Jeudi soir, j’enfile mon survêt’. Dans quelques minutes va débuter le premier débat des primaires de la droite. Selon la plupart de nos politologues, le vainqueur de ces primaires risque fort d’être notre prochain président de la République… lequel se nommera donc Alain Juppé. Oui, je sais, désolé de spoiler ainsi d’entrée l’issue du scrutin, mais si l’on se fie aux différentes enquêtes d’opinion, le maire de Bordeaux semble quand même disposer d’une sacrée avance sur ses concurrents. A moins qu’il ne soit d’ici là atteint d’une « Balladurite » aiguë ou qu’il agresse sexuellement une femme de chambre dans un Campanile des Landes. Mais bon, c’est quand même la grosse cote.

Faut que ça saigne !

Tant pis pour le suspense. Du coup, je m’apprête à regarder le débat comme on mate un vieux Columbo. On sait qui est l’assassin, mais on veut savoir comment il va être confondu. C’est un peu comme un combat de boxe avec Mohamed Ali : on connaît par avance le vainqueur, mais on veut juste compter les coups et voir le sang gicler. C’est dingue comme une primaire de la droite peut réveiller nos instincts primitifs ! De toute façon, à sept sur un ring, il ne faut pas s’attendre à un débat d’idée particulièrement approfondi. Peu importe, on veut du sang !

La journaliste Elizabeth Martichoux lance les hostilités. Chaque candidat dispose d’une minute pour s’exprimer. Dès l’entame du premier round, Jean-François Copé balance un crochet du droit (forcément) au menton de Nicolas Sarkozy. « Il y a dix ans, j’avais comme des millions de Français espéré en la rupture que proposait Nicolas Sarkozy pour notre pays, balance le maire de Meaux (…) Mais cette rupture, malheureusement on ne l’a pas faite. » Derrière son pupitre, l’ancien président se tortille. De douleur ? Difficile à dire car Sarko qui se tortille, c’est un pléonasme. Copé 1 – Sarkozy 0. Le combat entre les deux mâles dominants sera le fil rouge de la soirée.

Alain Juppé, notre futur président, enchaîne d’une voix presque chevrotante. Ironie du tirage au sort, je remarque qu’il siège, avec Nathalie Kosciusko-Morizet, sur la partie gauche du ring. Bruno Le Maire, lui, postule d’entrée pour le prix démago 2016 : « Le miracle, c’est que la France tienne encore debout. Pourquoi ? Grâce à vous, toutes les Françaises et les Français que j’ai rencontrés depuis 2012. Vous agriculteurs, entrepreneur, ouvriers, médecins, enseignants, jeunes créateurs d’entreprises (et pan pour les vieux!), vous tous qui vous battez tous les jours pour que la France continue de tenir debout. Vous m’avez impressionné… » Dommage qu’il l’ait joué petit bras en ne commençant pas sa vibrante allocution par « petit-fils d’ouvrier, fils d’ouvrier et ouvrier moi-même ». Au point où il en était…
NKM apporte une touche féminine à la soirée, ce qui permet d’éviter un débat trop viril, à défaut d’être correct. De toute façon, les discussions machos de vestiaires, ça intéresse surtout Donald Trump et il ne concourt pas aux Primaires de la droite française.

L’intrus Poisson

Soudain, un intrus s’immisce sur le ring. Mais il ne s’agit a priori pas d’un streaker, vous savez, ces types à poil qui interrompent des événements sportifs à la télé. Lui, au contraire, est sacrément bien fagoté : costard, cravate et tout le toutim. Confus, je me rends rapidement compte de ma méprise, puisqu’il s’agit de Jean-Frédéric Poisson, l’un des candidats à la Primaire ! A ma décharge, le seul Poisson que je connaissais, c’était Julien, un de mes camarades de classe en 10e , pardon en CE1 (sinon mes filles vont encore me traiter de ringard). Je farfouille sur Internet et apprend qu’il est député des Yvelines, président du Parti chrétien-démocrate et affiche comme principal soutien Christine Boutin. Je l’écoute d’une oreille distraite et me dis qu’il a de faux airs de Moubarak.
François Fillon ferme la marche et prend une grande respiration avant chacune de ses phrases, comme s’il était déjà à bout de souffle. Je suis inquiet pour lui car il ne tiendra jamais 15 rounds à ce rythme.
Deuxième round. A la question de savoir s’il est normal que les électeurs de gauche puissent voter aux Primaires, Alain Juppé caresse son socle électoral dans le sens du poil : « Les déçus du Hollandisme sont les bienvenus. Ne commençons pas par stigmatiser… » « Stigmatiser », l’un des phonèmes favoris de la gauche française avec « amalgame » et « fachosphère ». Bien joué Alain, tu viens de gratter quelques voix supplémentaires !
Troisième round, le chômage et le temps de travail. Fillon veut supprimer la durée légale du travail et tacle par derrière Sarkozy, lequel mise sur les heures supplémentaires défiscalisées (Fillon 1 – Sarko 0).
Quatrième round, les impôts. Sortez les cotillons car tout le monde entend les baisser. Ou presque. Poisson casse l’ambiance en défendant le paiement de l’impôt par tous car « il s’agit d’une question d’appartenance à la communauté nationale ».
Cinquième round, les fonctionnaires. Sarko veut en supprimer 300 000 sur la durée du quinquennat, seul les domaines de la sécurité et de la défense en étant exonéré. Il en profite pour glisser un O Soto Gari à Copé sur la question de la hausse de la TVA : « Je suis totalement opposé à l’augmentation de la TVA car Hollande l’a déjà fait. Et si on fait l’alternance, ce n’est pas pour faire la même chose. » (Copé 1 – Sarko 1). Piqué au vif, le maire de Meaux se relève et tacle illico son adversaire au niveau de la rotule : « Il faut être cohérent. Ce que je propose, c’est ce que nous avons fait dans le quinquennat précédent. Je veux bien qu’on ait changé d’avis, mais quand même… » (Copé 2 – Sarko 1).
Sixième round, les déficits. J’en profite pour zapper sur Golf+ et satisfaire un besoin naturel.

Septième round, les retraites. Juppé veut relever l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans d’ici 2026. NKM défend la retraite par points, Le Maire propose la suppression des régimes spéciaux, y compris celle pour les parlementaires, ainsi qu’une augmentation du minimum retraite. Je réprime difficilement un bâillement à la Raymond Barre.
Huitième round, les candidats répondent aux questions des internautes. Interrogé sur la querelle qui l’a opposé à Copé en 2012 pour prendre la tête de l’UMP, Fillon crochète son adversaire en lançant, droit dans ses bottes, que « la démocratie doit être exemplaire » (Fillon 1 – Copé 0).
Neuvième round, l’exemplarité en politique justement. Interrogé sur l’attaque de François Fillon à son égard (« Qui imagine De Gaulle mis en examen ? »), Sarkozy dodeline plus que jamais de la tête : « Ce ne sont pas des déclarations qui honorent ceux qui les prononcent (Fillon 1 – Sarkozy 1).» L’occasion est trop belle pour Copé, qui tente un ippon sur l’ancien Président : « Si j’avais été mis en examen, je ne me serais pas porté candidat compte tenu du rapport que j’estime majeur entre un président et les Français. » (Copé 3 – Sarkozy 1).

Fillon se raidit

Interrogé par les journalistes sur les révélations du livre Un président ne devrait pas dire ça, où Hollande confie que Fillon lui aurait demandé d’accélérer les procédures judiciaires contre Sarkozy, l’ancien Premier ministre se raidit de nouveau : « Je découvre que le président de la République, en plus d’être incompétent, est un manipulateur. J’ai honte pour mon pays quand je vois que le président se livre à des accusations médiocres. » (Fillon 1 – Hollande 0, mais ça ne compte pas car il n’est pas sur le ring). Mine de rien, ça s’anime. J’ouvre un paquet de chips.
Dixième round, le terrorisme. Le Maire est favorable à une justice d’exception en la matière (« à menace d’exception, justice d’exception ») et veut expulser de France tous les fichiers S étrangers. Juppé n’est pas hostile à la rétention des fichiers S les plus dangereux à condition qu’il y ait intervention judiciaire. Fillon souhaite qu’on retire la nationalité française à toutes les personnes qui combattent en Syrie et en Irak et prône l’expulsion des étrangers constituant une menace pour la sécurité du pays. NKM veut mettre hors-la-loi le salafisme. Copé préconise un tournant sécuritaire ainsi que l’embauche de nouveaux policiers et gendarmes. Sous contrat et non pas emploi à vie tient-il à préciser. Enfin Sarkozy propose lui un internement préventif des fichés S les plus dangereux : « L’état de droit, ça consiste à préserver les victimes, pas les coupables ! Et si on s’est trompé en prenant huit jours un fichier S, qui finalement n’a rien fait, on s’excuse. Je préfère ça plutôt que multiplier les commémorations… »
Onzième round, la laïcité. Le Maire souhaite que le port de la burka devienne un délit et soutient l’interdiction du voile dans les établissements publics. Copé y est également favorable et s’attaque à la dépénalisation du cannabis préconisée par Le Maire, « page 989 de son programme ». Je suis abasourdi. J’apprends en direct à la télé que le programme de Bruno Le Maire est presque aussi long que Guerre et Paix. Du coup, une question me taraude : y a t-il un seul de mes compatriotes – même parmi les étudiants de science-po – qui s’est donné la peine de le lire en intégralité ? Pendant que je me pose de telles questions existentielles, NKM envisage une taxe sur le halal. Fillon et Copé s’écharpent de nouveau pour savoir qui est à l’origine de la loi sur la burka. Sarko en profite pour s’interposer et tacle à la gorge le maire de Meaux : « La loi sur la burqa, cher Jean-François, ce n’est pas toi qui nous l’a imposée. Et tu étais bien incapable d’imposer quoi que ce soit au Premier ministre ou au président de la République. » (Copé 3 – Sarkozy 2)
Poisson, pour une fois, ne nage pas à contre-courant : « La civilisation islamique pose problème car elle défend des principes qui sont incompatibles, dans une large mesure, avec la république française. L’islam n’a pas de conception de la laïcité. Regardez comment on traite des condamnés dans certains pays musulmans en les amputant d’un pied ou d’une main. Tout ça n’existe pas dans notre république. »
Douzième round, l’immigration. Juppé se fait le défenseur de la diversité « à condition qu’elle ne bascule pas dans le communautarisme » et le chantre de l’identité heureuse. « L’identité ça enferme, lui rétorque Bruno Le Maire, contrairement à la culture. Notre culture, c’est notre langue. En France, on apprend le Français au CP et on n’apprend pas l’arabe sinon on est renvoyé à notre origine. » (Le Maire 1 – Juppé 0). Copé souhaite la suppression du droit du sol et évoque « une nationalité d’adhésion ». NKM imagine une troisième voie entre l’identité heureuse et l’identité gauloise qui serait l’identité républicaine. Fillon prône des quotas et Sarko entend suspendre le regroupement familial.

Conclusions creuses

Dernier round. Les candidats doivent conclure. Le Maire innove un max en se posant en candidat du… renouveau. Il faut dire qu’après quarante ans de candidats du changement, il était temps d’utiliser un synonyme. Magnanime, il balance à la fois sur Sarkozy (« les slogans trop faciles, les propositions trop radicales, les changements de pieds permanents, on n’en veut plus. ») et Juppé (« Le compromis, la tempérance, la modération à un moment où l’on a besoin de tellement d’audace, de force pour relever le pays, le grand rassemblement qui n’aboutira qu’à l’immobilité, on n’en veut plus non plus »). Sarkozy met en avant son expérience et son dynamisme. NKM ose : « Le recyclage, ça marche pour les déchets, pas pour les idées. » Copé titille une nouvelle fois Sarkozy en fustigeant son projet de référendum populaire, du coup l’ex-président lui répond que De Gaulle l’a institué, Copé réplique illico que le général gouvernait par ordonnance avant de souligner que Sarkozy lui-même était opposé au référendum au lendemain des Présidentielles , en 2007. Réponse de l’intéressé, qui se tortille : « C’est inexact ! » Bref, Copé 42 – Sarko 42.
Juppé clôt les débats avec le sourire un peu coincé d’un commercial de France Loisirs et s’affiche en président d’une France optimiste « qui redeviendra le pays où il fait bon vivre ».
J’éteins ma télé et ne peut m’empêcher de penser à cette phrase attribuée à Céline : « Un optimiste, c’est un pessimiste qui ne sait pas tout du problème. »

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Franck Crudo
Journaliste. Il a notamment participé au lancement de 20 Journaliste. Il a notamment participé au lancement du quotidien 20 Minutes en France début 2002 et a récemment écrit pour Contrepoints