Accueil Site Page 2158

Affaire Morano : peut-on encore citer De Gaulle?

245

degaulle peyreffite morano sarkozy

Nadine Morano, dans la phrase qui a suscité l’hystérie du tribunal médiatique n’a fait que reprendre les mots du Général rapportés par Peyrefitte dans C’était De Gaulle  : « Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

Encore n’a-t-elle repris qu’une petite phrase et non le propos dans son entier. Il est remarquable que personne n’ait pris le temps dans cette histoire de citer l’ensemble d’un passage pourtant fort bien connu, et se terminant par la crainte exprimée par De Gaulle de voir se transformer Colombey-les-Deux-Eglises en Colombey-les-Deux-Mosquées ! Au contraire, une entreprise de révisionnisme des propos de De Gaulle a commencé, mettant en cause la fidélité de la retranscription de Peyrefitte, ou minorant des propos tenus en privé.

En réalité, il semble que ces propos soient aujourd’hui devenus radicalement impubliables, ce qui en dit long sur l’autocensure régnant au sein du monde médiatique et intellectuel, et sur le chemin parcouru depuis l’édition du livre de Peyrefitte en 1994.

Cette lâcheté des milieux médiatiques ne surprendra pas, mais qu’aucun dirigeant de Les Républicains n’ait cité ce texte, pour relativiser la soi-disant gravité de ce qu’avait dit Morano, en dit long sur leur courage intellectuel et sur ce qui reste de gaullisme dans ce parti. On a même entendu Henri Guaino, gaulliste autoproclamé s’il en est, se joindre au choeur des indignés ! Cet épisode est le révélateur d’une référence purement formelle et vide à de Gaulle, dont on n’ose même plus affronter l’ensemble de l’héritage. Ne soulevons pas le couvercle de révérence conformiste qui pèse sur le Grand Homme, on pourrait s’apercevoir qu’il est lui aussi « franchouillard » et un brin « populiste »…

Allons, Nicolas Sarkozy, il faut aller plus loin, ayez, vous aussi, le courage de réclamer ce que réclama Jospin en son temps à l’égard de Mitterrand : « un droit d’inventaire ». Retirez carrément à de Gaulle son « investiture » à être la source d’inspiration principale des « républicains » ! Traquez chez lui tous les « dérapages » ! Achevez le processus de destruction du gaullisme entamé par Chirac !

Et ainsi rendez de Gaulle aux Français. Ils sauront quoi en faire.

C'était de Gaulle

Price: ---

0 used & new available from

Molière était-il Charlie?

27

moliere blaspheme dom juan

Rappelez-vous :

DOM JUAN.- Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins ; ah, ah, je m’en vais te donner un Louis d’or tout à l’heure[, pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE.- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
DOM JUAN.- Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un Louis d’or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.
LE PAUVRE.- Monsieur.
SGANARELLE.- Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal.
DOM JUAN.- Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.
LE PAUVRE.- Non Monsieur, j’aime mieux mourir de faim.]
DOM JUAN.- Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité…

(Dom Juan, Acte III, scène 2).

C’est une scène à la fois centrale et emblématique, et à ce titre, je crois que je l’ai évoquée chaque année depuis quarante ans que je fais ce métier. En expliquant à chaque fois ce que signifiait en 1665 ce mot de « jurer » — jurer le nom de Dieu, blasphémer.
Avec des succès divers, et que je ne peux imputer ni à mon incompétence (qui est globalement restée la même, en tout cas en ce qui concerne l’enseignement de la littérature) ni à une difficulté particulière du texte, qui n’a pas varié. Ni même à l’évolution du savoir des élèves, quoi que l’on ait fait pour le réduire à ce « socle commun » qui ressemble à de la culture comme mon dos ressemble à la lune.
En fait, tout a tenu à chaque fois à la culture acquise des élèves (celle qui ne s’enseigne pas, celle avec laquelle ils arrivent à l’école, par opposition à la culture apprise).

En Normandie, à la fin des années 1970, personne ne comprenait vraiment cette obstination du pauvre à refuser un louis d’or (une somme invraisemblablement élevée, expliquais-je, et un objet — une pièce d’or — qu’un pauvre avait vraisemblablement aucune occasion de voir dans sa vie, sinon de loin). À Versailles, au début des années 1980, le blasphème était ressenti, mais d’assez loin : les cathos même intégristes ne s’offusquent guère d’un juron bien senti, et cela fait des lustres que « nom de Dieu ! » n’est plus un péché mortel. Lorsque je leur expliquais que passée la première représentation Molière (et surtout, abusivement, sa veuve) coupa quasiment toute cette scène, ils haussèrent les épaules : leur foi, lorsqu’elle subsistait autrement que comme grimace versaillaise, ne s’arrêtait pas à de semblables peccadilles. Qu’Armande ait fait réécrire toute la pièce en vers par Thomas Corneille ; que ce fût cette version sans intérêt que l’on ait jouée jusqu’au milieu du XIXème siècle ; que des coupes frileuses (voir par exemple ce que j’ai mis ci-dessus entre crochets, dont la suppression vide la scène de tout son sens) subsistassent dans toutes les éditions jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale — Saint Pétain, priez pour nous ! —, tout cela leur paraissait quelque peu caricatural : c’étaient des chrétiens modernes.
Puis j’enseignai douze ou treize ans dans les banlieues déshéritées de la couronne parisienne — aux Ulis, à Montgeron, à Corbeil. À des classes qui rassemblaient divers partisans déclarés du GIA et du FIS (c’étaient pendant les années de plomb de l’Algérie), en tout cas une majorité de Musulmans — que j’ai retrouvés ensuite à Montpellier (au lycée Mermoz plus qu’au lycée Joffre, selon une ségrégation habile) et bien sûr à Marseille.
Et là, je peux le dire, « jurer » au sens de « blasphémer » n’était pas pris à la légère. La scène condamnait Dom Juan — et Molière — aux yeux de ces jeunes imbéciles.

Quand des dessinateurs ou des intellectuels défendent le droit au blasphème, ils ne parlent pas de la même chose que les apprentis djihadistes qui les tuent parce qu’ils ont blasphémé. Je pourrais proférer — et cela m’est fréquemment arrivé en classe, pour tester les élèves — des imprécations monstrueuses qui ne me paraissent pas telles puisque pour moi, ce sont juste des suites de mots sans autre signification que celle du dictionnaire — « bordel à cul de vierge enceinte » ou « Mahomet poil au vier », comme on dit à Marseille. Regards outrés des unes et des autres — stupéfaction de ma part devant des réactions qui me paraissent hors de saison.
Je préfère ne pas imaginer la réaction des futurs petits Syriens balancés dans les classes françaises à qui on va expliquer Molière…
C’en est d’ailleurs touchant, de constater combien des populations encore enfouies dans le fanatisme comprennent les intentions de Molière mieux que nos modernes incroyants « de souche », pour parler comme les épigones du FN. Et leur réaction, en retour, me permet à moi de saisir à plein l’audace de Molière, balançant à des spectateurs effarés cette incongruité majeure — et risquant tout simplement sa peau : il y eut dès 1665 bien des bonnes âmes pour réclamer pour lui le bûcher — et ce n’était pas une métaphore, Louis XIV venait de faire brûler Claude Le Petit, un jeune poète (après étranglement, quand même) pour quelques vers licencieux.

Cette scène met en lumière, à mon sens, le problème majeur qui hante aujourd’hui l’actualité.
Par « respect » pour les superstitions de tel ou telle, dois-je cesser de parler de Molière, ¬ comme certains collègues ne parlent plus de Corneille sous prétexte que l’on tue des Maures dans le Cid, ce qui contriste certains de leurs élèves ? Mais alors, jusqu’où déplacer le curseur ? Ne plus faire lire Montesquieu ou Voltaire, parce qu’ils utilisent le mot « nègre » ? Ne plus parler de toute cette littérature où des messieurs très bien évoquent les « objets » de leurs amours ? Dès que l’on prend en compte les revendications du politiquement correct et les critères du Camp du Bien, on ne s’en sort pas. On s’assoit sur la culture. On la nie. On l’éradique.
Reste la seconde hypothèse. Je suis en France, je suis un prof français, je suis spécialiste de littérature française, et c’est aux élèves, tous les élèves, de venir dans mon champ culturel. Parce que je suis la culture dominante, et que mon boulot, c’est justement de leur apprendre — à tous — les règles d’une société gréco-latino-judéo-chrétienne et largement agnostique. Et que je n’ai pas à « respecter » les superstitions des uns et des autres dans le contexte étroit d’un enseignement laïque — ni, à vrai dire, si j’avais un quelconque pouvoir, dans le contexte plus large d’une rue elle aussi laïque. Oui, c’est aux élèves de laisser leurs croyances à la porte du lycée comme les filles y laissent leurs voiles, c’est à eux d’apprendre, comme le dit très bien Isabelle Adjani dans La journée de la jupe, flingue au point, que Molière s’appelait Poquelin, et que ce n’est pas tout à fait un hasard si à la fin de la scène Dom Juan donne quand même son louis au Pauvre — « pour l’amour de l’humanité » et non pour l’amour de Dieu : dans quel monde vivons-nous pour qu’une transgression du XVIIème siècle qui se résolvait en acte d’humanité soit encore vécue, au XXIème, comme un blasphème susceptible d’excuser des actes de barbarie ?
Et si cela continue à choquer les élèves, ma foi, tant pis ou tant mieux. L’enseignement ne se nourrit pas d’eau tiède.

PS. Je travaille en ce moment sur le Voyage au bout de la nuit. Parce que Céline est un formidable écrivain, que Philippe Muray a écrit sur lui des pages saisissantes (par exemple ici), et que le ministre (Frédéric Mitterrand) qui crut bon de déprogrammer les manifestations qui devaient célébrer le cinquantenaire de la mort de Louis-Ferdinand Destouches est un bélître — comme aurait dit Molière. Et pour leur faire comprendre que malgré Bagatelles, Céline était peut-être moins antisémite que Zola.
À ce propos, très belle BD sur le Céline D’un château l’autre — la fuite à Baden-Baden et Berlin dans les décombres de la Collaboration. Ça s’intitule la Cavale du docteur Destouches, c’est scénarisé par le comédien Christophe Malavoy, et dessiné par Paul et Gaétan Brizzi. Un très beau graphisme, et une utilisation intelligente des imprécations céliniennes. Chez Futuropolis.

La cavale du Dr Destouches

Price: ---

0 used & new available from

*Photo : Renaud Camus.

Vices et vertus du papotage

7

reputation bavardage femmes

« Réputation, réputation, réputation / Oh, j’ai perdu ma réputation ! » déplore Cassio dans Othello, le drame de la représentation par autrui par excellence. Iago, le traitre, s’empresse de le rassurer: on ne peut rien ni pour ni contre sa réputation, elle est entièrement aux mains des autres. Loin de Venise, en 1993, le fait divers sanglant impliquant Jean-Claude Romand qui secoua le Pays de Gex, tragédie du mensonge comme il y en aura toujours, souligne encore à quel point la réputation compte aux yeux de certains bien plus que leur propre vie. Jean-Claude Romand, après avoir pendant des années prétendu qu’il était médecin et expert pour l’OMS, tue toute sa famille et tente de se suicider, affolé à l’idée qu’on puisse découvrir la vérité. Avouer un mensonge serait donc plus douloureux que d’exterminer sa propre famille – et nous parlons ici de temps où les réseaux sociaux et la rumeur sur le net ne faisaient pas loi.

Nous considérons surtout des cas extrêmes, nous rétorquera-t-on avec justesse. Il est rare qu’un individu s’invente une vie et s’enferme dans ses fables à ce degré de délire mais les réactions du Cassio shaekspearien et de Jean-Claude Romand sont symptomatiques d’un trait universel de l’être humain. Les biologistes affirment en effet qu’une situation où notre honneur est mis en péril (bagarres, insultes, querelles de préséance sur une place de parking…) nous causent autant de douleur physique que morale: une gifle fait plus de mal à notre amour-propre qu’à notre joue.

Nous avons effectivement deux « ego », l’un intérieur qui ne regarde que nous, l’autre public, fruit et cause de notre image. Prétendre que l’on peut et doit laisser de côté ce dernier pour ne se préoccuper que de nous-mêmes et d’une hypothétique « harmonie intérieure » est une chimère. En sus de la dimension biologique de la honte à laquelle on ne saurait réchapper, Philippe Rochat après avoir étudié le phénomène de la représentation par autrui chez les enfants affirme que le schéma ayant poussé Jean-Claude Romand à verser le sang des siens plutôt que de tâcher sa réputation est déjà en germe au jardin d’enfant.

Ces mécanismes ont peu à voir avec la société du spectacle post-moderne, moins encore avec la course aux « like » sur les réseaux sociaux, qui en sont les manifestations contemporaines, pas moins délirantes que ne le fut le « bulbe de la tulipe ». Au XVème siècle, une frénésie passagère autour des bulbes a poussé des familles à la ruine pour se procurer des racines qui, quelques mois plus tard, ne valaient plus rien…

D’ailleurs, alors même qu’avec la meilleure volonté du monde nous tentons de faire abstraction des rumeurs et des on-dit, nous nourrissons ce système et en profitons par des commérages (un contre-pouvoir traditionnellement attribué aux femmes) capables de faire autant de dégâts dans l’espace public que dans la sphère du pouvoir comme l’a rappelé le couple François Hollande-Julie Gayet.

Plus encore, nous nous fions entièrement aux réputations, images, bouche-à-oreille et jugements collectifs au quotidien, que ce soit pour le choix d’un médecin, d’un hôtel, d’une destination de vacances, d’une université, pour le recrutement d’un employé et même dans l’adhésion à un discours idéologique ou politique.

Seulement, le déferlement d’informations venues de toutes sources implique une forme de responsabilité dans nos choix et le tri de ces données, chose dont nous sommes souvent incapables.

La mise en question de la fiabilité de l’information construite et mise en circulation par l’ensemble de la collectivité pose un problème de taille en démocratie, car celle-ci se met alors en danger par sa nature propre. De là à sous-entendre qu’il faudrait réserver ce régime aux élites éclairées par les Lumières de la raison, il n’y a qu’un pas que Gloria Origgi, dans son enrichissant ouvrage, ne franchit pas.

Gloria Origgi, La réputation, Qui dit quoi de qui, PUF

*Photo: Flickr-Rover

Sous les vêtements, l’ordre contemporain

101

Ça résonne comme le refrain lancinant tout suintant de niaiserie sado-maso du nouveau tube planétaire d’une Rihanna, Beyoncé ou Miley Cyrus, d’une de ces icônes lubriques de la pop porn qui, fières de leur plastique érotisée et de leur libido hyper boostée, aiment exhiber leurs strings en enfourchant un joujou phallique géant. Ça s’affiche comme un event Facebook pour l’inauguration du dernier club électro en vogue où vont s’agglutiner tous les hipsters branchés de la capitale. Et ça s’expose comme un vide-dressing vintage fréquentés par les trentenaires nostalgiques des années 90 et des Levi’s 501 taille haute dont les trous se faisaient avec l’usure du temps. Alors tube, club, friperie, de quoi ce « ça » est-il le nom?

Et bien, rien de tout cela ou en fait si, de tout cela justement …car il s’agit de la nouvelle installation fourre-tout d’art contemporain mise en scène à la Monnaie de Paris. Le titre : « Take me (I’m yours) » ce qui donne en français « Prends-moi (je t’appartiens) »… On frôle l’orgasme.

Après avoir accueilli, l’an passé, le pseudo rebelle scato Paul McCarthy et sa « Chocolate Factory » qui fabriquait à la chaine des centaines de plugs en forme de père Noël en chocolat pour dénoncer les affres du consumérisme de l’économie capitaliste, la Monnaie de Paris propose le remake d’une exposition londonienne qui s’était déroulée en 1995 à la Serpentine Gallery. Les visiteurs étaient invités à repartir avec un échantillon des œuvres exposées.

A l’origine du concept: le célèbre plasticien français Christian Boltanski connu pour ses empilements géants de vêtements censés représenter la Shoah et Hans Ulrich Obrist, l’un des commissaires incontournables de l’art contemporain, devenu co-directeur de la Serpentine  et figure mondaine de l’intelligentsia arty d’aujourd’hui. 20 ans après, Boltanski et Obrist remettent ça. L’idée est réutilisée sans complexe. Pas question de renouveler un concept qui a eu son heure de gloire à l’époque. Un coup de plumeau pour dépoussiérer tout ça et c’est reparti.

Alors pour berner les visiteurs néophytes en art mais consommateurs dans l’âme, qui se demandent, en poireautant dans la queue, s’ils vont trouver un jean à leur taille dans la salle où Boltanski expose, une fois encore, une fois de trop, cette répétition est soigneusement présentée comme une création originale et subversive. Un « nouveau vent de liberté » souffle sur la Monnaie de Paris lit-on sur la brochure distribuée à la billetterie. L’injonction autoritaire « Ne pas toucher » qui préserve l’œuvre par la distance entretenue avec le spectateur, se reverse en son contraire libertaire « Il est interdit d’interdire de toucher ».

Alors que McCarthy faisait payer l’acte de rébellion du visiteur qui devait débourser 50 euros pour sucer l’objet de son aliénation sans se rendre compte qu’il était doublement escroqué à la fois par le système et par l’artiste lui-même, ici pas de fucked twice, pas de magouille de ce genre, tout est gratis. Pour un ticket acheté, x articles offerts ! « Help yourself ! » A Boltanskiland l’artiste est un généreux donateur. Quel délicieux oxymore pour l’artiste contemporain qui, généralement avide de gains, a toujours un œil rivé sur sa cote estimée par les market makers du marché de l’art. « Take stuff », « leave stuff», « swap stuff », le public est invité à faire son petit marché du dimanche matin : vêtements, bombons, badges, affiches … et même à échanger un objet qu’il a sur lui avec un des objets exposés. C’est le bon vieux retour au troc. Un conseil : venez avec des poches remplies d’autres choses que de tickets de métro usagés, d’allumettes cramées ou bien de chewing-gums écrabouillés. Qui sait vous gagnerez peut-être un IPhone si vous réussissez à amadouer le performateur, seul juge de la valeur de votre bien ! Bref, « tout doit disparaitre », comme l’indique le sous-titre, comme si c’était le dernier jour des soldes où les magasins vendent à perte pour écouler leurs stocks.

Mais amusez-vous à répondre à la sympathique invitation de l’exposition et à vous « emparer des œuvres », « à contribuer à leur dissémination », à « participer à leur disparition et à leur destruction » et vous ne serez pas déçu.

« Take me », cette joyeuse exhortation libertaire  atteint vite ses limites lorsque le visiteur, un peu anar dans l’âme, décide de faire le malin, de jouer pleinement le jeu, et donc de passer franchement à l’action, de shooter dans le carré de bombons bleus acidulés, de marcher sur le tapis de gélules qui tombent du plafond toutes les trois secondes, de faire le poirier en haut de la pile de vêtements, d’arracher une à une les cartes postales pour touristes chinois embourgeoisés, représentant la Tour Eiffel, toutes prises sous le même angle… Devant cette petite mise à sac bien jubilatoire et pourtant explicitement sollicitée, il voit rappliquer de jeunes  et jolies médiatrices culturelles qui, derrière un discours institutionnel bien rodé sur le merveilleux dialogue participatif que les artistes instaurent avec le public à travers leurs œuvres, le rappelle bel et bien à l’ordre.

« L’œuvre sort du cadre » mais le visiteur est encadré. « L’exposition déborde » mais les débordements ne sont pas tolérés. « L’exposition bouleverse les codes », mais le bouleversement de sa mise en scène est interdit. Le dépassement de la limite sacrée entre l’œuvre et son public n’appelle donc pas l’explosion d’un chaos informe, mais une transgression disciplinée, réglée, bien  ordonnée. On peut toucher mais pas trop quand même. « Take me but be nice! ».  Faut pas déconner non plus !

Car si la règle du jeu est orpheline de son terrain de jeu c’est parce que seule serait acceptable la transgression imposée par l’artiste, tout jaloux qu’il est de son statut de révolutionnaire auto-proclamé. Au final, le mépris affiché de Boltanski pour la représentation patrimoniale de l’œuvre d’art, comprise comme intouchable par son sacré et inaltérable par son éternité, serait sélectif, uniquement valable pour l’art classique mais pas pour l’art contemporain.

Les visiteurs repartent de cette exposition avec un sac en papier biodégradable, d’une laideur tristement bien ordinaire, qui s’affaissera à la première averse mais qui gagne sa valeur par la signature de son créateur qui n’est rien d’autre que Boltanski bien sûr. Ils ont, en général,  glissé à l’intérieur autant de goodies marketés et fétichisés auxquels ils avaient le droit. Ces visiteurs quittent la Monnaie de Paris, le sourire béat, ravis d’avoir rentabilisés leur après-midi ayant eu leur dose de culture  tout en faisant leur shopping. Ils partent le cœur léger, ignorant que l’affiche qu’ils ont détachée d’une des piles d’impressions exposées par le plasticien Gonzales-Torres, était une métaphore morbide du Sida dont était atteint  son auteur.

Mais si leur réflexe a été de prendre avant même de comprendre, de s’accaparer l’objet avant même de connaitre sa signification, c’est que les commissaires de l’exposition n’ont pas pris le soin de mentionner le sens des œuvres exposées. Le comble pour un art qui n’existe que par son herméneutique !

A la Monnaie de Paris, jusqu’au 8 novembre 2015.

*Photo : Flickr, g.sighele

Et si on bullait ce week-end ?

2

Burma au turbin

Nestor poursuit son tour de Paris en bande-dessinée. On doit à Tardi cette initiative touristico-policière en noir et blanc. Il a été le premier à relancer la carrière de ce privé aux mauvaises manières avec Brouillard au pont de Tolbiac. Depuis, le héros de Léo Malet a traîné sa tête de lard à la Nation, au 120, rue de la gare, à la Plaine Monceau et même derrière le Louvre. Moynot a pris un temps la succession graphique de Tardi et c’est aujourd’hui Barral qui s’y colle. Il a déjà sorti Boulevard…ossements. Il s’attaque désormais à un classique des Nouveaux Mystères de Paris, Micmac moche au Boul’mich et plonge Nestor dans le Vème arrondissement. Casterman a l’excellente idée de pré-publier cette enquête sous le format original de trois journaux (fac-similé) vendus entre août et octobre. Les collectionneurs achèteront ces trois fantaisies et l’album complet qui sortira le 28 octobre prochain. L’histoire se passe à la fin des années 50 et commence par un suicide Quai Saint-Bernard face à la Halle aux vins. Nestor emmitouflé dans sa canadienne escalade la Montagne Sainte-Geneviève à la rencontre d’une drôle de population : les étudiants. Entre le Panthéon et la Sorbonne, il traque le carabin au volant de son antique Peugeot 203. Barral maîtrise le trait renfrogné de Nestor et sait déshabiller la pulpeuse Jacqueline, studieuse le jour et effeuilleuse le soir dans un cabaret. Dans une ambiance qui rappelle le film « Les Tricheurs » de Marcel Carné, sur une partition aux petits oignons de Léo, l’anar’ de la série noire, Barral dessine sur du velours. C’est vraiment chouette ! Il y a des filles en duffle-coat, ce bon vieux commissaire Florimond et des coups tordus.

Nestor Burma – Micmac moche au Boul’mich de Malet et Barral – D’après l’univers graphique de Tardi – Casterman

Micmac moche au Boul'Mich - Numéro 1 - 19 août 2015

Price: ---

0 used & new available from

 

Mylène et Claudia

Chez les Demongeot, on connaît la fille. Mylène, l’actrice blonde au corps souple, l’incandescence et le charme naturel sur grand écran. Un regard pénétrant qui fit chavirer tous les jeunes hommes des années 50/60 aussi troublant que la voix éraillée de BB. Qui n’a pas succombé à cette rigolote aux courbes épanouies dans la série des Fantômas ? Une Milady populaire qui lorsqu’elle jouait (trop rarement) la tragédie, nageait comme un poisson dans l’eau. Les actrices divas de la Nouvelle Vague pouvaient aller se rhabiller. Dans L’inassouvie de Dino Risi en 1960, elle était atrocement belle et possédée par ce rôle. On sait maintenant d’où lui venait cette propension au malheur. En 1990, Mylène a publié Les lilas de Kharkov, un livre qui raconte le destin de sa mère, Claudia. Adieu Kharkov, la bande-dessinée de Claire Bouilhac et Catel Muller est librement inspirée de cet ouvrage. Dans sa préface, Pierre Richard a raison de dire que « c’est un superbe mélodrame aux accents pathétiques », « un film d’aventure » aussi. On suit en parallèle, la vie de Mylène sur la Côte d’Azur dans les années 1980 et l’enfance terrible de sa mère Claudia, dans l’Ukraine des années 1910. A ce moment-là, la comédienne a pris le large avec son métier, partagée entre le cancer de sa mère et les addictions de son mari, Marc, le fils Simenon. Sur son lit d’hôpital, Claudia, femme brutale à l’extraordinaire capacité de résilience raconte sa soif de réussite, des plaines de l’Oural jusqu’à Paris en passant par Shanghai et Saigon. Une volonté de fer qui fera abstraction de tout : la faim, la violence, le déclassement pour accéder à un certain confort. Dans ce dernier face-à-face tendre et cruel, Mylène et Claudia retissent d’indestructibles liens. Mention spéciale aux deux dessinatrices au summum de leur art, à l’aise dans tous les registres et d’une grande justesse de ton. Le trait juste pour une émotion vraie.

Adieu Kharkov de Mylène Demongeot – Bouilhac & Catel – Air Libre

Adieu Kharkov - Tome 0 - Adieu Kharkov

Price: ---

0 used & new available from

 

A droite toute

Mitterrand n’a plus de secrets pour nous. En êtes-vous sûr ? Depuis Une jeunesse française, l’ex-Président est passé sur le divan de la Nation. Après des centaines de livres, d’essais et de documentaires, chaque partie de sa vie a été examinée, pesée, disséquée, débattue pour arriver enfin au constat qu’il était impénétrable. Une vérité historique ne suffirait pas à faire le tour d’une personnalité aussi romanesque, tout en dévers et profondeurs. Lui-même a construit, pas à pas, son propre récit suivant son instinct et cette inébranlable confiance en sa qualité d’homme supérieur. Dans la bande-dessinée « Mitterrand, un jeune homme de droite », Philippe Richelle et Frédéric Rébéna ont superbement capté cette lente éclosion. Mitterrand n’est pas né en un jour. Les deux auteurs refont le parcours initiatique d’un étudiant en droit au milieu des années 30 jusqu’à la Libération de Paris en s’appuyant sur une solide bibliographie. Ils réussissent surtout à faire apparaître, grâce à une technique épurée, la force de caractère d’un jeune catholique qui croit en sa destinée. Au Foyer des pères maristes du 104, rue de Vaugirard, Mitterrand a déjà cette assurance qui agace et séduit. Il est capable de dire « la modestie, c’est l’affaire des médiocres » sans sourciller. Le doute ne l’atteint pas. Et pourtant derrière cette fatuité, il y a aussi l’amour fou pour une lycéenne de 15 ans et la passion pour l’écriture. Mitterrand se cherche dans les milieux de droite sans se mouiller. L’Histoire décidera pour lui. Après la Déclaration de guerre, le stalag, les évasions, ce sera Vichy et la Résistance. Un chemin tortueux avant d’atteindre le perron de l’Elysée.

Mitterrand, un jeune homme de droite de P. Richelle & F. Rébéna – Rue de Sèvres

Mitterrand : Un jeune homme de droite

Price: ---

0 used & new available from

Quand Strindberg commet un nain père

27

Disons-le tout de suite, avant de nous risquer sur les gentillesses, la production de Père d’August Strindberg  à la Comédie Française mérite de sincères applaudissements : la mise en scène sobre, en costumes d’époque, sans ridicules originalités d’Arnaud Desplechin n’est pas sans finesse, ni sans une certaine intelligence du texte qu’il sert ; et qu’il a, précisément, l’humilité de servir, non pas d’asservir. Sur scène, Michel Vuillermoz se fait remarquer par l’excellence de son jeu, qui trouve en Martine Chevallier une interlocutrice lumineuse, cependant qu’Anne Kessler, son épouse sur scène, bien vite nous épuise en pleurnicheries chuintées sans interruption du début jusques à la fin. Mais si, du côté du Français, l’ouvrage est de belle facture, en peut-on dire autant de l’œuvre même d’August Strindberg ?

Ce serait mentir, car à l’évidence les Scandinaves sont bel et bien en matière d’art ces « germains périphériques » dont parlait Rebatet. Quel misérable patrimoine artistique que le leur : Grieg et Sibelius en matière musicale, c’est-à-dire le Néant soufflant ses pulpes dans un trombone ; Strindberg et Ibsen en matière théâtrale, c’est-à-dire le Néant se voulant gorille afin de monter sur les planches. En l’occurrence, Père est un verbeux navet, une manière de long gémissement bruyant stridulé par un vieux militaire à demi fou que son hystérique harpie de femme pousse à la démence, et qui finit, mors ex machina, par succomber à une crise d’apoplexie au moment où la patience du spectateur s’en va elle-même taquiner le trépas.

Le dénouement est si gros qu’on le subodore dès le début, suspendu tel l’épais de Damoclès au-dessus du père éponyme. Mais avant cela et pendant deux heures, donc, le bonhomme gémit d’interminables filaments misogynes, mais d’une misogynie fort sotte, bourgeoise, sans nulle racine métaphysique ou mystique : une sorte de complainte à l’emmerdeuresse, ponctuée une demi-centaine de fois par l’explicite rappel de la différence des sexes et couronnée par une ridicule parodie de la tirade de Shylock, où le Juif devient l’homme – et n’a-t-il pas des yeux, pour pleurer comme les femmes ? Quant à l’épouse, justement, ce n’est qu’un intarissable fleuve d’épais sanglots feints, de geignardises fluentes et de pleureries inexorables : d’un bout à l’autre de la pièce, Madame se répand ; elle perd ses eaux et sans nulle nuance, pleine d’acrimonie, c’est à cris mâles qu’elle se fait lacrymale. L’exubérance de son hystérie est telle que l’on en vient à se demander pourquoi ce n’est pas elle qui finit entrelacée dans une camisole de force, bien plutôt que son pauvre imbécile de mari : tant son comportement scintille-t-il de folie femelle qu’on soupçonne bien vite les autres personnages de la plus abyssale stupidité.

L’indigence du texte, relevée seulement par quelques traits d’humour suffisamment rares chez les Vikings pour être notés, n’a d’égal que l’insignifiance des caractères qui sous nos yeux ambulent de patauderies en maladresses, et se lancent de terrifiantes sentences philocomiques en pleine scène de ménage. Les couples scandinaves semblent avoir l’altercation conceptuelle et la dispute spéculative, mais le tout, en l’occurrence, torcheculatif.

En somme, dans ce gros machin dramaturgescent, rien ne tient et d’un bout à l’autre, on sent la pataude patte d’un norvégien névrosé, tout galeux de protestantisme et de naturalisme, dont les intuitions psychologiques équivalent à peu près celles d’un babouin lunatique auquel on aurait confisqué son traitement médical. Car ici et là le pathos gène, et tique le spectateur attentif. Ainsi, toute la pièce se peut résumer en cet unique ressort : Madame est une perverse qui parvient à pousser son mari vers la démence en insinuant, sournoise mais sans finesse aucune, en son esprit l’idée que sa fille pourrait n’être pas sa fille. Le soupçon instillé, Monsieur glisse, se crispe et crie beaucoup ; il répète une demi-centaine de fois que si la maternité est sûre, la paternité ne l’est jamais, tente de tuer sa fille d’un coup de pistolet puis sombre enfin dans la folie, quelques minutes seulement, puisqu’à la folie fait suite l’apoplexie… « et hop ! », comme dirait De Funès dans Le Mouton à cinq pattes. En dehors de cette trame très largement tressée : rien. Rigoureusement rien, à l’exception d’une petite seconde émouvante presque lorsque la fille de Monsieur, commençant de sentir son esprit coulant vers la vésanie, lui extorque quelques instants de lucidité en se jetant dans ses bras. Microscopique ersatz du Roi Lear ; l’on songe à Shakespeare, et l’on s’émeut donc, jusques à repenser à Strindberg.

Voilà une pièce à dormir deux bouts : du premier au dernier c’est encore la lutte du spectateur contre la somnolence qui s’avère épique, bien plus que les gras confits conflits des personnages. Mais las !, on voudrait sombrer que l’on ne pourrait même pas : les intermittentes gueuleries de Monsieur, ou les interminables sanglotises de Madame, auraient tôt fait de nous arracher aux torpeurs. Il faut être aussi curieusement embouché qu’un journaliste des Échos pour voir dans ce massif ramassis de poncifs une pièce « inouïe » dont on sortirait « remué ». Tel se mesure l’enthousiasme à l’aune d’un batteur à œufs et voit sans l’entendre une pièce dite inouïe, où l’on crie souventefois pourtant.

Père d’August Strindberg  à la Comédie Française

*Photo : Wikicommons

Migrants : pourquoi pas la France?

45

migrants Allemagne OFPRA asile

Le 12 septembre, Le Monde nous apprenait que « le « recrutement » de demandeurs d’asile par la France s’avère plus difficile que prévu ». Au passage, on découvrait ainsi que la France « recrutait » des demandeurs d’asile : à Munich, une dizaine d’agents de l’OFPRA[1. Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides.] avaient déjà « convaincu près de 500 Syriens ou Irakiens arrivés en Allemagne de demander l’asile en France », mais bien que les fonctionnaires « se démènent », ils peinaient à « attirer les candidats ».

Il s’agissait de venir en aide à la ville allemande submergée en la délestant d’un millier de migrants, dans le cadre de la « relocalisation » de 24000 d’entre eux. À la demande d’Angela Merkel, François Hollande s’y était engagé. Seulement voilà, la plupart des intéressés n’avaient pas choisi leur destination par hasard, et comptaient bien être accueillis en Allemagne.

Un jeune Syrien cité par Le Monde témoignait de la manière dont le patron de l’OFPRA en personne lui avait sorti le grand jeu pour le faire changer d’avis : « Pascal Brice m’a convaincu (…). Il m’a dit que nous aurions tout ce qu’il nous faut en France. » Mais il confiait dans la foulée : « A vrai dire, je ne sais toujours pas si j’ai pris la bonne décision. » L’Angleterre, à la limite, mais la France, vraiment… quelle idée !

Aujourd’hui, selon Sophie Pegliasco, la directrice de cabinet de Pascal Brice, « près de 600 migrants sont arrivés d’Allemagne ». Ouf, l’honneur est sauf ! Ce n’est qu’un peu plus de la moitié de l’objectif annoncé, « mais les chiffres ne sont pas définitifs », assure la représentante de l’OFPRA. Quoi qu’il en soit, « la très grande majorité a déposé une demande d’asile car ils le souhaitaient dès le départ », se félicite-t-elle.

Problème : parmi ceux-ci, impossible de savoir combien sont arrivés directement de leur pays d’origine à Munich, et combien ont séjourné entre temps dans un camp de réfugiés à l’étranger. « Nous ne disposons pas de données là-dessus », explique tranquillement Sophie Pegliasco, pour la bonne et simple raison que « cette circonstance n’a pas d’impact sur le traitement de leur demande d’asile ».

Autre critère qui « ne joue pas sur l’éligibilité à une protection internationale au titre de l’asile » : le profil socio-professionnel des migrants, dont la représentante de l’OFPRA nous dit pourtant « qu’un certain nombre étaient diplômés ou exerçaient des métiers qualifiés dans leur pays d’origine ». Tiens donc : ça on l’a « simplement remarqué », mais ça ne compte pas non plus.

Pour l’OFPRA, seule compte la nationalité du « réfugié » : les ressortissants Irakiens, Syriens et Erythréens sont automatiquement considérés comme ayant un « besoin manifeste de protection » parce que leurs pays sont à feu et à sang. Que certains aient déjà trouvé asile dans un pays où ils n’étaient pas menacés, avant de venir frapper à notre porte, n’a aucune importance aux yeux de l’institution.

S’ils veulent être accueillis chez nous, ceux-là en ont a priori le droit. Mais alors, pourquoi refusent-ils nos avances et préfèrent-ils rester en Allemagne ? « Ce n’est pas une question qui a été posée aux migrants », esquive Sophie Pegliasco. Difficile, dans ces conditions, de comprendre comment a été fixé le nombre de 1000 demandeurs d’asile à « recruter » pour soulager Munich.

Serait-ce une question de capacités d’accueil, l’Allemagne n’ayant pas la faculté d’absorber si vite un tel nombre de nouveaux arrivants ? A l’inverse, combien la France est-elle en mesure d’accueillir immédiatement ? « Ce n’est pas la vraie question », nous reprend la directrice de cabinet de Pascal Brice : « L’OFPRA est censé examiner toute demande d’asile, sans considération de quota, donc de capacité de traitement. »

Nous voilà renseignés, mais pas franchement rassurés quant à la maîtrise des flux migratoires et leur gestion par nos gouvernants. Une seule chose est désormais certaine : s’il faut aller jusqu’en Allemagne supplier les migrants de demander l’asile en France, on est encore assez loin de l’invasion fantasmée par certains.

*Photo : SIPA. 00456033_000001.

Aline électrisera la Cigale le 8 octobre

0

Ayant chanté tout l’été, les cinq membres du groupe Aline ne s’en trouvent néanmoins pas dépourvus à la rentrée puisqu’ils se produiront à La Cigale le 8 octobre. Sur scène, la bande de Romain Guerret et Arnaud Pilard interprètera les morceaux de son nouveau disque « La Vie électrique » enregistré en terre belge avec la complicité de Stephen Smith (producteurs des Smiths, Morissey et Blur, excusez du peu…). Déjà dans les bacs, l’album est loin de se résumer à sa chanson éponyme, certes « aguicheur » d’après le dossier de presse mais non « racoleur » quoique son propos fort grivois choquera quelques ligues de vertu. Pour ne pas offusquer les Marie-Chantal, on se contentera de citer un couplet poétique (« tes yeux gourmands me vandalisent ») en vous laissant découvrir la suite classée triple X.

© Paul Rousteau.

« Il n’en finit plus de mourir, ce vilain monde à l’agonie, je boirai à ses funérailles », entend-on dans le mélancolique Avenue des armées, avant que Les Angles morts rappelle le Paris de Taxi girl : « Paris dans tes angles morts, tu caches des visages, tes enfants sont tristes mais ils chantent, je ne les entends pas… »  Les spleeneux baudelairiens sauront à quoi s’en tenir lorsque détonnera : « je me promène ici et tu n’es pas là, dans une grande ville qui ne te connaît pas, je marche vite, je pense à toutes ces âmes, quelques-unes se consument la nuit au fond des bars ».

On espère pour la paix des ménages que ces cinq garçons dans le vent contraire reprendront quelques pépites de leur premier opus « Regarde le ciel », sans quoi le spectacle risque de tourner à l’émeute !

Concert d’Aline, H Burns et Pharaon de Winter le 8 octobre à La Cigale, 19h30. Acheter ses places ici.

P.S : Notre ami Didier Super jouera sa comédie musicale « Et si Didier Super était la réincarnation du Christ ? » dimanche à 17 h30 au Festival des Vendanges de Suresnes. L’entrée ne coûte pas un rond, ce qui ne gâche rien. N’ayant aucune envie d’hérisser mon poil dans la main, je copie/colle le synopsis de cette merveille du genre : « Cette comédie musicale raconte l’histoire d’un chanteur engagé et passé de mode qui ne trouvait plus de raison de se plaindre, alors que c’est son métier de se plaindre, puisqu’il est chanteur engagé. C’est donc dans l’espoir de ne pas laisser mourir son petit business de disques qu’il se met en quête de sa haine profonde. Pour cela, il recherchera méticuleusement à mettre le doigt sur le ou les coupables de ce monde qui va si mal… » Ouf, l’Ouest parisien a enfin droit au mauvais goût et au mauvais esprit… Viendez !

 

Frappes russes en Syrie : le jeu trouble de la France

54

Après un mois de montée en puissance militaire à Lattaquié et Tartous, après les annonces de Vladimir Poutine à la tribune de l’ONU, les premières frappes russes en Syrie ont « surpris les occidentaux ». Les réactions outrées de Laurent Fabius ce matin sur RTL ont fait écho à « la préoccupation » du secrétaire général de l’OTAN. Une sorte de panique semble gagner Paris, comme si l’engagement de Moscou remettait en cause la stratégie française en Syrie. Visiblement, l’intervention russe dérange.

Poutine, en effet, ne se contente pas de frapper Daech. Il frappe aussi Al-Qaïda en Syrie (le Front Al-Nosra) ainsi que ses alliés de « l’armée de la conquête ». Il y a quelques jours, la France a, elle aussi, effectué ses premiers bombardements contre Daech en Syrie. Mais elle se refuse à frapper, comme le font les Etats-Unis et la Russie, d’autres groupes terroristes tout aussi dangereux bien que rivaux : Al-Qaïda en Syrie et les multiples brigades djihadistes qui gravitent autour, en particulier dans la région d’Idleb et de Deraa. Bataillons djihadistes que la diplomatie française persiste à appeler « rebelles », « opposition modérée » et mêmes « résistants ».

Les frappes russes dérangent parce qu’elles mettent en lumière le jeu trouble de la France en Syrie. Et tous les moyens sont bons pour le couvrir d’un écran de fumée oratoire. « Ils ont frappé, pour une bonne part, des résistants et les civils » s’insurge notre ministre de la propagande et des affaires étrangères. Petit-fils de résistante de la première heure, mon sang n’a fait qu’un tour. Ces salauds de russes massacreraient des civils et des « résistants » ? Ce souvenir résonne singulièrement dans le cœur des Français et on ne peut le manipuler sans faire attention. Mais la diabolisation de Vladimir Poutine n’a plus aucune limite ; amalgamer Jean Moulin à des djihadistes sans scrupules, il fallait le faire. Laurent Fabius l’a fait.

Les frappes russes brisent le mythe assez répandu en France d’une guerre à trois où Daech et Bachar Al-Assad se battraient contre des rebelles dont l’opposition démocratique serait la garante du futur radieux de la Syrie. Cette vision écarte le fait qu’une majorité de sunnites se rapprochent du régime pour échapper à la terreur et à la guerre djihadiste. Non seulement celle de Daech mais surtout celle d’Al-Qaïda en Syrie. Les leçons des interventions occidentales en Irak et en Libye sont pourtant claires : non seulement il faudra se débarrasser de Daech mais aussi de tous les groupes djihadistes qui sèment le chaos et la guerre civile. Ceux que Laurent Fabius appelle « les résistants » sont des criminels qui pourraient eux aussi comparaître devant la CPI, mais ils sont soutenus par nos alliés démocratiques turcs, saoudiens ou qataris. Et peut-être encore par la France.

Autre point qui gêne Paris : l’intervention russe en Syrie est légale. Elle s’effectue à la demande du seul gouvernement syrien reconnu par l’ONU, celui de Bachar Al-Assad, chef d’État syrien depuis 1999. Violer la souveraineté syrienne et invoquer comme l’a fait la France une hypothétique légitime défense s’apparente à un détournement de procédure assez énorme. Surtout si l’on considère que, dans le même temps, la Justice française accorde une permission à un de ses djihadistes fiché « S » et jamais rentré à la prison de Meaux.

Il y a ces derniers jours un aveuglement, une peur et une haine de la Russie qui confinent au ridicule. La Russie veut participer à la coalition antiterroriste en Syrie tout en soutenant le régime de Bachar Al-Assad. L’Occident refuse mais n’a plus le monopole de la lutte anti-djihadiste et, vu son bilan depuis quinze ans, pourrait difficilement reprocher à la Russie de reprendre la main.

Affaire Morano : peut-on encore citer De Gaulle?

245
degaulle peyreffite morano sarkozy

degaulle peyreffite morano sarkozy

Nadine Morano, dans la phrase qui a suscité l’hystérie du tribunal médiatique n’a fait que reprendre les mots du Général rapportés par Peyrefitte dans C’était De Gaulle  : « Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

Encore n’a-t-elle repris qu’une petite phrase et non le propos dans son entier. Il est remarquable que personne n’ait pris le temps dans cette histoire de citer l’ensemble d’un passage pourtant fort bien connu, et se terminant par la crainte exprimée par De Gaulle de voir se transformer Colombey-les-Deux-Eglises en Colombey-les-Deux-Mosquées ! Au contraire, une entreprise de révisionnisme des propos de De Gaulle a commencé, mettant en cause la fidélité de la retranscription de Peyrefitte, ou minorant des propos tenus en privé.

En réalité, il semble que ces propos soient aujourd’hui devenus radicalement impubliables, ce qui en dit long sur l’autocensure régnant au sein du monde médiatique et intellectuel, et sur le chemin parcouru depuis l’édition du livre de Peyrefitte en 1994.

Cette lâcheté des milieux médiatiques ne surprendra pas, mais qu’aucun dirigeant de Les Républicains n’ait cité ce texte, pour relativiser la soi-disant gravité de ce qu’avait dit Morano, en dit long sur leur courage intellectuel et sur ce qui reste de gaullisme dans ce parti. On a même entendu Henri Guaino, gaulliste autoproclamé s’il en est, se joindre au choeur des indignés ! Cet épisode est le révélateur d’une référence purement formelle et vide à de Gaulle, dont on n’ose même plus affronter l’ensemble de l’héritage. Ne soulevons pas le couvercle de révérence conformiste qui pèse sur le Grand Homme, on pourrait s’apercevoir qu’il est lui aussi « franchouillard » et un brin « populiste »…

Allons, Nicolas Sarkozy, il faut aller plus loin, ayez, vous aussi, le courage de réclamer ce que réclama Jospin en son temps à l’égard de Mitterrand : « un droit d’inventaire ». Retirez carrément à de Gaulle son « investiture » à être la source d’inspiration principale des « républicains » ! Traquez chez lui tous les « dérapages » ! Achevez le processus de destruction du gaullisme entamé par Chirac !

Et ainsi rendez de Gaulle aux Français. Ils sauront quoi en faire.

C'était de Gaulle

Price: ---

0 used & new available from

Molière était-il Charlie?

27
moliere blaspheme dom juan

moliere blaspheme dom juan

Rappelez-vous :

DOM JUAN.- Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins ; ah, ah, je m’en vais te donner un Louis d’or tout à l’heure[, pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE.- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
DOM JUAN.- Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un Louis d’or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.
LE PAUVRE.- Monsieur.
SGANARELLE.- Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal.
DOM JUAN.- Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.
LE PAUVRE.- Non Monsieur, j’aime mieux mourir de faim.]
DOM JUAN.- Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité…

(Dom Juan, Acte III, scène 2).

C’est une scène à la fois centrale et emblématique, et à ce titre, je crois que je l’ai évoquée chaque année depuis quarante ans que je fais ce métier. En expliquant à chaque fois ce que signifiait en 1665 ce mot de « jurer » — jurer le nom de Dieu, blasphémer.
Avec des succès divers, et que je ne peux imputer ni à mon incompétence (qui est globalement restée la même, en tout cas en ce qui concerne l’enseignement de la littérature) ni à une difficulté particulière du texte, qui n’a pas varié. Ni même à l’évolution du savoir des élèves, quoi que l’on ait fait pour le réduire à ce « socle commun » qui ressemble à de la culture comme mon dos ressemble à la lune.
En fait, tout a tenu à chaque fois à la culture acquise des élèves (celle qui ne s’enseigne pas, celle avec laquelle ils arrivent à l’école, par opposition à la culture apprise).

En Normandie, à la fin des années 1970, personne ne comprenait vraiment cette obstination du pauvre à refuser un louis d’or (une somme invraisemblablement élevée, expliquais-je, et un objet — une pièce d’or — qu’un pauvre avait vraisemblablement aucune occasion de voir dans sa vie, sinon de loin). À Versailles, au début des années 1980, le blasphème était ressenti, mais d’assez loin : les cathos même intégristes ne s’offusquent guère d’un juron bien senti, et cela fait des lustres que « nom de Dieu ! » n’est plus un péché mortel. Lorsque je leur expliquais que passée la première représentation Molière (et surtout, abusivement, sa veuve) coupa quasiment toute cette scène, ils haussèrent les épaules : leur foi, lorsqu’elle subsistait autrement que comme grimace versaillaise, ne s’arrêtait pas à de semblables peccadilles. Qu’Armande ait fait réécrire toute la pièce en vers par Thomas Corneille ; que ce fût cette version sans intérêt que l’on ait jouée jusqu’au milieu du XIXème siècle ; que des coupes frileuses (voir par exemple ce que j’ai mis ci-dessus entre crochets, dont la suppression vide la scène de tout son sens) subsistassent dans toutes les éditions jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale — Saint Pétain, priez pour nous ! —, tout cela leur paraissait quelque peu caricatural : c’étaient des chrétiens modernes.
Puis j’enseignai douze ou treize ans dans les banlieues déshéritées de la couronne parisienne — aux Ulis, à Montgeron, à Corbeil. À des classes qui rassemblaient divers partisans déclarés du GIA et du FIS (c’étaient pendant les années de plomb de l’Algérie), en tout cas une majorité de Musulmans — que j’ai retrouvés ensuite à Montpellier (au lycée Mermoz plus qu’au lycée Joffre, selon une ségrégation habile) et bien sûr à Marseille.
Et là, je peux le dire, « jurer » au sens de « blasphémer » n’était pas pris à la légère. La scène condamnait Dom Juan — et Molière — aux yeux de ces jeunes imbéciles.

Quand des dessinateurs ou des intellectuels défendent le droit au blasphème, ils ne parlent pas de la même chose que les apprentis djihadistes qui les tuent parce qu’ils ont blasphémé. Je pourrais proférer — et cela m’est fréquemment arrivé en classe, pour tester les élèves — des imprécations monstrueuses qui ne me paraissent pas telles puisque pour moi, ce sont juste des suites de mots sans autre signification que celle du dictionnaire — « bordel à cul de vierge enceinte » ou « Mahomet poil au vier », comme on dit à Marseille. Regards outrés des unes et des autres — stupéfaction de ma part devant des réactions qui me paraissent hors de saison.
Je préfère ne pas imaginer la réaction des futurs petits Syriens balancés dans les classes françaises à qui on va expliquer Molière…
C’en est d’ailleurs touchant, de constater combien des populations encore enfouies dans le fanatisme comprennent les intentions de Molière mieux que nos modernes incroyants « de souche », pour parler comme les épigones du FN. Et leur réaction, en retour, me permet à moi de saisir à plein l’audace de Molière, balançant à des spectateurs effarés cette incongruité majeure — et risquant tout simplement sa peau : il y eut dès 1665 bien des bonnes âmes pour réclamer pour lui le bûcher — et ce n’était pas une métaphore, Louis XIV venait de faire brûler Claude Le Petit, un jeune poète (après étranglement, quand même) pour quelques vers licencieux.

Cette scène met en lumière, à mon sens, le problème majeur qui hante aujourd’hui l’actualité.
Par « respect » pour les superstitions de tel ou telle, dois-je cesser de parler de Molière, ¬ comme certains collègues ne parlent plus de Corneille sous prétexte que l’on tue des Maures dans le Cid, ce qui contriste certains de leurs élèves ? Mais alors, jusqu’où déplacer le curseur ? Ne plus faire lire Montesquieu ou Voltaire, parce qu’ils utilisent le mot « nègre » ? Ne plus parler de toute cette littérature où des messieurs très bien évoquent les « objets » de leurs amours ? Dès que l’on prend en compte les revendications du politiquement correct et les critères du Camp du Bien, on ne s’en sort pas. On s’assoit sur la culture. On la nie. On l’éradique.
Reste la seconde hypothèse. Je suis en France, je suis un prof français, je suis spécialiste de littérature française, et c’est aux élèves, tous les élèves, de venir dans mon champ culturel. Parce que je suis la culture dominante, et que mon boulot, c’est justement de leur apprendre — à tous — les règles d’une société gréco-latino-judéo-chrétienne et largement agnostique. Et que je n’ai pas à « respecter » les superstitions des uns et des autres dans le contexte étroit d’un enseignement laïque — ni, à vrai dire, si j’avais un quelconque pouvoir, dans le contexte plus large d’une rue elle aussi laïque. Oui, c’est aux élèves de laisser leurs croyances à la porte du lycée comme les filles y laissent leurs voiles, c’est à eux d’apprendre, comme le dit très bien Isabelle Adjani dans La journée de la jupe, flingue au point, que Molière s’appelait Poquelin, et que ce n’est pas tout à fait un hasard si à la fin de la scène Dom Juan donne quand même son louis au Pauvre — « pour l’amour de l’humanité » et non pour l’amour de Dieu : dans quel monde vivons-nous pour qu’une transgression du XVIIème siècle qui se résolvait en acte d’humanité soit encore vécue, au XXIème, comme un blasphème susceptible d’excuser des actes de barbarie ?
Et si cela continue à choquer les élèves, ma foi, tant pis ou tant mieux. L’enseignement ne se nourrit pas d’eau tiède.

PS. Je travaille en ce moment sur le Voyage au bout de la nuit. Parce que Céline est un formidable écrivain, que Philippe Muray a écrit sur lui des pages saisissantes (par exemple ici), et que le ministre (Frédéric Mitterrand) qui crut bon de déprogrammer les manifestations qui devaient célébrer le cinquantenaire de la mort de Louis-Ferdinand Destouches est un bélître — comme aurait dit Molière. Et pour leur faire comprendre que malgré Bagatelles, Céline était peut-être moins antisémite que Zola.
À ce propos, très belle BD sur le Céline D’un château l’autre — la fuite à Baden-Baden et Berlin dans les décombres de la Collaboration. Ça s’intitule la Cavale du docteur Destouches, c’est scénarisé par le comédien Christophe Malavoy, et dessiné par Paul et Gaétan Brizzi. Un très beau graphisme, et une utilisation intelligente des imprécations céliniennes. Chez Futuropolis.

La cavale du Dr Destouches

Price: ---

0 used & new available from

*Photo : Renaud Camus.

Vices et vertus du papotage

7
reputation bavardage femmes

reputation bavardage femmes

« Réputation, réputation, réputation / Oh, j’ai perdu ma réputation ! » déplore Cassio dans Othello, le drame de la représentation par autrui par excellence. Iago, le traitre, s’empresse de le rassurer: on ne peut rien ni pour ni contre sa réputation, elle est entièrement aux mains des autres. Loin de Venise, en 1993, le fait divers sanglant impliquant Jean-Claude Romand qui secoua le Pays de Gex, tragédie du mensonge comme il y en aura toujours, souligne encore à quel point la réputation compte aux yeux de certains bien plus que leur propre vie. Jean-Claude Romand, après avoir pendant des années prétendu qu’il était médecin et expert pour l’OMS, tue toute sa famille et tente de se suicider, affolé à l’idée qu’on puisse découvrir la vérité. Avouer un mensonge serait donc plus douloureux que d’exterminer sa propre famille – et nous parlons ici de temps où les réseaux sociaux et la rumeur sur le net ne faisaient pas loi.

Nous considérons surtout des cas extrêmes, nous rétorquera-t-on avec justesse. Il est rare qu’un individu s’invente une vie et s’enferme dans ses fables à ce degré de délire mais les réactions du Cassio shaekspearien et de Jean-Claude Romand sont symptomatiques d’un trait universel de l’être humain. Les biologistes affirment en effet qu’une situation où notre honneur est mis en péril (bagarres, insultes, querelles de préséance sur une place de parking…) nous causent autant de douleur physique que morale: une gifle fait plus de mal à notre amour-propre qu’à notre joue.

Nous avons effectivement deux « ego », l’un intérieur qui ne regarde que nous, l’autre public, fruit et cause de notre image. Prétendre que l’on peut et doit laisser de côté ce dernier pour ne se préoccuper que de nous-mêmes et d’une hypothétique « harmonie intérieure » est une chimère. En sus de la dimension biologique de la honte à laquelle on ne saurait réchapper, Philippe Rochat après avoir étudié le phénomène de la représentation par autrui chez les enfants affirme que le schéma ayant poussé Jean-Claude Romand à verser le sang des siens plutôt que de tâcher sa réputation est déjà en germe au jardin d’enfant.

Ces mécanismes ont peu à voir avec la société du spectacle post-moderne, moins encore avec la course aux « like » sur les réseaux sociaux, qui en sont les manifestations contemporaines, pas moins délirantes que ne le fut le « bulbe de la tulipe ». Au XVème siècle, une frénésie passagère autour des bulbes a poussé des familles à la ruine pour se procurer des racines qui, quelques mois plus tard, ne valaient plus rien…

D’ailleurs, alors même qu’avec la meilleure volonté du monde nous tentons de faire abstraction des rumeurs et des on-dit, nous nourrissons ce système et en profitons par des commérages (un contre-pouvoir traditionnellement attribué aux femmes) capables de faire autant de dégâts dans l’espace public que dans la sphère du pouvoir comme l’a rappelé le couple François Hollande-Julie Gayet.

Plus encore, nous nous fions entièrement aux réputations, images, bouche-à-oreille et jugements collectifs au quotidien, que ce soit pour le choix d’un médecin, d’un hôtel, d’une destination de vacances, d’une université, pour le recrutement d’un employé et même dans l’adhésion à un discours idéologique ou politique.

Seulement, le déferlement d’informations venues de toutes sources implique une forme de responsabilité dans nos choix et le tri de ces données, chose dont nous sommes souvent incapables.

La mise en question de la fiabilité de l’information construite et mise en circulation par l’ensemble de la collectivité pose un problème de taille en démocratie, car celle-ci se met alors en danger par sa nature propre. De là à sous-entendre qu’il faudrait réserver ce régime aux élites éclairées par les Lumières de la raison, il n’y a qu’un pas que Gloria Origgi, dans son enrichissant ouvrage, ne franchit pas.

Gloria Origgi, La réputation, Qui dit quoi de qui, PUF

*Photo: Flickr-Rover

Sous les vêtements, l’ordre contemporain

101

Ça résonne comme le refrain lancinant tout suintant de niaiserie sado-maso du nouveau tube planétaire d’une Rihanna, Beyoncé ou Miley Cyrus, d’une de ces icônes lubriques de la pop porn qui, fières de leur plastique érotisée et de leur libido hyper boostée, aiment exhiber leurs strings en enfourchant un joujou phallique géant. Ça s’affiche comme un event Facebook pour l’inauguration du dernier club électro en vogue où vont s’agglutiner tous les hipsters branchés de la capitale. Et ça s’expose comme un vide-dressing vintage fréquentés par les trentenaires nostalgiques des années 90 et des Levi’s 501 taille haute dont les trous se faisaient avec l’usure du temps. Alors tube, club, friperie, de quoi ce « ça » est-il le nom?

Et bien, rien de tout cela ou en fait si, de tout cela justement …car il s’agit de la nouvelle installation fourre-tout d’art contemporain mise en scène à la Monnaie de Paris. Le titre : « Take me (I’m yours) » ce qui donne en français « Prends-moi (je t’appartiens) »… On frôle l’orgasme.

Après avoir accueilli, l’an passé, le pseudo rebelle scato Paul McCarthy et sa « Chocolate Factory » qui fabriquait à la chaine des centaines de plugs en forme de père Noël en chocolat pour dénoncer les affres du consumérisme de l’économie capitaliste, la Monnaie de Paris propose le remake d’une exposition londonienne qui s’était déroulée en 1995 à la Serpentine Gallery. Les visiteurs étaient invités à repartir avec un échantillon des œuvres exposées.

A l’origine du concept: le célèbre plasticien français Christian Boltanski connu pour ses empilements géants de vêtements censés représenter la Shoah et Hans Ulrich Obrist, l’un des commissaires incontournables de l’art contemporain, devenu co-directeur de la Serpentine  et figure mondaine de l’intelligentsia arty d’aujourd’hui. 20 ans après, Boltanski et Obrist remettent ça. L’idée est réutilisée sans complexe. Pas question de renouveler un concept qui a eu son heure de gloire à l’époque. Un coup de plumeau pour dépoussiérer tout ça et c’est reparti.

Alors pour berner les visiteurs néophytes en art mais consommateurs dans l’âme, qui se demandent, en poireautant dans la queue, s’ils vont trouver un jean à leur taille dans la salle où Boltanski expose, une fois encore, une fois de trop, cette répétition est soigneusement présentée comme une création originale et subversive. Un « nouveau vent de liberté » souffle sur la Monnaie de Paris lit-on sur la brochure distribuée à la billetterie. L’injonction autoritaire « Ne pas toucher » qui préserve l’œuvre par la distance entretenue avec le spectateur, se reverse en son contraire libertaire « Il est interdit d’interdire de toucher ».

Alors que McCarthy faisait payer l’acte de rébellion du visiteur qui devait débourser 50 euros pour sucer l’objet de son aliénation sans se rendre compte qu’il était doublement escroqué à la fois par le système et par l’artiste lui-même, ici pas de fucked twice, pas de magouille de ce genre, tout est gratis. Pour un ticket acheté, x articles offerts ! « Help yourself ! » A Boltanskiland l’artiste est un généreux donateur. Quel délicieux oxymore pour l’artiste contemporain qui, généralement avide de gains, a toujours un œil rivé sur sa cote estimée par les market makers du marché de l’art. « Take stuff », « leave stuff», « swap stuff », le public est invité à faire son petit marché du dimanche matin : vêtements, bombons, badges, affiches … et même à échanger un objet qu’il a sur lui avec un des objets exposés. C’est le bon vieux retour au troc. Un conseil : venez avec des poches remplies d’autres choses que de tickets de métro usagés, d’allumettes cramées ou bien de chewing-gums écrabouillés. Qui sait vous gagnerez peut-être un IPhone si vous réussissez à amadouer le performateur, seul juge de la valeur de votre bien ! Bref, « tout doit disparaitre », comme l’indique le sous-titre, comme si c’était le dernier jour des soldes où les magasins vendent à perte pour écouler leurs stocks.

Mais amusez-vous à répondre à la sympathique invitation de l’exposition et à vous « emparer des œuvres », « à contribuer à leur dissémination », à « participer à leur disparition et à leur destruction » et vous ne serez pas déçu.

« Take me », cette joyeuse exhortation libertaire  atteint vite ses limites lorsque le visiteur, un peu anar dans l’âme, décide de faire le malin, de jouer pleinement le jeu, et donc de passer franchement à l’action, de shooter dans le carré de bombons bleus acidulés, de marcher sur le tapis de gélules qui tombent du plafond toutes les trois secondes, de faire le poirier en haut de la pile de vêtements, d’arracher une à une les cartes postales pour touristes chinois embourgeoisés, représentant la Tour Eiffel, toutes prises sous le même angle… Devant cette petite mise à sac bien jubilatoire et pourtant explicitement sollicitée, il voit rappliquer de jeunes  et jolies médiatrices culturelles qui, derrière un discours institutionnel bien rodé sur le merveilleux dialogue participatif que les artistes instaurent avec le public à travers leurs œuvres, le rappelle bel et bien à l’ordre.

« L’œuvre sort du cadre » mais le visiteur est encadré. « L’exposition déborde » mais les débordements ne sont pas tolérés. « L’exposition bouleverse les codes », mais le bouleversement de sa mise en scène est interdit. Le dépassement de la limite sacrée entre l’œuvre et son public n’appelle donc pas l’explosion d’un chaos informe, mais une transgression disciplinée, réglée, bien  ordonnée. On peut toucher mais pas trop quand même. « Take me but be nice! ».  Faut pas déconner non plus !

Car si la règle du jeu est orpheline de son terrain de jeu c’est parce que seule serait acceptable la transgression imposée par l’artiste, tout jaloux qu’il est de son statut de révolutionnaire auto-proclamé. Au final, le mépris affiché de Boltanski pour la représentation patrimoniale de l’œuvre d’art, comprise comme intouchable par son sacré et inaltérable par son éternité, serait sélectif, uniquement valable pour l’art classique mais pas pour l’art contemporain.

Les visiteurs repartent de cette exposition avec un sac en papier biodégradable, d’une laideur tristement bien ordinaire, qui s’affaissera à la première averse mais qui gagne sa valeur par la signature de son créateur qui n’est rien d’autre que Boltanski bien sûr. Ils ont, en général,  glissé à l’intérieur autant de goodies marketés et fétichisés auxquels ils avaient le droit. Ces visiteurs quittent la Monnaie de Paris, le sourire béat, ravis d’avoir rentabilisés leur après-midi ayant eu leur dose de culture  tout en faisant leur shopping. Ils partent le cœur léger, ignorant que l’affiche qu’ils ont détachée d’une des piles d’impressions exposées par le plasticien Gonzales-Torres, était une métaphore morbide du Sida dont était atteint  son auteur.

Mais si leur réflexe a été de prendre avant même de comprendre, de s’accaparer l’objet avant même de connaitre sa signification, c’est que les commissaires de l’exposition n’ont pas pris le soin de mentionner le sens des œuvres exposées. Le comble pour un art qui n’existe que par son herméneutique !

A la Monnaie de Paris, jusqu’au 8 novembre 2015.

*Photo : Flickr, g.sighele

Et si on bullait ce week-end ?

2

Burma au turbin

Nestor poursuit son tour de Paris en bande-dessinée. On doit à Tardi cette initiative touristico-policière en noir et blanc. Il a été le premier à relancer la carrière de ce privé aux mauvaises manières avec Brouillard au pont de Tolbiac. Depuis, le héros de Léo Malet a traîné sa tête de lard à la Nation, au 120, rue de la gare, à la Plaine Monceau et même derrière le Louvre. Moynot a pris un temps la succession graphique de Tardi et c’est aujourd’hui Barral qui s’y colle. Il a déjà sorti Boulevard…ossements. Il s’attaque désormais à un classique des Nouveaux Mystères de Paris, Micmac moche au Boul’mich et plonge Nestor dans le Vème arrondissement. Casterman a l’excellente idée de pré-publier cette enquête sous le format original de trois journaux (fac-similé) vendus entre août et octobre. Les collectionneurs achèteront ces trois fantaisies et l’album complet qui sortira le 28 octobre prochain. L’histoire se passe à la fin des années 50 et commence par un suicide Quai Saint-Bernard face à la Halle aux vins. Nestor emmitouflé dans sa canadienne escalade la Montagne Sainte-Geneviève à la rencontre d’une drôle de population : les étudiants. Entre le Panthéon et la Sorbonne, il traque le carabin au volant de son antique Peugeot 203. Barral maîtrise le trait renfrogné de Nestor et sait déshabiller la pulpeuse Jacqueline, studieuse le jour et effeuilleuse le soir dans un cabaret. Dans une ambiance qui rappelle le film « Les Tricheurs » de Marcel Carné, sur une partition aux petits oignons de Léo, l’anar’ de la série noire, Barral dessine sur du velours. C’est vraiment chouette ! Il y a des filles en duffle-coat, ce bon vieux commissaire Florimond et des coups tordus.

Nestor Burma – Micmac moche au Boul’mich de Malet et Barral – D’après l’univers graphique de Tardi – Casterman

Micmac moche au Boul'Mich - Numéro 1 - 19 août 2015

Price: ---

0 used & new available from

 

Mylène et Claudia

Chez les Demongeot, on connaît la fille. Mylène, l’actrice blonde au corps souple, l’incandescence et le charme naturel sur grand écran. Un regard pénétrant qui fit chavirer tous les jeunes hommes des années 50/60 aussi troublant que la voix éraillée de BB. Qui n’a pas succombé à cette rigolote aux courbes épanouies dans la série des Fantômas ? Une Milady populaire qui lorsqu’elle jouait (trop rarement) la tragédie, nageait comme un poisson dans l’eau. Les actrices divas de la Nouvelle Vague pouvaient aller se rhabiller. Dans L’inassouvie de Dino Risi en 1960, elle était atrocement belle et possédée par ce rôle. On sait maintenant d’où lui venait cette propension au malheur. En 1990, Mylène a publié Les lilas de Kharkov, un livre qui raconte le destin de sa mère, Claudia. Adieu Kharkov, la bande-dessinée de Claire Bouilhac et Catel Muller est librement inspirée de cet ouvrage. Dans sa préface, Pierre Richard a raison de dire que « c’est un superbe mélodrame aux accents pathétiques », « un film d’aventure » aussi. On suit en parallèle, la vie de Mylène sur la Côte d’Azur dans les années 1980 et l’enfance terrible de sa mère Claudia, dans l’Ukraine des années 1910. A ce moment-là, la comédienne a pris le large avec son métier, partagée entre le cancer de sa mère et les addictions de son mari, Marc, le fils Simenon. Sur son lit d’hôpital, Claudia, femme brutale à l’extraordinaire capacité de résilience raconte sa soif de réussite, des plaines de l’Oural jusqu’à Paris en passant par Shanghai et Saigon. Une volonté de fer qui fera abstraction de tout : la faim, la violence, le déclassement pour accéder à un certain confort. Dans ce dernier face-à-face tendre et cruel, Mylène et Claudia retissent d’indestructibles liens. Mention spéciale aux deux dessinatrices au summum de leur art, à l’aise dans tous les registres et d’une grande justesse de ton. Le trait juste pour une émotion vraie.

Adieu Kharkov de Mylène Demongeot – Bouilhac & Catel – Air Libre

Adieu Kharkov - Tome 0 - Adieu Kharkov

Price: ---

0 used & new available from

 

A droite toute

Mitterrand n’a plus de secrets pour nous. En êtes-vous sûr ? Depuis Une jeunesse française, l’ex-Président est passé sur le divan de la Nation. Après des centaines de livres, d’essais et de documentaires, chaque partie de sa vie a été examinée, pesée, disséquée, débattue pour arriver enfin au constat qu’il était impénétrable. Une vérité historique ne suffirait pas à faire le tour d’une personnalité aussi romanesque, tout en dévers et profondeurs. Lui-même a construit, pas à pas, son propre récit suivant son instinct et cette inébranlable confiance en sa qualité d’homme supérieur. Dans la bande-dessinée « Mitterrand, un jeune homme de droite », Philippe Richelle et Frédéric Rébéna ont superbement capté cette lente éclosion. Mitterrand n’est pas né en un jour. Les deux auteurs refont le parcours initiatique d’un étudiant en droit au milieu des années 30 jusqu’à la Libération de Paris en s’appuyant sur une solide bibliographie. Ils réussissent surtout à faire apparaître, grâce à une technique épurée, la force de caractère d’un jeune catholique qui croit en sa destinée. Au Foyer des pères maristes du 104, rue de Vaugirard, Mitterrand a déjà cette assurance qui agace et séduit. Il est capable de dire « la modestie, c’est l’affaire des médiocres » sans sourciller. Le doute ne l’atteint pas. Et pourtant derrière cette fatuité, il y a aussi l’amour fou pour une lycéenne de 15 ans et la passion pour l’écriture. Mitterrand se cherche dans les milieux de droite sans se mouiller. L’Histoire décidera pour lui. Après la Déclaration de guerre, le stalag, les évasions, ce sera Vichy et la Résistance. Un chemin tortueux avant d’atteindre le perron de l’Elysée.

Mitterrand, un jeune homme de droite de P. Richelle & F. Rébéna – Rue de Sèvres

Mitterrand : Un jeune homme de droite

Price: ---

0 used & new available from

Quand Strindberg commet un nain père

27

Disons-le tout de suite, avant de nous risquer sur les gentillesses, la production de Père d’August Strindberg  à la Comédie Française mérite de sincères applaudissements : la mise en scène sobre, en costumes d’époque, sans ridicules originalités d’Arnaud Desplechin n’est pas sans finesse, ni sans une certaine intelligence du texte qu’il sert ; et qu’il a, précisément, l’humilité de servir, non pas d’asservir. Sur scène, Michel Vuillermoz se fait remarquer par l’excellence de son jeu, qui trouve en Martine Chevallier une interlocutrice lumineuse, cependant qu’Anne Kessler, son épouse sur scène, bien vite nous épuise en pleurnicheries chuintées sans interruption du début jusques à la fin. Mais si, du côté du Français, l’ouvrage est de belle facture, en peut-on dire autant de l’œuvre même d’August Strindberg ?

Ce serait mentir, car à l’évidence les Scandinaves sont bel et bien en matière d’art ces « germains périphériques » dont parlait Rebatet. Quel misérable patrimoine artistique que le leur : Grieg et Sibelius en matière musicale, c’est-à-dire le Néant soufflant ses pulpes dans un trombone ; Strindberg et Ibsen en matière théâtrale, c’est-à-dire le Néant se voulant gorille afin de monter sur les planches. En l’occurrence, Père est un verbeux navet, une manière de long gémissement bruyant stridulé par un vieux militaire à demi fou que son hystérique harpie de femme pousse à la démence, et qui finit, mors ex machina, par succomber à une crise d’apoplexie au moment où la patience du spectateur s’en va elle-même taquiner le trépas.

Le dénouement est si gros qu’on le subodore dès le début, suspendu tel l’épais de Damoclès au-dessus du père éponyme. Mais avant cela et pendant deux heures, donc, le bonhomme gémit d’interminables filaments misogynes, mais d’une misogynie fort sotte, bourgeoise, sans nulle racine métaphysique ou mystique : une sorte de complainte à l’emmerdeuresse, ponctuée une demi-centaine de fois par l’explicite rappel de la différence des sexes et couronnée par une ridicule parodie de la tirade de Shylock, où le Juif devient l’homme – et n’a-t-il pas des yeux, pour pleurer comme les femmes ? Quant à l’épouse, justement, ce n’est qu’un intarissable fleuve d’épais sanglots feints, de geignardises fluentes et de pleureries inexorables : d’un bout à l’autre de la pièce, Madame se répand ; elle perd ses eaux et sans nulle nuance, pleine d’acrimonie, c’est à cris mâles qu’elle se fait lacrymale. L’exubérance de son hystérie est telle que l’on en vient à se demander pourquoi ce n’est pas elle qui finit entrelacée dans une camisole de force, bien plutôt que son pauvre imbécile de mari : tant son comportement scintille-t-il de folie femelle qu’on soupçonne bien vite les autres personnages de la plus abyssale stupidité.

L’indigence du texte, relevée seulement par quelques traits d’humour suffisamment rares chez les Vikings pour être notés, n’a d’égal que l’insignifiance des caractères qui sous nos yeux ambulent de patauderies en maladresses, et se lancent de terrifiantes sentences philocomiques en pleine scène de ménage. Les couples scandinaves semblent avoir l’altercation conceptuelle et la dispute spéculative, mais le tout, en l’occurrence, torcheculatif.

En somme, dans ce gros machin dramaturgescent, rien ne tient et d’un bout à l’autre, on sent la pataude patte d’un norvégien névrosé, tout galeux de protestantisme et de naturalisme, dont les intuitions psychologiques équivalent à peu près celles d’un babouin lunatique auquel on aurait confisqué son traitement médical. Car ici et là le pathos gène, et tique le spectateur attentif. Ainsi, toute la pièce se peut résumer en cet unique ressort : Madame est une perverse qui parvient à pousser son mari vers la démence en insinuant, sournoise mais sans finesse aucune, en son esprit l’idée que sa fille pourrait n’être pas sa fille. Le soupçon instillé, Monsieur glisse, se crispe et crie beaucoup ; il répète une demi-centaine de fois que si la maternité est sûre, la paternité ne l’est jamais, tente de tuer sa fille d’un coup de pistolet puis sombre enfin dans la folie, quelques minutes seulement, puisqu’à la folie fait suite l’apoplexie… « et hop ! », comme dirait De Funès dans Le Mouton à cinq pattes. En dehors de cette trame très largement tressée : rien. Rigoureusement rien, à l’exception d’une petite seconde émouvante presque lorsque la fille de Monsieur, commençant de sentir son esprit coulant vers la vésanie, lui extorque quelques instants de lucidité en se jetant dans ses bras. Microscopique ersatz du Roi Lear ; l’on songe à Shakespeare, et l’on s’émeut donc, jusques à repenser à Strindberg.

Voilà une pièce à dormir deux bouts : du premier au dernier c’est encore la lutte du spectateur contre la somnolence qui s’avère épique, bien plus que les gras confits conflits des personnages. Mais las !, on voudrait sombrer que l’on ne pourrait même pas : les intermittentes gueuleries de Monsieur, ou les interminables sanglotises de Madame, auraient tôt fait de nous arracher aux torpeurs. Il faut être aussi curieusement embouché qu’un journaliste des Échos pour voir dans ce massif ramassis de poncifs une pièce « inouïe » dont on sortirait « remué ». Tel se mesure l’enthousiasme à l’aune d’un batteur à œufs et voit sans l’entendre une pièce dite inouïe, où l’on crie souventefois pourtant.

Père d’August Strindberg  à la Comédie Française

*Photo : Wikicommons

Migrants : pourquoi pas la France?

45
migrants Allemagne OFPRA asile

migrants Allemagne OFPRA asile

Le 12 septembre, Le Monde nous apprenait que « le « recrutement » de demandeurs d’asile par la France s’avère plus difficile que prévu ». Au passage, on découvrait ainsi que la France « recrutait » des demandeurs d’asile : à Munich, une dizaine d’agents de l’OFPRA[1. Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides.] avaient déjà « convaincu près de 500 Syriens ou Irakiens arrivés en Allemagne de demander l’asile en France », mais bien que les fonctionnaires « se démènent », ils peinaient à « attirer les candidats ».

Il s’agissait de venir en aide à la ville allemande submergée en la délestant d’un millier de migrants, dans le cadre de la « relocalisation » de 24000 d’entre eux. À la demande d’Angela Merkel, François Hollande s’y était engagé. Seulement voilà, la plupart des intéressés n’avaient pas choisi leur destination par hasard, et comptaient bien être accueillis en Allemagne.

Un jeune Syrien cité par Le Monde témoignait de la manière dont le patron de l’OFPRA en personne lui avait sorti le grand jeu pour le faire changer d’avis : « Pascal Brice m’a convaincu (…). Il m’a dit que nous aurions tout ce qu’il nous faut en France. » Mais il confiait dans la foulée : « A vrai dire, je ne sais toujours pas si j’ai pris la bonne décision. » L’Angleterre, à la limite, mais la France, vraiment… quelle idée !

Aujourd’hui, selon Sophie Pegliasco, la directrice de cabinet de Pascal Brice, « près de 600 migrants sont arrivés d’Allemagne ». Ouf, l’honneur est sauf ! Ce n’est qu’un peu plus de la moitié de l’objectif annoncé, « mais les chiffres ne sont pas définitifs », assure la représentante de l’OFPRA. Quoi qu’il en soit, « la très grande majorité a déposé une demande d’asile car ils le souhaitaient dès le départ », se félicite-t-elle.

Problème : parmi ceux-ci, impossible de savoir combien sont arrivés directement de leur pays d’origine à Munich, et combien ont séjourné entre temps dans un camp de réfugiés à l’étranger. « Nous ne disposons pas de données là-dessus », explique tranquillement Sophie Pegliasco, pour la bonne et simple raison que « cette circonstance n’a pas d’impact sur le traitement de leur demande d’asile ».

Autre critère qui « ne joue pas sur l’éligibilité à une protection internationale au titre de l’asile » : le profil socio-professionnel des migrants, dont la représentante de l’OFPRA nous dit pourtant « qu’un certain nombre étaient diplômés ou exerçaient des métiers qualifiés dans leur pays d’origine ». Tiens donc : ça on l’a « simplement remarqué », mais ça ne compte pas non plus.

Pour l’OFPRA, seule compte la nationalité du « réfugié » : les ressortissants Irakiens, Syriens et Erythréens sont automatiquement considérés comme ayant un « besoin manifeste de protection » parce que leurs pays sont à feu et à sang. Que certains aient déjà trouvé asile dans un pays où ils n’étaient pas menacés, avant de venir frapper à notre porte, n’a aucune importance aux yeux de l’institution.

S’ils veulent être accueillis chez nous, ceux-là en ont a priori le droit. Mais alors, pourquoi refusent-ils nos avances et préfèrent-ils rester en Allemagne ? « Ce n’est pas une question qui a été posée aux migrants », esquive Sophie Pegliasco. Difficile, dans ces conditions, de comprendre comment a été fixé le nombre de 1000 demandeurs d’asile à « recruter » pour soulager Munich.

Serait-ce une question de capacités d’accueil, l’Allemagne n’ayant pas la faculté d’absorber si vite un tel nombre de nouveaux arrivants ? A l’inverse, combien la France est-elle en mesure d’accueillir immédiatement ? « Ce n’est pas la vraie question », nous reprend la directrice de cabinet de Pascal Brice : « L’OFPRA est censé examiner toute demande d’asile, sans considération de quota, donc de capacité de traitement. »

Nous voilà renseignés, mais pas franchement rassurés quant à la maîtrise des flux migratoires et leur gestion par nos gouvernants. Une seule chose est désormais certaine : s’il faut aller jusqu’en Allemagne supplier les migrants de demander l’asile en France, on est encore assez loin de l’invasion fantasmée par certains.

*Photo : SIPA. 00456033_000001.

Aline électrisera la Cigale le 8 octobre

0

Ayant chanté tout l’été, les cinq membres du groupe Aline ne s’en trouvent néanmoins pas dépourvus à la rentrée puisqu’ils se produiront à La Cigale le 8 octobre. Sur scène, la bande de Romain Guerret et Arnaud Pilard interprètera les morceaux de son nouveau disque « La Vie électrique » enregistré en terre belge avec la complicité de Stephen Smith (producteurs des Smiths, Morissey et Blur, excusez du peu…). Déjà dans les bacs, l’album est loin de se résumer à sa chanson éponyme, certes « aguicheur » d’après le dossier de presse mais non « racoleur » quoique son propos fort grivois choquera quelques ligues de vertu. Pour ne pas offusquer les Marie-Chantal, on se contentera de citer un couplet poétique (« tes yeux gourmands me vandalisent ») en vous laissant découvrir la suite classée triple X.

© Paul Rousteau.

« Il n’en finit plus de mourir, ce vilain monde à l’agonie, je boirai à ses funérailles », entend-on dans le mélancolique Avenue des armées, avant que Les Angles morts rappelle le Paris de Taxi girl : « Paris dans tes angles morts, tu caches des visages, tes enfants sont tristes mais ils chantent, je ne les entends pas… »  Les spleeneux baudelairiens sauront à quoi s’en tenir lorsque détonnera : « je me promène ici et tu n’es pas là, dans une grande ville qui ne te connaît pas, je marche vite, je pense à toutes ces âmes, quelques-unes se consument la nuit au fond des bars ».

On espère pour la paix des ménages que ces cinq garçons dans le vent contraire reprendront quelques pépites de leur premier opus « Regarde le ciel », sans quoi le spectacle risque de tourner à l’émeute !

Concert d’Aline, H Burns et Pharaon de Winter le 8 octobre à La Cigale, 19h30. Acheter ses places ici.

P.S : Notre ami Didier Super jouera sa comédie musicale « Et si Didier Super était la réincarnation du Christ ? » dimanche à 17 h30 au Festival des Vendanges de Suresnes. L’entrée ne coûte pas un rond, ce qui ne gâche rien. N’ayant aucune envie d’hérisser mon poil dans la main, je copie/colle le synopsis de cette merveille du genre : « Cette comédie musicale raconte l’histoire d’un chanteur engagé et passé de mode qui ne trouvait plus de raison de se plaindre, alors que c’est son métier de se plaindre, puisqu’il est chanteur engagé. C’est donc dans l’espoir de ne pas laisser mourir son petit business de disques qu’il se met en quête de sa haine profonde. Pour cela, il recherchera méticuleusement à mettre le doigt sur le ou les coupables de ce monde qui va si mal… » Ouf, l’Ouest parisien a enfin droit au mauvais goût et au mauvais esprit… Viendez !

 

Frappes russes en Syrie : le jeu trouble de la France

54

Après un mois de montée en puissance militaire à Lattaquié et Tartous, après les annonces de Vladimir Poutine à la tribune de l’ONU, les premières frappes russes en Syrie ont « surpris les occidentaux ». Les réactions outrées de Laurent Fabius ce matin sur RTL ont fait écho à « la préoccupation » du secrétaire général de l’OTAN. Une sorte de panique semble gagner Paris, comme si l’engagement de Moscou remettait en cause la stratégie française en Syrie. Visiblement, l’intervention russe dérange.

Poutine, en effet, ne se contente pas de frapper Daech. Il frappe aussi Al-Qaïda en Syrie (le Front Al-Nosra) ainsi que ses alliés de « l’armée de la conquête ». Il y a quelques jours, la France a, elle aussi, effectué ses premiers bombardements contre Daech en Syrie. Mais elle se refuse à frapper, comme le font les Etats-Unis et la Russie, d’autres groupes terroristes tout aussi dangereux bien que rivaux : Al-Qaïda en Syrie et les multiples brigades djihadistes qui gravitent autour, en particulier dans la région d’Idleb et de Deraa. Bataillons djihadistes que la diplomatie française persiste à appeler « rebelles », « opposition modérée » et mêmes « résistants ».

Les frappes russes dérangent parce qu’elles mettent en lumière le jeu trouble de la France en Syrie. Et tous les moyens sont bons pour le couvrir d’un écran de fumée oratoire. « Ils ont frappé, pour une bonne part, des résistants et les civils » s’insurge notre ministre de la propagande et des affaires étrangères. Petit-fils de résistante de la première heure, mon sang n’a fait qu’un tour. Ces salauds de russes massacreraient des civils et des « résistants » ? Ce souvenir résonne singulièrement dans le cœur des Français et on ne peut le manipuler sans faire attention. Mais la diabolisation de Vladimir Poutine n’a plus aucune limite ; amalgamer Jean Moulin à des djihadistes sans scrupules, il fallait le faire. Laurent Fabius l’a fait.

Les frappes russes brisent le mythe assez répandu en France d’une guerre à trois où Daech et Bachar Al-Assad se battraient contre des rebelles dont l’opposition démocratique serait la garante du futur radieux de la Syrie. Cette vision écarte le fait qu’une majorité de sunnites se rapprochent du régime pour échapper à la terreur et à la guerre djihadiste. Non seulement celle de Daech mais surtout celle d’Al-Qaïda en Syrie. Les leçons des interventions occidentales en Irak et en Libye sont pourtant claires : non seulement il faudra se débarrasser de Daech mais aussi de tous les groupes djihadistes qui sèment le chaos et la guerre civile. Ceux que Laurent Fabius appelle « les résistants » sont des criminels qui pourraient eux aussi comparaître devant la CPI, mais ils sont soutenus par nos alliés démocratiques turcs, saoudiens ou qataris. Et peut-être encore par la France.

Autre point qui gêne Paris : l’intervention russe en Syrie est légale. Elle s’effectue à la demande du seul gouvernement syrien reconnu par l’ONU, celui de Bachar Al-Assad, chef d’État syrien depuis 1999. Violer la souveraineté syrienne et invoquer comme l’a fait la France une hypothétique légitime défense s’apparente à un détournement de procédure assez énorme. Surtout si l’on considère que, dans le même temps, la Justice française accorde une permission à un de ses djihadistes fiché « S » et jamais rentré à la prison de Meaux.

Il y a ces derniers jours un aveuglement, une peur et une haine de la Russie qui confinent au ridicule. La Russie veut participer à la coalition antiterroriste en Syrie tout en soutenant le régime de Bachar Al-Assad. L’Occident refuse mais n’a plus le monopole de la lutte anti-djihadiste et, vu son bilan depuis quinze ans, pourrait difficilement reprocher à la Russie de reprendre la main.