Salle de lecture de la Bibliothèque Sainte Geneviève, Paris. (Wikipedia)

La rentrée littéraire est ce phénomène étrange, typiquement français, qui consiste à faire sortir simultanément en quelques semaines, en quelques jours même, plusieurs centaines de livres à une période où tout le monde, à l’exception d’un petit milieu, a vraiment la tête à autre chose et n’a plus le temps de lire puisque les vacances sont terminées et que de toute manière on n’a plus d’argent, le moindre roman coûtant au minimum ses vingt euros. A part une petite trentaine de titres qui seront habilement propulsés par les éditeurs pour concourir aux grands prix de l’automne, les romans mort-nés vont assez vite connaître le pilon après un séjour d’une extrême brièveté chez les libraires qui n’en peuvent mais. Il n’est pas question ici de mettre en doute la qualité de la production contemporaine mais les conditions aberrantes dans lesquelles, précisément, elle est produite.

C’est peut-être, du coup, le moment où jamais de se replier sur des valeurs sûres. C’est qu’on aurait très vite tendance à les oublier, ces « livres consacrés par le temps » dont Voltaire recommandait la seule lecture. Nos classiques dorment dans les bibliothèques et on les néglige, persuadés de les connaître parce qu’ils nous seront passés quelques semaines entre les mains au collège ou au lycée. Cela avait déjà frappé Proust, qui fait dire à Swann dans La Recherche: « Ce que je reproche aux journaux, c’est de nous faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne sais pas, les Pensées de Pascal ! » Comme il y a peu de chances que la presse prenne au mot le dandy amoureux d’Odette, il nous reste la solution du livre de poche. Invention somme toute récente qui date de l’après-guerre, le livre de poche pourra assurément, et pour une somme modique, vous assurer une rentrée littéraire féconde.

On trouvera ainsi deux titres réédités avec un bon appareil critique, c’est à dire qui ne vient pas envahir le texte de l’auteur et ne sert pas de faire-valoir à un universitaire en mal de reconnaissance mais qui est là pour éclairer ce qui a besoin de l’être : La femme de trente ans de Balzac et La fortune des Rougon de Zola. Pour moins de quinze euros les deux, non seulement ils vous assureront des heures de lecture mais de surcroît, ils vous permettront de vous apercevoir que nombre d’écrivains d’aujourd’hui n’ont pas inventé grand chose, tant il est vrai qu’en matière de littérature, dieu merci, il n’y a pas de progrès et que le talent (ou le génie si on a de la chance) consiste à changer d’angle ou de dioptrie pour voir ce qui a toujours été là.

Balzac et Zola, en l’occurrence, ont été les premiers à considérer que le roman pouvait être un moyen de connaissance du monde et de la société, qu’il pouvait comme l’histoire, la philosophie, la sociologie, la psychologie, nous donner à voir. Et avec quelque chose en plus, quelque chose d’irremplaçable, qui s’appelle l’incarnation puisque les personnages de romans, avec leur chair, leur sang, leurs passions, leur courage, leur mélancolie, leurs crimes rendent soudain très concret ce qui sans eux resteraient du domaine de l’abstraction. On a appelé cela le réalisme quand bien même il s’agit, parfois à l’insu des écrivains eux-mêmes, d’une entreprise visionnaire un peu folle. On se souviendra ainsi que Balzac et sa Comédie Humaine voulait « concurrencer l’état civil. » ou que Zola, avec les Rougon-Macquart prétendait à une « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire. »

La femme de trente ans n’est pas le Balzac le plus connu mais il remplacera avantageusement pour le lecteur une thèse sur le mariage ou le féminisme. Balzac y explore la sexualité féminine dans sa part maudite. L’héroïne, Julie, ne peut être confondue avec Madame Bovary. Si le point de départ est le même, un mariage même pas forcé se révélant une catastrophe dans une société qui ne laisse pas de deuxième chance aux femmes, Julie, elle, va au bout d’une logique de la rupture. Son bel officier impérial se comporte dans l’alcôve comme un parfait soudard et ne la fait pas jouir,  alors elle multiplie les enfants adultérins et connaît une manière de plaisir trouble, masochiste à souffrir, à expier, à voir sa seule fille légitime tuer un demi-frère alors qu’elle est enfant et mourir plus tard d’épuisement entre ses bras, Balzac jouant dans ce roman avec tous les genres littéraires, du mélodrame aux histoires de piraterie. Il n’en reste pas moins que l’exploration de ce « continent noir » de la psyché féminine bien avant la psychanalyse surprend par son audace et aussi par des intuitions sur les liens consubstantiels entre Eros et Thanatos. Nous ne sommes pas seulement dans une prolongation de La Physiologie du mariage où Balzac analysait les contradictions entre l’amour, la maternité, le plaisir et les normes sociales mais dans un texte à la couleur sadienne qui fait de  l’amour un chien de l’enfer.

De Balzac, quand il entreprend ses Rougon-Macquart, Zola admire le projet de la Comédie Humaine comme roman total : « Il y a là toute une société, depuis la courtisane jusqu’à la vierge, depuis le coquin suant le vice jusqu’au martyr de l’honneur et du devoir. » On passe trop souvent sur le fait que les Rougon-Macquart sont une entreprise minutieusement construite, le succès de certains romans comme Germinal, Nana ou L’Assommoir ayant occulté l’architecture d’ensemble. C’est pour cela que la réédition de La Fortune des Rougon, le premier roman de la série est des plus opportunes. Il s’ouvre sur la description d’un ancien cimetière devenu un quartier louche de Plassans (l’Aix de l’enfance de Zola), avec parfois des ossements qui remontent à la surface. Quel meilleur symbole pour ouvrir une œuvre qui laissera toujours le passé, celui de l’hérédité familiale, jeter son ombre sur le destin des personnages ? C’est aussi le roman de la faute originelle d’une époque, celle du coup d’état du futur Napoléon III et de l’opposition désespérée des républicains, incarnée par les jeunes amoureux Sylvère et Miette qui se feront massacrer par les bonapartistes. Le roman qui se déroule sur quatre jours du 7 au 11 décembre, joue sur plusieurs points de vues et ménage de nombreux retours en arrière qui portent en germe les romans à venir des Rougon dans une construction qu’envieraient nombre d’auteurs de thrillers.

Et c’est qui frappe d’abord aujourd’hui à la lecture de la Fortune des Rougon comme de La Femme de trente ans, à nous quatrième ou cinquième génération de spectateurs de cinéma, un cinéma qui célèbre aujourd’hui de plus en plus souvent les noces entre l’esthétique des films « d’art et d’essai » et du mauvais genre : Balzac et Zola se révèlent des scénaristes de génie aussi audacieux que rigoureux et des metteurs en scène accomplis qui ne se trompent jamais parce qu’ils posent, toujours, la caméra là où il faut.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche