Loi sur le renseignement: comment gérer l’information

Loi sur le renseignement: comment gérer l’information

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Faut-il se lamenter ou se réjouir de la « Loi sur le renseignement » adoptée en première lecture mardi par l’Assemblée nationale ? La lutte contre le terrorisme qui inclut nécessairement la prévention ne peut écarter aucun risque, ni accepter aucune négligence. Ce ne sont pas ces technologies innovantes en elles-mêmes qui doivent susciter l’inquiétude mais, outre certaines formulations ambiguës du texte législatif, les conditions dans lesquelles la psyché humaine des utilisateurs potentiels en disposera. Le spectre des tentations inconscientes offertes par l’acquisition non consentie d’un savoir sur autrui s’en trouve singulièrement élargi. Certes, l’évocation d’une telle perspective pourrait être de nature à offenser ces hommes et ces femmes, membres des services français, qui accomplissent chaque jour un travail destiné à nous protéger. Leur idéal patriotique n’est pas en cause à condition de ne pas servir d’habillage surmoïque pour des activités au contenu et aux finalités peut-être mal assumés.

Car l’histoire de notre pays abonde en exemples de détournements d’informations politiques sensibles, plus préjudiciables à leurs collègues hexagonaux que nuisibles aux véritables ennemis de la République. Informations que leurs détenteurs se plaisent à divulguer pour compenser leurs propres défaillances narcissiques. Débouté de toute reconnaissance dans ce travail d’invisibilité, l’anonymat de l’ombre excite ces petites vanités qui réclament, tout comme les petits besoins disait un ancien Secrétaire général du Quai d’Orsay, une urgente satisfaction. Et la rétention de données – pour filer la métaphore de l’analité psychique – qu’une incorrigible tradition dans l’administration française assimile à la détention du pouvoir, concourt sans doute à l’aggravation du phénomène.

Voir sans être vu, acquérir subrepticement des connaissances sur l’alter ego, accumuler ce matériel et percer – pour ne pas dire pénétrer – tous ses mystères, bref, faire de l’autre une maison de verre incapable de résister à la projection de la toute-puissance investigatrice :  sans doute les adeptes les plus obsessionnels de la cryptophilie[1. J’en donne une illustration dans mon étude clinique « Les Mixed Martial Arts sont-ils solubles dans la pulsion sexuelle de mort ? ».], au cœur des métiers du renseignement, trouveront-ils dans cette nouvelle palette de mécanismes intrusifs, matière à jouissance. Celle de cette part de libido composée d’éléments de nature narcissique et homosexuelle devenue « libre par frustration » et qui se « retire sur le moi ».

La faculté professionnelle d’en savoir davantage sur l’autre conduit, lorsque celle-ci est exploitée à mauvais escient, à la pulsion d’emprise : une bête noire tapie dans les recoins les plus obscurs de notre contre-transfert et dont nous nous méfions, nous autres analystes, comme de la peste. Ceux qui en sont victimes deviennent des gourous dénoncés et rejetés par la profession. Ce déséquilibre entre celui qui sait et celui qui ignore n’est d’ailleurs pas sans raviver les souffrances enfouies de l’asymétrie infantile, la séduction originaire dans les relations entre l’adulte et l’enfant : il en suggère l’exacte revanche sous la forme d’un contrôle qui vise à placer, dans le cadre de cette loi, le suspect sous étroite surveillance dans un délire paranoïde de l’observation : la cible comme l’observateur s’y rejoignent étrangement, la première par l’angoisse de persécution, le second par la crainte névrotique d’être démasqué. Un délire dont le contenu « donne à entendre que le fait d’observer n’est qu’une préparation pour celui de juger et de punir » rappelle Freud  dans « La décomposition de la personnalité psychique »[1. « Nouvelles suites des leçons d’introduction à la psychanalyse », op. cit., t. XIX, PUF, 1995].

Le remède pourrait fort heureusement advenir avec le mal : faisons confiance aux confidences vantardes des parlementaires siégeant dans la nouvelle Commission Nationale de Contrôle des Techniques de Renseignements (CNCTR) tout comme aux conséquences des sourdes rivalités entre les représentants du Conseil d’Etat et les magistrats de la Cour de Cassation pour apprendre à notre tour par la presse tout ce que cette loi s’efforce de nous dissimuler !

 


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est psychanalyste.

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