L’attribution du prix Nobel de la paix 2016 au président colombien Juan Manuel Santos, pour l’accord de paix signé avec la guérilla des FARC – accord de paix malheureusement stérile car rejeté dans les urnes par les Colombiens refusant amnésie et amnistie – à la place des « casques blancs » syriens, m’avait déjà mis la puce à l’oreille. Le temps du deuxième degré (comme on parle d’humour au deuxième degré), venait-t-il de s’ouvrir pour les vieux notables de Stockholm, ou bien, plus simplement, devenaient-ils aussi frileux et prudents qu’un président français refusant de serrer la main d’un Dalaï Lama ?

Fantasque comité Nobel

Parce que décerner le Nobel de la paix à un échec (jusqu’à preuve du contraire), et en oubliant au passage le chef des Farc (trop… compliqué à inviter en Suède ?), à la place des seuls, s’agissant de l’horreur syrienne et d’Alep en particulier, à faire preuve de courage, un courage simple, modeste, concret, quotidien, humain, en prenant tous les risques pour extirper quelques survivants de dessous les décombres des bâtiments écrasés sous les bombes russes, faire cela, donc, c’était déjà très gonflé, ou très (trop ?) prudent, très (trop ? ) calculé, ou, pourquoi pas, définitivement « deuxième degré ». Ne pas donner le prix à ceux qui le méritent de toute évidence, mais à ceux, ou celui, qui aurait pu le mériter, si… Le prix Nobel récompensant l’intention, pas la vulgaire action. Un prix Nobel cérébral, très réfléchi, un prix Nobel non pas de la paix mais de l’idée de paix… Un peu comme celui offert à Obama dès son arrivée à la présidence, en récompense de ses discours et de son évidente bonne volonté.

Mais le choix de Bob Dylan pour le prix Nobel de littérature, alors là, chapeau. Le doute n’est plus permis. On explore à Stockholm de nouveaux territoires. Attention, comme tous ceux qui ont grandi en entendant au moins une fois par jour Hurricane à la radio, j’aime beaucoup le grand Bob. Mais je ne savais pas qu’il était écrivain. Ah, j’entends déjà ceux qui m’expliquent que ces catégories étroites, réductrices, appartiennent au passé, à une vision obsolète du monde. Décerner le prix Nobel de littérature à un simple écrivain, aussi grand puisse-t-il être, c’est ringard, comme d’attribuer celui de la paix à des sauveteurs volontaires et héroïques défiant chaque jour la guerre. Un chanteur (et anciennement contestataire et « de gauche »), c’est quand même mieux.

Bon, d’accord, je comprends. Et je dis qu’il faut continuer, aller plus loin. Le comité Nobel, ce groupuscule d’agitateurs surréalistes, ne doit plus avoir peur de rien. Il doit se libérer de toutes les entraves, de tous les clichés, de toutes les évidences convenues. Il faut donner le prochain prix Nobel de médecine à Keith Richards, l’incarnation du Rock’n Roll. Ce type aurait dû mourir cent fois au moins. Il a survécu à tant d’overdoses et de produits toxiques qu’il a repoussé les limites supposées du corps humain. De plus, ce fut un pionnier (avec Dracula) du changement de sang. Et par ailleurs, il n’a même pas de diabète ni de cholestérol. Ça vaut largement un Nobel.

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Pierre Brunet
est écrivain.