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Le grand verbe français

« Katte », de Jean-Marie Besset, au Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, une tragédie pour notre temps, jusqu'au 8 mars 2026


Le grand verbe français
Scène de Katte. La tragédie de l’amant du prince de Prusse, de Jean-Marie Besset, mise en scène Frédérique Lazarini, 2026. DR

Jean-Marie Besset est un auteur dramatique qui ne transige pas avec la langue, allant jusqu’à écrire sa nouvelle pièce, Katte, en alexandrins et en cinq actes. Soit la majesté qui sied au drame et à l’exaltation héroïque. Un hommage aux maîtres classiques salvateur dans le paysage théâtral d’aujourd’hui.


En France, le théâtre entretient des rapports parfois houleux avec le verbe et son incarnation, sa stylisation au service du drame. Depuis Antonin Artaud, la scène favorise le langage corporel plutôt que le verbe. Avec le théâtre de l’absurde, né dans les années 1950, la parole humaine s’est réduite à des lambeaux, des tics mécaniques, du vide et du silence. Heureusement, une certaine postmodernité, libérée des illusions de l’avant-gardisme dogmatique, réhabilite – dans le désordre – la peinture figurative, l’intrigue romanesque, la musique tonale, la poésie lyrique et même versifiée, ainsi qu’un théâtre verbal et narratif, confiant dans les potentialités du langage humain. Jean-Marie Besset et sa nouvelle pièce, Katte, La tragédie de l’amant du prince de Prusse, s’inscrivent dans ce renouveau esthétique.

Jean-Marie Besset. Photo : Hannah Assouline

Jean-Marie Besset est un auteur dramatique bien connu, traducteur et adaptateur d’auteurs anglo-saxons (Alan Bennett, Edward Albee, Tom Stoppard, Noël Coward, Dion Boucicault ou Michael Frayn, dont la grande pièce Copenhague lui a valu le Molière du meilleur adaptateur en 1999). On n’a pas oublié des pièces comme Villa Luco, Ce qui arrive et ce qu’on attend, Les Grecs, Le Banquet d’Auteuil, ou plus récemment Jean Moulin Évangile, Duc et Pioche (sur l’amitié de Madame de La Fayette et La Rochefoucauld). Sa plume prolifique s’est aussi essayée au cinéma avec des scénarios pour Alain Resnais ou André Téchiné. Sa pièce De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron, brillante fantasmagorie politique, a connu un large succès au théâtre Déjazet la saison dernière.

Après avoir vécu douze années à New York, qui l’ont rendu sensible au théâtre psychologique et réaliste anglo-saxon, Besset est connu pour avoir accordé une importance littéraire de grande tenue au thème de l’homosexualité masculine comme puissant enjeu d’intrigue dans des pièces comme Perthus, largement autobiographique. Il a aussi été directeur délégué du théâtre de l’Atelier à Paris et directeur du centre dramatique national de Montpellier, le théâtre des 13 Vents. C’est assez dire que sa vie d’artiste est au service de la langue française et de la scène, ce qui lui a valu le Grand Prix du théâtre de l’Académie française en 2005.

Besset fait vivre l’héritage de l’éloquence classique, de l’esprit français analytique et précis, de l’art de la conversation et de l’agôn scénique, le conflit des passions humaines. Pas seulement comme patrimoine, mais comme ferment de la création contemporaine. Sa quête de l’universel à travers le particulier ou de l’« actualité » des situations humaines fait de lui un moraliste classique et un représentant précieux de cet esprit français que Causeur célébrait il y a quelques mois. Besset aime à dire que Corneille (qui connaît cette année une réédition magistrale aux Belles Lettres) est notre Shakespeare par l’ampleur du projet artistique, la complexité de la matière humaine embrassée et l’élégance supérieure, la maîtrise indiscutable de la forme. Mais il se désole de découvrir que le lycéen d’aujourd’hui ignore ces merveilles.

Cette saison, Jean-Marie Besset revient donc avec Katte, une tragédie créée l’été 2024 à Limoux, en lecture publique, lors de la 25e édition du Festival NAVA[1]. Philippe Girard et Tom Mercier occupaient déjà les rôles-titres, la mise en scène étant assurée par Frédérique Lazarini.

Nous sommes au Royaume de Prusse en 1730. Au palais de Potsdam, le roi soldat Frédéric-Guillaume Ier surprend une complicité amoureuse et interdite entre son fils Frédéric, le prince héritier (le futur Frédéric II proche de Jean-Sébastien Bach et de Voltaire, le modèle du « despote éclairé » qui régnera quarante-six ans !), et l’officier Hans Hermann von Katte, lieutenant des gens d’armes de la garde du roi. L’Europe entière, cette Europe dont Marc Fumaroli, ami de l’auteur, disait qu’elle parlait français, tente d’intervenir dans cette crise intime entre un père et un fils qui menace l’ordre politique du continent.

Pour cette pièce, Jean-Marie Besset a fait des choix esthétiques radicaux : retrouver la majesté et la frappe impeccable du grand vers français, l’alexandrin, ainsi que la forme dramaturgique absolue des cinq actes, privilégiée par Corneille, Molière et Racine, reprise plus tard par Hugo et le drame romantique. La tragédie française comme lieu de déploiement d’une tension intense qui ne se dénoue jamais, mais s’accomplit dans l’exaltation héroïque et sublime du jeune Katte. Du grand opéra.

Est-ce à dire que cette expérience insolite de théâtre contemporain s’inscrirait dans une veine néoclassique ? Je ne crois pas, tant ce concept peut charrier de malentendus esthétiques, entre « palais à volonté », colonnades grecques et style ampoulé. Rien de tel dans Katte qui regarde aussi du côté du romantisme, de sa fougue, de sa fécondité imaginative puissante. S’il faut trouver à l’auteur un modèle prestigieux, on invoquera plutôt Edmond Rostand.

« Mon père est une brute et je suis son enfant

Il paraît un démon et je serais un ange ?

Comment réconcilier que je sortis de lui

Et le hais aujourd’hui ? » (On reconnaît la forme des stances !)

L’alexandrin est une machine de guerre, alliance définitive et décisive du fond et de la forme, objet de pensée qui sollicite l’oreille et le cœur. C’est un miracle d’équilibre et de résolution de tensions internes, un fruit précieux de l’histoire, un trésor du grand art français. Synthèse d’influences diverses, d’apports successifs. Comme un grand vin… et Besset est fils de vigneron : il connaît cet accord des arômes et d’une terre, d’un climat. Ce que tempérance et modération verbales peuvent suggérer d’intensité et de passion. Le fameux effet de sourdine racinien. Ce qui ne va pas non plus sans des effets d’esprit qui rappellent les joyaux étincelants dont se parait l’art de la conversation à la française :

La Reine

Certes de son amour il fit cent fois le vœu

Mais une seule nuit vit blanchir mes cheveux

Seckendorff

Heureusement la mode est à perruque blanche

La Reine

Vous avez tant d’esprit qu’il faut bien qu’il s’épanche.

Besset n’hésite d’ailleurs pas à « moderniser », comme d’autres avant lui, le grand vers français en prenant des distances avec le carcan de certaines règles phoniques trop codifiées (traitement de l’« e » atone, tolérance pour certains hiatus, abandon de la rime pour l’œil, décompte naturel de certaines syllabes…), faisant heureusement passer l’esprit avant la lettre. L’efficacité du plateau, comme l’accueil du parterre sont privilégiés par rapport à un usage muséifié et archéologique du vers.

Reste à comprendre ce choix, au xxie siècle, de formes héritées du passé. La genèse de Katte est à ce titre fort intéressante. Les choix formels n’ont pas été plaqués de l’extérieur sur une intrigue historique et intime. La forme et le fond ont fait l’objet d’une stimulation et d’un engendrement réciproques. Presque comme si le drame du jeune Frédéric et de Katte naissait du choix initial qu’imposent le genre tragique et son style élevé. Comme une transsubstantiation verbale où l’on ne distingue plus la matière du sujet. Privilège de l’incarnation ! Et quel art se montre-t-il plus incarné que le spectacle vivant, lui qui met en lumière les conflits secrets de l’âme humaine et l’éternel agôn du théâtre du monde, de la comédie humaine ?

Mirabeau disait : « La Prusse n’est pas un État qui possède une armée, c’est une armée ayant conquis une nation. » Dans son programme, le théâtre de l’Épée de Bois rappelle que « les choses ne pouvaient que mal aller entre un père qui ne s’intéressait qu’à la guerre et à la chasse, et un fils qui ne voulait que jouer de la flûte et lire des poètes français. Un jour où Frédéric a été battu et humilié publiquement par son père, il décide de s’enfuir vers la France, avec la complicité de Katte. Or le Roi fait rattraper les fugitifs, et, malgré les supplications de la Reine, de toutes les cours d’Europe, il fait décapiter Katte sous les yeux horrifiés de Frédéric. »

Face à un tel argument qui recèle toutes les dimensions d’une tragédie classique (l’hubris d’un personnage, les passions irrationnelles, le conflit entre la vie publique et l’inquiétude intime, l’élévation sociale des personnages, le rôle primordial des confidents), on comprend que le recours à des formes classiques ait à la fois stimulé l’imaginaire de l’auteur et contribué à faire respirer les héros à une hauteur raréfiée du langage et du cœur.

Cette formule, gageons-le, saura « plaire et instruire » les spectateurs d’aujourd’hui.


À voir

Katte, de Jean-Marie Besset. Mise en scène deFrédérique Lazarini, scénographie deRégis de Martrin-Donos.Avec Tom Mercier, Philippe Girard, Nemo Schiffman, Odile Cohen, Marion Lahmer, Stéphane Valensi et Thomas Paulos.

Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, Paris 12e. Du 5 février au 8 mars 2026, du jeudi au samedi à 21 heures, le dimanche à 16 h 30.


[1] Festival NAVA -Nouveaux Auteurs dans la vallée de l’Aude), dont Besset est fondateur (avec Gilbert Désveaux) et directeur artistique

Février 2026 - #142

Article extrait du Magazine Causeur




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