecture de la lettre de soutien d’Oskar Freysinger, figure de proue de la droite populiste en Suisse, le pourfendeur des minarets et l’initiateur du référendum contre l’immigration de masse. Les références allant de l’extrême gauche à l’extrême droite se succèdent sans gêner les orateurs pas plus que le public. Au passage, on fustige la « garce » de Farida Belghoul pour sa lutte contre l’homosexualité : « De quoi je me mêle ?! ». Reste à savoir si les gros bras du Bloc identitaire seraient prêts à s’employer pour s’opposer au tabassage d’un « pédé ». Je m’octroie le droit d’avoir un doute.

Vaguement amusés ou indifférents, les promeneurs du dimanche ne s’attardent pas pour écouter. Depuis leurs balcons, les gens ne lancent ni insultes ni mots d’encouragement. Il faudra probablement se féliciter que « les débordements » tant redoutés n’aient pas eu lieu. Tout au plus une petite vieille enveloppée du drapeau israélien s’écriait-t-elle à tue-tête, « Les Juifs, nous sommes chez nous partout ! » avant d’être gentiment invitée à se calmer par des policiers en civil.

Il m’est difficile de croire en la disparition du peuple français, beau à mes yeux polonais, entre autres en raison de sa diversité. Mais  son attitude ambiguë, tout à la fois fuyante et agressive vis-à-vis de l’immigration, obscurcit sans doute son avenir.

 

Pléonasmes et oxymores

caron ruquier polony

L’un des marqueurs les plus sûrs de l’art tout français de la dissertation est la capacité à transformer une question (tout sujet invite au questionnement) en problématique. C’est la pierre de touche de la maîtrise dissertative. Ceux qui y parviennent, et ceux qui n’y parviennent pas, et reposent inlassablement la question du sujet — réponse univoque — en croyant avoir affaire à un problème — réponse dialectique, et, en fait, questionnement infini.
Il y a un truc, que j’essaie d’enseigner à mes propres élèves : réduire le sujet à deux termes dont on se demandera s’ils sont pléonastiques ou oxymoriques. Leur alliance va-t-elle de soi ? Leur incompatibilité est-elle évidente ?
Un bon moyen pour y parvenir : traquer les poncifs qui gisent, forcément, sous le sujet, et envisager froidement le contraire. Essayez, par exemple, avec les couples suivants :
– Fiction autobiographique (ou autobiographie fictive) ;
– Femme intelligente ;
– Élève attentif ;
– Prof compétent ;
– Journaliste arrogant ;
– Socialiste de gauche ;
– Droite la plus bête du monde…
– Végétarien aimable et tolérant ;
Etc.

Je pensais à cela l’autre soir en regardant Natacha Polony et Aymeric Caron se dire des amabilités par-dessus la tête de Frigide Bardot, qui n’en revenait pas. Ils avaient déjà échangé des gentillesses du même acabit lors de la visite d’Alain Finkielkraut, qui avait fini par proposer de les laisser ensemble afin qu’ils vident leur sac ; Sauf que depuis deux ou trois ans qu’ils se haïssent (version Caron — un homme de gauche aime ou hait, dans tous les cas il est dans l’invective, quand on crie, cela évite d’écouter les autres) ou se méprisent (côté Polony — une femme intelligente méprise ou apprécie, les deux termes étant quasi synonymes dans l’usage de l’humour et du second degré, tout est dans la gestion de la canine) avec constance, ils ont visiblement rayé le vernis de civilisation qui permettait à l’émission un fonctionnement aléatoire. Le duel étant improbable, parce qu’on ne se bat qu’avec des égaux, comme disait Athos, reste l’escarmouche finale, la baffe brutale, l’éparpillement façon puzzle.

De là à faire de ce choc de personnalités et de civilisations le principal motif du départ annoncé de Polony de l’émission de Ruquier, il y a un abîme : je remarque avec un certain amusement que les commentateurs (les journalistes entre autres) n’imaginent pas un instant que l’on puisse se lasser ou se passer des jeux du cirque télévisuel (pléonasme, de toute évidence, sauf pour les animaux qui y sont montrés et qui se croient Monsieur Loyal). Ma foi, c’est qu’ils n’ont rien de mieux à faire.
Polony est juste assez jeune pour rebondir ailleurs — dans la littérature si elle veut, le jour où elle comprendra qu’il n’y a pas de honte à ne pas écrire aussi bien que Flaubert. Ou dans le vrai journalisme, celui qui prend le temps de dire des choses intelligentes sur des sujets fouillés : encore faudrait-il qu’un patron de presse sensé (pléonasme ou oxymore ?) lui confie les rênes d’une institution attirante. Et j’ai dans l’idée que…
Je sais bien que cela supposerait — pour éviter les conflits d’intérêt — qu’elle cesse de rendre compte, chaque matin, de la presse déchaînée. Ce serait bien dommage, ce n’est pas par hasard qu’elle a fait remonter le taux d’audience d’Europe sur le coup de 8h1/2. Et pas parce qu’elle serait « de droite » – il n’y a que Télérama, cette autre Pravda (avec Le Monde) de la pensée bobo (oxymore indubitablement), qui la croit de droite alors qu’elle est seulement réactionnaire (en réaction à ce qu’elle voit et entend, et comment pourrait-on ne pas s’en enrager ? Y a-t-il une autre définition de l’intelligence que sa capacité à réagir face à la Bêtise ?). Et qu’elle sait lire (elle n’est pas agrégée des Lettres pour rien), ce qui est loin d’être le cas de ses confrères (sujet : en ce qui concerne le journalisme, « confrère » doit-il s’écrire en un ou deux mots ? — vous avez quatre heures, et vous illustrerez votre devoir d’exemples précis empruntés au PAF contemporain comme à la presse d’autrefois, Audrey Pulvar et Henri Rochefort par exemple).
Vous voyez, ce n’est pas bien compliqué de bâtir une problématique : il suffit de trouver un pôle d’intelligence, et de le confronter à la Bêtise à front de taureau — et vice versa. Et de s’en évader, dans la troisième partie, en proposant un autre éclairage que celui de la pensée binaire. Reprenons quelques-uns des sujets posés au tout début de cette note, et envisageons le meilleur moyen de sortir de l’ambiguïté constitutive d’un Problème :
– Fiction autobiographique (ou autobiographie fictive) : aucune importance, on n’écrit jamais qu’avec des livres, et toute fiction, toute autobiographie, ne sont jamais, l’une et l’autre, que des bibliographies.
– Femme intelligente : mais on s’en fiche qu’elle soit une femme, ce qui compte, c’est d’être intelligent, et on ne l’est qu’en dépassant les strictes déterminations du genre — à moins que d’aucunes et d’aucuns soient persuadés que l’on pense avec son vagin ou avec sa queue.
– Élève attentif (et Prof compétent : c’est le même sujet, au fond) : ma foi, la question ne se poserait pas, ni par conséquent le problème, si l’Ecole avait persisté à enseigner — et à former.
– Journaliste arrogant : le problème du Quatrième pouvoir, c’est le problème du Pouvoir, qui devrait de temps en temps se mettre à la fenêtre, pour voir le monde réel, ou se regarder dans le miroir, et rire, rire, rire… Que cela ait ou non à voir avec Aymeric est une autre histoire.
– Socialiste de gauche : c’est un concept historique — mais depuis que l’histoire est terminée (cette affirmation de Francis Fukuyama est l’une des plus belles mystifications des trente dernières années), Gauche et Droite se sont entendues pour mettre le monde en coupe réglée, au service d’une finance qui a l’air de penser que faire de l’argent avec de l’argent et mépriser les pauvres que l’on fabrique à la chaîne, surtout depuis qu’il n’y a plus de chaînes (dans les usines au moins) est un grand miracle — ils devraient se renseigner, la lutte des classes a commencé il y a un certain temps.
– Droite la plus bête du monde : oui, Copé (j’ai triché, ce n’était pas un problème).

– Végétarien aimable et tolérant : voilà que j’en reviens à Aymeric Caron. « Les carottes, ça ne rend pas aimable », lui a lancé Polony.
Le problème, en définitive, est tout entier pour Ruquier. Après avoir essayé les larrons en foire (Zemmour l’hyperactif et Naulleau le gros paresseux), puis le couple chien et chat, peut-être devrait-il tenter le couple de bonne compagnie. Garder Caron, qu’Europe n’a pas gardé jadis, serait une faute — on ne privilégie pas la thèse ou l’antithèse, et on ne garde pas le chien de garde quand la chatte est partie : on va voir ailleurs si la dialectique est plus fraîche.
Ce qui m’amuse le plus, c’est que Polony, bourrée de talent comme elle est, a bien mis trois ou quatre mois à s’imposer dans cette émission — aux yeux de celles et ceux qui ne connaissaient que les deux Eric, et le téléspectateur est effroyablement attaché à son paysage. Et aujourd’hui, ce sont, sur certains réseaux, les mêmes qui la vilipendaient qui entonnent le chœur des pleureuses — ah, Natacha (au nom de quoi l’appellent-ils par son prénom ?), reste, tu es si…
Ben justement, quand on est « si », on se casse. Et on met son talent au service d’autres causes. Le vrai talent consiste aussi à ne pas rester, jamais, là où les autres voudraient vous enfermer.

 *Photo : Huffington Post.

Des agriculteurs et des ambianceurs de potagers

segolene royal agriculture

Je ne vois rien de plus triste qu’une fin de Salon de l’agriculture. Les exposants plient boutique avec nostalgie, des souvenirs de Paris plein la tête. Le bétail aussi a le blues. C’est l’une des rares circonstances permettant de lire une émotion dans l’œil d’un bovin. Les stars, telle la vache Bella qui était cette année l’égérie officielle du salon, ou Galilée le cochon limousin à cul noir (qui était la tête d’affiche l’année dernière) savent bien qu’il ne sera plus temps, bientôt, de signer des autographes ; finie la gloire, finie l’exposition médiatique… retour à l’anonymat des étables, à l’ennui des prés, aux égards habituels des vétérinaires, et à la banalité quotidienne des abreuvoirs. Les cameramen de la télévision sont partis. Les politiciens – et leurs caresses sans amour sur les croupes et les encolures – sont déjà loin. On démonte les stands. On fait ses valises. Il ne restera plus, bientôt, qu’une tenace odeur de fumier. Et beaucoup de vague à l’âme…

Mais cette année les exposants (et leurs bêtes de concours) repartiront certainement – dans leurs campagnes – non seulement avec beaucoup de nostalgie, mais aussi avec pas mal d’amertume. Car ils ont été joyeusement insultés par une Ségolène Royal galvanisée par la perspective d’une entrée prochaine au gouvernement, et avide de propositions bouffonnes, destinées à toucher le nouveau cœur de cible urbain et branché du Parti socialiste… Ils ont du encaisser cette proposition surréaliste de la présidente du Conseil Régional de Poitou-Charentes, d’allouer une aide de 500 euros par mois aux agriculteurs en difficulté, en contrepartie de missions diverses dont le… « conseil en installation de potagers urbains » (rires enregistrés).

Les éleveurs de chèvres – nous indique La Charente Libre – ne sont pas vraiment favorables à cette mesure… Jean-Pierre Monthubert, président du syndicat d’éleveurs caprins de la Charente, qui n’a vraisemblablement pas l’âme potagère, déclare : «Quelqu’un qui est en difficulté a du travail par-dessus la tête. Si elle veut faire quelque chose pour nous, Ségolène Royal ferait mieux d’aller dans les grandes surfaces pour leur demander d’acheter les fromages un peu plus cher.» Réaction plus cinglante d’un responsable des Jeunes Agriculteurs : « On n’est pas des jardiniers, c’est un autre métier. Nous, on veut vivre de notre métier, on ne veut pas en changer. » Il devrait s’estimer heureux, Ségolène aurait pu proposer de nouvelles fonctions encore plus grotesques en échange de son aumône, comme « médiateur de végétalisation », « ambianceur en coulées vertes », « ambassadeur du tri sélectif et des cinq fruits et légumes par jour »…

Quelques jours auparavant la présidente de la Région Poitou-Charentes avait suggéré une proposition de la même farine, concernant les intermittents du spectacle : leur « demander des tâches » en contrepartie de leur indemnisation chômage…  comme d’intervenir dans des écoles ou des… maisons de retraite. « Faisons du gagnant-gagnant » a-t-elle ajouté à la télévision…

Vivement que Pimprenelle entre au gouvernement !

On va bien s’amuser…

 *Photo : JEAN MICHEL NOSSANT/SIPA. 00669460_000012.

Éloge du produit

perico legasse ratatouille

Les enfants sont insatiables : ils peuvent lire le même livre deux cents fois et y trouver sans cesse de nouveaux attraits, ou regarder le même film mille fois sans s’en lasser.

Hier soir, c’était Ratatouille, pour la Xème fois. Oui, le dessin animé de Brad Bird et des studios Pixar. Sorti en 2007, oscarisé la même année. Le nombre de fois où j’ai vu ce film , d’un enfant à l’autre ! Car si les aînés finissent par s’en éloigner, il reste toujours une petite dernière qui s’en ébahit.
Et vautrée sur son confortable père (souvenir de la réflexion impitoyable de Jennifer O’Neill, dans Rio Lobo, qui préfère dormir à la belle étoile collée contre John Wayne plutôt qu’au beau Jorge Rivero, « parce qu’il était plus confortable, et que l’autre était plus jeune » — crac, deux vannes en deux secondes, les femmes sont comme ça…), Elle regarda donc avec l’ébahissement d’une première fois l’histoire de Rémy, le rat cuisinier…

Piqûre de rappel pour ceux qui n’ont pas vu l’objet. Rémy, jeune rat surdoué à l’odorat infaillible et aux appétits raffinés — on le voit dès le départ combiner le goût d’un champignon et celui d’un fromage pour en tirer de nouvelles extases colorées, c’est la théorie baudelairienne des Correspondances appliquée à la cuisine — arrive à Paris, et s’introduit dans l’intimité d’un tout jeune homme, Alfredo, recruté pour faire le ménage dans les cuisines du jadis fameux restaurant Gusteau (le chef défunt apparaît plusieurs fois à Rémy pour le conseiller sur les orientations fondamentales de ce que doit être la vraie cuisine, mais aucune réincarnation ni bla-bla mystique : « Je suis juste le fruit de ton imagination », rappelle-t-il constamment) et le dirige (comme un chef… d’orchestre dirigerait des musiciens incapables) afin de lui faire réaliser des chefs d’œuvre culinaires.
Dont, au final, une ratatouille dont il régale le redoutable critique culinaire Anton Ego le bien-nommé (splendide apparition d’Ego, calquée sur celle de Maléfique dans la Belle au bois dormant, cet autre chef d’œuvre). « Ce n’est pas un peu… rustique ? » dit Colette, chef en second et amoureuse d’Alfredo — l’amour est de la haute cuisine, figurez-vous…
Non : nous assistons à un grand moment proustien de mémoire involontaire lorsqu’à la première bouchée le vieil Ego se revoit petit garçon, forgeant son palais au contact des nourritures roboratives et provençales de sa grand-mère : « Dès que j’eus reconnu cette bouchée de ratatouille, quoi que je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux… » Tel que.
Le chef officiel, l’abominable Skinner, qui utilisait depuis le début l’image du rondouillard Gusteau pour promouvoir de la merde surgelée, est déconfit (de canard) et renvoyé à la rue. Quant au restaurant, il doit fermer — trop de rats là-dedans ! —, mais Alfredo et Colette ouvrent un bistro où le « petit chef » donnera libre cours à sa verve gastronomique, et qui ne désemplira pas. End of the story.

Quand on regarde un peu finement le film, on constate qu’au-delà des images convenues de la tour Eiffel, les réalisateurs ont bâti un Paris des années 1960 — les DS ou les 2cv abondent dans les rues, et les Vespas sont d’authentiques Vespas, et non des Piaggios à draguer les starlettes quadragénaires. Avant que les restaurants parisiens, comme les autres, proposent des plats fabriqués par Metro dans des ateliers lointains, ou manient le micro-ondes plus sûrement que la cuisinière.
C’est un dessin animé qui exalte le Produit. Le Rat commence par se laisser aller à d’improbables combinaisons de saveurs, avant d’oser l’effrayante simplicité de la ratatouille. Un dessin animé apprécié par Périco Légasse, le seul critique gastronomique (chez Marianne) qui ose affronter de face le lobby de la malbouffe et de la pseudo-gastronomie chimique à la mode. Le seul qui propose, dans un Dictionnaire impertinent de la gastronomie tout à fait indispensable (2012), un univers culinaire à la portée de toutes les intelligences. Le seul aussi à avoir séduit Natacha Polony en apprenant, en une nuit (ainsi vont les légendes) l’œuvre poétique entière de Mallarmé — mais sans que la chair (ou la chère) pourtant lui soit triste. Trois enfants plus tard, et après des ripailles innombrables, ils vont bien, merci pour eux. À ceci près qu’elle garde la ligne (mais comment fait-elle ?), et que lui aussi est… confortable.

Ce qui compte le plus en cuisine, c’est le produit, et la simplicité. Le tour de main. Ce n’est pas bon parce que c’est compliqué, mais parce que c’est intelligent — et l’intelligence consiste la plupart du temps à aller au plus simple, tout comme la prose de qualité est une prose dégraissée, et que l’amour bien fait se passe des accessoires grotesques et des épices frelatées des Fifty shades of Gray. Tous les arts au fond se répondent : l’expo Gustave Doré à Orsay (depuis le 18 février — courez-y) démontre, s’il en était besoin, que l’on n’a pas besoin de grandes débauches colorées pour atteindre la beauté, et que l’on peut illustrer à merveille les machines soigneusement excessives de Rabelais ou de Dante sans un coup de burin de trop. Point-ligne-trait : la grande cuisine ne dépasse jamais du cadre qui permet d’exalter le produit sans le noyer sous des présentations prétentieuses ou des sauces dont Barthes jadis a dénoncé le caractère factice et petit-bourgeois (dansMythologies — indispensable : vous y apprendrez aussi à déguster un steak bleu ou saignant — et pas autrement, à condition que la viande soit empruntée à une vache qui a vêlé une ou deux fois, et non à ces « races à viande » dont l’industrie, là encore, se repaît sans que nous y trouvions notre compte ; et cuisinée après trois semaines de maturation — pas moins : on ne mange pas ce que l’on vient de tuer). La bonne cuisine ne coûte pas forcément cher (essayez donc la queue de bœuf aux lentilles), et elle ne prend pas forcément beaucoup de temps : Andrea Camillieri (tout aussi inévitable, avec les aventures du commissaire sicilien Montalbano) se souvient avec émotion, dans La Piste de sable, de ces soles jetées presque encore vivantes dans une poêle apportée sur la barque de son oncle le pêcheur, avec un peu d’huile d’olive, et juste un trait de citron. Rien de sorcier, mais là aussi, le vieil écrivain court depuis soixante-dix ans après ce goût inimitable de la simplicité, occulté neuf fois sur dix sous des « meunières » sans intérêt ou des farinages absurdes, comme on dénature les Perles blanches sous des vinaigres échalotés insupportables.
Si d’aucuns sentent dans mon propos je ne sais quoi de tendrement sensuel pour le goût vrai des coquillages les plus secrets, j’assume.

J’ai seulement peur que nos combats soient d’arrière-garde, face à la déferlante des intérêts combinés de l’industrie et du mauvais goût érigé en principe de vie. Nous finirons comme le paladin Roland, que les ancêtres de Périco (et non d’improbables Maures) ont anéanti à Roncevaux il y a treize siècles. Mais comme dit Cyrano :
« Que dites-vous ? C’est inutile ? Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès.
Non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile… »
Vieil enthousiasme des cadets de Gascogne (Légasse a maintes fois entretenu ses lecteurs des mérites incontournables du vrai porc basque kintoa, voir ici, en lieu et place des horreurs nitratées qui n’ont d’authentique que le plastique qui les emballe : le fait que l’appellation « Bayonne » s’étende désormais sur un rayon de quatre cents kilomètres est inacceptable, et le ministre qui a accepté ça devrait être traîné dans les rues comme jadis Vitellius), ou amour irréductible du prizuttu corse, remplacé sur la plupart des tables de l’île par d’improbables charcutailles corsisées avec la bénédiction de l’UE.
Mourir l’épée ou la broche à la main… Je finirai comme Brando dans Apocalypse now, en pensant à ce que j’aurai dû avaler dans une improbable maison de retraite, et murmurant, dans mon agonie « The horror… the horror… »…

Je songeais confusément à tout cela — et Elle s’est endormie, vautrée contre moi, en attendant que je fasse à dîner. Je suis décidément moelleux — hélas —, mais je n’aurais pas échangé Sa présence contre celle de l’une ou l’autre des créatures qui veulent bien me trouver elles aussi confortables.

*Photo : Banito restaurant.

Ukraine : le panier de crabes diplomatique

ukraine bhl russie hollande

Vendredi après-midi, Bernard-Henri Lévy a de nouveau gravi le perron de l’Elysée; cette fois-ci en compagnie de Vitali Klitschko, candidat à la présidentielle ukrainienne. De mauvais augure pour l’ancien champion de boxe. Partout où BHL est passé, la situation a empiré : en Bosnie, en Libye et maintenant en Ukraine. Mais, si « le plus beau décolleté de Paris » n’a pas de mots assez durs pour condamner le coup de force russe, l’Europe conclut toujours ses rodomontades par « désescalade et négociation ». Poutine n’étant pas Milosevic ou Kadhafi, a-t-elle d’autre choix que l’apeasment? Jusqu’à présent, seules des sanctions économiques ont été envisagées.

Et pour cause, l’Europe est un géant économique de 450 millions de consommateurs. Mais un géant drogué aux ressources et aux capitaux russes, devenu obèse à force de dépenses. Une dépendance mutuelle qui, avec la « transition énergétique » de l’Europe allemande, ne fait que creuser toujours un peu plus ses déficits commerciaux. Un gouffre financier difficilement soutenable dès lors que plane sur nos têtes la menace d’une rechute de la crise des dettes souveraines. L’Europe espère toujours une timide reprise de la croissance en 2014-2015. Un rien pourrait tout compromettre… Pendant que David Cameron plastronnait devant les caméras, la City de Londres le suppliait de renoncer aux sanctions économiques. Quant au soutien financier de la pauvre Ukraine, il n’est pas question bien sûr de s’aligner sur les 15 milliards promis jadis par Moscou.

Le géant économique que nous sommes se révèle d’autant plus chancelant qu’il est défendu par un nain militaire. C’est à grand peine que l’UE tente actuellement d’envoyer mille hommes à Bangui pour juguler un nettoyage ethnico-religieux de grande ampleur. Dans une péninsule de Crimée où les seuls coups de feu tirés sont en l’air, où la population russophone s’apprête à massivement soutenir le rattachement à la mère-patrie, on voit mal Lady Ashton prendre la tête d’une croisade contre les 30 000 soldats russes. Si la baroness a préféré se rendre samedi à Téhéran, c’est que la situation ukrainienne ne doit pas être si urgente. Elle-même a toujours souhaité que l’UE reste un nain militaire qui « désarme dans un monde qui réarme« (amiral Guillaud). L’Europe a délégué sa sécurité aux forces américaines de l’OTAN au moment même où Washington décidait de réaxer son effort militaire de l’Atlantique vers le Pacifique. Un désengagement américain de l’Europe mais aussi du Moyen-Orient. Or en Syrie, en Iran, en Irak et en Afghanistan, la coordination avec Moscou est cruciale. Autant dire qu’Obama ne voit pas l’intérêt de défendre la souveraineté ukrainienne sur une Crimée dont chacun sait qu’elle est russe depuis la grande Catherine II.

Comble de l’impuissance, le géant marché européen n’est pas seulement défendue par un nain militaire, il est aussi représenté par un panier de crabes diplomatique. 28 politiques européennes s’affrontent à Moscou. Entre les gesticulations polono-baltes, le splendide isolement franco-britannique et la peur italo-allemande, seul un service minimum de sanction économique pouvait faire l’unanimité. Les décisions prises au conseil européen de Bruxelles sont insignifiantes au regard des représailles brandies par Gazprom. Même le discours européen sur l’intangibilité des frontières ne tient pas au regard du précédent kosovar, des référendums prévus en septembre en Écosse et bientôt en Catalogne.

Pour ne pas perdre la face, il ne reste à l’Occident que la carte de l’exclusion de Poutine du G8. Un moindre mal qui donnera aux opinions publiques européennes l’image de dirigeants courageux et puissants. Comme en 2008, lorsque Sarkozy était revenu auréolé de Géorgie. Poutine n’en a cure, l’Ossétie et l’Abkhazie sont toujours sous contrôle. Quant au G8, il n’est plus qu’un club de débiteurs occidentaux qui négocie avec ses créanciers du G20. Dont la Russie.

 

*Photo :  Christophe Ena/AP/SIPA. AP21536861_000004.

Mariages forcés : Lisa Azuelos ne s’est pas forcée

J’aimerais mettre les choses au point à propos du court-métrage dénonçant le mariage forcé des petites filles, réalisé par Lisa Azuelos, et starring une Julie Gayet toute de buzz nimbée. En cherchant à dénoncer une réalité dont il faut légitimement se scandaliser, il met en œuvre une machine idéologique mensongère et perverse, ce qui le rend à la fois pathétique et scandaleux.

Scandaleux, parce que nous savons très bien que les mariages forcés ne concernent en aucun cas les blancs-bourgeois-catholiques qui y sont mis en scène. Cette catégorie de population est à la fois très légaliste et très à cheval sur la doctrine du consentement libre et mutuel, vieille comme l’Église. En portant une accusation sur un faux ennemi, qui plus est avec une subtilité de véhicule blindé à chenilles, il pratique un amalgame particulièrement odieux pour laisser libre cours à un anticléricalisme retors, injuste et gratuit, en sus d’être bien confortable.

Pathétique, parce qu’il n’a pas le courage d’affronter son véritable ennemi, à savoir l’état d’esprit qui existe dans ces familles issues de l’immigration africaine ou asiatique qui, elles, marient réellement de force leurs enfants aux cousins du bled ou de la cité, obligeant d’ailleurs la loi française à faire évoluer les termes de la majorité sexuelle en 2006. Cette réalité particulièrement cruelle fait d’ailleurs l’objet de nombreux rapports précis et documentés, parmi lesquels on peut citer « Le contrat et l’intégration », 2003 ; le rapport Obin, 2004 ; « Le praticien face aux mutilations sexuelles féminines » édité par le ministère de la Santé, 2010 ; la lettre de la CNCDH du 9 juillet 2013 ; etc.

Tout le monde est d’accord pour condamner le mariage forcé, encore faut-il en parler avec le courage de la vérité pour affronter le bon adversaire. Lisa Azuelos, viens te battre si tu es une femme !

Fahrenheit 2014

 manif pour tous abcd egalite

Les lecteurs de la bonne presse savent déjà que les Français, ou une moitié d’entre eux – la mauvaise –, sont frileux, méfiants, tentés par le racisme, l’homophobie, l’islamophobie et le Front national. Mais là, on touche le fond. Dans la dernière étude IPSOS sur les « fractures françaises », 78 % des personnes interrogées déclarent s’inspirer de plus en plus, dans leur vie, des « valeurs du passé » et 70 % pensent qu’« en France, c’était mieux avant ». Le passé ? C’est grave, vous dis-je. Les journalistes ne se sont pas donné la peine d’expliquer en quoi cet attachement massif aux « valeurs du passé » était une mauvaise nouvelle. À leurs yeux, cette « puissante nostalgie », selon l’expression navrée de la patronne du Monde, Natalie Nougayrède, ne peut être que le symptôme d’une grave pathologie, seuls le chômage ou la pauvreté excusant, à la rigueur, ceux qui en sont frappés. On comprend que Le Monde – promptement imité, relayé et copié par une bonne partie de la profession – ait cru bon de sonner le tocsin. Le 2 février, il annonçait en « une » le « réveil de la France réactionnaire », commentant curieusement une manifestation qui n’avait pas encore eu lieu (celle du 3) – ce qui permettait au passage de confondre dans le même opprobre les sinistres enragés du « Jour de colère » de la semaine précédente et les familles qui s’apprêtaient à envahir la capitale. Sur ce coup-là, les journalistes n’ont pas eu besoin d’aller sur le sacro-saint terrain pour se faire une opinion. Ils savaient d’avance.

Quelques jours plus tard, Nougayrède enfonce le clou, écrivant, dans un éditorial retentissant[1.  « Surmonter les peurs, sortir du déni », Natalie Nougayrède, Le Monde, 8 février 2014.] : « Les marches contre le mariage pour tous sont le dernier avatar d’une crispation nostalgique et, au sens strict du terme, réactionnaire. » « Dernier avatar » : elle est optimiste, la consœur ! Par la suite, elle expliquera, dans la chronique du médiateur, que « l’adjectif “réactionnaire” vise à englober les aspects variés d’une mobilisation hétéroclite mais ne taxe pas chaque manifestant, pris individuellement, de réactionnaire au sens d’extrémiste ». Un réac, ça va, c’est quand il y en a beaucoup que ça pose des problèmes. Mais le plus intéressant, c’est la définition que la directrice du Monde donne du terme infamant : « La “réaction” s’entend ici au sens de protestation contre une avancée, une réforme. C’est le refus de certaines évolutions, assorti d’une demande de retour à l’état antérieur. »

Le réac, donc, se reconnaît à ce qu’il proteste contre une « avancée ». En clair, c’est un ennemi du Progrès qui voudrait, de surcroît, priver les autres des bonnes choses qu’il n’aime pas. Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est le Progrès. Oui mais, pour s’entendre, il faudrait discuter, et ça, il n’en est pas question. On ne parle pas avec les ploucs. Décider ce qui est bon pour le peuple, y compris ce qu’il doit penser, c’est l’affaire de l’avant-garde. Cette avant- garde a sa jeune garde, ses people, ses maîtres à penser et ses restaurants préférés. Certains de ses membres notoires officient dans les sphères gouvernementales, notamment Najat Vallaud-Belkacem et Vincent Peillon, ce qui leur vaut la haine farouche – et d’ailleurs détestable – d’une partie de cette « France réac » qu’eux-mêmes adorent détester. Mais avec tout le respect que l’on doit à nos ministres, ils sont surtout là pour porter la bonne parole et faire le show. Le vrai pouvoir, celui de définir et de garder l’orthodoxie, appartient aux sentinelles médiatiques et à leurs cohortes de disciples zélés, qui n’imaginent même pas que l’on puisse être « normal » et opposé à la PMA. La plupart n’ont d’ailleurs aucune idée de la peur qu’ils inspirent, en particulier au personnel politique, terme particulièrement adapté ici. Passer pour macho, homophobe ou, pis encore, ringard, peut détruire une carrière. L’obsession de certains élus pour les âneries que peuvent écrire sur eux des journaux que pas un de leurs électeurs ne lit est pitoyable. Elle révèle surtout que le rapport de force idéologique ne se joue pas à « un homme une voix ». La voix d’un journaliste influent vaut, semble-t-il, celles de millions de Français. Certains, visiblement, tiennent leurs concitoyens en si piètre considération qu’ils sont convaincus d’avoir raison précisément parce qu’ils sont minoritaires. Quant à la directrice du Monde, elle est effrayée d’apprendre que 78 % des Français se déclarent attachés aux « valeurs du passé », mais elle ne paraît pas envisager que cet attachement puisse être légitime, ni que son propre point de vue puisse être critiquable. Comme dans les histoires de fous, ce sont les autres qui roulent à contresens.

Inutile de chercher à fuir. Le « Parti de demain[2. On doit cette heureuse formule à Jean-Claude Michéa.]» triomphe. De gré ou de force, vous entrerez dans l’avenir radieux, tel est le message qu’il martèle à coups de lois punitives, de stages citoyens et de brimades langagières destinées à nous faire perdre nos mauvaises habitudes. Ces pittoresques inventions, diffusées à jet continu sous forme de rapports et autres dispositifs innovants, ne laissent pas d’être haute- ment comiques. L’ennui, c’est que leurs promoteurs, eux, les prennent très au sérieux et que, si la pensée et le langage devaient, pour de bon, se conformer à ces paradigmes sortis de nulle part, on ne rirait pas très longtemps.

Il est probable que le camp du prétendu Progrès ignore tout de l’Histoire qu’il fait. Il n’en existe pas moins un fil conducteur qui donne sa cohérence à des discours, projets et théorisations disparates qui affectent de nombreux aspects de la vie des collectivités humaines. Beaucoup de gens sentent confusément qu’on les invite à en finir avec le passé, individuel autant que collectif. D’où l’angoisse, et même la colère, qui montent des tréfonds de la société. Allons donc, vous charriez, me dira-t-on. Ce ne sont pas des politiques impuissants à agir sur le réel, ni même des procureurs médiatiques dont les sermons n’impressionnent plus que les précédents qui vont réussir, avec leurs petits bras, à détruire les anciens cadres de l’existence. Est-ce bien sûr ? De fait, ceux qui s’activent aujourd’hui pour faire advenir un monde nouveau, libéré de toute hiérarchie et de tout conflit, sont les agents de mutations à la fois souterraines et profondes, générées par la tectonique des plaques idéologiques. Cette révolution culturelle tient à la montée de l’individualisme et l’extension des droits afférente, et aussi avec ce qu’on pourrait appeler l’« horizontalisation » du monde. Il n’en demeure pas moins que, pour la première fois depuis l’écroulement des totalitarismes européens, les jeunes générations sont explicitement invitées à renier celles qui les ont précédées, tandis que les anciennes sont priées de renoncer à transmettre ce dont elles ont hérité. Or, comme le notent Marcel Gauchet, Marie-Claude Blain et Dominique Ottavi : « Il y a transmission dans les sociétés humaines parce qu’elles sont historiques et que le transfert des acquis, d’une génération à l’autre, est, pour toute société, la condition de sa survie dans le temps[3. Transmettre, apprendre, Stock, 2014.]. »

C’est dans le domaine de l’éducation que cette rupture dans la transmission a déjà produit les effets les plus manifestes. Dès lors que l’autorité, inégalitaire par nature, est tenue en suspicion et que, conformément au slogan le plus crétin qu’ait inventé l’Éducation nationale – pourtant prodigue en la matière –, l’élève doit être placé « au centre du système », il ne s’agit plus de l’aider à trouver sa place dans un monde plus vieux que lui, mais de faire comme si le monde était né avec lui. Ainsi nos trois spécialistes de l’éducation écrivent-ils : « Ce qui frappe l’observateur contemporain, c’est un retrait significatif des adultes, parents ou enseignants, de l’acte de transmission, au profit de la liberté de choix et de l’expérimentation par soi-même. Toute appartenance ou affiliation est vue comme un obstacle à la liberté et à la créativité, perçue comme un déterminisme inacceptable ou comme l’imposition d’un réseau d’obligations ou de dettes à l’égard de crimes que les nouveaux n’ont pas commis. » En somme, l’enfant ne procède plus que de lui-même. On objectera, avec Michel Serres et Michel Field (voir pages 76-77), qu’aujourd’hui, ce sont les enfants qui apprennent à leurs parents à se mouvoir dans le monde numérique. Outre que cela revient à confondre transmission et transfert de compétences (ou de technologie), cela ne nous dit pas comment on fera vivre, à l’avenir, les auteurs du passé – qui, il est vrai, étaient odieusement sexistes.

On ne s’attardera pas sur les conséquences à long terme des changements qui s’annoncent dans la filiation, changements encore menés sous l’étendard du droit de tous à tout. Précisons que ce n’est pas l’élevage des enfants, mais leur fabrication, qui est ici en cause. L’homoparentalité fait partie depuis longtemps des possibilités concrètes de la vie ; l’homo-filiation, qui s’invente simultané- ment dans les Parlements et dans les labos, remet en cause ce qui était peut-être le dernier universel puisque, jusqu’à maintenant, tout humain se savait né d’un homme et d’une femme. Les militants de la « reproduction sans sexe » destinée à suppléer les manques du « sexe sans reproduction » tiennent un discours parfaitement contradictoire puisqu’ils célèbrent cette révolution des mœurs et de la famille tout en engueulant leurs opposants sur le mode : « Qu’est-ce que ça peut vous faire, vous n’êtes pas concernés ! » En somme, le salaire de mes concitoyens me regarde, mais pas les structures élémentaires de la parenté ? Autant renoncer à vivre en société. Il ne s’agit pas d’annoncer des catastrophes dont nous ne savons rien. Mais qu’on cesse de nous raconter des bobards. Quand il y aura dans les cours de récréation des enfants que l’on dira nés de deux pères, de deux mères et d’autres issus d’un père et d’une mère, on aura changé de monde. On a le droit de se réjouir de ce changement. Est-il si condamnable ou risible de le redouter ? De toute façon, il est inéluctable, répondent ses partisans. Force est d’admettre qu’ils ont raison : tôt ou tard, les possibilités ouvertes par la science et déjà validées par les lois de certains pays se déploieront sur toute la planète.

On évoquera, pour conclure ce rapide tour d’horizon du futur, la refondation de la politique d’intégration annoncée par Jean-Marc Ayrault. Dans ce domaine aussi, nous sommes invités à nous délester du fardeau du passé, exclusivement relu à l’aune du crime esclavagiste et colonial. Il n’est plus question de tout faire pour que les derniers arrivés bénéficient pleinement de notre héritage commun, mais de répudier cet héritage pour ne pas froisser ceux que nous accueillons.

Tout cela, dira-t-on, ce ne sont que des mots et des idées plus ou moins fumeuses. Justement, les mots et les idées changent le monde, c’est même pour ça qu’on les a inventés. On n’affirmera pas avec certitude que ce changement-là aura lieu pour le pire, mais l’on comprend que beaucoup de gens ne soient guère enthousiastes à l’idée de voir disparaître tout ce qui conférait à leur existence une forme de continuité.

Il est certain, en tout cas, que le Parti de demain a réussi à coaliser, mobiliser, puis radicaliser un improbable Parti d’hier. Et pour l’heure, tout notre problème est là. En effet, le souci de l’héritage est une chose, l’illusion du retour au passé en est une autre. La nostalgie n’est pas une politique. Nous n’avons pas plus à choisir entre Racine et Internet qu’entre la défunte famille patriarcale d’autrefois et la famille à la carte d’aujourd’hui ou de demain. Ni Najat Vallaud-Belkacem, ni Farida Belghoul ! (Et épargnez-moi les froncements de nez : qu’un débat qui agite la France entière soit incarné, en ses deux pôles, par deux femmes issues de l’immigration récente devrait plutôt être porté au crédit de l’intégration à l’ancienne.)

Tout au long de l’histoire humaine, nous avons été à la fois des héritiers et des pionniers. On aimerait autant que ça continue. Nos aïeux réclamaient du pain et des roses. Nous, nous voulons Racine en Pléiade et Daft Punk sur YouTube.

Cet article en accès libre ouvre le dossier « Un monde sans passé » du numéro de mars de Causeur. Pour l’acheter ou vous abonner, cliquez ici

     

*Photo : quinn.anya.

En attendant les Zombs

zine 1 spitz withehead

Quand la littérature blanche s’empare de la littérature de genre (forcément mauvais, le genre) comme la SF, le fantastique ou le polar, qui légitime qui ? Prenons par exemple ce chef d’œuvre de Colson Withehead, Zone 1, qui vient de paraître dans la collection « Du monde entier »  écurie de prestige de Gallimard pour la littérature étrangère. Si je dis de Zone 1 que c’est un roman postapocalyptique dont le sujet est la fin du monde pour cause d’épidémie zombie, je sens tout de suite qu’une partie de nos aimables lecteurs n’ira pas plus loin parce que les mômeries gore, ce n’est pas leur tasse de thé. À l’inverse, je risque de faire de la publicité mensongère pour tous ceux qui se sont régalés aux romans de Stephen King ou encore à l’étonnant World War Z de Max Brooks.

Et pourtant, pourtant, il serait bien possible que ces deux publics trouvent leur compte dans Zone 1, et même un peu plus que ça. Zone 1 raconte sur trois jours l’histoire de Mark Spitz dans la presqu’île de Manhattan récemment reprise aux zombies. Le pouvoir en place est incroyablement fragile, il pleut sans cesse des cendres dues aux incinérateurs mobiles qui brûlent les cadavres au fur et à mesure que l’on nettoie les rues.  Mark Spitz est un jeune homme moyen en tout et qui assume parfaitement sa banalité. Mark Spitz, c’est un surnom ironique qu’on lui a donné, car il ne sait pas nager[1. Pour les jeunes générations, Mark Spitz est un nageur américain qui a raflé sept médailles aux JO de Munich.]. Et Mark a de bonnes raisons de croire, c’est une des nombreuses et brillantes intuitions de Colson Withehead, que c’est justement parce qu’il est moyen qu’il a survécu.

Un monde postapocalyptique en fait, est un monde médiocre. Le tragique a déjà eu lieu. Là, il s’agit juste de survivre dans des conditions doucement sordides qui ne conviennent ni à ceux qui ne peuvent oublier le monde d’avant pour des raisons sentimentales ni à ceux qui se voient comme des sauveurs de l’humanité survivante et se prennent pour de nouveaux élus. Les premiers finissent dans la dépression, les seconds dans une folie des grandeurs qui les pousse à des imprudences héroïques, absurdes ou criminelles.

Mark Spitz, lui, a compris que le monde de la Zone 1 n’est jamais qu’une image déformée de celui qui existait avant.  On est obligé de vivre dans des endroits qui ne sont pas forcément ceux qu’on aurait choisis et de faire des choses répétitives dans le travail. On fait un bout de chemin avec des gens moyennement attachants qui disparaîtront de notre existence sans qu’ils nous manquent forcément, on échafaude de faux projets, on ne lit plus, on pense à peine, on se ment à soi-même, on se préoccupe juste de la tambouille pour le soir même. À peine est-ce plus compliqué parce que les rayons des supermarchés en ruine sont presque vides et que vous pouvez vous faire vous-même dévorer si vous n’y prenez pas garde. Bref, la catastrophe n’a fait que souligner des lignes de forces qui existaient avant et ce n’est pas parce que la banalité est devenue effroyable et mortifère qu’elle n’est pas toujours la banalité.

Mark Spitz fait partie d’un groupe de volontaires chargés d’achever ceux qu’on appelle « les traînards ». Ils représentent une infime partie des « zombs », eux vraiment agressifs, qui ont été déjà éliminés par l’armée régulière. Les traînards, avant que Mark et ses compagnons ne les achèvent d’une balle dans la tête, sont des zombies amorphes qui une fois touchés par l’épidémie sont restés dans une posture emblématique de leur vie d’avant. C’est une femme au foyer dans une laverie automatique qui contemple de ses yeux morts le tambour vide d’une machine à laver, c’est un DRH pourrissant lentement derrière l’écran d’ordinateur explosé d’un bureau éclaboussé de sang, c’est un enfant avec des doigts en moins qui joue immobile dans une maison suburbaine dévastée.

Pendant ces trois jours, Mark a le temps de se souvenir. Il repasse les événements qui l’ont amené là. Selon le degré d’intimité avec ses compagnons d’infortune, il leur sert trois versions différentes, l’Esquisse, l’Anecdote ou la Nécrologie. Comme il n’est pas dupe, il sait que les autres font la même chose. La fin du monde et son cortège d’atrocités, autre intuition de Colson Withehead, n’existe que par le récit qu’on en fait. Ou plus exactement elle ne peut être que racontée, et de manière bien imparfaite, par des subjectivités détruites, tous les survivants étant atteints de troubles psychiques ou physiques divers regroupés par les médecins de Buffalo, capitale provisoire d’une improbable reconstruction, sous le nom de SPAC (Syndrome Post-Apocalyptique Chronique).

Pas ou peu de jugements de valeurs chez Colson Withehead et aucune intention de faire apparaître la catastrophe zombie comme une parabole ou une métaphore d’un monde qui l’aurait bien cherché. Il cherche plutôt à nous faire assister, dans Zone 1, à un effondrement collectif de manière saisissante, très réaliste mais aussi et surtout à analyser la manière dont l’homme s’en accommode en inventant un vocabulaire nouveau pour nommer l’innommable, en rusant avec son propre désespoir, en cherchant encore toujours à raconter car raconter, pour Colson Withehead, est bien le propre de l’homme. Un homme qui assure ainsi son éminente, dérisoire et paradoxale dignité avant de sombrer dans « l’océan des morts »

 

Zone 1, Colson Withehead, Gallimard.

Malbouffe non, bon bœuf oui !

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viande boeuf vegetariens

On glose beaucoup, ces temps-ci, sur les bonnes et les mauvaises raisons de manger de la viande. Carnivores contre herbivores, défenseurs de la plurisensorialité alimentaire contre protecteurs du règne animal. Tranchons dans le vif : les apports protéiniques de certaines plantes autorisent l’homme à se passer de viande sans risque de souffrir d’anémie ou de voir son métabolisme entrer en osmose avec le rhododendron du voisin. Est-ce pour autant une obligation ? Non. Au contraire, car si d’excellentes théories veulent nous persuader de l’inverse, réduire son alimentation au règne végétal poserait sans aucun doute un problème d’équilibre environnemental à la planète du fait de l’explosion des cultures intensives. Quant à l’option brochette de hannetons ou fricassée de larves… Sans façon ! Vivant de la cueillette et de la chasse, homo sapiens fut, dès le début de son hominisation, porté sur la viande, les œufs et le lait.

Ayant étudié les dentitions de nos ancêtres, le sol de leurs foyers et les restes de leurs repas, les paléo-nutritionnistes ont formellement démontré que l’être humain est physiologiquement omnivore.[access capability= »lire_inedits »] Il est donc stupide de nier ses racines biologiques. Qu’à cela ne tienne, le végétarisme est une religion honorant ceux qui la professent. Religion d’autant plus active qu’elle est encouragée par des omnivores carnassiers prédateurs et pollueurs. Le monde occidental mange en effet trop de viande, et surtout trop de mauvaise viande. Outre la maltraitance animale induite, la surconsommation de mauvaise viande abîme la planète et la santé. Aussi est-il urgent de réduire la part du bifteck dans notre alimentation en privilégiant un équilibre répondant à nos réels besoins nutritionnels. Au lieu de nous gaver de viandes issues d’élevage intensif nourri aux céréales OGM, tel que l’on le pratique aux États-Unis, ou de bidoches industrielles aux origines douteuses, telles que nous en proposent les fabricants de plats cuisinés, tenons-nous en à de la bonne vache qui mange de l’herbe dans un environnement respecté.

La France était un paradis bocageux avant que les satrapes de l’agroalimentaire alliés aux voyous de la grande distribution transforment nos campagnes en usines avec la bénédiction de la puissante FNSEA, le syndicat majoritaire qui cogère l’agriculture avec les technocrates de l’État depuis cinquante ans. Manger de la bonne viande de chez nous élevée à l’herbe sur des pâturages naturels est la garantie du bien-être général. Hélas, ce doux rêve s’évanouit. Faite de bon sens, la tradition bovine française s’appuyait sur des races mixtes, celles qui produisent du bon lait et de merveilleux fromages avant de donner de délicieuses entre- côtes. Or il fut décidé un jour de scinder en deux filières notre patrimoine bovin, d’un côté les races à viande, muées en machines à masse carnée, d’un autre les races laitières, programmées pour pisser cet « or blanc » avec lequel s’enrichit le lobby laitier sur le dos des petits producteurs.

Résultat, la malbouffe triomphe, nos paysans crèvent et nos champs se couvrent de grandes surfaces. Pourtant, les choses bougent, le péquenot libre se rebiffe, le citoyen consommateur reprend en main son destin alimentaire et le ministre de l’Agriculture défend bec et ongles son projet d’« agro-écologie » qui veut concilier le rentable et le durable pour manger propre et juste. Renvoyons dos à dos le végétarisme idéologique et les financiers de la barbaque globalisée. Manger est un acte politique qui engage l’avenir. Il convient donc de rester omnivore et patriote en exigeant de son boucher de la viande française nourrie à l’herbe française par des éleveurs français. On peut aussi prendre la Bastille dans l’assiette.[/access]

*Image : Soleil.

Apportez-moi la tête d’Alfredo Sarkozy

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nicolas sarkozy tournaire

nicolas sarkozy tournaire

Tout commence le 19 avril 2013 : ce jour-là, le parquet de Paris ouvre une information judiciaire pour corruption. On confie l’enquête aux juges Serge Tournaire et René Grouman ; elle n’est pas mince, puisqu’elle implique Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux et Claude Guéant, et qu’elle s’intéresse à l’éventuelle contribution financière de Mouammar Kadhafi en faveur de Nicolas Sarkozy  lors de la campagne présidentielle de 2007. Commencent alors, sur décision des magistrats, les interceptions téléphoniques relatives à M. Sarkozy, à ses deux anciens ministres de l’Intérieur, ainsi qu’à leurs proches.

On sait aujourd’hui que Patrick Buisson enregistrait le président de la République, dans l’exercice de sa fonction, à l’insu de celui-ci. À l’aide de son arme d’accumulation massive dissimulée dans sa poche-revolver, il saisissait le moindre soupir, la petite lassitude, le dernier adieu de pas-de-porte. Mais on ignorait qu’un fonctionnaire anonyme enregistrait les conversations du justiciable Sarkozy, les oreilles greffées sur son téléphone portable. Comment est-on arrivé à cette extrémité ?

Il ne faut ni s’étonner, ni, surtout, se scandaliser qu’un juge ait placé sur écoute Nicolas Sarkozy, naguère président de la République, après qu’il a retrouvé sa condition culturelle de citoyen français, dès lors que ce juge peut légitimement penser, dans le cadre d’une enquête, qu’il est impliqué dans un trafic d’influence (présumé). Néanmoins la France, démocratie délicieusement féodale, se méfie des manières brutales de ces cow-boys américains, de leur réalisme protestant, de leur recherche volontariste de la vérité. Les américains remercient Dieu de les avoir créés, les Français lui savent gré d’avoir créé la France, et de leur avoir laissé le soin de s’inventer eux-mêmes. Nous avons de l’indulgence pour les excès, voire les méfaits de nos Excellences ; nous voulons oublier leurs faiblesses plutôt que de les en accabler. Ces hommes, que nous avons placés si haut, nous n’aimons pas contribuer à leur chute, qui nous entraînerait avec elle…

Qui a décidé, d’écouter non pas le citoyen Sarkozy, mais le justiciable Sarkozy ? Le juge Tournaire jouit d’une réputation flatteuse. On le dit indépendant, solide, froid, alors qu’on imaginait un homme blafard, jamais repu de suspicion cafarde, éprouvant une joie mauvaise à espionner les conversations entre Nicolas Sarkozy et son avocat. Un tel juge, dans son droit, est redoutable. Mais alors, s’il est de gauche et/ou par surcroît membre d’un syndicat historiquement hostile à Nicolas Sarkozy, il se sent investi d’une mission quasi-civilisatrice. Pour lui, chasser Sarkozy, le harceler, le traquer, relève du devoir national. Il trouvera auprès des socialistes de pouvoir la parole zélée des politiciens aux abois, prêts à toutes les flatteries. Il pourra compter sur le soutien actif de Libération, quotidien en voie de désertification rapide, chantre de la Gauche morale. Au reste, ce quotidien a publié une photographie inquiétante de Nicolas Sarkozy, avec ce titre : « Le Parrain ». Eric Decouty, excellent journaliste d’investigation par ailleurs, y signe un éditorial en forme de réquisitoire, dénonçant une « clique d’affidés », au seul service d’une manière de mafieux uniquement occupé de ses intérêts, sollicitant les services de personnages influents, de grande vénalité, qu’ils récompensaient par des places et des prébendes. M. Decouty conclut son réquisitoire par un vibrant hommage à « une justice indépendante dans une démocratie où l’Etat de droit est à nouveau respecté ». Il paraît que François Mitterrand se fait répéter cette phrase par des anges plusieurs fois par jour, et qu’il ne se lasse pas d’en rire…

Christophe Regnard, de l’USM (Union syndicale des magistrats) était l’invité de RTL le 7 mars. Il narra par le menu la genèse de l’affaire, évoquant l’article 100 du code de procédure pénal, et la liberté laissée au juge d’écouter les conversations entre un particulier et son avocat. Excellent dans ce répertoire, il donna un impeccable récital, puis profitant d’une question, il plaça son contre-ut :

« Mettre deux ex-ministres et un ancien président sous écoutes, cela ne vous paraît-il pas disproportionné ?

– On ne s’étonne pas quand il s’agit de quelqu’un, qu’on soupçonne de trafic de stupéfiant ou d’actes de terrorisme, mais qui n’[est pas un VIP] ».

À la fin de l’envoi, M. Regnard touche ! Il faut que le public soit conscient du caractère exceptionnel des mesures prises, parfaitement accordées à l’importance des fautes, dont on soupçonne M. Sarkozy de s’être rendu coupable. Cette fois, « il padrone » don Sarkoleone, est dans la nasse : des petits juges courageux, déterminés, libres de toute contrainte, protégés par une hiérarchie aimable, par un ministre affectueux, par l’ensemble d’un gouvernement attendri, feront tomber l’incarnation du Mal ! Mme Taubira ne savait rien, M. Valls ignorait tout, M. Ayrault, comme à son habitude, « inexistait », et M. Hollande, coiffé de son casque, regardait ailleurs.

Nos gouvernants attendent-ils de la justice, qui n’a pas osé s’attaquer à Mitterrand et a raté Chirac, se venge sur Sarkozy, lequel ne se comporta pas mieux avec elle qu’avec les autres représentants de l’État ? Verra-t-on quelque jour le petit Nicolas, en slip, menotté, extrait sans ménagement d’une cave de la villa Montmorency, pâle, ahuri, le visage mangé par une barbe de prophète, à la manière  de Joaquin Guzman, baron de la drogue, surnommé « Le trapu » en raison de sa petite taille, interpellé récemment au Mexique, après une longue cavale ?

Les juges français, dont l’histoire n’est pas si glorieuse, sableront-ils alors le champagne de la victoire et de la revanche ? Nombre d’entre eux espèrent abattre les cloisons qui les séparent des simples et modestes justiciables, alors qu’ils furent peu nombreux  pour s’offusquer devant le mur des cons !

 

N.B : Le titre de cet article fait bien sûr référence à Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia,  film de Sam Peckinpah avec l’impeccable Warren Oates.

*Photo : BRUNO BEBERT/SIPA. 00678460_000026.

«Nous sommes tous des Suisses allemands!»

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immigration identitaires camus

immigration identitaires camus

Derrière la banderole « Islam, ras-le-bol ! », déroulée sur toute sa longueur par les militants de Riposte laïque, l’assistance clairsemée se laisse gagner par l’exaltation. « À Lyon, les musulmans ont bousillé les cloches de l’église Saint-Jean parce que, soi-disant, leur son dérangeait la prière ! », lance un homme d’une soixantaine d’années avant de préciser au journaliste qui l’interroge, « Eh oui, je vote Front national et je ne m’en cache pas ! Je suis même recensé par les renseignements généraux ! »  À l’heure du rendez-vous annoncé par les organisateurs -les mouvements Bloc identitaire et Résistance républicaine – le cortège de la manifestation réclamant un référendum sur l’immigration peine à se structurer. Comme pour contredire un des slogans scandés ultérieurement par les manifestants, « La jeunesse en première ligne ! », la moyenne d’âge de la majeure partie des participants au rassemblement correspond à celle du départ à la retraite. « Les grands médias nous ignorent. Sinon il faut regarder CNN pour savoir un peu ce qui se passe ! », me dit-on. En effet, la principale information relayée par les médias le soir de l’événement, dimanche dernier, renseignait sur la spectaculaire hausse des températures dans l’Hexagone.  Le temps estival expliquerait-il le succès médiocre de la manifestation : environ 700 personnes selon un des policiers des CRS déployées à l’occasion ? Ou faudrait-il plutôt en voir la cause dans la nébulosité des revendications ?

Si la récente votation suisse au sujet de l’immigration a servi d’inspiration aux initiateurs de la manifestation parisienne, la restauration des quotas d’immigrés pour laquelle ont opté les Suisses ne leurs semble pas du tout satisfaisante. Présent et acclamé, Renaud Camus, dont la théorie du « grand remplacement » du peuple français « de souche » par les peuples venus d’ailleurs, notamment du Maghreb et d’Afrique, continue à nourrir les esprits des « Identitaires », affermit sa position. Avec l’éloquence qui lui est propre, l’écrivain et supporteur assumé de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2012, déclare : « Je m’oppose à l’immigration choisie et à l’immigration tout court, sans être pour autant un islamophobe. Il ne me plairait pas non plus, si je devais devenir  animiste ou bouddhiste ». A la question de savoir comment régler le problème des immigrés, clandestins ou pas, déjà présent sur le sol français, Renaud Camus rétorque sur le ton d’une évidence : « Qu’ils rentrent chez eux ! ». Reste à savoir quels arguments ingénieux il faudrait avancer pour convaincre des gens qui ont risqué leur vie et se sont endettés au-delà du raisonnable pour venir en France, de rentrer « chez eux » et de préférence en payant de leur poche leur billet d’avion de retour.

Dans sa feuille de route pour « la politique d’identité et de remigration », le Bloc identitaire préconise « la mise en place d’un Fonds d’Aide au Retour associé au lancement d’une campagne de sensibilisation pour inciter les immigrés à rentrer chez eux ». Avec quel argent alimenter ledit Fonds demeure un mystère. Fabrice Robert, jeune et dynamique président du Bloc, cite les exemples de la Belgique et de l’Angleterre où des mesures allant dans ce sens ont été établies par les gouvernements. « Il suffirait de réinjecter l’argent des dépenses qui sont générées par l’immigration au profit de la remigration », argumente-il. En outre, comme le précise un militant de Riposte laïque, apprenant que je suis polonaise, en premier lieu il s’agirait de renvoyer « chez eux » les immigrés extra-européens et de confession musulmane parce que les plus inadaptés aux valeurs de la République. Cela allégerait-il de beaucoup la facture ? Pas certain car c’est cette population qui constitue, d’après les documents émis par les initiateurs du rassemblement, 80% de tous les immigrés résidant en France. Peu importe, l’idée est là. De même que la revendication concernant l’organisation d’un référendum sur l’immigration, bien que l’intitulé de la question référendaire auxquelles seraient censés répondre les Français demande encore un rien de réflexion. « Pas compliqué !- se hasarde courageusement une femme portant un drapeau bleu-blanc-rouge- Le France doit-elle être islamisée, oui ou non ? ». Je ne suis pas experte mais cela m’étonnerait que le Conseil constitutionnel valide une telle formulation…

De la place Denfert-Rochereau jusqu’à la place d’Italie, le cortège avance aux cris de « Nous sommes tous des Suisses allemands ! », rendant ainsi hommage à la partie alémanique de la Suisse laquelle, contrairement à la partie romande, a répondu « oui » à la question référendaire : « Acceptez-vous l’initiative populaire contre l’immigration de masse? ». Le président du Bloc identitaire verrait d’un bon œil qu’une question similaire émerge du débat public qu’il espère susciter en France au sujet de l’immigration, pour être in fine, posée lors d’un éventuel référendum.

Aussi sensées et légitimes qu’elles puissent paraître sur certains points, les interrogations des manifestants risquent aussi de surprendre. « Si demain les musulmans deviennent majoritaires dans la police, que va-t-il se passer ? », entend-on depuis la tribune improvisée sur une plate-forme amovible, « Les juges musulmans dans les Tribunaux de la République appliqueront-ils la charia ? ». De là, toutes les hypothèses semblent plausibles à commencer par celle de la disparition pure et simple des Français. « L’immigration tue aujourd’hui en France ! », s’exclame au micro Fabrice Robert, évoquant Antoine, un jeune homme poignardé la nuit du réveillon pour s’être opposé à une bande d’origine étrangère qui tentait de voler le sac de sa compagne. Puis, une fois n’est pas coutume, sur l’estrade on cite Brecht : « Ceux qui se battent peuvent perdre. Ceux qui ne se battent pas ont déjà tout perdu ! ». Le rassemblement applaudit en attendant la lecture de la lettre de soutien d’Oskar Freysinger, figure de proue de la droite populiste en Suisse, le pourfendeur des minarets et l’initiateur du référendum contre l’immigration de masse. Les références allant de l’extrême gauche à l’extrême droite se succèdent sans gêner les orateurs pas plus que le public. Au passage, on fustige la « garce » de Farida Belghoul pour sa lutte contre l’homosexualité : « De quoi je me mêle ?! ». Reste à savoir si les gros bras du Bloc identitaire seraient prêts à s’employer pour s’opposer au tabassage d’un « pédé ». Je m’octroie le droit d’avoir un doute.

Vaguement amusés ou indifférents, les promeneurs du dimanche ne s’attardent pas pour écouter. Depuis leurs balcons, les gens ne lancent ni insultes ni mots d’encouragement. Il faudra probablement se féliciter que « les débordements » tant redoutés n’aient pas eu lieu. Tout au plus une petite vieille enveloppée du drapeau israélien s’écriait-t-elle à tue-tête, « Les Juifs, nous sommes chez nous partout ! » avant d’être gentiment invitée à se calmer par des policiers en civil.

Il m’est difficile de croire en la disparition du peuple français, beau à mes yeux polonais, entre autres en raison de sa diversité. Mais  son attitude ambiguë, tout à la fois fuyante et agressive vis-à-vis de l’immigration, obscurcit sans doute son avenir.

 

Pléonasmes et oxymores

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caron ruquier polony

caron ruquier polony

L’un des marqueurs les plus sûrs de l’art tout français de la dissertation est la capacité à transformer une question (tout sujet invite au questionnement) en problématique. C’est la pierre de touche de la maîtrise dissertative. Ceux qui y parviennent, et ceux qui n’y parviennent pas, et reposent inlassablement la question du sujet — réponse univoque — en croyant avoir affaire à un problème — réponse dialectique, et, en fait, questionnement infini.
Il y a un truc, que j’essaie d’enseigner à mes propres élèves : réduire le sujet à deux termes dont on se demandera s’ils sont pléonastiques ou oxymoriques. Leur alliance va-t-elle de soi ? Leur incompatibilité est-elle évidente ?
Un bon moyen pour y parvenir : traquer les poncifs qui gisent, forcément, sous le sujet, et envisager froidement le contraire. Essayez, par exemple, avec les couples suivants :
– Fiction autobiographique (ou autobiographie fictive) ;
– Femme intelligente ;
– Élève attentif ;
– Prof compétent ;
– Journaliste arrogant ;
– Socialiste de gauche ;
– Droite la plus bête du monde…
– Végétarien aimable et tolérant ;
Etc.

Je pensais à cela l’autre soir en regardant Natacha Polony et Aymeric Caron se dire des amabilités par-dessus la tête de Frigide Bardot, qui n’en revenait pas. Ils avaient déjà échangé des gentillesses du même acabit lors de la visite d’Alain Finkielkraut, qui avait fini par proposer de les laisser ensemble afin qu’ils vident leur sac ; Sauf que depuis deux ou trois ans qu’ils se haïssent (version Caron — un homme de gauche aime ou hait, dans tous les cas il est dans l’invective, quand on crie, cela évite d’écouter les autres) ou se méprisent (côté Polony — une femme intelligente méprise ou apprécie, les deux termes étant quasi synonymes dans l’usage de l’humour et du second degré, tout est dans la gestion de la canine) avec constance, ils ont visiblement rayé le vernis de civilisation qui permettait à l’émission un fonctionnement aléatoire. Le duel étant improbable, parce qu’on ne se bat qu’avec des égaux, comme disait Athos, reste l’escarmouche finale, la baffe brutale, l’éparpillement façon puzzle.

De là à faire de ce choc de personnalités et de civilisations le principal motif du départ annoncé de Polony de l’émission de Ruquier, il y a un abîme : je remarque avec un certain amusement que les commentateurs (les journalistes entre autres) n’imaginent pas un instant que l’on puisse se lasser ou se passer des jeux du cirque télévisuel (pléonasme, de toute évidence, sauf pour les animaux qui y sont montrés et qui se croient Monsieur Loyal). Ma foi, c’est qu’ils n’ont rien de mieux à faire.
Polony est juste assez jeune pour rebondir ailleurs — dans la littérature si elle veut, le jour où elle comprendra qu’il n’y a pas de honte à ne pas écrire aussi bien que Flaubert. Ou dans le vrai journalisme, celui qui prend le temps de dire des choses intelligentes sur des sujets fouillés : encore faudrait-il qu’un patron de presse sensé (pléonasme ou oxymore ?) lui confie les rênes d’une institution attirante. Et j’ai dans l’idée que…
Je sais bien que cela supposerait — pour éviter les conflits d’intérêt — qu’elle cesse de rendre compte, chaque matin, de la presse déchaînée. Ce serait bien dommage, ce n’est pas par hasard qu’elle a fait remonter le taux d’audience d’Europe sur le coup de 8h1/2. Et pas parce qu’elle serait « de droite » – il n’y a que Télérama, cette autre Pravda (avec Le Monde) de la pensée bobo (oxymore indubitablement), qui la croit de droite alors qu’elle est seulement réactionnaire (en réaction à ce qu’elle voit et entend, et comment pourrait-on ne pas s’en enrager ? Y a-t-il une autre définition de l’intelligence que sa capacité à réagir face à la Bêtise ?). Et qu’elle sait lire (elle n’est pas agrégée des Lettres pour rien), ce qui est loin d’être le cas de ses confrères (sujet : en ce qui concerne le journalisme, « confrère » doit-il s’écrire en un ou deux mots ? — vous avez quatre heures, et vous illustrerez votre devoir d’exemples précis empruntés au PAF contemporain comme à la presse d’autrefois, Audrey Pulvar et Henri Rochefort par exemple).
Vous voyez, ce n’est pas bien compliqué de bâtir une problématique : il suffit de trouver un pôle d’intelligence, et de le confronter à la Bêtise à front de taureau — et vice versa. Et de s’en évader, dans la troisième partie, en proposant un autre éclairage que celui de la pensée binaire. Reprenons quelques-uns des sujets posés au tout début de cette note, et envisageons le meilleur moyen de sortir de l’ambiguïté constitutive d’un Problème :
– Fiction autobiographique (ou autobiographie fictive) : aucune importance, on n’écrit jamais qu’avec des livres, et toute fiction, toute autobiographie, ne sont jamais, l’une et l’autre, que des bibliographies.
– Femme intelligente : mais on s’en fiche qu’elle soit une femme, ce qui compte, c’est d’être intelligent, et on ne l’est qu’en dépassant les strictes déterminations du genre — à moins que d’aucunes et d’aucuns soient persuadés que l’on pense avec son vagin ou avec sa queue.
– Élève attentif (et Prof compétent : c’est le même sujet, au fond) : ma foi, la question ne se poserait pas, ni par conséquent le problème, si l’Ecole avait persisté à enseigner — et à former.
– Journaliste arrogant : le problème du Quatrième pouvoir, c’est le problème du Pouvoir, qui devrait de temps en temps se mettre à la fenêtre, pour voir le monde réel, ou se regarder dans le miroir, et rire, rire, rire… Que cela ait ou non à voir avec Aymeric est une autre histoire.
– Socialiste de gauche : c’est un concept historique — mais depuis que l’histoire est terminée (cette affirmation de Francis Fukuyama est l’une des plus belles mystifications des trente dernières années), Gauche et Droite se sont entendues pour mettre le monde en coupe réglée, au service d’une finance qui a l’air de penser que faire de l’argent avec de l’argent et mépriser les pauvres que l’on fabrique à la chaîne, surtout depuis qu’il n’y a plus de chaînes (dans les usines au moins) est un grand miracle — ils devraient se renseigner, la lutte des classes a commencé il y a un certain temps.
– Droite la plus bête du monde : oui, Copé (j’ai triché, ce n’était pas un problème).

– Végétarien aimable et tolérant : voilà que j’en reviens à Aymeric Caron. « Les carottes, ça ne rend pas aimable », lui a lancé Polony.
Le problème, en définitive, est tout entier pour Ruquier. Après avoir essayé les larrons en foire (Zemmour l’hyperactif et Naulleau le gros paresseux), puis le couple chien et chat, peut-être devrait-il tenter le couple de bonne compagnie. Garder Caron, qu’Europe n’a pas gardé jadis, serait une faute — on ne privilégie pas la thèse ou l’antithèse, et on ne garde pas le chien de garde quand la chatte est partie : on va voir ailleurs si la dialectique est plus fraîche.
Ce qui m’amuse le plus, c’est que Polony, bourrée de talent comme elle est, a bien mis trois ou quatre mois à s’imposer dans cette émission — aux yeux de celles et ceux qui ne connaissaient que les deux Eric, et le téléspectateur est effroyablement attaché à son paysage. Et aujourd’hui, ce sont, sur certains réseaux, les mêmes qui la vilipendaient qui entonnent le chœur des pleureuses — ah, Natacha (au nom de quoi l’appellent-ils par son prénom ?), reste, tu es si…
Ben justement, quand on est « si », on se casse. Et on met son talent au service d’autres causes. Le vrai talent consiste aussi à ne pas rester, jamais, là où les autres voudraient vous enfermer.

 *Photo : Huffington Post.

Des agriculteurs et des ambianceurs de potagers

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segolene royal agriculture

segolene royal agriculture

Je ne vois rien de plus triste qu’une fin de Salon de l’agriculture. Les exposants plient boutique avec nostalgie, des souvenirs de Paris plein la tête. Le bétail aussi a le blues. C’est l’une des rares circonstances permettant de lire une émotion dans l’œil d’un bovin. Les stars, telle la vache Bella qui était cette année l’égérie officielle du salon, ou Galilée le cochon limousin à cul noir (qui était la tête d’affiche l’année dernière) savent bien qu’il ne sera plus temps, bientôt, de signer des autographes ; finie la gloire, finie l’exposition médiatique… retour à l’anonymat des étables, à l’ennui des prés, aux égards habituels des vétérinaires, et à la banalité quotidienne des abreuvoirs. Les cameramen de la télévision sont partis. Les politiciens – et leurs caresses sans amour sur les croupes et les encolures – sont déjà loin. On démonte les stands. On fait ses valises. Il ne restera plus, bientôt, qu’une tenace odeur de fumier. Et beaucoup de vague à l’âme…

Mais cette année les exposants (et leurs bêtes de concours) repartiront certainement – dans leurs campagnes – non seulement avec beaucoup de nostalgie, mais aussi avec pas mal d’amertume. Car ils ont été joyeusement insultés par une Ségolène Royal galvanisée par la perspective d’une entrée prochaine au gouvernement, et avide de propositions bouffonnes, destinées à toucher le nouveau cœur de cible urbain et branché du Parti socialiste… Ils ont du encaisser cette proposition surréaliste de la présidente du Conseil Régional de Poitou-Charentes, d’allouer une aide de 500 euros par mois aux agriculteurs en difficulté, en contrepartie de missions diverses dont le… « conseil en installation de potagers urbains » (rires enregistrés).

Les éleveurs de chèvres – nous indique La Charente Libre – ne sont pas vraiment favorables à cette mesure… Jean-Pierre Monthubert, président du syndicat d’éleveurs caprins de la Charente, qui n’a vraisemblablement pas l’âme potagère, déclare : «Quelqu’un qui est en difficulté a du travail par-dessus la tête. Si elle veut faire quelque chose pour nous, Ségolène Royal ferait mieux d’aller dans les grandes surfaces pour leur demander d’acheter les fromages un peu plus cher.» Réaction plus cinglante d’un responsable des Jeunes Agriculteurs : « On n’est pas des jardiniers, c’est un autre métier. Nous, on veut vivre de notre métier, on ne veut pas en changer. » Il devrait s’estimer heureux, Ségolène aurait pu proposer de nouvelles fonctions encore plus grotesques en échange de son aumône, comme « médiateur de végétalisation », « ambianceur en coulées vertes », « ambassadeur du tri sélectif et des cinq fruits et légumes par jour »…

Quelques jours auparavant la présidente de la Région Poitou-Charentes avait suggéré une proposition de la même farine, concernant les intermittents du spectacle : leur « demander des tâches » en contrepartie de leur indemnisation chômage…  comme d’intervenir dans des écoles ou des… maisons de retraite. « Faisons du gagnant-gagnant » a-t-elle ajouté à la télévision…

Vivement que Pimprenelle entre au gouvernement !

On va bien s’amuser…

 *Photo : JEAN MICHEL NOSSANT/SIPA. 00669460_000012.

Éloge du produit

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perico legasse ratatouille

perico legasse ratatouille

Les enfants sont insatiables : ils peuvent lire le même livre deux cents fois et y trouver sans cesse de nouveaux attraits, ou regarder le même film mille fois sans s’en lasser.

Hier soir, c’était Ratatouille, pour la Xème fois. Oui, le dessin animé de Brad Bird et des studios Pixar. Sorti en 2007, oscarisé la même année. Le nombre de fois où j’ai vu ce film , d’un enfant à l’autre ! Car si les aînés finissent par s’en éloigner, il reste toujours une petite dernière qui s’en ébahit.
Et vautrée sur son confortable père (souvenir de la réflexion impitoyable de Jennifer O’Neill, dans Rio Lobo, qui préfère dormir à la belle étoile collée contre John Wayne plutôt qu’au beau Jorge Rivero, « parce qu’il était plus confortable, et que l’autre était plus jeune » — crac, deux vannes en deux secondes, les femmes sont comme ça…), Elle regarda donc avec l’ébahissement d’une première fois l’histoire de Rémy, le rat cuisinier…

Piqûre de rappel pour ceux qui n’ont pas vu l’objet. Rémy, jeune rat surdoué à l’odorat infaillible et aux appétits raffinés — on le voit dès le départ combiner le goût d’un champignon et celui d’un fromage pour en tirer de nouvelles extases colorées, c’est la théorie baudelairienne des Correspondances appliquée à la cuisine — arrive à Paris, et s’introduit dans l’intimité d’un tout jeune homme, Alfredo, recruté pour faire le ménage dans les cuisines du jadis fameux restaurant Gusteau (le chef défunt apparaît plusieurs fois à Rémy pour le conseiller sur les orientations fondamentales de ce que doit être la vraie cuisine, mais aucune réincarnation ni bla-bla mystique : « Je suis juste le fruit de ton imagination », rappelle-t-il constamment) et le dirige (comme un chef… d’orchestre dirigerait des musiciens incapables) afin de lui faire réaliser des chefs d’œuvre culinaires.
Dont, au final, une ratatouille dont il régale le redoutable critique culinaire Anton Ego le bien-nommé (splendide apparition d’Ego, calquée sur celle de Maléfique dans la Belle au bois dormant, cet autre chef d’œuvre). « Ce n’est pas un peu… rustique ? » dit Colette, chef en second et amoureuse d’Alfredo — l’amour est de la haute cuisine, figurez-vous…
Non : nous assistons à un grand moment proustien de mémoire involontaire lorsqu’à la première bouchée le vieil Ego se revoit petit garçon, forgeant son palais au contact des nourritures roboratives et provençales de sa grand-mère : « Dès que j’eus reconnu cette bouchée de ratatouille, quoi que je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux… » Tel que.
Le chef officiel, l’abominable Skinner, qui utilisait depuis le début l’image du rondouillard Gusteau pour promouvoir de la merde surgelée, est déconfit (de canard) et renvoyé à la rue. Quant au restaurant, il doit fermer — trop de rats là-dedans ! —, mais Alfredo et Colette ouvrent un bistro où le « petit chef » donnera libre cours à sa verve gastronomique, et qui ne désemplira pas. End of the story.

Quand on regarde un peu finement le film, on constate qu’au-delà des images convenues de la tour Eiffel, les réalisateurs ont bâti un Paris des années 1960 — les DS ou les 2cv abondent dans les rues, et les Vespas sont d’authentiques Vespas, et non des Piaggios à draguer les starlettes quadragénaires. Avant que les restaurants parisiens, comme les autres, proposent des plats fabriqués par Metro dans des ateliers lointains, ou manient le micro-ondes plus sûrement que la cuisinière.
C’est un dessin animé qui exalte le Produit. Le Rat commence par se laisser aller à d’improbables combinaisons de saveurs, avant d’oser l’effrayante simplicité de la ratatouille. Un dessin animé apprécié par Périco Légasse, le seul critique gastronomique (chez Marianne) qui ose affronter de face le lobby de la malbouffe et de la pseudo-gastronomie chimique à la mode. Le seul qui propose, dans un Dictionnaire impertinent de la gastronomie tout à fait indispensable (2012), un univers culinaire à la portée de toutes les intelligences. Le seul aussi à avoir séduit Natacha Polony en apprenant, en une nuit (ainsi vont les légendes) l’œuvre poétique entière de Mallarmé — mais sans que la chair (ou la chère) pourtant lui soit triste. Trois enfants plus tard, et après des ripailles innombrables, ils vont bien, merci pour eux. À ceci près qu’elle garde la ligne (mais comment fait-elle ?), et que lui aussi est… confortable.

Ce qui compte le plus en cuisine, c’est le produit, et la simplicité. Le tour de main. Ce n’est pas bon parce que c’est compliqué, mais parce que c’est intelligent — et l’intelligence consiste la plupart du temps à aller au plus simple, tout comme la prose de qualité est une prose dégraissée, et que l’amour bien fait se passe des accessoires grotesques et des épices frelatées des Fifty shades of Gray. Tous les arts au fond se répondent : l’expo Gustave Doré à Orsay (depuis le 18 février — courez-y) démontre, s’il en était besoin, que l’on n’a pas besoin de grandes débauches colorées pour atteindre la beauté, et que l’on peut illustrer à merveille les machines soigneusement excessives de Rabelais ou de Dante sans un coup de burin de trop. Point-ligne-trait : la grande cuisine ne dépasse jamais du cadre qui permet d’exalter le produit sans le noyer sous des présentations prétentieuses ou des sauces dont Barthes jadis a dénoncé le caractère factice et petit-bourgeois (dansMythologies — indispensable : vous y apprendrez aussi à déguster un steak bleu ou saignant — et pas autrement, à condition que la viande soit empruntée à une vache qui a vêlé une ou deux fois, et non à ces « races à viande » dont l’industrie, là encore, se repaît sans que nous y trouvions notre compte ; et cuisinée après trois semaines de maturation — pas moins : on ne mange pas ce que l’on vient de tuer). La bonne cuisine ne coûte pas forcément cher (essayez donc la queue de bœuf aux lentilles), et elle ne prend pas forcément beaucoup de temps : Andrea Camillieri (tout aussi inévitable, avec les aventures du commissaire sicilien Montalbano) se souvient avec émotion, dans La Piste de sable, de ces soles jetées presque encore vivantes dans une poêle apportée sur la barque de son oncle le pêcheur, avec un peu d’huile d’olive, et juste un trait de citron. Rien de sorcier, mais là aussi, le vieil écrivain court depuis soixante-dix ans après ce goût inimitable de la simplicité, occulté neuf fois sur dix sous des « meunières » sans intérêt ou des farinages absurdes, comme on dénature les Perles blanches sous des vinaigres échalotés insupportables.
Si d’aucuns sentent dans mon propos je ne sais quoi de tendrement sensuel pour le goût vrai des coquillages les plus secrets, j’assume.

J’ai seulement peur que nos combats soient d’arrière-garde, face à la déferlante des intérêts combinés de l’industrie et du mauvais goût érigé en principe de vie. Nous finirons comme le paladin Roland, que les ancêtres de Périco (et non d’improbables Maures) ont anéanti à Roncevaux il y a treize siècles. Mais comme dit Cyrano :
« Que dites-vous ? C’est inutile ? Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès.
Non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile… »
Vieil enthousiasme des cadets de Gascogne (Légasse a maintes fois entretenu ses lecteurs des mérites incontournables du vrai porc basque kintoa, voir ici, en lieu et place des horreurs nitratées qui n’ont d’authentique que le plastique qui les emballe : le fait que l’appellation « Bayonne » s’étende désormais sur un rayon de quatre cents kilomètres est inacceptable, et le ministre qui a accepté ça devrait être traîné dans les rues comme jadis Vitellius), ou amour irréductible du prizuttu corse, remplacé sur la plupart des tables de l’île par d’improbables charcutailles corsisées avec la bénédiction de l’UE.
Mourir l’épée ou la broche à la main… Je finirai comme Brando dans Apocalypse now, en pensant à ce que j’aurai dû avaler dans une improbable maison de retraite, et murmurant, dans mon agonie « The horror… the horror… »…

Je songeais confusément à tout cela — et Elle s’est endormie, vautrée contre moi, en attendant que je fasse à dîner. Je suis décidément moelleux — hélas —, mais je n’aurais pas échangé Sa présence contre celle de l’une ou l’autre des créatures qui veulent bien me trouver elles aussi confortables.

*Photo : Banito restaurant.

Ukraine : le panier de crabes diplomatique

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ukraine bhl russie hollande

ukraine bhl russie hollande

Vendredi après-midi, Bernard-Henri Lévy a de nouveau gravi le perron de l’Elysée; cette fois-ci en compagnie de Vitali Klitschko, candidat à la présidentielle ukrainienne. De mauvais augure pour l’ancien champion de boxe. Partout où BHL est passé, la situation a empiré : en Bosnie, en Libye et maintenant en Ukraine. Mais, si « le plus beau décolleté de Paris » n’a pas de mots assez durs pour condamner le coup de force russe, l’Europe conclut toujours ses rodomontades par « désescalade et négociation ». Poutine n’étant pas Milosevic ou Kadhafi, a-t-elle d’autre choix que l’apeasment? Jusqu’à présent, seules des sanctions économiques ont été envisagées.

Et pour cause, l’Europe est un géant économique de 450 millions de consommateurs. Mais un géant drogué aux ressources et aux capitaux russes, devenu obèse à force de dépenses. Une dépendance mutuelle qui, avec la « transition énergétique » de l’Europe allemande, ne fait que creuser toujours un peu plus ses déficits commerciaux. Un gouffre financier difficilement soutenable dès lors que plane sur nos têtes la menace d’une rechute de la crise des dettes souveraines. L’Europe espère toujours une timide reprise de la croissance en 2014-2015. Un rien pourrait tout compromettre… Pendant que David Cameron plastronnait devant les caméras, la City de Londres le suppliait de renoncer aux sanctions économiques. Quant au soutien financier de la pauvre Ukraine, il n’est pas question bien sûr de s’aligner sur les 15 milliards promis jadis par Moscou.

Le géant économique que nous sommes se révèle d’autant plus chancelant qu’il est défendu par un nain militaire. C’est à grand peine que l’UE tente actuellement d’envoyer mille hommes à Bangui pour juguler un nettoyage ethnico-religieux de grande ampleur. Dans une péninsule de Crimée où les seuls coups de feu tirés sont en l’air, où la population russophone s’apprête à massivement soutenir le rattachement à la mère-patrie, on voit mal Lady Ashton prendre la tête d’une croisade contre les 30 000 soldats russes. Si la baroness a préféré se rendre samedi à Téhéran, c’est que la situation ukrainienne ne doit pas être si urgente. Elle-même a toujours souhaité que l’UE reste un nain militaire qui « désarme dans un monde qui réarme« (amiral Guillaud). L’Europe a délégué sa sécurité aux forces américaines de l’OTAN au moment même où Washington décidait de réaxer son effort militaire de l’Atlantique vers le Pacifique. Un désengagement américain de l’Europe mais aussi du Moyen-Orient. Or en Syrie, en Iran, en Irak et en Afghanistan, la coordination avec Moscou est cruciale. Autant dire qu’Obama ne voit pas l’intérêt de défendre la souveraineté ukrainienne sur une Crimée dont chacun sait qu’elle est russe depuis la grande Catherine II.

Comble de l’impuissance, le géant marché européen n’est pas seulement défendue par un nain militaire, il est aussi représenté par un panier de crabes diplomatique. 28 politiques européennes s’affrontent à Moscou. Entre les gesticulations polono-baltes, le splendide isolement franco-britannique et la peur italo-allemande, seul un service minimum de sanction économique pouvait faire l’unanimité. Les décisions prises au conseil européen de Bruxelles sont insignifiantes au regard des représailles brandies par Gazprom. Même le discours européen sur l’intangibilité des frontières ne tient pas au regard du précédent kosovar, des référendums prévus en septembre en Écosse et bientôt en Catalogne.

Pour ne pas perdre la face, il ne reste à l’Occident que la carte de l’exclusion de Poutine du G8. Un moindre mal qui donnera aux opinions publiques européennes l’image de dirigeants courageux et puissants. Comme en 2008, lorsque Sarkozy était revenu auréolé de Géorgie. Poutine n’en a cure, l’Ossétie et l’Abkhazie sont toujours sous contrôle. Quant au G8, il n’est plus qu’un club de débiteurs occidentaux qui négocie avec ses créanciers du G20. Dont la Russie.

 

*Photo :  Christophe Ena/AP/SIPA. AP21536861_000004.

Mariages forcés : Lisa Azuelos ne s’est pas forcée

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J’aimerais mettre les choses au point à propos du court-métrage dénonçant le mariage forcé des petites filles, réalisé par Lisa Azuelos, et starring une Julie Gayet toute de buzz nimbée. En cherchant à dénoncer une réalité dont il faut légitimement se scandaliser, il met en œuvre une machine idéologique mensongère et perverse, ce qui le rend à la fois pathétique et scandaleux.

Scandaleux, parce que nous savons très bien que les mariages forcés ne concernent en aucun cas les blancs-bourgeois-catholiques qui y sont mis en scène. Cette catégorie de population est à la fois très légaliste et très à cheval sur la doctrine du consentement libre et mutuel, vieille comme l’Église. En portant une accusation sur un faux ennemi, qui plus est avec une subtilité de véhicule blindé à chenilles, il pratique un amalgame particulièrement odieux pour laisser libre cours à un anticléricalisme retors, injuste et gratuit, en sus d’être bien confortable.

Pathétique, parce qu’il n’a pas le courage d’affronter son véritable ennemi, à savoir l’état d’esprit qui existe dans ces familles issues de l’immigration africaine ou asiatique qui, elles, marient réellement de force leurs enfants aux cousins du bled ou de la cité, obligeant d’ailleurs la loi française à faire évoluer les termes de la majorité sexuelle en 2006. Cette réalité particulièrement cruelle fait d’ailleurs l’objet de nombreux rapports précis et documentés, parmi lesquels on peut citer « Le contrat et l’intégration », 2003 ; le rapport Obin, 2004 ; « Le praticien face aux mutilations sexuelles féminines » édité par le ministère de la Santé, 2010 ; la lettre de la CNCDH du 9 juillet 2013 ; etc.

Tout le monde est d’accord pour condamner le mariage forcé, encore faut-il en parler avec le courage de la vérité pour affronter le bon adversaire. Lisa Azuelos, viens te battre si tu es une femme !

Fahrenheit 2014

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manif pour tous abcd egalite

 manif pour tous abcd egalite

Les lecteurs de la bonne presse savent déjà que les Français, ou une moitié d’entre eux – la mauvaise –, sont frileux, méfiants, tentés par le racisme, l’homophobie, l’islamophobie et le Front national. Mais là, on touche le fond. Dans la dernière étude IPSOS sur les « fractures françaises », 78 % des personnes interrogées déclarent s’inspirer de plus en plus, dans leur vie, des « valeurs du passé » et 70 % pensent qu’« en France, c’était mieux avant ». Le passé ? C’est grave, vous dis-je. Les journalistes ne se sont pas donné la peine d’expliquer en quoi cet attachement massif aux « valeurs du passé » était une mauvaise nouvelle. À leurs yeux, cette « puissante nostalgie », selon l’expression navrée de la patronne du Monde, Natalie Nougayrède, ne peut être que le symptôme d’une grave pathologie, seuls le chômage ou la pauvreté excusant, à la rigueur, ceux qui en sont frappés. On comprend que Le Monde – promptement imité, relayé et copié par une bonne partie de la profession – ait cru bon de sonner le tocsin. Le 2 février, il annonçait en « une » le « réveil de la France réactionnaire », commentant curieusement une manifestation qui n’avait pas encore eu lieu (celle du 3) – ce qui permettait au passage de confondre dans le même opprobre les sinistres enragés du « Jour de colère » de la semaine précédente et les familles qui s’apprêtaient à envahir la capitale. Sur ce coup-là, les journalistes n’ont pas eu besoin d’aller sur le sacro-saint terrain pour se faire une opinion. Ils savaient d’avance.

Quelques jours plus tard, Nougayrède enfonce le clou, écrivant, dans un éditorial retentissant[1.  « Surmonter les peurs, sortir du déni », Natalie Nougayrède, Le Monde, 8 février 2014.] : « Les marches contre le mariage pour tous sont le dernier avatar d’une crispation nostalgique et, au sens strict du terme, réactionnaire. » « Dernier avatar » : elle est optimiste, la consœur ! Par la suite, elle expliquera, dans la chronique du médiateur, que « l’adjectif “réactionnaire” vise à englober les aspects variés d’une mobilisation hétéroclite mais ne taxe pas chaque manifestant, pris individuellement, de réactionnaire au sens d’extrémiste ». Un réac, ça va, c’est quand il y en a beaucoup que ça pose des problèmes. Mais le plus intéressant, c’est la définition que la directrice du Monde donne du terme infamant : « La “réaction” s’entend ici au sens de protestation contre une avancée, une réforme. C’est le refus de certaines évolutions, assorti d’une demande de retour à l’état antérieur. »

Le réac, donc, se reconnaît à ce qu’il proteste contre une « avancée ». En clair, c’est un ennemi du Progrès qui voudrait, de surcroît, priver les autres des bonnes choses qu’il n’aime pas. Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est le Progrès. Oui mais, pour s’entendre, il faudrait discuter, et ça, il n’en est pas question. On ne parle pas avec les ploucs. Décider ce qui est bon pour le peuple, y compris ce qu’il doit penser, c’est l’affaire de l’avant-garde. Cette avant- garde a sa jeune garde, ses people, ses maîtres à penser et ses restaurants préférés. Certains de ses membres notoires officient dans les sphères gouvernementales, notamment Najat Vallaud-Belkacem et Vincent Peillon, ce qui leur vaut la haine farouche – et d’ailleurs détestable – d’une partie de cette « France réac » qu’eux-mêmes adorent détester. Mais avec tout le respect que l’on doit à nos ministres, ils sont surtout là pour porter la bonne parole et faire le show. Le vrai pouvoir, celui de définir et de garder l’orthodoxie, appartient aux sentinelles médiatiques et à leurs cohortes de disciples zélés, qui n’imaginent même pas que l’on puisse être « normal » et opposé à la PMA. La plupart n’ont d’ailleurs aucune idée de la peur qu’ils inspirent, en particulier au personnel politique, terme particulièrement adapté ici. Passer pour macho, homophobe ou, pis encore, ringard, peut détruire une carrière. L’obsession de certains élus pour les âneries que peuvent écrire sur eux des journaux que pas un de leurs électeurs ne lit est pitoyable. Elle révèle surtout que le rapport de force idéologique ne se joue pas à « un homme une voix ». La voix d’un journaliste influent vaut, semble-t-il, celles de millions de Français. Certains, visiblement, tiennent leurs concitoyens en si piètre considération qu’ils sont convaincus d’avoir raison précisément parce qu’ils sont minoritaires. Quant à la directrice du Monde, elle est effrayée d’apprendre que 78 % des Français se déclarent attachés aux « valeurs du passé », mais elle ne paraît pas envisager que cet attachement puisse être légitime, ni que son propre point de vue puisse être critiquable. Comme dans les histoires de fous, ce sont les autres qui roulent à contresens.

Inutile de chercher à fuir. Le « Parti de demain[2. On doit cette heureuse formule à Jean-Claude Michéa.]» triomphe. De gré ou de force, vous entrerez dans l’avenir radieux, tel est le message qu’il martèle à coups de lois punitives, de stages citoyens et de brimades langagières destinées à nous faire perdre nos mauvaises habitudes. Ces pittoresques inventions, diffusées à jet continu sous forme de rapports et autres dispositifs innovants, ne laissent pas d’être haute- ment comiques. L’ennui, c’est que leurs promoteurs, eux, les prennent très au sérieux et que, si la pensée et le langage devaient, pour de bon, se conformer à ces paradigmes sortis de nulle part, on ne rirait pas très longtemps.

Il est probable que le camp du prétendu Progrès ignore tout de l’Histoire qu’il fait. Il n’en existe pas moins un fil conducteur qui donne sa cohérence à des discours, projets et théorisations disparates qui affectent de nombreux aspects de la vie des collectivités humaines. Beaucoup de gens sentent confusément qu’on les invite à en finir avec le passé, individuel autant que collectif. D’où l’angoisse, et même la colère, qui montent des tréfonds de la société. Allons donc, vous charriez, me dira-t-on. Ce ne sont pas des politiques impuissants à agir sur le réel, ni même des procureurs médiatiques dont les sermons n’impressionnent plus que les précédents qui vont réussir, avec leurs petits bras, à détruire les anciens cadres de l’existence. Est-ce bien sûr ? De fait, ceux qui s’activent aujourd’hui pour faire advenir un monde nouveau, libéré de toute hiérarchie et de tout conflit, sont les agents de mutations à la fois souterraines et profondes, générées par la tectonique des plaques idéologiques. Cette révolution culturelle tient à la montée de l’individualisme et l’extension des droits afférente, et aussi avec ce qu’on pourrait appeler l’« horizontalisation » du monde. Il n’en demeure pas moins que, pour la première fois depuis l’écroulement des totalitarismes européens, les jeunes générations sont explicitement invitées à renier celles qui les ont précédées, tandis que les anciennes sont priées de renoncer à transmettre ce dont elles ont hérité. Or, comme le notent Marcel Gauchet, Marie-Claude Blain et Dominique Ottavi : « Il y a transmission dans les sociétés humaines parce qu’elles sont historiques et que le transfert des acquis, d’une génération à l’autre, est, pour toute société, la condition de sa survie dans le temps[3. Transmettre, apprendre, Stock, 2014.]. »

C’est dans le domaine de l’éducation que cette rupture dans la transmission a déjà produit les effets les plus manifestes. Dès lors que l’autorité, inégalitaire par nature, est tenue en suspicion et que, conformément au slogan le plus crétin qu’ait inventé l’Éducation nationale – pourtant prodigue en la matière –, l’élève doit être placé « au centre du système », il ne s’agit plus de l’aider à trouver sa place dans un monde plus vieux que lui, mais de faire comme si le monde était né avec lui. Ainsi nos trois spécialistes de l’éducation écrivent-ils : « Ce qui frappe l’observateur contemporain, c’est un retrait significatif des adultes, parents ou enseignants, de l’acte de transmission, au profit de la liberté de choix et de l’expérimentation par soi-même. Toute appartenance ou affiliation est vue comme un obstacle à la liberté et à la créativité, perçue comme un déterminisme inacceptable ou comme l’imposition d’un réseau d’obligations ou de dettes à l’égard de crimes que les nouveaux n’ont pas commis. » En somme, l’enfant ne procède plus que de lui-même. On objectera, avec Michel Serres et Michel Field (voir pages 76-77), qu’aujourd’hui, ce sont les enfants qui apprennent à leurs parents à se mouvoir dans le monde numérique. Outre que cela revient à confondre transmission et transfert de compétences (ou de technologie), cela ne nous dit pas comment on fera vivre, à l’avenir, les auteurs du passé – qui, il est vrai, étaient odieusement sexistes.

On ne s’attardera pas sur les conséquences à long terme des changements qui s’annoncent dans la filiation, changements encore menés sous l’étendard du droit de tous à tout. Précisons que ce n’est pas l’élevage des enfants, mais leur fabrication, qui est ici en cause. L’homoparentalité fait partie depuis longtemps des possibilités concrètes de la vie ; l’homo-filiation, qui s’invente simultané- ment dans les Parlements et dans les labos, remet en cause ce qui était peut-être le dernier universel puisque, jusqu’à maintenant, tout humain se savait né d’un homme et d’une femme. Les militants de la « reproduction sans sexe » destinée à suppléer les manques du « sexe sans reproduction » tiennent un discours parfaitement contradictoire puisqu’ils célèbrent cette révolution des mœurs et de la famille tout en engueulant leurs opposants sur le mode : « Qu’est-ce que ça peut vous faire, vous n’êtes pas concernés ! » En somme, le salaire de mes concitoyens me regarde, mais pas les structures élémentaires de la parenté ? Autant renoncer à vivre en société. Il ne s’agit pas d’annoncer des catastrophes dont nous ne savons rien. Mais qu’on cesse de nous raconter des bobards. Quand il y aura dans les cours de récréation des enfants que l’on dira nés de deux pères, de deux mères et d’autres issus d’un père et d’une mère, on aura changé de monde. On a le droit de se réjouir de ce changement. Est-il si condamnable ou risible de le redouter ? De toute façon, il est inéluctable, répondent ses partisans. Force est d’admettre qu’ils ont raison : tôt ou tard, les possibilités ouvertes par la science et déjà validées par les lois de certains pays se déploieront sur toute la planète.

On évoquera, pour conclure ce rapide tour d’horizon du futur, la refondation de la politique d’intégration annoncée par Jean-Marc Ayrault. Dans ce domaine aussi, nous sommes invités à nous délester du fardeau du passé, exclusivement relu à l’aune du crime esclavagiste et colonial. Il n’est plus question de tout faire pour que les derniers arrivés bénéficient pleinement de notre héritage commun, mais de répudier cet héritage pour ne pas froisser ceux que nous accueillons.

Tout cela, dira-t-on, ce ne sont que des mots et des idées plus ou moins fumeuses. Justement, les mots et les idées changent le monde, c’est même pour ça qu’on les a inventés. On n’affirmera pas avec certitude que ce changement-là aura lieu pour le pire, mais l’on comprend que beaucoup de gens ne soient guère enthousiastes à l’idée de voir disparaître tout ce qui conférait à leur existence une forme de continuité.

Il est certain, en tout cas, que le Parti de demain a réussi à coaliser, mobiliser, puis radicaliser un improbable Parti d’hier. Et pour l’heure, tout notre problème est là. En effet, le souci de l’héritage est une chose, l’illusion du retour au passé en est une autre. La nostalgie n’est pas une politique. Nous n’avons pas plus à choisir entre Racine et Internet qu’entre la défunte famille patriarcale d’autrefois et la famille à la carte d’aujourd’hui ou de demain. Ni Najat Vallaud-Belkacem, ni Farida Belghoul ! (Et épargnez-moi les froncements de nez : qu’un débat qui agite la France entière soit incarné, en ses deux pôles, par deux femmes issues de l’immigration récente devrait plutôt être porté au crédit de l’intégration à l’ancienne.)

Tout au long de l’histoire humaine, nous avons été à la fois des héritiers et des pionniers. On aimerait autant que ça continue. Nos aïeux réclamaient du pain et des roses. Nous, nous voulons Racine en Pléiade et Daft Punk sur YouTube.

Cet article en accès libre ouvre le dossier « Un monde sans passé » du numéro de mars de Causeur. Pour l’acheter ou vous abonner, cliquez ici

     

*Photo : quinn.anya.

En attendant les Zombs

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zine 1 spitz withehead

zine 1 spitz withehead

Quand la littérature blanche s’empare de la littérature de genre (forcément mauvais, le genre) comme la SF, le fantastique ou le polar, qui légitime qui ? Prenons par exemple ce chef d’œuvre de Colson Withehead, Zone 1, qui vient de paraître dans la collection « Du monde entier »  écurie de prestige de Gallimard pour la littérature étrangère. Si je dis de Zone 1 que c’est un roman postapocalyptique dont le sujet est la fin du monde pour cause d’épidémie zombie, je sens tout de suite qu’une partie de nos aimables lecteurs n’ira pas plus loin parce que les mômeries gore, ce n’est pas leur tasse de thé. À l’inverse, je risque de faire de la publicité mensongère pour tous ceux qui se sont régalés aux romans de Stephen King ou encore à l’étonnant World War Z de Max Brooks.

Et pourtant, pourtant, il serait bien possible que ces deux publics trouvent leur compte dans Zone 1, et même un peu plus que ça. Zone 1 raconte sur trois jours l’histoire de Mark Spitz dans la presqu’île de Manhattan récemment reprise aux zombies. Le pouvoir en place est incroyablement fragile, il pleut sans cesse des cendres dues aux incinérateurs mobiles qui brûlent les cadavres au fur et à mesure que l’on nettoie les rues.  Mark Spitz est un jeune homme moyen en tout et qui assume parfaitement sa banalité. Mark Spitz, c’est un surnom ironique qu’on lui a donné, car il ne sait pas nager[1. Pour les jeunes générations, Mark Spitz est un nageur américain qui a raflé sept médailles aux JO de Munich.]. Et Mark a de bonnes raisons de croire, c’est une des nombreuses et brillantes intuitions de Colson Withehead, que c’est justement parce qu’il est moyen qu’il a survécu.

Un monde postapocalyptique en fait, est un monde médiocre. Le tragique a déjà eu lieu. Là, il s’agit juste de survivre dans des conditions doucement sordides qui ne conviennent ni à ceux qui ne peuvent oublier le monde d’avant pour des raisons sentimentales ni à ceux qui se voient comme des sauveurs de l’humanité survivante et se prennent pour de nouveaux élus. Les premiers finissent dans la dépression, les seconds dans une folie des grandeurs qui les pousse à des imprudences héroïques, absurdes ou criminelles.

Mark Spitz, lui, a compris que le monde de la Zone 1 n’est jamais qu’une image déformée de celui qui existait avant.  On est obligé de vivre dans des endroits qui ne sont pas forcément ceux qu’on aurait choisis et de faire des choses répétitives dans le travail. On fait un bout de chemin avec des gens moyennement attachants qui disparaîtront de notre existence sans qu’ils nous manquent forcément, on échafaude de faux projets, on ne lit plus, on pense à peine, on se ment à soi-même, on se préoccupe juste de la tambouille pour le soir même. À peine est-ce plus compliqué parce que les rayons des supermarchés en ruine sont presque vides et que vous pouvez vous faire vous-même dévorer si vous n’y prenez pas garde. Bref, la catastrophe n’a fait que souligner des lignes de forces qui existaient avant et ce n’est pas parce que la banalité est devenue effroyable et mortifère qu’elle n’est pas toujours la banalité.

Mark Spitz fait partie d’un groupe de volontaires chargés d’achever ceux qu’on appelle « les traînards ». Ils représentent une infime partie des « zombs », eux vraiment agressifs, qui ont été déjà éliminés par l’armée régulière. Les traînards, avant que Mark et ses compagnons ne les achèvent d’une balle dans la tête, sont des zombies amorphes qui une fois touchés par l’épidémie sont restés dans une posture emblématique de leur vie d’avant. C’est une femme au foyer dans une laverie automatique qui contemple de ses yeux morts le tambour vide d’une machine à laver, c’est un DRH pourrissant lentement derrière l’écran d’ordinateur explosé d’un bureau éclaboussé de sang, c’est un enfant avec des doigts en moins qui joue immobile dans une maison suburbaine dévastée.

Pendant ces trois jours, Mark a le temps de se souvenir. Il repasse les événements qui l’ont amené là. Selon le degré d’intimité avec ses compagnons d’infortune, il leur sert trois versions différentes, l’Esquisse, l’Anecdote ou la Nécrologie. Comme il n’est pas dupe, il sait que les autres font la même chose. La fin du monde et son cortège d’atrocités, autre intuition de Colson Withehead, n’existe que par le récit qu’on en fait. Ou plus exactement elle ne peut être que racontée, et de manière bien imparfaite, par des subjectivités détruites, tous les survivants étant atteints de troubles psychiques ou physiques divers regroupés par les médecins de Buffalo, capitale provisoire d’une improbable reconstruction, sous le nom de SPAC (Syndrome Post-Apocalyptique Chronique).

Pas ou peu de jugements de valeurs chez Colson Withehead et aucune intention de faire apparaître la catastrophe zombie comme une parabole ou une métaphore d’un monde qui l’aurait bien cherché. Il cherche plutôt à nous faire assister, dans Zone 1, à un effondrement collectif de manière saisissante, très réaliste mais aussi et surtout à analyser la manière dont l’homme s’en accommode en inventant un vocabulaire nouveau pour nommer l’innommable, en rusant avec son propre désespoir, en cherchant encore toujours à raconter car raconter, pour Colson Withehead, est bien le propre de l’homme. Un homme qui assure ainsi son éminente, dérisoire et paradoxale dignité avant de sombrer dans « l’océan des morts »

 

Zone 1, Colson Withehead, Gallimard.

Malbouffe non, bon bœuf oui !

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viande boeuf vegetariens

viande boeuf vegetariens

On glose beaucoup, ces temps-ci, sur les bonnes et les mauvaises raisons de manger de la viande. Carnivores contre herbivores, défenseurs de la plurisensorialité alimentaire contre protecteurs du règne animal. Tranchons dans le vif : les apports protéiniques de certaines plantes autorisent l’homme à se passer de viande sans risque de souffrir d’anémie ou de voir son métabolisme entrer en osmose avec le rhododendron du voisin. Est-ce pour autant une obligation ? Non. Au contraire, car si d’excellentes théories veulent nous persuader de l’inverse, réduire son alimentation au règne végétal poserait sans aucun doute un problème d’équilibre environnemental à la planète du fait de l’explosion des cultures intensives. Quant à l’option brochette de hannetons ou fricassée de larves… Sans façon ! Vivant de la cueillette et de la chasse, homo sapiens fut, dès le début de son hominisation, porté sur la viande, les œufs et le lait.

Ayant étudié les dentitions de nos ancêtres, le sol de leurs foyers et les restes de leurs repas, les paléo-nutritionnistes ont formellement démontré que l’être humain est physiologiquement omnivore.[access capability= »lire_inedits »] Il est donc stupide de nier ses racines biologiques. Qu’à cela ne tienne, le végétarisme est une religion honorant ceux qui la professent. Religion d’autant plus active qu’elle est encouragée par des omnivores carnassiers prédateurs et pollueurs. Le monde occidental mange en effet trop de viande, et surtout trop de mauvaise viande. Outre la maltraitance animale induite, la surconsommation de mauvaise viande abîme la planète et la santé. Aussi est-il urgent de réduire la part du bifteck dans notre alimentation en privilégiant un équilibre répondant à nos réels besoins nutritionnels. Au lieu de nous gaver de viandes issues d’élevage intensif nourri aux céréales OGM, tel que l’on le pratique aux États-Unis, ou de bidoches industrielles aux origines douteuses, telles que nous en proposent les fabricants de plats cuisinés, tenons-nous en à de la bonne vache qui mange de l’herbe dans un environnement respecté.

La France était un paradis bocageux avant que les satrapes de l’agroalimentaire alliés aux voyous de la grande distribution transforment nos campagnes en usines avec la bénédiction de la puissante FNSEA, le syndicat majoritaire qui cogère l’agriculture avec les technocrates de l’État depuis cinquante ans. Manger de la bonne viande de chez nous élevée à l’herbe sur des pâturages naturels est la garantie du bien-être général. Hélas, ce doux rêve s’évanouit. Faite de bon sens, la tradition bovine française s’appuyait sur des races mixtes, celles qui produisent du bon lait et de merveilleux fromages avant de donner de délicieuses entre- côtes. Or il fut décidé un jour de scinder en deux filières notre patrimoine bovin, d’un côté les races à viande, muées en machines à masse carnée, d’un autre les races laitières, programmées pour pisser cet « or blanc » avec lequel s’enrichit le lobby laitier sur le dos des petits producteurs.

Résultat, la malbouffe triomphe, nos paysans crèvent et nos champs se couvrent de grandes surfaces. Pourtant, les choses bougent, le péquenot libre se rebiffe, le citoyen consommateur reprend en main son destin alimentaire et le ministre de l’Agriculture défend bec et ongles son projet d’« agro-écologie » qui veut concilier le rentable et le durable pour manger propre et juste. Renvoyons dos à dos le végétarisme idéologique et les financiers de la barbaque globalisée. Manger est un acte politique qui engage l’avenir. Il convient donc de rester omnivore et patriote en exigeant de son boucher de la viande française nourrie à l’herbe française par des éleveurs français. On peut aussi prendre la Bastille dans l’assiette.[/access]

*Image : Soleil.