Notre premier mouvement, c’est de hausser les épaules et de laisser courir. Et souvent, d’éclater de rire tant les imprécations haineuses de quelque agité du clavier qui voit en Causeur un nid de nazis – ou peut-être « seulement » de collabos – sont délirantes. Pourquoi perdre une énergie et un temps également précieux à répondre à d’improbables plumitifs qui croient se faire un nom au soleil en proférant des calomnies où la sottise le dispute à la malveillance satisfaite ? On finit par céder à la tentation de voir, dans ces hommages de la vertu au vice, la preuve éclatante de notre utilité. De plus, dans l’aimable climat de soupçon et de délation qui règne dans la corpo- ration des journalistes, pas un jour ne se passe sans qu’un imbécile à carte de presse réclame la tête d’un confrère qui a l’impudence de ne pas penser comme il faut, c’est-à-dire comme lui. Que Frédéric Taddeï soit toujours et, espère-t-on, durablement aux commandes de « Ce soir (ou jamais) ! », que Zemmour, Rioufol et quelques autres, dont votre servante, aient le droit à la parole (tout comme leurs innombrables contradicteurs) donne des boutons à ces moutons-flingueurs[1. Que Marc Cohen soit béni pour cette heureuse trouvaille.], on ne va pas pleurer – nous aussi, nous avons nos petits plaisirs. Personne ne leur a jamais dit, à ces pauvrets, que l’on pouvait être en désaccord avec quelqu’un sans souhaiter qu’il soit réduit au silence. C’est que le désaccord suppose un langage commun, celui de la raison – argument contre argument. Oui, mais pour argumenter, il faudrait lire, ou écouter, quand il est si gratifiant de dénoncer ou d’insulter. Et le point commun à tous les dresseurs de listes noires, c’est qu’ils se gardent bien de lire ceux qu’ils condamnent, de crainte, sans doute, d’être contaminés, ou encore de voir leurs rassurants préjugés influencés par leur jugement. Alors, on les laisse dire que Causeur est une « revue d’extrême droite », un « journal de fachos » ou une secte de mangeurs d’enfants. De toute façon, ils ne le liront pas et ils en sont fiers.  Mais voilà, au Moyen Âge numérique, une calomnie répétée mille fois finit par devenir une vérité. Tous ceux qui ne nous connaissent pas peuvent, de bonne foi, se laisser abuser, comme cette marchande de journaux qui s’est étranglée quand une habituée lui a demandé Causeur.

Et puis, quand le patron du Nouvel Obs consacre son grand édito à aligner trois confrères[2. En l’occurrence, Ivan Rioufol, Éric Zemmour et moi-même. « Je suis épouvanté », Laurent Joffrin, Le Nouvel Observateur, 20 février 2014.], gracieusement placés par ses soins sous le patronage d’Adrien Marquet et Marcel Déat, socialistes passés à la Collaboration, on se dit que tous les coups ne devraient pas être permis. Il faut noter que, cette semaine-là, la « une » de l’Observateur – sur les djihadistes français – était à peu près identique à celle du Figaro Magazine, présumé organe de la « droite dure ». On comprend que l’hebdo de la gauche à grande conscience ait besoin de s’inventer des fascistes pour faire oublier cette coupable convergence.  Dérisoires bisbilles de journalistes, s’énervent certains. Mais aussi mensonges attentatoires à notre honneur – en l’occurrence, en interviewant Dieudonné, nous l’aurions promu comme « penseur » : c’est bien connu, à Causeur, on adore les antisémites. Et puis, il y a nos amis-de-gauche, qui nous lisent et savent ce qu’il en est, mais s’inquiètent de ce qu’ils entendent dans les dîners en ville. Peut-être même qu’à la longue, il leur arrive de douter, qui sait. En tout cas, d’après eux, si d’honnêtes gens peuvent se faire avoir par ces accusations grotesques, c’est aussi parce qu’on ne sait pas où nous classer, que notre identité est floue, notre image brouillée – brouillonne ? –, sans parler de nos « unes » décrétées intempestives. Bref, notre ligne n’est pas claire.  Nos ennemis nous offrent l’occasion de la clarifier. Saisissons-la – ils pourront toujours nous intenter un procès en narcissisme. L’ennui, c’est qu’il est presque impossible de répondre à des assertions qui se réfèrent rarement à un texte ou à un propos particulier, sinon de manière malhonnête, manipulatoire et malveillante. Lorsque nous avons interviewé Marine Le Pen (l’un de nos crimes les plus anciens), les perroquets se sont déchaînés sur le mode « Je vous l’avais bien dit ! », sans pouvoir citer une seule phrase susceptible d’étayer notre inculpation de complaisance. Depuis, elle est abondamment interrogée par la bonne presse et invitée jusque sur le plateau du « Grand Journal » – ce qui paraît parfaite- ment légitime, s’agissant de la dirigeante d’un parti légal recueillant les suffrages de 20 % des électeurs. Dans Causeur, ce serait, au mieux, de la provoc’ à fins mercantiles ?  Admettons-le, dans un monde où l’on s’honore de ne pas parler à ses contradicteurs, notre pluralisme revendiqué peut faire désordre. Causeur est un journal d’opinions, au pluriel. Et, de ce fait, un aimable foutoir où des monarchistes devisent avec des communistes, et des athées avec des cathos. Des Européens fervents s’y empaillent avec des souverainistes farouches, des libéraux exaltés y ferraillent contre des étatistes déchaînés. On peut y être d’humeur combattante ou désabusée, cynique ou joyeuse.

Bizarrement, les amoureux de la diversité ne prisent guère ce mélange des genres, qui doit compliquer l’établissement des listes noires. Ils adorent l’impertinence à condition que pas une tête ne dépasse. Notre goût pour les rencontres improbables ne signifie certainement pas que toutes les opinions se vaillent à nos yeux, ni qu’elles y aient toutes droit de cité – nous avons nos limites, pas seulement celles de la loi. Mais si ça va mieux en le disant, disons-le : Causeur n’est pas un journal d’extrême droite. Croit-on vraiment que Marcel Gauchet, Pierre Manent, Pascal Bruckner, mais encore Pascal Blanchard, Ruwen Ogien, Jérôme Guedj ou Najat Vallaud- Belkacem se seraient commis dans un journal d’extrême droite ? Ceux qui tiennent leurs fiches à jour observeront qu’un des auteurs-maison, en l’occurrence Cyril Bennasar, a expliqué dans nos colonnes pourquoi il s’était décidé à voter FN. Ses raisons, qui n’étaient nullement scandaleuses, auraient pu instruire des observateurs désireux de comprendre l’inexorable montée du FN. Je pense pour ma part qu’il se trompe ; devrais-je le bannir pour cela ? Devrais-je congédier Renaud Camus et d’autres amis, au motif qu’ils me font parfois hoqueter ? Si l’on interdit l’expression de toute idée susceptible de nous faire sursauter, donc de nous inviter à la controverse, on finira par s’ennuyer à périr. N’ayez crainte, nous continuerons à vous faire sursauter. Non que ce soit notre objectif : il se trouve que les idées convenues sont rarement stimulantes.  Si nous ne sommes pas d’extrême droite, peut-être sommes-nous une « revue de droite », comme l’affirme l’Obs, sans doute par excès d’amabilité ? Même pas. Il y a parmi nous des gens de droite et de gauche et peut-être même y a-t-il de la droite et de la gauche en chacun de nous. Vous voyez bien, chef, que c’est pas clair ! Concédons, si on y tient, une sensibilité commune que les surgés de l’époque désignent comme « réac », si cela veut dire que nous ne tenons pas tout changement pour un progrès et que nous sommes collectivement attachés à des choses aussi désuètes que la tenue de la langue (non, ça ne veut pas dire que nous tenons notre langue).  Nos détracteurs ont de la chance : leur morale de pacotille leur fournit une vision agréablement simplifiée du monde.

Ce que nous avons en partage, à Causeur, c’est le souci de la complexité. Cela nous oblige à avancer sur une crête étroite pour « tenir les deux bouts de la chaîne », comme on disait autrefois. Autrement dit, nous sommes condamnés à lutter en permanence sur deux fronts. Au pays de Voltaire et de Balzac, il devrait être possible de penser en même temps que la diabolisation de Marine Le Pen est stupide et inopérante, et que ses idées, ou certaines d’entre elles, doivent être combattues ; que Dieudonné est antisémite et que l’interdiction de son spectacle n’était peut-être pas une solution ; qu’il est légitime d’être favorable au « mariage pour tous » et tout aussi légitime de s’y opposer ; que les musulmans français sont aussi français que vous et moi et que certaines expressions de l’islam posent problème à la République ; que le politiquement correct nous étouffe et que le politiquement incorrect nous égare ; que l’euro est un échec et que son explosion incontrôlée serait un désastre. Un peu de dialectique ne nuit pas. Alors oui, il est possible que notre ligne ne soit pas claire, et même qu’elle consiste à ne pas être claire. Pour être clairs, il faudrait que nous nous adonnions au confort de la pensée binaire, au petit jeu des bons et des méchants. Et ça, nous ne le ferons pas, même pour apaiser les frayeurs de Laurent Joffrin[3. Lequel m’a drôlement fait remarquer, dans un échange plus aigre que doux, que, contrairement à ce que son titre suggérait, il précisait dans l’article qu’il n’était pas encore épouvanté, juste inquiet.]. Nous continuerons à parier sur l’intelligence des lecteurs et garderons l’espoir de convaincre ceux qui ne le sont pas encore (lecteurs). Au fait, chef, on fait quoi avec tous ceux qui ne savent pas lire ?

Cet article en accès libre est extrait du numéro de mars de Causeur. Pour l’acheter ou vous abonner, cliquez ici

     

*Photo : gelle.dk

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