Le 8 février dernier, j’allais découvrir le nouveau line up de Deluxe, vétérans du pub-rock normand, au Ti-Cap, un rade à République. Tout allait très bien et le deuxième set se terminait comme d’habitude à coup de reprises, «Gloria», tout ça… Mon oreille est alors attirée par une intro de guitare bien tendue. «Teenage Head» des Flamin Groovies ? Euh non, c’est pas ça. C’est… ? Bon sang bien sûr : «Too Much Class For The Neighbourhood» des Dogs !

Les Dogs… En troisième, nous étions trois copains à écouter du rock. Nous vivions à Caen, encore un désert musical pour quelques mois et avions donc l’oreille qui tirait vers la Haute Normandie. D’autant que l’un des copains en question était le cousin de Mino Quertier, le batteur havrais de Little Bob Story et l’autre celui du rouennais Dominique Laboubée, guitariste-chanteur des Dogs. Je ne dis pas sa fierté à nous rapporter des exemplaires de leur premier 45 tours, publié en ce début d’année 1978 par un disquaire local.

«No Way / 19 / Charlie Was A Good Boy» était la transcription à la Rickenbacker d’une décharge électrique. Un truc au son aigrelet et au rythme infernal qui vous donnait l’impression que ces jeunes gens s’étaient électrocutés en l’enregistrant. Si l’on ajoute à çà une pochette en noir et blanc avec des branleurs posant genre négligé-chic (avec cravates et cheveux visiblement fraichement coupés) c’était tout simplement parfait.

Les Dogs étaient, dès 1974, un des tous premiers rock bands vraiment dangereux, à tourner. En juillet, un certain «Trashy Phil» publie un long courrier à leur gloire dans les colonnes de Rock & Folk. Ce sera le premier article d’une longue série pour l’inénarable Philippe Manoeuvre, très loin encore de parader en wayfarer dans le jury de «La Nouvelle Star».

En 1980, je retrouve les Dogs en concert à la MJC d’Hérouville Saint Clair. C’est la tournée suivant la sortie de leur deuxième album, Walking Shadows, une oeuvre sombre influencée par les Stooges. Mais, il faut le reconnaître, les Dogs en concert, c’est un peu ennuyeux : beaucoup de bruit et peu de mouvement, à part Dominique qui se passe négligemment la main dans les cheveux entre deux accords. Ils se font voler la vedette par les Lords, leur support band. Pas rancunier, Hugues, le bassiste, porte le chanteur des Lords, pas peu fier, sur ses épaules.

En 1982, ils recrutent un deuxième guitariste, le sémillant Antoine (futur Wampas et Tony Truant), un gamin qui saute partout et fait le show. Ils signent aussi chez Epic et disposent de budgets leur permettant de travailler avec des moyens sérieux, employant en particulier Tony Platt (ingénieur du son de Marley, AC/DC…) puis Vic Maile (producteur de Motörhead, Doctor Feelgood). En résultent deux chefs d’oeuvres : Too Much Class For the Neighbourhood et Legendary Lovers.

Il y aussi deux singles en français, Secrets et Mon Coeur Bat Encore, qui sonnent comme des regrets car les textes sont impeccables, alors que les Dogs se sont toujours refusés à explorer cette voie… Et puis c’est la fin de contrat, la collaboration avec Marc Zermati, les tournées à l’étranger, les remaniements dans le personnel… Un look et un son beaucoup plus (trop) stérotypés néo-sixties. Je décroche.

En 2002, Dominique Laboubée décède brutalement lors d’une tournée aux Etats Unis. Allait-il devenir «The Most Forgotten French Boy» comme dans sa chanson ?

Eh bien non. Il est repris (y compris par les improbables Sid et les Vicieux) et une place de Rouen porte son nom depuis 2006. Et puis il y a le bouquin : Too Much Class. Ecrit par sa soeur, Catherine, par ailleurs historienne et spécialiste des biographies. Effectivement c’est une somme : 320 pages de récit de l’épopée des Dogs, entrelardé d’articles de presse et d’une très riche iconographie, principalement en noir et blanc comme il se doit.

Il ne s’agit certes pas d’une oeuvre littéraire ni d’un travail de critique, mais d’un déroulé systématique et chronologique de l’histoire du groupe. Ce qui n’empêche pas une sensibilité certaine, en particulier dans les chapitres du début, situant le contexte familial. Peu de sensibilité sociale chez les Dogs : tout était dans le style. Son punk, mélodies subtiles et chant distancié. L’excellent Philippe Garnier qui n’est jamais indulgent mais sait aussi reconnaître le talent notait «une reprise fracassante et élégante de «Midnight to six man» – bien la première fois qu’on joue un morceau des Pretty Things tout en restant élégant».

Car l’élégance restera finalement la touche des Dogs. Elégance des mélodies, élégance des postures et élégance de vêtements qui savaient être référencés tout en évitant les clichés «sixties» trop évidents. Les Dogs firent même les mannequins pour Serge Krüger, qui finança en retour une tournée au Japon.

Le bien nommé ouvrage de Catherine Laboubée s’adresse, par son volume et sa précision, à un public qui a eu l’occasion de voir et d’entendre les Dogs. Il ne sera pas déçu, trouvant ici une rétrospective tout à fait exhaustive de la carrière du groupe. Aux kids, on conseillera de chercher «Algomania» sur Youtube (extrait du film «la Brune et Moi»). Ça les changera de Tryo ou de la Chanson du Dimanche. Et, qui sait…