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Les classiques font leur rentrée

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salle lecture bibliotheque sainte genevieve
Salle de lecture de la Bibliothèque Sainte Geneviève, Paris. (Wikipedia)

La rentrée littéraire est ce phénomène étrange, typiquement français, qui consiste à faire sortir simultanément en quelques semaines, en quelques jours même, plusieurs centaines de livres à une période où tout le monde, à l’exception d’un petit milieu, a vraiment la tête à autre chose et n’a plus le temps de lire puisque les vacances sont terminées et que de toute manière on n’a plus d’argent, le moindre roman coûtant au minimum ses vingt euros. A part une petite trentaine de titres qui seront habilement propulsés par les éditeurs pour concourir aux grands prix de l’automne, les romans mort-nés vont assez vite connaître le pilon après un séjour d’une extrême brièveté chez les libraires qui n’en peuvent mais. Il n’est pas question ici de mettre en doute la qualité de la production contemporaine mais les conditions aberrantes dans lesquelles, précisément, elle est produite.

C’est peut-être, du coup, le moment où jamais de se replier sur des valeurs sûres. C’est qu’on aurait très vite tendance à les oublier, ces « livres consacrés par le temps » dont Voltaire recommandait la seule lecture. Nos classiques dorment dans les bibliothèques et on les néglige, persuadés de les connaître parce qu’ils nous seront passés quelques semaines entre les mains au collège ou au lycée. Cela avait déjà frappé Proust, qui fait dire à Swann dans La Recherche: « Ce que je reproche aux journaux, c’est de nous faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne sais pas, les Pensées de Pascal ! » Comme il y a peu de chances que la presse prenne au mot le dandy amoureux d’Odette, il nous reste la solution du livre de poche. Invention somme toute récente qui date de l’après-guerre, le livre de poche pourra assurément, et pour une somme modique, vous assurer une rentrée littéraire féconde.

On trouvera ainsi deux titres réédités avec un bon appareil critique, c’est à dire qui ne vient pas envahir le texte de l’auteur et ne sert pas de faire-valoir à un universitaire en mal de reconnaissance mais qui est là pour éclairer ce qui a besoin de l’être : La femme de trente ans de Balzac et La fortune des Rougon de Zola. Pour moins de quinze euros les deux, non seulement ils vous assureront des heures de lecture mais de surcroît, ils vous permettront de vous apercevoir que nombre d’écrivains d’aujourd’hui n’ont pas inventé grand chose, tant il est vrai qu’en matière de littérature, dieu merci, il n’y a pas de progrès et que le talent (ou le génie si on a de la chance) consiste à changer d’angle ou de dioptrie pour voir ce qui a toujours été là.

Balzac et Zola, en l’occurrence, ont été les premiers à considérer que le roman pouvait être un moyen de connaissance du monde et de la société, qu’il pouvait comme l’histoire, la philosophie, la sociologie, la psychologie, nous donner à voir. Et avec quelque chose en plus, quelque chose d’irremplaçable, qui s’appelle l’incarnation puisque les personnages de romans, avec leur chair, leur sang, leurs passions, leur courage, leur mélancolie, leurs crimes rendent soudain très concret ce qui sans eux resteraient du domaine de l’abstraction. On a appelé cela le réalisme quand bien même il s’agit, parfois à l’insu des écrivains eux-mêmes, d’une entreprise visionnaire un peu folle. On se souviendra ainsi que Balzac et sa Comédie Humaine voulait « concurrencer l’état civil. » ou que Zola, avec les Rougon-Macquart prétendait à une « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire. »

La femme de trente ans n’est pas le Balzac le plus connu mais il remplacera avantageusement pour le lecteur une thèse sur le mariage ou le féminisme. Balzac y explore la sexualité féminine dans sa part maudite. L’héroïne, Julie, ne peut être confondue avec Madame Bovary. Si le point de départ est le même, un mariage même pas forcé se révélant une catastrophe dans une société qui ne laisse pas de deuxième chance aux femmes, Julie, elle, va au bout d’une logique de la rupture. Son bel officier impérial se comporte dans l’alcôve comme un parfait soudard et ne la fait pas jouir,  alors elle multiplie les enfants adultérins et connaît une manière de plaisir trouble, masochiste à souffrir, à expier, à voir sa seule fille légitime tuer un demi-frère alors qu’elle est enfant et mourir plus tard d’épuisement entre ses bras, Balzac jouant dans ce roman avec tous les genres littéraires, du mélodrame aux histoires de piraterie. Il n’en reste pas moins que l’exploration de ce « continent noir » de la psyché féminine bien avant la psychanalyse surprend par son audace et aussi par des intuitions sur les liens consubstantiels entre Eros et Thanatos. Nous ne sommes pas seulement dans une prolongation de La Physiologie du mariage où Balzac analysait les contradictions entre l’amour, la maternité, le plaisir et les normes sociales mais dans un texte à la couleur sadienne qui fait de  l’amour un chien de l’enfer.

De Balzac, quand il entreprend ses Rougon-Macquart, Zola admire le projet de la Comédie Humaine comme roman total : « Il y a là toute une société, depuis la courtisane jusqu’à la vierge, depuis le coquin suant le vice jusqu’au martyr de l’honneur et du devoir. » On passe trop souvent sur le fait que les Rougon-Macquart sont une entreprise minutieusement construite, le succès de certains romans comme Germinal, Nana ou L’Assommoir ayant occulté l’architecture d’ensemble. C’est pour cela que la réédition de La Fortune des Rougon, le premier roman de la série est des plus opportunes. Il s’ouvre sur la description d’un ancien cimetière devenu un quartier louche de Plassans (l’Aix de l’enfance de Zola), avec parfois des ossements qui remontent à la surface. Quel meilleur symbole pour ouvrir une œuvre qui laissera toujours le passé, celui de l’hérédité familiale, jeter son ombre sur le destin des personnages ? C’est aussi le roman de la faute originelle d’une époque, celle du coup d’état du futur Napoléon III et de l’opposition désespérée des républicains, incarnée par les jeunes amoureux Sylvère et Miette qui se feront massacrer par les bonapartistes. Le roman qui se déroule sur quatre jours du 7 au 11 décembre, joue sur plusieurs points de vues et ménage de nombreux retours en arrière qui portent en germe les romans à venir des Rougon dans une construction qu’envieraient nombre d’auteurs de thrillers.

Et c’est qui frappe d’abord aujourd’hui à la lecture de la Fortune des Rougon comme de La Femme de trente ans, à nous quatrième ou cinquième génération de spectateurs de cinéma, un cinéma qui célèbre aujourd’hui de plus en plus souvent les noces entre l’esthétique des films « d’art et d’essai » et du mauvais genre : Balzac et Zola se révèlent des scénaristes de génie aussi audacieux que rigoureux et des metteurs en scène accomplis qui ne se trompent jamais parce qu’ils posent, toujours, la caméra là où il faut.

Gare à Sangars

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Romaric Sangars, par Hannah Assouline.

Un critique atrabilaire ou simplement obtus serait tenté, en évoquant le premier roman de Romaric Sangars, Les Verticaux, de commencer par crier : « Le roi est mort, vive le roi ! » En effet, on retrouve chez le jeune romancier aussi bien le style que les thèmes sur lesquels Richard Millet a jadis bâti sa réputation, avant que les embrouilles médiatico-éditoriales dont il fut le principal protagoniste ne fissent croire au commun des lecteurs que sa carrière littéraire était finie. Et avant que lui-même ne délaisse le romanesque pour le pamphlétaire. Un critique pertinent, au contraire, remarquera que le vieux roi n’est pas mort, tout au plus désabusé, alors qu’au dauphin il reste encore du chemin à parcourir. Essayons d’être à la hauteur.

L’auteur des Verticaux, avec ses phrases d’une longueur de demi-page savamment construites, son vocabulaire choyé, sa syntaxe tout en clartés et en nuances, son emploi du passé simple qui fait parfois sourire, tant la littérature contemporaine s’en est détachée, affiche d’emblée une ambition rare : élaborer une forme qui donne du sens par elle-même.[access capability= »lire_inedits »] Certes, cela ne suffit pas. Heureusement, Romaric Sangars ne se contente pas de montrer son talent d’excellent grammairien. À l’égal de son héros, un certain Vincent Revel, journaliste traînant d’une interview à l’autre l’amertume et le dégoût de l’époque qu’il habite, Romaric Sangars ambitionne une œuvre. « Me forger en forgeant un style, me purger des scories en limant des phrases, me tatouer l’âme de myriades de mots », s’explique Vincent devant un ami à qui il confie son rêve d’écrire. On y reconnaît les sempiternelles obsessions de Richard Millet, auxquelles son assidu lecteur, Romaric Sangars, semble adhérer entièrement. Seulement, s’il est vrai que chaque bon écrivain est d’abord un lecteur exigeant, il n’est pas moins exact que pour écrire il faut encore avoir le temps de vivre et même d’avoir vécu. Nous jugerons alors l’œuvre de Romaric Sangars à l’aune de ses aspirations, dans une petite trentaine d’années. En attendant, considérons qu’il nous laisse espérer, voire attendre, tant paraît engageante la sentence qu’il a mise dans la bouche de son narrateur : « L’honneur, je le percevais bien, voilà qu’il était essentiellement une question de langage, une garantie de langage, le sang à verser afin d’authentifier l’encre. »

Du sang versé, il y en a, dans les pages des Verticaux. À commencer par celui d’un lapin acheté dans une animalerie, à qui on coupe la tête en plein vernissage d’art contemporain – entendez en pleine célébration de l’imposture –, afin de semer une sainte terreur au sein de l’assemblée dont la jouissance ultime consiste pourtant à transgresser les tabous ; jusqu’à une des dernières scènes où un membre des « Verticaux » perd la vie dans un attentat islamiste. Or « Les Verticaux » est une bande de copains décidés à recourir à un « terrorisme propre », autant dire à mettre une pagaille surréaliste dans Paris, ceci pour « fonder une nouvelle noblesse », contrer « le régime techno-pulsionnel », refuser de « vaseliner le désastre ». Des réactionnaires ? Ce qu’en déduirait un lecteur de-gauche, si dans un moment d’égarement il se montrait curieux d’ouvrir un livre aussi malodorant. Vincent Revel accepte bien volontiers le qualificatif de « réac », mais en rapport avec le mot « réacteur ». Ainsi convient-il de qualifier cet exaltant premier roman. [/access]

Les Verticaux

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Zemmour et notre joli temps de fascisme rose

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Eric Zemmour, septembre 2016. Photo: Hannah Assouline

Dans le dernier numéro de Causeur (sur papier, 5€90, pas cher), outre une belle interview de Christophe Guilluy à propos de son dernier livre, le Crépuscule de la France d’en haut, et de Daniel Mesguich, à qui je dois quelques fascinants souvenirs de théâtre évoqués ici-même, Elisabeth Lévy, dite « la Patronne », a rassemblé un joli dossier sur « Zemmour le Gaulois ». Un qualificatif amplement mérité par ce Juif séfarade, au moins autant que par un certain aristocrate hongrois qui au même moment faisait de l’Ernest Lavisse sans le savoir[1].
Elisabeth — dite « Gant de velours sur une main de fer » — a de l’amitié pour Eric, et elle peut avoir l’amitié vache.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli

Rock around de Koch

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Hilary Clinton en août 2016. SIPA AP21939533_000048

LA PAIX EN JEU

Jeudi 1er septembre

Libération raconte le « Jerusalem Double », un tournoi de backgammon organisé fin août entre Israéliens et Palestiniens. Pour le journaliste, aucun doute : le succès populaire de cette initiative témoigne d’une nostalgie du « vivre ensemble » prometteuse pour l’avenir.

Irénisme à la Libé ? Pas seulement. Avec le houmous et le falafel, le backgammon est une des rares passions communes des deux peuples. Ne s’appelle-t-il pas « shesh besh » en arabe comme en hébreu ?

Un peu léger quand même, diront les sceptiques, comme fondations pour un avenir de paix. Mais ça vaut toujours mieux que de commencer par le statut de Jérusalem… Et puis après tout, au temps de Nixon et Mao – qui n’étaient pas non plus d’accord sur tout –, la Chine et les États-Unis ne se sont-ils pas rapprochés grâce au ping-pong ?  [access capability= »lire_inedits »]

 

SCOOP ! LE FN DÉFEND LA NATION

Vendredi 2 septembre

Marrant, l’extrêmedroitologue Jean-Yves Camus ! Trente ans qu’il bosse son sujet – et voilà que d’un coup, à la lecture du programme de politique étrangère du Front national, il tombe de l’armoire ! Sidéré, le gars, au point de pondre une note pour la Fondation Jean-Jaurès et de confier son trouble au Monde, sur six colonnes et deux tiers de page.

Mais le plus étonnant, c’est l’objet de son étonnement. Pour le Front national, découvre-t-il, une politique étrangère bien comprise suppose « la primauté absolue de l’intérêt national et la prédominance de la géopolitique, pas des choix moraux ». Mais à quoi s’attendait-il donc ? À une sorte de Charte de l’ONU revisitée par Kouchner ?

Cette realpolitik nationaliste n’est pourtant pas nouvelle au FN : elle date de la fin de la Guerre froide. Vingt-cinq ans quand même ! Faut se tenir un peu au courant, quand on se veut « spécialiste ».

Accessoirement, ce programme, c’est mot pour mot la doctrine de la diplomatie gaullienne. – Mais justement, tout ça est démodé, répond notre chercheur sans qu’on lui ait rien demandé : « L’Europe des nations comme pouvait l’envisager De Gaulle […], c’était valable à une époque où la mondialisation n’avait pas fait son effet. » Allons bon ! À l’heure de la globalisation, serait-il devenu suspect pour une nation de défendre ses intérêts ? Moi bêtement, je pensais au contraire que c’était plus nécessaire que jamais.

En tout cas, c’est ce que font tous les États dignes de ce nom, à commencer par les grandes puissances : la Russie, la Chine et les États-Unis ; la Turquie, Israël et l’Iran ; et même la Grande-Bretagne, la Suisse et l’île Maurice… Tous fachos, vraiment, Jean-Yves ? Mais alors, qu’est-ce qui reste ? Pince-toi ! 

 

UN CERCUEIL POUR DEUX

Mardi 6 septembre

En 2012, notre cheffe bien-aimée Éisabeth Lévy avait cerné le drame ontologique des « forces de Progrès » dans un livre intitulé La Gauche contre le réel. Cinq ans plus tard, Emmanuel Macron se fait fort d’avoir compris le problème, et même de l’avoir réglé tout seul avec ses petits bras musclés.

Dimanche dernier sur France Inter, au cours de l’émission Questions politiques, l’impudent affirmait ainsi incarner « la gauche du réel ». De quoi énerver une fois de plus notre irascible Premier ministre, qui ce matin sur RTL réplique d’un ton sec : « La gauche du réel, c’est moi ! » Étrange bataille pour ce label en forme d’oxymore, genre mort-vivant.

RÉPRESSION DES FRONDES

Samedi 10 septembre

Gros titre du JT de 8 heures : « Les FRAUDEURS du PS se retrouvent aujourd’hui à La Rochelle. » De deux choses l’une : soit les stagiaires de l’été ont repris du service pour le week-end, soit Cambadélis commence à être vraiment efficace dans la diffusion de ses « éléments de langage ».

 

LE MONDE DE LA MÉDECINE

Lundi 12 septembre

http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2016/08/29/la-maladie-de-hillary-clinton-intox-persistante-de-la-presse-de-droite-aux-etats-unis_4989547_4832693.html Signalée sur Twitter par l’excellente Éléonore de Vulpillières, une fameuse bourde du Monde. Il y a deux semaines encore, le journal balançait ce diagnostic définitif : « Hillary Clinton va très bien ! », malgré l’« intox persistante de la presse de droite aux États-Unis ». Ah ! Il a l’air con aujourd’hui, notre donneur de leçons quotidien !

 

YES, ALICE CAN !

 Dimanche 18 septembre

Au hasard de mes pérégrinations 2.0, je tombe sur la Page officielle d’Alice Cooper, le rockeur américain fou. À 68 ans – comme Hillary, mais apparemment en meilleure forme ! –, il se lance à son tour dans la course présidentielle. Non sans arguments :

– un manifeste en dix points sans concession, dont on retiendra notamment trois mesures phares : « ajouter Lemmy (de Motörhead) au mont Rushmore », « mettre le portrait de Groucho Marx sur les billets de 50 dollars » et « interdire les selfies, sauf durant le National Selfie Day ».

– un fameux slogan de campagne, propre à achever de convaincre les plus hésitants : « Un homme perturbé pour des temps perturbés. »

À côté de lui, même l’ébouriffant Donald Trump risque désormais de nous paraître bien fade… [/access]

Primaires LR: comme un spectacle de Kabuki

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primaire lr juppe nkm poisson
Wikipedia. Toyohara Chikanobu.

Contrairement à la bien-aimée patronne, je dois bien reconnaître que le débat des primaires de la droite et de la droite m’a passionné. Désolé, je me trompe. C’est de la droite et du centre : Juppé a été obligé lui-même de le préciser aux speakers et à la speakerine qui présentaient ce débat aussi rigide et ritualisé qu’un spectacle de kabuki. Mais reconnaissons à ces speakers et cette speakerine qu’ils ont bien tenu la classe. J’ai du mal à appeler « journalistes » ce soir-là, Elizabeth Martichoux, Alexis Brézet et Gilles Bouleau puisque de leur propre aveu, ils ont surtout été là pour tenir la classe et éviter les débordements.

Primaire de la droite et de la droite

Quand on est de gauche, le spectacle est encore plus intéressant. Il y a presque quelque chose d’étrangement exotique et de légèrement cauchemardesque, mais à gauche on est de grands enfants et on aime avoir peur dans les films d’épouvante, à voir sept personnes de droite discuter de problèmes de couleur sur un nuancier qui va de la droit extrême dure de Le Maire, étonnamment plus méchant que Sarkozy, à la droite cool et préraphaélite de NKM décidément très en beauté.

Cette dernière remarque n’a rien de machiste. Certes, je suis affligé d’hétérosexualité, mais objectivement elle était la seule note de couleur dans ce qui ressemblait pour le reste à un congrès d’éloquence pour VRP dans un séminaire de motivation sur le thème : « Revends-moi du néolibéralisme vieux de quarante piges à la sauce Thatcher/Reagan, en me faisant croire que ça vient de sortir. » Si la baisse des charges[1. Des charges qui sont en fait du salaire différé en cas de pépin pour les salariés.], unanimement saluée par les candidats et mise en œuvre depuis trois décennies avait donné quelque chose, ça se saurait.

Ils ont apparemment tous fait le deuil du vote des fonctionnaires, sauf Sarkozy qui, plus malin, a quand même mis un peu de baume sur la saignée sur le thème « Vous serez moins, mais au moins vous serez mieux payés », ce qui fera une très belle jambe à l’infirmière déjà épuisée qui sait qu’elle ne pourra jamais prendre ses congés accumulés ou au prof de REP qui verra ses effectifs doubler dans les quartiers où on lui demande déjà de servir d’ultime rempart. J’ai entendu le chiffre de 600 000 suppressions de la part de Bruno Le Maire, qui compte, ce qui est très révélateur de son inconscient, les emplois aidés comme des fonctionnaires.

Bref, on a eu une droite bien de droite, voire plus sur le plan social et économique. Là encore, la lumineuse NKM, comme Macron dans son genre, a l’air d’avoir compris un truc et pas les autres : on en est arrivé à une nouvelle forme du travail où ces questions de durée sont un peu obsolètes. Quand on est de gauche, on le déplorera, cela renvoie au statut du prolétaire isolé avant la révolution industrielle, « autoentrepreneur » décrit déjà par Marx dans l’industrie textile par exemple, qui ne pourra obtenir des acquis (et une conscience de classe) que lorsque le capitalisme trouvera plus rationnel de le concentrer avec d’autres dans des usines. Bref, de manière assez juste et désespérante, NKM (et Macron) ont compris la même chose. L’économie numérique, c’est retour vers le futur en matière de social. Alors autant s’y faire nous disent-ils.

Poisson et NKM surnagent

Sinon, j’ai trouvé Sarkozy presque bon. Il a réussi entre la haine de Copé et la sauvagerie de Le Maire a paraître presque modéré, notamment sur la question des 35 heures « Je ne serai pas le Martine Aubry de la droite, je n’en ferai pas une obsession. »

Les deux qui ont eu un ton vraiment différent, c’est Jean-François Poisson et NKM. C’est normal, c’est un chrétien social, les gens ont un peu oublié d’ailleurs que c’est un pléonasme. Il est réac comme pas deux sur les questions sociétales mais au moins quand il parle de sécurité ou de social, on sent qu’il n’est pas devenu fou furieux. Et puis NKM, parce qu’elle m’a bien fait rire en annonçant qu’elle était pour la dépénalisation du cannabis. Son côté rockeuse, sans doute et comme elle est intelligente, elle a compris qu’une loi en retard sur la réalité de la société, c’est pas bon et que la prohibition, en règle générale (demandez à Al Capone), ça favorise la délinquance et le crime. On peut même penser, et c’est ce qu’elle a dit à demi-mots, que plutôt de construire des prisons, on pourrait les vider puisqu’elles sont pleines de petits dealers qui n’auraient plus de raison d’être là étant donné que leur came serait autorisée. Et, soyons fou comme en Uruguay où la drogue douce est devenue monopole d’Etat pour en contrôler la qualité et la vendre chez les buralistes qui ont bien du mal avec les paquets neutres.

J’ai aussi appris que le débat entre assimilation et intégration, c’était un peu l’histoire du sexe des anges. Monsieur Poisson et madame NKM l’ont bien montré. Ainsi qu’Alain Juppé : je n’ai pas parlé de lui jusque-là parce que de toute façon, il est déjà vainqueur. Il est déjà dans l’étape suivante.

Qu’il sache que les électeurs de gauche qui l’auront aidé ne sont pas dupes. Ils veulent juste une droite présentable puisque c’est fichu pour la gauche. Ils auraient bien choisi NKM parce qu’une femme, ça changerait et qu’en plus il y a quelque chose de profondément sexy chez elle : hier soir, elle avait l’intonation et le débit de Delphine Seyrig, pour ceux qui voient. Mais bon, ce ne serait pas un vote utile. Mais après, qu’il sache, Alain Juppé, que c’est terminé puisqu’on a vu hier soir que sur le plan économique, il était exactement sur la même ligne que les autres.

Droite dans ses bottes!

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© POOL/AFP PHILIPPE WOJAZER

Jeudi soir, j’enfile mon survêt’. Dans quelques minutes va débuter le premier débat des primaires de la droite. Selon la plupart de nos politologues, le vainqueur de ces primaires risque fort d’être notre prochain président de la République… lequel se nommera donc Alain Juppé. Oui, je sais, désolé de spoiler ainsi d’entrée l’issue du scrutin, mais si l’on se fie aux différentes enquêtes d’opinion, le maire de Bordeaux semble quand même disposer d’une sacrée avance sur ses concurrents. A moins qu’il ne soit d’ici là atteint d’une « Balladurite » aiguë ou qu’il agresse sexuellement une femme de chambre dans un Campanile des Landes. Mais bon, c’est quand même la grosse cote.

Faut que ça saigne !

Tant pis pour le suspense. Du coup, je m’apprête à regarder le débat comme on mate un vieux Columbo. On sait qui est l’assassin, mais on veut savoir comment il va être confondu. C’est un peu comme un combat de boxe avec Mohamed Ali : on connaît par avance le vainqueur, mais on veut juste compter les coups et voir le sang gicler. C’est dingue comme une primaire de la droite peut réveiller nos instincts primitifs ! De toute façon, à sept sur un ring, il ne faut pas s’attendre à un débat d’idée particulièrement approfondi. Peu importe, on veut du sang !

La journaliste Elizabeth Martichoux lance les hostilités. Chaque candidat dispose d’une minute pour s’exprimer. Dès l’entame du premier round, Jean-François Copé balance un crochet du droit (forcément) au menton de Nicolas Sarkozy. « Il y a dix ans, j’avais comme des millions de Français espéré en la rupture que proposait Nicolas Sarkozy pour notre pays, balance le maire de Meaux (…) Mais cette rupture, malheureusement on ne l’a pas faite. » Derrière son pupitre, l’ancien président se tortille. De douleur ? Difficile à dire car Sarko qui se tortille, c’est un pléonasme. Copé 1 – Sarkozy 0. Le combat entre les deux mâles dominants sera le fil rouge de la soirée.

Alain Juppé, notre futur président, enchaîne d’une voix presque chevrotante. Ironie du tirage au sort, je remarque qu’il siège, avec Nathalie Kosciusko-Morizet, sur la partie gauche du ring. Bruno Le Maire, lui, postule d’entrée pour le prix démago 2016 : « Le miracle, c’est que la France tienne encore debout. Pourquoi ? Grâce à vous, toutes les Françaises et les Français que j’ai rencontrés depuis 2012. Vous agriculteurs, entrepreneur, ouvriers, médecins, enseignants, jeunes créateurs d’entreprises (et pan pour les vieux!), vous tous qui vous battez tous les jours pour que la France continue de tenir debout. Vous m’avez impressionné… » Dommage qu’il l’ait joué petit bras en ne commençant pas sa vibrante allocution par « petit-fils d’ouvrier, fils d’ouvrier et ouvrier moi-même ». Au point où il en était…
NKM apporte une touche féminine à la soirée, ce qui permet d’éviter un débat trop viril, à défaut d’être correct. De toute façon, les discussions machos de vestiaires, ça intéresse surtout Donald Trump et il ne concourt pas aux Primaires de la droite française.

L’intrus Poisson

Soudain, un intrus s’immisce sur le ring. Mais il ne s’agit a priori pas d’un streaker, vous savez, ces types à poil qui interrompent des événements sportifs à la télé. Lui, au contraire, est sacrément bien fagoté : costard, cravate et tout le toutim. Confus, je me rends rapidement compte de ma méprise, puisqu’il s’agit de Jean-Frédéric Poisson, l’un des candidats à la Primaire ! A ma décharge, le seul Poisson que je connaissais, c’était Julien, un de mes camarades de classe en 10e , pardon en CE1 (sinon mes filles vont encore me traiter de ringard). Je farfouille sur Internet et apprend qu’il est député des Yvelines, président du Parti chrétien-démocrate et affiche comme principal soutien Christine Boutin. Je l’écoute d’une oreille distraite et me dis qu’il a de faux airs de Moubarak.
François Fillon ferme la marche et prend une grande respiration avant chacune de ses phrases, comme s’il était déjà à bout de souffle. Je suis inquiet pour lui car il ne tiendra jamais 15 rounds à ce rythme.
Deuxième round. A la question de savoir s’il est normal que les électeurs de gauche puissent voter aux Primaires, Alain Juppé caresse son socle électoral dans le sens du poil : « Les déçus du Hollandisme sont les bienvenus. Ne commençons pas par stigmatiser… » « Stigmatiser », l’un des phonèmes favoris de la gauche française avec « amalgame » et « fachosphère ». Bien joué Alain, tu viens de gratter quelques voix supplémentaires !
Troisième round, le chômage et le temps de travail. Fillon veut supprimer la durée légale du travail et tacle par derrière Sarkozy, lequel mise sur les heures supplémentaires défiscalisées (Fillon 1 – Sarko 0).
Quatrième round, les impôts. Sortez les cotillons car tout le monde entend les baisser. Ou presque. Poisson casse l’ambiance en défendant le paiement de l’impôt par tous car « il s’agit d’une question d’appartenance à la communauté nationale ».
Cinquième round, les fonctionnaires. Sarko veut en supprimer 300 000 sur la durée du quinquennat, seul les domaines de la sécurité et de la défense en étant exonéré. Il en profite pour glisser un O Soto Gari à Copé sur la question de la hausse de la TVA : « Je suis totalement opposé à l’augmentation de la TVA car Hollande l’a déjà fait. Et si on fait l’alternance, ce n’est pas pour faire la même chose. » (Copé 1 – Sarko 1). Piqué au vif, le maire de Meaux se relève et tacle illico son adversaire au niveau de la rotule : « Il faut être cohérent. Ce que je propose, c’est ce que nous avons fait dans le quinquennat précédent. Je veux bien qu’on ait changé d’avis, mais quand même… » (Copé 2 – Sarko 1).
Sixième round, les déficits. J’en profite pour zapper sur Golf+ et satisfaire un besoin naturel.

Septième round, les retraites. Juppé veut relever l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans d’ici 2026. NKM défend la retraite par points, Le Maire propose la suppression des régimes spéciaux, y compris celle pour les parlementaires, ainsi qu’une augmentation du minimum retraite. Je réprime difficilement un bâillement à la Raymond Barre.
Huitième round, les candidats répondent aux questions des internautes. Interrogé sur la querelle qui l’a opposé à Copé en 2012 pour prendre la tête de l’UMP, Fillon crochète son adversaire en lançant, droit dans ses bottes, que « la démocratie doit être exemplaire » (Fillon 1 – Copé 0).
Neuvième round, l’exemplarité en politique justement. Interrogé sur l’attaque de François Fillon à son égard (« Qui imagine De Gaulle mis en examen ? »), Sarkozy dodeline plus que jamais de la tête : « Ce ne sont pas des déclarations qui honorent ceux qui les prononcent (Fillon 1 – Sarkozy 1).» L’occasion est trop belle pour Copé, qui tente un ippon sur l’ancien Président : « Si j’avais été mis en examen, je ne me serais pas porté candidat compte tenu du rapport que j’estime majeur entre un président et les Français. » (Copé 3 – Sarkozy 1).

Fillon se raidit

Interrogé par les journalistes sur les révélations du livre Un président ne devrait pas dire ça, où Hollande confie que Fillon lui aurait demandé d’accélérer les procédures judiciaires contre Sarkozy, l’ancien Premier ministre se raidit de nouveau : « Je découvre que le président de la République, en plus d’être incompétent, est un manipulateur. J’ai honte pour mon pays quand je vois que le président se livre à des accusations médiocres. » (Fillon 1 – Hollande 0, mais ça ne compte pas car il n’est pas sur le ring). Mine de rien, ça s’anime. J’ouvre un paquet de chips.
Dixième round, le terrorisme. Le Maire est favorable à une justice d’exception en la matière (« à menace d’exception, justice d’exception ») et veut expulser de France tous les fichiers S étrangers. Juppé n’est pas hostile à la rétention des fichiers S les plus dangereux à condition qu’il y ait intervention judiciaire. Fillon souhaite qu’on retire la nationalité française à toutes les personnes qui combattent en Syrie et en Irak et prône l’expulsion des étrangers constituant une menace pour la sécurité du pays. NKM veut mettre hors-la-loi le salafisme. Copé préconise un tournant sécuritaire ainsi que l’embauche de nouveaux policiers et gendarmes. Sous contrat et non pas emploi à vie tient-il à préciser. Enfin Sarkozy propose lui un internement préventif des fichés S les plus dangereux : « L’état de droit, ça consiste à préserver les victimes, pas les coupables ! Et si on s’est trompé en prenant huit jours un fichier S, qui finalement n’a rien fait, on s’excuse. Je préfère ça plutôt que multiplier les commémorations… »
Onzième round, la laïcité. Le Maire souhaite que le port de la burka devienne un délit et soutient l’interdiction du voile dans les établissements publics. Copé y est également favorable et s’attaque à la dépénalisation du cannabis préconisée par Le Maire, « page 989 de son programme ». Je suis abasourdi. J’apprends en direct à la télé que le programme de Bruno Le Maire est presque aussi long que Guerre et Paix. Du coup, une question me taraude : y a t-il un seul de mes compatriotes – même parmi les étudiants de science-po – qui s’est donné la peine de le lire en intégralité ? Pendant que je me pose de telles questions existentielles, NKM envisage une taxe sur le halal. Fillon et Copé s’écharpent de nouveau pour savoir qui est à l’origine de la loi sur la burka. Sarko en profite pour s’interposer et tacle à la gorge le maire de Meaux : « La loi sur la burqa, cher Jean-François, ce n’est pas toi qui nous l’a imposée. Et tu étais bien incapable d’imposer quoi que ce soit au Premier ministre ou au président de la République. » (Copé 3 – Sarkozy 2)
Poisson, pour une fois, ne nage pas à contre-courant : « La civilisation islamique pose problème car elle défend des principes qui sont incompatibles, dans une large mesure, avec la république française. L’islam n’a pas de conception de la laïcité. Regardez comment on traite des condamnés dans certains pays musulmans en les amputant d’un pied ou d’une main. Tout ça n’existe pas dans notre république. »
Douzième round, l’immigration. Juppé se fait le défenseur de la diversité « à condition qu’elle ne bascule pas dans le communautarisme » et le chantre de l’identité heureuse. « L’identité ça enferme, lui rétorque Bruno Le Maire, contrairement à la culture. Notre culture, c’est notre langue. En France, on apprend le Français au CP et on n’apprend pas l’arabe sinon on est renvoyé à notre origine. » (Le Maire 1 – Juppé 0). Copé souhaite la suppression du droit du sol et évoque « une nationalité d’adhésion ». NKM imagine une troisième voie entre l’identité heureuse et l’identité gauloise qui serait l’identité républicaine. Fillon prône des quotas et Sarko entend suspendre le regroupement familial.

Conclusions creuses

Dernier round. Les candidats doivent conclure. Le Maire innove un max en se posant en candidat du… renouveau. Il faut dire qu’après quarante ans de candidats du changement, il était temps d’utiliser un synonyme. Magnanime, il balance à la fois sur Sarkozy (« les slogans trop faciles, les propositions trop radicales, les changements de pieds permanents, on n’en veut plus. ») et Juppé (« Le compromis, la tempérance, la modération à un moment où l’on a besoin de tellement d’audace, de force pour relever le pays, le grand rassemblement qui n’aboutira qu’à l’immobilité, on n’en veut plus non plus »). Sarkozy met en avant son expérience et son dynamisme. NKM ose : « Le recyclage, ça marche pour les déchets, pas pour les idées. » Copé titille une nouvelle fois Sarkozy en fustigeant son projet de référendum populaire, du coup l’ex-président lui répond que De Gaulle l’a institué, Copé réplique illico que le général gouvernait par ordonnance avant de souligner que Sarkozy lui-même était opposé au référendum au lendemain des Présidentielles , en 2007. Réponse de l’intéressé, qui se tortille : « C’est inexact ! » Bref, Copé 42 – Sarko 42.
Juppé clôt les débats avec le sourire un peu coincé d’un commercial de France Loisirs et s’affiche en président d’une France optimiste « qui redeviendra le pays où il fait bon vivre ».
J’éteins ma télé et ne peut m’empêcher de penser à cette phrase attribuée à Céline : « Un optimiste, c’est un pessimiste qui ne sait pas tout du problème. »

Mitterrand, pas très reluisant

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François Mitterrand et Anne Pingeot. SIPA 00496623_000001

L’accueil bienveillant fait au journal et aux lettres de l’ancien président Mitterrand envoyés à sa maîtresse Anne Pingeot a quelque chose de dérangeant. L’incontestable ardeur des sentiments qui les a inspirés (mais dont il n’a pas le monopole…) et le talent littéraire certain qui les a dictés (cependant assez partagé par sa génération formée aux écoles de la IIIème République et des bons pères) ne peuvent faire oublier qui en était l’auteur.

Détournement de mineure

Non qu’il faille s’offusquer de cette histoire qui commence pourtant par ce qui constituait à l’époque un détournement de mineure : un homme politique de 47 ans marié, et par ailleurs peu fidèle à en croire sa réputation, séduit une jeune fille de 20 ans qui devait encore conserver de son éducation bourgeoise et catholique en province une forme de candeur et de naïveté – jeune fille en fleur ou prisonnière proustienne ? Cette touchante idylle ne regarderait qu’eux si elle n’entrait en résonance avec l’histoire du pays et le triste état dans lequel il se trouve aujourd’hui.
L’homme est intelligent et doté d’une mémoire phénoménale – on dit qu’il pouvait réciter de mémoire dans l’ordre un jeu de cartes après l’avoir visualisé une fois. On parlerait aujourd’hui d’enfant précoce ou surdoué. Il est déjà célèbre, plus ou moins tristement après le trouble passé vichyste et l’affaire de l’Observatoire, mais assez talentueux pour se préparer à devenir en 1965 le candidat de la gauche rassemblée aux premières élections présidentielles au suffrage universel de la Ve République et affronter le général de Gaulle, qu’il avait fini par rejoindre à Alger en 1943 avant de s’en émanciper auprès d’anciens résistants d’extrême droite (Fresnay – Bénouville) et d’anciens collaborateurs restés influents dans l’ombre (Bousquet). Il est amoureux et construit avec sa jeune maîtresse une complicité physique et intellectuelle qui entretient chez lui une énergie et une vitalité hors du commun, et l’ installe elle dans une fascination qui confine à l’emprise.
Mais pas assez pour envisager le divorce et prendre le risque de devoir renoncer à son ambition politique effrénée. On voit donc au fil des ans comment il compense par des attentions et des serments la prison sentimentale, sociale et psychique dans laquelle il enferme Anne, la condamnant aux soirées solitaires chez ses parents puis avec sa fille, aux fêtes de famille loin de l’être aimé ou dissimulant en sa présence leur proximité affective, et aux vacances longtemps limitées à des week-end volés. Le destin exceptionnel qu’il lui a fait partager a dû compenser les frustrations et les chagrins accumulés. On ne peut expliquer autrement que cette femme que tous louent pour son intelligence, sa compétence professionnelle et sa discrétion ait choisi de révéler des échanges aussi intimes, en essayant de conserver la meilleure part de ce qu’il lui a donné de vivre, qui a dû compenser le fait de ne pouvoir être entourée au quotidien de son conjoint et de nombreux enfants et de pouvoir partager pleinement une vie sociale au grand jour. Touchante expression de reconnaissance d’Anne pour l’homme de sa vie, qu’elle veut faire paraître sous son meilleur jour, la publication de ces lettres au soir de sa vie met également au premier plan une relation placée sous le signe du secret, et lui confère publiquement son statut de favorite.

Une forme de perversion narcissique

Mais que penser de celui qui a privé une jeune fille de 20 ans d’une vie plus libre, pour la garder sous sa coupe à la faveur d’une domination intellectuelle et sensuelle, l’intensité du plaisir en compensant sans doute la rareté. C’est bien une forme de perversion narcissique qu’il faut évoquer : la soumission de l’autre à ses pulsions, et au plaisir et à la jouissance d’une relation exclusive univoque avec une jeune femme qui lui sacrifie tout pendant que lui n’abandonne rien. C’est ce même mouvement qui a animé sa vie politique, l’ambition sans limite pour le pouvoir justifiant les comportements les plus discutables. Sans développer la complexe affaire de l’Observatoire, ni revenir sur son passé à l’extrême droite avant et pendant la guerre, résultat d’une éducation et d’un milieu dont il s’est partiellement émancipé, les méthodes déployées pour conquérir et conserver le pouvoir, jusqu’à un moment où il n’était plu s en état de l’exercer et où des décisions importantes n’ont pas été prises (les guerre en Yougoslavie ou au Rwanda n’auraient-elles pu être évitées avec un Président plus lucide et plus capable de peser sur le cour de l’histoire qu’un vieillard sous anti-androgène – la boucle était bouclé avec Pétain ? La France aurait-elle pu mieux peser sur la construction européenne pour éviter l’impasse actuelle ? Le gouvernement aurait-il pu prendre les mesures de redressement qui auraient permis d’éviter aujourd’hui l’abîme de la dette et la paralysie économique et sociale ? L’immigration aurait pu-t-elle être gérée dans une vraie démarche d’intégration (ou d’assimilation selon vos préférences) plutôt que dans la culpabilisation du peuple entretenue par les jeunes protégés de « SOS racisme » et dont on voit aujourd’hui le brillant résultat. Il a abusé de la France comme d’Anne, lui donnant le produit de sa culture classique et de ce qu’il conservait des principes issus de son éducation et de sa foi, pour lui permettre un dernier éclat culturel (les grands travaux) mais la confinant à un rôle d’instrument de ses plaisirs, de son ambition et de son « destin ». On pourra dire que l’une et l’autre étaient consentantes, voire complices. Mais pas nécessairement lucides et souvent trompées par la duplicité d’un discours qui pouvait concilier l’ambition d’un Rastignac, la rouerie prédatrice d’un Don Juan et l’hypocrisie d’un Tartuffe.
Il n’est guère plaisant de critiquer les mots et l’action d’un mort. Mais je ne me ferai pas l’acteur, même passif, du nouvel élan hagiographique auquel nous invitent la compagne, l’éditeur et les commentateurs bienveillants du journal et des lettres de Mitterrand à l’une des femmes de sa vie (apparemment il y en eut d’autres : attendons les publications à venir). On peut être intéressé et fasciné par le parcours somme toute très « Sartrien » d’un homme qui a su dépasser ses conditionnements familiaux et sociaux pour se construire un destin (d’autant que le parcours de Sartre pendant la guerre est encore moins glorieux). Mais on ne peut oublier où il nous a menés. A l’heure où la France est à la veille d’échéances décisives pour son avenir, elle ne peut se référer aux principes assez machiavéliques qui ont animé la classe politique pendant si longtemps.

La meilleure part d’un homme

On dira que la situation du pays est plus imputable à ses successeurs qu’à lui-même, qui aurait conservé la stature d’un homme d’Etat. Mais la façon dont il s’est employé à la conquête et à la conservation du pouvoir en éliminant tous les rivaux et tous ceux qui auraient pu porter ombrage à son « œuvre » à sa suite en font l’un des principaux responsables, après cinquante ans sur la scène politique (1945-1995) dans les gouvernements de la IVe République, dans l’opposition au général de Gaule et à ses suivants, pour finir par 14 ans de présidence.
Par respect pour Madame Pingeot, on souhaite pouvoir lui dire : « Madame, vous avez sans doute eu la meilleure part d’un homme qui n’était comme la plupart d’entre nous ni un saint ni un démon, ou comme certains à la fois ange et bête. Chacun peut exprimer, en fonction des circonstances et des interactions avec son environnement, le meilleur ou le pire de lui-même. Mais conservez cette part pour vous-même et n’imposez pas aux Français qui souffrent aujourd’hui des travers de celui que vous avez aimé de partager votre admiration. La France attend aujourd’hui pour se reconstruire un autre exemple que le sien et ceux qu’il a inspirés.»

Journal pour Anne: (1964-1970)

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«L’Europe doit contrôler ses frontières extérieures»

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hongrie migrants schengen europe orban
Migrants bloqués à la frontière serbo-hongroise, septembre 2015. Sipa. Numéro de reportage : 00723425_000009.

Daoud Boughezala. Le 2 octobre, le Premier ministre hongrois Viktor Orban a organisé un référendum invitant la population à se prononcer sur l’accueil des migrants. Malgré la large victoire du « non » soutenu par le gouvernement, ce scrutin marqué par une faible participation est-il un camouflet pour Orban ?

Georges Károlyi. Sûrement pas. 44% des Hongrois se sont rendus aux urnes lors de ce référendum, contre 42% en moyenne européenne pour les élections européennes de 2014. C’est un taux de participation tout à fait honorable. Mais j’aimerais insister sur un point : le fameux seuil de 50% des votants, sur laquelle la presse française et internationale s’est focalisée, n’a certes pas été atteint, mais on en a conclu que le référendum était un échec. Or, si la Constitution hongroise déclare valable un référendum sous réserve qu’au moins 50% de l’électorat y participe, ce seuil n’a de sens que lorsque la question posée impose quelque chose au gouvernement.

C’est-à-dire ?

La question posée par la consultation du 2 octobre ne relève pas du référendum normatif (il ne s’agit pas d’imposer quoi que ce soit) mais du référendum consultatif. Par conséquent, la notion de seuil est clairement dépourvue de pertinence. Sur la base de la participation, compte avant tout le nombre de gens qui se sont prononcés pour le « oui » ou pour le « non ». Les suffrages exprimés en faveur du « non » au référendum ont atteint 92% sur 44% des Hongrois : cela signifie que 40% de la population s’est exprimé contre les quotas de migrants. Indépendamment du taux de participation, c’est un chiffre important.

Comment expliquez-vous une telle unanimité contre l’accueil massif de migrants ? Les Hongrois, empêchés de circuler sous le joug communiste, souhaitent-ils se barricader ?

La Hongrie et les autres pays d’Europe centrale n’ont pas du tout la même culture migratoire que la France. Nous voyons bien ce qui se passe en France, traditionnellement pays d’accueil de migrants, pour des raisons historiques, notamment liées à la colonisation. Malgré cette tradition d’accueil et la présence ancienne d’immigrés de deuxième ou troisième générations, ce phénomène pose des problèmes de société en France. Les Hongrois ressentent le risque qu’une migration massive peut représenter. D’autant plus que tous les observateurs s’accordent à dire que nous ne sommes qu’au début de ce flux : l’Afrique va doubler de population en trente ans, des dizaines de millions de gens seront amenés à prendre la route vers l’Europe, qui reste, qu’on le veuille ou non, considérée comme l’eldorado. Non seulement pour la Hongrie, mais pour l’ensemble de l’Europe, un tel flux migratoire serait une catastrophe, indépendamment des situations individuelles que nous observons tous les jours. Les Hongrois font preuve d’une réaction de prévoyance. Il faut mettre le holà à une immigration trop forte qui ferait exploser nos sociétés. Si des dizaines de millions de migrants devaient déferler sur le continent, l’Europe perdrait son identité.

Etant donné l’ampleur de ces flux humains, comment les endiguer sans construire de ligne Maginot ?

Nous souhaitons agir au point de départ plutôt qu’au point d’arrivée. C’est pourquoi nous appelons de nos vœux des politiques de développement de l’Afrique, des politiques de stabilisation militaire, sociale, de création d’emplois de manière à inciter les gens à ne pas prendre la route. La solution se situe en amont, pour empêcher les gens de partir, au lieu de devoir gérer leur arrivée. Le tri des migrants (entre réfugiés politiques candidats légitimes au droit d’asile et migrants économiques ayant vocation à rentrer chez eux) doit s’effectuer à l’extérieur des frontières Schengen, soit là où ils se trouvent, soit à l’entrée de l’espace Schengen. Au large de la Libye, par exemple, lorsque la marine italienne se voit contrainte de secourir les migrants, elle se fait presque la complice involontaire des passeurs. Pourquoi ne pas imaginer une enclave contrôlée par l’UE avec l’accord du gouvernement libyen ?

Au Moyen-Orient, les migrants viennent principalement de Syrie, dont la situation n’est pas près de se stabiliser…

Il faut espérer que la situation se stabilise un jour. J’ai eu l’occasion de visiter un camp de migrants en Grèce cet été. On m’a expliqué que les Syriens souhaitaient rentrer chez eux dès que possible, et non pas refaire leur vie à l’étranger. Tous les migrants syriens sont partis de Turquie, où ils vivaient déjà depuis des années. Pourquoi ont-ils subitement quitté les camps de réfugiés ? Notamment parce que le programme alimentaire mondial de l’ONU a arrêté ses financements, ce qui a rendu catastrophiques les conditions de vie dans les camps de réfugiés en Turquie. Que la communauté internationale commence par prendre ses responsabilités, et cela contribuera à stabiliser les flux.

Reste cependant à gérer le cas des migrants déjà arrivés en Europe. Pourquoi refuser les quotas d’accueil ?

Il faut avoir en tête le coté psychologique de cette affaire : les migrants ne sont pas des imbéciles, ils risquent leur vie  pour atteindre leur destination, paient une fortune à des passeurs. Si de l’extérieur, vous voyez que l’Europe est en train de répartir les migrants entre ses différents Etats, cela vous incitera à partir pour rejoindre les autres. Des quotas adoptés sans maîtrise des frontières extérieures de l’UE provoqueraient un appel d’air migratoire.

Au-delà du symbole, la barrière qu’a édifiée le gouvernement hongrois à la frontière serbe est-elle d’une quelconque utilité ?

Cette barrière permet à l’espace Schengen de limiter les flux migratoires, au grand soulagement de pays comme l’Autriche ou l’Allemagne. A la frontière serbo-hongroise, nous laissons une trentaine de migrants entrer par jour, ce qui fait un millier d’entrées légales par mois, nous examinons leurs demandes et ceux qui méritent protection sont acceptés en Hongrie.

Sans forcément l’avouer, la communauté internationale, dont l’Union européenne, souhaite renforcer la frontière extérieure de l’espace Schengen pour empêcher les gens d’entrer. Il y a une certaine hypocrisie à vouloir accueillir tout le monde et à vouloir contrôler les frontières dans le même temps.

Il y a quelques mois, Nicolas Sarkozy déclarait caduc l’espace Schengen de libre circulation des personnes. Etant donné l’incapacité de l’Europe à contrôler ses frontières, lui donnez-vous raison ?

L’espace Schengen souffre du problème classique de l’Union européenne : c’est un semi-produit comme l’euro (l’Union monétaire a été créée sans Union budgétaire). Depuis la création de Schengen, on a ouvert les frontières intérieures en omettant de s’occuper des frontières extérieures. Aujourd’hui, on y revient à marche forcée. La Hongrie pense que Schengen doit être non pas dépassé mais renforcé en résolvant le problème de la frontière extérieure. Pourquoi les Etats sont-ils en train d’installer des barrières à l’intérieur de la zone Schengen ? Tout simplement parce que la frontière extérieure n’est pas sécurisée : si dans un immeuble, la porte cochère est ouverte, les portes palières s’exposent au danger. Nous souhaitons que Schengen se conforme à ses principes : frontières intérieures ouvertes, frontières extérieures contrôlées de manière à ce qu’on sache qui entre.

Débat de la primaire LR: Sept experts en quête de hauteur

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primaire sarkozy juppe fillon nkm

Je ne sais pas si mes confrères ont réussi à désigner les gagnants et les perdants du débat-de-la-primaire-de-la-droite-et-du-centre. Si oui, je leur tire mon chapeau.

Des monologues ne font pas un débat

Après une heure de débat économique, toute la France était prête à élire Karine Lemarchand. J’ai beau me creuser la tête, impossible de me rappeler la moindre phrase prononcée au cours de cette succession de monologues minutés baptisée « débat ». Plus grave, je ne sais plus du tout qui veut quoi : lequel veut supprimer ou peut-être rétablir « la demi-part pour les veuves » ? Qui veut baisser les charges de 40 milliards et qui de 60 ? De combien faut-il réduire les dépenses de l’Etat ? Le nombre de fonctionnaires ? Faut-il plutôt supprimer les 35 heures ou plutôt abolir la durée légale du travail ? Etes-vous pour l’augmentation de la taxe XB12 ou pour la suppression de la dépense Z 27 ?

D’accord, j’ai bien compris, ils sont tous contre le chômage et contre la gauche, ça c’est très bien. Et malgré ça, ils sont aussi pour plus de justice et moins de maladie. N’empêche, à 22 h15, pour moi, le problème restait entier :  entre les sept, comment choisir ? Il y aurait bien la couleur de la cravate, au moins, entre le rouge Poisson et le violet Fillon, ce sont deux visions du monde qui s’affrontent franchement. Mais ce serait discriminant pour NKM et plus encore pour Bruno Lemaire qui représentait hier soir les sans-cravates.

Autant dire qu’on s’est ennuyé ferme. Je me demandais qui avait osé baptiser « débat », cette insipide litanie de fiches rédigées par des super-communicants quand on a annoncé qu’après la pause destinée à choper mon temps de cerveau disponible (avec tous ces chiffres, il en restait pas beaucoup), on allait parler d’identité. Ah, un peu de hauteur avons-nous pensé, moi et mon cerveau disponible.

Du sang, du fiel et des gnons

Et là, mazette, on a eu de la politique, de la vraie. De la lutte à mort entre amis. Du sang, du fiel et des gnons. Et que je te balance ton casier judiciaire et que je demande à machin ce qu’il a pensé quand truc l’a traité de chien pourri et de voleur. Bon, c’était marrant mais quand les montreurs d’ours ont annoncé qu’on allait causer sécurité, je me suis dit que, bon, on allait enfin entrer dans le dur des désaccords. Et là, ça a démarré d’emblée par le grand bout de la lorgnette, les fichés S et le sort qu’il faut leur réserver. Pas une phrase sur la nature de la menace ou ce genre de truc, ou sur les échecs de le République, non une réunion de chefs de services qui s’engueulent : faut-il faire du port de la burqa un délit passible d’amende ou de prison ou un manquement que l’on punira par la privation d’allocations.

Que mes confrères me pardonnent, mais on peut se demander s’il ne faut pas incriminer les questions bien plus que les réponses. Les journalistes se sont employés à discuter des effets sans jamais interroger les causes, à pointer des détails sans montrer l’ensemble. « Ce n’est pas un débat d’experts », s’est exclamé l’un des trois, à la fin. En réalité, ce débat n’aura été au mieux que cela. En deux heures, pas une image, pas un visage, pas un auteur, pas un paysage, pas un rire, pas un cri, ni la moindre formule à se mettre sous la dent. Pas de pantalons ni de téléphones, aurait dit Gombrowicz qui se désolait que les romanciers aient abandonné la vie concrète. On a eu droit à des notes rédigées par des experts, des chiffres étalés avec certitude et des éléments de langage préparés par des équipes mobilisées pour pondre du hashtag. Mais, à 23 heures, aucun des candidats n’avait prononcé une phrase étonnante, littéraire, amusante ou simplement politique. Bref, au moment où je suis allée me coucher, il n’avait toujours  pas été question de la France[1. Ndlr : Jean-Frédéric Poisson a fait la même remarque à l’issue du débat, notant qu’il n’avait jamais été « question de la France » mais de questions de « gestion ». Même endormie, c’est ainsi qu’Elisabeth est grande!].

Il faut donner le prochain prix Nobel de médecine à Keith Richards!

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Bob Dylan nation
Bob Dylan à Barcelone. Wikipedia.

L’attribution du prix Nobel de la paix 2016 au président colombien Juan Manuel Santos, pour l’accord de paix signé avec la guérilla des FARC – accord de paix malheureusement stérile car rejeté dans les urnes par les Colombiens refusant amnésie et amnistie – à la place des « casques blancs » syriens, m’avait déjà mis la puce à l’oreille. Le temps du deuxième degré (comme on parle d’humour au deuxième degré), venait-t-il de s’ouvrir pour les vieux notables de Stockholm, ou bien, plus simplement, devenaient-ils aussi frileux et prudents qu’un président français refusant de serrer la main d’un Dalaï Lama ?

Fantasque comité Nobel

Parce que décerner le Nobel de la paix à un échec (jusqu’à preuve du contraire), et en oubliant au passage le chef des Farc (trop… compliqué à inviter en Suède ?), à la place des seuls, s’agissant de l’horreur syrienne et d’Alep en particulier, à faire preuve de courage, un courage simple, modeste, concret, quotidien, humain, en prenant tous les risques pour extirper quelques survivants de dessous les décombres des bâtiments écrasés sous les bombes russes, faire cela, donc, c’était déjà très gonflé, ou très (trop ?) prudent, très (trop ? ) calculé, ou, pourquoi pas, définitivement « deuxième degré ». Ne pas donner le prix à ceux qui le méritent de toute évidence, mais à ceux, ou celui, qui aurait pu le mériter, si… Le prix Nobel récompensant l’intention, pas la vulgaire action. Un prix Nobel cérébral, très réfléchi, un prix Nobel non pas de la paix mais de l’idée de paix… Un peu comme celui offert à Obama dès son arrivée à la présidence, en récompense de ses discours et de son évidente bonne volonté.

Mais le choix de Bob Dylan pour le prix Nobel de littérature, alors là, chapeau. Le doute n’est plus permis. On explore à Stockholm de nouveaux territoires. Attention, comme tous ceux qui ont grandi en entendant au moins une fois par jour Hurricane à la radio, j’aime beaucoup le grand Bob. Mais je ne savais pas qu’il était écrivain. Ah, j’entends déjà ceux qui m’expliquent que ces catégories étroites, réductrices, appartiennent au passé, à une vision obsolète du monde. Décerner le prix Nobel de littérature à un simple écrivain, aussi grand puisse-t-il être, c’est ringard, comme d’attribuer celui de la paix à des sauveteurs volontaires et héroïques défiant chaque jour la guerre. Un chanteur (et anciennement contestataire et « de gauche »), c’est quand même mieux.

Bon, d’accord, je comprends. Et je dis qu’il faut continuer, aller plus loin. Le comité Nobel, ce groupuscule d’agitateurs surréalistes, ne doit plus avoir peur de rien. Il doit se libérer de toutes les entraves, de tous les clichés, de toutes les évidences convenues. Il faut donner le prochain prix Nobel de médecine à Keith Richards, l’incarnation du Rock’n Roll. Ce type aurait dû mourir cent fois au moins. Il a survécu à tant d’overdoses et de produits toxiques qu’il a repoussé les limites supposées du corps humain. De plus, ce fut un pionnier (avec Dracula) du changement de sang. Et par ailleurs, il n’a même pas de diabète ni de cholestérol. Ça vaut largement un Nobel.

Les classiques font leur rentrée

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salle lecture bibliotheque sainte genevieve
salle lecture bibliotheque sainte genevieve
Salle de lecture de la Bibliothèque Sainte Geneviève, Paris. (Wikipedia)

La rentrée littéraire est ce phénomène étrange, typiquement français, qui consiste à faire sortir simultanément en quelques semaines, en quelques jours même, plusieurs centaines de livres à une période où tout le monde, à l’exception d’un petit milieu, a vraiment la tête à autre chose et n’a plus le temps de lire puisque les vacances sont terminées et que de toute manière on n’a plus d’argent, le moindre roman coûtant au minimum ses vingt euros. A part une petite trentaine de titres qui seront habilement propulsés par les éditeurs pour concourir aux grands prix de l’automne, les romans mort-nés vont assez vite connaître le pilon après un séjour d’une extrême brièveté chez les libraires qui n’en peuvent mais. Il n’est pas question ici de mettre en doute la qualité de la production contemporaine mais les conditions aberrantes dans lesquelles, précisément, elle est produite.

C’est peut-être, du coup, le moment où jamais de se replier sur des valeurs sûres. C’est qu’on aurait très vite tendance à les oublier, ces « livres consacrés par le temps » dont Voltaire recommandait la seule lecture. Nos classiques dorment dans les bibliothèques et on les néglige, persuadés de les connaître parce qu’ils nous seront passés quelques semaines entre les mains au collège ou au lycée. Cela avait déjà frappé Proust, qui fait dire à Swann dans La Recherche: « Ce que je reproche aux journaux, c’est de nous faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne sais pas, les Pensées de Pascal ! » Comme il y a peu de chances que la presse prenne au mot le dandy amoureux d’Odette, il nous reste la solution du livre de poche. Invention somme toute récente qui date de l’après-guerre, le livre de poche pourra assurément, et pour une somme modique, vous assurer une rentrée littéraire féconde.

On trouvera ainsi deux titres réédités avec un bon appareil critique, c’est à dire qui ne vient pas envahir le texte de l’auteur et ne sert pas de faire-valoir à un universitaire en mal de reconnaissance mais qui est là pour éclairer ce qui a besoin de l’être : La femme de trente ans de Balzac et La fortune des Rougon de Zola. Pour moins de quinze euros les deux, non seulement ils vous assureront des heures de lecture mais de surcroît, ils vous permettront de vous apercevoir que nombre d’écrivains d’aujourd’hui n’ont pas inventé grand chose, tant il est vrai qu’en matière de littérature, dieu merci, il n’y a pas de progrès et que le talent (ou le génie si on a de la chance) consiste à changer d’angle ou de dioptrie pour voir ce qui a toujours été là.

Balzac et Zola, en l’occurrence, ont été les premiers à considérer que le roman pouvait être un moyen de connaissance du monde et de la société, qu’il pouvait comme l’histoire, la philosophie, la sociologie, la psychologie, nous donner à voir. Et avec quelque chose en plus, quelque chose d’irremplaçable, qui s’appelle l’incarnation puisque les personnages de romans, avec leur chair, leur sang, leurs passions, leur courage, leur mélancolie, leurs crimes rendent soudain très concret ce qui sans eux resteraient du domaine de l’abstraction. On a appelé cela le réalisme quand bien même il s’agit, parfois à l’insu des écrivains eux-mêmes, d’une entreprise visionnaire un peu folle. On se souviendra ainsi que Balzac et sa Comédie Humaine voulait « concurrencer l’état civil. » ou que Zola, avec les Rougon-Macquart prétendait à une « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire. »

La femme de trente ans n’est pas le Balzac le plus connu mais il remplacera avantageusement pour le lecteur une thèse sur le mariage ou le féminisme. Balzac y explore la sexualité féminine dans sa part maudite. L’héroïne, Julie, ne peut être confondue avec Madame Bovary. Si le point de départ est le même, un mariage même pas forcé se révélant une catastrophe dans une société qui ne laisse pas de deuxième chance aux femmes, Julie, elle, va au bout d’une logique de la rupture. Son bel officier impérial se comporte dans l’alcôve comme un parfait soudard et ne la fait pas jouir,  alors elle multiplie les enfants adultérins et connaît une manière de plaisir trouble, masochiste à souffrir, à expier, à voir sa seule fille légitime tuer un demi-frère alors qu’elle est enfant et mourir plus tard d’épuisement entre ses bras, Balzac jouant dans ce roman avec tous les genres littéraires, du mélodrame aux histoires de piraterie. Il n’en reste pas moins que l’exploration de ce « continent noir » de la psyché féminine bien avant la psychanalyse surprend par son audace et aussi par des intuitions sur les liens consubstantiels entre Eros et Thanatos. Nous ne sommes pas seulement dans une prolongation de La Physiologie du mariage où Balzac analysait les contradictions entre l’amour, la maternité, le plaisir et les normes sociales mais dans un texte à la couleur sadienne qui fait de  l’amour un chien de l’enfer.

De Balzac, quand il entreprend ses Rougon-Macquart, Zola admire le projet de la Comédie Humaine comme roman total : « Il y a là toute une société, depuis la courtisane jusqu’à la vierge, depuis le coquin suant le vice jusqu’au martyr de l’honneur et du devoir. » On passe trop souvent sur le fait que les Rougon-Macquart sont une entreprise minutieusement construite, le succès de certains romans comme Germinal, Nana ou L’Assommoir ayant occulté l’architecture d’ensemble. C’est pour cela que la réédition de La Fortune des Rougon, le premier roman de la série est des plus opportunes. Il s’ouvre sur la description d’un ancien cimetière devenu un quartier louche de Plassans (l’Aix de l’enfance de Zola), avec parfois des ossements qui remontent à la surface. Quel meilleur symbole pour ouvrir une œuvre qui laissera toujours le passé, celui de l’hérédité familiale, jeter son ombre sur le destin des personnages ? C’est aussi le roman de la faute originelle d’une époque, celle du coup d’état du futur Napoléon III et de l’opposition désespérée des républicains, incarnée par les jeunes amoureux Sylvère et Miette qui se feront massacrer par les bonapartistes. Le roman qui se déroule sur quatre jours du 7 au 11 décembre, joue sur plusieurs points de vues et ménage de nombreux retours en arrière qui portent en germe les romans à venir des Rougon dans une construction qu’envieraient nombre d’auteurs de thrillers.

Et c’est qui frappe d’abord aujourd’hui à la lecture de la Fortune des Rougon comme de La Femme de trente ans, à nous quatrième ou cinquième génération de spectateurs de cinéma, un cinéma qui célèbre aujourd’hui de plus en plus souvent les noces entre l’esthétique des films « d’art et d’essai » et du mauvais genre : Balzac et Zola se révèlent des scénaristes de génie aussi audacieux que rigoureux et des metteurs en scène accomplis qui ne se trompent jamais parce qu’ils posent, toujours, la caméra là où il faut.

Gare à Sangars

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romaric sangers verticaux
Romaric Sangars, par Hannah Assouline.
romaric sangers verticaux
Romaric Sangars, par Hannah Assouline.

Un critique atrabilaire ou simplement obtus serait tenté, en évoquant le premier roman de Romaric Sangars, Les Verticaux, de commencer par crier : « Le roi est mort, vive le roi ! » En effet, on retrouve chez le jeune romancier aussi bien le style que les thèmes sur lesquels Richard Millet a jadis bâti sa réputation, avant que les embrouilles médiatico-éditoriales dont il fut le principal protagoniste ne fissent croire au commun des lecteurs que sa carrière littéraire était finie. Et avant que lui-même ne délaisse le romanesque pour le pamphlétaire. Un critique pertinent, au contraire, remarquera que le vieux roi n’est pas mort, tout au plus désabusé, alors qu’au dauphin il reste encore du chemin à parcourir. Essayons d’être à la hauteur.

L’auteur des Verticaux, avec ses phrases d’une longueur de demi-page savamment construites, son vocabulaire choyé, sa syntaxe tout en clartés et en nuances, son emploi du passé simple qui fait parfois sourire, tant la littérature contemporaine s’en est détachée, affiche d’emblée une ambition rare : élaborer une forme qui donne du sens par elle-même.[access capability= »lire_inedits »] Certes, cela ne suffit pas. Heureusement, Romaric Sangars ne se contente pas de montrer son talent d’excellent grammairien. À l’égal de son héros, un certain Vincent Revel, journaliste traînant d’une interview à l’autre l’amertume et le dégoût de l’époque qu’il habite, Romaric Sangars ambitionne une œuvre. « Me forger en forgeant un style, me purger des scories en limant des phrases, me tatouer l’âme de myriades de mots », s’explique Vincent devant un ami à qui il confie son rêve d’écrire. On y reconnaît les sempiternelles obsessions de Richard Millet, auxquelles son assidu lecteur, Romaric Sangars, semble adhérer entièrement. Seulement, s’il est vrai que chaque bon écrivain est d’abord un lecteur exigeant, il n’est pas moins exact que pour écrire il faut encore avoir le temps de vivre et même d’avoir vécu. Nous jugerons alors l’œuvre de Romaric Sangars à l’aune de ses aspirations, dans une petite trentaine d’années. En attendant, considérons qu’il nous laisse espérer, voire attendre, tant paraît engageante la sentence qu’il a mise dans la bouche de son narrateur : « L’honneur, je le percevais bien, voilà qu’il était essentiellement une question de langage, une garantie de langage, le sang à verser afin d’authentifier l’encre. »

Du sang versé, il y en a, dans les pages des Verticaux. À commencer par celui d’un lapin acheté dans une animalerie, à qui on coupe la tête en plein vernissage d’art contemporain – entendez en pleine célébration de l’imposture –, afin de semer une sainte terreur au sein de l’assemblée dont la jouissance ultime consiste pourtant à transgresser les tabous ; jusqu’à une des dernières scènes où un membre des « Verticaux » perd la vie dans un attentat islamiste. Or « Les Verticaux » est une bande de copains décidés à recourir à un « terrorisme propre », autant dire à mettre une pagaille surréaliste dans Paris, ceci pour « fonder une nouvelle noblesse », contrer « le régime techno-pulsionnel », refuser de « vaseliner le désastre ». Des réactionnaires ? Ce qu’en déduirait un lecteur de-gauche, si dans un moment d’égarement il se montrait curieux d’ouvrir un livre aussi malodorant. Vincent Revel accepte bien volontiers le qualificatif de « réac », mais en rapport avec le mot « réacteur ». Ainsi convient-il de qualifier cet exaltant premier roman. [/access]

Les Verticaux

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Zemmour et notre joli temps de fascisme rose

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eric zemmour
Eric Zemmour en septembre 2016. Photo: Hannah Assouline
eric zemmour
Eric Zemmour, septembre 2016. Photo: Hannah Assouline

Dans le dernier numéro de Causeur (sur papier, 5€90, pas cher), outre une belle interview de Christophe Guilluy à propos de son dernier livre, le Crépuscule de la France d’en haut, et de Daniel Mesguich, à qui je dois quelques fascinants souvenirs de théâtre évoqués ici-même, Elisabeth Lévy, dite « la Patronne », a rassemblé un joli dossier sur « Zemmour le Gaulois ». Un qualificatif amplement mérité par ce Juif séfarade, au moins autant que par un certain aristocrate hongrois qui au même moment faisait de l’Ernest Lavisse sans le savoir[1].
Elisabeth — dite « Gant de velours sur une main de fer » — a de l’amitié pour Eric, et elle peut avoir l’amitié vache.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli

Rock around de Koch

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hilary clinton maladie
Hilary Clinton en août 2016. AP21939533_000048
hilary clinton maladie
Hilary Clinton en août 2016. SIPA AP21939533_000048

LA PAIX EN JEU

Jeudi 1er septembre

Libération raconte le « Jerusalem Double », un tournoi de backgammon organisé fin août entre Israéliens et Palestiniens. Pour le journaliste, aucun doute : le succès populaire de cette initiative témoigne d’une nostalgie du « vivre ensemble » prometteuse pour l’avenir.

Irénisme à la Libé ? Pas seulement. Avec le houmous et le falafel, le backgammon est une des rares passions communes des deux peuples. Ne s’appelle-t-il pas « shesh besh » en arabe comme en hébreu ?

Un peu léger quand même, diront les sceptiques, comme fondations pour un avenir de paix. Mais ça vaut toujours mieux que de commencer par le statut de Jérusalem… Et puis après tout, au temps de Nixon et Mao – qui n’étaient pas non plus d’accord sur tout –, la Chine et les États-Unis ne se sont-ils pas rapprochés grâce au ping-pong ?  [access capability= »lire_inedits »]

 

SCOOP ! LE FN DÉFEND LA NATION

Vendredi 2 septembre

Marrant, l’extrêmedroitologue Jean-Yves Camus ! Trente ans qu’il bosse son sujet – et voilà que d’un coup, à la lecture du programme de politique étrangère du Front national, il tombe de l’armoire ! Sidéré, le gars, au point de pondre une note pour la Fondation Jean-Jaurès et de confier son trouble au Monde, sur six colonnes et deux tiers de page.

Mais le plus étonnant, c’est l’objet de son étonnement. Pour le Front national, découvre-t-il, une politique étrangère bien comprise suppose « la primauté absolue de l’intérêt national et la prédominance de la géopolitique, pas des choix moraux ». Mais à quoi s’attendait-il donc ? À une sorte de Charte de l’ONU revisitée par Kouchner ?

Cette realpolitik nationaliste n’est pourtant pas nouvelle au FN : elle date de la fin de la Guerre froide. Vingt-cinq ans quand même ! Faut se tenir un peu au courant, quand on se veut « spécialiste ».

Accessoirement, ce programme, c’est mot pour mot la doctrine de la diplomatie gaullienne. – Mais justement, tout ça est démodé, répond notre chercheur sans qu’on lui ait rien demandé : « L’Europe des nations comme pouvait l’envisager De Gaulle […], c’était valable à une époque où la mondialisation n’avait pas fait son effet. » Allons bon ! À l’heure de la globalisation, serait-il devenu suspect pour une nation de défendre ses intérêts ? Moi bêtement, je pensais au contraire que c’était plus nécessaire que jamais.

En tout cas, c’est ce que font tous les États dignes de ce nom, à commencer par les grandes puissances : la Russie, la Chine et les États-Unis ; la Turquie, Israël et l’Iran ; et même la Grande-Bretagne, la Suisse et l’île Maurice… Tous fachos, vraiment, Jean-Yves ? Mais alors, qu’est-ce qui reste ? Pince-toi ! 

 

UN CERCUEIL POUR DEUX

Mardi 6 septembre

En 2012, notre cheffe bien-aimée Éisabeth Lévy avait cerné le drame ontologique des « forces de Progrès » dans un livre intitulé La Gauche contre le réel. Cinq ans plus tard, Emmanuel Macron se fait fort d’avoir compris le problème, et même de l’avoir réglé tout seul avec ses petits bras musclés.

Dimanche dernier sur France Inter, au cours de l’émission Questions politiques, l’impudent affirmait ainsi incarner « la gauche du réel ». De quoi énerver une fois de plus notre irascible Premier ministre, qui ce matin sur RTL réplique d’un ton sec : « La gauche du réel, c’est moi ! » Étrange bataille pour ce label en forme d’oxymore, genre mort-vivant.

RÉPRESSION DES FRONDES

Samedi 10 septembre

Gros titre du JT de 8 heures : « Les FRAUDEURS du PS se retrouvent aujourd’hui à La Rochelle. » De deux choses l’une : soit les stagiaires de l’été ont repris du service pour le week-end, soit Cambadélis commence à être vraiment efficace dans la diffusion de ses « éléments de langage ».

 

LE MONDE DE LA MÉDECINE

Lundi 12 septembre

http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2016/08/29/la-maladie-de-hillary-clinton-intox-persistante-de-la-presse-de-droite-aux-etats-unis_4989547_4832693.html Signalée sur Twitter par l’excellente Éléonore de Vulpillières, une fameuse bourde du Monde. Il y a deux semaines encore, le journal balançait ce diagnostic définitif : « Hillary Clinton va très bien ! », malgré l’« intox persistante de la presse de droite aux États-Unis ». Ah ! Il a l’air con aujourd’hui, notre donneur de leçons quotidien !

 

YES, ALICE CAN !

 Dimanche 18 septembre

Au hasard de mes pérégrinations 2.0, je tombe sur la Page officielle d’Alice Cooper, le rockeur américain fou. À 68 ans – comme Hillary, mais apparemment en meilleure forme ! –, il se lance à son tour dans la course présidentielle. Non sans arguments :

– un manifeste en dix points sans concession, dont on retiendra notamment trois mesures phares : « ajouter Lemmy (de Motörhead) au mont Rushmore », « mettre le portrait de Groucho Marx sur les billets de 50 dollars » et « interdire les selfies, sauf durant le National Selfie Day ».

– un fameux slogan de campagne, propre à achever de convaincre les plus hésitants : « Un homme perturbé pour des temps perturbés. »

À côté de lui, même l’ébouriffant Donald Trump risque désormais de nous paraître bien fade… [/access]

Primaires LR: comme un spectacle de Kabuki

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primaire lr juppe nkm poisson
Wikipedia. Toyohara Chikanobu.
primaire lr juppe nkm poisson
Wikipedia. Toyohara Chikanobu.

Contrairement à la bien-aimée patronne, je dois bien reconnaître que le débat des primaires de la droite et de la droite m’a passionné. Désolé, je me trompe. C’est de la droite et du centre : Juppé a été obligé lui-même de le préciser aux speakers et à la speakerine qui présentaient ce débat aussi rigide et ritualisé qu’un spectacle de kabuki. Mais reconnaissons à ces speakers et cette speakerine qu’ils ont bien tenu la classe. J’ai du mal à appeler « journalistes » ce soir-là, Elizabeth Martichoux, Alexis Brézet et Gilles Bouleau puisque de leur propre aveu, ils ont surtout été là pour tenir la classe et éviter les débordements.

Primaire de la droite et de la droite

Quand on est de gauche, le spectacle est encore plus intéressant. Il y a presque quelque chose d’étrangement exotique et de légèrement cauchemardesque, mais à gauche on est de grands enfants et on aime avoir peur dans les films d’épouvante, à voir sept personnes de droite discuter de problèmes de couleur sur un nuancier qui va de la droit extrême dure de Le Maire, étonnamment plus méchant que Sarkozy, à la droite cool et préraphaélite de NKM décidément très en beauté.

Cette dernière remarque n’a rien de machiste. Certes, je suis affligé d’hétérosexualité, mais objectivement elle était la seule note de couleur dans ce qui ressemblait pour le reste à un congrès d’éloquence pour VRP dans un séminaire de motivation sur le thème : « Revends-moi du néolibéralisme vieux de quarante piges à la sauce Thatcher/Reagan, en me faisant croire que ça vient de sortir. » Si la baisse des charges[1. Des charges qui sont en fait du salaire différé en cas de pépin pour les salariés.], unanimement saluée par les candidats et mise en œuvre depuis trois décennies avait donné quelque chose, ça se saurait.

Ils ont apparemment tous fait le deuil du vote des fonctionnaires, sauf Sarkozy qui, plus malin, a quand même mis un peu de baume sur la saignée sur le thème « Vous serez moins, mais au moins vous serez mieux payés », ce qui fera une très belle jambe à l’infirmière déjà épuisée qui sait qu’elle ne pourra jamais prendre ses congés accumulés ou au prof de REP qui verra ses effectifs doubler dans les quartiers où on lui demande déjà de servir d’ultime rempart. J’ai entendu le chiffre de 600 000 suppressions de la part de Bruno Le Maire, qui compte, ce qui est très révélateur de son inconscient, les emplois aidés comme des fonctionnaires.

Bref, on a eu une droite bien de droite, voire plus sur le plan social et économique. Là encore, la lumineuse NKM, comme Macron dans son genre, a l’air d’avoir compris un truc et pas les autres : on en est arrivé à une nouvelle forme du travail où ces questions de durée sont un peu obsolètes. Quand on est de gauche, on le déplorera, cela renvoie au statut du prolétaire isolé avant la révolution industrielle, « autoentrepreneur » décrit déjà par Marx dans l’industrie textile par exemple, qui ne pourra obtenir des acquis (et une conscience de classe) que lorsque le capitalisme trouvera plus rationnel de le concentrer avec d’autres dans des usines. Bref, de manière assez juste et désespérante, NKM (et Macron) ont compris la même chose. L’économie numérique, c’est retour vers le futur en matière de social. Alors autant s’y faire nous disent-ils.

Poisson et NKM surnagent

Sinon, j’ai trouvé Sarkozy presque bon. Il a réussi entre la haine de Copé et la sauvagerie de Le Maire a paraître presque modéré, notamment sur la question des 35 heures « Je ne serai pas le Martine Aubry de la droite, je n’en ferai pas une obsession. »

Les deux qui ont eu un ton vraiment différent, c’est Jean-François Poisson et NKM. C’est normal, c’est un chrétien social, les gens ont un peu oublié d’ailleurs que c’est un pléonasme. Il est réac comme pas deux sur les questions sociétales mais au moins quand il parle de sécurité ou de social, on sent qu’il n’est pas devenu fou furieux. Et puis NKM, parce qu’elle m’a bien fait rire en annonçant qu’elle était pour la dépénalisation du cannabis. Son côté rockeuse, sans doute et comme elle est intelligente, elle a compris qu’une loi en retard sur la réalité de la société, c’est pas bon et que la prohibition, en règle générale (demandez à Al Capone), ça favorise la délinquance et le crime. On peut même penser, et c’est ce qu’elle a dit à demi-mots, que plutôt de construire des prisons, on pourrait les vider puisqu’elles sont pleines de petits dealers qui n’auraient plus de raison d’être là étant donné que leur came serait autorisée. Et, soyons fou comme en Uruguay où la drogue douce est devenue monopole d’Etat pour en contrôler la qualité et la vendre chez les buralistes qui ont bien du mal avec les paquets neutres.

J’ai aussi appris que le débat entre assimilation et intégration, c’était un peu l’histoire du sexe des anges. Monsieur Poisson et madame NKM l’ont bien montré. Ainsi qu’Alain Juppé : je n’ai pas parlé de lui jusque-là parce que de toute façon, il est déjà vainqueur. Il est déjà dans l’étape suivante.

Qu’il sache que les électeurs de gauche qui l’auront aidé ne sont pas dupes. Ils veulent juste une droite présentable puisque c’est fichu pour la gauche. Ils auraient bien choisi NKM parce qu’une femme, ça changerait et qu’en plus il y a quelque chose de profondément sexy chez elle : hier soir, elle avait l’intonation et le débit de Delphine Seyrig, pour ceux qui voient. Mais bon, ce ne serait pas un vote utile. Mais après, qu’il sache, Alain Juppé, que c’est terminé puisqu’on a vu hier soir que sur le plan économique, il était exactement sur la même ligne que les autres.

Droite dans ses bottes!

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primaire lr sarkozy juppe fillon
© POOL/AFP PHILIPPE WOJAZER
primaire lr sarkozy juppe fillon
© POOL/AFP PHILIPPE WOJAZER

Jeudi soir, j’enfile mon survêt’. Dans quelques minutes va débuter le premier débat des primaires de la droite. Selon la plupart de nos politologues, le vainqueur de ces primaires risque fort d’être notre prochain président de la République… lequel se nommera donc Alain Juppé. Oui, je sais, désolé de spoiler ainsi d’entrée l’issue du scrutin, mais si l’on se fie aux différentes enquêtes d’opinion, le maire de Bordeaux semble quand même disposer d’une sacrée avance sur ses concurrents. A moins qu’il ne soit d’ici là atteint d’une « Balladurite » aiguë ou qu’il agresse sexuellement une femme de chambre dans un Campanile des Landes. Mais bon, c’est quand même la grosse cote.

Faut que ça saigne !

Tant pis pour le suspense. Du coup, je m’apprête à regarder le débat comme on mate un vieux Columbo. On sait qui est l’assassin, mais on veut savoir comment il va être confondu. C’est un peu comme un combat de boxe avec Mohamed Ali : on connaît par avance le vainqueur, mais on veut juste compter les coups et voir le sang gicler. C’est dingue comme une primaire de la droite peut réveiller nos instincts primitifs ! De toute façon, à sept sur un ring, il ne faut pas s’attendre à un débat d’idée particulièrement approfondi. Peu importe, on veut du sang !

La journaliste Elizabeth Martichoux lance les hostilités. Chaque candidat dispose d’une minute pour s’exprimer. Dès l’entame du premier round, Jean-François Copé balance un crochet du droit (forcément) au menton de Nicolas Sarkozy. « Il y a dix ans, j’avais comme des millions de Français espéré en la rupture que proposait Nicolas Sarkozy pour notre pays, balance le maire de Meaux (…) Mais cette rupture, malheureusement on ne l’a pas faite. » Derrière son pupitre, l’ancien président se tortille. De douleur ? Difficile à dire car Sarko qui se tortille, c’est un pléonasme. Copé 1 – Sarkozy 0. Le combat entre les deux mâles dominants sera le fil rouge de la soirée.

Alain Juppé, notre futur président, enchaîne d’une voix presque chevrotante. Ironie du tirage au sort, je remarque qu’il siège, avec Nathalie Kosciusko-Morizet, sur la partie gauche du ring. Bruno Le Maire, lui, postule d’entrée pour le prix démago 2016 : « Le miracle, c’est que la France tienne encore debout. Pourquoi ? Grâce à vous, toutes les Françaises et les Français que j’ai rencontrés depuis 2012. Vous agriculteurs, entrepreneur, ouvriers, médecins, enseignants, jeunes créateurs d’entreprises (et pan pour les vieux!), vous tous qui vous battez tous les jours pour que la France continue de tenir debout. Vous m’avez impressionné… » Dommage qu’il l’ait joué petit bras en ne commençant pas sa vibrante allocution par « petit-fils d’ouvrier, fils d’ouvrier et ouvrier moi-même ». Au point où il en était…
NKM apporte une touche féminine à la soirée, ce qui permet d’éviter un débat trop viril, à défaut d’être correct. De toute façon, les discussions machos de vestiaires, ça intéresse surtout Donald Trump et il ne concourt pas aux Primaires de la droite française.

L’intrus Poisson

Soudain, un intrus s’immisce sur le ring. Mais il ne s’agit a priori pas d’un streaker, vous savez, ces types à poil qui interrompent des événements sportifs à la télé. Lui, au contraire, est sacrément bien fagoté : costard, cravate et tout le toutim. Confus, je me rends rapidement compte de ma méprise, puisqu’il s’agit de Jean-Frédéric Poisson, l’un des candidats à la Primaire ! A ma décharge, le seul Poisson que je connaissais, c’était Julien, un de mes camarades de classe en 10e , pardon en CE1 (sinon mes filles vont encore me traiter de ringard). Je farfouille sur Internet et apprend qu’il est député des Yvelines, président du Parti chrétien-démocrate et affiche comme principal soutien Christine Boutin. Je l’écoute d’une oreille distraite et me dis qu’il a de faux airs de Moubarak.
François Fillon ferme la marche et prend une grande respiration avant chacune de ses phrases, comme s’il était déjà à bout de souffle. Je suis inquiet pour lui car il ne tiendra jamais 15 rounds à ce rythme.
Deuxième round. A la question de savoir s’il est normal que les électeurs de gauche puissent voter aux Primaires, Alain Juppé caresse son socle électoral dans le sens du poil : « Les déçus du Hollandisme sont les bienvenus. Ne commençons pas par stigmatiser… » « Stigmatiser », l’un des phonèmes favoris de la gauche française avec « amalgame » et « fachosphère ». Bien joué Alain, tu viens de gratter quelques voix supplémentaires !
Troisième round, le chômage et le temps de travail. Fillon veut supprimer la durée légale du travail et tacle par derrière Sarkozy, lequel mise sur les heures supplémentaires défiscalisées (Fillon 1 – Sarko 0).
Quatrième round, les impôts. Sortez les cotillons car tout le monde entend les baisser. Ou presque. Poisson casse l’ambiance en défendant le paiement de l’impôt par tous car « il s’agit d’une question d’appartenance à la communauté nationale ».
Cinquième round, les fonctionnaires. Sarko veut en supprimer 300 000 sur la durée du quinquennat, seul les domaines de la sécurité et de la défense en étant exonéré. Il en profite pour glisser un O Soto Gari à Copé sur la question de la hausse de la TVA : « Je suis totalement opposé à l’augmentation de la TVA car Hollande l’a déjà fait. Et si on fait l’alternance, ce n’est pas pour faire la même chose. » (Copé 1 – Sarko 1). Piqué au vif, le maire de Meaux se relève et tacle illico son adversaire au niveau de la rotule : « Il faut être cohérent. Ce que je propose, c’est ce que nous avons fait dans le quinquennat précédent. Je veux bien qu’on ait changé d’avis, mais quand même… » (Copé 2 – Sarko 1).
Sixième round, les déficits. J’en profite pour zapper sur Golf+ et satisfaire un besoin naturel.

Septième round, les retraites. Juppé veut relever l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans d’ici 2026. NKM défend la retraite par points, Le Maire propose la suppression des régimes spéciaux, y compris celle pour les parlementaires, ainsi qu’une augmentation du minimum retraite. Je réprime difficilement un bâillement à la Raymond Barre.
Huitième round, les candidats répondent aux questions des internautes. Interrogé sur la querelle qui l’a opposé à Copé en 2012 pour prendre la tête de l’UMP, Fillon crochète son adversaire en lançant, droit dans ses bottes, que « la démocratie doit être exemplaire » (Fillon 1 – Copé 0).
Neuvième round, l’exemplarité en politique justement. Interrogé sur l’attaque de François Fillon à son égard (« Qui imagine De Gaulle mis en examen ? »), Sarkozy dodeline plus que jamais de la tête : « Ce ne sont pas des déclarations qui honorent ceux qui les prononcent (Fillon 1 – Sarkozy 1).» L’occasion est trop belle pour Copé, qui tente un ippon sur l’ancien Président : « Si j’avais été mis en examen, je ne me serais pas porté candidat compte tenu du rapport que j’estime majeur entre un président et les Français. » (Copé 3 – Sarkozy 1).

Fillon se raidit

Interrogé par les journalistes sur les révélations du livre Un président ne devrait pas dire ça, où Hollande confie que Fillon lui aurait demandé d’accélérer les procédures judiciaires contre Sarkozy, l’ancien Premier ministre se raidit de nouveau : « Je découvre que le président de la République, en plus d’être incompétent, est un manipulateur. J’ai honte pour mon pays quand je vois que le président se livre à des accusations médiocres. » (Fillon 1 – Hollande 0, mais ça ne compte pas car il n’est pas sur le ring). Mine de rien, ça s’anime. J’ouvre un paquet de chips.
Dixième round, le terrorisme. Le Maire est favorable à une justice d’exception en la matière (« à menace d’exception, justice d’exception ») et veut expulser de France tous les fichiers S étrangers. Juppé n’est pas hostile à la rétention des fichiers S les plus dangereux à condition qu’il y ait intervention judiciaire. Fillon souhaite qu’on retire la nationalité française à toutes les personnes qui combattent en Syrie et en Irak et prône l’expulsion des étrangers constituant une menace pour la sécurité du pays. NKM veut mettre hors-la-loi le salafisme. Copé préconise un tournant sécuritaire ainsi que l’embauche de nouveaux policiers et gendarmes. Sous contrat et non pas emploi à vie tient-il à préciser. Enfin Sarkozy propose lui un internement préventif des fichés S les plus dangereux : « L’état de droit, ça consiste à préserver les victimes, pas les coupables ! Et si on s’est trompé en prenant huit jours un fichier S, qui finalement n’a rien fait, on s’excuse. Je préfère ça plutôt que multiplier les commémorations… »
Onzième round, la laïcité. Le Maire souhaite que le port de la burka devienne un délit et soutient l’interdiction du voile dans les établissements publics. Copé y est également favorable et s’attaque à la dépénalisation du cannabis préconisée par Le Maire, « page 989 de son programme ». Je suis abasourdi. J’apprends en direct à la télé que le programme de Bruno Le Maire est presque aussi long que Guerre et Paix. Du coup, une question me taraude : y a t-il un seul de mes compatriotes – même parmi les étudiants de science-po – qui s’est donné la peine de le lire en intégralité ? Pendant que je me pose de telles questions existentielles, NKM envisage une taxe sur le halal. Fillon et Copé s’écharpent de nouveau pour savoir qui est à l’origine de la loi sur la burka. Sarko en profite pour s’interposer et tacle à la gorge le maire de Meaux : « La loi sur la burqa, cher Jean-François, ce n’est pas toi qui nous l’a imposée. Et tu étais bien incapable d’imposer quoi que ce soit au Premier ministre ou au président de la République. » (Copé 3 – Sarkozy 2)
Poisson, pour une fois, ne nage pas à contre-courant : « La civilisation islamique pose problème car elle défend des principes qui sont incompatibles, dans une large mesure, avec la république française. L’islam n’a pas de conception de la laïcité. Regardez comment on traite des condamnés dans certains pays musulmans en les amputant d’un pied ou d’une main. Tout ça n’existe pas dans notre république. »
Douzième round, l’immigration. Juppé se fait le défenseur de la diversité « à condition qu’elle ne bascule pas dans le communautarisme » et le chantre de l’identité heureuse. « L’identité ça enferme, lui rétorque Bruno Le Maire, contrairement à la culture. Notre culture, c’est notre langue. En France, on apprend le Français au CP et on n’apprend pas l’arabe sinon on est renvoyé à notre origine. » (Le Maire 1 – Juppé 0). Copé souhaite la suppression du droit du sol et évoque « une nationalité d’adhésion ». NKM imagine une troisième voie entre l’identité heureuse et l’identité gauloise qui serait l’identité républicaine. Fillon prône des quotas et Sarko entend suspendre le regroupement familial.

Conclusions creuses

Dernier round. Les candidats doivent conclure. Le Maire innove un max en se posant en candidat du… renouveau. Il faut dire qu’après quarante ans de candidats du changement, il était temps d’utiliser un synonyme. Magnanime, il balance à la fois sur Sarkozy (« les slogans trop faciles, les propositions trop radicales, les changements de pieds permanents, on n’en veut plus. ») et Juppé (« Le compromis, la tempérance, la modération à un moment où l’on a besoin de tellement d’audace, de force pour relever le pays, le grand rassemblement qui n’aboutira qu’à l’immobilité, on n’en veut plus non plus »). Sarkozy met en avant son expérience et son dynamisme. NKM ose : « Le recyclage, ça marche pour les déchets, pas pour les idées. » Copé titille une nouvelle fois Sarkozy en fustigeant son projet de référendum populaire, du coup l’ex-président lui répond que De Gaulle l’a institué, Copé réplique illico que le général gouvernait par ordonnance avant de souligner que Sarkozy lui-même était opposé au référendum au lendemain des Présidentielles , en 2007. Réponse de l’intéressé, qui se tortille : « C’est inexact ! » Bref, Copé 42 – Sarko 42.
Juppé clôt les débats avec le sourire un peu coincé d’un commercial de France Loisirs et s’affiche en président d’une France optimiste « qui redeviendra le pays où il fait bon vivre ».
J’éteins ma télé et ne peut m’empêcher de penser à cette phrase attribuée à Céline : « Un optimiste, c’est un pessimiste qui ne sait pas tout du problème. »

Mitterrand, pas très reluisant

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mitterrand pingeot correspondance tartuffe
mitterrand pingeot correspondance tartuffe
François Mitterrand et Anne Pingeot. SIPA 00496623_000001

L’accueil bienveillant fait au journal et aux lettres de l’ancien président Mitterrand envoyés à sa maîtresse Anne Pingeot a quelque chose de dérangeant. L’incontestable ardeur des sentiments qui les a inspirés (mais dont il n’a pas le monopole…) et le talent littéraire certain qui les a dictés (cependant assez partagé par sa génération formée aux écoles de la IIIème République et des bons pères) ne peuvent faire oublier qui en était l’auteur.

Détournement de mineure

Non qu’il faille s’offusquer de cette histoire qui commence pourtant par ce qui constituait à l’époque un détournement de mineure : un homme politique de 47 ans marié, et par ailleurs peu fidèle à en croire sa réputation, séduit une jeune fille de 20 ans qui devait encore conserver de son éducation bourgeoise et catholique en province une forme de candeur et de naïveté – jeune fille en fleur ou prisonnière proustienne ? Cette touchante idylle ne regarderait qu’eux si elle n’entrait en résonance avec l’histoire du pays et le triste état dans lequel il se trouve aujourd’hui.
L’homme est intelligent et doté d’une mémoire phénoménale – on dit qu’il pouvait réciter de mémoire dans l’ordre un jeu de cartes après l’avoir visualisé une fois. On parlerait aujourd’hui d’enfant précoce ou surdoué. Il est déjà célèbre, plus ou moins tristement après le trouble passé vichyste et l’affaire de l’Observatoire, mais assez talentueux pour se préparer à devenir en 1965 le candidat de la gauche rassemblée aux premières élections présidentielles au suffrage universel de la Ve République et affronter le général de Gaulle, qu’il avait fini par rejoindre à Alger en 1943 avant de s’en émanciper auprès d’anciens résistants d’extrême droite (Fresnay – Bénouville) et d’anciens collaborateurs restés influents dans l’ombre (Bousquet). Il est amoureux et construit avec sa jeune maîtresse une complicité physique et intellectuelle qui entretient chez lui une énergie et une vitalité hors du commun, et l’ installe elle dans une fascination qui confine à l’emprise.
Mais pas assez pour envisager le divorce et prendre le risque de devoir renoncer à son ambition politique effrénée. On voit donc au fil des ans comment il compense par des attentions et des serments la prison sentimentale, sociale et psychique dans laquelle il enferme Anne, la condamnant aux soirées solitaires chez ses parents puis avec sa fille, aux fêtes de famille loin de l’être aimé ou dissimulant en sa présence leur proximité affective, et aux vacances longtemps limitées à des week-end volés. Le destin exceptionnel qu’il lui a fait partager a dû compenser les frustrations et les chagrins accumulés. On ne peut expliquer autrement que cette femme que tous louent pour son intelligence, sa compétence professionnelle et sa discrétion ait choisi de révéler des échanges aussi intimes, en essayant de conserver la meilleure part de ce qu’il lui a donné de vivre, qui a dû compenser le fait de ne pouvoir être entourée au quotidien de son conjoint et de nombreux enfants et de pouvoir partager pleinement une vie sociale au grand jour. Touchante expression de reconnaissance d’Anne pour l’homme de sa vie, qu’elle veut faire paraître sous son meilleur jour, la publication de ces lettres au soir de sa vie met également au premier plan une relation placée sous le signe du secret, et lui confère publiquement son statut de favorite.

Une forme de perversion narcissique

Mais que penser de celui qui a privé une jeune fille de 20 ans d’une vie plus libre, pour la garder sous sa coupe à la faveur d’une domination intellectuelle et sensuelle, l’intensité du plaisir en compensant sans doute la rareté. C’est bien une forme de perversion narcissique qu’il faut évoquer : la soumission de l’autre à ses pulsions, et au plaisir et à la jouissance d’une relation exclusive univoque avec une jeune femme qui lui sacrifie tout pendant que lui n’abandonne rien. C’est ce même mouvement qui a animé sa vie politique, l’ambition sans limite pour le pouvoir justifiant les comportements les plus discutables. Sans développer la complexe affaire de l’Observatoire, ni revenir sur son passé à l’extrême droite avant et pendant la guerre, résultat d’une éducation et d’un milieu dont il s’est partiellement émancipé, les méthodes déployées pour conquérir et conserver le pouvoir, jusqu’à un moment où il n’était plu s en état de l’exercer et où des décisions importantes n’ont pas été prises (les guerre en Yougoslavie ou au Rwanda n’auraient-elles pu être évitées avec un Président plus lucide et plus capable de peser sur le cour de l’histoire qu’un vieillard sous anti-androgène – la boucle était bouclé avec Pétain ? La France aurait-elle pu mieux peser sur la construction européenne pour éviter l’impasse actuelle ? Le gouvernement aurait-il pu prendre les mesures de redressement qui auraient permis d’éviter aujourd’hui l’abîme de la dette et la paralysie économique et sociale ? L’immigration aurait pu-t-elle être gérée dans une vraie démarche d’intégration (ou d’assimilation selon vos préférences) plutôt que dans la culpabilisation du peuple entretenue par les jeunes protégés de « SOS racisme » et dont on voit aujourd’hui le brillant résultat. Il a abusé de la France comme d’Anne, lui donnant le produit de sa culture classique et de ce qu’il conservait des principes issus de son éducation et de sa foi, pour lui permettre un dernier éclat culturel (les grands travaux) mais la confinant à un rôle d’instrument de ses plaisirs, de son ambition et de son « destin ». On pourra dire que l’une et l’autre étaient consentantes, voire complices. Mais pas nécessairement lucides et souvent trompées par la duplicité d’un discours qui pouvait concilier l’ambition d’un Rastignac, la rouerie prédatrice d’un Don Juan et l’hypocrisie d’un Tartuffe.
Il n’est guère plaisant de critiquer les mots et l’action d’un mort. Mais je ne me ferai pas l’acteur, même passif, du nouvel élan hagiographique auquel nous invitent la compagne, l’éditeur et les commentateurs bienveillants du journal et des lettres de Mitterrand à l’une des femmes de sa vie (apparemment il y en eut d’autres : attendons les publications à venir). On peut être intéressé et fasciné par le parcours somme toute très « Sartrien » d’un homme qui a su dépasser ses conditionnements familiaux et sociaux pour se construire un destin (d’autant que le parcours de Sartre pendant la guerre est encore moins glorieux). Mais on ne peut oublier où il nous a menés. A l’heure où la France est à la veille d’échéances décisives pour son avenir, elle ne peut se référer aux principes assez machiavéliques qui ont animé la classe politique pendant si longtemps.

La meilleure part d’un homme

On dira que la situation du pays est plus imputable à ses successeurs qu’à lui-même, qui aurait conservé la stature d’un homme d’Etat. Mais la façon dont il s’est employé à la conquête et à la conservation du pouvoir en éliminant tous les rivaux et tous ceux qui auraient pu porter ombrage à son « œuvre » à sa suite en font l’un des principaux responsables, après cinquante ans sur la scène politique (1945-1995) dans les gouvernements de la IVe République, dans l’opposition au général de Gaule et à ses suivants, pour finir par 14 ans de présidence.
Par respect pour Madame Pingeot, on souhaite pouvoir lui dire : « Madame, vous avez sans doute eu la meilleure part d’un homme qui n’était comme la plupart d’entre nous ni un saint ni un démon, ou comme certains à la fois ange et bête. Chacun peut exprimer, en fonction des circonstances et des interactions avec son environnement, le meilleur ou le pire de lui-même. Mais conservez cette part pour vous-même et n’imposez pas aux Français qui souffrent aujourd’hui des travers de celui que vous avez aimé de partager votre admiration. La France attend aujourd’hui pour se reconstruire un autre exemple que le sien et ceux qu’il a inspirés.»

Journal pour Anne: (1964-1970)

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«L’Europe doit contrôler ses frontières extérieures»

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hongrie migrants schengen europe orban
Migrants bloqués à la frontière serbo-hongroise, septembre 2015. Sipa. Numéro de reportage : 00723425_000009.
hongrie migrants schengen europe orban
Migrants bloqués à la frontière serbo-hongroise, septembre 2015. Sipa. Numéro de reportage : 00723425_000009.

Daoud Boughezala. Le 2 octobre, le Premier ministre hongrois Viktor Orban a organisé un référendum invitant la population à se prononcer sur l’accueil des migrants. Malgré la large victoire du « non » soutenu par le gouvernement, ce scrutin marqué par une faible participation est-il un camouflet pour Orban ?

Georges Károlyi. Sûrement pas. 44% des Hongrois se sont rendus aux urnes lors de ce référendum, contre 42% en moyenne européenne pour les élections européennes de 2014. C’est un taux de participation tout à fait honorable. Mais j’aimerais insister sur un point : le fameux seuil de 50% des votants, sur laquelle la presse française et internationale s’est focalisée, n’a certes pas été atteint, mais on en a conclu que le référendum était un échec. Or, si la Constitution hongroise déclare valable un référendum sous réserve qu’au moins 50% de l’électorat y participe, ce seuil n’a de sens que lorsque la question posée impose quelque chose au gouvernement.

C’est-à-dire ?

La question posée par la consultation du 2 octobre ne relève pas du référendum normatif (il ne s’agit pas d’imposer quoi que ce soit) mais du référendum consultatif. Par conséquent, la notion de seuil est clairement dépourvue de pertinence. Sur la base de la participation, compte avant tout le nombre de gens qui se sont prononcés pour le « oui » ou pour le « non ». Les suffrages exprimés en faveur du « non » au référendum ont atteint 92% sur 44% des Hongrois : cela signifie que 40% de la population s’est exprimé contre les quotas de migrants. Indépendamment du taux de participation, c’est un chiffre important.

Comment expliquez-vous une telle unanimité contre l’accueil massif de migrants ? Les Hongrois, empêchés de circuler sous le joug communiste, souhaitent-ils se barricader ?

La Hongrie et les autres pays d’Europe centrale n’ont pas du tout la même culture migratoire que la France. Nous voyons bien ce qui se passe en France, traditionnellement pays d’accueil de migrants, pour des raisons historiques, notamment liées à la colonisation. Malgré cette tradition d’accueil et la présence ancienne d’immigrés de deuxième ou troisième générations, ce phénomène pose des problèmes de société en France. Les Hongrois ressentent le risque qu’une migration massive peut représenter. D’autant plus que tous les observateurs s’accordent à dire que nous ne sommes qu’au début de ce flux : l’Afrique va doubler de population en trente ans, des dizaines de millions de gens seront amenés à prendre la route vers l’Europe, qui reste, qu’on le veuille ou non, considérée comme l’eldorado. Non seulement pour la Hongrie, mais pour l’ensemble de l’Europe, un tel flux migratoire serait une catastrophe, indépendamment des situations individuelles que nous observons tous les jours. Les Hongrois font preuve d’une réaction de prévoyance. Il faut mettre le holà à une immigration trop forte qui ferait exploser nos sociétés. Si des dizaines de millions de migrants devaient déferler sur le continent, l’Europe perdrait son identité.

Etant donné l’ampleur de ces flux humains, comment les endiguer sans construire de ligne Maginot ?

Nous souhaitons agir au point de départ plutôt qu’au point d’arrivée. C’est pourquoi nous appelons de nos vœux des politiques de développement de l’Afrique, des politiques de stabilisation militaire, sociale, de création d’emplois de manière à inciter les gens à ne pas prendre la route. La solution se situe en amont, pour empêcher les gens de partir, au lieu de devoir gérer leur arrivée. Le tri des migrants (entre réfugiés politiques candidats légitimes au droit d’asile et migrants économiques ayant vocation à rentrer chez eux) doit s’effectuer à l’extérieur des frontières Schengen, soit là où ils se trouvent, soit à l’entrée de l’espace Schengen. Au large de la Libye, par exemple, lorsque la marine italienne se voit contrainte de secourir les migrants, elle se fait presque la complice involontaire des passeurs. Pourquoi ne pas imaginer une enclave contrôlée par l’UE avec l’accord du gouvernement libyen ?

Au Moyen-Orient, les migrants viennent principalement de Syrie, dont la situation n’est pas près de se stabiliser…

Il faut espérer que la situation se stabilise un jour. J’ai eu l’occasion de visiter un camp de migrants en Grèce cet été. On m’a expliqué que les Syriens souhaitaient rentrer chez eux dès que possible, et non pas refaire leur vie à l’étranger. Tous les migrants syriens sont partis de Turquie, où ils vivaient déjà depuis des années. Pourquoi ont-ils subitement quitté les camps de réfugiés ? Notamment parce que le programme alimentaire mondial de l’ONU a arrêté ses financements, ce qui a rendu catastrophiques les conditions de vie dans les camps de réfugiés en Turquie. Que la communauté internationale commence par prendre ses responsabilités, et cela contribuera à stabiliser les flux.

Reste cependant à gérer le cas des migrants déjà arrivés en Europe. Pourquoi refuser les quotas d’accueil ?

Il faut avoir en tête le coté psychologique de cette affaire : les migrants ne sont pas des imbéciles, ils risquent leur vie  pour atteindre leur destination, paient une fortune à des passeurs. Si de l’extérieur, vous voyez que l’Europe est en train de répartir les migrants entre ses différents Etats, cela vous incitera à partir pour rejoindre les autres. Des quotas adoptés sans maîtrise des frontières extérieures de l’UE provoqueraient un appel d’air migratoire.

Au-delà du symbole, la barrière qu’a édifiée le gouvernement hongrois à la frontière serbe est-elle d’une quelconque utilité ?

Cette barrière permet à l’espace Schengen de limiter les flux migratoires, au grand soulagement de pays comme l’Autriche ou l’Allemagne. A la frontière serbo-hongroise, nous laissons une trentaine de migrants entrer par jour, ce qui fait un millier d’entrées légales par mois, nous examinons leurs demandes et ceux qui méritent protection sont acceptés en Hongrie.

Sans forcément l’avouer, la communauté internationale, dont l’Union européenne, souhaite renforcer la frontière extérieure de l’espace Schengen pour empêcher les gens d’entrer. Il y a une certaine hypocrisie à vouloir accueillir tout le monde et à vouloir contrôler les frontières dans le même temps.

Il y a quelques mois, Nicolas Sarkozy déclarait caduc l’espace Schengen de libre circulation des personnes. Etant donné l’incapacité de l’Europe à contrôler ses frontières, lui donnez-vous raison ?

L’espace Schengen souffre du problème classique de l’Union européenne : c’est un semi-produit comme l’euro (l’Union monétaire a été créée sans Union budgétaire). Depuis la création de Schengen, on a ouvert les frontières intérieures en omettant de s’occuper des frontières extérieures. Aujourd’hui, on y revient à marche forcée. La Hongrie pense que Schengen doit être non pas dépassé mais renforcé en résolvant le problème de la frontière extérieure. Pourquoi les Etats sont-ils en train d’installer des barrières à l’intérieur de la zone Schengen ? Tout simplement parce que la frontière extérieure n’est pas sécurisée : si dans un immeuble, la porte cochère est ouverte, les portes palières s’exposent au danger. Nous souhaitons que Schengen se conforme à ses principes : frontières intérieures ouvertes, frontières extérieures contrôlées de manière à ce qu’on sache qui entre.

Débat de la primaire LR: Sept experts en quête de hauteur

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primaire sarkozy juppe fillon nkm

primaire sarkozy juppe fillon nkm

Je ne sais pas si mes confrères ont réussi à désigner les gagnants et les perdants du débat-de-la-primaire-de-la-droite-et-du-centre. Si oui, je leur tire mon chapeau.

Des monologues ne font pas un débat

Après une heure de débat économique, toute la France était prête à élire Karine Lemarchand. J’ai beau me creuser la tête, impossible de me rappeler la moindre phrase prononcée au cours de cette succession de monologues minutés baptisée « débat ». Plus grave, je ne sais plus du tout qui veut quoi : lequel veut supprimer ou peut-être rétablir « la demi-part pour les veuves » ? Qui veut baisser les charges de 40 milliards et qui de 60 ? De combien faut-il réduire les dépenses de l’Etat ? Le nombre de fonctionnaires ? Faut-il plutôt supprimer les 35 heures ou plutôt abolir la durée légale du travail ? Etes-vous pour l’augmentation de la taxe XB12 ou pour la suppression de la dépense Z 27 ?

D’accord, j’ai bien compris, ils sont tous contre le chômage et contre la gauche, ça c’est très bien. Et malgré ça, ils sont aussi pour plus de justice et moins de maladie. N’empêche, à 22 h15, pour moi, le problème restait entier :  entre les sept, comment choisir ? Il y aurait bien la couleur de la cravate, au moins, entre le rouge Poisson et le violet Fillon, ce sont deux visions du monde qui s’affrontent franchement. Mais ce serait discriminant pour NKM et plus encore pour Bruno Lemaire qui représentait hier soir les sans-cravates.

Autant dire qu’on s’est ennuyé ferme. Je me demandais qui avait osé baptiser « débat », cette insipide litanie de fiches rédigées par des super-communicants quand on a annoncé qu’après la pause destinée à choper mon temps de cerveau disponible (avec tous ces chiffres, il en restait pas beaucoup), on allait parler d’identité. Ah, un peu de hauteur avons-nous pensé, moi et mon cerveau disponible.

Du sang, du fiel et des gnons

Et là, mazette, on a eu de la politique, de la vraie. De la lutte à mort entre amis. Du sang, du fiel et des gnons. Et que je te balance ton casier judiciaire et que je demande à machin ce qu’il a pensé quand truc l’a traité de chien pourri et de voleur. Bon, c’était marrant mais quand les montreurs d’ours ont annoncé qu’on allait causer sécurité, je me suis dit que, bon, on allait enfin entrer dans le dur des désaccords. Et là, ça a démarré d’emblée par le grand bout de la lorgnette, les fichés S et le sort qu’il faut leur réserver. Pas une phrase sur la nature de la menace ou ce genre de truc, ou sur les échecs de le République, non une réunion de chefs de services qui s’engueulent : faut-il faire du port de la burqa un délit passible d’amende ou de prison ou un manquement que l’on punira par la privation d’allocations.

Que mes confrères me pardonnent, mais on peut se demander s’il ne faut pas incriminer les questions bien plus que les réponses. Les journalistes se sont employés à discuter des effets sans jamais interroger les causes, à pointer des détails sans montrer l’ensemble. « Ce n’est pas un débat d’experts », s’est exclamé l’un des trois, à la fin. En réalité, ce débat n’aura été au mieux que cela. En deux heures, pas une image, pas un visage, pas un auteur, pas un paysage, pas un rire, pas un cri, ni la moindre formule à se mettre sous la dent. Pas de pantalons ni de téléphones, aurait dit Gombrowicz qui se désolait que les romanciers aient abandonné la vie concrète. On a eu droit à des notes rédigées par des experts, des chiffres étalés avec certitude et des éléments de langage préparés par des équipes mobilisées pour pondre du hashtag. Mais, à 23 heures, aucun des candidats n’avait prononcé une phrase étonnante, littéraire, amusante ou simplement politique. Bref, au moment où je suis allée me coucher, il n’avait toujours  pas été question de la France[1. Ndlr : Jean-Frédéric Poisson a fait la même remarque à l’issue du débat, notant qu’il n’avait jamais été « question de la France » mais de questions de « gestion ». Même endormie, c’est ainsi qu’Elisabeth est grande!].

Il faut donner le prochain prix Nobel de médecine à Keith Richards!

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Bob Dylan nation
Bob Dylan nation
Bob Dylan à Barcelone. Wikipedia.

L’attribution du prix Nobel de la paix 2016 au président colombien Juan Manuel Santos, pour l’accord de paix signé avec la guérilla des FARC – accord de paix malheureusement stérile car rejeté dans les urnes par les Colombiens refusant amnésie et amnistie – à la place des « casques blancs » syriens, m’avait déjà mis la puce à l’oreille. Le temps du deuxième degré (comme on parle d’humour au deuxième degré), venait-t-il de s’ouvrir pour les vieux notables de Stockholm, ou bien, plus simplement, devenaient-ils aussi frileux et prudents qu’un président français refusant de serrer la main d’un Dalaï Lama ?

Fantasque comité Nobel

Parce que décerner le Nobel de la paix à un échec (jusqu’à preuve du contraire), et en oubliant au passage le chef des Farc (trop… compliqué à inviter en Suède ?), à la place des seuls, s’agissant de l’horreur syrienne et d’Alep en particulier, à faire preuve de courage, un courage simple, modeste, concret, quotidien, humain, en prenant tous les risques pour extirper quelques survivants de dessous les décombres des bâtiments écrasés sous les bombes russes, faire cela, donc, c’était déjà très gonflé, ou très (trop ?) prudent, très (trop ? ) calculé, ou, pourquoi pas, définitivement « deuxième degré ». Ne pas donner le prix à ceux qui le méritent de toute évidence, mais à ceux, ou celui, qui aurait pu le mériter, si… Le prix Nobel récompensant l’intention, pas la vulgaire action. Un prix Nobel cérébral, très réfléchi, un prix Nobel non pas de la paix mais de l’idée de paix… Un peu comme celui offert à Obama dès son arrivée à la présidence, en récompense de ses discours et de son évidente bonne volonté.

Mais le choix de Bob Dylan pour le prix Nobel de littérature, alors là, chapeau. Le doute n’est plus permis. On explore à Stockholm de nouveaux territoires. Attention, comme tous ceux qui ont grandi en entendant au moins une fois par jour Hurricane à la radio, j’aime beaucoup le grand Bob. Mais je ne savais pas qu’il était écrivain. Ah, j’entends déjà ceux qui m’expliquent que ces catégories étroites, réductrices, appartiennent au passé, à une vision obsolète du monde. Décerner le prix Nobel de littérature à un simple écrivain, aussi grand puisse-t-il être, c’est ringard, comme d’attribuer celui de la paix à des sauveteurs volontaires et héroïques défiant chaque jour la guerre. Un chanteur (et anciennement contestataire et « de gauche »), c’est quand même mieux.

Bon, d’accord, je comprends. Et je dis qu’il faut continuer, aller plus loin. Le comité Nobel, ce groupuscule d’agitateurs surréalistes, ne doit plus avoir peur de rien. Il doit se libérer de toutes les entraves, de tous les clichés, de toutes les évidences convenues. Il faut donner le prochain prix Nobel de médecine à Keith Richards, l’incarnation du Rock’n Roll. Ce type aurait dû mourir cent fois au moins. Il a survécu à tant d’overdoses et de produits toxiques qu’il a repoussé les limites supposées du corps humain. De plus, ce fut un pionnier (avec Dracula) du changement de sang. Et par ailleurs, il n’a même pas de diabète ni de cholestérol. Ça vaut largement un Nobel.